CAMP DE CONDÉ A LA PLACE VENDOME
« M. le duc (de Bourbon), généralissime; M. le maréchal d'Estrées, général; M. le duc de Guiche, commandant le corps de réserve et les troupes auxiliaires.
a MM. de Chaulnes et Mézières , lieu tenants- généraux; Belile, maréchal de camp; le marquis de Pons, maréchal des logis; Caumont, major-général; Chattes et Vilaines, aides de camp.
« Le duc d'Antin, intendant; le duc de La Force, trésorier; Lassé, grand prévôt ; le prince Léon, greffier; Fimarcon et Dampierre, archers; Lafaye, bourreau; Coëtlogon, aumônier; Tencin, à la tète des récollcts; Jean Law, médecin empirique directeur des hôpitaux; d'Argenson, chirurgien-major; le duc de Louvigny et le comte de Guiche, fraters; les directeurs de
la Banque, maraudeurs et piqueurs, les officiers des gardes, tireurs d'esiatïe.
« Vivandières et blanchisseuses.
« Madame de Verrue, à la suite du régiment de Lassé;
« Madame de Prie, du régiment de Condé -,
« Madame de Lomaria, du régiment de Lambert;
« Madame Parabère, du régiment d'Orléans;
« Madame de Sabran, du régiment de Livry;
« Madame Chaumont, à la suite du camp-volant.
<* Filles de joie , mesdames de Monasteral, de Gié , de Nesle, de Polignac, de Saint-Pierre. »
Ce placard, conservé dans les manuscrits historiques de la bibliothèque de l'Arsenal, nous donne les noms des sommités de l'agio et de la galanterie pendant le système.
Quel tableau que celui de la place Vendôme ! Le camp de Condé était tout à fait divertissant. On n'y parlait pas seulement de billets et d'actions ; les plaisirs s'y trouvaient rassemblés.
Ici, voyez étaler des bijoux magnifiques, les étoffes les plus précieuses; là, c'étaient des gens de café qui servaient des rafraîchissements exquis, de la neige du Mont-d'Or ; plus loin, sous les tentes, de ravissantes femmes de la cour jouaient au quadrille. Et des œillades, et de doux serrements de mains, et des rendez-vous donnés à voix basse! Qu'importait aux amis du plaisir le perpétuel bourdonnement de l'agio ! Il était couvert par le bruit des musiciens, par les rires des courtisanes, par les exclamations des bateleurs, — gens qui se chargeaient d'entretenir la joie, pendant le jour et la nuit, au sein de ce voluptueux bazar.
Il paraît que le chancelier ne goûta pas un tel voisinage. Malencontreux rabat joie, que ce sultan de la magistrature!
Mais voici un gentilhomme qui ne manquera pas d'exploiter le camp de Condé,
. Le prince de Carignan, en effet, est un de ces viveurs qui « tirent à toutes mains de toutes parts ; » criblé de dettes, ne reculant devant aucun métier, soit celui do directeur de l'Opéra, soit celui de directeur d'une maison de jeu, le prince de Carignan demande et oblitnl que le marché des actions ait lieu dorénavant dans le jardin de son hôtel (hôtel de Soissons, aujourd'hui halle au blé).
Les choses sont faites à l'entreprise. Autour du jardin l'on a construit cent Irente-huit loges en bois, toutes égales, propres et peintes, ayant une croisée, et une porte avec le numéro au-dessus. Chaque loge se loue cinq cents livres par mois. Le jardina deux entrées, l'une dans la rue de Grenelle, et l'autre dans la rue des Deux-Ecus. Des Suisses de la livrée du roi veillent aux portes, pour l'exécution de cette ordonnance de police et sûreté concernanl le commerce établi à l'hôtel de Soissons :
« L'assemblée des négociants ne se fera que les jours ouvrables, et ne commencera en été qu'à sept heures du malin, pour finir à sept heures du soir, et en hiver à huit heures du malin pour finir à cinq heures du soir. «
« Désirant prévenir les abus qui pourraient se commettre au préjudice des négociants, très-expresses défenses sont faites à tous artisans, ouvriers, colporteurs, gens de livrée, ou sans aveu, d'entrer dans ladite place, sous peine de prison... »
Le jardin de l'hôtel de Soissons, désigné sous le nom de « la Bourse, » ressemblait assez à une ville indienne ; une
foule élégante trafiquait sous l'ombrage des arbres, circulait par des rues pavées, réglait ses mouvements au son de la trompette. Sous le rapport du luxe, cela différait bien de la rue Quincampoix, où les joueurs étaient forcés de s'encanailler ; mais, par contre, les ruines y primaient les fortunes : c'était, disait-on, le Mississlpi renversé.
En somme, la bonne affaire fut surtout pour le prince de Carignan, à qui les entrepreneurs donnaient cent cinquante mille livres.
Peu à peu le discrédit du système augmentait. Les ennemis de Law se comptèrent, ses amis le trahirent après qu'il les eut enrichis. Des billets tels que le suivant couraient de maison en maison :
« Monsieur et madame, on vous donne avis qu'on doit faire une Saint- B arthélemi samedi ou dimanche, si les affcures ne changent point de face. Ne sortez, ni vous ni vos domestiques. Dieu vous préserve du feu. Faites avertir vos amis. Ce 25 mai 1720. »
Le parlement, toujours tenté de se donner de l'importance, et soupçonnant avec ra'son Dubois de vouloir s'élever en s'accommodant avec les jésuites, saisit le prétexte offert par les vacillations du système. Des troubles populaires devaient peut-être surgir de la crise financière : il se mit de la partie, et ne discuta pas même les édits qui pouvaient opérer sans secousses la liquidation de la Banque, où chacun allait pour avoir de l'argent, où, le 5 juin 1720, les épées furent tirées, où les soldats mirent deux fois la baïonnette au bout du fusil.
