‹ La Région Industrielle SarroiseChapitre 116 sur 270 · HABITAT ET GENRE DE VIE · texte numérisé non relu

HABITAT ET GENRE DE VIE

Si le mineur sarrois se montre en général modéré dans la forme qu'il donne à ses revendications, sans être moins tenace sur le fond, c’est avant tout parce qu’il n’est pas un prolétaire. Plus de la moitié des mineurs mariés sont propriétaires de leur maison, plus du cinquième y ajoutent quelques champs. De là dérivent les caractères originaux de leur habitat et de leur genre de vie.

a) Le village de mineurs. — Il est déjà singulier qu’on puisse parler d’un village de mineurs. Ou bien en effet une agglomération ouvrière se développe en appendice d’un centre déjà constitué, verrue noirâtre au visage de la ville; ou bien elle forme autour de l’usine ou du puits un centre indépendant qui très vite prend le caractère urbain ; mais dans les deux cas il n’y a pas de village.

Dans le Bassin mosellan les sociétés minières ont créé, à côté de l’ancien village rural, des cités ouvrières parfois très étendues. Par la couleur, la forme et la disposition isolée des maisons, la largeur des avenues, le luxe des constructions d’utilité sociale : hôpitaux, dispensaires, écoles, bref par un certain air d'urbanisme, elles contrastent vigoureusement avec les villages à fumier. La proportion des mineurs habitant ces derniers est en progrès, surtout depuis la crise; mais plus de la moitié des mineurs sont encore logés par les Mines (1).

En Sarre, les conditions sont différentes. Les mineurs pour la plupart n’habitent pas auprès du lieu où ils travaillent, mais ils sont dispersés à plusieurs lieues à la ronde. Sans doute un assez grand nombre d’entre eux se concentrent dans la vallée de la Sarre et dans celle de ses affluents de la rive droite : Sulzbach, Fischbach et Küller où la densité des puits est plus grande.

En 1910, on comptait à Dudweiïler, sur une population totale de

(1) 11.205 ouvriers logés dans les cités et 1.361 dans les dortoirs sur un effectif total de 24.339 au 31 décembre 1931.

RÉG. IND. SARROISE 19

21.928 habitants, 3.360 mineurs représentant avec leurs femmes et leurs enfants 11.746 personnes. À Sulzbach, sur une population de 19.666 personnes, il y avait 2.861 mineurs faisant vivre 9.751 habitants. Si l’on ajoute les retraités et les mineurs logés en dortoir (2.012 à Dudweiler et 2.737 à Sulzbach) on voit que la concentration des mineurs était ici poussée à l’extrême. Mais, dès qu’on sort des vallées de la Sarre et du Sulzbach, les ouvriers cessent de se grouper autour des puits. En 1910 les 50.000 mineurs du bassin vivaient dispersés dans 667 localités, sur 2.060 kilomètres carrés, plus que l’étendue du Territoire de la Sarre. La dispersion était la même après la Guerre, avant les licenciements de crise. Le nombre des mineurs habitant Sarrebruck est infime (866 ouvriers représentant 1,5 % de l'effectif total). L’habitat normal des mineurs est un village d’apparence rurale, mais comptant 2.000 à 3.000 habitants qui forment avec leur famille le tiers ou la moitié de la population de la localité. | La persistance en Sarre d’un mode de peuplement quasi rural s’explique, comme d’autres traits archaïques, par la lenteur relative du développement des mines. Les ouvriers mineurs que l'Administration recrutait peu à peu dans les familles de paysans demeuraient au village, et le moment venu de s'établir, faisaient construire une maison à côté de celle de leurs parents. Transformation simple et logique et qui pourtant ne répond guère au goût que manifestent en général les ouvriers. Dans le Bassin de Briey, où pourtant chaque ouvrier a en lui un laboureur qui sommeille, le mineur embauché de frais tourne le dos à son ancien village, négligeant les possibilités de logement qu'il lui offre. Dans les villages de la Sarre, il n’y a pas de maisons vides. Cest qu’une politique prévoyante a présidé à l'installation de la |main-d’œuvre des mines : politique où il entrait quelque timidité | conservatrice, un goût très vif de la nature et de l’air libre, et comme un pressentiment des dangers qu’entraîne la concentration urbaine. Au début, il y eut quelques tâtonnements. On construisit d’abord des dortoirs où l’on entassait les mineurs étrangers au pays. Mais l’Administration des Mines voulait les retenir, fonder ein sesshafter Arbeiterstand, une classe d'ouvriers établis à demeure. En 1842, le directeur des mines, von Sello, fit adopter un nouveau système : la caisse de la KXnappschaft consentirait des avances aux ouvriers désireux de faire construire une maison; en outre, l'Administration des mines accorderait des primes à condition que la construction fût faite suivant un certain plan : un carré de 25 pieds de côté comprenant une grande pièce, deux chambres, une cuisine et une petite étable. De 1842 à 1853 on construisit ainsi 569 maisons. Mais le terrain avait renchéri et l'Administration forestière prétendait faire respecter le

