LA
Manœuvres de la coterie. — Edit nouveau. — I es bâtardeaux déifiés. — Murmures de la cour. — Question de la Régence. — Testament de VImmortel, Cabales. — Parti du duc d'Orléans. — Cachefes. — La cour et la ville. — Paris de lord Stair et des Anglais. — Une lecture désagréable. — Louis XIV veut tromper la mort. — Le jour de sa fête. — Les médecins du roi. — Extrême-onction. — Craintes de madapae du Maine. — Paroles au Dauphin. — La reine secrète et la Palatine. — Rendez-vous donné à madame de Maintenon. — L'empirique Lebrun. — Fagon. — Le roi va mieux, — Le roi va plus mal. — Agonie et mort.
Il ne suffisait pas d'avoir créé une position à M. et Madame du Maine, il fallait en assurer les bases pour l'avenir. La famille royale avait été cruellement frappée par la mort, et l'héritier du trône n'avait pas cinq ans. Une régence était inévitable. Madame de Maintenon poursuivit son but en faveur du Légitimé contre le duc d'Orléans, en faveur de la cour de Sceaux contre celle du Palais-Royal. D'accord avec le jésuite Le Tellier, confesseur de Louis XIV, elle s'efforça
de faire tester le monarque, accablé à la fois par la maladie et par la vieillesse.
Dès qu'elle put prévoir raisomiablement le terme fatal, la coterie des légitimés ne quitta plus Louis XIV, que la mort effrayait. Le 11 juillet 1714, le vieux roi avait fait paraître un édit qui conférait à ses bâtards un honneur de princes du sang, et qui les appelait au trône à défaut delà ligne légitime.
Louis violait ainsi toutes les lois divines et humaines; on l'a répété, « il scellait, par un dernier scandale, le scandale de la naissance doublement adultère de ces princes , qu'il eût dû à jamais cacher. » Le monarque agissait en Dieu jusqu'à la fin, se moquant de ce que dirait la France épuisée, prouvant jusqu'à la fin qu'il considérait ses courtisans comme de simples spectateurs de la comédie commencée depuis plus de vingt ans.
Seulement, « les bâtardeaux déifiés, remarque Saint-Simon, ne parurent que quelques moments à Marly. M.- du Maine crut nécessaire cet air de modestie et de ménagement pour le public. Il n'eut pas tort... La cour éclata en murmures bien plus qu'on n'aurait cru. Paris se déchaîna, et les provinces, le parlement, chacun à part, ne se contraignit pas. Madame de Maintenon, transportée de son ouvrage, en recevait les adorations de ses familières... Quoiqu'il n'y eût plus personne du sang légitime à craindre, ils ne laissèrent pas d'être eflarouchés, et le roi fut gardé à vue, et persuadé par des récits apostés de la joie et de l'approbation générale à ce qu'il venait de faire. M. du Maine n'eut garde de se vanter de l'air triste, morne, confondu, dont une cour esclave lui portait un hommage forcé, et qui n'en cachait pas la violence. Madame du Maine triompha à Sceaux de la douleur publique. Elle redoubla de fêtes et de plaisirs... »
Louis XIV ne cessait de faire des actes qui montraient ses intentions à l'égard de ses enfants naturels. A la mort de la veuve du duc de Verneuil, bâtard de Henri IV, il avait pris le deuil pour quinze jours.
Ce ne fut pas assez pour la coterie des légitimés. Elle traita à son point de vue la question de future régence.
Elle parla d^états-généraux pour nommer un régent du vivant même de Louis XIV, car elle ne doutait pas que celte assemblée ne dût choisir le prince le plus agréable au roi> c'est-à-dire le duc du Maine.
Mais le vieux monarque ne voulut pas démentir les idées de toute sa vie. Le mot d'états-généraux fit tressaillir Louis, bien qu'il ne fût plus que l'ombre de lui-même: un appel à la nation indignait sa tenace personnalité. Malgré sa faiblesse, il refusa.
Comment donc s'y prendre pour écarter de la régence le duc d'Orléans?
Il y avait un moyen qui ne pouvait froisser l'absolutisme du roi, c'était un testament. La coterie adopta ce moyen, tout en n'ignorant pas quelles aulres difficultés se présenteraient.
Un testament! de quelle façon parler de cet acte suprême à V immortel? On prépara les choses de longue date. On dora la pilule à Louis XIV, en multipliant les musioîies^ en l'égayant par des ambassades ridicules qui ressemblaient à des réunions de masques. Enfln, le 2 août 1714, Louis, obsédé par madame de Ma intenon et ses protégés, céda et chargea le chancelier Daniel François Voysin d'écrire ses dernières volontés.
Voysin obéit, n car un bon voisin fait toujours ce qui plait >> . remarqua la duchesse du Maine II obéit, bien que son avan-
tage réel consistât à respecter les droits du duc d'Orléans, prince légitime, et neveu du roi.
