I-A RÉGENCE
loment son maître cl lui parlait avec la liberté (run \ieu\ serviteur. Le régent avait pour Ibagiict une sorte de respect; jamais il n'aurait osé le charger d'une de ces missions honteuses que ses ministres ou ses roués remplissaient volontairement pour lui. Le soir, Ibagnet, un bougeoir à la main, conduisait son maître jusqu'à la chambre où se célébrait l'orgie, là il s'arrêtait. Un jour, le duc d'Orléans l'invita d'entrer ; mais le brave homme secouant la tète :
— Monseigneur, dit-il, mon service finit ici. Je ne vois pas si mauvaise compagnie.
Cette vie que menait le régent était si terrible que Chirac, son premier médecin , chaque fois qu'on venait le chercher pour le prince , ne manquait pas de s'écrier :
— Oh ! mon Dieu ! a-t-il eu une attaque d'apoplexie.
Enfin , à force d'instances , Chirac obtint du régent qu'il s'abstiendrait de dîner, et substituerait au repas de deux heures , une simple tasse de chocolat; mais cette tasse de chocolat était tellement chargée d'ambre , qu'au lieu de lui être salutaire , elle ne pouvait que lui être nuisible. Le duc d'Orléans croyait l'ambre un puissant aphrodisiaque.
Jetons, maintenant, les yeux sur la littérature de l'époque.
A l'exception de Chaulieu et de Fontenelle , ces deux doyens de la littérature, toute la brillante pléiade de Louis XIV avait disparu. Corneille, qui était le doyen de l'Académie française, était mort en 168/t; Rotrou, en 1691; Molière, en 1675; Racine, en 1699;Lafontaine,en 1695, Regnard, en 1709; Boileau, en 1711.
La littérature du XVIIP siècle, la littérature philosophique plutôt que la littérature littéraire , était née à peine ou encore à naître. Jean-Jacques Rousseau, né en 1712, était encore enfant. Voltaire, né en 1694, faisait ses premiers vers. Marivaux, né en 1688, ne devait donner sa première comédie qu'en 1721. Crébillon fils, né en 1707, avait dix ans. Piron,ué en 1689, ne devait venir à Paris qu'en 1719. Montescjuiou, né en 1689, conseiller en mil, président à mortier au Parlement de Bordeaux, ne devait faire paraître ses LeitresPersanes, son premier ouvrage, qu'en 1720.
Tout se passait donc, ou allait se passer entre Chaulieu, qui avait 77 ans; Fontenelle, qui en avait 59; Lesage, qui en avait 48; Crébillon, qui en avait 43; Destouches, qui en avait 37; Marivaux, (jui en avait 28, et Voltaire, qui n'en avait pas encore 20.
Chaulieu, septuagénaire, avait vu se dérouler sous ses yeux tout
le siècle passé; il en avait mesuré la grandeur cl la misère, les splendeurs et les désastres; presque aveugle, il avait conservé cette gaîté, qui est le privilège des aveugles. Hélas! dans ce soleil qui se couchait, il y avait plus de gaîlé, plus de foi, plus de croyance que dans tous les astres qui allaient se lever; Chaulieu , un pied dans la tombe, riait d'un rire moins grimaçant que le jeune Arouet dans son berceau.
Fontenelle, qui devait vivre cent ans, était la personnification de l'égoïsme , ce fantôme vivant qui passe à travers le temps sans penser à autre chose qu'à soi-même; Fontenelle, homme d'espril, écrivain charmant, philosophe panthéiste, se vantait de n'avoir jamais ni ri ni pleuré. Fontenelle lia un siècle par ses deux bouts, sans avoir eu une maîtresse ni un ami. Voulez-vous prendre une idée exacte de ce qu'est Fontenelle? écoutez :
Fontenelle entre avec un de ses compatriotes chez un restaurateur; tous deux demandent des asperges : seulement Fontenelle les aime mieux à l'huile, l'autre à la sauce. Tandis que le garçon sort pour exécuter les ordres donnés, le convive de Fontenelle est frappé d'une apoplexie foudroyante qui le tue sur la place. Fontenelle le secoue,''le tâte, s'assure qu'il est bien mort, fait emportej' le cadavre , puis rappelant le garçon :
— Toutes les asperges à l'huile, dit-il.
Une seule anecdote est parfois plus complète qu'une biographie.
5/^ lA RlCr.ENCR
J.e Sa^o, comino nous Tavons dit, a\ail domu^ en 1709, Titrcnrel, c'csl-à-diro une des pins charmanles eoniédiescjui existent.
