D. — LA PRODUCTION
On a écrit d'excellents ouvrages sur l’histoire des mines de la Sarre. Celui de HassLAcHER [131] fait encore autorité. Il n’entre pas dans notre plan de les refaire, mais seulement de noter sous quelles influences la production s’est développée d’une façon en somme assez régulière jusqu’en 1914.
Jusqu'au xvirre siècle, nul ne s’est préoccupé de tenir un compte des quantités de charbon extraites puisqu'il y avait à peu près autant de propriétaires que de mines. Les besoins auxquels celles-ci avaient à satisfaire étaient alors limités; la houille était employée, concurremment avec le bois, pour le chauffage domestique et dans les ateliers de quelques artisans : maréchaux, serruriers, couteliers. De bonne heure elle a été exportée en dehors de la seigneurie d’Ottweiler et du comté de Sarrebruck. Les expéditions de charbon de Dudweiïler sont mentionnées dès 1586, dirigées en majorité vers le Palatinat. Le trafic avec la Lorraine commença plus tard, après l’ouverture des mines de la vallée de la Sarre; mais dès 1608 mention est faite d’un quai de chargement à Saint-Jean (Sarrebruck).
Production et ventes furent interrompues par la guerre de Trente Ans, dont les suites catastrophiques pour le pays se sont prolongées pendant tout le xvrre siècle. Ce n’est sans doute pas par un hasard que tous les documents intéressant les mines font défaut pour la période qui va de 1635 à 1684. Le village de Sulzbach, un des principaux
centres de l’extraction, est demeuré en ruines de 1635 à 1727. La re-
prise de l'extraction, au xvirie siècle, rendue possible par l’affermissement de la paix, a marché de pair avec la renaissance économique de la contrée. Plusieurs découvertes sont venues en même temps accroître la consommation de houille. L’emploi généralisé de la chaux comme amendement sur les sols acides du Grès bigarré a nécessité de plus grandes quantités de combustible. La’ verrerie et la céramique déjà installées ou en voie d'établissement dans la région ont, au cours du xvirie siècle, substitué le chauffage à la houille au chauffage au bois. Dans la métallurgie même on a commencé à employer la houille dans les fours à réverbères; enfin, devant la cherté croissante du bois, la houille remplaça peu à peu celui-ci dans le chauffage domestique : mouvement qui était encouragé par les économistes et les princes éclairés.
Sous ces diverses influences, on assiste à une intensification remarquable de la production : de nouvelles mines sont ouvertes; les anciennes fendues sont consolidées; des experts préposés à la direction des travaux neufs. Le premier souci du prince de Nassau-Sarrebruck,
en reprenant les mines privées en 1751, avait été de mettre fin à une exploitation destructrice qui traitait le charbon comme s’il en eut existé des réserves illimitées (1). Mettre fin à ce pillage — « Dass sie (les mineurs) nicht auf den Raub schaffen » — tel fut le mot d'ordre de la nouvelle politique.
Mais pour être concentrée, l'extraction ne fut nullement ralentie. Alors que la première évaluation d'ensemble dont nous disposions dans la principauté de Nassau, pour 1749, se monte à 2.400 foudres — 3.600 tonnes environ — (chiffre inférieur à la réalité car beaucoup de galeries échappaient encore au contrôle du souverain), l’extraction s'élève à 15.287 foudres (22.930 tonnes) en 1779 et à 33.810 foudres (50.715 tonnes) en 1790, dans les mines exploitées par l’administration princière seulement; ce chiffre doit représenter à peu près les deux tiers de l'extraction totale du bassin. La production de la Sarre à cette époque, tout en étant déjà bien inférieure à celle de la Rubr (177.000 tonnes en 1792 pour le comté de la Mark), n’était pas d’un ordre de grandeur différent.
