‹ La régence galanteChapitre 3 sur 11 · PHILIPPE D'ORLÉANS, RÉGENT DE CE ROYAUME · texte numérisé non relu

PHILIPPE D'ORLÉANS, RÉGENT DE CE ROYAUME

(Aimons ce grand héros, il est père du peuple).

Sur un autre, on avait dessiné Hercule portant le monde sur ses épaules, avec cette légende Par virtus oneri^ que les courtisans traduisaient ainsi : La force et le courage égalent la pesanteur du fardeau.

Serment demandé et juré. — Ce fiMpon, ce coquin de Dubois ! — Il est fait conseiller d'État. — Mot de la Palatine sur les femmes politiques. — Réformes réclamées, obtenues. — Anti-conslitutionnaii es. — Les légitimés se recrutent dans le camp des dévots. — Établissement des conseils. — Le vertueux cardinal de Noailles. — Le duc d'Antin, « sans honneur et sans humeur. » — Villars, d'Estrées, Villeroi, Noailles neveu , d'Huxelles, — Les membres des conseils. — Personnel féminin. — Devises. — Honnnes du nouveau et de l'ancien régime. — Le duc d'Orléans populaire. — Allégresse générale. — L'almanach de 1716. — Le Régent- Hercule. — Secrétaire d'État de l'Académie des sciences. — Brevets de retenue. — Établissement d'une chambre de justice.

Laissons les Légitimés h l'écart ; nous retrouverons à Sceaux, quand il en sera temps, la petile-fille du grand Condé, trônant au milieu de sa cour à la fois poétique et galante, et recevant tour à tour les surnoms de divine Zudovise, de Naine, d' Fmpérière , de Bergère, de Nymphe de Chantilly, etc. Pour l'instant, il y a entr'acte de la comédie.

M. du Maine était annihilé : on ne voulait pas « mettre ses

talents à profit. » Madame de Maintenon pouvait le regarder toujours comme un prodige ; mais la veuve, ne sortant plus de Saint-Cyr, ne colportait plus son admiration.

Suivons les événements par rapport au Régent, ce représentant de la galanterie réaliste.

Peu de temps après l'arrêt qui cassait le testament de Louis XIV, la princesse Palatine vit le duc d'Orléans.

« — Mon fils, lui dit-elle, je ne désire que le bien de l'Etat et votre gloire; je n'ai qu'une chose à vous demander pour votre honneur, et j'en exige votre parole. »

Le Régent, qui rendait justice au bon sens de sa mère, et qui ne se révoltait pas contre les conseilleurs, donna la parole demandée.

— C'est, ajouta la Palatine, de ne jamais employer ce fripon d'abbé Dubois, le plus grand coquin qu'il y ait au monde, et qui sacrifierait l'Etat et vous au plus léger intérêt.

En effet, la réputation de l'abbé était horrible, et le public répétait volontiers ce qu'on assurait avoir été dit par le grand roi, lorsque Dubois, alors obscur, reçut de lui un bénéfice peu important :

« Il ne s'attache point aux femmes qu'il aime ; s'il boit, il ne s'enivre pas, et s'il joue, il ne perd jamais. »

Pour le peuple, Dubois était le libertin, l'ivrogne et le joueur « heureux quand même » personnifiés.

ÏMalgré ce serment réclamé avec insistance par la Palatine, le duc d'Orléans créa son ancien précepteur Dubois conseiller d'Etat.

Avec Dubois, la rouerie entrait aux affaires, la position des femmes galantes se dessinait; les débauchés avaient l'oreille du Régent. Le conseil était scandalisé, sans doute, mais le ■vieux abbé libertin, malgré ses soixante ans et ses reliquats

de débauches, semblait rajeuni par les ardeurs ambitieuses, et devait aller aussi loin que peut aller un homme inaccessible à la niaiserie des scrupules.

D'après son caractère facile et ses habitudes voluptueuses, Philippe d'Orléans ne pouvait manquer de se livrer à un conseiller, c'est-à-dire à un maître. Peut-être eûL-il subi l'influence de femmes haut placées 5 mais l'indolente régente se soucia peu de politique; la duchesse de Berri, fille de Philippe, préfera, comme on l'a dit avec raison, « la célébrité des vices et la liberté des plaisirs. » Quant à la princesse Palatine, elle ne prit pas le rôle de dominatrice, et, bien qu'on la tourmentât à cet égard, elle tint ferme; elle disait qu'on ne lui avait point enseigné l'art de régner, et qu'elle s'en acquitterait fort mal. Elle ajoutait : — « Ce royaume n'a malheureusement été que trop dirigé par des femmes jeunes et vieilles de toute espèce. Il est temps enfin qu'on laisse agir les hommes. »

Voilà ce qui assura le fortune de Dubois, providence des femmes galantes de son temps -, voilà ce qui enleva aux courtisanes de la Régence toute influence politique, et les relégua au rang de subalternes. Toutes | ortérent le sceptre du plaisir ; aucune n'eut le pouvoir en main.

On verra que l'élévation de Dubois explique le règne des élèves de la Fillon^ dont nous parlerons plus tard.

La France avait soif de réformes. On demandait à grands cris le retrait des gouvernants qui protégeaient les jésuites, et qui soutenaient la bulle Unigenitus. Le Régent marcha tout d'abord dans les voies indiquées. La maison du roi, les bâtiments et équipages de chasse furent restreints (5 septembre) : on revint, pour ces dépenses, au temps de la mort de Louis XIII. Les anti-constitutionnaires , h. la tête desquels

figurail le cardinal de Noailles, \irenl avec une joie éclalanle le père Le Tel lier cesser loutes fonctions.

L'ex- confesseur de Louis XIV , le fulur confesseur de Louis XV, nommé par codicille, ayant demandé au Régent quelles étaient ses obligations présentes, ce prince avait répondu :

— (( Cela ne me regarde pas : informez-vous à vos supérieurs. «

Un tollé général, poussé par le camp des dévots^ accueillit ces paroles.

La faction des Légitimés se recruta parmi ceux qui regrettaient l'ancien ordre de choses. Les courtisans de madame du Maine allèrent criant sur les toits que le défunt roi, en léguant la souveraineté à son fils légitimé, avait voulu mettre la France à couvert de la honte; — que rarement les rois trouvaient dans leurs enfants naturels les qualités que Louis avait reconnues dans le duc du Maine et le comte de Toulouse ; — que ces princes avaient été dévoués à son service et uniquement occupés à lui plaire ; — qu'ils étaient zélés pour le bien de FElat, — et que la France admirait leur capacité et leur vertu.

Philippe d'Orléans laissa dire. Le 15 septembre, il établit six conseils de gouvernement. Le conseil de conscience ou des cultes, comme on l'appellerait aujourd'hui, eut pour président Vanti-constitutionnaire cardinal de rS'oailles. lequel eut aussi la feuille des bénéfices enlevée à Le Tellier, exilé successivement à Amiens et à La Flèche, avec une pension de six mille francs.

Etait-il possible de montrer plus d'esprit réactionnaire? Peu auparavant, les jésuites avaient manqué faire perdre à Noaiilos et sa mitre et son chapeau de cardinal.

Par l'élévation de Noailles, qui ne consentait pas à signer la bulle Unigenitus^ qui avait gagné l'amitié dos Parisiens pendant Tliiver de 1709, en faisant fondre son argenterie pour venir au secours des pauvres, le Régent montrait les dents aux jésuites. Il plaisait aussi par là aux ro%e,ç, qui accolaient sans cesse au nom de l'archevêque l'épitliète de « vertueux. »

Ce fut le duc d'Antin, fils de M. et de madame de Montespan, et courtisan « sans honneur et sans humeur, » qui présida le conseil du dedans du royaume, c'est-à-dire de l'intérieur.

Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, marquis, puis duc d'Anlin, offrait le type achevé du courtisan. On se rappelait qu'ayant reçu (1707) Louis XIV dans son château de Petit- Bourg, il avait répondu à Vimmortel^ critiquant une grande allée d'arbres qui cachait la rivière, en faisant abattre l'allée en une nuit. Il avait succédé à Mansart comme directeur général des bâtiments. Grand train chez lui, luxe éblouissant, bonne chère et comédie. Et pour le jeu, quel goût! Saint-Simon raconte que le duc d'Antin fut pris la main dans le sac par le duc d Orléans, père du Régent.

A II télé du conseil de guerre fut placé le maréchal de Villars. Immense réputation de guerrier; homme des gloires de Louis XIV. Ce choix récompensait le général qui sauva la France à Denain.

Le maréchal Victor-Marie d'Estrées, vice-amiral, fut président du conseil de marine, sous l'autorité supérieure, mais purement nominale, du légitimé comte de Toulouse, amiral de France.

Aux finances, le Régent fut ordonnateur^ signant toutes les ordonnances relatives aux mouvements de fonds. Louis XIV avait fait de même.

11 fallait l'œil du maître pour les finances, depuis si long-

temps mal administrées : prodigalité du roi, incurie des ministres, rapacité des intendants, désordre général caché par le manteiu d'une grandeur factice.

Sous le Régent, le maréchal] de Villeroi resta chef des finances; la présidence réelle de ce conseil échut au duc de Noailles, neveu du cardinal.

Or, Villeroi, nul, glorieux et magnifique, n'avait qu'un titre, et le duc de Noailles était le type de la versatilité courtisanesque, un transfuge du camp des dévots dans celui des roués.

Le premier, qu'on avait surnommé autrefois \e Charmant^ à cause de sa grâce, de sa parure et de ses manières, devait espionner le duc d'Orléans, après lui avoir vendu le secret du codicille de Louis XIV. Il était bafoué par la cour et la ville, surtout après son équipée de Crémone.

Le second, versé dans les questions financières, qu'il avait étudiées avec Nicolas Desmaretz, ex-contrôleur général, possédait une excessive dose d'ambition. Les finances étaient la principale affaire du gouvernement; régir les finances, c'était gouverner. Noailles ainsi pensait, et voulait se créer une personnalité importante. Du reste, gentilhomme doux quand il lui plaisait, gracieux, affable, gaillard, amusant, musicien et bon convive.

Enfin, le maréchal Nicolas de Blé, marquis d'Huxelles, présida le conseil des affaires étrangères.

D'Huxelles ressemblait tout à fait, dit Saint-Simon, « à ces gros brutaux de marchands de bœufs. Paresseux, voluptueux à l'excès en toutes sortes de commodités, de chère exquise grande, journalière; en choix de compagnie, en débauches grecques dont il ne prenait pas la peine de se cacher, et accrochait de jeunes officiers qu'il adomestiquait, outre de jeunes valets très-bien faits, et cela sans voile , à l'armée et à

Strasbourg. « Pour terminer le portrait de ce maréchal, faut-il y ajouter des couleurs foncées, telles que la bassesse, la souplesse, l'envie, la fausseté, la c(5rruption dans le cœur comme dans les mœurs ?

Peu après (U déceinbre), on organisa le conseil du commerce, sans présidence nommée. Le Régent n'avait oublié que le commerce!

Cette forme de gouvernement était toute à l'avantage du tiers-état « Trois espèces d'hommes, dit Lémontey, choisis par la convenance, par la faiblesse et par la nécessité, remplissaient les listes des conseils : d'abord de grands seigneurs, vieux dans les intrigues, novices dans les affa-res, et moins utiles par leur crédit qu'embarrassants par leur morgue et leur petitesse: ensuite, les amis du Régent, l'élite des roués^ esprits frondeurs et pervers, ignorants et spirituels, hardis et paresseux, et bien mieux faits pour harceler que pour conduire un gouvernement; enfin, au-dessous d'eux, étaient jetés pêle-mêle des conseillers d'Etat, des maîtres des requêtes, des membres du parlement, gens instruits et laborieux, destinés à réparer sans gloire et sans émulation les bévues qu'il fallait attendre de l'incapacité de leurs premiers collègues et de l'étourderie des seconds- »

Au total, les amis du plaisir y avaient la majorité.

Aisément on se figure le personnel féminin gravitant autour de ces chefs d'emplois, et combien les faveurs accordées exigèrent une réciprocité complète. Ces rois aux petits pieds ne manquèrent pas de favorites, à l'imitation du Régent, président des présidents, maître des maîtres. Presque tous possédaient des hôtels, où les fêtes ne discontinuaient pas; presque tous avaient la maison des champs, que venaient animer les déesses d'Opéra.

L'établissement des conseils ne contribua pas peu à propager les principes de galanterie réaliste, jusqu'à ce que le système de LaAv, en gestation à l'époque dont nous nous occupons, les \int généraliser, vulgariser.

Saint-Simon était presque content: les gentilshommes gouvernaient la France.

Que de merveilles on attendait de la formation de ces conseils! On les croyait d'autant plus appelés à fournir une brillante carrière, que le défunt roi s'était plus vigoureusement prononcé contre un tel mode de gouvernement. Tant de ministres avaient été incapables, que l'on était ravi de n'avoir plus de ministres.

La flatterie ne larda pas à s'en mêler. Une médaille consacra la devise de chaque conseil.

Celui qui dirigeait cumulativement et la régence et les finances (car nous n'oublions pas que le duc d'Orléans présidait là de fait), fut personnidé par un lustre, avec ces mots : Lif^cet coram omnibus^ — il brille en face de tous.

Une chasuble, avec cette devise : Arts imponit Jionorem^ — il fait rendre honneur aux autels, devint Temblème du conseil de conscience.

Pour les affaires étrangères, le symbole fut une ancre, avec cette phrase : Inde quies et indè motus, — de là le calme, et de là le mouvement.

Le conseil de guerre était figuré par une main qui lance un javelot, avec cette sentence : Dirigit etj^ugnat, — il dirige et il combat.

L'allégorie du conseil du dedans (affaires intérieures) consista dans une ruche : Labor intus, — travail au dedans.

Un soleil se levant sur les flots, avec celle pensée : Sole nascente clarior luida, — l'onde est plus transparente au

soleil levant, célébra poéliquemenl les mérites du conseil de marine.

Et le commerce! le commerce aussi eut son petit éloge blasonné par une médaille représentant un pont ; la légende était: ïittorajungit, — il joint les rivages (1).

Dans les nouveaux rouages de la haute administration, parmi les soixante-dix quinzièmes de ministre déguisés sous les noms de membres des conseils, on ne voyait que peu ou point de ■ artisans de l'ancien régime.

Ceux-ci eurent une compensation dans le conseil de Régence, où l'on compta presque tous les personnages inscrits au testament du feu roi, — le duc de Bourbon, qui fut chef du conseil sous le Régent ^ le duc du Maine, le comte de Toulouse, légitimés; le chancelier Voysin -, les maréchaux de Villeroi, d'Harcourt et de Besons, le prélat Cheverni, l'exministre Torci, et le duc de Saint-Simon.

Cheverni, Saint-Simon et Besons étaient les choix nouveaux. Le maréchal de Tallard, nommé par Louis XIV, et oublié d'abord par le Régent, fut ensuite admis dans le conseil. Un de plus ou de moins, peu importait. Les choses se faisaient d'ailleurs assez légèrement. Tous les anciens choix avaient été laissés là pour la montre.

Un exemple de l'esprit qui présida à la nomination définitive des membres du conseil de régence ressort des motifs allégués par le duc d'Orléans, quand il donna seulement à La VriUière, plein d'exactitude et dégoût laborieux, les fonctions de secrétaire. La VriUière était fort petit de taille, et le Régent dit à Saint-Simon :

— On se moquera de moi, si je montre ce bilboquet.

<|) Carions de (n Bibliothèc/ue impériale.