En outre , il a\ait lait paraître, en 1707, son roman du Diahlc- Boiteux, et venait, en 1715, de publier la première partie de Gil- Blas.
Crébillon arrivait après les grands maîtres : Corneille, Rotrou, liaeine. 11 avait un reste d'inspiration tragique, quelque cliosc de sombre et de drapé dans la conception , mais peu d'art dans la composition, pas de style surtout; son Catilina tourmenta si fort Voltaire, que Voltaire n'eut pas de repos qu'il n'en eût fait un autre. On eut deux mauvaises pièces pour une, voilà tout.
Crébillon appelait lui-même son genre le genre terrible. Après la représentation ^'Atrée, on lui demanda pourquoi il entrait dans cette voie :
Je n'ai pas eu à cboisir, répondit Crébillon ; Corneille avait
pour lui le ciel , Racine la terre , il ne me restait plus que les enfers; je m'y suis jeté à corps perdu.
Crébillon, à l' époque •^ii nous sommes arrivés, après avoir été, en 1711, à l'apogée de sa réputation, commençait à descendre de ce faîte glissant. Xcrxcs, en 171^ , l'avait poussé sur cette pente rapide de la chute; enfin, il allait donner Sémiramis, qui devait lui faire faire un pas de plus vers ce profond abîme d'oubli où il est tombé de nos jours.
Destoucbes avait débuté par une tragédie des Macchabées, dont riiistoire dramatique n'a pas conservé de trace. Puis il avait fait jouer, en 1710, le Ctuieux imper tiîient^^ms, en 1713, V Irrésolu, qui se termine par ce vers charmant :
J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Ce'limène.
Enfin, en 1715, il venait de faire représenter le Médisant.
Marivaux, nous l'avons dit, n'avait encore rien fait.
Voltaire, qui allait être poète de l'époque par sa tragédie iX'OEdipe, n'était encore connu que par les J'ai vu, qui l'avaient fait mettre à la Bastille.
Pendant ce temps, le jeune roi grandissait aux mains de madame de Venladour, qui essayait de lui donner l'éducation la plus royale qu'elle pouvait, mais qui n'y réussissait pas toujours.
Un jour l'enfant, jouant avec un louis, le laissa échapper ; comme
LA RKGENCE 5^
il se baissait pour le ramasser, la duchesse de Veiiladour le releva :
Sire, dil-elle, tout ce qui tombe des mains d'un roi ne lui aj)-
partient plus.
Et elle donna le louis à un laquais qui passait.
Un autre jour, on présentait au roi M. de Coislin, évoque de Metz, dont la figure était assez peu avenante; aussi, en apercevant le prélat, Louis XV s'écria-l-il :
— Oh ! que vous êtes laid î
— En vérité, répondit le prélat en tournant le dos au roi, voici un petit garçon bien mal appris.
Et il sortit sans autrement saluer Sa IMajesté.
Sa Majesté avait bonne envie de se fâcher, mais madame de Yentadour intervint et dit au roi : Que ce qui, de la part d'un autre enfant, n'eût été qu'une naïveté, était de sa part une grossière impolitesse.
Louis XY, homme, est assez bien peint dans ces deux traits de Louis XY enfant.
LA lUiGKNCU
CIIAIMTUL Ml
ous avons assisté à la première manifeslalion de l'alliance formée entre lord Stairs et l'abbé Dubois, quand tous deux se montrèrent dans la même tribune, à cette fameuse séance du parlement, qui décerna la régence à Philippe II.
Déjà, depuis plus d'une année avant la ^ mort du feu roi, lord Stairs était en France, où, sans mission apparente, il remplissait, non pas la charge d'ambassadeur, mais où il représentait les intérêts du roi Georges. Il avait ses provisions en blanc dans sa poche. C'était à lui de choisir le moment où il prendrait une position officielle.
C'était un très simple gentilhomme écossais, grand, bien fait, maigre, jeune encore, avec la tète haute et l'œil fier. 11 était vif, entreprenant, audacieux, hardi par tempérament et par principes. 11 avait de l'esprit , de l'adresse , ce qu'enfin on appelait du tour. Avec cela, secret, instruit, maître de soi, commandant à son visage, parlant toutes les langues et tous les langages; sous prétexte d'aimer la bonne chère, donnant de grands dîners, où il poussait les autres jusqu'à l'ivresse , sans jamais , lui , perdre la raison ; créature de Malborough , auquel il était profondément attaché , se souvenant que c'était lui qui l'avait tiré de l'obscurité en lui donnant un régiment et l'ordre d'Ecosse; wigh, enfin , jusqu'au bout des ongles.