Au lendemain de la cession des mines à la Prusse en 1816, nous retrouvons la production à 100.000 tonnes environ (?). L'augmentation avait été moins rapide que dans les vingt-cinq ans qui précédèrent la Révolution française. Cest que dé 1792 à 1797 l'extraction fut intermittente, les travaux d’art abandonnés; quand, plus tard, sous la direction d’ingénieurs des mines, l’exploitation technique eût été portée à sa perfection, des difficultés de vente, survenues après 1811, empêchèrent de pousser davantage l’extraction. Somme toute loccu- . pation française fut marquée par l'extension et la consolidation des travaux, mais l’ouverture de nouvelles mines n’eut pas le temps de produire ses effets (3).
L'augmentation demeura très lente dans les premières années qui suivirent l'annexion à la Prusse. Une amélioration ne se dessina que lorsqu'on perçut en Sarre les premiers symptômes de la révolution technique qui allait désormais lier la métallurgie au charbon. En 1821, la mine de Kônig est ouverte pour satisfaire aux besoins de la forge de Neunkirchen, et en 1825 la forge lorraine d'Hayange commence à passer des contrats réguliers avec la mine de Dudweiler pour des
fournitures de coke. Désormais, le mauvais pas est franchi. re
(1) Un rapport du 13 avril 1766 donne de l'exploitation d’une mine concédée au verrier de Friedrichsthal cette description qui est une véritable définition de la Raubwirtschaft : « Es wird mit den Kohlen in den Gruben um gegangen als ob solche nich malen (niemals) kein Ende nehmen kônnie ».
(2) Pour les mines prussiennes seulement.
(3) R. CapoT-Rey [230]. .
Pourtant les faits décisifs qui provoquèrent l'essor de lextraction ne se produisent qu'après 1848. Alors que de 1830 à 1850 la production s'était élevée de 194.934 à 517.138 tonnes, elle passe brusquement à 1.484.182 tonnes en 1855, 1.955.960 tonnes en 1860 et 2.872.999 tonnes en 1865. Il est vrai que les progrès des mines bavaroises et surtout de la mine privée de Hostenbach avaient été beaucoup plus modestes; mais dans l’ensemble du bassin la production de 1850 à 1865 avait augmenté de 312 ‘%.
Les faits qui provoquèrent ce bond unique dans l’histoire de la Sarre, mais nullement exceptionnel en Allemagne à cette époque (1) furent d'ordres divers. Les perfectionnements techniques ne jouèrent pas le rôle décisif; car les premiers puits équipés avec une machine à vapeur avaient été forés dès 1825 et l'exploitation ne fut pas pour cela brusquement modifiée; d’autre part, les premières machines à air comprimé qui accrurent énormément le rendement ne firent leur apparition qu'en 1867.
Par contre, la situation économique était très favorable à une intensification de la production. Ces années tournantes de 1850 à 1865 sont pour toute l'Allemagne des années de fermentation intense où les sociétés pullulent, où la puissance de l’industrie s’édifie, où le monde des affaires désormais prépondérant cherche l’unité politique et en trouve l'artisan.
Dans ce mouvement, la Sarre ne reste pas en arrière. Une grande forge s’installe aux portes de Sarrebruck (Burbach, 1856); une aciérie est ouverte à Styring; des usines de transformation s’établissent en différents points du bassin; enfin, le canal des Houillères, commencé en 1862, est livré à la navigation en 1866. Mais le fait essentiel fut l'apparition des chemins de fer. La ligne de Neunkirchen à Ludwigshafen, ouverte en 1850, est raccordée deux ans plus tard aux Chemins de fer français de l'Est. En 1856, c’est le tour de la ligne de Sarrebruck à Trèves et à Luxembourg, prolongée en 1870 sur Sarreguemines et Strasbourg. Enfin, en 1860 est achevée la ligne de Neunkirchen à Bingerbrück. Les chemins de fer ont agi sur l'extraction houillère, directement comme consommateurs de charbon et de coke, indirectement en donnant une nouvelle impulsion à la métallurgie qui développait ses fabrications de fer puddlé et d’acier. Mais surtout les chemins de fer ont permis aux Mines d'étendre leurs ventes jusqu’à des marchés qui leur étaient alors interdits : région parisienne, Haut- Rhin, Suisse et, à partir de 1880, Italie. À cet égard, le renversement
(1) La Rubr passe de 1.665.000 tonnes en 1850 à 9.277.000 tonnes en 1865. Cf. P. BENAERTS [252].
dans le courant des ventes que nous étudierons dans un prochain chapitre est significatif. L'ouverture du canal des Houillères qui desservait des régions depuis longtemps clientes de la Sarre eut certainement moins d'effet que celle des voies ferrées.