Mais à quoi servait un entourage officiel au duc d'Orléans, puisque celui-ci était bien décidé à régner personnellement sous le nom du roi mineur? — Derrière lui, dans l'ombre encore, comme le Méphistophélès de ce Faust politique, passe et repasse en ricanant l'abbé Dubois.

Donc, le Régent était maître, sauf le chapitre des influences. 11 cunquit proraptement une certaine popularité, en redressant les loris du monarque défunt.

De même que, par la reslilulion du droit de re i.onlrances, il s'était ménagé le parlement, de même il se concilia les anti-constitutionnaires^ en révisant (10 novembre) toutes les lettres de cachet, en rendant à la liberté ou à la patrie les gens embastillés ou exilés pour fait de jansénisme.

Cet acte de haute intelligence inspira les dessinateurs et les poètes. Sur une gravure, on burina ce quatrain :

L'on ne voit plus trembler la paisible Innocence, Ni la Vertu languir dans la captivité , Le Mensonge est détruit, et l'auguste Régence Fait triompher partout la sainte Vérité.

Le Régent reçut certains prisonniers de valeur avec beaucoup de marques d'estime et de bonté. De plus, il ordonna d'élargir quelques gens détenus pour dettes ou pour des fautes légères. Mais le désir d'acquérir de la popularité l'avait conduit trop loin : plusieurs graciés, surtout de l'hôpital général, persévérèrent dans leur mauvaise conduite, et il fallut les réintégrer en prison.

Aussitôt que le duc d'Orléans eut fermé l'assemblée du clergé cl défendu de publier ses censures, une estampe allé-

gorique représenta « le Temps qui découvre la Vérité, laquelle, soutenue par l'Amour de la Vertu, confond et renverse la Calomnie, l'Envie et la Fourberie. »

Toutes ces mesures prises contre les constitutionnaires ou en faveur de leurs victimes, exaltèrent Tcnthousiasme de la multitude. La pitié pour les persécutés et la haine contre les persécuteurs devinrent telles, qu'il appartint à la police d'empêcher les excès.

Lancé sur ce terrain, le Régent ne s'arrêta pas tout à coup. Depuis la Fronde (1), le roi de France avait abandonné la résidence de la capitale. Les Parisiens surent gré au duc d'Orléans de quitter Versailles pour venir au Palais-Roya^ , et d'installer Louis XV dans le château des Tuileries (2 janvier 1716). Leurs vœux étaient comblés, en outre, par un arrêt rendu trois mo's auparavant, et assurant au peuple que 'es monnaies ne subiraient plu^ de variations; par une déclaration ordonnant la libre circulation des grains dans l'intérieur du royaume-, jiai la diminution des droits d'entrée sur les consommations de Paris; enfin par des remises sur la taille, le dixième et la capitalion de l'année 1716: etc.

Il leur semblait que le p^ids des charges publiques devait diminuer, que les abus allaient disparaître, que l'usure serait anéantie, que le commerce en détresse reprendrait une vie nouvelle.

Le peuple français s'est toujours et se laissera toujours, peutêtre, bercer si facilement par de trompeuses espérances!

Aussi lisons nous dans un vaudeville publié par le Mercure galant, en janvier 1716 :

[\) Voir notre Histoire anecdotique de la Fronde, làbi'aiiic nouvelle, un vol. in- 18. Paris, 1860.

Grâces à monsieur le Régent, Dans cet an mille sept cent seize , On ne verra plus d'indigent, Chacun sera fort à son aise.

Ah ! qu'il est sûr, ah ! qu'il est beau. Mon almanach nouveau.

Aussi, dans celle même année, un aumônier de la duchesse de Berri présenla-t-il à celte princesse un beau porlrail du Régent, son père. Au bas étail un Hercule avec sa massue, ciutour celle devise : nec mole gravatur (ce poids ne l'accable poiiil), et au-dessus ces deux vers latins :

Mars fuit Hispanis, invictam stradit Ilerdam. Jupiter est Gallis, Phœbus et aima Ceres (1).

(Il fut Mars pour les Espagnols, prit l'invincible Lerida. 11 est pour les Français, Jupiter, Phœbus et la fertile Cérès.)

En vérité, les flatteurs de Louis X[V survivaient, et n'avaient pas perdu leur manie mythologique! Voilà le duc d'Orléans devenu tout à la fois un Mars, un Jupiter, un soleil et une Cérès!

L'encens de la popularité enivre. Le duc d'Orléans, ami de Saint-Simon et de toute la noblesse, se rendait favorable aux masses en matière d'impôts ; il se montrait encore sympathique aux savants, ses c confrères, » en réglementant d'une façon aussi large que libérale l'Académie des sciences (3 janvier 1716).

— Je compte même, dil-il, demander au roi, à sa majorité, d'èlrc toujours secrétaire d'Etat de l'Académie.

i|i Mercure galant , ani.éc 1716.

Ces actes, très-ostensibles, cachaient les tolérances ou les privilèges déplorables accordés à la noblesse exigeante, aux compagnons de débauche du duc d'Orléans. Les gentilshommes obtinrent exclusivement les emplois de Tadministration des haras; et il multiplia les brevets de retenue^ qui consacraient l'hérédité et la vénalité des gouvernements et des lieutenances.

Il ne protégea pas les jésuites, sans pour cela perdre sa sévérité contre les protestants.

Ainsi éclatait son caractère faible, inconséquent et plein d'insouciance; son manque de principes l'empêchait de réaliser des réformes complètes; il ne corrigeait la fin du dernier règne que dans les choses qui gênaient ses mouvements personnels.

Et puis la passion du plaisir l'entraînait, le besoin d'argent occupait sa pensée. Louis XIV avait laissé un déficit de 78 millions. On parlait tout haut de banqueroute, et quelques courtisans, Sainl-Simon en tête, ne voyaient pas grand dommage à frustrer les créanciers de l'Etat, qui étaient en général des « gens de bas lieu. »

La question des iinances apparut comme étant la plus grave. *

Aux expédients du dernier règne succédèrent les théories. On diminua les impôts, et, par compensation, on réduisit les rentes, d'après les conseils du duc de iNoailles, qui ne tarda pas à faire établir par un édit (mars 1716) une chambre de justice contre les traitants coupables d'exactions, contre les comptables et les munitionnaires coupables de concussions, et contre les usuriers coupables d'avoir agioté sur les papiers de l'Etat.

Crozat, Samuel Bernard et Bourvalais, traitants» — Turcaret. — Lettre de Fônelon. — Plgns de toutes sortes. — Refonte des monnaies, visa. — Chambre de justice. — Terreur organisée. — Dénonciations. — La chute des filles de joye, etc. — Le pressoir des esponges du roi. — Hercule et Cacus. — Châtiments de Paparel, de Grucl et de Le Normant. — Les Crésus sont rançonnés. — Commission expéditive. — Taxe. — RouiUé-Ducoudray. — Le garde des seaux de Bourvalais. — Stratagème d'huissier. — Accommodement. — Petits marchés à l'amiable — Mot d'un banquier. — Alliance de la noblesse avec la finance. — Mort de la chambre ardente. — Faillite du gouvernement. — D'Argenson succède au duc de Noailles.

De tout temps, le contribuable a peu goûté les impôts, à plus forte raison les gens chargés de les recueillir.

Les pai'tisafis, c'est-à dire les spéculal'^ursqui, dans l'ancienne monarchie, avaient affermé les revenus du roi, ou qui s'étaient chargés, pour une somme fixée, de la coliection des impôts de telle ou telle province, avaient succombé sous l'exécration publique. Mais leur disparition n'élait que dérisoire. Les traitants leur avaient succédé, faisant les mêmes

marchés , récollant les mêmes bénéfices, menant la même vie, et s'attirant les mêmes haines.

Parmi les princes de la finance, parmi les Crésus devant qui se prosternaient les prêtresses de Vénus, un houune avait rendu au Régent le signalé service de prêter trois millions pour parer aux nécessités les plus urgentes pendant les premières semaines du nouveau gouvernement. C'était Antoine Crozat , qui, depuis septembre 1712, possédait pour quinze ans le privilège du commerce exclusif de la Louisiane.

