DES
Les logements de la cour. — Edit sur la préséance. — Succession du prince de Condé. — On se réveille. — Mémoires ; la cour de Sceaux se transforme.
— Madame du Maine et sa secrétaire. — Effet du grand mémoire. — Chanson sur le duc du Maine « excellent roi. » — Guerre vigoureuse. — Attitude du Régent. — Appel aux gentilshommes — Les chevaliers de Malte sont mal reçus. — Démarche de M. du Maine. — Le Régent se mêle de la querelle.
— Requête malencontreuse. — Terrible arrêt du Conseil de régence. — Le roi de Mississipi. — Projets de vengeance. — Les Bêtes conspirent.
Dès la fin de 1715, un écrit satirique avait paru, qui indiquait malicieusement les « logements » des plus grands personnages. On mettait le duc d'Orléans, au Bonhomme Lolh, rue Jean-Pain-Mollet (allusion au Régent et à ses filles) ;
M. le duc du Maine, au Diable boiteux, rue Monlorgueil ;
Madame la duchesse du Maine, au Compas de proportion, rue des Marmouzets.
L'année suivante, ce fut bien pis : — on logea M. du Maine à la Vallée de misère 1
En eflet, M. du Maine semblait être encore plus « miserable » que son ancienne gouvernante, madame de Maintenon. retirée à Saint-Cyr. Les épreuves ne cessaient pas pour lui. Le 26 août 1718, un édit lui ravit même la préséance sur les ducs et pairs; et le Régent, pour prouver à toute la France que M. du Maine personnellement était l'objet de cet édit, fit rendre une ordonnance qui rétablissait M. le comte de Toulouse, pour sa vie seulement , dans l'état où il était en 1717!
C'est que madame du Maine se posait en implacable antagoniste du Régent. C'est que la haine existant entre les Légitimés et les Légitimes sommeillait, prête à se réveiller en toute occasion.
A r époque où le Parlement avait cassé le testament de Louis XIV, madame du Maine avait emprunté du premier président, l'un de ses fidèles, l'hôtel de Mesmes. Mais, comme la surintendance de l'éducation du petit roi était restée au duc du Maine, les Légitimés avaient possédé de droit leur logement aux Tuileries. Ils le quittèrent, non sans éclats de désespoir : la Naine brisa des meubles et des glaces avant de sortir de son appartement.
Lorsqu'il s'était agi de partager la succession du prince de Condé (mort en 1710), un procès s'était élevé entre le duc de Bourbon, monsieur le Duc, son fils, et madame du Maine. Monsieur le Duc, pendant le cours de l'affaire, dut passer un acte avec le Légitimé, qui prit, selon sa coutume, le titre de prince du sang. Mais monsieur le Duc ne voulut signer l'acte
qu'en protestant contre les qualités que se donnait M. du Maine.
Ce fut là le premier signal de la reprise des hostilités entre les Légitimes et les Légitimés, guerre dont nous ne nous occuperions pas, si elle n'avait amené des complications fatales à plus d'un pauvre diable dévoué à madame du Maine, si elle n'avait cherché à enlever à la royauté son auréole de grandeur, en représentant l'autorité du maître absolu comme un simple mandat, la monarchie comme un comlral civil, et la nation comme unique souveraine.
Pour étoulïer cette guerre dès soncommencement, le duc du Maine, naturellement doux et conciliant, crut qu'il fallait se prêter à tout ce que désirait le duc de Bourbon sur leurs affaires d'intérêt; il pressa la Bergère de Sceaux, sa femme, d'accepter les propositions désavantageuses qui lui étaient faites au sujet de ses partages de succession. Madame du Maine, plus ambitieuse qu'intéressée, y consentit de bonne grâce, pour faciliter un accommodement qu'on traitait avec le duc du Maine sur les autres points.
M. le Duc, en effet, convint de retirer sa protestation injurieuse, voulut bien que les Légitimés prissent la qualité de princes du sang, « excepté dans les actes qu'ils passeraient avec lui, » promit de ne les point attaquer sans la permission du Régent, et de u'exciter personne contre eux.
Cet accommodement fut moins une paix qu'une trêve de courte durée.
Une ancienne sentence, produite à l'occasion de quelques affaires de famille, et où se trouva la qualité de prince du sang, prise par M. du Maine traitant avec M. le Duc, ralluma la querelle. M. le Duc se récria, demanda que l'on retirât sa sentence, et déclara qu'il ne laisserait subsister les édils
de 1714 et de 1715, en faveur des Légitimés, que si ces princes n'en faisaient aucun usage.
A cette nouvelle, madame du Maine se souleva d'indignation. Son amour-propre recevait là de cruelles blessures. N'avait-elle pas un peu faibli, pour arriver aune transaction? Les Légitimes ne s'étaient-ils pas fait une arme de sa douceur?
— S'ils dorment, s'écria-t-elle, nous dormirons; s'ils se réveillent, nous nous réveilleronsl
Eh bien, les Légitimes se réveillèrent :M. le Duc, le comte de Charolais et le prince de Conti présentèrent conjointement leur requête au petit Louis XV.
De leur côté, les Légitimés ne restèrent point endormis.
Sous les yeux de madame du Maine, le cardinal de Polignac, le grand Malézieu et M. Davisard, avocat-général du parlement de Toulouse, se mirent à l'œuvre.
La Bergère de Sceaux, négligeant désormais les conversations scientifiques et littéraires, dédaignant pour un temps le plaisir, contribua beaucoup elle-même à composer un volumineux Mémoire.
Bien des arguments ressortirent de ses propres lumières; de ses laborieuses recherches. Au mémoire était employée la plus grande partie des nuits. Les immenses volumes entassés sur le lit de madame du 'Maine, comme des montagnes dont elle était accablée, la faisaient ressembler, toute proportion gardée, disait-elle, à « Encelade abîmé sous le mont Etna. » A Sceaux, poètes et comédiens cédèrent le pas aux érudits et aux jurisconsultes. Madame du Maine s'était faite le principal avocat du procès, auquel les jésuites fournissaient des pièces précieuses.
Et madame de Staal, sa spirituelle femme de chambre, ser-
vait de secrétaire, assistait au travail , feuilletait aussi les vieilles chroniques , compulsait les systèmes des jurisconsultes anciens et modernes, — jusqu'à ce que l'excès de la fatigue disposât Son Altesse sérénissime à prendre quelque repos.
Quand les yeux de madame du Maine commençaient à se ermer, sa femme de chambre la régalait d'une lecture, — pour l'endormir profondément, sans doute avec des fragments de VAnti-Zucrèce, traduction de M. du Maine.
Le grand mémoire ne devait manquer d'aucun exemple, d'aucune autorité, d'aucune décision favorable à la cause. Mille gens alors s'offrirent pour faire des recherches, apportèrent les minces trésors de leurs découvertes. Tant de matériaux fournis par tant de travailleurs firent que l'incomparable ouvrage s'acheva bien vile.
Il était beau, on ne peut mieux écrit, rayonnant d'érudition.
Il tomba comme une bombe dans le public, et, dès l'abord, il éclata assez fortement pour mettre en désarroi les ennemis du Légitimé. C'en était fait des princes du sang légitimes! Le jour de la vengeance arrivait pour la petite-fille du grand Condé, molestée jusque-là par la race dégénérée de Henri IV. On se réjouissait à Sceaux; peu s'en fallait qu'on ne donnât au Légitimé le titre de Majesté.
Certains chauds partisans de M. du Maine ne craignaient pas d'avancer que ce prince serait un « excellent roi. »
A quoi des chansons, payées ou tout au moins suggérées par les Légitimes, répondaient ironiquement :
Français, reconnaissez-moi Pour être un jour votre roi :
Car rien ne trouble un empire.
Autant que le droit d'élire.
Lampons, lampous.
Camarades, lampous.
On est plus sollicité, Persécuté, tourmenté; Pour un seul que l'on contente.
On en mécontente trente.
Lampons, lampons, etc.
N'avons-nous pas un Guillaume Conquérant d'un grand royaume?
Lampons, lampons, etc.
Si je n'étais pas content, J'en pourrais bien faire autant; Mais épargnez-m'en la peine.
Essayez d'un duc du Maine.
Lampons, lampons, etc.
Informez- vous à Trévoux (1) Combien mon empire est doux.
On vous dira qu'on m'estime Plus qu'un prince légitime.
Lampous, lampons, etc.
Les princes du sang avaient poussé avec une vigueur inimaginable la guerre qu'ils avaient déclarée aux Légilimés. De
(i) Capitale de la souveraineté de Bombes, cédée au duc du Maine par Mademoiselle eu 1680. 11 y paraissait un journal composé par les jésuites (de 1701 à 1730).
nouveaux Mémoires ^ imprimés par les princes rivaux, instruisirent encore une fois le public des haines qui s'agitaient autour du trône.
Du côté des Légitimés, Davisard, avocat-général au parlement de Toulouse, produisit des arguments en termes peu mesurés, ce qui redoubla l'aigreur entre les parties adverses.
Afln de n'oflenscr point la duchesse d'Orléans, sœur de M. du Maine, afin de ne pas paraître juge dans une afïaire qui devait être portée au tribunal de régence, le duc d'Orléans ne prit pas visiblement parti avec les princes du sang qui attaquèrent le rang du Légitimé et de ses enfants. Il disait :
— Puisque j'ai gardé le silence pendant la vie du roi, js n'aurai pas la bassesse de le rompre après sa mort.
Mais les ducs et pairs prétendaient faire perdre à M. du Maine la po'silion que Tédit de 1694 lui avait accordée.
C'était le moment, pour la Bergère de Sceaux, de prouver qu'elle possédait des talents politiques, et d'annihiler complètement reffet des Mémoires que les Légitimes avaient répandus à profusion.
La petite-fille du grand Condé imagina de susciter aux réclamants des ennemis capables de la venger, qui les attaquassent eux-mêmes.
Elle persuada à maints gentilshommes que les ducs affichaient des prétentions injurieuses à la noblesse, dont ils voulaient se séparer en faisant entre eux un corps particulier.
Ces gentilshommes, sentinelles avancées, sonnèrent aussitôt l'alarme. Leur nombre s'accrut. Chacun s'empressa de se joindre à eux. Les uns agissaient par jalousie contre les ducs, les autres pour se conduire en véritables nobles;
d'autres, que la bourgeoisie eût pu revendiquer comme siens, aimaient à susciter ainsi des obstacles au travail des gouvernants.