périmètre de protection prévu, pour les forêts, dans l'ordonnance de 1669. Il fallut négocier avec elle et procéder à des échanges. Les Mines acquirent ainsi environ 600 arpents (125 hectares) sur lesquels furent fondées, à partir de 1856, les six colonies d’Altenwald, Herrensohr, Heiligenwald, Elversberg, Buchenschachen, Altenkessel. Mais là encore les maisons de colonies furent bâties par les mineurs euxmêmes aidés par des primes et par des prêts, ce qui permettait à l'Administration de mieux les avoir en mains. Au total, de 1842 à 1910, on construisit par ce système 7.967 maisons de mineurs, aussi bien dans les villages qui entourent la région minière qu'aux abords de Certains puits (1). En 1910, 19.428 mineurs — 36,83 % de l'effectif total et 64,47 % des mariés et des veufs — étaient propriétaires de leur maison. Un bon nombre de ceux-ci prenaient en pension un ouvrier célibataire; système qui enrichit et, quoi qu’il advienne, sauve les apparences.

L’Administration française a fait preuve dans ce domaine d’une grande activité, rendue nécessaire par l’augmentation brusque du personnel dans les premières années de l'après-guerre.

À cause de sa situation spéciale, elle ne pouvait, comme le fisc prussien avant la Guerre, accorder des primes ou des emprunts à long terme. Elle a donc directement fait construire des maisons pour ses ouvriers et ses employés (1.537 logements construits de 1920 à 1925) et en a acheté de nouvelles. Plus tard elle a consenti un prêt important à la Knappschaft, qui elle-même a avancé 30 millions de francs aux Ouvriers désireux de faire construire. Comme ceux-ci, d'autre part, s'étaient enrichis à l’époque où, seuls dans le Territoire, ils étaient payés en francs, le nombre des mineurs propriétaires de maisons (22.801) était, en 1925, supérieur à celui de 1913. Depuis lors les licenciements ont ramené leur nombre à 18.918 (2) au 4er janvier 1931, représentant 34,6 % de l'effectif total et 50,4 % des mineurs mariés.

Conditions de logement des mineurs en pourcentage de l'effectif ouvrier total.

Sarre Moselle Logés par les Mines : (1er janvier 1931) (31 décembre 1931)

Dans des maisons ouvrières. . 5,791 64 7 ot 8

Dans des dortoirs . . . . . . 15851 17 ’ Logements privés :

Propriétaires de leur maison . 33,27 | » |

Logés chez leurs parents . . . , 29,42 92,36 » 48,2

Logés chez un particulier. . . 29,67 | Û }

(1) Von Decmen [127], p. 94 sq.

(2) I y a une légère différence entre le nombre des mineurs propriétaires d’une maison (18.918) et celui des mineurs propriétaires de leur maison (18.169)

Dans ces conditions, les maisons de mineurs ne sauraient appartenir à un seul type. L'ancienne maison du mineur telle qu’on nous la décrit encore au milieu du x1x® siècle (1), avec son étable en sous-sol, sa cuisine chauffée par l’âtre et le four, son grenier couvert d’un toit de chaume ou de genêts, a évolué vers le type intermédiaire entre la ferme et la villa, se rapprochant de l’une ou de l’autre suivant la place que la culture tient dans l'occupation de l’ouvrier. Ferme, la maison du mineur l’est encore souvent par son plan, calqué sur celui de la maison lorraine, et par la destination de ses bâtiments; mais elle se rapproche de la villa par l'absence de continuité avec les maisons voisines, la surélévation du rez-de-chaussée, l’enluminure plus ou moins discrète de la façade.