Le dimanche 27 août , Louis XIV appela, à l'issue de son lever, le premier président de Mesmes et le procureur-général Daguesseau. Seul avec eux dans son cabinet, il leur remit eu mains un paquet cacheté de sept cachets, qu'il avait pris dans un tiroir sous sa clef, et il dit aux deux magistrats :
« — Messieurs, voici mon testament; qui que ce soit que moi ne sait ce qu'il contient. Je vous le confie pour le déposer au parlement, à qui je ne puis donner une plus grande preuve de mon estime et de ma confiance. L'exemple du testament du roi mon père ne me laisse pas ignorer ce que celui-ci peut devenir; mais on l'a voulu, on m'a tourmenté, on ne m'a pas laissé de repos, quoiquej'aie pu dire. Oh bien, j'ai donc acheté mon repos. Le voilà, emportez-le, il deviendra ce qu'il pourra; au moins j'aurai patience et je n'en entendrai plus parler. •>
En prononçant la dernière phrase, qu'il finit avec -un coup de tête fort sec, il leur tourna le dos, passa dans un autre cabinet, et les laissa tous deux presque changés en statues, écrit Saint-Simon.
L'après-midi seulement, on sut que le roi avait fait un testament, et qu'il l'avait remis à de Mesmes et à Daguesseau.
Dans cet acte, il n'enlevait pas la régence au duc d'Orléans, mais il le transformait en chef fantastique d'un conseil de courtisans sans valeur et de ministres impopulaires; il donnait à M. du Maine la tutelle du roi mineur, avec le commandement militaire.
Le lendemain lundi, 28, la reine d'Angleterre vint de Chaillol, où elle était presque toujours, à Versailles. Elle félicita
Louis XIV sur son attention à pourvoir, par un testament, au gouvernement du royaume. Le monarque repartit :
« — J'ai dicté un testament, mais je crains bien qu'il n'en soit de celui-ci comme de celui de mon père. »
Sa mauvaise humeur dura huit jours au moins. Peut-être comprenait-il que son acte suprême n'avait que de vaines apparences, et qu'il retombait, lui, vieillard octogénaire, dans les mains des cabales.
Quant à la coterie, à la renie secrète (madame de Maintenon), au io7i voisin (le chancelier), et au duc du Maine, ils ne fondaient pas tous le môme espoir sur le testament de Louis XIV. Le chancelier Voysin, notamment, fit proposer par le maréchal de Villeroi au duc d'Orléans, principal intéressé, d(. lui révéler le contenu du testament, moyennant la conservation des sceaux-, il s'engagea en outre à se démettre de la place de secrétaire d'état de la guerre, sous la condition qu'on lui paierait comptant quatre cent mille livres.
Assurément, quoi que les légitimés essayassent de faire, le temps de la disgrâce semblait passé pour le duc d'Orléans, chez qui se tinrent de secrètes conférences, et dont les amis se recrutèrent parmi les persécutés du règne qui s'éteignait. Autour de ce prince épicurien se rallièrent les rigides jansénistes, comme pour prouver une fois de plus que les extrêmes se touchent, au compte de la politique ou de l'ambition : avec eux étaient gagnés par avance les chefs du parlement. On compta aussi, dans les conciliabules du Palais- Royal, quelques quiétisîes, amis du doux Fénelon, « qui haïssaient moins les vices du neveu que rinlolérance de l'oncle, » observe Lémontey. Les indiscrétions de Voysin leur avaient appris que le roi , dans son leslament , reeommand/iil de maintenu' les cdils contre les protestants. Enfin, des courtisaris
fieffés de Louis XTV, gens auxquels les faveurs étaient indispensables, ne manquèrent pas de faire volte-face en temps opportun. Le plus avide d'entre eux, le duc de Noailles, s'empressa de tromper son bienfaiteur au lit de mort. On lui avait promis les finances.
Telles furent les intrigues qui se croisèrent en silence, soit chez les soutiens du camp des dévots, soit chez les commensaux du duc d'Orléans.
Le testament royal fut mis en une niche creusée dans l'épaisseur du mur d'une tour du Palais de Justice, derrière la buvette de la grande chambre et le cabinet du premier président. Cette niche était défendue par une grille de fer et par une porte munie de trois serrures différentes. Le premier président garda une clef, le procureur-général une autre, et le greffier en chef du parlement la troisième. On assembla le parlement, et le premier président vanta fort l'honneur qu'il y avait pour lui de posséder ainsi la confiance du monarque.
Tout Paris, apprenant que le roi avait testé, se perdit en conjectures. Les épigrammes, les vaudevilles, les placards, les plaisanteries les plus amères résultèrent de cette nouvelle. Chacun proclama un légataire universel de son choix. Le nom du duc du Maine sortait de presque toutes les bouches.
Pendant plusieurs mois, de septembre 1714 à juin 1715, la peur fut en proie aux cabales les plus sournoises, les plus compliquées, et la ville escompta la mort de son souverain. Lord Stair (comte de Dalrimple) paria, selon le génie de sa nation, dit Voltaire, que le roi ne passerait pas le mois de septembre 1715.
En Angleterre , les paris s'ouvrirent sur le même objet (juin de la même année). Le l^f septembre était la date fatale assignée. On donnait à Louis XIV trois mois à vivre; on peut
juger que personne ne fut pressé d'apprendre au roi ces nouvelles de Londres. « Il se faisait ordinairement lire les gazettes de Hollande en particulier par Torcy, souvent après le conseil d'Etat, raconte Saint-Simon. Un jour qu'à cette lieure-là Torcy lui faisait cette lecture qu'il n'avait point parcourue auparavant, il rencontra ces paris à l'article de Londres-, il s'arrêta, balbutia et les sauta. Le roi, qui s'en aperçut aisément, lui demanda la cause de son embarras, ce qu'il passait, et pourquoi; Torcy rougit jusqu'au blanc des yeux, dit ce qu'il put, entin que c'était quelque impertinence indigne de lui être lue. Le roi insista; Torcy aussi, dans le dernier embarras-, enfin il ne put résister aux commandements réitérés; il lui lut les paris tout du long. »
Louis XIV joua l'indifférence à l'endroit de celte lecture-, mais il fut profondément touché. En vain, en se mettant à table aussitôt après, il fit ce qu'il put pour manger, et « pour montrer qu'il mangeait avec appétit. » Les morceaux lui croissaient à la bouche.