Un pareil homme devait s'entendre admirablement avec Dubois.
D'ailleurs les intérêts politiques du roi d^Augleterre et du régent de France étaient les mêmes.
Guillaume était mort en 1702, laissant le trône à sa fille Anne, morte elle-même en 1712 sans postérité, mais ayant, depuis 1704, appelé à sa succession éventuelle Georges , électeur de Hanovre.
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Georges avait donc vu son adoplioii lalifiéc par le Parlemenl anglais, comme Philippe avait vu sa régence ratifiée par le Parlement français. Chacun d'eux avait un ennemi dangereux. Georges!", Jacques llî, prétendant au trône d'Angleterre; le régent, en cas de mort du jeune roi Louis XV, Philippe V, prétendant au trône de France. 11 était donc tout simple que le régent donnât aide à Georges I" contre Jacques llï, afin qu'en revanche Georges P' lui donnât aide contre Philippe V.
Seulement cette nouvelle combinaison renversait toutes les données de la politique de Louis XIV, qui avait fait de l'Espagne une alliée et de l'Angleterre une ennemie.
Le voyage de Dubois avait donc pour but de serrer cette alliance d'intérêts communs entre Georges P*^ et le régent.
Il résulta , des négociations liées par Dubois , le traité signé à La Haye entre la France et l'Angleterre , et qui reçut le nom de traité de la triple alliance, parce que les Provinces-Unies finirent par y adhérer.
Ce traité portait que le prétendant sortirait de France , que Dunkerque et Mardick seraient démolies , qu'aucun des contractants ne donnerait asile aux personnes déclarées rebelles par les deux autres parties; moyennant quoi, on se promettait réciproquement le maintien des dispositions du traité d'Utrecht, qui assuraient la succession de la couronne d'Angleterre à la maison de Hanovre , et qui écartaient Pliilippe V du trône de France.
La signature du traité valut deux lettres à Dubois : l'une du roi Georges , l'autre du régent.
Voici celle du roi Georges :
« Ce serait bien fait à vous, M. Dubois, de vous trouver le 20
«du courant (janvier 1717) à (1), oii je vais passer en allant
))à Londres. Outre l'agrément de vous voir, je me propose de vous «entretenir sur plusieurs objets. Stanhope vous dira la satisfaction «que j'éprouve du consentement unanime des Sept Provinces. Si «j'étais régent de France, je ne vous laisserais pas longtemps con- « seiller d'État. En Angleterre, vous seriez ministre avant huit jours » d'ici.
«Georges, Roi. «
(1) Le nom est illisible dans In lettre autngra[)lie.
58 lA niînivNCE
Voici {'ollo (Iii rc'gvnl :
« Mon {lier ai)l)c', vous avez sauvé la France, le duc ei' Orléans «vous enii)rasse, le régent ne sait conuiienl vous rcconipenser. »J'ai lait part au roi du service éclatant que vous venez de lui » rendre ; il m'a répondu , avec la naïveté de sou âge : « Je ne «croyais pas que les abbés lussent si utiles. » Ilàtez-vous de jouir ). de votre triomphe, car je m'aperçois de votre absence au Palais- » Royal. Tailes à présent une longue alliance avec la santé et la » vie.
«Votre affectionné,
"PiiiLirrE d'OpiLkans. »
Dubois revint triomphalement à Paris ; il y trouva le chancelier Voisin mort, M. d'Aguesseau chancelier à sa place, et le roi hors des femmes, comme on disait à cette époque.
Le 15 février, il avait été remis par madame de Ventadour aux mains de M. le duc d'Orléans, qui lui présenta aussitôt M. de Villeroy et l'abbé Fleury, ancien évèque de Fréjus , qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur de l'Histoire ecclésiastique, et qui était, non pas précepteur, mais confesseur du roi.
Cependant , tout en réalisant le traité de la triple alliance , qui était une précaution contre l'Espagne, le duc d'Orléans tenait à entretenir de bonnes relations avec cette puissance ; en conséquence il envoyait, le 26 février 1717, M. le duc de Pdchelieu porter le cordon bleu au prince des Asturies, et ouvrir avec Philippe V une négociation qui avait pour but le mariage du prince avec une de ses fdles.