Six des plus considérables chevaliers de Malte, dévoués aux Légitimés, présentèrent requête au duc d'Orléans. Ils avaient nom : Châtillon, de Rieux, de Laval, de Pons, de Beaufremont, de Clcrmont-Tonnerre.
Le Régent, malgré son urbanité ordinaire envers les porteurs de noms illustres, reçut très-sèchement nos requérants, blâma leur coalition, refusa leur requête, et défendit aux chevaliers de Malte de s'assembler autrement que pour affaires de leur ordre. Le conseil de régence interdit toute association de gentilshommes, toute signature de requête en commun, sous peine de désobéissance.
Murmures, désolations, fureurs parmi les champions de madame du Maine.
Plusieurs chevaliers ne dissimulèrent point leur passion. Beaufremont dit hautement qu'il voulait détruire les ducs, — puisque lui ne l'était pas, Châtillon, très-courroucé aussi, ne devait se radoucir qu'après avoir^obtenu de porter une couronne ducale.
Mais les princes du sang ne se refroidissant pas dans leurs poursuites contre les Légitimés, madame du Maine, par faux calculs ou étourderie, conseilla à son mari une démarche malheureuse : — M. du Maine déclara au Régent que , comme il s'agissait d'une affaire d'Etat, un roi majeur seul ou les étals-généraux devaient être juges.
Cela portait atteinte à l'autorité du Régent. Il le sentit bien, et, à son instigation, un arrêt du conseil de régence nomma six conseillers d'Etat pour recevoir les mémoires respectifs des Légitimes et des Légitimés, et pour en faire le rapport au conseil.
Consternée et furieusedesmauvaisrésultats de sa démarche, la Bergère de Sceaux ne s'arrêta pas sur la pente où elle s'était aventurée. Son éloquence persuasive enleva toute prudence à trente-neuf gentilshommes qui , stipulant pour le corps de la noblesse, présentèrent au Parlement, en forme de protestation, une requête tendant à demander qu'une affaire qui concernait la succession à la couronne fût renvoyée aux états-généraux.
Le premier président et les gens du roi portèrent l'écrit au Régent, et les six principaux gentilshommes qui avaient signé allèrent vivre un mois à la Bastille ou à Vincennes.
Vaincs tentatives! Madame du Maine s'était encore trompée 1 Son étoile pâlissait.
Un arrêt, en forme d'édit, rendu par le conseil de régence, révoqua et annula celui de 1714 et la déclaration de 1715, — déclara le duc du Maine et le comte de Toulouse inhabiles à succéder à la couronne, — les priva de la qualité de princes du sang, et leur en conserva seulement les honneurs leur vie durant, « attendu la longue possession. »
On chanta dans Paris :
Du Maine icy, que par édit La naissance l'on a flétri,
Lan^ lan, laderirette, Roi sera à Mississipi,
Lan, lau, laderiri.
Roi à Mississipi ! Quel déchirant sarcasme lancé par les incrédules au système de Law !
Combien madame du Maine dut être furibonde! Elle jura de se venger et de montrer au duc d'Orléans « ce qu'on aurait gagné à l'outrager. » Ses courtisans promirent de verser leur
sang pour elle, s'il en était besoin. Le château de Sceaux retentit de plaintes amères; les projets les plus insensés se succédèrent, et les princes du sang furent voués aux dieux infernaux.
Ce fut alors que, dans le paradis terrestre (la résidence de Sceaux, nous le savons), madame du Maine, représentant Eve, conseilla à son mari de toucher au fruit défendu, de manger la pomme, — de conspirer. Le duc du Maine obéit. Il y avait déjà longtemps « qu'il tremblait devant sa femme. »
Conspirer] métamorphoser les appartements musqués de Sceaux en conciliabules! parler bas, et non plus de demidieux, de Mars et de Vénus, mais de la loi salique, mais de droits imprescriptibles, mais de diplômes, de chartes et de constitutions ! substituer aux billets en vers des notes diplomatiques, sacrifier le beau langage à l'argot politique et judiciaire ! Donner encore des fêles, comme moyen seulement, et mettre les invités à môme de s'écrier :
Adieu donc, fit du plaisir
Que la crainte peut corrompre !
Ainsi l'avait voulu l'esprit malin de madame du Maine. Trompée dans ses espérances, forcée dans ses derniers retranchements, elle ne s'épouvantait pas à l'idée de conspirer, de demander aide et succès aux étrangers, puisque les Français ne réussissaient pas.
Cellamare chez madame du Maine. — « l,a reine du grand roman. » — Le poète de la conjuration. — L s Philippiques de La Gi^ange-Chancel. — Rature faite par le Régent. — Comment il eut connaissance des odes lancées contre lui. — Emprisonnement de La Grange-Chancel. — Comité directeur. — Affaire du bois de Boulogne. — Révélation du complot. — Activité de Dubois. — Logements préparés à la Bastille et à Vincennes. — Arrestation de M. et madame du Maine, — Le Régent rit.
Antonio del Giudice, duc de Giovenazzo, prince de Cellamare, Napolitain devenu grand d'Espagne, était ambassadeur de la cour de Madrid en France.
Cellamare atteignait à sa soixante et unième année, en 1718. Quoique déjà vieux, il conservait un goût très-vil" pour le plaisir, et, sans être adonné aux vices qui trônaient à la cour du Régent, il aimait les bals, les spectacles, les cérémonies de toutes sortes.
Selon la mode d'alors, tel qui n'adoptait pas les principes du duc d'Orléans, se réfugiait chez la Bergère de Sceaux.
Cellamare parut aux côtés de madame du Maine, il devint son hôte d'abord, puis son complice.
Le Légitimé, absorbé par les longs travaux de sa traduction de VAnti-Lucretius^ avait naguère encouru les reproches de sa femme, moins tranquille et moins résignée que lui.
— Vous trouverez un beau malin, s'écriait-elle, que vous êtes de l'Académie, et que M, le duc d'Orléans est régent du royaume.
La première moitié de la prédiction ne s'était point accomplie, à l'immense déplaisir du duc du Maine; à l'immense déplaisir de la duchesse, la seconde moitié s'était réalisée.
Il fallait donc perdre le Régent.
Là tendirent les efforts de la Naine, qui fit de son château le quartier général des ennemis du duc d'Orléans, qui convoqua le ban et l'arrière-ban des dévots, se ligua avec quelques nobles bretons, avec le comte de Laval et l'ancienne cour, et entraîna même dans son parti le duc de Richelieu.
Depuis longtemps, le cabinet de Madrid se montrait hostile au Régent : Philippe V n'oubliait pas que ce prince avait tout essayé pour obtenir la couronne d'Espagne. Un traité, dit de la quadruple alliance, excluait la branche espagnole des Bourbons de l'hérédité éventuelle au trône de France.
Philippe V était parvenu au comble du ressentiment.
Madame du Maine fit des merveilles d'activité. « Fine mouche, » elle comptait parmi ses adhérents les autres Légitimés, avec la duchesse d'Orléans elle-même. M. le comte de Toulouse, seul, fidèle à ses sentiments, gardait une neutralité à la fois honorable et prudente.
Des hommes habiles se chargeaient d'obtenir le concours du roi d'Espagne; d'autres, plus habiles encore, décidaient
CONSPIRATION DE CELLAMARE. Ifi9
de faire illusion aux masses et d'intéresser le peuple à une révolution de cour dont il ne profiterait pas.
On avait résolu d'enlever de France le RégenI, pendant une fête, de le mettre en sûreté dans une place forte de l'Espagne.
Cet enlèvement étant accompli, on devait convoquer les états-généraux, pour fixer les bases d'un gouvernement pendant la minorité de Louis XV, et élire un nouveau régent, — le roi d'Espagne, ou le Légitimé sous son influence. Tel était le lot de M. et de madame du Maine, tel était l'appât offert à leurs nobles amis.
Quant au peuple, on le conlenlait en lui promettant de réformer les abus, d'éleindre la dette nationale.
Par provision, le Légitimé obtenait le titre et l'autorité de lieutenant-général du royaume.
Tout alla vite, mais étourdiment; tout sembla réussir. Cel- Jamare avait été chargé par sa cour de se mettre en rapport avec la duchesse du Maine et son conseil, d'informer exactement le cabinet de Madrid de l'état des affaires.
Pour envelopper d'un mystère absolu ses entrevues avec madame du Maine, l'ambassadeur espagnol, bravant les nécessités de son excessif embonpoint, ne se rendait chez la duchesse que la nuit, dans un carrosse particulier. Par crainte d'indiscrétion, il prenait pour cocher le jeune comte de Laval.
Les entrevues avaient lieu, soit à l'Arsenal, quand la duchesse du Maine habitait Paris, soit à Sceaux.
Ne croyez pas que les conjurés se couvrissent de bruns
manteaux ou de chapeaux à larges bords, ni qu'ils portassent
des visages sévères : la conjuration de la duchesse du Maine
contre le Régent fut une conjuration à double essence. Elle
renfermait deux espèces d'adhérents, — les uns en habits
brodés, composant, lisant ou publiant des satires virulentes, sans concevoir la moindre idée de mettre l'épée à la main, les autres, pauvres diables, enrôlés avec adresse, prêts à la bataille, destinés à attraper les horions, à servir de boucliers à leurs chefs.
Dans la correspondance des personnages de l'intrigue, madame du Maine figurait sous la désignation de « la Reine du grand roman. »
La conjuration eut son poète, La Grange-Chancel. Cet homme, mousquetaire et auteur tragique, digne de figurer avantageusement à côté des Campislron, des Longepierre et des Lafosse, ne quittait guère la résidence de Sceaux.
Dans un beau moment d'inspiration, La Grange-Chancel arracha à sa muse des accents d'une énergie fébrile. Sous forme de poème, il publia une satire que la France entière lut avidement.
Le titre seul de cette pièce de vers piquait la curiosité. C'étaient des PhiHppiques. On y lisait :
Peuple, arme-toi! défends ton maître !
Sache que la main de ce traître Cherche à lui ravir ses Etats
Plus loin, l'auteur, faisant allusion aux bruits répandus sur les intentions du Régent à l'égard de la noblesse française, s'écriait :
Où va ce monstre fanatique De qui l'orgueil s'est emparé?
Pounjiioi, contre l'usage antique, Veut- il faire un corps séparé ?
Ombres, dont par toute la terre On connaît les illustres noms :
Polignac, Beaufremont, Tonnerre, Et vous mânes des Ghâtillons, Je vous vois, au même rivage.