Bien qu'il posât toujours sur son piédestal, qu'il n'eût rien changé à ses façons de vivre ni dans l'arrangement de ses journées, qu'il s'occupât continuellement des moindres détails de sa toilette, Vimmortel déclinait d'une manière sensible. L'appétit de ce grand mangeur avait de beaucoup diminué!
Aux premiers jours d'août 1715, Louis XIV dépérissait à vue d'œil. « Notre roi est raccourci avant sa mort de'la valeur d'une tête, écrivit sa belle-sœur... Il était changé de façon à n'avoir plus rien qui lui ressemblât. »
Ccmme pour tromper la mor(, le vendredi 9 août, il courut encore le cerf dans sa calèche, qu'il mena lui-même-, le dimanche il, il tint conseil et se promena dans les jardins de Trianon.
Ce fut sa dernière sortie. Néanmoins, il continua de travailler avec ses ministres, jusqu'au 23, date d'un second codicille par lequel il nomma Fleury précepteur, et Le Tellier confesseur du jeune roi. La veille, 22, il choisit des échantillons et commanda des habits neufs. Il mangea encore, en présence des courtisans qui « avaient les entrées. » Probablement il ne se croyait pas en danger.
Peu d'inquiétude, jusqu'au 25 août, parmi MM. d'O, de Caylus, de Lévi, et les légitimés^ qui se tenaient sans cesse aux côtés du vieillard. Pourlant, à une jambe paraissaient, depuis la veille, des taches de gangrène.
Le 25, le roi avait fait venir la gendarmerie, qu'il se flattait de passer personnellement en revue. Sa faiblesse l'en empêcha.
M. du Maine remplaça Louis, et put, dans sa vanité, se croire déjà régent. Seulement, l'héritier, qui, depuis une semaine, avait quille la robe, endossa un petit uniforme de capitaine de gendarmerie, et assista à la revue, où parut aussi l'antagoniste du Légitimé^ le duc d'Orléans, à la tète des compagnies de son nom.
C'était le jour de la Saint-Louis, 23 août 1713. Vers sept heures du soir, les musiciens se préparaient pour le concert accoutumé, lorsque Louis XIV, qui devait y assister, se trouva mal. On remit le concert au lendemain; on appela les médecins. •
Près du roi, Maréchal avait été le docteur Tant-pis^ et Fagon le docteur Tant-mieux. Ce dernier, très-vieux, absolument du môme âge que Vimmortel (il était né aussi en 1638), avait été aveuglé par son fétichisme au point de ne pas apercevoir à temps la petite fièvre lente qui minait le monarque, et par conséquent de négliger les reuièdes qu'une
robuste constilulion pouvait rendre encore efficaces. En cette circonstance, Fagon avait justifié ces vers qu'on trouve dans le Recueil de Maurepas :
# Que l'heure soit ou non venue,
Gomme bourreau, médecin tue.
Celle fois, tous les médecins jugèrent et déclarèrent qu'il convenait de faire administrer les sacrements au roi, que le père Le Tellier vint aussitôt confe'sser.
A partir de ce moment, la cour s'attendit à une catastrophe, non-seulement inévitable, mais très-prochaine.
Le 25 août donc, sur les onze heures du soir, le cardinal de Rohan et le curé de la paroisse ^otre-Dame de Versailles arrivèrent : on donna au roi le viatique et rexlrême-onction. Après la cérémonie, le moribond parla bas durant un quart d'heure environ, et d'une manière très-afîectueuse, à son neveu le duc d'Orléans. Il lui parla les portes fermées, ainsi qu'à MM. du Maine et de Toulouse.
Or, madame du Maine \it d'un mauvais œil cet entretien avec le duc d'Orléans. Elle qui n'avait pu, à cause de quelque empêchement, se trouver avec les autres princesses lorsque celles-ci entrèrent toutes ensemble dans la chambre de Louis XIV, fit appeler le père Le Tellier, pour le prier de demander à Sa Majesté qu'elle voulût bien lui donner la consolation de se présenter à elle.
Au fond, madame du Maine craignait peut-être que l'on ne pensât pas assez à son mari. Le roi ordonna qu'on la fît entrer (1).
Le 26, Louis, de plus en plus faible, prononça un adieu
(1) Hist. milit. de Louis XI T, de Qaincy.
solennel devant ses courtisans Au petit héritier, qu'on lui amena, il dit :
— Mon enfant, vous allez être bientôt roi d'un grand royaume. IN'oubliez jamais les obligati ms que vous avez à Dieu: souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J'ai trop aimé la guerre, ne m'imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes dépenses que j'ai faites. Prenez conseil en toutes choses. Soulagez vos peuples le plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j'ai eu le malheur de ne pas faire moimême.
Ces paroles furent inscrites au chevet du lit de l'enfant royal .