M. le duc de Piichelicu, dont nous avons déjà une fois prononcé le nom, mérite plus que personne une mention à part. Né pendant le siècle de Louis XIV, il devait survivre quinze ans à Louis XV, et, type de Taristocratie du XVIIP siècle, mourir en 1788, un an avant la prise de la Bastille, c'est-à-dire un an avant le coup qui frappa la monarchie au cœur.
Le duc de Richelieu, né en 1696, avait alors 21 ans; il était d'une figure agréable, d'une taille élégante, et avait conquis la réputation d'un des hommes les plus spirituels de l'époque. Une aventure presque à son début dans le monde, une aventure à Page de 15 ans avec madame la duchesse de Bourgogne, avait mis à la mode le petit neveu du grand cardinal. 11 avait été surpris par les
i.v r,i';(;F.\r,ii; 59
romnios sous le lil de la diiclicsso, cxaclcmciU comme Chalelard avait été surpris sons le lit de Marie Sliiart; seulement l'avenliirc avait fini d'une façon moins tragique. Chatelard avait porté sa tèlc sur le billot, Richelieu en avait été quitte pour une incarcération de quatorze mois à la Bastille.
11 avait servi sous le maréchal de Villars, s'était trouvé près de lui à Denain, et jouissait de ce double privilège, assez rare, d'être adoré à la fois du mari et de la femme.
A peine était-il sorti de la Bastille, que mademoiselle de Cliarolais, sœur de M. le duc de Bourbon, se prit d'une folle passion pour lui. A propos de M. le duc de Bourbon , quand nous en serons arrivé à lui, nous dirons quelques mots de madame la duchesse, sa mère, qui faisait ces charmantes chansons qu'on chantait tout haut alors, mais qu'on n'oserait chanter tout bas aujourd'hui, et de Louis III de Bourbon, son père, qui, bossu comme un sac de noix, disait à Monsieur, frère de Louis XIV :
— Monsieur, hier, au bal de l'Opéra, on m'a pris pour vous. — Ce à quoi Monsieir répondait :
— Monsieur, je mets cela aux pieds du crucifix.
En attendant, et à propos de son amour pour 1\I. de Richelieu, arrêtons-nous un instant à mademoiselle de Charolais, qui, ainsi qu'on va le voir, mérite bien que l'on s'occupe d'elle.
Mademoiselle de Charolais n'était d'aucune cabale politique , et ne s'occupait que de ses plaisirs; elle était belle, gracieuse, et avait reçu du ciel cette heureuse ou fatale sensibilité qui fait un besoin de l'amour. Ce besoin , chez elle comme chez M. de Richelieu , s'était fait sentir avant l'âge de 15 ans, et, arrivés à l'âge de 20 ou 21 ans chacun, mademoiselle de Charolais avait eu à peu près autant d'amants que M. de Richelieu avait eu de maîtresses.
11 était résulté de cette charmante existence que mademoiselle de Charolais, depuis l'âge de 15 jusqu'à celui de 20 ans, avait eu un enfant tous les ans.
Au reste, elle n'y mettait pas grand mystère, regardant cela, dit Bois-Jourdain dans ses Mélanges historiques, comme tin accidenl (le l'ctat de grande fille et du titre de princesse. Cependant, chaque fois qu'un accident de ce genre arrivait, on disait mademoiselle de Charolais malade pendant les six dernières semaines de sa grossesse; alors elle ne voyait plus personne que des amis intimes, et, quoi qu'on n'ignorât rien de celte situation dans le public , c'était tellement passé en habitude , que personne n'en parlait ; seu-
lenionl la cour envoyait prendre de ses noiivcllcs , mais sans aller plus loin.
Une fois, cepcudanl, il arriva que l'incognilo lui rompu sans qu'on clierchàl à le pénétrer : le suisse de l'hôtel ayant été changé, et sa leçon ne lui ayant pas été laite, il répondit à un domesli(iue qui venait demander des nouvelles de la princesse.
— Mademoiselle va à merveille, et l'enlant aussi.
Celait à ce moment lieureu\ de la vie de mademoiselle de Charolais que M. de Richelieu lui était apparu, et que, comme nous l'avons dit, elle s'était prise d'une folle passion pour lui.
Au reste, ce qui, peut-être, avait déterminé le régent à éloigner le jeune duc de Fronsac, qui venait de faire une seconde station à la Bastille à cause de son duel avec M. de Gacé, ce qui, disonsnous, avait décidé le prince à l'envoi de ce cordon bleu au prince des Asturies, c'était moins encore peut-être le désir de lier avec l'Espagne les négociations dont nous avons parlé que celui de rétablir, dans sa propre maison, la tranquillité troublée par le jeune duc.