Frémir de l'indigne esclavage Où vos neveux sont retenus Par des noms égaux à tant d'autres.
Des noms obscurcis par les vôtres, Ou qui ne vous sont pas connus.
Chacun devine, ou à peu près, la péroraison de ce iriorceau fulminant. La dernière strophe s'adressait à M. du Maine :
Vous, dont par un arrêt injuste
Le grand cœur n'est point abattu,
Prince, qui d'une race auguste
Emportez toute la vertu.
Tout le reste la déshonore,
La France contre eux vous implore ;
Par ses cris laissez-vous gagner.
Et forcez sa reconnaissance
D'ajouter à votre naissance
Ce qu'il y manque pour régner.
Nous omettons, par raison de bienséance, les passages des Philippiques où le Régent est accusé des crimes les plus monstrueux, où on le dénonce comme un Néron à ladeuxième puissance, comme un Héliogabale moderne, comme un nouveau Sardanapale ; où l'on compare la duchesse de Berri à Messaline; où l'on appelle à cris redoublés les Euménides, vengeresses des divorces et des incestes...
Jamais criti(iue plus passionnée ne se montra plus prodigue d'injures.
Les Philippiques dépassaient ce qu'on avait vu jusqu'alors de plus virulent en fait de libelle. Au reste, le Régent ne pouvait guère ignorer les bruits que l'on répandait sur son intérieur de famille; il raya lui-même dans un opéra ces quatre vers :
Le soleil autrefois m'unit avec sa fille. Quel hymen ! sous quels maux je me vis abattu ! Le crime a trop longtemps régné dans ma famille ; Faites- y régner la vertu.
Hautement avouées par LaGrange-Chancel, lesPhilïppiques ne pouvaient manquer de se répandre par milliers d'exemplaires. Le Régent seul en ignora longtemps l'existence. Sitôt qu'il la connut, il lui fut impossible de se procurer l'ouvrage. Aucun courtisan n'osait avouer l'avoir lu, l'avoir vu môme, à plus forte raison s'en déclarer possesseur.
Saint-Simon , pourtant, eut le courage de montrer au Régent un exemplaire de ces fameuses PMUppiques dont la cour et la ville s'entretenaient. Il le fit sur un ordre formel du prince qu'elles attaquaient si violemment. Le duc d'Orléans en parla plus d'une fois à Saint-Simon, et finit par exiger que le spirituel gentilhomme les lui apportât.
Saint-Simon lui présenta donc cette satire, en déclarant qu'il ne la lui lirait pas. Le Régent la prit, la lut bas, debout, dans l'embrasure de la fenêtre de son petit cabinet d'hiver. Il la trouva, en la lisant, telle qu'elle était, car il s'arrêtait de fois à autre pour en parler au gentilhomme, sans paraître fort ému.
Mais, tout à coup, il changea de visage et se tourna vers Saint-Simon; puis, les larmes aux yeux, et prêt à se trouver mal :
CONSPIRATION DE CELLÂMARE. 173
— Ah! dit-il, c'en est trop ! Cette horreur est plus forte que moi!
Il lisait le passage où La Grange-Ghancel montre le duc d'Orléans formant le dessein d'empoisonner le roi, et tout près d'exécuter son crime...
La Grange-Chancel fut envoyé aux îles Sainte-Marguerite.
Cependant la conjuration avait étendu partout ses bras. Vingt-deux colonels avaient été initiés au complot par le comte de Laval. Une iiîiprimerie organisée dans des caves, inaccessible au jour, et d'où les ouvriers ne sortaient jamais, après y avoir été conduits les yeux bandés , multipliait les pamphlets et les mémoires contre le Régent.
A la tête des conjurés, on remarquait le marquis de Pompadour, autrefois attaché au grand Dauphin; l'abbé Brigault^ partisan fanatique de Tancienne administration, et le chevalier Du Ménil, son ami; Malézieu, chancelier de Dombes; Davisard, l'avocat-général, le père Tournemine, jésuite breton, et le cardinal de Polignac.
Ces chefs divers composaient un « comité directeur « dont l'abbé Brigault était le secrétaire et l'archiviste.
Les PMlippiques avaient éveillé les soupçons du Régent; Cellamare, qui ne prenait nuf souci de cacher ses relations avec les mécontents, donnait de la consistance aux craintes de ceux qui prévoyaient un complot. Il faisait circuler des écrits, et peut-être une satire due à la plume du nonce du pape.
Satire sanglante , dans laquelle on voyait le Régent représenté comme un empoisonneur qui méditait la mort du jeune roi.
Cellamare écrivait à Albéroni : « Je continue à cultiver notre vigne, mais je ne veux pas tendre la main pour cueillir les
fruits avant leur maturité. Les premières grappes qui doivent rafraîchir la bouche de ceux qui sont destinés à boire le vin, se vendent déjà publiquement, et chaque jour on en portera au marché d'autres qui sont sur la paille. »
L'exécution des desseins de madame du Maine était confiée à de simples aventuriers, que l'argent seul faisait mouvoir, qui venaient d'Espagne et se répandaient dans Paris. Leur chef correspondait avec Albéroni, se concertait avec Cellamare, et, selon le plan conçu dès l'abord, avait pour mission d'enlever le Régent.
Cellamare indiqua à ce chef le lieu où le duc d'Orléans se promenait d'ordinaire avec la duchesse de Berri, sa fille. Il ne s'agissait plus d'une fête.
Des hommes d'action s'embusquèrent au bois de Boulogne : tous ignoraient quel personnage ils allaient arrêter; les conjurés ne possédaient qu'un signalement.
Donc, le chef de la bande aperçut un jour le Régent, au bois de Boulogne. Il fit un signe du doigt à ses gens ; mais ceux-ci s'élancèrent sur un seigneur qui se trouvait cinquante pas plus loin, et, dans leur méprise, ils l'arrêtèrent.
Honteux de cette déplorable erreur, le chef s'excusa de son mieux, assura qu'il s'était permis « une plaisanterie, » et demanda très-humblement pardon.
L expédition malencontreuse eut de l'éclat, et fixa l'attention du conseil de régence ; aussi le chef de la bande remercia ses assesseurs et prudemment gagna les Pays-Bas.
Malgré les avis de la princesse Palatine, et sans doute un peu par bravade, le duc d'Orléans continua d'aller souper chaque soir, avec ses roués, chez madame de Parabère, qui nabitait Saint-Cloud.
Des délais exigés par le cardinal de Polignac sauvèrent le
Régent, et bientôt l'imprudence de Cellamare amena la révélation complète et tout à fait imprévue de la conjuration.
Il serait superflu de raconter ici toutes les circonstances qui accompagnèrent la découverte du complot. On sait qu'un écrivain de la bibliothèque du roi, appelé Buvat, qu'une femme, laFillon, célèbre « appareilleuse,» qu'un abbé,Porto- Carrero, neveu du cardinal de ce nom, jouèrent des rôles importants dans la contre-intrigiîb habilement dirigée par Dubois. Un secrétaire de Cellamare, amant d'une des pensionnaires de la Fillon, perdit les conjurés par son indiscrétion.
Les papiers de Cellamare avaient été saisis, et les moindres détails de la conspiration étaient connus.
Dubois, dès le lendemain, envoya dans toutes les parties de la France, aux archevêques, aux évêques, aux présidents de cours de justice et aux gouverneurs de provinces, une circulaire qui se terminait par ces mots : « Si, contre toute vraisemblance, quelques-uns des sujets de Sa Majesté avaient été capables d'écouter des propositions séditieuses, vousn'oubHerez rien pour maintenir, en tout ce qui dépend de l'autorité qui vous a été confiée, le bon ordre et la tranquillité publique. »
Des révélations faites et des pièces saisies il résultait que les Légitimés s'étaient mis à la disposition du roi d'Espagne. Le nombre des conspirateurs s'élevait à soixante, non compris les vingt-deux colonels chargés d'enlever le Régent et de le conduire à Tolède.
Tous les coupables étaient démasqués.
Ordre donné à deux compagnies de mousquetaires d'être prêtes à monter à cheval 5 ordre aux gouverneurs de la Bastille et de Yincennes « de préparer tous les logements disponiiiies. w
La Conciergerie ne doit pas non plus rester inhabitée.
On arrête Cellamare le 9 décembre 17{8 ; le lendemain, on conduit à la Bastille les marquis de Pompadour, de Saint- Geniès et de Courcillon; le surlendemain, l'abbé Brigault est surpris à Nemours, malgré les habits de vieille femme qu'il porte, et il est dirigé sur la Bastille.
C'est un sauve-qui-peut général parmi les conspirateurs. Embastillé, le chevalier Du Menill Arrêté, le brigadier de cavalerie Sandraski ! Arrêté, le colonel des hussards Serret !
Enfin, le jeudi 29 décembre de la même année, La Billarderie, lieutenant des gardes du corps, entre dans le château de Sceaux, au moment où le duc du Maine, dont la chaise est toute prête, va partir pour la chasse; le lieutenant prie M, du Maine de rendre son épée.
Le Légitimé est conduit à la citadelle de Doullens.
0 comble de la fatalité ! La Bergère de Sceaux, elle aussi, reçoit la vi,site importune de Dancenis, capitaine des gardes du corps, chargé de la conduire, « avec tous les honneurs dus à son rang, » à Essonne d'abord', puis à Dijon. La petite-fille du grand Condé, la Naine, TEmpérière, la fine mouche, etc., monte dans un carrosse de louage. On la mène par le rempart, pour éviter la plus grande partie des rues de Paris; et, du rempart, on la fait sortir par la porte Saint- Bernard, en traversant la rue Saint-Antoine et l'île Notre-Dame. A Dijon, elle sera prisonnière du duc de Bourbon, gouverneur de Bourgogne, son ennemi le plus déclaré.
Plusieurs domestiques considérables, appartenant au Légitimé, coupables, les uns d'avoir écrit des lettres, les autres d'en avoir porté, sont punis de leur zèle. Mademoiselle de Montauban, fille d'honneur de l'Altesse sérénissime, mademoiselle Delaunay, sa ravissante femme de chambre, les
Malézieu père et fils, galants bergers, le président Davisard, l'avocat Barjeton , et quelques autres jurisconsultes connus pour avoir travaillé aux factums, prennent avec douleur le chemin de la Bastille. On envoie à Moulins M. le prince de Dombes 5 M. le comte d'Eu doit se rendreàGien; mademoiselle du Maine se voit assigner Maubuisson pour résidence provisoire.