Le mardi 27, étant seul avec madame de Mainlenon et le chancelier Voysin, Louis XIV se fit apporter deux cassettes, en lira beaucoup de papiers qu'il brûla 5 puis il appelaM.de Pontchartrain, ex-chancelier, lui ordonna d'expédier l'ordre de porter son cœur aux Jésuites, pour qu'on le plaçât vis-àvis celui de Louis XIIL Ensuite, s'adressant à madame de Maintenon :
— J'avais toujours ouï dire, murmura-t-il, qu'il était difficile de mourir ; je touche à ce dernier moment, et je ne trouve pas que ce soit si pénible.
Elle lui répondit que la mort était affreuso, quand on avait de l'attachement aux créatures, de la haine dans le cœur, des restitutions à faire.
— Ah ! reprit le roi, pour des restitutions à faire, je n'en dois à personne comme particulier; mais pour celles que je dois au royaume, j'espère en la miséricorde de Dieu.
La nuit qui suivit fut fort agitée. « On lui voyait, dit Saint- Simon, à tous moments joindre les mains, et on l'entendait
dire les prières quMI avait accoutumé en santé, et se frapper la poitrine au Conjtteor. »
Déjà l'éternité commençait pour Vimmortel. « Du temps que j'étais roi!... » s'écriail-il quelquefois.
La princesse Palatine , sa belle- sœur, ne larda pas à se présenter : elle eut avec le mourant une conversation longue et attachante, dont madame de Maintenon prit ombrage, assez pour rougir jusqu'au blanc des yeux, et pour dire :
— Madame, allez-vous-en, le roi s'attendrit trop avec vous. Allez-vous-en, cela pourrait lui faire mal.
Quand la Palatine sortit, la reine secrète la reconduisit , et ajouta i
— ÎSe croyez point, madame, que ce soit moi qui vous aie rendu de mauvais offices auprès du roi.
— Ah ! madame, répondit la mère du duc d'Orléans toute en larmes, il n'est plus question de cela.
Louis XIV resta seul encore avec madame de Maintenon et Voysin, qui semblaient bien résolus à ne pas s'éloigner avant l'enlier achèvement de leurs desseins.
Le 28, le roi aperçut deux domestiques qui pleuraient au pied de son lit.
— Pourquoi pleurez-vous? dit-il. Mon âge a dû vous préparer à ma mort. M'avez- vous cru immortel ? Pour moi je n'ai point cru l'être.
Il regarda madame de Maintenon, et ajouta :
— Ce qui me console en vous quittant, c'est l'espérance que nous nous rejoindrons bientôt dans l'éternité.
Cet adieu, dit un historien que nous croyons sans peine, « parut répugner beaucoup à madame de Maintenon. » Elle partit aussitôt pour Saint-Cyr; elle estimait faussement que
son rôle était fini. Pour se montrer digne, ne devait-elle pas fermer les yeux au prince qui lui avait été si attaché ?
M. du Maine prépara tout pour le lit de justice qui suivrait immédiatement la mort du roi.
Parmi les courtisans, les uns environnaient les légitimes, le duc d'Orléans surtout ; les autres ne quittaient pas les légitimés^ M. et madame du Maine et le comte de Toulouse.
Peu d'entre eux restèrent près du moribond, tandis que les gens de service remplissaient leur devoir.
Tout à coup, un empirique de Marseille, appelé Lebrun, « espèce de manant provençal, » se présenta, prônant un élixir qu'il déclarait infaillible contre la gangrène dont mourait le roi.
Les médecins, à bout de science, permirent que leur malade prît quelques gouttes de cet élixir.
M. du Maine assista à la consultation de cet homme. « Fagon, accoutumé à régner sur la médecine avec despotisme, trouva (en Lebrun) une manière de paysan très-grossier, qui le malmena fort brutalement. M. du Maine, qui n'avait plus lieu de rien arracher, et qui se comptait déjà le maître du royaume, raconta le soir chez lui, parmi ses confidents, avec ce facétieux et cet art de fine plaisanterie qu'il possédait si bien, l'empire que ce malotru avait pris sur la médecine, l'étonnement, le scandale, l'humiliation de Fagon pour la première fois de sa vie, qui, à bout de son art et de ses espérances, s'était limaçonné en grommelant sur son bâton, sans oser répliquer, de peur d'essuyer pis. Ce bon et tendre fils leur fit si plaisamment le conte de celte aventure, que les voilà tous aux éclats de rire, et lui aussi, qui durèrent fort longtemps, »
En vérité, cela donne une exacte idée de la sensibilité des
gens de cour. Conlinuons, nous verrons encore mieux se dessiner leur caractère.
Grâce à l'élixir de l'empirique marseillais, dont il prit dix gouttes dans du vin d'Alicante, Louis XIV se ranima le 29.
Hors de l'appartement royal, ce mieux fut exagéré : on prétendit que le monarque avait mangé. Le va-et-vient habituel, organisé depuis la maladie, continua. Les courtisans s'éloignèrent du duc d'Orléans et de M. du Maine, pour revenir à Louis XIV. Aussi le premier s'écria-t-il , en homme qui connaît son monde :
— « Si le roi mange une seconde fois, nous n'aurons plus personne. »
Mais bien que l'empirique Lebrun eût presque répondu de la guérison, le 30 commença l'agonie royale.
Il y eut un revirement de la plupart des courtisans, les uns vers les légitimes, les autres vers les légitimés ; et lorsque, le 31, Louis XIV n'eut plus que de courts et rares instants de connaissance, tous les courtisans quittèrent l'appartement du roi. Au lit du mourant se tinrent seulement le cardinal de Rohan et les ecclésiastiques du château, récitant les prières des agonisants.