En 1861, consacrant ces brillants résultats, le gouvernement prussin créa à Sarrebruck une Direction royale des Mines théoriquement rattachée à l'Oberbergamt de Bonn, en fait à peu près autonome, et dont le cadre administratif subsiste encore.
Les quinze années qui vont de 1850 à 1865 furent sans doute l’époque la plus prospère des mines de la Sarre. Les bénéfices du fisc prussien atteignirent, en 1862, 2 millions de thalers (1), chiffre relativement plus élevé que celui obtenu alors pour la Ruhr. Le bassin de la Sarre était alors, sinon un bassin de premier ordre — l'écart avec la Ruhr s'était même accru au cours des années d’essor — du moins un des plus prospères.
À partir de 1865, le rythme de l'augmentation se ralentit un peu, tout en demeurant très régulier : 5.211.000 tonnes en 1880; 6.213.000 tonnes en 1890; 9.397.000 tonnes en 1900 (?). Ni la guerre de 1870, ni la crise industrielle de 1877 n’ont affecté l'extraction de façon sensible. L'indépendance relative de la production des mines à l’égard de la situation économique générale fut longtemps un trait original du Bassin sarrois. Il faut en chercher les causes d’abord dans la stabilité de la main-d'œuvre, puis dans la proportion des charbons industriels demeurée longtemps assez faible. Lorsque plus du quart de la production est destiné au chauffage domestique, comme cela était encore le cas en 1913, les mines échappent plus longtemps aux répercussions des crises industrielles. Les véritables difficultés commencèrent à partir de 1885 et amenèrent plusieurs fois, pendant la décade qui suivit, un recul de l'extraction. Sous la pression continue des charbons westphaliens, belges ou anglais, les charbons sarrois se virent refoulés à l'Est et surtout à l'Ouest. Mais le prodigieux développement de l’Empire entrainait dans son élan même les régions les moins bien partagées. L’extraction qui, de 1884 à 1894, était demeurée stationnaire entre 6 et 7 millions de tonnes, dépasse les 8 millions en 1897, les 9 millions en 1898, les 10 millions en 1903, pour atteindre en 1913 le chiffre record de 13.216.009 tonnes (5).
Ainsi, à la veille de la Guerre, la production des Mines de la Sarre
(1) Gernirz, FLeck et HARTIG [180].
(2) Mines fiscales prussiennes seulement.
(3) Ce chiffre, qui représente la production nette, se décomposait en 12.702.000 tonnes pour les mines fiscales (prussiennes et bavaroïises), 341.000 tonnes pour Frankenholz, 173.000 tonnes pour Hostenbach.
représentait 7,1%, de la production totale du Reich. Très inférieur au bassin de la Ruhr (114.487.000 tonnes) et même au bassin de Haute- Silésie (43.801.000 tonnes), il l'emportait nettement sur les autres bassins allemands. Parmi les bassins français, il aurait occupé une place de premier ordre entre le bassin du Pas-de-Calais (20.577.000 tonnes) et le bassin du Nord (6.814.000 tonnes).
On s’est souvent demandé si des considérations étrangères aux facteurs économiques n'étaient pas venues entraver depuis 1870 le développement normal de la production. Beaucoup de Français, journalistes et hommes politiques, ont soutenu que le gouvernement prussien avait systématiquement ralenti l'extraction, soit pour des raisons stratégiques — l’État-Major allemand aurait redouté d’accumuler les moyens de production à la frontière () — soit sous la pression des industriels westphaliens qui craignaient, si la Sarre augmentait ses livraisons de coke, de voir la Lorraine échapper à la dépendance de la Rubr et la métallurgie sarroise elle-même concurrencer les forges du Nord-Ouest. À l’appui de cette thèse, ces auteurs peuvent citer diverses opinions allemandes d’avant-guerre, entre autres le rapport de la Chambre de Commerce de Sarrebruck pour 1909 (?) où, sans accuser formellement le gouvernement allemand de partialité, on souligne « l’incompétence industrielle » de l'Administration des Mines de la Sarre et les effets déplorables de son monopole.