Pleurez, nymphes des bosquets de Sceaux ! Adieu, rêves de gloire et d'ambition ! Plus de trône, plus de sceptre, plus de couronne ! Ah ! les échos de Châlenay ne répéteront plus les douces pastorales du grand Malézieu !
Trêve aux nuits blanches ! C'en est fait : l'heure de l'expiation a sonné pour les Légitimés et leurs adhérents ! Adam et Eve sont chassés du paradis terrestre !
Nos lecteurs se rappellent l'hilarité du Régent, quand nous avons raconté la peur de John Law, réfugié au Palais-Royal.
La conspiration de Cellamaro, antérieure à ce fait, ne provoqua chez le duc d'Orléans que de la moquerie.
Rencontrant dans sa galerie le chevalier Destouches, père de d'Alembert, il l'aborda en lui disant :
— Savez-Yous une chose bien plaisante ?
— Qu'est-ce, monseigneur?
— Le prince de Cellamare a mis votre nom sur la liste de ses conspirateurs.
— Mais la chose n'est pas si plaisante! répondit Destouches en pâlissant.
Et le Régent de rire aux éclats, puis d'accabler d'amitiés rassurantes et de folâtres caresses le chevalier Destouches !
Tout en avouant que la conspiration était bénigne, il nous faut reconnaître néanmoins qu'elle avait un côté sérieux.
Déroute dans le parti des Légitimés. — Mort de madame de Maintcnon. — Liberté rendue à M. et à madame du Maine. — Le Légitimé à Clagny ; la Naine à Sceaux. — Entrevues avec le Régent. — Réunion de la Bergère et du Berger. — Fidélité de mademoiselle Delaunay. — Deux poids et deux mesures. — Les sages Bretons. — Drame judiciairÔ"de Nantes. — Supplice de quatre gentilshommes. — Le Régent est inflexible. — Rapprochement de dates. — Les vins de la cour. — Chambre ardente de l'arsenal. — M. et madame du Maine se rangent. — Restauration du Légitimé. — Le salut du bonnet. — La queue du parti des bâtards. — Mauvais conseils. — Prudence du duc du Maine.
La désolation qui régnait à Sceaux, à Clagny, à Versailles même, manquait de motifs réels, et tous ces gens que le duc d'Orléans avait fait embastiller criaient plus fort que de raison. La plupart d'entre eux savaient bien que Ton ne se livrerait pas aux dernières rigueurs à leur égard, et qu'un exil à quelques lieues de Paris serait leur plus grave punition.
Parmi les nombreux défauts du Régent, impossible d'admettre la rancune et l'esprit de vengeance : il brillait par
celte bonté des mauvais sujets, composée pour moitié d'insouciance, pour moitié de faiblesse. Loin de lui la pensée de sévir contre ses ennemis acharnés.
Madame la duchesse d'Orléans, d'ailleurs, se proposait d'intercéder en faveur des coupables, et elle se faisait ordinairement écouter de son mari, qui avait besoin de tant de pardons !
Il n'y avait eu, dans la conspiration de Cellamare, qu'une révolution de palais avortée. Alors, dit Duclos, l'alarme se répandit dans le parti des Légitimés. Le maréchal de Villeroi perdit sa morgue, Yillars son audace 5 d'Huxelles, Tallard, Canillac, d'Effiat et le premier président montrèrent leur crainte.
La meilleure protection que les accusés pussent avoir était le caractère du Régent.
M. du Maine avait été arrêté à la fin de l'année 4718; madame de Maint enon, son ancienne gouvernante, sa mère adoptive, s'était alitée le jour où on lui avait appris l'arrestation, et elle avait rendu le dernier soupir trois mois après (15 avril 1719), à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Personne ne la pleura, et, comme Louis XIV, elle inspira bon nombre d'épilaphes accablantes pour sa mémoire, lorsque deux lignes de la Qazelte de France eurent annoncé sa morl à ceux qui ignoraient si elle comptait encore parmi les vivants.
Epargnons aux lecteurs le récit des u douleurs » qu'éprouva la sensible madame du Maine, des plaintes qu'elle ne cessa d'exhaler ; « l'infâme » Régent s'adoucit bientôt à l'endroit de sa « victime, » et il permit d'envoyer au duc du Maine, à Doullens, des chevaux et des chiens pour la chasse 5 il autorisa le prince captif à sortir, en l'obligeant seulement de revenir le soir dans la forteresse.
Un an presque jour pour jour, après leur arreslalion, M. et madame du Maine reçurent chacun un courrier extraordinaire. Le mari pouvait revenir à Clagny, la femme pouvait revenir à Sceaux. Toutefois, le séjour de Paris était interdit à l'un et à l'autre ; il leur était ordonné de vivre dans des lieux différents.
Une foule de gens allèrent voir le Légitimé à Clagny, dont le château était peut-être le plus régulièrement bâti qu'il y eût en Europe ; Mansard en était l'architecte, Le Nôtre en avait dessiné les jardins , de beaucoup inférieurs aux parcs de Sceaux, mais cependant assez remarquables pour constituer une charmante résidence. Il sufflsait, pour se rendre près du duc du Maine, de demander un permis au duc d'Orléans, qui très-rarement refusait.
Le Régent, connaissant son monde, se montrait plus rigide à l'égard des visileuiS de madame du Maine. A la duciiesse d'Orléans appartenait le droit de concéder les permis d'aller à Sceaux. Elle s'en montrait avare. La Bergère de Sceaux était si sujette à caution, qu'on avait lieu de craindre des visites trop fréquentes et une agglomération de courtisans ou d'amis dans un château qui s'était déjà transformé en foyer de conspiration.
Souvent, sans qu'on le trouvât mauvais, madame du Maine venait à Paris, le jour, voir les princes et princesses, lorsque ceux-ci étaient malades ou la mandaient. La nuit tombant, il importait qu'elle reprît le chemin de Sceaux, parce qu'elle y devait toujours coucher,
La position des conjurés prisonniers s'améliora aussi peu à
peu. Le grand Malézieu sortit de la Bastille, avec ordre de se
retirer à quarante lieues de Paris ; le cardinal de Polignac
recouvra aussi la liberté, et mademoiselle Delaunay alla
remi-lir de nouveau, auprès de madame du Maine, les fonctions de femme de chambre et d'amie.
Des entrevues eurent lieu entre le Légitimé, le Régent, les princes et les princesses du sang.
A Saint-Cloud, M. du Maine et le duc d'Orléans conversèrent fort longtemps, le samedi 23 mars 1720. On ne sut point ce qui s'était passé ; mais le premier, en sortant, avait paru fort satisfait. Quinze jours auparavant, l'après-dînée, la Bergère de Sceaux s'était présentée au Palais-Royal, en compagnie de madame la princesse de Conli. la jeune. Elle aussi avait éprouvé une satisfaction extrême, car elle avait gagné dans cette entrevue la permission de rester à Paris, partout où il lui plairait.
Mais les deux époux aspiraient à se revoir. La Bergère déclarait qu'elle ne renaîtrait jamais au véritable bonheur, si son Berger ne lui était rendu. Les instances, les prières, les larmes parfois montraient jusqu'à quel point madame du Maine chérissait son doux mari.
Lorsqu'onlui permit cette vue tant désirée, elle éprouva une grande joie, et cela donna lieu à une petite scène de roman.
Madame la princesse de Conti assigna rendez-vous, pour le 29 juillet 1720, à M. du Maine. Elle avait choisi la maison d'un certain Landais, située à Vaugirard. A l'heure convenue, le Légitimé arriva chez Landais, où la princesse avait amené, un peu plus tôt, la Bergère de Sceaux.
Seule avec M. du Maine, la princesse de Conti garda son sérieux pour dire :
— J'ai amené une dame avec moi; elle a grande envie de vous voir. •
Elle nomma madame du Maine. Le Légitimé se doutait bien de la surprise. La Bergère entra.
Le mari et la femme restèrent assez longtemps ensemble.
Il y avait apparence que bientôt il leur serait accordé de ne plus se quitter, de loger sous le même toit, de rentrer, en un mot, dans ce paradis dont leur folie les avait fait chasser.
A propos de la liberté si t(5t rendue à madame du Maine, on prétendit que cette faveur avait été une récompense; que la femme du Légitimé avait révélé au Régent les mystères du plan concerté par elle et Cellamare; qu'elle avait mis par écrit tous les articles de ce plan. On ajouta qu'elle avait déclaré, dans ses complets aveux, avoir agi sans la participation de son mari, et s'être servie du nom de ce mari dépourvu d'influence. Ou soutint même que M. du Maine, offensé d'une pareille confession, qui le réduisait à l'état de zéro, ne voulait plus revoir la Bergère de Sceaux, et que le raccommodement entre les deux époux s'était longtemps fait attendre.
En admettant la réalité de ces allégations, la Tendresse et l'Amour auraient joué les plus minces rôles dans la scène de Vaugirard. Là on aurait vu, non pas deux époux séparés se rechercher l'un l'autre, mais un mari brouillé avec sa femme octroyer à celle-ci un pardon vivement sollicité.
Quoi qu'il en soit, imitons la prudence du duc d'Orléans, qui, selon la princesse Palatine, répondit à madame du Maine, quand elle le pria de ne pas s'opposer à un raccommodement : — Je ne m'en mêlerai point; car j'ai appris de Sganarelle qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut mettre le doigt.
Historiquement parlant, il est impossible de nier que la « Fine mouche » ail tout avoué. La manière dont se dénoua la conjuration suffirait à l'établir. L'auguste princesse, désirant revoir sa joyeuse résidence et son docile époux, avait trahi des secrets qui n'appartenaient pas à elle seule. Elle
saula de plaisir en apprenant qu'elle allait rentrer au château de Sceaux.
Sa fidèle confidente, peu après, avait subi un interrogatoire.
M. Le Blanc, secrétaire-général de la guerre, parut à la Ba?;tille, et eut une conversation avec mademoiselle Delaunay (madame de Staal), encore prisonnière, quand déjà sa maîtresse était revenue à Sceaux.
Il dit à la confidente que madame du Maine s'était expliquée par vme déclaration exacte, qu'il n'existait plus aucune raison pour garder le secret. Madame de Staal redouta quelque embûche de police, et elle se tint sur la défensive.