Un dimanche, le 1" septembre 1715, à huit heures et un quart du malin, Vimmortel expira. Il sembla que le soleil venait de s'éteindre.
Lord Slair avait gagné son pari !
Deux rivaux en présence. — Mesures transitoires. — Appoint du camp des roués. ■ — Le fougueux de Maisons. — M. du Maine traduit, madame du Maine agit. — Le parlement s'assemble. — Opposition unique d'Antoine de Mesmes. — Entrée du Légitimé. — Harangue forcée. — Le duc d'Orléans parle, et M. du Maine se tait. — Régence donnée, pleine et entière. — Vivats. — Le Régent chez madame de Maintenon. — Pension à la veuve. — Épigramme. — Protestation de la duchesse du Maine. — Mot ambitieux. — Obsèques de l'immortel. — EpitapLe. — Larmes de joie. — Lit de justice. — Volonté du bambin royal. — Un Dieu et un ange. — Médaille, anagramme, médaillon.
A peine le roi eut fermé les yeux, à soixante-dix-sept ans, après soixante-douze ans de règne, que l'intrigue, commencée entre les légitimes et les légitimés dans les salons de Versailles, se continua devant le Parlement.
Les deux rivaux pour la Régence (car on était censé ignorer absolument le contenu du testament royal) se tinrent sur la défensive. De la mort de Louis XIV à la lecture de ses dcr-
nières disposi lions, il y avait un inslant critique qui pouvait être fatal à l'un des concurrents.
Le duc d'Orléans se regardait déjà comme investi de la régence; en efTet, la foule des courtisans était venue, aussitôt après le dernier soupir de Louis XIV, le trouver dans sa chambre et le saluer du nom de Régent. Il prenait des mesures gouvernementales, dressait même des plans d'administration.
1^ Il avait des amis bien disposés, parmi les ducs et pairs, les magistrats et les hautes tètes de l'armée. D'Aguesseau était entré dans son camp, par haine des gens qui soutenaient la bulle Unïgenitus ; \e colonel des gardes-françaises, Guiche, beau-frère du duc de Noailles , s'était vendu à lui pour 600,000 francs. Reynolds avait livré les gardes-suisses, et la défection du maréchal de Yillars s'était opérée en vue de la présidence du conseil de guerre.
Le duc d'Orléans avait eu toutefois assez de prudence pour ne pas écouter le président de Maisons, qui lui conseillait tout simplement de venir en armes au parlement, de forcer le dépôt, et de faire enlever par des ouvriers et des soldats ce testament objet de tant de brigues.
— Monsieur le président, avait répondu le Régent en expectative, ce conseil est d'un fou ou d'un traître; j'aime mieux vous croire l'un que l'autre. Si je suivais votre avis, j'indignerais la France entière, et ce n'est pas mon intention.
Sans doute M. de Maisons péchait par excès de zèle; il aspirait à remplacer le chancelier Yoysin. M. de Maisons avait autrefois figuré parmi les courtisans du légitimé . mais il changeait d'idole; et le bon f'oysiw, lui aussi, aspirant à n'être pas remplacé, attendait les événements sans crainte, car il appartenait en apparence au duc du Maine, mais il
s'élail, nous le savons, ménagé en secret des intelligences avec le duc d'Orléans. D'ailleurs, le président de Maisons avait précédé Louis XIV dans la tombe.
Le duc du Maine, et surtout la duchesse du Maine, ne redoutaient rien : le mari continuait à parler latin et à traduire rAnii-Lucretius du cardinal Melcliior de Polignac; la femme comptait sur la volonté de Louis XIV, obéi par-delà le tombeau. Elle avait déserté Sceaux pendant quelque temps, afln de travailler au triomphe de M. du Maine, et de se rallier les constitutionnaïres (partisans de la bulle Unigenitus). A elle l'énergie virile, le mouximent, l'adresse pour profiter des moindres avantages offerts par les circonstances. Devenir Régente de fait! cela valait la peine d'y songer.
Le lendemain de la mort du roi, le parlement s'assembla dès la pointe du jour, sans èire convoqué complètement, pour décider la grave question.
Est-ce qu'une scène renouvelée de la Fronde se prépare? L'inviolabilité du parlement est-elle menacée? On ne volt, dans la grande salle et dans les vestibules, que des officiers déguisés, des militaires réformés, des aventuriers turbulents, qui portent des armes cachées sous leurs habits.
Qu'on se rassure; les frondeurs n'existent plus, et le parlement n'a pas dans son sein une opposition bien terrible. Une seule voix peut-être s'élèverait contre le neveu du roi défunt; c'est celle de Jean-Antoine de Mesmes, le premier président, partisan des légitimés^ mais tellement digne par ses dissipations et ses voluptés de figurer parmi les t^oicés, que la compagnie n'a guère d'estime pour lui, et que son influence est à peu près nulle.
Antoine de Mesmes a conquis sa haute position de magistrat en jouant la comédie sur le théâtre de la duchesse du
Maine ; il s'est signalé au milieu des bergers et des hêtes de la cour de Sceaux; il s'est fait peindre dans le costume de ses rôles; il s'est adonné aux galanteries platoniques des Malézieu, des Saint-Aulaire et des Polignac. Les magistrats le regardent comme un homme vicieux. Or, une fois décidés aux complaisances pour le vice^ ils préféreront le duc d'Orléans, riche et puissant, à un de Mesmes devenu ridicule et ne pouvant distribuer aucunes faveurs.