Il est délicat d'émettre une opinion sur ce point, puisque nous ne pouvons pas nous vanter de connaître les desseins secrets du gouvernement prussien; cependant on peut chercher l’explication la plus plausible. Il est parfaitement exact que la place du Bassin de la Sarre dans l’économie nationale a été, malgré des progrès soutenus, sans cesse en diminuant. L’extraction des mines fiscales, qui représentait, en 1883, 10,53 % de l’extraction totale de l'Allemagne, n’était plus que 7,46 % en 1908, et 7,1 % en 1913. La période de 1906 à 1909 fut marquée par une crise assez grave qui provoqua les doléances véhémentes de tout le monde industriel sarroïis. Ainsi, même si on ne prend pas au tragique l’abondante littérature qui émane des Chambres de Commerce, pessimistes par profession, on doit reconnaître que les progrès du Bassin de la Sarre ont été plus lents que ceux des autres bassins allemands. Reste à expliquer cette anomalie. Comme M. Baumonr l’a justement fait remarquer (), la proximité de la
(1) F. EnGeranD [2571
(2) Ce rapport, pièce essentielle pour l’histoire des mines de la Sarre, a été traduit en français et publié en partie dans la circulaire n° 4109 du Comité Central des Houillères de France (23 séptembre 1910).
(3) M. Baumonr [128], p. 92.
frontière n’a pas empêché l'Allemagne de multiplier les mines de fer en Lorraine et les mines de houille en Haute-Silésie. Quand on songe que l’état-major allemand était sûr de la victoire, que les combats devaient se livrer en territoire ennemi, et que toutes nos attaques aériennes n’ont pas endommagé un seul puits de mine, on ne s'arrête pas à la raison stratégique invoquée par F, ENGERAND.
Mieux fondé paraît être le reproche d’avoir sacrifié la Sarre à la Rubhr : car si la Sarre et la Moselle avaient été rendues navigables, les houilles sarroises auraient pu parvenir à prix réduits dans l’Allemagne moyenne et en Lorraine. Or c’est l’opposition constante de la Westphalie qui empêcha la réalisation de ce plan. Le gouvernement allemand aurait pu dédommager la Sarre en lui accordant des tarifs spéciaux pour le charbon. En refusant toute concession en matière de transports, il rendait la tâche des Mines plus difficile. Mais là s'arrêtent, à notre avis, ses responsabilités et l’on ne saurait parler, sans une exagération qui frise l’inexactitude, d’une restriction systématique de la production.
Aurait-elle voulu suivre dans leur essor prodigieux les mines rhénowestphaliennes, plus riches et d'exploitation plus aisée, que l’Administration prussienne eût été bien incapable de le faire. Mettre sans cesse en parallèle la Sarre et la Rubhr, c’est perdre le sens des mesures, oublier que la Sarre, même canalisée, ne serait qu’une médiocre artère à côté du fleuve puissant qui, de Rotterdam à Bâle, fait circuler dans l'intérieur du continent le soufile même de la mer. Peut-on comparer ce pauvre pays de la Sarre qui, à ne considérer que le sol, est la partie la plus déshéritée de la rude terre lorraine, avec les grasses campagnes westphaliennes où les hommes et l'argent ont toujours foisonné? Quelle figure fait Sarrebruck, qui au xvirre siècle n’était encore qu’une petite résidence princière, à côté de ces villes de la Ruhr, héritières de plusieurs siècles d’activité commerciale et industrielle ? A l’enfler au rang de Dusseldorf ou de Dortmund, on eut aggravé les crises qui l'ont frappée, et peut-être compromis son développement.