Mademoiselle de Valois, fille du régent, s'était prise, pour M. de Richelieu , d'une passion non moins folle que sa cousine , mademoiselle de Charolais.
Nous en demandons bien pardon à nos lecteurs, mais notre habitude est de peindre les époques, non pas d'après les historiens, mais d'après les annalistes; non pas à la manière de Tacite, mais de Suétone; non pas à la mode de M. Anquetil, mais à celle du duc de Saint-Simon.
Nous avons été sombre et triste avec la dernière période du siècle de Louis XIV, qu'on nous permette d'être insensé, bruyant, graveleux avec cette époque graveleuse, bruyante et insensée. A notre avis, l'histoire est un miroir sur lequel l'historien n'a pas le droit de jeter un voile.
Revenons aux amours de mademoiselle de Valois.
Mademoiselle de Valois n'avait pas les mêmes facilités, pour voir M. de Richelieu , que sa cousine , mademoiselle de Charolais , laquelle logeait au rez-de-chaussée, sur un jardin dont M. de Richelieu avait la clé. Madefnoiselle de Valois était sévèrement gardée, par son père surtout, si sévèrement qu'un jour, au bal de l'Opéra, M. de Mauconseil, ami du duc de Richelieu, vêtu d'un domino pareil au sien, causait avec la princesse, lorsque le régent, qui soup-
çonnait l'amour des jeunes gens, passa près de sa fille, et, s'adressanl à Mauconseil ([u'il ])renail pour le duc de Ricliclieu :
— Beau masque, lui dil-il, prenez garde à vous, si vous ne voulez pas retourner une troisième fois à la Bastille.
Mauconseil, effrayé, ôta aussitôt son masque, afin que le régent pût voir qu'il s'était trompé; le régent le reconnut.
— C'est bien, dit-il, mais l'avis n'en est pas moins donné, monsieur de Mauconseil ; répétez donc à votre ami ce que je viens de dire à son intention.
La menace n'effraya point Richelieu, qui se déguisa en femme et pénétra jusqu'à la princesse.
Le régent fut averti de cette infraction à ses volontés ; mais comme dans son amour pour lui , et de peur que la menace de la Bastille ne fût mise à exécution, mademoiselle de Valois avait donné à son amant des armes terribles contre son père; le régent dissimula sa colère, et donna au duc une mission en Espagne.
Voici comment le duc de Richelieu avait été choisi pour porter le cordon bleu au prince des Asturies,
Nous avons déjà parlé deux ou trois fois des bals de l'Opéra; c'était en effet vers la même époque qu'ils avaient été inventés par le chevalier de Bouillon, qui se faisait, on ne sait pourquoi, appeler le prince d'Auvergne, et qui avait eu le premier l'idée d'élever le parquet à la hauteur de la scène, et de faire de la salle de l'Opéra un salon de plain-pied. Le régent avait trouvé l'idée si heu-
{)'2 LA R^:(lR^CI•:
roiiso, qu'il avait fail an oliovalior de r>ouilK)ii mio pension de six mille livres.' On sait qne l'Opéra élail à eelle épcxpie an Palais- Uoyal.
Vers ce temps on apprit la prochaine arrivée du czar Pierre à l*aris.
Celait une grande curiosité pour les Parisiens, que ce monarque |)olaire qui s'était l'ail charpentier à Saardam, qui était revenu à Pétersbourg apaiser une révolte de Strélitz, sa hache d'écarrissage à la main, et qui enfin avait écrasé, à Pultava, Charles XIT, le lion (lu nord.
Depuis longtemps, Pierre l" désirait voir la France ; il avait témoigné ce désir à Louis XIV, dans les dernières années de son règne ; mais le roi attristé par les infirmités de son âge, ruiné par la guerre de la succession , honteux de ne plus pouvoir étaler le laste des premières années de son règne, le roi, le plus poliment ([u'il lui avait été possible, avait fait détourner le czar de son projet.
Vers le commencement de l'année J717, il résolut donc de mettre à exécution ce projet renvoyé par Louis XIV à une autre époque. Le prince Kurakin, son ambassadeur, fit part au régent du désir que son maître avait de visiter la France , et, de peur de quelque défaite, en faisant part de ce projet, annonça que le prince était parti pour le mettre à exécution.
Le régent ne put donc s'excuser comme avait fait Louis XIV, et comme l'arrivée était prochaine , il envoya au devant du czar, jusqu'à Dunkerque , où devaient l'attendre avec les équipages du roi , le marquis de Nesle et du Libois , son gentilhomme ordinaire.