Le grand corps de l'Etat étant assemblé, le duc d'Orléans y prit séance, avec les princes et les pairs, mais sans le jeune roi, bien que Louis XIV eût recommandé de mener son successeur au Palais de Justice, pour assister à la lecture du testament.
Personne ne souffla mot sur cette infraction aux volontés dernières de Vimmortel.
Quelques minutes après, dit Sainl-Simon, u arrivèrent les bâtards. M. du Maine crevait de joie. Le terme est étrange, mais on ne peut rendre autrement son maintien. L'air riant et satisfait surnageait à celui d'audace, de confiance, qui perçait néanmoins, et à la politesse qui semblait le combattre. Il saluait à droite et à gauche, et perçait chacun de ses regards. Entré dans le parquet quelques pas, son salut aux présidents eut un air de jubilation, que celui du premier président réfléchissait d'une manière sensible. Aux pairs le sérieux, ce n'est point trop dire le respectueux, la lenteur; la profondeur de son inclination vers eux de tous les trois côtés fut parlante... Pour son frère, il n'y parut que son froid ordinaire. »
Cependant les amis du duc -d'Orléans avaient agi. A Paris, le 2 septembre, d'après les ordres du colonel des gardes-françaises Guiche, ce régiment occupa sournoisement les avenues
du Palais: les officiers, avec des soldats d'élite, se re'pandirent dans les salles en habits bourgeois. L'abbé Dubois pensa à prouver son zèle en menant dans une des lanternes lord Stair, ambassadeur d'Angleterre. Cela devait insinuer au parlement et au public que la cour de Londres appuyait le duc d'Orléans.
Voici le président de Mesmes qui fait une courte harangue. Ne croyez pas qu'il fronce le sourcil, ni qu'il S3 pose en redresseur de torts, ^'on, soumis comme un roué, il dit au duc d'Orléans :
« — La cour m'a expressément ordonné de vous prolester qu'elle ira au-devant de tout ce qui pourra vous prouver le profond respect qu'elle a pour vous. »
Avant qu'on ne fît l'ouverture du testament, le duc d'Orléans, qui avait apporté tout ouverts les deux codicilles, prononça un discours par lequel il demanda la régence, en vertu du droit de sa niissance plutôt que des dernières volontés de Louis XIV.
« Mais à quelque titre que je doive aspirer à la régence, dit-il, j'ose vous assurer, messieurs, que je la mérilerai par mon zèle pour le service du roi, par mon amour pour le bien public, et surtout étant aidé de vos conseils et de vos sages remontrances. »
C'était cause gagnée, que de parler ainsi à l'assemblée que le défunt roi avait tant malmenée. Joli de Fleuri, avocatgénéral, donna des conclusions conformes à ce discours. Puis le testament fut lu à voix basse, rapidement, et seulement pour la forme, car personne ne l'écouta.
Il ôtait en réalité la régence au duc d'Orléans, instituait un conseil dont le duc serait le chef et aurait voix prépondérante en cas de partage, dont les membres seraient le due
de Bourbon, à l'âge de 24 ans, le duc du Maine, le comte de Toulouse, le chancelier Voysin, Villeroi, chef du conseil des finances, les maréchaux de Yillars, d'Huxelles, de Tallard et d'Harcourt, les quatre secrétaires d'Etat, enfin le contrôleur général. M. du Maine aurait la garde de la personne de Louis XV, dont Villeroi serait gouverneur, et le gouvernement de toutes les troupes de la maison du roi. En cas de mort du duc du Maine, la régence appartiendrait au comte de Toulouse. N'oublions pas que le défunt manifestait sa haine des protestants et des duels, contre lesquels il réclamait la sévérité du conseil de régence et du jeune roi , en leur recommandant rhôtel des Invalides et l'institution de Saint- Cyr.
Par un codicille, Villeroi commanderait à la maison militaire de Louis XV, depuis Tinslant de la mort de Louis XIV jusqu'à l'ouverture du testament, après la lecture duquel Villeroi installerait le roi mineur à Vincennes.
L'attitude de Guiche avait complètement anéanti cette dernière disposition.
Quand la lecture du testament fut achevée, le duc d'Orléans prit la parole, se couvrit, se recouvrit, dit un mot de louange et de regret du feu roi, plaida pour sa prérogative, et produisit un grand effet sur l'auditoire. Etourdi par le succès de son concurrent, M. du Maine voulut parler; mais le duc d'Orléans avança la tète, et lui dit d'un ton sec :
« Monsieur, vous parlerez à votre tour. » Des acclamations se firent entendre, telles que M. du Maine, de plus en plus accablé, n'osa ouvrir la bouche.
Que resta-t-il des dispositions dernières de Louis le Grand ? La cour, dans l'après-midi, toutes les chambres assemblées, déclara le duc d'Orléans régent en France, pour administrer
le royaume pendant la minorité de Louis XV; ordonna que le duc de Bourbon serait immédiatement chef du conseil de réL'ence, sous l'autorité du duc d'Orléans, et y présiderait en son absence; que les princes du sang royal auraient entrée dans ce conseil à vingt-trois ans; que le Régent pourrait former le conseil tout à sa guise, et accorderait seul à qui bon lui semblerait les charges, emplois, bénéfices et grâces.