Crozat avait été tour à tour receveur-général du clergé, trésorier des États du Languedoc et trésorier de l'ordre du Saint-Esprit. Il était marquis du Cliàtel , et le plus riche homme de Paris (au moins 40 millions), portant le cordon bleu, malgré les cris d'indignation de la noblesse.

On devait quelque reconnaissance à ce financier, véritable fondateur de la colonie de la Louisiane, où ses navires ne cessaient d'aborder, — sans grands prolits pourtant, car les bénéfices ne répondaient pas aux espérances de Crozat.

Venaient ensuite d'autres illustrations de la banque, — Samuel Bernard, traitant enrichi sous le ministère de Chamillard, dont la fortune s'élevait à trente-trois millions de capital, qui fit des avances d'argent à }>ouis XIV, et sur Vavoir duquel figuraient les plus fiers gentilshommes; — Paul Poisson, dit de Bonrvalais, à qui appartenait une partie de la Brie, qui avait fait construire le château princier de Champs-sur-iMarne, possédait un magnifique hôtel à la place Vendôme, et avait reçu à jouer et à manger le propre frère de Vimmortel.

Or les Crésusj parvenant aux honneurs malgré leurs manières bourgeoises, excitaient la jalousie des gentilshommes.

pendant que leur luxe insultait à la misère publique. Turcaret, comédie de Le Sage, représentée en 1709 avec succès, avait déversé l'odieux et le ridicule sur les fortunes scandaleuses. Aussi les financiers s'étaient-ils réunis pour obtenir que cette pièce ne fût pas jouée. Inutiles efforts : Le Sage frappa ceux que Molière n'avait pas attaqués.

Lne voix pure entre toutes avait dénoncé le mal. Fénelon écrivait, sur la fin du règne de Louis XIV, " que le fonds de toutes les villes était épuisé.... que tous les hôpitaux étaient accablés.... que les intendants enlevaient jusqu'aux dépôts publics ... qu'on ne pouvait plus faire le sersice qu'en escroquant de tous côtés. » Il ajoutait que « les Français prisonniers en Hollande y mouraient de faim, faute de paiement de

la part du roi que les blessés ii anquaient de bouillon, de

linge et de médicaments que le pain était presque tout

d'avoine.... que le prêt manquait aux soldats ... que les officiers subalternes soutiraient en proportion encore plus. » Yillars nous apprend que les usuriers prenaient 80 pour 400 d'escompte sur les billets de subsistance délivrés aux officiers au lieu d'argent (citation d'il. Martin), et le ministre Desmaretz dut un jour donner trente-deux millions de billets aux traitants, pour encaisser huit millions en argent : le billet perdait soixante-quinze pour cent.

La pensée de rançonner les richissimes bourgeois vint simultanément aux nobles et aux classes infimes du peuple.

Fouiller le passé, juger les concussions impunies, se procurer de l'argent per fas et nef as, satisfaire les masses en ilatlant l'orgueil de la noblesse et de la haute magistrature, voilà quelle fut l'idée fixe des roués.

Par un arrêt du conseil, on invita tous ies citoyens à communiquer leurs idées sur l'amélioiatitin des affaires publiques.

C'était le contraire du dernier règne. Les projets, les avis, les rêveries pullulèrent, surtout à l'endroit des impôts, et des finances. Le duc de JNoailles adopla le plan d'un ingénieur el officier de marine, nommé Renau, dit Petit-Renau, à cause de sa petite taille. Ce vieillard, inspiré par les doctrines de Vauban , proposait d'organiser à ses frais une imposition proportionnelle à la taille arbitraire qui ruinait le paysan.

Aussitôt, une croisade financière s'établit. Des comtes, des marquis, des nobles de toutes qualités sen allèrent fonder le, nouveau système dans les provinces. Il en résulta une perte d'un million, et la mort de Renau, succombant sous la fatigue et le chagrin davoir échoué dans ses projets.

Parmi les plans à l'ordre du jour, celui de ne pas reconnaître les engagements de Louis XIV fut rejeté ; mais on réduisit à moitié la plupart des rentes perpétuelles ou viagères, ellesi-ensions au-dessus de six cents livres, en exceptant toutefois celles des chevaliers de Snint-Louis constituées comme (« le prix du sang répandu pour l'Étal, » et celle de madame de Maintenon, de la veuve <* désintéres ée. «

Lesgouvernants avaient solennellement promisdenepastoucheraux monnaies; pourtant un édit de décembre ordonna une refonte, qui ne changeait ni le titre ni ie poids des espèces, mais seulement l'effigie, en élevant le louis de quatorze livres à vingt livres, et l'écu de trois livres dix sous à cinq livres.

Hélas ! i\oailles avait manqué à sa promesse inutilement : la refonte des monnaies n'obtint aucun succès.

Le procédé de refonte fut appliqué aussi sur les eiTets publics, de\enus innouibrables, discrédités, e' entachés parfois de fraude dans leur origine. Cette opération couvrit une véritable spoliation, dont les victimes se résignèrent.

GUEHRE AUX TRAITANTS. 89

Comme toutes ces violentes mesures n'excitaient que peu ou point de troubles, le duc de Noailles ne s'arrêta pas en si beau chemin; il s'attaqua aux traitants, aux comptables, aux munilionnaires et aux usuriers, gens ridiculisés, qu'il n'était pas difticile de trouver coupables.

Mais comment atteindre des hommes si nombreux et si riches? Fallail-il taxer en secret et avec modération les traitants, obtenir sans bruit des restitutions ? C'était l'opinion de Saint-Simon ; elle ne prévalut pas. Selon Noailles, il importait d'agir au grand jour, d'arracher publiquement aux Crésus leurs dépouilles , pour éteindre les dettes de l'État.

Il y eut un commencement d'exécution de l'édit de mars 1716, une sorte de terreur organisée contre les financiers qui, depuis 1689, s'étaient moqués des scrupules et avaient engraissé des maux de la France.

Noailles ne pardonnait pas aux traitants leur mauvais vouloir touchant le visa, ou vérification et liquidation de tous les billets d'État, ordonnée le 7 décembre 1715, et confiée aux ff'ères Pàris-Duverney, fils d'un cabaretier des Alpes Dauphinoises : en huit jours seulement le visa avait pu constater l'émission ou l'endossement par les receveurs-généraux de soixante-douze millions de billets.

Pour faire rendre gorge à ces cyniques enrichis, qui rentaient leurs maîtresses plus royalement que le roi, on transporta dans les malles du couvent des Grands-Augustins, à Paris, tous les hideux instrument^ de torture, crocs, poulies, réchauds et tenailles. Cette inquisition fiscale ressembla à l'inquisition catholique.

La chambre de justice, nouvelle chambre ardente, fit saisir les banquiers, pendant une nuit , prendre leurs papiers,

mettre le scellé sur leurs hôtels ; puis elle les somma de déclarer, sous peine de confiscation , le chiffre exact de leur fortune.

Ces heureux voleurs, d'abord étourdis par une mesure si soudaine, ne tardèrent pas à se reconnaître et à vouloir esquiver Forage par la dissimulation. Aussi, punissant du carcan la négligence des témoins, et des galères l'erreur dans la déclaration des fortunes, le pouvoir encouragea les dénonciateurs, en leur attribuant le cinquième des amendes et des confiscations qu'ils procureraient. Peine de mort contre qui menacerait, insulterait, détourner. it ces espions, ou seulement en médirait. Une disposition porta : « il sera loisible à toutes les personnes qui voudraient faire des dénonciations, même aux laquais et autres domestiques de ceux qui sont justiciables de notre dite chambre, de faire les dénonciations sous leur nom, si bon leur semble, ou sous des noms empruntés^ en donnant des indices clairs et certains des faits qu'ils dénonceront. »

Les dénonciaieurs furent aflranchis de leurs dettes , et relevés de la poursuite de leurs créanciers : on les déclara protégés du roi. Leur nombre devint immense. Tel commis perdit lâchement son patron, tel domestique son maître, tel parent ses parents, tel fils son père. Selon un contemporain, « un prêtre de Saint-Sulpice, nommé Rey, auquel Bourvalais avait confié quelques affaires importantes, alla le dénoncer et déclarer qu'il avait 500,000 livres de contrats sur la ville de Paris sous son nom. La somme fut confisquée au profil du roi, à fexceplion de 100,000 livres qu'on accorda à cet ecclésiastique pour son droit d'avis. »

Afin de chauffer l'opinion publique, des chansons odieuses et des estampes barbares furent répandues.