Dans les constructions récentes qui s’espacent les unes des autres à l’entrée des villages, le plan traditionnel se trouve modifié. Le grenier disparaît et l’étable, comme dans les anciennes maisons de manœuvres, n’est plus qu’un toit dissimulé derrière la maison, en appentis. L’habitation gagne en hauteur ce qu’elle perd en profondeur : non qu’on ait renoncé à la maison individuelle, mais simplement pour augmenter le nombre de pièces et le confort de chacune d’elles. Toutes les pièces désormais prennent jour par une fenêtre et peuvent être chauffées directement; le « poêle » douillet (Stube) ne retient plus tous les hôtes.

b) Les mineurs en chemin. — Toute la vie du mineur s'organise en fonction de l'éloignement de la mine où il travaille.

Depuis 1929, l'Administration des Mines domaniales a attribué à chaque inspection une zone de recrutement déterminée et, par une série de mutations individuelles, elle a réparti la main-d'œuvre entre les différentes fosses de façon à réduire les trajets au minimum. Bien entendu, cette mesure ne saurait fixer pour toujours les traits de la carte de répartition de la main-d'œuvre. L’abandon des travaux en un point, ailleurs le forage de nouveaux puits peuvent modifier les dispositions primitives. Cette mesure n’en a pas moins restreint l’ampleur des migrations quotidiennes et accru la stabilité de la population minière.

Il est désormais possible de fixer l’étendue de la zone à l’intérieur de laquelle les Mines de la Sarre recrutent leur personnel. Cette zone comprend tout le Territoire, à l'exception des coins Sud-Est et Nord- Ouest, et elle déborde irrégulièrement au delà de la frontière germanosarroise. C’est au Nord-Est que le recrutement s’étend le plus loin parce que là les mines de Frankenholz et de Bexbach sont situées

(1) ScuzecurENDAL [98], p. 75.

tout près de la frontière (1). Au recensement de 1931, les points extrêmes d’où venaient les mineurs étaient les localités de Kindsbach (entre Landstuhl et Kaiserslautern), Berschweiler (au S-0 de Baumholder), Hoppstädten (S-E de Birkenfeld), Hermeskeil (Hochwald). Dans ces quatre localités la proportion des mineurs travaillant aux Mines domaniales par rapport à la population totale était, à la même date, de 1,3, 2,8, 0,5, %,, alors que cette proportion varie entre 5 et 10 % dans les villages du Territoire et atteint 15 et même 20 % dans les colonies (?).

En règle générale la zone de recrutement s’avance plus loin le long des voies ferrées, ou ce qui revient au même, le long des vallées. L'influence de la dépression de Landstuhl et, à un moindre degré, celle de la vallée de la Nahe, est tout à fait caractéristique. Le plateau du Palatinat occidental échappe à peu près complètement à l’attraction de la mine à la fois à cause des difficultés de communication, de la richesse agricole et des possibilités supplémentaires de travail dans les usines de Kaiserslautern et de Deux-Ponts.

On a déjà souligné le fait que, dans la vallée de la Sarre, la zone de recrutement ne dépasse pas la frontière du Territoire; bien mieux elle demeure nettement en decà,; la localité de la vallée la plus en aval qui envoie quelques hommes à la mine n’est pas Mettlach, mais Merzig et le cercle tout entier ne fournit que 378 mineurs. Encore faut-il remarquer qu'ils habitent exclusivement la rive droite; la rive gauche, au Nord de la Nied, l’ancien Saargau, n’envoie rien. Au contraire, un Chemin de fer à voie étroite draine sur les Mines la population du bassin de Losheim qui participe ainsi au genre de vie montagnard du Hochwald.