Cette séance montra la supériorité de l'esprit du duc d'Orléans sur celui du duc du Maine, dans l'altercation peu convenable, d'ailleurs, qui eut lieu entre ces deux princes. Si le Régent fut trivial et impudent, le Légitimé^ lui, n'eut pas assez de vigueur pour résister à son rival, et pas assez de dignité pour refuser la position dérisoire qu'on lui laissait.
M. du Maine demanda à être déchargé de la garde du roi, de la responsabilité de sa personne, puisqu'on anéantissait l'autorité que lui attribuait le testament de Louis XIV.
— Très-volontiers, monsieur, s'écria le duc d'Orléans. Sans désemparer, le Légitimé donna acte de son désistement.
Aussitôt, le Régent avait profité de la bonne disposition du parlement. 11 avait fait revenir les magistrats sur leur arrêt du matin , « que tout se déciderait dans le conseil de régence à la pluralité des voix. »> Son habileté avait éclaté dans ces paroles :
— Je veux être libre de récompenser ; quand il s'agira de punir, j'en reviendrai à la pluralité des voix ; je veux être libre pour le bien, et avoir les mains liées pour le mal.
Une joie extrême s'était emparée des magistrats, qui se vengeaient des mépris que le défunt roi leur avait naguère prodigués. Beaucoup se mirent du côté des roués^ par suite de leur propre corruption, de leur amour du luxe et des
plaisirs; quelques uns agirent par haine des conslitutionnaires et des jésuites. Tous acclamèrent bruyamment, quand on leva la séance, un prince maintenant aussi favorisé qu'il as ail élé calomnié du temps de son oncle.
Succès complet du duc d'Orléans au Palais de Justice ; succès au dehors, vis-à-vis du peuple, alléché par la promesse de diminution d'impôt.
Sur la route de Paris à Versailles, où le Régent se rendit auprès du petit roi, les vivats populaires furent immenses; et l'homme que les masses avaient longtemps maudit comme empoisonneur émérite, fut regardé comme un futur sauveur de la patrie. .
Trois lignes seulement, dans la Gazette de France^ annoncèrent au public la double séance du 2 septembre 1715.
Pour consoler le duc du Maine, on le créa surintendant de l'éducation du roi.
Quel coup de foudre frappa l'ambitieuse duchesse du Maine ! Quelle humiliation pour la galanterie précieuse , refoulée maintenant à Saint-Cyr ou à Sceaux I
Sans prévenir personne, le duc d'Orléans se rendit à Saint- Cyr. Arrivé dans cette retraite, il se fit conduire à l'appartement de madame de Maintenon, désignée désormais sous le nom de la veuve.
11 y entra seul, et ferma la porte sur lui. On ignore la conversation qu'il eut avec la veuve. Ce que Ton sait, c'est que lorsque le prince la quitta, l'agitation de madame de Mainteuon fut si grande, qu'il fallut lui faire respirer des sels.
De retour à la cour, le duc d'Orléans répondit aux gens qui l'interrogeaient :
— La position où a été longtemps madame de Maintenon, et la confiance que le feu roi avait en elle, m'ont forcé à des
actes qui répugnent à mon caractère, et j'ai été bien aise de la rassurer sur les suites qui pouvaient lui causer quelques appréhensions. Je ne veux pas la rendre malheureuse. N'estelle pas, d'ailleurs, assez punie d'avoir échoué dans les deux choses qui l'intéressaient le plus, la déclaration de son mariage, et la régence pour M. du Maine, son enfant d'adoption?
Oui, madame de Maintenon soutirait à cette heure. Rien ne pouvait lui causer plus de chagrin que la déchéance des prérogatives accordées d'abord aux légitimés. La veuve avait promis au Régent « de ne plus s'employer qu'à prier Dieu pour le bonheur de la France. »
En revanche, le duc d'Orléans lui continua* la pension de quarante-huit mille livres que le feu roi lui faisait sur sa cassette, et il ordonna d'insérer dans le brevet que le rare désintéressement de madame de Maintenon, « n'ayant rien à elle, » rendait cette pension nécessaire La Palntine et la reine d'Angleterre, en très-grand deuil, allèrent visiter la veuve ^ qui vécut dans la retraite, vendit ses chevaux, renvoya ses domestiques, et ne garda que deux femmes à son service. Madame de Maintenon avait pris les choses au tragique; elle s'affecta, plus qu'on ne saurait dire, en apprenant les revers de son cher élève, le duc du Maine.
Inoffensive, découragée, tout entière à ses devoirs de piété, elle se livra à cette douleur passive et concentrée, qui n'éclate pas, mais qui lue. Les gentilshommes, qui se vantaient naguère d'avoir obtenu sa protection, la délaissèrent.
A Versailles, on parla peu de la veuve; encore moins au
Palais-Royal-, pas du tout h. Saint-Cloud, où se tenait la cour
d'amour du Régent. Ses ennemis, forts de son anéantissement,
l'accusèrent des maux qui avaient accablé la France pendant
la Nieillesse de Louis XIV. Personne ne fut tenlé de prendre sa défense : il demeura constant que, par ses conseils, le défunt roi avait révoqué l'édit de .Nantes, accablé le peuple d'impôts, assuré le triomphe du camp des dévots et de la coterie des légitimés.
Les ennemis de la veuve Scarronne se cachèrent plus pour lancer ou répéter des pamphlets, épigrammes ou quolibets composés contre elle. Les vers de Gilles Boileau, frère du satirique, furent redits çà et là :
Vois sur quoi ton erreur se fonde, Scarron ! de croire que le monde Te va voir pour ton entretien.