Où l'influence de l’administration prussienne fut beaucoup plus réelle, c’est dans sa politique de la main-d'œuvre. On a vu plus haut qu’elle préféra fixer lentement dans le bassin minier l'excédent de population des régions agricoles voisines plutôt qu’attirer par de hauts salaires des travailleurs étrangers au pays. Ce faisant, elle a certainement ralenti les progrès de l’extraction; mais cette consolidation des résultats au fur et à mesure qu ils étaient acquis n’était-elle pas préférable à des ambitions qui n'auraient pu être soutenues ? L'expérience d’après-guerre a répondu.
Lorsque l’État français prit possession des mines au début de 1920,
il y avait en France, plus que partout ailleurs dans le monde, des besoins urgents de charbon. Nos mines détruites par ennemi ou épuisées par une exploitation à outrance ne pouvaient plus couvrir que la moitié de nos besoins. Le mot d'ordre, en Sarre comme dans toute la France, fut de pousser au maximum la production. Celle-ci pendant les hostilités avait diminué de 30 % et n’avait atteint en 1919 que 8.970.000 tonnes. On conçut alors les projets les plus ambitieux : multiplier les puits, accroître le personnel, porter l’extraction à 20 millions de tonnes, ce qui devait, au moins sur le papier, combler presque entièrement le déficit de la production nationale. Comme la main-d'œuvre affluait et que, les premières années du moins, les crédits pour travaux neufs furent libéralement accordés, ce programme parut d’abord en voie de réalisation et la production des Mines domaniales fut portée en cinq ans à 13.648.000 tonnes (1924) (14.032.000 tonnes en comprenant Frankenholz). Ce bel élan ne devait pas se maintenir et le chiffre de 1924 ne devait plus être atteint dans la suite.
Des difficultés commerciales étaient vite apparues : du côté français, c'était l'opposition des houillères françaises, menacées dans leurs débouchés du Centre et qui firent entendre des protestations auxquelles le ministre-gérant ne pouvait pas faire la sourde oreille; du côté allemand, les ventes diminuaient progressivement pour des raisons complexes qui seront étudiées plus loin. Puis les difficultés économiques que la France connut à partir de 1924 amenèrent la Direction des Mines à restreindre peu à peu le programme de travaux neufs pour chercher le rendement immédiat. À mesure que la production des mines du Nord retrouvait et bientôt dépassait le chiffre de 1913, celles-ci témoignaient d’une mauvaise humeur croissante envers les Mines domaniales. Les difficultés sans cesse renaissantes rencontrées par la France dans le Territoire de la Sarre décourageaient les ouvriers de la première heure, et certains hommes politiques français commençaient à donner le conseil de liquider les mines au meilleur compte. Aux projets de 1920, qualifiés maintenant d’impérialistes et d’anti-économiques, on substitua des buts plus modestes : pas de dépenses inutiles, l’extraction maintenue au niveau de 1913, le bénéfice assuré dans le statu quo. Et cinq ans plus tard en effet, en 1929, on retrouve l'extraction des Mines domaniales à 13.095.000 tonnes, chiffre inférieur, à celui de 1924, mais encore légèrement supérieur à celui de 1913.
Ainsi, après de grandes ambitions, l'Administration française était ramenée à la politique, modeste du fisc prussien. On pouvait croire que cette prudence préserverait les mines de la crise qui, à partir de 1929, a sévi dans tous les bassins charbonniers. Effectivement, la
crise a été ressentie en Sarre plus tardivement qu’en Allemagne et avec une moindre intensité. La production de 1932, qui est la plus faible de l’après-guerre (10.055.000 tonnes ; 10.438.000 tonnes avec Frankenholz) () ne représente par rapport à la production maxima (1924) qu’une diminution de 19 % tandis qu’en Allemagne la diminution à été de 28 % (?). Mais, si faible qu’ait été la diminution de la production dans les années d'épreuves par rapport à celle constatée ailleurs, elle prend toute son importance par le fait que les charbonnages, ici, n'avaient pu, aux meilleurs jours, que retrouver leur chiffre d’avant-guerre. Tandis que les mines de la Ruhr ou du Nord sacrifient des conquêtes récentes et maintiennent leur place générale dans l’économie du pays, les mines de la Sarre ont vu leur production tomber au-dessous d’un chiffre qu’on pouvait considérer comme un minimum et leur part déeroître sans cesse, aussi bien dans les conjonctures favorables que pendant les crises. L’atténuation des extrêmes se traduit finalement par une diminution.