— Si madame la duchesse du Maine a parlé, fit-elle, que poiirrais-je dire qui vous instruisît plus complètement?
— Mais vous savez toute l'afitiire, reprit M. Le Blanc. On veut que vous parliez, ou vous resterez toute votre vie à la Bastille.
— Eh bien, monsieur, dit la femme de chambre avec un rare aplomb, c'est un établissement pour une fille comme moi, qui n'a pas de bien.
— Ce n'est pas, répliqua l'interrogateur, une situation trèsagréable.
— Je ne la choisirais pas non plus, répondit la femme de chambre; mais j'y resterai, plutôt que d'inventer des fictions pour m'en tirer.
— Il faut avouer, murmura M. Le Blanc mortifié, que madame la duchesse du Maine a eu d'étranges confidents.
— Pour moi, monsieur, termina madame de Staal, je vous dirai, sans vous amuser davantage, que, si je ne sais rien, je ne puis rien vous dire; et que, si l'on m'avait confié quelque chose, je le dirais encore moins.
Madame de Staal n'ignorait aucun détail du complot. Elle persista dans ses dénégations.
Elle prévoyait bien que tout cela finirait d'une façon tragique pour quelques coupables, et elle ne voulait pas charger sa conscience d'une lâcheté dont mourraient peut-être des compagnons de conciliabules.
La confidente eut plus de force ou moins d egoïsme que la princesse. Hélas! cette conjuration avortée devait honorer et frapper exclusivement des subalternes.
Deux sortes de conspirateurs entouraient l'ambitieuse pelite-fille du grand r4ondé. Il y avait, on ne Ta pas oublié, les babils brodés et les hommes de peu, — - les naïfs provinciaux.
Outre les personnages titrés que nous avons vu promptement mettre hors de prison, d'autres s'étaient tirés d'affaire. Le prince de Conti, bien coupable, car il s'était barricadé dans son hôtel avec plusieurs conjurés, le maréchal de Villeroi, sur qui le Régent avait fermé les yeux, le duc de Richelieu, qui s'était aisément consolé avec des maîtresses, avaient peu souffertdel'orage, et, l'orage passé, tous avaient reparu à la cour. ■ Grands seigneurs et grandes dames restèrent impunis : contre leurs complices de Paris, aucune procédure. Le Parlement, qui se posait en vengeur du peuple, garda le silence.
Mais la justice eut deux balances, une pour les coupables parisiens, une pour ceux des provinces.
Apre, jeune, présomptueux, ardent, le comte de Laval eut le bonheur de ne pas émouvoir la colère du régent. Et pourtant c'était le plus hardi, le plus actif des conspirateurs.
Les amis qu'il avait entraînés avec lui payèrent pour lui.
Les nobles bretons, qui étaient entrés presque innocemment dans le complot, qui en ignoraient à coup sûr le motif véritable, qui s'imaginaient servir Tintérèt commun du pays, ré-
tablir les états-généraux dans la plénitude de leurs attributions souveraines, et se préoccupaient avec passion de réformer les abus dont chacun s'irritait, furent frappés impitoyablement par le conseil de régence. L'un des chefs avait donné à sa troupe le nom de « soldats de la liberté. »
Une chambre ardente, une cour prévôlale s'installa à ^'antes.
Elle se composait de treize commissaires, présidés par le marquis de Château - Neuf -Castaignières, conseiller d'Etat. Chacun de ces terribles treize reçut pour frais de voyage quatre mille livres.
Madame de Maintenon, dans une lettre écrite à madame du Maine, le 17 janvier 1718, s'était exprimée ainsi :
— J'admire les Bretons. Toute la sagesse des Français seraitelle dans cette prcvince-là?
En leur qualité de « sages, « les Bretons abhorraient le duc d'Orléans et son ministre Dubois. Esclaves de la religion et de l'honneur, ils ne cessaient de prolérer contre ces gouvernants des plaintes énergiques. En ûiut-il davantage pour expliquer leur participation au complot de madame du Maine?
Des cent quarante-huit gentilshommes ou paysans contre lesquels une instruction criminelle fut dirigée, la justice ne put saisir que quatre accusés, qu'elle jeta dans les prisons de Nantes. C'étaient le sieur de Guer, marquis de Pontcalec, — M. de Montlouis, — le sire de Talhouët, — et le chevalier du Couëdic.
M. de Vastain, procureur général, prononça le discours d'ouverture de la chambre ardente. Il dit dans sa péroraison: « Vous allez, messieurs, faire la justice dans cette province; et, en même temps que vous répandrez le trouble et la terreur parmi quelques gentilshommes séditieux et rchtlles, vous assurerez le repos et la tranquillité des peuples, dont, grâce
au ciel, la fidélilé est sans atteinte et à couvert de toute suspicion. »
A ce langage, des murmures se tirent entendre. Dans la ville, le peuple cria, par allusion à la pairie du président de la chambre, lequel était Savoyard, — qu'on n'avait pu trouver un Français assez vil pour reniplir l'office infâme accepté par M. de Cliàteau-Neuf-Castaignières!
Après de longs débats, la sentence, prononcée à quatre heures du soir, n'était pas encore connue du public, lorsque, la nuit venue, la foule vil le grand-prévôt de Nantes se diriger vers le couvent des Carmes. Cet homme sombre en ramena quatre religieux.
Alors tout fut révélé. Par crainte d'un mouvement populaire, les juges avaient ordonné d'exécuter inunédialement l'arrêt rendu, ce qui se fit à la lueur des torches de résine. L'échafaud se dressa pour quatre d'entre les gentilshommes que le comte de Laval avait intéressés au triomphe problématique de madame la duchesse du Maine.
Le président de Château-Neuf reçut du Régent une récompense. De retour à Paris, il fut nommé prévôt des marchands. Le peuple nantais honora du litre de Pères de la patrie les quatre martyrs, et il chanta bien longtemps une élégie louchante sur le drame sanglant de la place du Bouffay, où avait eu lieu l'exécution.
Il semblait que le Régent se plût à user de sévérité, de rigueur, de cruauté, disons-le, contre ces malheureux Brelons. Lui, ordinLiirement si facile, si incapable de garder rancune, lui qui était si heureux de se voir justifier par la voix du peuple, après la conspiration de Cellamare, de toutes les calomnies colportées par la Cour d'Espagne, lui qui chantait avec complaisance et en riant aux éclats une chanson où il était
désigné sous le nom de Philippe le Débonnaire^ en cette circonstance il demeura insensible à toute pitié, sourd à toute prière.
L'assemblée des Etals de Bretagne avait imploré en vain sa clémence. Son pardon ne tombait absolument que sur les princes ou sur les conspirateurs parisiens. Outre les quatre gentilshommes dont le supplice navrant a été raconté, seize autres Bretons, que la justice n'atteignit pas, avaient subi une condamnation par contumace, suivie d'une exécution en effigie. C'étaient des gens honorables , parmi lesquels de Lambilly, conseiller au parlement, et l'abbé de Groesquer.
Les juges ordonnèrent que les insignes de seigneurie et d'honneur qui décoraient les maisons et les châteaux de MM. du Couëdic, de Montlouis, de Talhouët et de Pontcalec seraient abattus et effacés, que les fossés de leurs demeures seraient comblés, que les bois de haute futaie et les avenues seraient coupés à la hauteur de neuf pieds, et que tous les biens des condamnés seraient confisqués au profit du roi. Et pourquoi, puisqu'on procédait de la sorte, n'avoir pas jeté leurs cendres au vent?
Rapprochons les dates. L'arrêt qui frappa les quatre gentilshommes bretons était du 26 mars 1720. Dans le moment même où ils expiraient sur la place du Bouffay, à Nantes, M. du Maine rentrait en grâce auprès du Régent, et madame du Maine recevait, à Sceaux, les compliments de ses Bêtes, un peu moins nombreuses, mais toujours très-empressées.
Cela se comprend bien ; cent lieues, environ , séparent Sceaux de Nantes, et la tragédie qui se jouait en Bretagne ne pouvait émouvoir les Légitimés près de Paris 5 les gémissements et les sanglots qu'on poussait là-bas n'arrivaient pas jusqu'aux oreilles de la Bergère. D'ailleurs l'égoïsme des
grands s'infillrait un peu chez le peuple. Ces lugubres scènes préoccupaient à peine les Parisiens, qui, d'abord séduits par les merveilles de la rue Quincampoix, prévoyaient maintenant les malheurs qu'amènerait la banque de Law, déj<à discréditée, et qui redisaient en riant la généalogie du système: Belzébuth engendra Law, Law engendra le système, le système engendra la banque, la banque engendra le Mississipi, le Mississipi engendra la souscription, la souscription engendra le dividende, le dividende engendra Tagio, l'agio engendra l'escompte, l'escompte engendra le compte roulant, le compte roulant engendra le versement des parties , le versement des parties engendra le registre d'écritures, le registre d'écritures engendra zéro, — à qui la puissance d'engendrer fut ôlée.
On publia aussi les qualités des m7is de la cour, en
novembre 1720. — Le vin du roi est de bonne espérance.
— Le vin du Régent est diabolique. — Le vin du duc du
Maine est de bonne garde. — Le vin de la duchesse du
Maine... est clair-fin. — Le vin du comte de Toulouse... est mou. — Le vin du peuple... est le vin du pressoir.
Personne n'éleva la voix pour faire ressortir l'odieuse conduite des gouvernants, immolant les faibles, épargnant les forts. Sous la Régence et sous Louis XV, l'esprit seul arma la critique résumée en bons mots, en quolibets, en anagrammes; rarement le cœur, la juste indignation dont parle Juvénal, flétrit sérieusement les mesures infâmes. Némésis plaisantait, riait sous cape et se cachait, de peur d'être étouffée entre les murs d'une éternelle prison. Si quelqu'un parlait haut, il sortait des limites, composait des libelles, comme La Grange-Chancel, qui, sans conviction, partant sans mesure,
gagé par un prince pour attaquer un autre prince, oubliait
lyO LA REGENCE GALANTE.
que toute plume vendue déchire et tue, sans déshonorer celui qu'elle atteint.
Peu de mois aupara^ant, la chambre ardente avait été transférée de Nantes à l'arsenal de Paris, pour y juger les accusés non amnistiés et les condamnés qui voudraient purger leur contumace. Ceux-ci devaient, préalablement, se constituer prisonniers au For-Lévèque.