Quoi ! ne vois-tu pas, grosse bête.
Si tu grattais un peu ta tète.
Que tu le devinerais bien !
Madame du Maine, malgré son désappointement, ne perdit pas courage, et protesta contre Tarrét du parlement de toutes >es manières possibles. Elle revint « tenir sa cour » à Sceaux, ^e consola avec ses hêtes^ inculqua à ses amis une sainte haine contre le duc d'Orléans, rédigea avec madame de Staal un mémoire pour réclamer les droits qu'on lui avait enlevés, et montra qu'elle était capable de lutter contre les ducs et pairs, le parlement, les princes légilimes, et le Régent luimême. A'e lui arriva-t-il pas plus tard, à Sceaux, de dire aux ducs de La Force et d'Aumont :
— » Quand on a acquis une fois l'habileté à succéder à la couronne, il faut, plutôt que se la laisser arracher, mettre le feu au milieu et aux quatre coins du royaume. »
Ainsi tout changeait, et la réaction contre le règne de Louis XIV commençait dés les premiers jours de la Régence.
Elle s'attaquait même aux restes mortels du monarque défunt.
Celui qui, pendant sa vie, avait connu la flatterie sous toutes ses formes, avec tous ses masques, reçut, étant mort, les plus sanglantes insultes. Les détracteurs, alors, non contents de dire les vérités que l'on doit aux hommes qui ont vécu, déversèrent sur Louis XIV un torrent d'injures, en écrits ou en paroles, et, parmi les épitaphes composées, on remarqua celle-ci, traduite de l'anglais :
Louis le Grand n'est plus, il est réduit en poudre ! Français, répandez l'encens de toutes parts. Il imita trois dieux : par l'adultère, iMars; Mercure par le vol , Jupiter par la foudre.
Ce fut le 9 septembre 1715 que l'on conduisit le corps de Louis XIV de Versailles à Saint -Denis. Le convoi se fit avec une pompe mesquine, presque indécente.
Sur son passage, on entendait mille quolibets et refrains de vaudevilles.
Le cercueil même ne fut pas respecté, le cercueil du monarque-soleil, du grand roi! Ce qui restait surtout de lui, c'était le souvenir des dragonnades, des intolérances, des hypocrisies, des exactions impunies. A voiries spectateurs de cette cérémonie funèbre, on eût dit qu'il y avait fête publique.
Dans la plaine de Saint-Denis, affluence prodigieuse 5 jeunes muguets donnant le bras à des femmes à la mode; plus d'un roué de bas étage promenant sa débauche avinée. La masse croyait assister à l'enterrement du despotisme. C'était éirangc et hideux. « J'ai vu, écrit Voltaire, dans son Siècle de
Louis XIV ^ de petites tentes dressées sur le chemin de Saint- Denis. On y buvait, on y chantait, on y riait. Le jésuite Le ïellier était la principale cause de celle joie universelle. J'entendis plusieurs spectateurs dire qu'il fallait mettre le feu aux maisons des jésuites avec les flambeaux qui éclairaient la pompe funèbre. »
Des dernières intentions de Louis XIV, une seule avait été un peu réalisée. On avait installé, « pour le bon air. » le jeune roi à Vincennes; de ce séjour provisoire, Tenfant vint au Palais de Justice, à Paris, le \% septembre.
L'entrée se fit par la porte Saint-Antoine. Dans le carrosse était Louis XV; sur les genoux de madame de Ventadour ; à côté du petit roi, le Régent-, et devant lui, le duc de Bourbon et le prince de Conti. A la portière du carrosse se tenaient Bignon, prévôt des'marchands, et M. de Tresmes, gouverneur de Paris. Inutile de dire qu^ le cortège fut magnifique, et que la foule éclata en manifestations bruyantes d'une joie inspirée par tant de belles promesses.
Au Palais, Louis XV dut remplir la formalité d'un lit de justice, cérémonie aussi vaine que solennelle, mais qui consacrait et afl"ermissait aux yeux de bien des gens, amateurs des formes, le pouvoir du duc d'Orléans.
En eflèt, comme cela fut sérieux d'entendre un enfant de cinq ans, tenu en lisières par madame de Ventadour, sa gouvernante! Quel éclat de majesté monarchique dans ces paroles d'un bambin royal, porté dans les bras d'un gentilhomme :
— « Messieurs, je suis venu ici pour vous assurer de mon afi'ection. M. le chancelier vous dira ma volonté. »
Louis XV, qui se relevait d'une indisposition, était pâle et débile. Le président do JMesmes le harangua, le compara à un dieu, et prononça le mol iVange à l'endroit du Régent, re-
TESTAMENT CASSE. 6m
vêtu de la îoule-puissance. Joli de Fleuri fut éloquent, et le chancelier Voysin (le bonVoysinde madame du Maine!) fut imperturbable pour lire l'arrêt définitif qui cassait le testament reçu par lui un an auparavant.
La régence du duc d'Orléans avait ainsi toutes les sanctions, judiciaire, populaire et royale. Une médaille, dont le poinçon n'a pas été achevé, devait apprendre ce fait à la postérité. On y voyait cette légende : Jure et votis (par droit et par vœux). Des médaillons furent gravés à l'occasion de la Régence; sur un d'eux parut l'anagramme suivante :