La chute des filles de jorje entretenues pa7' les traitants et les maltôtiers se chanta partout :

Pleurez, malheureuses grisettes.

Pleurez, gibier de maltôliers, Ou bien chantez adieu paniers. Car pour vous vendanges sont faites.

Avant la juste décadence De tous ces riches partisans.

Combien aviez- vous de présents, Habits, bijoux en abondance !

iMais depuis que leur sort fatal A renversé votre fortune , Où irez-vous : à l'hôpital.

Ou bien raccrocher à la brune.

On burina La déroute des Agioteurs , grande allégorie dans laquelle ils sont foudroyés par la justice ; — Thémis, ou le vice chassé de la finance ; — La Maltoste à V agonie; — Le Temps de la Maltoste bouleversé; — Le Pressoir des esponges dit roi^ avec ces vers :

Ces sangsues icy pressoirez Sont les pirates de la France, Qui regorgent les flots dorez De nos trésors en aboudancG (1).

L'Opéra d'Enfer représenta les financiers dans des tortures aussi variées que hideuses. Au bas d'une gravure sur la chambre ardente, se trouvait un pressoir sur lequel s'as-

(\) Cartons de la Bibliothèque impériale.

seyaient la Justice et la Mort ; des corps humains faisaient ruisseler de Tor de leurs membres écrasés -, on y lisait :

Il faut rendre, il faut rendre avec gémissement Le sang que tes impôts ont exprimé des veines Du clergé, du marchand, du noble et paysan. Et payer par tes maux l'intérest de leurs peines.

Lui-même, le duc d'Orléans s'avisa de faire frapper, en riiouneur de la chambre de justice, une médaille où elle était représentée sous les traits d'Hercule qui terrasse le vo' leur Cacus, avec celtelégende: Victor avarœfraudis « vainqueur de la fraude avide » M).

Si les délations manquaient, la torture arrachait des aveux aux traitants. Et tous les banquiers de France furent épouvantés.

Les uns se dépêchèrent de réformer leur maison : un financier, désespéré, se coupa la gorge; un autre se jeta dans un puits : la justice condamna son cadavre, que l'on pendit la tête en bas, pour ensuite le traîner sur la claie et le laisser pourrir à la voirie.

Paparel, trésorier-général de l'ordinaire de la guerre et de la gendarmerie de France, qui demeurait sur la place Louisle-Grand, fut condamné à la potence par la chambre de juslice -, Gruel et Le Normanl, collecteurs, encoururent la peine de la chiourme perpétuelle et la flétrissure du pilori. Par une froide journée , pieds nus et en chemise, ces deux coupables traversèrent les rues de Paris ; puis le bourreau les attacha au carcan, avec cet écriteau dans le dos : Voleurs du peuple. La foule leur lança au visage des injures et des pierres. Ils

(\) Hist. de la Régence, par Lémontcy, tome 1«'", p. 66.

grelottaient. Quelqu'un leur jeta un manteau sur les épaules, et cette pilié mécontenta les Parisiens.

Aussitôt le fait fut reproduit par la gravure, et les amateurs d'estampes purent se procurer des piè(;es sur Gruel, notamment la « Punition remarquable de J. -François Gruel, fcius^ saire, voleur et concussionnaire pub'ic, » et << Les entretiens de Gruel avec Le Normant à son arrivée à la Tournelie. »

Exposition terrible que celle du pilori! Le condamné était mis dans une cage tournant sur un pivot, d'où sortaient sa tête et ses mains.

Crozat, Samuel Bernard et Bourvalais surtout, payèrent de dures rançons ; ce dernier ne conserva que quatre cent mille livres pour lui, sa femme et ses enfants ; on lui prit meubles, bijoux, argenterie-, on lui confisqua son splendide hôtel de la place Vendôme pour y installer la chancellerie, là où est aujourd'hui le ministère de la justice.

Cependant, la chambre ardente allait trop lentement ; pourquoi un jugement criminel pour chaque coupable? Pourquoi tant de formes? La chambre de justice subsista comme un épouvantait; là se hrent les déclarations de fortunes et les paiements des taxes, fixées par une commission expéditive, composée de six membres seulement, dont trois étaient tirés de la chambre de justice. Portail, Lamoignon, Fourqueux, et trois du conseil des finances. Le Peletier-Desforts, Fagon, Rouillé-Ducoudray.

On taxa arbitrairement toutes les richesses. Quatre mille quatre cent soixante et dix personnes figurèrent sur les listes, d'après l'influence prépondérante de Rouillé-Ducoudray, directeur du contrôle général.

Rouillé-Ducoudray brillait par son esprit, ses plaisanteries et ses débauches. Il demeurait dans la rue des Francs-Bour-

94 LA rp:gence galantr.

geois an Marais, et tous les roués de l'un el l'autre sexe connaissaient son adresse. Il honorait de ses plaisanteries les accusés, il badinait sur toutes les délibérations. C'était si drôle, après avoir condamné à naort ou au pilori certaines gens, d'en piller d'autres, et de traiter la recherche des finances comme une partie de chasse!

Tant de légèreté ne le cédait qu'à d'ignobles actions. Citons un exemple de l'incorruptibilité de ces juges : un président de la chambre de justice fut appelé ironiquement garde des seaux^^MQQ qu'il s'était approprié, de la dépouille du fameux traitant Bourvalais, des seaux d'argent pour rafraîchir les vins et les liqueurs, et qu'il avait eu l'impudence de les produire sur sa table.

Il y avait une fièvre générale de guerre aux traitants; les gardes du commerce, profitant des dispositions du peuple, ne manquaient pas, s'ils avaient un débiteur à arrêter, de prétendre qu'il éiait « justiciable de la chambre de justice. » Il fallut défendre l'emploi de ce stratagème d'huissier.

Après avoir courbé la léte sous l'excès de pareilles violences, les riches poursuivis se permirent de réclamer; et rinflexibilité du Régent s'adoucit; plus d'une belle fille, dont les rentes avaient été diminuées par un traitant appauvri, alla pleurer misère chez les roués. D'ailleurs une faible partie de l'or qui avait ruisselé des « membres des concussionnaires » était tombée dans les coffres de l'État. Ce qui était venu des cupides financiers avait profité aux courtisans prodigues. Le gouvernement avait été inutilement cruel. Au moment où l'on se demandait jusqu'à quel point iraient les sévérités judiciaires, la débauche vint au secours du vol.

Quelques grands seigneurs et beaucoup de nobles dames s'interposèrent entre le Régent et les traitants, moyennant une

GUERlîE AUX TRAITANTS. 95

prime. Un Ijanquier, assure-l-on, taxé à 'l ,200,000 liuis, rcpondil à un gentiliiomme qui lui proposait, pour 300,000 livres, de le faire rayer de la liste fatale :

— Ma foi, monsieur le comte, vous venez trop tard : j'ai fait marché avec madame la comtesse pour 150,000 livres.

Les traitants, avec de l'or, s'assurèrent l'appui des grands ruinés, des roués besogneux et des femmes d'intrigue. Do ce jour, remarque Lacretelle, date l'alliance intime de la noblesse avec la finance; celle-ci allait être exploitée par celle-là.