Autre rapprochement que nous aurions tort de ne pas faire! C'était à l'Arsenal, où M. du Maine, grand-maître de l'artillerie, posséda son logemeut, où madame du Maine disposa en partie la trame de sa conjuration, qu'allait se terminer cette sanglante procédure.
Les juges, une fois à Paris, semblèrent s'adoucir. Le 3 avril 4721, on céda aux demandes des Etals bretons; on déclara que tous les biens confisqués, en exécution de l'arrêt rendu l'année précédente, seraient donnés par le roi aux héritiers des condamnés. La chambre ne prononça que des acquittements jusqu'en 1724, année où elle se sépara.
Heureux d'en être quittes à si bon marché, M. et madame du Maine, raccommodés, vécurent étrangers aux choses de la politique active, aux brillantes rêveries du système de Law, mais non aux velléités d'opposition parlementaire qu'ils approuvaient tacitement.
Aussi lisons-nous dans le recueil des chansons de Maurepas : Janvier 1722. — Nouveaux livres. — Traité de la patience chrétienne et politique^ par le duc du Maine. Il va sans dire que c'est là une épigramme lancée contre le Légitimé, et que l'auteur de la note le suppose très-versé dans cette matière, et guéri pour toujours de ses ardeurs ambitieuses. Ces quelques mots renferment un conseil sage. La patience du mari
pouvait seule opposer un contre-poids à la précipitation de la femme.
Attendre tout des événements, vivre en paix, ne plus prêter l'oreille aux discours des gentilshommes entreprenants,. racheter para sa bonne conduite » un passé qui ji'élait paf irréprochable, voilà le but que M. du Maine devait cherchera atteindre.
Si le Régent se plongeait de plus en plus dans la débauche^ iJ importait que le Légitimé n'en touchât pas un mot; ^Jes contrôleurs généraux qui se succédaient dilapidaient à qui mieux mieux les finances du royaume, il y avait encore profi.4 pour le Légitimé à ne rien dire; enfin, si le jeune roi Louis XV promettait de marcher sur les traces du duc d'Orléans, il était de toute nécessité que le Légitimé eût l'air de ne s'en point apercevoir. Car près de lui le soupçon veillait, et toute parole de blâme échappée de ses lèvres le dénonçait infailliblement aux princes du sang, aux Légitimes, comme un conspirateur récidiviste, comme un ambitieux impénitenL ,- ^ ,
L'élève de madame de Maintenon ne manquai^ point de bon sens; il savait quelle roule il lui restait à .suivre : il marcha droit . Il avait si longtemps boudé madame du Maine, — son mauvais génie, la cause vivante de toutes ses tribulations!
Revenu dans son château de Sceaux, il \'^çtifà peu prés comme à son ordinaire, mais il se préoccupa toujours des ménagements qu'il fallait observer à l'égfird du Régent. Aussi ne voulut-il pas que le grand Malézieu, de retour de l'exiL reparût auprès de lui.
Malézieu demeura dans sa terre deChalenay; et la ducliesse du Maine, souffrant impatiemment de son absence, s'en dédommageait par des lettres quotidiennes. Petits vers et corné-
dies recommencèrent de plus belle. Les promenades de la Naine à Chalenay, du malhémalicienà Sceaux, se muUiplièrenL
A l'exemple de son mari, madame du Maine se tint sur ses gardes : elle redoutait un second voyage à Dijon. Elle avait perdu son orgueil en perdant ses espérances 5 le temps des prétentions politiques était passé pour elle, et sous les formes bucoliques de la Bergère de Sceaux ne se cacha plus une reine de France en herbe.
Plus tard, quand il fut parvenu à sa majorité, Louis XV s'efTorça de rendre aux légitimés tous les honneurs et prérogatives dont ils jouissaient sous le règne de Louis XIV.
Celte question d'État fut une des premières disculées dans le conseil de Sa Majesté. Une déclaration, datée du 26 avril 1723, porta que les légitimés prendraient place au Parlement « immédiatement au-dessous des princes légitimes, » qu'ils y auraient voix délibérative avant les ducs et pairs. Elle leur interdit de traverser le parquet, et de faire marcher devant eux plusieurs huissiers, en leur conservant le privilège de recevoir le « salut du bonnet. »
Or, le « salut du bonnet » était une simple formalité , une distinction assez puérile, comme on le va voir.
D'après cette prérogative, lorsque, dans une délibération du parlement, le premier président adresserait la parole aux princes légitimes, il ôlerait son bonnet pour dire à chacun d'eux : — « Monsieur, votre avis? » Mais lorsqu'il s'adresserait aux Légitimés, il emploierait une variante et dirait : — « Monsiettr le duc du Maine^ ou Monsieur le comte de Toulouse, votre avis? »
Variante caractéristique, n'est-ce pas? C'était donc rendre moins d'honneur aux Légitimés de les nommer avec leurs ti-,
très que de les appeler duc ou comte? En vérité, il faut avoir une âme bien sensible à la courlisanerie pour se soucier de pareilles futilités.
Aux jours de festins ou de cérémonies publiques, selon la déclaration encore, les Légitimés ne devaient pas tenir « tout à fait » le même rang que les Légitimes. De plus, le prince de Dombes et le comte d'Eu devaient jouir, pendant leur vie seulement, des prérogatives autrefois accordées à MAL de Vendôme. Après eux, ces prérogatives disparaîtraient.
Bien des honneurs restaient en partage à M. et madame du Maine; mais ils ne possédaient plus « ce droit à la couronne, » qu'estimait par- dessus tout la Bergère de Sceaux, et qui lui avait inspiré t^nt de pas et de démarches, tant de folies et de fautes; elle ne conservait plus d'illusion; elle ne serait point reine ni régente, pour deux raisons^: ses complots étaient découverts, et Louis XV était majeur.
Dans leur néant politique , les Légitimés ne laissèrent pas que de rencontrer des conseillers malavisés, des amis dangereux, qui essayèrent de ranimer les cendres éteintes. Partout il se trouvait des courtisans aveugles ou intéressés, qui insinuaient à M. du Maine de relever la tète, pour faire pièce à ces incorrigibles princes légitimes. Un parti des Légitimés, faible sans doute, mais remuant, existait encore. Plusieurs de leurs fanatiques opinaient dans les conseils de Louis XV; plusieurs blâmaient le jeune monarque de négliger les « seigneurs de Sceaux, » de livrer à l'inaction des parents pleins d'intelligence et de dévouement. Certes, on n'était pas mécontent de sa manière de gouverner, mais on eût voulu qu'il s'empressât de rechercher les services de M. du Maine, du comte de Toulouse, du prince de Dombes et du comte d'Eu.
Il parut une poésie politique en 1732. Elle était intitulée :
Lettre d'im Anglais en France. Dans ce morceau, écrit sans fiel, et qui renferme des passages presque éloquents, l'auteur s'écriait, en s'adressant à Louis XV :
Du Maine en tous lieux admiré.
Son frère partout adoré, Font leur plus grand bonheur du bonheur de la France ;
Mettez leurs talents à profit, Grand roi ! Vous trouverez dans l'un beaucoup d'esprit.
Dans l'autre beaucoup de prudence.
On ouvrait un abîme sous les pieds des Légitimés. Y tomberaient-ils? Recommenceraient-ils leur croisade contre le peu de princes légitimes qui subsistât encore? Non, ils avaient appris à leurs dépens la sagesse. L'âge avait mûri leur raison. Comme le berger de La Fontaine, ils résistèrent « aux conseils de la mer et de l'ambition, » pour terminer à Sceaux leur paisible carrière.
L'histoire peut répéter à l'égard des bâtards de Louis XIV la phrase du grand tragique Anglais : Beaucoup de bruit pour rien.
L AMOUR, LE VIN Eï LES JESUITES
Dubois dépeint par Saint-Simon. — Sa naissance. — Esquisse de son l'ùle politique.— Son caractère. — Il veut être cardinal. — Se contente d'un archevêché. — Sacre. — La première communion. — Mot du cocher de M. de Mailly. — Mot de Noce. — Chanson. — Les Cambrais. — Affaire du chapeau — LalTiteau. — Promesses.— Clément XI résiste; le cardinal Conti, le Dormeur, signe la promotion par avance. — Épigram me. — Brocards sur le cardinal Dubois. — Ses auxiliaires : l'amour, le vin et les jésuites. — Rapports avec la Fillon, la Marinaccia et Laura Piscatori. — Dubois ne se grise pas.— La passion du vin. — « Il faut boire beaucoup. » — Les jésuites soutiennent Dubois. — Actes de grande autorité.
Après les faits et gestes de John Law, après les péripéties, tantôt ridicules, tantôt dramatiques (en Bretagne), de la querelle commencée depuis longtemps entre les Légitimes et les Légitimés, viennent se placer les intrigues de Dubois, qui sont une des grandes faces de l'histoire de la Régence. Se figuret-on la Régence sans Dubois, ou Dubois sans la Régence?
Il nous faut remonter aux commencements de ce « petit homme maigre, effilé, à mine de fouine. Tous les vices, dit Saint-Simon, la perfidie, l'avarice, la débauche, l'ambition, la basse llalterie, combattaient en lui à qui demeurerait le m iître.... Il s'était accoutumé.... à uu bégaiement factice, pour se donner le temps de pénétrer les autres.... Une fumée de fausseté lui sortait par tous les pores. >>
Guillaume Dubois, né à Brives-la-Gaillarde, le 6 septembre 1656, était fils d'un apothicaire de cette ville. On l'éleva presque par charité dans un des collèges de la capitale. 11 fut bientôt précepteur chez des particuliers , obtint ensuite la protection du chevalier de Lorraine, compagnon de débauches du duc d'Orléans, père de Philippe d'Orléans. Il devint successivement précepteur et secrétaire des commandements de Philippe. Dubois s'employa à faire conclure le mariage de son élève avec une fille naturelle de Louis XIV, mademoiselle de Blois, une légitimée. Cela lui valut une abbaye. Fait conseiller d'État, dès le commencement de la Régence, il se livra aux travaux diplomatiques, lia ensemble les maisons de Hanovre et d'Orléans, eut le ministère des affaires étrangères, ligua la France avec l'Angleterre et l'Autriche contre l'Espagne (triple Alliance), reçut une pension du gouvernement anglais, et renversa le ministre espagnol Alberoni.