Le 11, la mère du Régent écrivait : « Personne en France
n'a plus le sou maintenant ; mais je dirai, sauf respect, en bon allemand palatin, qu'ils ont tous des torche-culs de papier. » Le 21, un arrêt permettait à tout le monde « d'avoir tant d'argent chez soi qu'on voudra. Cette permission vient quand personne n'en a plus (1). »
Comme on s'attaquait au Régent, comme on le blâmait persoimellement de protéger « l'aventurier, » le duc d'Orléans exila le parlement à Pontoise (21 juillet), parce que les magistrats voulaient s'assembler, disait-on, pour déclarer le roi majeur. Là-dessus des chansons :
Le Parlement est à Pontoise, Sur roise, Par l'ordre du Régent, Il leur a pris tout leur argent, Et puis après lui cherche noise Le Parlement, etc.
Tant que putes et maq
Régleront la nation françoise, Les gens de lois, bridés comme des veaux, La fourche au c. regagneront Pontoise.
Le Parlement fait pénitence, Je pense.
Pour quelque grand péché.
Du testament qu'il a cassé, C'est le feu roi qui prend vengeance.
Le Parlement, etc.
Curieuse époque ! Les mousquetaires s'emparèrent du Palais. Ils buvaient et jouaient dans la Grand'Chambre, se cou-
(4) Journal de Barbier, juin 1720, t. I, p. 38.
chaient tout le long des bancs d'en haut , s'amusaient à juger et à plaider, et, tenant leurs séances sur des fleurs de lis, condamnaient un chat à mort.
De leur côté, les magistrats, ainsi parodiés à Paris, ne paraissaient guère sérieux à Pontoise, où ils portaient les habitudes parisiennes, et vivaient sans cesse au milieu des plaisirs et des fêtes. Leur mécontentement devait céder bientôt, et leur exil était, pour Dubois, un moyen de plaire aux amis de la bulle UnigenîUis, plus encore qu'un châtiment pour l'opposition du Parlement à Law.
Dubois était enrichi : à quoi bon soutenir le système , quand le public s'en dégoûtait? Mieux valait tirer le Régent d'un mauvais pas, et peu à peu lui faire abandonner la cause de Law, qui devenait impopulaire.
Rien ne réussissait plus au contrôleur-général. A tout instant, des émotions étaient causées par les gens qui allaient chercherde l'argent à la Banque, laquelle avait suspendu ses paiements pour les billets au-dessus de dix francs.
La bourgeoisie regarda cette mesure comme une banqueroule du système: une certaine portion des artisans, — hommes des halles et des ports, — exploita la nouvelle situation, en achetant à vil prix des billets aux bourgeois qui ne « voulaient pas se faire écraser. » C'était un agiotage encore. Ces hommes, aussi méchants que robustes, s'en allaient passer la nuit aux portes de la Banque. Dès que s'ouvrait la caisse, il fallait les voir se ruer dans les bureaux, avec cris et menaces.
In mercredi (17 juillet 1720), quinze mille âmes environ se bousculaient déjà dans la rue Vivienne, à trois heures du matin. Cinq heures n'étaient pas encore sonnées, qu'il y avait seize personnes d'étouffées.
1 i2 LA RÉGENCE GALANTE.
Cela fit retirer la foule. A six heures, trois cadavres furent portés au Palais-Royal; des furieux en nombre les escortaient et criaient :
— S'il y a des gens las de vivre, qu'ils nous suivent.
D'abord, on ferma les portes du Palais-Royal, et l'on répondit aux émeuliers demandant le Régent, que ce prince était à Bagnolet, maison de campagne de la duchesse d'Orléans.
La foule murmura plus fort, après ce mensonge : elle parla de mettre le feu aux quatre coins du palais, « et qu'on le trouverait bientôt. » Il y eut un tapage inimaginable. Le Régent fit ouvrir les portes. Le ministre de la guerre Le Blanc, et le duc de Tresmes, gouverneur de Paris, haranguèrent, jetèrent à ces furieux de l'argent, même de l'or. Et le calme eût reparu, les trois cadavres eussent été transportés sans encombre à l'église de Saint-Roch, si le cocher de Law, qui se trouvait sur le siège du carrosse dans la grande cour du Palais-Royal, n'eût tout brouillé par son imprudence.
Il commença de dire qu'il faudrait faire pendre quelquesuns de ces Parisiens.
Pour le coup, le mouvement devint populaire; rien ne fut tenté dans le palai?, mais le cocher fut forcé de sortir avec son carrosse à vide. Une femme, tenant la bride de ses chevaux, lui cria :
« — B...! s'il y avait quatre femmes comme moi, lu serais déchiré dans le moment.
Elle avait perdu son mari. Le cocher descendit et lui dit :
« — Vous êtes des canailles. »
Oh! alors la foule suivit le cocher, l'assaillit de coups de pierre, brisa le carrosse, et maltraita si fort l'audacieux qu'elle le laissa domi-mort.
