O. QUELLE
transporté par la Moselle et la Sarre (1). La guerre de Trente Ans interrompit ce trafic qui ne reprit pas à la paix. Mais, à la fin du xvine siècle, Drerricx signale que la forge de Creutzwald tirait une partie de son minerai de Saint-Pancré (près de Longwy) et on conserva l'habitude, même sous la Révolution, de mélanger dans le lit de fusion les minerais de la Houve, de Lebach, de Saint-Pancré et d'Hayange (2). Ces transports à longue distance, qui se faisaient exclusivement par voiture, s'expliquent, pour ce qui est de Saint-Pancré, par la qualité du minerai (#), et en ce qui concerne la minette d'Hayange, par le fait que la mine et les forges du Warndt appar tenaient au même propriétaire, la famille De Wendel.
La métallurgie sarroise avait donc employé surtout en fait de minerai lorrain du fer fort. La minette permettait d'obtenir de belles fontes de moulage; mais à cause de sa teneur en phosphore elle donnait des fers cassants, bons tout au plus à fabriquer la quincaillerie pour nègres; elle était trop semblable au minerai local pour qu’on éprouvât le besoin d’en faire venir.
Cependant un nouveau procédé de travail du fer, le puddlage, allait permettre l'emploi des minerais phosphoreux puisque, au cours du brassage qui constitue l'opération essentielle, toutes les impuretés sont brûlées. Le puddlage, pratiqué en Angleterre dès le xvrrre siècle, fut adopté après 1815 par la Rhénanie, d’où il passa, par la même voie que les fontes, en Sarre, où le premier four à puddler est allumé en 1831 à Neunkirchen. Le procédé y obtint tout de suite un grand succès () donnant à cette forge une supériorité marquée sur les autres établissements qui ne livraient que du fer forgé. Dès lors la métallurgie sarroise était en état de consommer régulièrement du minerai de couche lorrain.
On ne sait pas exactement quand a pris naissance un trafic régulier. Mais il est certain qu'il est bien antérieur à l'invention du convertisseur Thomas. Dès sa fondation en 1853, la forge de Styring employa régulièrement le minerai d'Hayange. En 1857, Burbach allume le premier haut fourneau alimenté uniquement au minerai phosphoreux,
(1) Weynmann [177], p. 129. On peut se demander, il est vrai, s’ils’agissait bien de minerai de couche, que l’on a depuis baptisé «minette »,et non d’un minerai alluvionnaire, qualifié « fer fort », qui était le seul employé d’ordinaire par les anciennes forges lorraines. Cependant il semble bien qu’à Hayange on n'ait jamais extrait. autre chose que de la minette.
(2) « Le directeur du fourneau est chargé de tirer la mine de Pancré (lisez Saint- Pancré) et de Hayange pour faire le mélange. » (Lettre de l’agent national de Sarre: libre à la Commission des armes. 24 brumaire an III. B. S. À. S., n° 7, p. 73).
(3) Plusieurs dossiers des Archives de la Moselle sont consacrés à cette mine de fer fort qui fut aussi convoitée que celle de Gresaubach dans la Sarre.
(4) 10 fours à puddler en 1845, 20 en 1854.
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pour lequel la société s’était assurée des concessions à Esch en Luxembourg et à Maxéville, près de Nancy.
A partir de 1861, Neunkirchen fit venir une partie de son minerai du Luxembourg, où Stumm avait acheté la première mine en 1865, et seule la cherté du transport par voie ferrée empêchait l’usine de développer ses importations (1). Il y a mieux : en 1867, la famulle Stumm-Bôcking, qui possédait encore des forges dans le Hunsrück et le Birkenfeld, éteint ces derniers feux et allume des hauts fourneaux au Halberg, qui n’en possédait plus depuis 1794: l’arrivée du minerai lorrain parachevait la concentration sidérurgique.
A la veille de la guerre de 1870, le groupe des forges sarroises importait déjà 180.000 tonnes de minette dont 120.000 tonnes de la Meurthe et 60.000 de la Moselle. Dans la même période, la métallurgie lorraine, qui avait adopté le procédé de fonte au coke, se tournait vers la Sarre pour lui demander du charbon. La formule d’un échange était trouvée, qui dure encore.
b) Les relations de la Sarre et de la Lorraine depuis 1870. — Deux événements devaient Sceller cette alliance entre le fer lorrain et la métallurgie sarroise : l'annexion de 1871 et l'invention du procédé Thomas.