Que la crise mondiale ne soit pas seule responsable de la stagnation du Bassin de la Sarre, une preuve en sera fournie par une brève comparaison avec les mines de Moselle. Les débuts ici remontent à moins d’un siècle. La Moselle n’a jamais connu les exploitations de surface qui ont labouré la vallée du Sulzbach, vrais trous de taupes ou sapes de courtilières. Les premières tonnes de charbon extraites ont été sorties du puits Saint-Charles (à Petite-Rosselle) en 1856 (3). L’extraction demeura stationnaire jusqu’à la fin du xixe siècle. En 1900, elle ne dépassait encore que de peu le million de tonnes (1.136.626 tonnes). Puis, avec la demande accrue de la métallurgie, elle faisait un bond et atteignait, en 1913, 3.796.000 tonnes (‘) se décomposant ainsi :
BétitesRosselle nn nt 09 910:000:tonnes:
D ALTONGIRN Ole NN on sc MA219.000t—
LONÉLO NORD Me ns 363.000 — DOTE 15 V906-000ftonnes.
Après le retour à la France, les mêmes causes qui firent élaborer en Sarre le vaste programme de 1920 amenèrent ici des extensions plus considérables encore et des réalisations immédiates. La production
(1) Elle s’est relevée à 10.561.000 tonnes en 1933.
(2) 104.741.000 tonnes en 1932 contre 163.437.000 en 1929.
(3) F. A. Scmipr [148], p. 23.
(4) Production nette; même observation pour les statistiques suivantes.
RÉG,. IND. SARROISE 20
qui était tombée à 2.310.000 tonnes en 1919 a atteint en 1929 le chiffre record de 6.093.000 tonnes, se décomposant ainsi :
Petite-Rosselle tr 02 -266-000onnes:
Sarre.et Moselle: 2. EN 9 90000
Li OU ET ST CRE EE 868.000 — Total. seed ere 26-003 F000onnEs
L'augmentation par rapport à 1913 avait donc été de 60 %. Faible à Petite-Rosselle où le gisement approche de l'épuisement, elle a été très considérable dans les deux autres sociétés et nulle part le paysage naturel n’a été aussi transformé qu'entre Creutzwald et Merlebach.
Toute une série de causes expliquent ce rapide essor. Tout d’abord, l’une des sociétés lorraines, Sarre et Moselle, exploite un gisement excellent, d’une densité de charbon exceptionnelle; grâce à la disposition en dressants, on rencontre, sur 1.500 mètres de section horizontale, toute la série des veines de l’étage de Sarrebruck, des flambants aux gras exclusivement. En second lieu, les sociétés lorraines ont pu, aussitôt après l’armistice, disposer rapidement de capitaux qui leur permirent de forer de nouveaux puits et de les doter d’installations modernes : grandes haveuses ripantes, appareils de fond mus à l’air comprimé. Elles ont obtenu l’une et l’autre l’amodiation d'une concession en territoire sarrois, qu’elles exploitent à partir de puits situés à la frontière même. Enfin, comme elles étaient, déjà avant la Guerre, orientées surtout vers le marché alsacien-lorrain, elles n’ont pas vu, comme les Mines domaniales, leur situation commerciale bouleversée par le Traité.
Ici encore la crise a entamé fortement les gains, sans toutefois faire disparaître complètement les progrès réalisés par rapport à 1913, comme cela est le cas en Sarre.
Production du bassin mosellan en 1931.