Aucun trouble dans l'inlérieur du Palais-Royal. On empêcha Law de sortir des appartements pendant dix jours. « Law se meurt de peur, écrivait le 26 juin la princesse Palatine-, mon fils ne peut s'empêcher de rire de l'extrême frayeur de cet homme. »
De Mesme, premier président du Parlement, et témoin de l'aventure arrivée au cocher, annonça le fait à ses collègues le plus gaîment du monde. Il affecta de prendre un air tragique, pour débiter cet impromptu :
« Messieurs, messieurs, grande nouvelle ! Le carrosse de Law est réduit en cannelle. »
A ces mots, les magistrats se levèrent, manifestèrent leur joie, et, non moins gaîment demandèrent :
— Law est-il déchiré en morceaux?
L'émeute du 17 juillet ne changea rien h l'agiotage des hommes des halles et des porls. « Aujourd'hui, jeudi 18, consigne Barbier dans son journal, j'ai passé à deux heures après minuit dans la rue Vivienne; il y avait déjà une douzaine de personnes assises par terre à la porte du jardin. Il faisait beau clair de lune. « Mais, par ordonnance du roi, on n'ouvrit pas la Banque. Le lendemain, il y avait des troupes autour de Paris. L'exil du Parlement à Pontoise fut décidé.
Pendant la scène du Palais-Royal, peu de gentilshommes entouraient le Régent. La plupart des 7'oués n'étaient pas encore revenus d'une orgie organisée au faubourg Saint-Antoine. Ils avaient passé la nuit à boire et à jouer.
Pour relever la confiance, il eût fallu de l'énergie au lieu de légèreté. Indécis, sollicité tour à tour par les partisans des
13 î LA RÉGENCE (VALANTE.
anciennes routines financières el par les derniers soutiens de Law, le Régent s'aperçut qu'il était l'objet de vives attaques. En effet, la masse des Parisiens commençait à être animée contre le duc d'Orléans, à ce point qu'on avait jeté, disait-on, dans les carrosses, des billets burinés où on lisait : « Sauvez le roi, tuez le tyran^ et ne vous embarrassez pas du trouble. » Beaucoup de chansonniers le comparaient à un Néron, dont Law était le Narcisse.
En vrai disciple d'Epicure, le Régent, gêné dans ses plaisirs par les criailleries populaires, unit par abandonner le beau John Law à son malheureux sort.
Quelles n'étaient pas les angoisses de celui-ci! Non seulement on poursuivait sa personne, on brisait les vitres de son hôtel, mais des gens s'attaquaient même à sa fille adorée. Le 'l*r septembre 1720, mademoiselle Law alla se promener à la brillante 'foire de Bezons, près Paris, dans un carrosse à sept glaces. Tous les laquais et la populace s'écrièrent :
« — C'est la livrée de ce bougre de gueux, qui ne paye pas les billets de dix livres. »
Ils accablèrent aussitôt le carrosse de terre et de pierres. Le cocher s'enfuit: mademoiselle Law fut blessée.
Le système se débattit encore quelques mois-, le 29 octobre, on ferma l'hôtel de Soissons, pour empêcher le commerce des actions. Soixante agents de change avaient été nommés. N'attendant plus rien de Law, le Régent rappela le Parlement.
En vain Law procéda à la recherche des enrichis, pour les taxer : il ne rendait pas au bon bourgeois le bien perdu. Oui, ce fut le beau John Law en personne, le dispensateur des fortunes, qui organisa une manière de chambre de justice,
une direction inquisitoriale présidée par un simple maître des requêtes.
On entra chez quelques mississlpiens, sous prétexte de « scandaleuse prospérité; » leurs bijoux, leur vaisselle, leurs trésors furent saisis ; leurs maisons furent mises sous le scellé. Il fallait les punir d'avoir gagné ! Mais, comme beaucoup de gains étaient devenus à rien, bien des spéculateurs, obligés de payer la taxe pour l'augmentation fictive de leur fortune, se trouvèrent moins riches qu'avant la venue de Law.
La « guerre aux traitants » avait pourtant paru autrefois aussi stérile qu'odieuse. En renouvelant , sur une petite échelle, des mesures violentes, le pouvoir fiscal achevait de dépopulariser le système.
D'ailleurs Crozat, les Paris et Samuel Bernard étaient liés pour perdre leur antagoniste ; ils promettaient de l'argent pour fournir carrière à de nouveau*x expédients.
La succession de Law était ouverte par avance. Il s'éloigna de Paris le 14 décembre 1720, alla j)resqu'aussitôt à Bruxelles où il déclara qu'il avait enrichi la noblesse française, et se retira enfin à Venise, pour y mourir.
Le 10 décembre Le Pelletier de la Houssaie avait eu le poste de contrôleur-général.
Law avait succombé sous la politique cauteleuse de Dubois, l'ami du cabinet de Londres, à qui le premier ministre anglais écrivit une lettre de félicitalion (15 janvier 1721) pour le louer (« du coup de maître par lequel il a\ait fini l'année qui venait de s'écouler, en se défaisant d'une concurrence également dangereuse à lui et à l'Angleterre. »
Toutefois, la Compagnie des Indes survécut à la Banque, parce que bien des intéressés, le duc de Bourbon principalement, avaient une haute infiuence.
On publia cette chanson sur la déconfiture de Law
Aussitôt que Law arriva
Dans notre bonne ville.
Monsieur le Régent publia
Que Law serait utile Pour rétablir la nation, La faridondaine, la faridondon ; Mais il nous a tour à tour enrichii,
Biribi, A la façon de Barbari,
Mon ami.
Ce parpaillot, pour attirer Tout l'argent de la France,
Songea d'abord à s'assurer De notre confiance ;
Il fit son abjuration,
La faridondaine, la faridondon ;
Mais le fourbe s'est converti, Biribi, etc.