Ordre était donné de le recevoir au débarquement, de le défrayer sur la route, et de lui faire rendre partout les mêmes honneurs qu'au roi.
En outre, le maréchal de Tessé alla au devant de lui jusqu'à Beaumont et le conduisit à Paris, où il arriva le 7 de mai.
Le czar était grand , bien fait , assez maigre ; il avait le teint brun et animé, les yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche, surtout lorsqu'il lui prenait dans le visage un mouvement convulsif qui détraquait toute sa physionomie, et qui était occasionné par une tentative d'empoisonnement qu'on avait faite sur lui dans son enfance ; cependant lorsqu'il voulait faire accueil à quelqu'un, sa physionomie devenait riante et ne manquait pas de
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grâce, quoiqu'il conservai toujours un peu de niajeslé sarniale. Ses mouvements étaient brus((ues et précii)ités, son caractère impétueux, ses passions violentes; riiabilude du despotisme faisait que désirs, volontés, liuUaisics se succédaient rapidement cliez lui, et ne pouvaient souffrir la moindre contrariété, ni des temps, ni des lieux, ni des circonstances; quelquefois faligué de rallluence des visiteurs qui se présentaient chez lui, il les congédiait d'un mot, d'un geste, ou bien les laissait là, et allait où la curiosité l'appelait : si les carosses n'étaient pas prêts, il entrait dans la première voiture venue, fût-ce un carrosse déplace. Un jour, n'en trouvant pas d'autre , il prit celui de la maréchale de Matignon qui était venue le voir, et se fit conduire à Boulogne; dans ce cas, qui se représentait souvent, le maréchal de ïessé et ses gardes couraient comme ils pouvaient après lui. Enfin, on résolut de lui tenir des carosses et des chevaux toujours prêts, ce qui fut textuellement exécuté.
Néanmoins, dans d'autres occasions, il donnait des preuves d'une certaine connaissance de l'étiquette; ainsi quelque impatience qu'il eût de visiter Paris, il déclara qu'il ne sortirait point de chez lui qu'il n'eût reçu la visite du roi.
Aussi, ne voulut-on pas le tenir prisonnier longtemps ; dès le lendemain de l'arrivée du czar à Paris, le régent lui fit sa visite. A peine fut-il annoncé chez le czar que celui-ci sortit de son cabinet, fit quelques pas au devant de lui, l'embrassa, puis lui montrant de la main la porte du cabinet, se tourna aussitôt, et passa le premier, suivi du régent et du prince Kurakin ; deux fauteuils étaient préparés, le czar en prit un, le régent s'assit sur l'autre ; le prince Kurakin, qui leur servait d'interprète, resta debout.
Après une demi-heure d'entretien, le czar se leva, s'arrêta au même endroit où il avait reçu le régent qui, en se retirant, fit une profonde révérence, à laquelle le czar répondit par une inclinaison.
Le lundi, 10 mai, le roi à son tour fit sa visite à l'empereur ; au bruit de la voiture, le czar s'avança jusque dans la cour, reçut le roi à la descente de son carrosse , et tous deux marchant sur la même ligne, le roi à droite, entrèrent dans l'appartement où le czar présenta le premier fauteuil, cédant partout la main ; après avoir été assis quelques instants, le czar se leva, prit le roi dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, les yeux attendris, et avec l'air et les transports de la tendresse la plus marquée. Au
C/j I.\ RÉGlvNCK
reste, le roi, qui n'avait que sept ans et quelques mois, ne lut nul- Icineiit éloniié, il lit au ezar un petit eonq)linienl et se prêta de boinie grâce à toutes les caresses de l'empereur; en sortant, les deux princes gardèrent le même cérémonial ([u'à l'arrivée, le czar (loniiani la main sur lui jusqu'à son carrosse,. et conservant toujours le maintien de l'égalité.
Le lendemain 11, le czar rendit au roi sa visite; il devait être reçu à la descente de son carrosse par le roi, mais dès qu'il aperçut le jeune prince sous le vestibule des Tuileries, il sauta en bas de sa voiture, courut au devant du roi, le pritdans ses bras, monta ainsi Tescalier, et le porta jusqu'à rai)partement; arrivés là, tout se passa comme la veille, à l'exception de la main que le roi donna partout chez lui au czar, comme il l'avait eue chez le prince.