Écoutez Saint-Simon parlant du financier Dunoyer : « Ce richard, pour ses péchés, s'était dévoué à la protection des Hiron, qui, en bref, le sucèrent si parfaitement qu'il est mort sur un fumier, sans que pas un d'eux en eût souci ni cure. C'était leur coutume; plusieurs autres les ont enrichis de leur substance, et en ont éprouvé le même sort. Madame de Biron en riait comme d'une fine souplesse, et comptait leur avoir fait encore trop d'honneur. »

Le Régent dévora les millions qui lui parvinrent de la taxe sur les traitants; quelques membres de la chambre de justice reçiu-ent de l'or dans leurs balances; le commerce français, paralysé, appela de ses vœux l'instant où les furlunes cachées reparaîtraient, où le luxe reprendrait vigueur. La corruption générale se récria contre la chambre de justice, que l'on supprima (mars 1717), après en avoir tiré moins d'argent que n'en avait procuré l'opération du visa.

Au dire du chancelier, « le peuple était tombé dans une espèce de consternation qui faisait languir le corps politique, et telle était son inconslance qu'il passait tout d'un coup de la haine qu'il avait contre les prévenus à la compassion des misères où ils se trouvaient réduits. 11 s'accoutumait à les

Îi6 LA RÉGENCE GALANTE.

croire innocents lorsqu'il les voyait trop longtemps malheureux. » La chambre ardente ou de justice vécut un an, vouée d'abord aux arrêts sanglants, entachée ensuite de corruption connue et maudite.

Son souvenir fut odieux, à ce point que l'on réhabilita bon nombre de ses victimes, qu'on promit aux financiers de ne plus les taxer, et que d'Argenson, lieutenant-général de la police, vivement harcelé par la chambre ardente, vit doubler son crédit, à mesure que cQlui du duc de Noailles s'effaçait.

Le l^r avril 1716, le gouvernement fit faillite, et divisa ses créanciers en quatre classes. La première (militaires et corps municipaux) perdit un cinquième; la seconde perdit deux cinquièmes; la troisième, trois cinquièmes; la quatrième, quatre cinquièmes. Toutes les mesures avaient échoué, et les banqueroutes partielles laissèrent encore une dette énorme.

Des cofl'res des traitants, l'argent s'en était allé, nous le répétons, chez les Phrynés de haut et bas parage, et si les gens de commerce se plaignaient moins par suite des habitudes dépensières des courtisans, le trésor public n'avait pas recouvré son équilibre. Loin de là, le duc de Noailles, à bout de réformes, disparut accusé d'impuissance, autant par le peuple que par les grands seigneurs. Son ami, l'illustre chancelier Daguesseau, fut relégué dans sa terre de Fresnes, et le lieutenant de police d'Argenson réunit entre ses mains et les sceaux et la présidence du conseil des finances.

C'est que le pouvoir ressemblait maintenant à un homme sans ressources qui, n'ayant plus rien à attendre des usuriers, se livreau premier faiseur d'affaires qui fait luire à ses yeux une espérance, même la plus chimérique.

Sous le pouvoir de d'Argenson, qui avait su déjà donner à la lieutenance générale de police l'importance d'un ministère,

eldonl l'habileté inlrépide égalait l'activité et Taplitude aux coups d'État, un Écossais protestant, appelé John Law, allai I diriger les finances du pays, changer l'eau en vin. opérer les miracles désirés, introduire en France ses nouveautés brillantes, en un mot son système (fin janvier 1718).

Portrait physique et moral de John I^aw. — Les aventures du huguenot. — Gains au jeu. — Ses plans de finances. — Noailles, Daguesseau, d'Argenson.

— Banque particulière ; succès. — Compagnie d'Occident. — Lutte avec le parlement. — Conseil nocturne. — Banque royale. — Compagnie des Indes.

— Encore le petit conseil. — Le Mississipi et la Louisiane. — Estampes. — Enthousiasme général. — Law dans son hôtel. — Proverbe.

Si John Law de Lauriston eût été laid, déjà vieux, pédant, bourré do chiffres seulement, simple faiseur de balances financières, sans nul doute le Régent et ses amis n'eussent pas même voulu ent ndre parler de ses projets, et l'eussent éconduit, comme avaient fait le roi de Savoie et l'empereur d'Allemagne.

Mais cet Écossais, grand-père du général marquis de Lauriston, militaire et diplomate distingué sous l'empereur ^'apoléon 1er, était un don .luan d'aflaires, pourvu de charmes irrésistibles, surlout aux yeux des courtisans et des belles

dames de son temps. Quoiqu'il eût quelque chose d'élrange dans son maintien, dans ses expressions et dans son accent, ou peul-ètre à cause de cela, il produisait de l'effet.

Il avait la beauté physique, rehaussée par l'esprit, par une éducation soignée, par la grâce séduisante et par cette active éloquence, pleine de clarîé et de netteté, qui pénètre les âmes abâtardies et paresseuses. Il excellait dans tous les exercices du corps, et jouait merveilleusement de la paume. Enfin, il était passionné, joueur et prodigue : c'étaient là d'immenses qualités pour un contemporain de la Régence.

On citait ses aventures de jeunesse, ses gains considérables, ses dépenses plus considérables encore, ses dettes payées par Jeanne Campbell sa mère, ses succès auprès des femmes de l'Ecosse où il était né en avril 1671 , son audacieux caractère, ses voyages, ses écrits sur la finance.

Un duel, que lui avait valu l'amour d'une jeune dame, et dans lequel il avait tué son adversaire gentilhomme, l'avait fait condamner à mort, à Londres, et le gracieux libertin s'était échappé pour passer en Hollande.

Dès 1708, il était venu en France, à Paris, et Nicolas Desmaretz, le neveu de Colbert. avait accueilli un grand projet de banque organisée par John Lavv, qui, en cas d'insuccès, avait offert cinq cent mille francs pour les pauvres. Mais Louis XIV n'avait pas voulu entendre seulement parler des plans de cet (' aventurier huguenot. »

Que faire alors dans Paris? John Law y avait joué beaucoup, et, grâce à ses calculs appliqués au jeu, il avait gagné des sommes incroyables. Il laillait le pharaon chez la célèbre courtisane Duclos, chez laquelle il entrait avec cent mille livres dans sa poche : pour arriver à compter plus vite, il avait fait fabriquer des jetons en or de dix-huit louis.

LE BEAU JOHN LAW. lOi

Les bruits assuraient qu'il avait amené avec lui une femme qu'on disait être la femme d'un autre, et enlevée en Angleterre.

Il étalait un si grand luxe, il gagnait de si fortes sommes aux seigneurs de la cour, qu'on suspecta le brillant étranger, et que d'Argenson, alors lieutenant de police, lui fit signifier de quitter Paris sous vingt- quatre heures.

Notre charmant cavalier s'était dirigé vers l'Italie, et avait gagné au jeu, soit à Gènes, soit à Venise. A Turin, il avait prêté de fargentau célèbre Vendôme; de plus, toujours appliquée ses calculs, même au milieu des plaisirs, il avait fait présenter ses plans de finance à Victor-Amédée, » qui n'était pas assez puissant pour «e ruiner. »

A la mort de Louis XiV, notre financier d'imagination féconde avait entrelenu immédiatement le Régent de l'organisation (\o crédit. La fortune du riche Écossais, se montant à 1,600,000 francs (à 28 fr. le marc), était passée en France, que Law choisissaH pour uatrie adoptive.

Mais le Régent, en 1713, avait reculé devant les plans du beau tinancier: il espérait sauver la situation avec Noailles.

John Law présentait d'ailleurs des moyens trop radicaux, tant sur les monnaies que sur les banques. El puis, il s'élevait contre l'accroissement du luxe en France, contre les dépenses excessives, contre la grande inégalité des biens. Cela sentait trop son réformateur. Mieux valait encore se livrer aux expédients, et ne pas accepter les projets d'un homme dont le parlement redoutait les actes, dont les combinaisons avaient été regardées comme de l'improbité sept ans auparavant.