Si tu veux de ton Parlement
Changer l'humeur hautaine.
De Pontoise, sne Régent, Fais-le passer à Fresne; C'est un lieu de correction, La faridondaine, la faridondon , Où Daguesseau s'est converti, Biribi, etc.
Law, le fils aîné de Satan, Nous met tous à l'aumône,
11 nous a pris tout notre argent.
Il n'en rend à personne;
Mais le Régent humain et bon, La faridondaine, la faridondon.
Nous rendra ce qu'on nous a pris, Biribi, etc.
On chanta aussi :
Lundi j 'achetai des actions.
Mardi je gagnai des millions, Mercredi j'arrangeai mon ménage, Jeudi je pris un équipage, Vendredi je fus au bal, Et samedi à l'hôpital.
Enfin, sur l'air nou\eau « Un cordelier d'une riche encolure, rt le Départ de Law fut expliqué aux Parisiens, ses dupes. Quelques couplels suffisent pour en donner Tidée*:
Assez longtemps pour mon profit eu France
J'ai fait résidence,
Sachant prévenir
Un cruel avenir ; Les héritiers de la vertu gauloise,
Rappelés de Pontoise,
Pourraient bien ici
Me causer du souci.
Si les robins mettaient sur moi la patte,
J'en aurais la gratte ;
Je plaindrais mon sort,
Malgré tout mon support, A l'ombre mis pour ma belle entreprise,
Oui, de Pierre-Encise,
J'aurais pour maison
L'ennuyeuse prison.
i3B LA REGENCE GALANTE.
Mon directeur n'ordonnant pas de rendre Ce que j'ai pu prendre^ Dérivons d'ici, C'est mon plus court parti.
Mon intérêt, ma sûreté s'y trouve.
Le Régent m'approuve.
J'ai même aujourd'hui
Condé pour appui.
Content de voir que j'ai rempli ses cotîres,
Il me fait les offres
De prendre son train
Pour avancer chemin.
La chose ainsi, je monte eu sa calèche,
Çà, faisons dépêche !
Adieu vos écus,
Messieurs, n'y pensez plus!
Le sort m'étant favorable et propice ,
Je les porte en Suisse.
Qui les reverra
Plus fin que moi sera !
Vous que l'on vit aux actions avides.
Les croyant solides.
Toujours en papier
Vouloir réaliser, Servez-vous donc de vos billets de banque
Si l'argent vous manque.
Cherchez le payeur
Pour avoir leur valeur.
Ces couplets nous dépeignent l'opinion publique. Selon le plus grand nombre, le beau John Law emportait d'immenses richesses, des chariots d'or, et cela de concert avec le Régent.
En réalité, il s'en allait pauvre, s'il laissait. Paris en proie à la misère.
Pardonnons ces clameurs erronées aux victimes de la Banque. Barbier se fait l'écho des plaintes de la bourgeoisie, se ré\ cillant sans un sou après les songes dorés de Vannée 1720. Il écrit en janvier 1721 : « J'avais pour soixante mille livres d'etîets en papier.... tout cela est tombé à rien, de manière que je n'ai pas aujourd'hui de quoi donner les élrennes aux domestiques, et cela sans avoir joué ni perdu ! »
Telles avaient été les splendeurs et les misères des mississipiens. Pour comble, sous le règne de Dubois définissant la monarchie française « un gouvernement qui fait banqueroute quand il veut, » au système allait succéder une banqueroute générale, la seconde depuis six ans !
Les « Oiseaux de Sceaux » et les « Pigeons privés. » — Descriptiun dëlaillëe du domaine de Sceaux ; petit château, bois, putager, pièce d'eau. — Le grand château; chapelle, appartements, rez-de-chaussée, pieniier étage, second étage. — Jai'dins, parterres, réservoirs, statues, bassins, jets d'eau, cascades, etc. — Galerie d'eau. — L'Hercule de Puget. — Grottes. — Luxe des fêtes. — Bourg de Sceaux. — Paradis terrestre. — Les Bétes et la Beryère. — Personnel de la cour de Sceaux. — Les galants abbés. — Le cardinal de Polignac. — La Grange-Cliancel.
La question d'argent n'était pas l'unique tourment du duc d'Orléans. Si, d'un côté, Law lui procurait des millions pour ses orgies quotidiennes, de l'autre la cabale des Légitimés, en tête de laquelle marchait madame du Maine, cherchait à s'emparer du pouvoir. Agiotage et intrigues de cour allaient presque simultanément leur train.
Que le lecteur veuille bien visiter avec nous la résidence de Sceaux, telle qu'elle était sous M. et madame du Maine. Il importe de connaître le lieu où se déployaient les magnifi-
cences de la galanterie platonique, où l'on voyait arriver tour à tour (( ces oiseaux de Sceaux, » comme on les appelait, dont plusieurs, selon Saint-Simon, faisaient aussi partie des « pigeons privés » du Régent, car les meilleurs courtisans sont ceux qui ont à la fois un pied ici et l'autre là.
Le domaine de Sceaux avait un grand et un petit château.
Une belle place, garnie de bornes et ornée d'une fontaine qui fournissait de l'eau à tous les habitants, conduisait de l'église au petit château, où le prince de Dombes et le comte d'Eu, fils du Légitimé, ont été élevés. On y parcourait un superbe jardin, renfermé à hauteur d'appui, et deux fontaines rocaillées en cascades donnant le mouvement tantôt à un soleil, tantôt à un Neptune, tantôt à une chasse au cerf, etc.