La zone de recrutement des mines lorraines en Allemagne n’est pas exactement la même que celle des Mines domaniales (carte hors texte). Plus étendue que celle-ci à l'Ouest, où elle comprenait, avant la crise, tout le cercle de Wadern et la partie méridionale du cercle de Saarburp, elle restait en deçà à la hauteur de la dépression de Landstuhl. D’une façon générale les ouvriers allemands travaillant en Lorraine demeurent plus loin de leurs puits que les ouvriers sarrois (©).

(1) On a rencontré une fois un mineur qui avait son domicile à Ludwigshafen, à 100 kilomètres de la mine où il travaillait.

(2) Bildstock : 1.046 mineurs sur 6.326 habitants.

Heiligenwald : 1.007 mineurs sur 5.317 habitants.

Elversberg : 1.408 mineurs sur 7.465 habitants.

(3) La zone de recrutement de Petite-Rosselle a été figurée d’après l’état du personnel en septembre 1930. Depuis cette époque les renvois d'ouvriers étrangers l’ont fortement réduite. Petite-Rosselle n’emploie plus en 1934 que 200 mineurs habitant en Allemagne.

Ces migrations à travers la frontière sont aussi anciennes que les mines de houille en Moselle. Dès 1860, des ouvriers de Differten venaient travailler au puits Saint-Joseph à Petite-Rosselle, et faisaient à pied chaque jour les 12 kilomètres qui séparent les deux localités; quelques-uns d’entre eux s’établirent à demeure et fondèrent vers 1870 la petite colonie de Marienau, actuellement faubourg de Forbach. Aujourd’hui les ouvriers allemands ou sarrois travaillant en Moselle viennent par l’autobus ou par le tramway de Sarrelouis à Creutzwald—la Houve.

En sens inverse, il n’existe aucun courant de main-d'œuvre du même genre. Une centaine d'ouvriers au plus, domiciliés à Forbach, Petite-Rosselle et Grosbliederstroff, franchissent la frontière francosarroise pour travailler dans les mines de la Sarre. La ville de Sarreguemines en envoie tout juste six. Sans doute, le Bassin lorrain manquant de main-d'œuvre ne saurait, pris dans son ensemble, en exporter; tout de même, si on considère que beaucoup de localités, à commencer par Sarreguemines, sont plus près de certaines mines sarroises, Louisenthal ou Jägersfreude, que de la mine lorraine la plus proche, ce trait semble bien singulier. Interrogés sur ce point, les Lorrains répondent invariablement qu'ils ne tiennent pas à travailler à |’ « étranger ». Or, cet « étranger » parle la même langue, a associé pendant cinquante ans la Lorraine à ses destinées, bien mieux envoie ses fils aux mines lorraines comme si la frontière n'existait pas. Cette absence de! réciprôcité pourrait bien n’être qu'un effet de l’inégale évolution de la vie industrielle dans les deux districts. Pour qui a vécu dans le Gau lorrain de la vie rurale, à l’étreinte monotone et puissante, toute autre vie constitue un dépaysement; au contraire, le Sarrois habitué depuis longtemps à quitter son village pour des travaux divers, a élargi sa conception du « Aeimat ». Au delà des limites du terroir, il a pris conscience d’autres liens que ceux qui unissent des hommes associés aux mêmes travaux.

Le plus grand nombre des mineurs se rendent à leur travail à pied u à bicyclette. Un peu plus du tiers emploie le chemin de fer ou le tramway. Pour assurer ces transports, on a créé un système de trains ouvriers à tarif réduit et à correspondances bien assurées. Néanmoins les trajets sont longs, car ces trains s'arrêtent à chaque gare, et fatigants : on s’entasse dans des compartiments de 4e classe surchauffés. Coude à coude, jeunes contre vieux, les mineurs somnolent, le buste droit et les jambes repliées. De gros rires traversent le silence sans le rompre : une scène de vie unanime, sans éclat, sinon sans accent.