Loin de se rebuter, l'Écossais se lia avec des gens influents

auxquels il ouvrit son âme, et il se rapprocha de l'abbé Du •

bois, dont il devenait la « ressource secrète. » Dubois le fuvo-

102 LA RIlGENCE GALANTE.

risa, pour fia lier le Régent et « porter indirectement des bottes .à jXoailles qu'il voulait perdre. »

Dans la situation extrême où depuis longtemps se trouvaient les linnnces, Law comprenait bien que, tôt ou tard, le duc de A'oailles serait écarté : il travailla à le déconsidérer auprès de personnages considérables des conseils, et un beau jour le Régenl, importuné des entraves amoncelées contre le financier novateur, essaya de rapprocher Law, et Noailles, afin de savoir au moins les raisons de Tun et de l'autre.

Pour y travailler sans distraction, avec plus d'application et de loisir, le duc d'Orléans décida d'aller passer avec eux toute une après-midi dans la mnison de la Roquette, appartenant à Noailles, située au faubourg Saint-Antoine et entourée de vastes jardins.

Law se rendit de bonne heure, avec le chancelier Daguesseau, à la Roquetle. « La séance y fut longue et appliquée de tous côtés, écrit Saint-Simon; mais elle fut l'extrème-onction des deux amis (Noailles et Daguesseau). Le Régent prétendit n'avoir trouvé que mauvaise foi dans le duc de INoaillcs, aheurlemenl aveugle dans le chancelier esclave de toutes formes contre des raisons péremptoires et les ressources évidentes de Law. » L'éloquence de l'Écossais persuada le Régent. 11 gagna la bataille, — et Noailles paya la carte, en donnant à souper.

Ce fut le 6 janvier 1718. Vingt-deux jours après, Daguesseau perdait les sceaux et était exilé à Fresnes, et Noailles perdait la direction des finances.

Leur remplaçant cumulait le contrôle général et les sceaux. D'Argenson occupait cette double position.

On le voit, le génie de Law avait été à peu près méconnu jusqu'à la chute du duc de Noailles. Mai^ à l'époque ou nous

en sommes^ les finances, malades, se donnèrent à l'empirique. L'emplâlre était préparé; d'Argenson, ou plutôt le Régent la gardait comme ressource suprême. On l'appliqua en 1718. Law obtint presque libre carrière; il marcha de l'avant, aux applaudissements des roués et des galantes.

L'État devint banquier, et le papier succéda au numéraire ; l'État devint commerçant, et reçut tous les effets commerçables du royaume. De la sorte, on rembourserait la dette publique avec des actions de la Compagnie générale; plus tard même, on abolirait les impôts, car l'État pourrait vivre avec les escomptes de sa banque et avec sa part dans les bénéfices de la Compagnie.

John Law avait été autorisé à fonder une banque particulière par association; le 2 mai 1716, il reçut par lettrespatentes, pour vingt années, le privilège d'une banque de dépôt et d'escompte, autorisée à gérer les caisses des négociants, sans pouvoir faire le commerce ni contracter d'emprunts. Les opérations furent surveillées, les billets visés par un inspecteur du roi, et le Régent daigna être officiellement le protecteur de la banque, d'ailleurs moins étendue que celle dont Desmaretz, en 1708, avait approuvé les bases.

Avec quehjues millions de capital , Law fit merveille, malgré les moqueries des usuriers et des traitants. Il y eut en France une métamorphose extraordinaire. On ne souffrit plus de la dernière refonte des monnaies; l'intérêt de l'argent diminua; le change haussa; l'exportation et l'industrie prospérèrent. En un mot, la stagnation des affaires cessa comme par enchantement.

Le nom de Law passa dans toutes les bouches, escorté d'une aigrette flamboyante d'épi thètes louangeuses.

Gomment reculer sur cette pente rapide? Pouvait-il ne

pas essayer de roellre à exécution ses projets grandioses? Et la vanité! et l'amour-propre ! et Tentourage du novateur! et les traitants et les usuriers qui étaient vaincus, plus par l'Écossais que par la malencontreuse chambre de justice que vous savez! Il n'y a que le premier pas qui coûte ; or, le premier pas de Law avait été un triomphe.

Il alla plus loin.

Lne déclaration royale ordonna à tous les comptables de recevoir les billets de la banque pour le paiement des impôts, plus même, d'acquitter à vue, et sans escompte, les billets en argent (10 avril 1717). Cinq mois après (12 septembre), on obligea les comptables de Paris à opérer en billets de banque leurs recettes et leurs paiements.

Ajoutons que Crozat, efi-*ayé par la chambre de justice, ainsi qu'on l'a vu, avait renoncé au monopole du commerce de la Louisiane, el que cette colonie avait été offerte à Law, qui l'avait acceptée, en formant une Compagnie d'Occident (août 1717).

Habile homme, assurément. Tout lui souriait : on lui aviiit sacrifié Noailles; il réalisait son rêve, il possédait une compagnie commerciale et une banque! Il tenait le pouvoir par le crédit. (I commandait en maître. Un sourire de Law exaltait maint courlisan.

Bon prince, cependant, il avait des faiblesses, faisait des concessions, et subissciit l'influence occulte des hommes d'État, de d'Argenson, et du Régent (lui avait un besoin d'argent immédiat.

Ln édit ordonna la refonte des monnaies (tin mai 1718), sans éire soumis à l'enregistrement du Parlement. De là une lutleentre le Régent et ce cor()s si longtemps annihilé, opposé aux plans de Law. Des mécontentements éclatèrent de tous

les côtés, et plus d'un ancien noble appartenant au camp des dévots sous Louis XÏV se mit à clabauder contre le duc d'Orléans et ses roués.

A i)ropos d'un terrible incendie du petit Pont (27 avril 1718), un mandement de l'archevêque de Paris disait que c'était un malheur et en même temps une punition du ciel, à cause des ^ices qui se répandaient comme un déluge (6 mai). Le Parlement fil des remontrances, et, par arrêt, suspendit l'édit de refonte des monnaies (20 juin 1718) : son arrêt fut aussitôt cassé par un arrêt du conse'l. Mais, le 30 juin, la chambre des comptes et la cour des aides risquèrent aussi leurs remontrances, tandis que le pouvoir ne cessait pas d'exécuter son édit de refonte.

Une grande agitation régnait à Paris et dans les provinces, où toutes les haines contre le Régent se reproduisaient, où les princes légi limés entretenyient la désunion, espérant de pêcher en eau trouble.

Le 12 août, par un nouvel arrêt, le Parlement réduisit lu banque de Law à sa première institution, et s'empara, en fait, de l'administration des finances de l'État.

C'était une levée de boucliers des ennemis de Law, unis avec ceux de Philippe d'Orléans. Chose sérieuse, que les bruits de la ville exagérèrent, en circulant. On prétendit que les parlementaires voulaient faire arrêter Law, pour le juger, pour le pendre à l'instant.

INotre héros du crédit eut peur, et chercha refuge au Palais- Royal. Il y trouva de puissants et nombreux soutiens, le garde des sceaux d'Argenson, d'abord, puis l'abbé Dubois, Saint- Simon et le jeune duc de Bourbon.

L'hésitation du Régent à porter un coup contre les gens de robe cessa.

Il y eut un lit de justice aux Tuileries; le Parlement reçut ordre de ne plus s'immiscer dans Tadministration des finances, et de ne prendre connaissance des affaires d'État que dans le cas où le roi lui demanderait son avis. Les parlementaires étaient venus à pied, à travers les rues, espérant sans doute que les Parisiens épouseraient leur cause 5 ils s'en retournèrent tète baissée, forcés par l'indifférence du peuple à obéir au roi (fin août 1718).

Dorénavant, les édils de finance furent regardés comme enregistrés au bout de huit jours, et le Parlement, en s'abstenant d'enregistrer, prolesta tout simplement.

