‹ La Région Industrielle SarroiseChapitre 171 sur 270 · L’INDUSTRIE CÉRAMIQUE · texte numérisé non relu

L’INDUSTRIE CÉRAMIQUE

Il existe actuellement dans le Territoire de la Sarre trois usines de céramique (1) : deux à Mettlach et une à Merzig (une quatrième à Vaudrevange a été fermée en 1930); en outre, une grande faïencerie est établie à la frontière du Territoire, à Sarreguemines. Toutes ces usines, sauf celle de Merzig fondée en 1856, ont plus d’un siècle d’existence. Leur création s'explique par des conditions très particulières, caractéristiques d’un lieu et d’une époque.

Dans le troisième quart du xviri* siècle apparaissent presque en même temps trois usines de céramique dans la région comprise entre la Sarre et la Blies : la fabrique de porcelaine d’Ottweiler (1760), les faïenceries de Frauenberg et de Sarreguemines. Toutes les trois n'avaient pas d'autre matière première que les argiles ou limons argileux existant aux alentours; elles auraient pu, semble-t-il, s’installer n'importe où, aussi indifférentes à l'emplacement que les briqueteries ou les tuileries. Ce n’est que peu à peu que cette industrie a acquis une localisation plus précise.

La première (planche XXVI, A) était une manufacture princière, manifestation d’un colbertisme que l’école physiocratique avait remis en honneur; mais Ottweiler, capitale en miniature, ne suffisait pas à faire vivre une industrie. La fabrique disparut avant même que la formation politique qui lui avait donné naissance eut été effacée de la carte. Plus grossières dans leur fabrication, les faïenceries se montrèrent aussi plus robustes. Le propriétaire de Frauenberg, Nicolas Villeroy, alla s'établir, en 1797, dans un couvent désaffecté à Vaudrevange (2),

(1) Non compris deux fabriques de carrelages, l’une à Homburg, l’autre à Kleinblittersdorf.

(2) I faut souligner le rôle qu’ont eu dans la localisation des usines les bâtiments monastiques vendus comme biens nationaux, pendant la Révolution française : deux usines de céramique à Mettlach et Vaudrevange, une verrerie à Wadgassen, une fabrique d’armes à Fraulautern s’installèrent dans des couvents désaffectés. Le comté de Nassau, protestant, n’offrit pas les mêmes possibilités. De là l'extension de l’industrie de l'Est vers l’Ouest, dans une région jusqu'alors purement agricole.

toujours en territoire français, mais à l’aval du comté de Nassau, ce qui facilitait le transport par eau et supprimait des péages onéreux. Sarreguemines se maintint à la même place, en recueillant une partie des ouvriers de la manufacture d’Ottweiler.

Désormais ce n’est plus la matière première, mais le combustible qui détermine la localisation des usines. Dès cette époque, en effet, on cuisait à la houille la faïence et même la porcelaine. La manufacture d’Ottweiler, dans sa brève existence, n’employa pas d’autre combustible. Utzschneider, le Bavaroiïis qui acheta en 1791 la manufacture de Sarreguemines, devint sous la Révolution un client des mines de la Sarre (1). Villeroy, à peine établi à Vaudrevange, n’eut rien de plus pressé que de mettre la main sur une houillère de la vallée, Hostenbach (?); ce qui ne l’'empêchait pas d’ailleurs d’acheter la bonne houille à la régie.

C’est la même considération qui détermina le choix de Mettlach. L'industrie céramique y fut apportée en 1809 par un industriel luxembourgeois, Jean-François Boch, dont le père, qui possédait déjà une petite poterie à Audun-le-Tiche, avait fondé en 1767 une faïencerie à Septfontaines, dans le Luxembourg. J.-F. Boch nous a lui-même renseignés sur les raisons qui le poussèrent à s'établir sur les bords de la Sarre. « Le principal motif qui m'engagea à quitter la florissante manufacture de mon père dans le département des Forêts, ce fut de m’äpprocher des houillères de la Sarre (*). »

Le site offrait en outre certains avantages secondaires : abondance des bois; torrents donnant la force pour les tours ({); vastes bâtiments d’une ancienne abbaye, rebâtie en 1771 sous la direction de Kretschmar, puis vendue comme bien national au prix dérisoire de 35.000 francs.