Dans une des cascades il y avait une grosse léte d'homme en furie, dont la bouche faisait tomber de l'eau dans un vase gigantesqu'e taillé en coquille.
Un bois charmant, de peu d'étendue, appelé la Salle des tilleuls, prétait aux promeneurs ses discrets ombrages. Les principaux ornements des allées étaient des statues. Deux, en marbre, représentaient des Lutteurs; une autre, de bronze, représentait Diane. Christine de Suède avait fait don de cette dernière à Servien.
N'oublions pas le bois de Pomone, parallèle à la salle des tilleuls. De chaque côté, un joli bosquet augmentait le mystère de cet endroit délicieux.
Le potager lui-même possédait sa petite merveille, le Pavillon de l'Aurore, ainsi nommé parce qu'il était situé à l'orient. Lebrun peignit dans ce pavillon l'Aurore abandonnant Céphale. Elle est sur son char attelé de deux coursiers pleins de feu. C'est l'Amour qui tient les renés et qui la conduit. D'autres figures, œuvres du même peintre, ornaient celte gracieuse
conslruclion. On distinguait notamment, à droite et à gauche, Castor et Pollux.
Le pavillon, fort élevé et de forme octogone, avait douze ouvertures, y compris celle qui sert d'entrée. Deux escaliers opposés y conduisaient. Deux enfoncements à l'intérieur, ressemblant à des cabinets, offraient aux regards de belles peintures dues au pinceau de Lobel, artiste d'ailleurs peu renommé. Dans un des enfoncements, il y avait une composition de Zéphire et Flore; Verfumne et Pomone figuraient dans l'autre. C'étaient, on le voit, les quatre Saisons en allégorie.
La pièce d'eau nommée le Caprice méritait d'attirer les regards. Au haut de ce travail gracieux étaient les ordinaires compagnes du Caprice, c'est-à-dire la Bizarrerie, ]siZe'gèreté et V Inconstance.
Composé de sept pavillons, le grand château avait sur le fronton de sa façade une Minerve sculptée par Girardon, que Boileau appelait le Phidias de son époque.
Un pavillon de l'aile droite renfermait la chapelle, dont l'autel était décoré de deux belles statues en marbre blanc, sculptées par Tuby, et représentant le Baptême de Jésus- Christ par saint Jean. Personne ne voyait le dôme sans l'admirer, car il s'y trouvait un chef-d'œuvre de Lebrun, une peinture à fresque. Un ange montrait Jésus-Christ, que saint Jean baptisait, à Adam et Eve et à plusieurs patriarches en bas reliefs, grands comme nature, mais à mi-corps, faits sur les dessins du peintre de Louis XIV.
De la chapelle on entrait dans les apparlements.
Le premier, où l'on admirait le « Cabinet de la Chine, » rempli de morceaux rares d'antiquité, regorgeant de pierres précieuses, de magots et de figures de la CliinCj appartenait à madame la princesse de Conti.
Venait ensuite la grande salie de marbre, ou plutôt la salle de billard, et puis l'appartement de madame la duchesse du Maine.
Un historien assure qu'on y voyait des glaces « surprenantes, » et plusieurs pièces de porcelaine très remarquables.
Le troisième appartement brillait par le mobilier, notamment par un magnitique lit à l'anglaise, garni en laque, et par son petit Cabinet doré, où l'on trouvait beaucoup de bijoux en or et dorés. 11 conduisait à la Salle de compagnie, que décoraient les portraits du duc et de la duchesse du Maine, et du comte de Toulouse.
L'appartement qu'habita plus tard le duc de Penthiôvre, dès son entrée au château, avait une chambre fort ancienne, dite la Chambre des bains, et le cabinet d'aventurines, où étaient représentées plusieurs personnes déguisées en singes, celles qui formaient la cour ordinaire de la duchesse du Maine.
Quelques autres salles complétaient le rez-de-chaussée.
Au premier étage, en montant par le grand escalier, se prolongeait une galerie ornée de tètes et de bustes.
La Salle de comédie, très-fréquentée, comme nous le verrons bientôt, était placée au miheu de celte galerie.
Au second étage, le pelil appartement nommé la Chartreuse paraissait ravissant. Meubles, tableaux rares et originaux, curiosités de toute sorte, rien n'y manquait. On y découvrait de plus de huit ou dix lieues autour du château.
On l'appela « le beau grenier de Sceaux, » retraite favori le de madame du Maine, qui s'y faisait monter par une trappe, et dont le siège s'enlevait au moyen d'un contre-poids.
Tels étaient le grand et le petit château de ce domaine.
Les jardins étalaient encore plus de magnificences. Que le lecteur s'y promène avec nous, et il se fera aisément une idée exacte de leur aspect.
Un buste de Louis XIV, décoré des attributs de la royauté, décorait la façade du grand château, du côté des parterres. Aux quatre coins de ces parterres, des statues de marbre blanc représentaient les quatre Saisons. Trois bassins à jet d'eau étaient séparés les uns des autres par une allée, au bout de laquelle on apercevait une statue de bronze, le Gladiateur, justement estimée comme composition et comme travail.
Si nous allons à gauche du château, nous rencontrons un beau parterre, avec des réservoirs, des statues, une fontaine de marbre, un bassin à jet, un superbe berceau couvert de jasmin et de chèvrefeuille, de figures, de bustes, etc.; nous passons par deux belles allées dont les arbres s'épanouissent comme des éventails, et sont attachés à des pieux avec des fils d'archal, pour les mettre à l'abri des coups de vent. Nous distinguons, parmi les statues, un philosophe de chaque côté, un Faune jouant des cymbales, un portail en treillage, des tritons, Amphitrite, etc.