Voilà son rôle politique esquissé; il nous reste à dépeindre le type moral,
C'était chose profondément triste que de voir cet homme, vicieux de cœur, mais plein d'esprit, aimable de caractère, d'une volonté persévérante, s'emparer du duc d'Orléans « par tous les moyens, même les plus immondes, dit Henri Martin, précepteur le matin, entremetteur le soir. » Dubois était devenu le valet indispensable, parfois dominateur de son maître
dont il connaissait et exploitait les défauts, jouissant d'une familiarité équivoque , et d'autant plus fort qu'il était moins estimé du Régent.
Celui-ci affectait de donner à Dubois les noms de coquin, de fripon, de drôle, de b..., et d'autres encore composant le vocabulaire des roués.
Dubois acceptait ces titres d'amitié ou de mépris, comme on voudra, marchait ferme vers son but, échouait d'abord, revenait à la charge, ménageait au duc certaines surprises d'amour, le faisait rire et le désarmait. Malgré les quelques gentilshommes à principes, malgré les roués souvent furieux contre lui, malgré l'opinion publique, le fils de l'apothicaire triomphait. Le maître et le valet semblaient être solidaires.
On put desservir bien des gens auprès du duc d'Orléans, mais, en fin de compte, on n'atteignit jamais Dubois, dont les mœurs étaient universellement décriées, dont les aventures galantes avaient inspiré bien des chansons, entre autres celle qui commence ainsi :
« Monsieur l'abbé, où allez- vous ?
Vous allez vous casser le cou^ etc. »
Si l'abbé eût été encore un libertin actif, peut-être se fùt-il perdu par quelque intrigue de ruelle; mais il était, sous ce rapport, hors de service quand il s'occupa de haute politique, et il sut exploiter le libertinage des autres , au moment où ses propres excès l'obligeaient à plier bagage.
Tout ce que les pamphlétaires ont dit de Dubois ministre, relativement à ses amours, manque d'exactitude; il ne lui restait de son passé amoureux qu'une audacieuse imperti-
iieiice à l'égard des femmes. S'il assista aux soupers du Régent, ce fut comaie convive d'habitude, plus prêt à profiter des indiscrétions commises par ses compagnons de table, qu'à se livrer franchement aux joies de la débauche. Xous avons remarqué, avec Louis XIV, qu'il se grisait peu.
Aussitôt qu'il eut un pied dans l'arène gouvernementale, noire abbé , pour qui les faveurs s'étaient succédé sans interruption, rêva l'autorité du grand Richelieu. Être cardinal et premier ministre, telle fut sa devise.
Ses succès diplomatiques en Hollande et en Angleterre lui permirent de compter sur la réussite de ses projets ultérieurs. Il voulut obtenir le chapeau « pour se mettre à l'abri des événements de la France, » et, suivant les pronostics d'Alberoni, « il ne fit plus rien qui ne fût dirigé vers ce but. »
L'influence des cardinaux déplaisait à la France, aussi bien sous le Régent que sous Louis XIV ; pour faire changer d'opinion à celui-là , Dubois persuada au monarque anglais. Georges ^^ d'en écrire au duc d'Orléans, lequel lui-même en écrivit au pape à différentes reprises, assuré que le chapeau de Dubois importait à la politique anglo -française.
Clément XI refusa. Il n'était pas satisfait de la protection accordée aux jansénistes par le Régent.
Alors Dubois prit le Gascon Laffiteau, jésuite, pour agent à Rome, lui donna l'évêché de Sisteron, et lui envoya le plus d'ccus possible, afin que cet homme de saillies et d'amabilité pût se rendre favorables les neveux du pape. Ce ne furent que négociations dans toute l'Europe. Dubois, néanmoins, ne conquit pas d'un seul coup le chapeau.
Lne mitre était plus facile à obtenir. L'archevêché de Cambrai, illustré par les vertus de Fénelon, devint vacant. Georges I", roi d'Angleterre, demanda ce siège au Régent
pour Dubois, dont la requête n'avait d'abord pas été agréée. « Es-lu fou? toi archevêque! Et qui osera seulement te faire prêtre? » s'était écrié le duc d'Orléans.
Dubois, archevêque, serait presque forcément cardinal, alléguait de son côté le roi Georges. Ce siège donnait, paraît-il, la qualité de prince de l'Empire. Le temps ferait le reste. L'abbé demanda de nouveau l'archevêché en question au Régent. — « Tu m'as étonné, mais je veux t'étonner à mon tour : je te l'accorde. »
En effet, Dubois se vit donner le siège de Cambrai, à i'indignation de tout ce qu'il y avait d'honnête en France.
Au Val-de-Gràce , il eut un sacre magnifique , auquel assista la cour, dans lequel officièrent Rohan, Tressan et j\Iassillon. Une matinée avait suffi pour lui donner tous les ordres du sacerdoce, dans la chapelle de Triel, près Poissy. « Ce fut alors, rapporte un historien, que, Dubois demandant à celui qui le sacrait préalablement la prêtrise, le diaconat, le sous-diaconat, les quatre ordres mineurs et la tonsure, le célébranl, impatienté, s'écria : « Ne vous faudra-t-il pas aussi « le baptême? »
Les polissons disaient que le sacre était un secret inventé par le Régent pour faire dire à ce nouvel archevêque sa première messe!
On pense bien que Dubois n'alla jamais dans son diocèse, et que les brocards ne l'épargnèrent pas. Plus tard, selon les bruits populaires, le cocher de Dubois se querellait avec celui du cardinal de Mailly, archevêque de Reims. Chacun d'eux faisait valoir son maître Le cocher de Parchevêque de Reims dit que M. de Mailly sacrait le roi.
— Voilà grand'chose, ditle cocher de Dubois; mon maître sacre Dieu tous les jours (/. de Barbier).
Le comte de INocé dit au Régent :
— Comment, monsei ^neur, vous faites cet homme-là archevêque de Cambrai ? Vous m'avez dit que c'était un chien qui ne valait rien !
— C'est à cause de cela, répondit le duc d'Orléans; je l'ai fait archevêque afin de lui faire faire sa première communion.
Le mot réussit. Il circula une chanson, dans laquelle on remarquait ce passage :
Je suis du bois dout on fait les cuistres, Et cuistre je fus autrefois ; Mais à présent je suis du bois Dont on fait les ministres.
Entin les femmes de !a halle appelèrent certains poissons des cambrais ; l'expression demeura en usage dans la bourgeoisie, d'où elle monta dans les rangs élevés (1). Plus Dubois obtenait de dignités, moins la cour et la ville l'eslimaienl. Lui, il visait plus haut.
Bientôt, ne cessant de briguer le cardinalat, il rendit des services au pape, dans l'affaire de la bulle Unigenitus^ que l'on ordonna d'accepter (4 août 1720). Lettres sur lettres envoyées à Rome; dans les unes, Dubois s'indignait qu'on marchandât avec lui ; dans d'autres il se regardait comme heureux s'il n'y avait que lui de sacrifié pour l'Ei^Use; dans toutes il promettait de l'argent aux neveux du saint Père, à ses familiers, au pape lui-même. Le 22 juin J720, il écrivait à Laffiteau : « Je ne vous répète rien de ce que je me ferais
(Il Recueil de Soulavie.
une gloire et un plaisir de faire à l'égard de Sa Sainteté : soins, offices, gratifications, estampes, livres, bijoux, présents, toutes sortes de galanteries; chaque jour on verra quelque chose de nouveau et d'imprévu pour plaire et qui surprendra lorsque je serai en droit de le faire par reconnaissance. C'est le fonds de mon naturel. Je ne puis me résoudre à faire la moindre démarche qui puisse être soupçonnée d'intérêt; mais je n'épargne rien lorsque je puis agir et répandre par pur goût, n
De France, à leur tour, des esprits malins envoyaient à Rome des satires contre l'impétrant : il ne croyait pas à Dieu! il était marié ! il avait des enfants! etc. Toutes choses fort répandues, mais non prouvées.
Dubois en triomphait; seulement, la chute du système de Law rendit vaines ses promesses. Le 17 décembre, Laffiteau écrivait à son persévérant agent : « Pour comble de disgrâce, parut redit du 21 mai (1), et voilà le coup de massue qui fut porté à l'affaire du chapeau. Le pape, entendant dire qu'il n'y avait plus d'argent en France, désespéra d'en recevoir aucun secours. Notre disette est cause d'un mépris, d'une défection générale. Toutes les victoires de Louis XIV ne l'ont jamais rendu si respectable à Rome que ses largesses, et s'il eût été pauvre, sa disette aurait flétri tous ses lauriers. )- Pas d'argent, pas de chapeau.
Nouvelles promesses de Dubois. Le solliciteur fit plus pour activer ses affaires : il envoya à Rome Armand Gaston de Rohan, cardinal-évêque de Strasbourg, grand-aumônier, controversiste en renom, courtisan hors de ligne, considéré par les jésuites comme le chef des conslitutionnaires, et
(1) Voir plus haut, pages H 9 et suivantes.
202 LA RKGENCE GALANTE.
vaille par les roués des deux sexes, « à cause des soupers de La belle Éminence. »
Clément XI , aussi fin que ceux qui le voulaient séduire, ne se méprit pas aux molifs de la brillante ambassade. TrèssoufTrant, d'ailleurs, il dit à LaffUeau :
— « Vos cardinaux me croient déjà mort, et viennent préparer le conclave; mais, à leur arrivée, je leur prononcerai une homélie sur Marie Salomé et les autres femmes qui achetèrent des parfums, et vinrent de grand matin oindre le corps qu'elles ne trouvèrent plus. »
El le pape mourut (19 mars 1721 1, sans avoir accordé le chapeau à Dubois!
Les intrigues changèrent d'allures, devinrent princières : le cardinal de Rohan « prépara le conclave, >> au moyen de sommes considérables, de diners somptueux et de largesses telles, qu'un seul prélat résista « aux fatuités de M. de Rohan » Celui-ci, assure-t-on, allait jusqu'à entretenir par des bains de lait la fraîcheur de sa peau. Jamais les Italiens n'avaient vu un si galant cardinal.
Les mandataires de Dubois à Rome, renforcés de Tencin, s'occupèrent de faire élire un pape engagé par avance à donner le chapeau tant convoité. Monseigneur de Rohan enlra au conclave les mains pleines; en les ouvrant, il prouva à l'influent cardinal Albani que l'archevêque de Cambrai ne payait pas seulement de promesses, et lui « montra les sûretés des paroles et la présence des objets. » Ce qui opéra infiniment sur l'esprit d'Albani (1).