Entre Vaudrevange et Mettlach commença alors une concurrence acharnée qui ne devait cesser qu’en 1841 par la fusion des deux entreprises en une seule société. Peu après, en 1857, celle-ci prit des participations dans la faïencerie de Sarreguemines reconstituée et agrandie. Quand la société Villeroy et Boch eut repris en 1876 l'usine de

(1) Ch. Scamipr a expliqué (La Sarre française, 1924, n° 2) comment Utzschneider obtint, en l’an XIII, un affouage de bois considérable, malgré l'opposition de l'administration. Il n’en est pas moins vrai que l’emploi de la houille fit de constants progrès pendant cette période.

(2) Il obtint concession de la mine par décret du 25 thermidor an XII et, par une faveur spéciale, la concession fut confirmée après 1815 par le fisc prussien.

(3) A. N. F 12. 1619, cité par R.Capor-REy [2801], p. 192.

(4) Rapport de l’ingénieur Duhamel, A. N. F 14, 1075.

Merzig, la concentration financière de l’industrie céramique sarroise se trouvait achevée.

Aujourd’hui l’usine de Vaudrevange arrêtée, celle de Frauenberg passée au rang des souvenirs, toute la fabrication concentrée à Mettlach, il apparaît clairement que le centre de l’industrie céramique sarroise s’est depuis un siècle et demi éloigné du bassin houiller. Sans doute, à l’époque où les usines s’établissaient en aval de Sarrebruck, ne perdaient-elles pas pour cela le contact avec les mines puisqu’avant 1860 le charbon était transporté par eau. Il n’en reste pas moins qu’à l'heure actuelle les usines de Mettlach, distantes de quelque 40 kilomètres de la mine qui leur fournit le charbon, nous apparaissent dans une situation excentrique par rapport à la région industrielle. Comment expliquer une évolution aussi paradoxale ?

Ne cherchons pas du côté des matières premières : pas une seule usine ne s’approvisionne sur place. Les argiles du Muschelkalk ou du Grès bigarré sont aujourd’hui dédaignées et les essais qu’on a faits à Mettlach avec les rhyolites d’Aussen n’ont eu aucun succès. Les matières premières utilisées par l’usine de Mettlach viennent aujourd’hui de fort loin : l’argile, d'Angleterre (Newton Abbot) et un peu du Westerwald; les feldspaths, de Suède; le kaolin, de Saxe ou de Tchéco-Slovaquie; le silex, de Normandie (1).

Cest la main-d'œuvre qui, ici encore, retient l’industrie dans le cirque entouré de bois et de rochers où l’avait établi son fondateur. La fabrication de la faïence nécessite une main-d'œuvre abondante et experte. Les deux usines de Mettlach occupent en temps normal près de 2.000 ouvriers. Comme la population locale ne suffit pas, on fait appel aux villages voisins et des autobus transportent chaque jour à Mettlach hommes, femmes et enfants des cercles de Wadern et de Trèvescampagne. Le personnel est très stable. De père en fils on entre à l'usine, ou plutôt au service de telle ou telle personne connue et aimée de tous. De mémoire d'homme on n’a jamais vu un céramiste lâcher l’usine pour la forge ou la mine. La stabilité de la main-d'œuvre maintient chez les uns cette façon de la terre qui est comme la survivance du tour de main des anciens potiers, chez les autres l’art de régler les feux, chez tous l'amour du métier. Un peu de cet esprit fidèle semble passé dans les collections conservées au musée de l’u-

(1) Les sources d’approvisionnement de Sarreguemines ne sont guère moins éloignées : argiles de Montereau, du Westerwald, de Saxe et de Tchéco-Slovaquie; kaolin du Morbihan, feldspath de Bavière; galets de Saint-Valery-en-Caux. Cependant Sarreguemines a dû renoncer à l’importation des beaux feldspaths de Suède- Norvège à cause des prix prohibitifs des transports.

sine, d’un baroque vieillot et charmant, où des artistes locaux transposèrent, sans trop l’altérer, l’exubérante inspiration de Kretschmar. Le goût moderne demande d’autres lignes et des coloris différents; même dans le cadre de la vieille abbaye, ils ne détonent pas; un goût sûr accorde ces productions diverses. Du balcon de grès sculpté au pied duquel la Sarre vient virer, on se plait à penser qu’il y a, pour les industries d’art au moins, un site prédestiné.