Avant la guerre de 1870, les étrangers n'étaient pas formellement exclus des concessions : Burbach en avait obtenu dans la Meurthe, Dillingen avait procédé à des recherches dans la Moselle (?); mais dans la généralité des cas les concessions étaient réservées aux maîtres de forges de la région; aussi l'attention des Sarrois s’était-elle surtout portée sur le Luxembourg. L’annexion les détourna vers le bassin de Thionville où les forges sarroises obtinrent aisément des concessions qui entrèrent immédiatement en exploitation (°).
Mais le minerai oolithique ne permettait d'obtenir que des fontes phosphoreuses, impropres à la fabrication de l'acier de coulée : la métallurgie en était réduite à la fabrication du fer par le procédé long et coûteux du puddlage. En 1878, Thomas et Gilchrist découvrent le moyen de traiter au convertisseur les fontes phosphoreuses. Le nouveau procédé permettait d'obtenir en vingt minutes la même quantité de métal qu’on obtenait d’un four à puddler en quatre jours.
Désormais la voie était libre pour développer une production d’acier fondée sur l'emploi en masse de la minette; les importations de Lor-
(1) SCHLECHTENDAL [981, p. 120.
(2) H. CONTAMINE (2821, p: 233. 4
(3) La première mine ouverte en Lorraine annexée sur une Concession appartenant à une société métallurgique sarroise fut celle de Moyeuvre-la-Grande (1874), qui dépendait de Neunkirchen.
raine s’élevèrent rapidement. L’extraction de minette lorraine pour la seule forge de Neunkirchen qui, en 1874, n’était que de 10.000 tonnes, atteignait 280.000 tonnes en 1890.
Toutefois ces importations ont pris, dans les cinquante années qui suivirent l’annexion, des formes différentes. Suivant les circonstances, la Sarre a demandé à la Lorraine tantôt du minerai, tantôt de la fonte. On peut distinguer trois phases :
19 Jusque vers 1880, la Sarre faisait venir uniquement du minerai. La Lorraine n’avait pas encore pris la place prépondérante qu’elle occupe aujourd’hui dans la production de la fonte. Elle en était à ce premier stade où un pays producteur se contente d’exporter brutes ses matières premières. C’est l’époque des hauts fourneaux sur le charbon.
20 La découverte de Thomas donna une vive impulsion à toutes les métallurgies qui utilisaient le minerai oolithique. Mais, en Sarre, l'augmentation de la production de la fonte fut moins rapide que celle de la consommation. On ne pouvait pas l’accroître plus vite parce que la capacité de production des hauts fourneaux était, comme on le verra bientôt, limitée par les défauts du coke sarrois, et surtout parce que l'Administration des Mines, s’essoufflant à suivre l’essor des usines privées, ne fournissait pas les tonnages de coke demandés. Il fallut se résoudre à acheter des quantités croissantes de fonte.
Production et achats de fonte à Neunkirchen.
Fonte produite Fonte achetée HELENE 68.000 t. néant ASS EPA er RE 94,000 t. 24,000 t.
ASSORTIE 104.000 t. 37.000 t.
1800 bete 112.000 t. 58.000 t.