Va\ arrivant à Paris, le czar était descendu au Louvre où l'attendait l'appartement de la reine tout meublé et tout éclairé; mais il l'avait trouvé trop beau, et était remonté en carrosse en demandant une maison particulière; alors on l'avait conduit à l'hôtel Lesdiguères, près de l'Arsenal, où il avait trouvé les appartements aussi beaux et les meubles aussi riches qu'au Louvre. Il avait donc pris son parti de cette contrariété d'être trop bien logé, avait tiré d'un fourgon son lit de camp et l'avait fait tendre dans une garderobe.
Yarton, l'un des maîtres d'hôtel du roi, était chargé d'entretenir, matin et soir, au prince, une table de quarante couverts, sans compter une seconde table pour les officiers, et une troisième pour les domestiques.
La visite du roi reçue et rendue , le czar courut Paris , entrant dans les boutiques, arrêtant les ouvriers, questionnant tout le monde, visitant les Gobelins, l'Observatoire, le Jardin-des-Plantes, le cabinet de Mécanique, la Galerie des Plans, les Invalides; jetant un regard dédaigneux sur les diamants de la couronne, mais s' arrêtant une heure à causer avec les charpentiers qui faisaient le pont tournant.
Quant à son costume, il était des plus simples et se composait d'un habit de bouracan serré par un large ceinturon d'où pendait un sabre, d'une perruque ronde, sans poudre, qui ne lui dépassait pas le col, et d'une chemise sans manchettes. En arrivant à Paris il avait commandé une perruque , le perruquier la lui avait apportée à la mode, c'est-à-dire longue et fournie ; le czar ne se donna pas même la peine de lui dire que ce n'était point ainsi
f)C, i,\ r,i':(;i:.NCi';
mois il produisit moins (rolTol, le troisième loiit le monde lavait vu et personne n'y Taisait plus attention.
Le 20 juin il partit pour les eaux de Spa.
Cependant le grand procès qui séparait la noblesse de France durait toujours ; le testament de Louis XIV avait été cassé mais non redit du 5 mai IGO/i, qui avait donné aux princes légitimés le rang immédiatement après les princes du sang , au dessus des pairs, et celui du mois de juillet 1714, qui déclarait qu'au cas d'extinction des princes légitimes de la maison de Bourbon , MM. du Maine et de Toulouse seraient , eux et leurs enfonts légitimes, aptes à succéder.
Ces deux édits pesaient à toute la noblesse de France.
Les pairs et les princes légitimes présentèrent leur requête.
Ce qu'il y avait de curieux dans la requête des princes du sang, c'est qu'au contraire de cette maxime émise par Louis XIV, que, ne tenant la couronne que de Dieu, il pouvait la transmettre à qui il voulait, les princes du sang disaient que cette disposition ôiail à la nation son plus beau droit, qui est de disposer d'elle-même au cas ou la famille royale viendrait à manquer.
Ainsi voilà l'élection reconnue, voilà le suffrage universel réclamé par la noblesse elle-même, par les princes du sang euxmêmes, dans leur requête du 22 août 171G.
A celte réquête répondit, le 2 juillet 1717, un édit qui révoque redit de juillet 1714 et la déclaration de 1715, qui prive les princes légitimés du droit de se pouvoir dire et qualifier princes du sang, mais qui leur conserve les honneurs dont ils avaient joui jusque là au Parlement, c'est-à-dire la préséance et le rang au-dessus des pairs. Moins cette dernière prérogative qui leur était conservée, les princes légitimés se trouvaient complètement dépouillés des étranges honneurs dont les avait entourés la Mblesse du vieux roi.
Pendant qu'on jugeait ce grand procès , un conflit non moins grave s'éleva, et qui, ainsi que l'autre, ne put être jugé que par le conseil de régence.
Quelques jours après celui où le roi était passé dans les mains des hommes, il voulut aller à la foire à Saint-Germain , qui venait de s'ouvrir. On crut d'abord que rien n'était plus facile que de lui procurer ce divertissement ; mais , comme il fallut monter eji carrosse, M. du Maine et M. de Villeroy ne s'accordèrent point sur la place qu'ils devaient respectivement occuper dans celui du roi;
M. de Villeroy, comme son goiivorneur, prétendant qu'il ne devait céder la première place qu'aux princes du sang.
Celte dilTicullé ne pût être réglée sur l'heure, le roi remonta en pleurant dans ses appartements, et fut privé de voir la foire à Saint-Germain.