Sarreguemines, mieux situé pour les transports par eau, n'utilise pas cet avantage, puisque le charbon, comme toutes les matières premières de la céramique, arrive par fer. D'autre part, les charges fiscales sont plus élevées dans les départements recouvrés, et il y aurait intérêt, à ce point de vue, à émigrer dans la région nancéienne. Mais l’usine trouve sur place sa main-d'œuvre. Les 2.000 à 2.500 ouvriers qu'elle occupe en temps normal sont presque tous de la région (1); 40 % habitent à Sarreguemines même, dans des maisons louées par la société; le reste se disperse dans des villages ruraux sur une zone très étendue, limitée à peu près par les localités de Rohrbach, Sarralbe, Puttelange et Forbach. Or, sans aller jusqu’à parler, avec tel auteur américain (?), de « limmobilité des ouvriers qualifiés » — l'exemple de la verrerie suffirait à prouver qu’on peut, même à notre époque, les déplacer — il faut bien convenir qu’on ne transporte pas des centaines d’ouvriers spécialistes aussi facilement que des machines. L'industrie se maintient donc à l'endroit où elle s’est établie il y aura bientôt 150 ans.

Toutes les usines n’ont pas la même spécialité. Mettlach s’est consacrée dès l’origine à la fabrication de la faiïencerie fine à base feldspathique. L’usine-mère produit toujours des services de table et de toilette ainsi que des articles en grès décorés à la main. Une annexe fabrique des mosaïques, des carreaux de faïence pour revêtement de murs et des carrelages de grès pour pavement. Vaudrevange, avant sa fermeture, livrait des services de table bon marché. Merzig fabrique, outre des grès communs, des tuyaux de drainage, des articles en terre pour chauffage central, des figurines de décoration en terre cuite. Sarreguemines fait tous les articles en faïence, depuis le cendrier jusqu’au service de table, et un peu de porcelaine tendre genre anglais.

En ce qui concerne les débouchés, il faut distinguer entre Sarreguemines et le groupe Mettlach—Merzig. Sarreguemines qui, déjà avant 1914, écoulait en Alsace-Lorraine la majeure partie de sa production

(1) Moins de 5 % de Sarrois en 1933.

(2) Assor Payron Usuer [283], À. H. E. S. 1929, p. 525.

n’a pas eu à modifier son orientation. Seul le débouché intérieur compte pour elle; Sarreguemines vend peu à l'étranger, et rien en Allemagne.

Il en va différemment de Mettlach. Grâce à la variété des fabrications où l’article de luxe et l’article bon marché s’épaulent mutuellement, l'écoulement, avant la Guerre, ne rencontrait pas de difficultés. La région industrielle sarroise n’absorbant pas la moitié de la production, le reste se répandait en Allemagne ou à l’étranger; une très faible partie de la production (2 % environ) pénétrait en France. Peu d'industries sarroises ont eu à réaliser depuis la Guerre un changement d'orientation aussi complet que la céramique. Celle-ci essaya d’abord, en 1923, de conquérir le marché français. La reconstitution des régions dévastées offrait alors aux fabricants de carreaux et d’appareils sanitaires une occasion inespérée. La secousse fut même si rude qu’elle provoqua les clameurs des industriels français. Mais, dès 1924,

‘la céramique sarroise, favorisée par la baisse du franc et la stabilisation du mark, reprenait ses débouchés traditionnels en Allemagne et elle les garda après 1925. Vint la crise, et la savante organisation commerciale de cette société se révéla impuissante à tirer quelques commandes d’une Allemagne effondrée. Il fallut, une deuxième fois, se retourner vers l'Ouest et, en 1931-1932, la société a vendu en France trois fois plus qu’en Allemagne (1) et fait à Sarreguemines une concurrence sévère. De France, une partie des produits sont expédiés en Espagne et en Angleterre. Des expéditions directes ont lieu vers l'Italie, les Pays Scandinaves et l'Amérique du Sud.

Grâce à cette faculté d'adaptation, la production n’a pas trop souffert. On la retrouvait en 1930 avec un chiffre sensiblement égal à celui de 1913 (59.684 tonnes contre 59.370 tonnes en 1913) (2). Il est vrai que, depuis 1930, les conditions se sont aggravées et l’usine de Vaudrevange a dû fermer. Mais rien d’essentiel ne menace la vitalité de cette industrie qui doit trouver des débouchés suffisants dans la région sarroise, dans une Allemagne en reprise et dans une France où l’ar-

ticle sarrois et le goût français, par une série de concessions mutuelles, se sont rapprochés.

(1) On peut conserver les proportions de la statistique des Chemins de fer, mais non les chiffres absolus. Le chiffre de 6.723 tonnes donné pour les expéditions en France en 1931-1932 est très inférieur à la réalité. La statistique ferroviaire ne mentionne sous une rubrique séparée que les envois supérieurs à 500 kilogs. Ainsi elle donne, pour 1931-1932, 2.030 tonnes de produits céramiques expédiés de Sarre en Allemagne, tandis que la statistique douanière du Reich accuse 15.710 tonnes en 1931.

Page 1