Conli, vieux prélat, épaisse nature, toujours assoupi (d'où son surnom le Dormeur)^ et d'une nullité d'esprit complète,
(1) Lettre de Laffiteau h. Dubois, du 16 avril 1721.
signa les conditions des agents de Dubois, et termina TatTciire si longtemps traînée en longueur, esquivée par Clément Xï.
Conti fut élu pape (8 mai 1721). Albani reçut trente mille écus promis, et Dubois entra, deux mois après, dans le sacré collège.
Le libertin cardinalisé coûtait, pour sa nouvelle dignité, huit millions à la France, sa promotion coûtait encore plus cher à Rome, dont on sut flétrir la honteuse condescendance en cette occasion. Un poëte écrivit.
Pour avilir l'éclat de la pourpre romaine, Et lui faire porter l'opprobre de la croix. Le Saint-Père n'a cru de route plus certaine Que de l'enchâsser dans du bois.
Partout les gens de bien (lisez les ennemis du Régent et de son factotum) se soulevèrent d'indignation; un déluge de brocards tomba sur l'étrange cardinal. Citons ces vers :
Or, écoutez la nouvelle Qui vient d'arriver ici, Rohan, ce commis fidèle, A Rome a bien réussi, Mandé par Dubois, son maître.
Pour acheter un chapeau.
Nous allons le voir paraître Et couvrir son grand cerveau.
Que chacun s'en réjouisse !
Admirons Sa Sainteté, Qui transforme en écrevisse Ce vilain crapaud crotté.
Après un si beau miracle, Son infaillibilité Ne saurait trouver obstacle Dans aucune faculté.
« Les mœurs de Son Eminence, Son esprit de probité , Sont aussi comius en France Que sa grande qualité.
On sait d'ailleurs les services Qu'il a rendus au Régent. Aussi, pour pareils offices, Fillon au chapeau prétend (1). »
Un plaisaiiL dit que le pape était le meilleur cuisinier qu'il
y eût; qu'il avait fait d'un m un ro%^^^, et Barbier, de
son côté, trouva que le pape était bon teinturier, « d'avoir su mettre un m en écarlate.
Parvenu à ses fins triomphant à Rome, le cardinal Dubois se rapprocha de TEspagne, traita avec elle, et resserra les liens de parenté entre les deux branches de la maison de Bourbon : la fille de Philippe V d'Espagne dut épouser Louis XV ; ses deux fils, le prince des Asluries et don Carlos, durent épouser mesdemoiselles de Montpensier et deBeaujoluis, filles du Régent (juin 1721 et janvier 1722).
Sans essayer de réhabiliter Dubois, on peut ne nas répéter toutes les infamies écrites contre sa personne. Faut-il ne voir en lui qu'un prèlre indigne, se moquant de Dieu et des hom • mes, qu'un précepteur dépravé, exploitant les vices de son
(1) Mathieu Marais, 25 juillet 1721, et Journal de Barbier , t. I, p. U3. Ne pas oublier que la Fillon était une entremetteuse, qui joua, assm^ait-on, un rôle dans la découverte de la conspiration de Cellamare«
élève, qu'un ministre pensionné, changeant de politique selon ses intérêts privés ?
Soyons historien, non pamphlétaire, et reconnaissons l'habileté de ce ministre, diplomate consommé, Frontin politique dévoué à son maître, et qui, assurément, comprit son époque de façon merveilleuse.
Les trois auxiliaires de Dubois furent l'amour, le vin et les jésuites.
Avec cette froideur suprême de l'homme blasé et réduit par les excès à la continence, l'abbé devenu ambitieux ne manqua pas de proOter des passions amoureuses des autres. Il savait à point, depuis 1716, faire servir les femmes à ses desseins : d'où l'accusation qui pesa sur lui d'avoir procuré des maîtresses au Régent. A Londres sa galanterie avait éclaté parmi les courtisans anglais; il avait engagé le Régent à lui envoyer des robes abattues avec des parements, dites Andriennes^ pour les distribuer aux nobles dames qui entouraient le roi Georges. Bientôt, en France, dès les premiers temps de la Régence, il se garda bien de réveiller le duc d'Orléans endormi dans les voluptés.
Quand le Régent, livré à la débauche, laissait à peine échapper son regard sur l'Europe, Dubois agissait à sa guise quelquefois dans l'.ntérêt du pays, souvent par calculs de puissance personnelle. Il avait çà et là de singulières ambassadrices, espions en jupons, qui le prévenaient des orgueilleuses menées des ducs ligués contre lui ou des projets d'Alberoni, ou de toutes autres intrigues formées dans les cours étrangères. Il débauchait les femmes, non pour son propre plaisir, mais par but politique, et ses complaisances sous ce rapport lui enlevèrent l'inimitié de plus d'un grand seigneur.
Duchesse ou femme de bas étage, aucune belle ne lui semblait
trop éloignée de lui, pourvu qu elle fût capable de faire réussir une entreprise.
Aujourd'hui, c'est la Fillon qui l'aide à découvrir des gens compromis dans la conspiration de Cellamare-, demain le jésuite Laffiteau, connaissant sa manière d'agir, lui écrira: « J'ai offert à Monseigneur le cardinal de Rohan de gagner, pour mille écus, une certaine Marinnccia, qu'on dit mariée secrètement au duc de Poli, et qui a sur lui et sur le pape tout l'ascendant que peut donner l'esprit d'une courtisane achevée (1). » Dubois ne dédaigne l'entremise de personne : Laura Piscatori, nourrice d'Elisabeth Farnèse, l'aide à renverser Alberoni.
Il y a cette différence entre le Régent et le cardinal, que le premier ne permet pas aux femmes, surtoutauxplus adorées, de lui parler politique, et que le second, au contraire, accorde une influence décisive au sexe féminin.
Le Régent ne donne pas d'emplois pour les sourires de ses maîtresses-, Dubois obtient tout de ses ennemis mêmes, en favorisant les femmes dans la société desquelles ils vivent.
Au reste le valet tient son maître par une autre faiblesse que celle de l'amour, — parle vin.
Autant Dubois, malgré son mauvais état de santé, était ferme devant les bouteilles, autant le Régent supportait mal le jus delà vigne; il se grisait très-promptement; et comme Dubois, qui avait son appartement au Palais-Royal, ne quittait guère ce prince, il pouvait escompter son ivresse, saisir les minutes propices, terminer à son gré avec le Régent ivre une affaire commencée péniblement avec le Régenta jeun. Ln refus péremptoire de celui-ci était bien rare; Dubois riait en recevant
(1) Lettre de Lafflteau, du 23 juin 472<, .citée par Lémontey.
une volée d'injures de son maître, et il finissait par avoir gain de cause.
Celle supicmalie du vin, sous Louis XIV et la Régence, ne saurait élre contestée. Plus d'une altesse royale bu\ait immodérément, jusqu'à perte de raison; en 1 718 la princesse de Condé, veuve du duc de Vendôme, s'enfermait dans un cabinet rempli de flacons de liqueurs; et elle mourut consumée par l'usage des boissons fortes. Ce goût descendait du grand au petit : on buvait autant dans les maisons des cliamps que dans les tavernes, et les agents du cardinal Dubois se glissaient aussi bien dans les petits soupers que devant le comptoir des cabaretiers. En marge du programme de la fête que Paris donna (5 août 1721) pour la convalescence du roi, le gouverneur de la ville écrivit et signa : « Il faut boire beaucoup (1). »
Cependant, à mesure que les années s'écoulaient, l'amour et le vin devenaient insuffisants pour le pouvoir du cardinal. Son adresse éclata en corroborant ces deux moyens de domination par l'élément reliiiieux.
Noailles avait, au commencement de la Régence, établi assez fortement la position des jansénistes; Dubois peu à peu s'appuya sur les jésuites, et nous venons de voir ce que ceuxci lui prêtèrent d'influence. L'accord fut bientôt parfait entre l'abbé libertin et les soutiens de la bulle Unigenitus^ qui reprirent leur rôle envahisseur, sans opposition de la part du Régent. Dubois n'ignorait pas que le père La Chaise, devenu vieux, avait prié Louis XIV de lui choisir un successeur, en l'exhortant à prendre pour confesseur un jésuite, et qu'il lui avait dit :
(1) Archives de la ville de Paris.
« C'est une compagnie très-étendue, composée de bien des sortes de gens et d'esprits ; il ne faut pas les mettre au désespoir... Un mauvais coup est bienlôt fait, et ce n'est pas sans exemple. »
Maréchal, premier médecin du roi, rapporte ce récit. LouisXIV se souvint de Henri IV. Il choisit pour confesseur le jésuite Le Tellier, brisé plus tard en même temps que le testament de son royal pénitent.
Claude Fleuri, auteur de V Histoire ecclésiastique^ n'était ni janséniste, ni moliniste, ni ultramontain, mais abbé pieux et savant estimable. C'est par celte raison que le Régent l'avait nommé confesseur de Louis XV. Quand Fleuri mourut, dans sa 83^ année, les idées du gouvernement ayani changé, on lui donna pour successeur Linières, de la compagnie de Jésus. Contre les jansénistes, au profit des conslilutionnaires, on s'attacha à surveiller la publication des écrits, à poursuivre l'étalage et le colportage des livres et estampes, d'autant plus que, à Paris, les gagne-deniers des ports et « autres de la populace » soutenaient les colporteurs et les étalagistes, lesquels faisaient résistance ouverte (1). On exila force docteurs hostiles à la bulle. Le revirement était complet.
Grâce aux jésuites, Dubois eut une autorité toujours grandissante, malgré le Parlement.
Il entama le conseil de régence, dont tous les membres considérables se retirèrent \ ensuite il y entra (février 1722) et le mena à sa guise. L'autocratie de Louis XIV reparut en partie; l'absolutisme échut à Dubois. Mécontent de Villeroi, gouverneur du roi, il le fit arrêter, exilera Lyon (10 août) et devint ministre principal. La compagnie de Jésus marchait toujours
(I) Préambules de l'ordonnance du 20 octobre V11\.
avec Dubois. Reçu à l'Académie française, le 3 décembre 1722, il reçut les compliments de Fontenelle. Chose incroyable, mais expliquée par celte entente continuelle du prélat et des jésuites, le 4 juin 1723, le cardinal Dubois, de scandaleuse réputation, présida une assemblée du clergé de France, et s'apprêta à relever entièrement Fautorité du Saint-Père.
Il n'eut pas le temps d'accomplir jusqu'au bout ses projets ultramonlains.