Quand les mines ne sont pas desservies par la voie ferrée (ce qui est l'exception) on a recours aux autobus. À Frankenholz, des autobus

font la tournée des quelque 70 villages ou hameaux du Palatinat qui fournissent peu ou prou de la main-d'œuvre à la mine. Le nombre très élevé des localités (quelques-unes n’envoyant d’ailleurs qu'un ouvrier) montre combien cette main-d'œuvre est dispersée.

Beaucoup de mineurs combinent ces différents moyens de transport. Par exemple les hommes d’Uberroth, hameau de la frontière Nord du Territoire, travaillent à la mine de Maybach, distante de 40 kilomètres. Ils vont à pied jusqu'à Scheuern, prennent l’autobus

jusqu’à Lebach, puis le train; grâce aux correspondances, 1ls ne sont pas en route plus d’une heure et quart. ;

La longueur des trajets varie d’une mine à l’autre, mais est souvent supérieure à 30 kilomètres. La mine de Heinitz employait Jusqu’en 1932 des mineurs qui habitaient Battweiler, à l'Est de Deux- Ponts: à Frankenholz, avant les licenciements, il y avait des mineurs domiciliés à Deux-Ponts et même à Kaiserslautern. Ces mineurs éloionés ont été les premiers renvoyés pendant la crise, mais la région industrielle n’a pas cessé de faire appel à des forces étrangères au Territoire. Néanmoins le nombre de ceux qui ne rejoignent pas tous les jours leur domicile est très faible et en régression continue (1).

c) Le mineur à la maison. — La durée de la journée de travail est depuis 1921 théoriquement de huit heures, comptées depuis le moment où le mineur pénètre dans la cage jusqu’au moment où commence la remontée. Avec la prière, l'appel, le temps passé à la douche, cela entraine une présence à la mine de 8 h. 20 environ pour une durée de travail effectif de 7 heures au fond. Avec les allées et venues, le mineur passe donc en moyenne entre dix et onze heures par jour hors de chez lui. Il lui reste assez peu de temps pour les occupations accessoires, en particulier pour la culture. Les termes de paysansmineurs ou de mineurs-paysans employés pour caractériser les Sarrois prêtent à équivoque, car ils laissent croire qu'il s’est établi un partage entre le travail de la mine et le travail aux champs, chose matériellement impossible, à moins que le mineur ne chôme un jour sur deux. Or le mineur ne chôme jamais volontairement, sauf à la saison des fauches, pour rentrer en grande hâte la récolte des foins trop souvent compromise. Tout le reste du temps le mineur ne donne à la culture qu’une partie de ses loisirs qui sont minimes. Il est un mineur propriétaire plutôt qu’un mineur paysan.

Propriétaires, les mineurs sarrois le sont en effet, non seulement

(1) Au 1er janvier 1931, 59,38 % des mineurs des Mines domaniales rentraient chez eux à pied ou à bicyclette, 38,38 % par chemin de fer et tramways; 2,24 % ne rentraient pas tous les jours coucher chez eux.

de leurs maisons, mais aussi de quelques champs. Au 1®7 janvier 1951, sur un effectif total de 54.604 ouvriers et assimilés au service des Mines de la Sarre, parmi lesquels 37.508 étaient mariés, on comptait 18.918 propriétaires de maisons, 8.128 propriétaires de champs et de prés, 7.300 propriétaires de maisons et de champs. Cependant la proportion des mineurs ne possédant ni champ ni maison représentait 63,84 % de l'effectif total : proportion qui se rapproche de celle des autres bassins miniers. C’est l'effet des licenciements qui ont porté naturellement sur ceux qui avaient des ressources accessoires et aussi d’une évolution naturelle vers la spécialisation et la dissociation des genres de vie.