Si nous côtoyons le parterre qui longe le château, nous marchons, à gauche, sous un berceau qui conduit à une galerie renfermant des tableaux de Raphaël et de Vander Meulen. A droite, nous entrons dans la Salle des marronniers, où miroite un grand bassin à plusieurs jets.
Là, un logement miniature s'offre à nos regards : il se compose de plusieurs chambres et d'une riche bibhothèque, avec un balcon et un joli jardin. Ce n'est pas tout. Voici encore un vaste bassin et une grande demi-lune; voici un Hercule debout, appuyé sur sa massue. De chaque côle une i\Iu3e, nous sourit,
Poursuivons notre visite. Celte première allée est celle du Labyrinthe, où les étrangers n'entrent point, et chaque côté de ce quinconce forme un berceau. Plus loin, regardez : on va des prés dans les taillis. Puis, le long des murs en parapet, s'étendent deux allées de verdure, qui correspondent, l'une avec le bassin du plus grand jet d'eau, au bas des cascades, et l'autre avec le canal.
Apercevez-vous celte immense statue appelée le Sénateur romain ? Voyez-vous le parc aux huîtres ?
Avant d'entrer dans le château, ne dédaignons pas cette longue allée garnie de jeunes arbres en éventail, et où l'on a placé, de dislance en distance, des sièges en forme de fauteuils entourés de verdure. Au milieu, à gauche, sur un piédestal, apparaît un enfant qui joue de la flûte, et qu'on nomme le Petit fiûleur antique; à droite est un bassin d'un carré long, rempli d'eau.
Partout, en cet endroit, des arbres à fleurs, des lilas, des muguets, des pelotes de neige.
Revenus au château, nous entrons dans une spacieuse galerie qui règne le long de deux cours, que nous traversons pour arpenter une large demi-lune séparée par des fossés secs, et embellie par deux petits jardins. Une avenue tout à fait grandiose, à trois rangées d'arbres, va jusqu'au chemin d'Orléans. En rentrant, examinez, dans l'avant-cour, deux pavillons. Sur les terrasses qui les couronnent, une pièce de canon de huit, montée sur des roues, semble menacer les visiteurs.
Oh ! tout cela se donne bien les airs de résidence royale ! Il y faudrait des gardes fleurdelisés, selon les vœux de madame du Maine.
L'avant-cour sert à recevoir les carrosses des bourgeois ,
tandis que les voitures publiques restent dans la demi -lune. La seconde cour se remplit des carrosses des princes et des seigneurs. Où ne va-t-on pas chercher les distinctions ? Les voitures des bourgeois ne sont pas dignes de coudoyer celles des princes I
A l'élégance des appartements du grand et du petit château, à La beauté des jardins qui les entourent, il faut joindre le jeu des eaux.
Ici, dans deux bassins, dix jets s'élèvent majestueusement , là, dans la longue allée du labyrinthe, est placée une grande coquille avec un enfant tenant un dauphin; plus loin, au bout de la Salle des marronniers, on entre dans un bosquet qui renferme trois fontaines, une palte-d'oie de quatre allées, et deux figures en gaine adossées à la palissade du milieu, qui conduit à la galerie d'eau.
Le petit bois, situé tout près de là, possède pour principal ornement une grotte en coquillage, nommée la Fontaine du Rocher^ dont l'eau forme trois nappes qui sont reçues dans un bassin.
Bientôt, les portes de la Galerie d'eau s'ouvrent : on voit Teffet général.
Aux quatre coins de cette galerie, d'énormes coquilles reçoivent l'eau qui tombe dans des rigoles -, et, juste au centre, il existe une salle carrée, aux encoignures de laquelle se contournent quatre champignons.
La Fontaine d'Fole et de Scylla^ que l'allée du milieu sépare en deux parties, est située dans un bosquet orné d'un bassin à pans. Des têtes de chiens et des Vents occupent les angles de ces deux bassins, et fournissent des lames d'eau. A l'extrémité de ce bosquet, on s'extasie devant une statue en marbre blanc, devant V Hercule de Puget. Le héros-dieu,
demi-couché et appuyé sur son bouclier, garde entre ses jambes sa massue, sur laquelle il se délasse, et tient dans sa main gauche trois espèces de pommes, fiiites d'un mastic apprêté. Ces trois pommes lui ont servi à vaincre Cerbère.
A peu de distance, en face et aux côtés d'un berceau de .treillage, construit en forme de dôme, soutenu par des barreaux de fer et garni de chèvrefeuille, Gérés, Bacchus, Mercure, Socrate et une figure antique personnifient les plaisirs que l'on goûte h la cour de Sceaux.
De là, par une allée très -rapide, le promeneur se rend dans une grande cascade, il en voit jouer les eaux, et passe ensuite sur une terrasse de sable, qui poudroie au-dessus des cascades, et au-dessous d'une large nappe limpide qui se replie. ^
En descendant la partie droite des cascades, on aperçoit leur effet et aussi celui du grand jet, placé au milieu d'une pièce d'eau de six arpents, s'élevant à 80 pieds de hauteur. Trois allées d'eau charment le regard. Partout des statues remarquables. Castor et Pollux, Apollon et Daphné^ Aricie et Fœtus, la Paix des Grecs, l'enlèvement de Proserpine par Pluton, l'enlèvement d'une Sabine, méritent de fixer l'attention.