Pendant ce temps la vue du régent devint si mauvaise, qu'il fut menacé de complète cécité, et qu'on agita de lui ôtcr la régence et de la donner au duc de Bourbon en cas de cécité absolue. La cause que l'on donna au public de cette maladie, qui menaçait la vue du régent d'extinction complète, fut un coup de raquette que le régent se serait donnée lui-môme en jouant à la courte-paume.
Mais si le régent était presque aveugle, il n'était point sourd. Il avait entendu parler vaguement de faire M. le duc de Bourbon régent à sa place, il avait poursuivi et atteint ce bruit, creusé ce complot et acquis la certitude que ses auteurs étaient le chancelier d'Aguesseau et le cardinal de Noailles.
Le duc d'Orléans prit à l'instant même la résolution de punir les coupables ; et, comme il s'entretenait un beau jour avec le duc de Noailles, président du conseil des finances, et MM. Portail et Fourqueux, membres du Parlement, le prince amena la conversation sur son chancelier, se plaignit de son peu de complaisance à ses désirs et leur déclara qu'il était presque décidé à le remplacer.
M. de Noailles, qui ne se doutait pas du point où en étaient arrivées les choses, défendit le chancelier plus chaudement qu'il ne l'eiîtfait s'il eût été averti. Les deux conseillers, qui flairèrent une disgrâce, mollirent bientôt dans cette même défense qu'ils avaient, comme le duc de Noailles , commencé à entreprendre. D'ailleurs , chacun d'eux avait l'espérance qu'au cas de renvoi de d'Aguesseau, ce serait lui qui le remplacerait. On en était là de la conversation, lorsque l'huissier annonça M. d'Argenson, en ouvrant les deux battants de la porte, honneur qui, rendu à un simple lieutenant de police, étonna fort les assistants.
Mais, presque aussitôt, le régent leur donna le mot de cette énigme : — Messieurs, leur dit-il, je vous présente le nouveau garde-des-sceaux.
Et en môme temps, tirant la commission de d'Argenson de sa poche , le prince y mit le cachet de sa main et la lui donna.
— D'après ce qui se passe, dit M. de Noailles tout étourdi, il me semble que je n'ai plus rien à faire que de me retirer, car je vois que j'ai le malheur d'être en pleine disgrâce.
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— Failos. monsiour, répondit le régent.
M. le duc de Nouilles se retira.
Alors le prince , se retournant vers les deux conseillers :
— Messieurs, dit-il en leur montrant d'Argenson, je vous présente non seulement M. le chancelier, mais encore le chef du conseil des finances.
Les deux membres du Parlement s'inclinèrent et sortirent pour n'être pas obligés de faire leurs compliments à M. d'Argenson.
Quant au cardinal de Noailles , il resta encore quelque temps à la tête du conseil de Conscience ; mais bientôt il fut remplacé par les deux chefs du parti Moliniste, les cardinaux de Rohan et de Bissy.
Quelque temps avant cette petite révolution de cabinet, M. le duc d'Orléans avait eu lui-même une discussion de préséance assez curieuse, en ce qu'elle indique l'importance que chacun attachait, à cette époque, à des honneurs que nous avons vus, nous, tomber en désuétude.
Eu 1710 , le duc d'Orléans n'avait point assisté à la procession solennelle qui se faisait à cette époque le jour de l'Assomption de la Vierge. Mais Saint-Simon lui ayant fait reproche sur ce mauvais exemple, il avait résolu d'y assister l'année suivante.
Le jour venu, il fit donc demander au Parlement quel rang il tiendrait dans cette cérémonie , et à quelle place il devait représenter la personne du roi en qualité de régent. Les Chambres s'assemblèrent deux fois à ce sujet, et le président fit répondre au prince que, comme membre du Parlement, il devait, selon l'usage, marcher entre deux présidents.
Sur cette réponse, le duc d'Orléans envoya une lettre de cachet à MM. du Parlement et au chapitre de Notre-Dame, par laquelle Sa Majesté déclarait qu'elle avait eu grande envie de se trouver à la procession , pour montrer l'exemple à sou peuple , et satisfaire sa dévotion à l'égard de la sainte Vierge ; mais que, comme on lui avait fait observer que l'excessive chaleur pouvait nuire à sa santé, elle avait prié M. le duc d'Orléans d'assister à cette procession à sa place, pour implorer le secours du ciel en faveur de son royaume : qu'elle ordonnait donc qu'on reçût M. le régent comme elle-même, puisque M. le régent la représentait.
En conséquence, son Altesse royale marcha seule, en avant du premier président.
LA REGEiNCE