Le domaine du mineur est fort restreint; l’étendue moyenne ne dépasse pas 1 à 2 hectares, composés de parcelles éloignées les unes des autres. Tout l'effort du propriétaire vise à obtenir sa provision de pommes de terre, le lait et le beurre qu’il consomme avec sa famille. Aussi entretient-il souvent une vache et quelques chèvres, qu’on appelle communément « les vaches du mineur » (1). Les importations de lait du Territoire baissent d’une façon sensible au mois de juin, quand les 52.000 chèvres (1929) donnent leur plein de lait. Dans la quinzaine de Noël chaque famille tue son porc et la bête, suspendue devant la maison, semble l’enseigne rose de la vie paysanne. Pour le reste, le champ ne fournit qu’un appoint. Il faudrait au mineur, pour développer son affaire, plus de terre et surtout plus de temps : la semaine, il est à la mine ou sur les routes. Le dimanche est célébré dignement à l’église et à l’auberge. Personne dans la campagne ce jour-là, sauf quelques vieux retraités qui contemplent leurs terres : ce sont eux les vrais paysans.

C’est un personnage bien curieux que le retraité mineur, et digne de tenter la plume d’une Clara Viebig. Le mineur entré aux Mines à l’âge de seize ans y reste en général jusqu’à cinquante ans. A ce moment, il est bergfertig ; il a droit à la pension de la Xnappschaft qui, quelques années plus tard, se cumulera avec la pension d’assurance-vieillesse, et cela à un âge où il est encore capable de travailler aux champs.

Sans doute il n’a pas cessé de s'intéresser à la mine; aux réunions de la Knappschaft il émet des avis lents et prudents; mais il est avant tout un chef de culture. Devant les chariots qui rentrent le soir au village, défilent toujours les mêmes personnes : le vieux, les enfants

(1) Le cheptel possédé par les mineurs représentait en 1925 : 14 % pour les bovins, 12 % pour les porcs et 25 % pour les chèvres du cheptel existant dans le Territoire. La statistique de 1931 ne donne plus de renseignements à cet égard.

et les femmes qui participent à la corvée en rechignant. Cahin-caha le branlant équipage assure le service des champs.

Il est difficile d'apprécier exactement l'importance économique de cette agriculture ouvrière : il faudrait dans les statistiques pouvoir distinguer ce qui est récolté par ceux qui exercent l’agriculture comme profession principale et par ceux pour qui elle n’est qu’une occupation accessoire. Mais étant donné que le chiffre total de la production agricole est déjà très faible par rapport aux besoins, on peut affirmer que ce que le mineur produit compte peu pour sa famille et pour ainsi dire pas dans l’ensemble du Territoire, sauf en ce qui concerne le lait et les pommes de terre. Le mineur sarrois, comme tous les ouvriers d'industrie, dépend des cultivateurs pour son ravitaillement.

Nous ne pensons pas non plus que ce genre de vie ait une grande importance pour le salaire. Si le revenu que le mineur tire de la culture pouvait entrer en ligne de compte, on devrait observer en Sarre des salaires inférieurs à ceux des bassins houillers où le mineur n’a pas d’autre ressource que son travail à la fosse. Or nous avons vu qu'il n’en est rien. En fait le salaire est déterminé par le niveau moyen des prix, que la production agricole du Territoire n’influence pour ainsi dire pas, et par la situation générale du marché charbonnier.

Le rendement est sans doute plus directement influencé par le fait que les mineurs ont l’habitude, à leurs moments perdus, de manier la bêche et la houe. Il existe une relation manifeste entre la courbe des travaux agricoles et la courbe des rendements mensuels avec son fléchissement de juin. Mais on ne saurait en tirer aucune conclusion sur l’activité du mineur sarrois, les conditions étant trop variables de bassin à bassin.

Plus certains sont les effets sociaux. Si en théorie la possession d’une maison, voire d’un château, n’a rien d’incompatible avec la profession de foi marxiste, en fait l’ouvrier cesse de se regarder comme une victime du régime capitaliste dès qu’il cesse d’être un prolétaire. Propriétaire et cultivateur, au moins en espérance, le mineur sarrois ne saurait donner comme fin unique à ses efforts la dépossession de la bourgeoisie et il n’en serait pas autrement si les mines redevenaient propriété privée.

Mais surtout la Sarre doit à cette intime pénétration de la vie agricole et de la vie minière d’avoir pu assurer sur place, lentement et sans heurt, le récrutement de son personnel, de l'avoir conservé et d’avoir sauvegardé, à travers toutes les vicissitudes de la production, la stabilité de sa main-d'œuvre.

Page 1