Lorsqu'on arrive au haut des cascades, on embrasse d'un coup d'œil toutes les eaux.
Au coin de chaque escalier, des enfants jouent avec des dauphins qui jettent de l'eau par la gueule ; du fond de la nappe d'eau s'élève un superbe vase de fonte qui répand un bouillon d'eau figurant un gros bouquet de pavots, et, à chaque côté de ce vase, quatre jets d'eau, par leur effet, représentent huit cierges. L'eau traverse ensuite une allée, pour fournir les neuf jets de la rigole au-dessus des chandeliers. A chaque chute d'eau il y a un bouillon et deux rangs de
chandeliers de chaque côté, jusqu'au dernier bassin, où l'on voit une double nappe, avec six jets plus élevés.
Sur la terrasse ou plate-forme, arrêtons-nous devant deux fleuves dans des grottes garnies de coquillages. A droite il y a un cheval marin et un enfant qui retient un monstre -, à gauche, un monstre de chaque côté et un enfant qui soutient une coquille pour recevoir l'onde. Au-dessus des fleuves, un gros vase doré, de la forme d'un artichaut, semble être confié à la garde d'un lion et d'une lionne qui jettent de l'eau par la gueule.
Tous les vases, les animaux, les dauphins, les fleuves, etc., qui figurent au sommet des cascades, sont de plomb, de bronze ou de fonte, ainsi que quelques figures ; toutes les statues, tous les bustes, les scabellons, etc., tant des parterres que du parc, étincellent de marbre blanc.
Les jardins de Sceaux sont un diminutif de ceux qu'on admire à Versailles. Après Versailles, c'a été là que le luxe a déployé ses merveilles. Il s'y est donné quelques fêles où, en bougies seulement, on dépensa plus de dix mille écus (i).
Bosquets enchantés, petits bois ornés de bassins et de figures, beaux percés, jours bien ménagés, routes cultivées et coupées avec soin, parterres émaillés de fleurs et artistement composés d'après les dessins de Le Nôtre, voilà ce qui les recommande à la foule des promeneurs.
Quant au bourg de Sceaux proprement dit, il n'avait guère plus de six cents habitants, qui se considéraient presque comme les sujets de M. et madame du Maine 5 il en a aujourd'hui près de deux mille, mais la résidence, qui appartient au duc de Trévise, n'a conservé que la valeur d'une
{i ) De la Hode, Histoire dt Louis Xir.
vaste propriété, dont le château, nouvellement reconstruit, ne peut se comparer avec l'ancien, démoli pendant la Révolution.
Si l'on regardait Sceaux comme un Eden, dans le temps où M. et madame du Maine y résidaient, ce n'était pas sans raison.
Non- seulement la beauté des jardins et des appartements, les sites enchanteurs qui environnaient le château, et la félicité dont le duc et la duchesse pouvaient y jouir, rendaient la comparaison assez vraie ; mais ce qui la complétait encore essentiellement, c'était la ressemblance des maîtres du paradis fabriqué par Le Nôtre et Lebrun avec le premier couple qui peupla la terre.
JNous nous représentons volontiers M. du Maine calme, débonnaire, faible, — comme Adam ; madame du Maine vive, curieuse, persuasive, — comme Eve.
Comme Eve, madame du Maine écouta les conseils du serpent, qui, sous la figure de la Domination, se montra constamment à la petite-fille du grand Condé. Comme Adam, M. du Maine se laissa persuader, — et mangea la pomme.
Les deux époux devaient-ils être chassés de leur féerique résidence? L'histoire nous apprendra ce qu'il leur en a coûté pour avoir touché au fruit défendu.
En attendant, pénétrons dans le paradis terrestre de Sceaux, lequel, comme celui des premiers âges, se remplit de bêtes, (!e bêtes charmantes et pas du lout féroces : de poètes, d'érudils, d'académiciens. Telles étaient les créatures que madame du Maine appelait « ses Bêtes, » et qui lui rendaient le surnom de « Bergère de Sceaux. »
M. et madame du Maine jouèrent à la royauté dans leur château.
Cela durait depuis longtemps. A Versailles se tenait la « cour dévote, » tout imprégnée de la conversion de Louis XIV, du rigorisme outré de madame de Maintenon, des oraisons du père Le Tellier.
A Sceaux se tenait alors la « cour mondaine, » conservant des intelligences continuelles avec la cour dévote , mais cachant ses projets politiques sous les formes du plaisir.
Les Légitimés menaient donc, qu'on nous pardonne cette expression à cause de sa justesse, une existence en partie double, semi-légère, semi-sérieuse.
Autour du trône qu'occupaient, à Sceaux, M. et madame du Maine, se groupaient les beaux-esprits de la plus curieuse espèce, lesquels entretenaient parmi eux un commerce ultralittéraire, mêlant les swences exactes avec les bouts-rimés, les travaux d'histoire avec les pièces de théâtre, les madrigaux avec les billets de conspiration.
Les Bêtes de Sceaux s'amusaient autant que s'ennuyaient les hôtes de Versailles.