Pétité-Rossellé mm - 2.247.000 tonnes:
Sarre et Moselle Pr M 9 AROUUIRE—
La HOUVES never EE Tes JHAE000PE= TOTALE TER LT 5 009 000 0BnES TE
Il est vrai que là-dessus 1.868.000 tonnes représentent du charbon
(1) Rapport du Service des Mines [149], p. 39. En 1933 la production de la Moselle a atteint 5.394.000 tonnes (chiffre provisoire).
PPS PI PPT JS
extrait en Sarre des concessions de Carlsbrunn (1.781.287 tonnes) et de Gross-Rosseln (86.720 tonnes) : la concession de Carlsbrunn forme à elle seule plus des deux tiers de la production de Sarre et Moselle. Il n’en est pas moins vrai que si l’on déduit le tonnage de charbon extrait dans le Warndt de la production lorraine, on obtient un chiffre encore supérieur à celui de 1913 (1).
La production des mines lorraines qui, en 1913, représentait 28,3 s de la production des mines de la Sarre, atteint aujourd’hui la moitié (50,1 % en 1931) : le bassin lorrain, après avoir fait figure de satellite, affirme de plus en plus son autonomie.
De même que les hommes politiques français ont accusé l’Allemagne d’avoir, avant la Guerre, systématiquement sacrifié la Sarre à la Rubr, il s’est trouvé des auteurs allemands pour faire grief à la France de linégal développement des mines sarroises et lorraines. La France aurait concentré ses efforts sur les mines nationales au détriment de celles qui lui avaient été cédées à temps; pour celles-ci elle n’aurait été qu’une « marâtre » (1), une intendante cupide.
Le reproche est grave. Il s’agit de savoir si l'État français a fait tout ce qui était possible pour accroître, sur le territoire national, les débouchés du charbon sarrois, condition d’un accroissement de la production, ou si, sacrifiant les mines de la Sarre comme destinées à lui échapper, il s’est outillé pour se passer d’elles. Question à laquelle on ne pourra répondre qu'après avoir étudié la politique charbonnière de la France depuis 1920.
Remarquons déjà l’exagération flagrante d’un pareil reproche. L'État français avait les meilleures intentions. En cinq ans, la production avait été ramenée au niveau d’avant-guerre et on prévoyait pour un avenir prochain le doublement du chiffre de 1920. Qui done a rendu la tâche plus difficile à l’exploitant, s’ingéniant à dresser les ouvriers contre la direction, entretenant les méfiances, semant la légende des bénéfices excessifs? Certes, il est possible que les sociétés lorraines, quand elles ont décidé leurs agrandissements, aient envisagé l'hypothèse que la Sarre ferait un jour retour à l’Allemagne. Mais si vraiment les dirigeants de l’industrie houillère ont eu cette arrière-pensée, la presse allemande n’a-t-elle pas tout fait pour la leur suggérer ?
(1) Herr (G.) et Jauns (H.) [6], p. 198. Les mines de la Sarre auraient été traitées « als das stiefmütterlich Adoptivkind der chauvinistischen Mutter Frankreich ».
Après quatorze ans d'efforts et des vicissitudes diverses, la production des mines de la Sarre se retrouve au-dessous du chiffre de 1913 : résultat décevant, mais qui n'implique en rien un vice de gestion. L'Administration française a ouvert de nouveaux puits, perfectionné l'outillage, et tout en diminuant le nombre des accidents, porté le rendement à des chiffres inconnus avant la Guerre. Au cours d’une crise qui a affecté les houillères plus tôt et plus fortement que toute autre industrie, elle a gardé la plupart des sièges en exploitation et préservé la population ouvrière du Territoire, sinon du chômage partiel, du moins d’un licenciement général. Sur son initiative, l’exploration scientifique s'achève, élargissant le champ des prospections assurant aux futurs travaux de fonds la base d’un atlas incomparable, l'Atlas du Bassin houiller de la Sarre et de la Lorraine [xxvi]. Elle a, à peu de chose près, maintenu la production et sauvegardé l'avenir. Il ne dépendait pas d’elle de faire davantage.