Or les producteurs lorrains et luxembourgeois venaient (1879) de se grouper en syndicat pour surveiller le prix des fontes. La sidérurgie sarroise risquait d’en éprouver quelque gêne dans son approvisionnement. Elle sut parer le coup en construisant de nouveaux hauts fourneaux; et comme à cette époque il entrait dans la fabrication d’une tonne de fonte environ 2 fois et demie plus de minerai (lorrain) que de coke, les hauts fourneaux furent établis sur le minerai. Les Allemands les appelèrent « usines sœurs » (Tochterwerke); sœurs si l’on veut, mais sœurs cadettes, dociles aux volontés de l’aînée.Ÿ 44
On peut faire remonter l'initiative de cette politique à la société de Burbach qui avait fondé l’usine sarroise, en 1856, précisément pour travailler en Allemagne la fonte produite à Esch dans le Luxem-
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bourg et éviter les tarifs protecteurs du Zollverein. A partir de 1880, toutes les forges sarroïises, à l'exception du Halberg, suivirent cet exemple. Dillingen fonde en 1881 l’usine de Redange, d’où elle tire toute sa fonte à partir de 1886, et éteint son propre haut fourneau. Neunkirchen fonde l'usine d’Uckange (1891) qui, composée à l’origine d’un seul haut fourneau, en possédait cinq en 1898; Saint- Ingbert qui, en 1893, s’était transformé en aciérie pure, s’entendit en 1905 avec une société luxembourgeoise pour recevoir sa fonte de Rummelange (Luxembourg) et d'Ottange (Lorraine). La fondation de la Carlshütte à Thionville par les forges de Vôlklingen (1899) clôt la série de ces bouturages (1). Sécurité dans les approvisionnements, protection contre une concurrence possible, tels étaient les deux avantages essentiels de cette politique. Ainsi, pendant longtemps, Sarre et Lorraine s'étant divisé le travail, vécurent en parfaite harmonie. 39 La Westphalie, de son côté, n’en usait pas différemment à l'égard de la Lorraine et du Luxembourg. Cette espèce de tutelle, dans laquelle des sidérurgies éprouvées tenaient une industrie mineure, devait prendre fin quand la Lorraine pousserait plus loin sa fabrication. On y arrive dans les premières années du xx® siècle. A ce moment, la Lorraine qui, depuis 1891, bénéficie de tarifs avantageux pour le transport du coke, aborde la fabrication de Pacier. De son côté, la Sarre ne juge plus économique de faire venir la fonte. Le travail à une seule chauffe et la récupération des gaz des hauts fourneaux ont rendu plus avantageuse l'installation de ceux-ci à proximité de l’aciérie. Dillingen donne le signal de la nouvelle orientation en rallumant ses hauts fourneaux en 1905 et, à partir de ce moment, toutes les forges de la Sarre (à l'exception de Saint-Ingbert) se constituent en usines complètes, pratiquant tous les stades de la fabrication, depuis la fusion du minerai jusqu’au laminage des lingots. De ce fait la production de fonte de la Sarre avait beaucoup augmenté dans les années qui précédèrent la Guerre; toutefois les importations de fonte se maintenaient toujours à plus d’un demi-million de tonnes.
Production de fonte (?).
Filiales lorrai Proportion
Sarre en DO renient duorau te AT OOD0 rire 554.597 t. 428,512 t 76,9 % PRAOLS ART NE 1.370.980 t. 689,107 t. BTS
(1) 11 faut noter dès PNR ces filiales lorraines marchaient au coke westphalien, non au coke sarrois. La Lorraine tout entière recevait de Sarre, en 1913, 489.000 tonnes de charbon à coke.
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Ce n'étaient point là, il importe de le remarquer, mouvements divergents d'industries rivales. Malgré ses progrès vers l'intégration, la Lorraine en restait jusqu’à 1914 au stade des demi-produits tandis que la Sarre avait, par tradition autant que par nécessité, orienté sa fabrication vers les produits finis. Les liens financiers qui unissaient les forges sarroises et leurs « SŒurs » mosellanes garantissaient d’ailleurs les premières contre une concurrence prématurée.
La situation en 1913 était donc la suivante : les forges sarroises possédaient en Lorraine des concessions d’une superficie totale de 6.307 ha. 1/2 dont les réserves étaient évaluées à 572 millions de tonnes (1). La sidérurgie sarroise importait du bassin lorrain-luxembourgeois à la fois du minerai et de la fonte.
Importations en Sarre en 1913 (en tonnes) (?).
de Lorraine de Luxembourg MIDÉT A EE 3.617.000 240.000 Honte re Nasri Mes 473,000 64.000
La fonte provenait des usines-sœurs, le minerai des concessions possédées dans le bassin de Thionville par les sociétés sarroises ou leurs filiales lorraines. Les achats des forges sarroïises dans les différents bassins de Meurthe-et-Moselle représentaient seulement 7,3 % de leurs importations de minerai. Rien n’avait entamé la solidarité d'intérêts des sidérurgies de la Lorraine allemande et de la Sarre.