L’APRÈS-GUERRE
La situation, déjà difficile avant la Guerre dans certaines branches, s’est aggravée depuis 1920, par suite d’une transformation technique et des nouvelles conditions douanières. Toutes les usines de verre à vitres du Reich ont, entre 1920 et 1928, substitué la fabrication à la machine à la fabrication à la main, d’où augmentation considérable de leur capacité de production, malgré la forte réduction de personnel. Sur ce marché encombré, l'écoulement des verres sarrois est devenu de plus en plus difficile : baisse du mark, tarifs prohibitifs, contin-
(1) En Lorraine ce furent pendant longtemps les verriers eux-mêmes qui écou laient leurs produits. Cf. FLony [178], p. 294.
gentement ont joué successivement pour l’écarter; le facteur décisif a été l'élévation des prix sarrois. Tandis que les verreries allemandes profitaient de la baisse du mark pour moderniser leur outillage en adoptant soit le chauffage au gaz, soit le chauffage au lignite, et plus tard réalisaient des abattements considérables de salaires, les usines sarroises se trouvèrent dans l'impossibilité de comprimer dans la même proportion leurs prix de revient. Le poids total des ventes sarroises de verre en Allemagne est tomhé de 21.520 tonnes en 1912 à 8.794 tonnes en 1931 (?).
Sur le marché français où, avant 1914, elle ne vendait guère que de petites quantités de verre pressé, la verrerie sarroise était une nouvelle venue. Le passage de certaines entreprises aux mains de capitalistes français lui assura immédiatement une part des commandes (?); mais, dans certaines branches, elle a retrouvé des concurrents qui avaient amélioré leurs positions d’avant-guerre. Ainsi, pour la fabrication des bouteilles, elle se heurte aux usines du Nord (Trélon, Fourmies, Hirson) qui ont une sorte de monopole pour la fabrication des bouteilles de Champagne et d’eau minérale. Depuis qu’elles ont perdu la clientèle des maisons de vin rhénanes, les fabriques sarroises de verre à bouteille n’ont cessé de péricliter. Dès 1927 les usines de Saint-Ingbert et de Louisenthal fermaient leurs portes: en 1929 ce fut le tour de la verrerie de Sulzbach. La production des bouteilles tombait de 18.000 tonnes en 1913 à 4.800 en 1930 et elle a complètement cessé depuis janvier 1931.
Pour le verre à vitres, fabriqué à la machine à Saint-Ingbert, les concurrents les plus redoutables sont les usines belges de la région de Charleroi, qui ont à la fois la main-d'œuvre et le combustible bon marché. Il est vrai que la Belgique, ne produisant pas assez de charbon gras pour gazogènes, doit en faire venir de la Sarre : mais ici l’enquête révèle un de ces contre-sens géographiques qui sont courants dans les conditions commerciales actuelles par suite de l'octroi généralisé de « prix de zone », d'autant plus bas que le client est plus éloigné. Le charbon sarrois revient plus cher en Sarre qu’en Belgique. Le fait se produisait déjà avant la Guerre (#), mais l’écart entre les prix intérieurs et les prix d'exportation s’est encore accentué. Le 1er avril 1933 le même charbon qui, livré à l'usine de Fenne,
(1) Alsace-Lorraine comprise en 1913, non comprise en 1931 : d’après LAUER [179], p. 160, et BEricurT, X, p. 68. ,
(2) Fenne appartenait, déjà avant la Guerre, aux Verreries des Trois-Fontaines, en relation avec le groupe Saint-Gobain ;les Verreries de Saint-Ingbert et de Louisenthal sont passées sous le contrôle des Verreries de Vertou.
(8) C. LauEr [179], p. 162.
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revenait à 152 francs français la tonne (1), était vendu à Charleroi 153 francs belges, soit 108,32 francs français; autrement dit, les Mines domaniales, après avoir fait cadeau à l’acheteur belge de la totalité des prix de transport, trouvaient moyen de vendre 40 % moins cher qu’en Sarre (?). Dans ces conditions, malgré l’activité du bâtiment dans nos régions dévastées, les verreries sarroises n’ont pas pu maintenir leur production au niveau moyen d’avant-guerre. Pendant trois années seulement (1928-1930), le chiffre de 23.800 tonnes atteint en 1913 pour le verre à vitres a pu être dépassé; mais en 1932 la production est retombée à 13.000 tonnes.
Seule la gobeleterie et la cristallerie ont progressé et porté leur fabrication de 3.608 tonnes en 1913 à 6.353 tonnes en 1932. Pourtant elles ne manquent pas de concurrents : en France, elles trouvent devant elles Saint-Louis, Porcieux, Vallerystal, Bayel (Aube) et, en Belgique : Val Saint-Lambert, Braine-le-Comte, Maninge surtout; l’industrie tchéco-slovaque est peu gênante : elle livre, grâce à son organisation familiale, des produits bon marché, mais moins soignés. D’autre part, les usines de verre fin, comme les autres verreries, se plaignent de payer le charbon beaucoup trop cher. Qu’elles aient pu, malgré tout, augmenter dans d’aussi fortes proportions leur production, cela est dû sans doute au fait que la principale d’entre elles, Fenne, appartenait, déjà avant la Guerre, à un groupe français, ce qui a facilité son changement d’orientation économique; mais surtout ce sont les ouvriers eux-mêmes qui, par leur adresse, leur rendement et leur attachement à l’usine ont permis ce résultat exceptionnel.
L'exemple de Fenne montre qu’on ne saurait généraliser les difficultés auxquelles certaines branches se sont trouvées aux prises depuis la Guerre, ni écrire, avec l’historiographe de la verrerie sarroise, G. LAUER, que celle-ci est complètement déracinée, vollständig entwurzelt.
Certes la verrerie apparaît aujourd’hui moins étroitement liée aux, conditions locales qu’il y a un ou deux siècles. Les matières premières viennent aujourd’hui de fort loin. Le charbon gras reste à la base de la fabrication; mais, par un véritable défi aux/géographes, il est vendu moins cher à Charleroi que sur les rives de la Sarre! La main-d'œuvre elle-même tend à être moins spécialisée. ur
Deux faits demeurent néanmoins, qui retiendront en Sarre une partie des verreries : d’abord l'emploi du gaz de cokerie, qui peut
(1) Communication verbale de M. le directeur de la Verrerie de Fenne. (2) Ce qui ne l’empêchait pas d’être plus cher que le charbon du Borinage et surtout que le charbon anglais (d’après les prix courants publiés par la revue belge
Le Verre).
libérer certaines usines de la consommation du charbon brut et permettre d’abaisser le prix de revient; puis l'expérience traditionnelle du soufflage et cet amour du «noble art » qui transforme le verrier en artiste, comme les poudres de minium ou de cobalt illuminent le verre de reflets colorés.
Regroupée et concentrée en quelques usines, l’industrie verrière de la Sarre a des raisons suffisantes pour durer.