Cependant le gouvernement se modifia-, les six conseils disparurent (24 septembre) ; les ministères prirent leur place, et les formes de l'ancien régime, plus expéditives, furent adoptées.

L'abbé Dubois, qui s'était distingué dans des négociations diplomatiques en Angleterre, et qui avait travaillé beaucoup à la suppression des conseils, u objet idolâtré des esprits creux de l'ancienne cour, » devint ministre des affaires étrangères.

La rouerie triompha de plus en plus, en même temps que Law.

Celui-ci ne se fiait que médiocrement aux hommes de la Régence, et ses hésitations mêmes avaient capté le duc d'Orléans, vaincu par la nécessité.

Des réunions préparatoires eurent lieu entre John Law, qu'on ne regardait plus comme un aventurier, le Régent, qui faisait des instances auprès du dispensateur futur de magiques richesses, et le duc d'Anlin, ce joueur peu scrupuleux des salons de Versailles, qui espérait déjà s'enrichir au moyen du nouveau système.

Comme le duc de Bourbon, aussi avide qu'ignorant, eut pu

faire avorter la chose par une opposition bruyante manifestée au moment même de l'intallation de Law, on le mit dans la confidence, en offrant sans doute un appât à son avarice.

Puis on appela d'Argenson au dernier conseil tenu, la nuit, dans un cabinet retiré du Palais-Royal.

C'était comme un guel-apens.

D'Argenson, contrôleur des finances et garde des sceaux, sans la participation duquel tous les matériaux d'un immense système financier avaient été disposés, pâlit à la lecture du travail terminé.

Il eût dû se retirer, faire un éclat, s'il n'approuvait pas les plans de John Law. En lui le courtisan l'emporta. Il cacha son trouble, car il prévit une destitution s'il résistait.

Malgré les refus du parlement, qui rejeta la délibération « sortie de cette espèce de conjuration nocturne, » dit Lemontey, la banque de Law fut déclarée royale.

Le 27 décembre 1718, on décida que, dans Paris et dans le g villes où des comptoirs étaient établis, on ne pourrait plus payer en argent que les sommes au-dessous de 600 francs, qu'il faudrait payer en or ou en billets les sommes dépassant ce cliiffre.

John Law s'occupa de faire monter les actions de la Compagnie, afferma les tabacs, acheta les droits de la Compagnie du Sénégal, réunit les Compagnies des Indes-Orientales et de la Chine à celle de l'Occident, et forma ainsi un immense monopole du commerce extra-européen, sous le nom devenu célèbre de Compagnie des Indes.

Une foule d'actions nouvelles furent émises 5 Law alferma pour neuf ans la fabrication des monnaies, et l'agiotage s'or ganisa sur une grande échelle.

Le 27 juillet 1719, la prospérité de Law était complète; le

27 août, le bail des fermes générales fut donné à la Compagnie des Indes, dont les privilèges furent prorogés jusqu'au terme de cinquante années.

11 se passa, en cette occasion, une seconde représentation de la scène nocturne rapportée plus haut.

Dans le même cabinet du Palais-Royal se trouvaient les mêmes acteurs, — Law, le Régent, le duc d'Antin, le duc de Bourbon, plus Henri Jacques Nompar, duc de La Force, membre de l'Académie française et vice-président du conseil des finances, gentilhomme qui devait, comme on le verra, se compromettre gravement en faisant Fagiotage.

Tout était décidé; les personnages de la comédie tombaient d'accord sur la réunion des fermes générales à la Compagnie des Indes.

D'Argenson, appelé au petit conseil du Palais- Royal le 26 août, prit connaissance des actes accomplis. Non moins courtisan qu'en décembre 1718, il dévora ce nouvel affront, lui qui avait fait le bail des fermes, sous le nom d' Anti-système, et créé une compagnie des fermes générales au bénéfice des frères Paris, si opposés aux combinaisons de John Law.

A quoi ne se résout pas un ambitieux d'honneurs ou d'argent? D'Argenson fils nous dit dans ses Mémoires que « son père n'a jamais été la dupe de Law; » soit, mais il a bien été le complaisant des princes agioteurs, il a passivement endossé la responsabilité du système. Celui qui, étant lieutenant de police, avait justifié la définition donnée par le premier président du Harlay, netteté, sûreté, clarté, semblait prendre pour devise, étant ministre, les mots complaisance et hypocrisie.

Au reste, souterrainement , d'Argenson épiait toutes les occasions de nuire à John Law, et de se venger.

Le beau John Law tenait en main tous les fils de l'administration, du gouvernement. Il se proposait d'opérer le remboursement de la dette publique, jusqu'à concurrence de douze cent mille francs prêtés au roi. Les actions de la Banque, émises à 500, en valurent 5,000.

Les plus incrédules au génie de l'Écossais lui rendirent alors les armes. On ne parla plus que du Mississipi, où, disait-on, des mines d'or et de pierreries avaient été découvertes 5 que de la Louisiane, dont la Compagnie distribuait aux fidèles des terres, des duchés et des marquisats.

Le Régent donna lanoblesse au neveu de Cavelier de La Salle, qui avait fait la découverte du Mississipi. Par ordonnances des 8 janvier et 12 mars 1719, on avait prescrit de transporter dans la Louisiane, pour la peupler, les vagabonds et les condamnés libérés en rupture de ban; le 9 mai 1720, on s'en tint aux colons volontaires, en continuant l'embarquement pompeux des ouvriers qui s'empressaient d'aller recueillir les trésors de ce monde nouveau. « Des estampes répandues parmi le peuple firent envier le bonheur de ces colons, qu'un burin lascif représentait partout jouissant de plaisirs sans obstacle et de richesses sans travail, au milieu des nudités de l'âge d'or, des présents d'une terre vierge et des licences de la vie sauvage (1). » Une grande gravure de la Bibliolhèque impériale nous montre Le commerce que les Indiens du Mexique font avec les Français au port du Mississipi, Le nom deil[fmme)52>W5 resta aux gens qui trafiquaient des actions ou qui partaient pour la splendide colonie.

L'enthousiasme engendrait les illusions folles, et John Law fut dépassé dans ses espérances, autant qu'inquiet sur les ré-

(\) Histoire de la Régence, par Lémontey, tome 1, p. 303.

sultals d'un succès si dangereux. On calcula la quanlilé de soie que produirait Tindustrie de dix mille femmes delà nation des Natchez ! Et, sur la foi d'un visionnaire, la Compagnie s^oecupa, à grands frais, de rechercher un rocher d'émeraude placé, prétendait-on, dans la rivière des Akansas !

INulle voix s'élevant contre de tels entraînements n'était écoutée; il existait à Paris un vieil officier qui avait autrefois commandé dans la Louisiane. Cet homme, appelé La IMothe- Cadillac, pouvait commettre des indiscrétions, démentir les merveilles que l'on assurait être partout d?.ns la colonie. Le gouvernement prévint la chose : La Molhe-Cadillac fut embastillé par précaution.

Yoilà l'œuvre du beau John Law, dont les roués en général exaltaient le sublime génie. Maintenant, il était assiégé de suppliants et de soupirants, dans son hôtel de la rue Neuvedes-Petits-Champs; il voyait forcer sa porte, entrer du jardin par ses fenêtres, tomber dans son cabinet par sa cheminée.

Par lui, les ressources financières se multipliaient. En octobre 1719, il prêta encore trois cent mille francs au Régent, et vit, en échange, supprimer les receveurs généraux, si bien qu'il perçut tous les impôts directs ou indirects.

Personne ne voulait plus de numéraire; l'argent et l'or étaient trop lourds I Ils perdirent jusqu'à dix pour cent sur le papier. « Avez-vous de l'or? rien de fait! »

Tel était le proverbe du moment. En octobre aussi, les actions valurent 10,000 francs; et elles augmentèrent de beaucoup encore.

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