A Sceaux , brillèrent , — concurremment ou successivement :
-Mcolas de Malézieu, qui avait été dans sou enfance un petit prodige ; qui, choisi par Bossuet et Montausier, avait enseigné les belles-lettres à M. du Maine; membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française; homme de toutes les sociétés et de toutes les heures; maître de mathématiques, poète improvisateur, intendant des spectacles ;
Charles-Claude Sainl-Genest, autre académicien, ancien précepteur de mademoiselle de Blois, et maintenant secrétaire des commandements du Légitimé, déjà vieux, mais galant encore ;
François-Joseph de Beaupoil, marquis de Saint-Aulaire,
autre académicien, qui devint un Anacréon 'nonagénaire, poète à reparties, répondant un jour à madame du Maine, zélée cartésienne, qui lui demandait l'explication du système de Newton :
Bergère, détachons-nous De Newton, de Descartes ; Ces deux espèces de fous N'ont jamais vu le dessous
Des cartes.
Des cartes.
Des cartes.
Guillaume Amfrye, abbé de Chaulieu, ami du duc de Vendôme; ancien membre de la société du Temple, qui avait naguère eu de singulières privautés avec la duchesse de Bouillon, et était devenu amoureux de la cantatrice Marthe Le Rochois, pour laquelle il composa ce madrigal :
Sous le nom de Théone elle sut m'enflammer ; Arcabonne me plut, et j'adore Angélique, Mais quoique sa beauté, sa grâce soit unique,
Armide (1) vient de me charmer.
Sous ce nouveau déguisement Je trouve à mon Iris une grâce nouvelle. ^ Fut-il, depuis qu'on aime, un plus heureux amant? Je goûte tous les jours, dans un amour fidèle.
Tous les plaisirs du changement.
A Sceaux, Tabbé de Chaulieu courtisait en vers mademoiselle Delaunay (madame de Staal), quand son rival, l'abbé de
(i) Théone, Arcabonne, Angélique, Armide, rôles chantée par mademoiselle Le Rochois (voir les Cours galantes, par G. Desnoiresterres , \ vol. in-18, Dentu).
Vertot, la courtisait en prose, et quand la belle pensait à Du Ménil (1).
La liste des Bêtes comprenait encore :
Le président Antoine de Mesmes, toujours farci de madrigaux, auxquels la duchesse de La Ferlé répondait par des hélas! en annonçant tous les jours, les larmes aux yeux, l'empoisonnement du petit roi Louis XV;
Houdard de La Motte, académicien, poète romantique, précurseur des ennemis de la tirade versifiée, combattant l'unité théâtrale, écrivant des tragédies et des odes en prose ;
Le cardinal de Polignac, académicien, auteur de VAnti' Lucrefius, seu de Deo etnaturâ^ chef-d'œuvre de littérature, mais de cette littérature épouvantablement lourde, que cultivent parfois des hommes à la conversation spirituelle et attachante; prélat ambitieux, au caractère doux, flatteur et timide; plein de charmes dans sa personne, de galanterie artificieuse, et aussi spirituel que son frère l'était peu, car on distinguait entre le cardinal de Polignac et son frère Polignac le gentilhomme, surnommé V Imbécile; d'abord ami du Régent, puis brouillé avec ce prince par Dubois, assure d'Argenson, à cause de son opposition à l'alliance anglaise ;
Joseph La Grange-Chancel, élevé chez les jésuites, qui avait composé à neuf ans une comédie satirique, à dix-huit ans une tragédie représentée avec succès; ancien page de la princesse de Conti; protégé par le duc de La Force, et devenu ensuite l'ennemi de ce « commis de Law ; » bravo littéraire prêt à mettre sa plume toujours trempée dans le fiel au service de la « poupée du sang; »
(\) Les Philippiques de La Grange-Chancel, par M, de Lescure, page 89, in-18, Poulet-Malassis et de Broise.
Foucault de Magny , aussi intrigant que bavard; l'abbé Brigault, intrigant concentré ; M. de Boisdavy, gentillàtre sans force et sans argent; le marquis de Pompadour, « grand homme, triste et froid; » le comte de Laval, espèce de farouche seigneur, portant une mentonnière noire, ayant une cicatrice au front, et ne rêvant qu'un appel à la révolte chez les nobles de FAnjou et du Poitou; Saint-Geniez, commensal tolalement dépourvu de mérite, célèbre « par la beauté de la jambe de sa femme, » réputée la meilleure danseuse de son iemps; enfin l'abbé Veyrac, qui écrivait volontiers pour ceux qui le payaient; et un certain poète aux manières charmantes, aux comiques allures d'homme d'Etat , — le baron de ^yalef.
JN'oublions pas non plus, parmi les hôtes de madame du Maine, à des époques différentes :
Le duc de Richelieu, tout pétillant d'esprit; leduc de Brancas, « la caillette gaie, » le roué par excellence; l'abbé de Vaubrun, le duc de Vendôme, d'Alembert, Duclos, Tourreil, Fontenelle;
Arouetde Voltaire, académicien, qui habita, au château de Sceaux, la chambre où avait logé Saint-Aulaire;
Madame du Chàlelet, amie de Voltaire, qui fit plusieurs séjours à Sceaux ;
Valincourt, académicien, secrétaire général des commandements du comte de Toulouse, nommé historiographe par Louis XIV, et qui, en collaboration avec Boileau, travailla à l'histoire du grand roi, œuvre restée inachevée, détruite dans un incendie qui épargna ainsi quelques volumes nauséabonds à nos bibliothèques, — ces catacombes de l'imprimerie:
Eî tant d'autres, attelés au char de Ludovise, duchesse du
Maine, soit par ambition, soit par mécontentement, soit par goût du plaisir, soit par besoin de protection.
La cour de Sceaux fut toujours bien desservie par un personnel nombreux , par une fouie de flatteurs, dont l'encens monta à la tète des Légitimés,
En 1718, Sceaux voulut l'emporter sur le Palais-Royal.