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pourrait croire que l’industrie sarroise fabrique surtout des chaussures de travail : il n’en est rien. C’est de Strasbourg que viennent les brodequins des mineurs. Par contre, la Sarre fabrique des chaussures d'enfants et des souliers de dames dont les dessus en cuir (Opanken) sont tressés par des femmes, à domicile.
Le développement de la production a été de pair avec la multiplication des usines. Elle s’est élevée en 1932 à 1,8 million de paires de chaussures et 2,2 millions de paires d’Opanken, pour une valeur totale de 95 millions de francs.
Créée pour satisfaire la demande d’un Territoire surpeuplé, mais très petit, cette industrie risquait d’épuiser vite sa capacité de consommation. Les fabricants de chaussures ont évité ce danger en exportant de grandes quantités de souliers de dames en France et dans l'Afrique du Nord. Comme les cuirs proviennent en grande partie de France et que les salaires distribués par l’industrie française de la chaussure sont plutôt inférieurs aux salaires sarrois, on a peine à croire que le prix de revient de ces fabricants de Homburg, même en tenant compte de la différence des charges fiscales, soit plus bas que celui des industriels de Nancy ou de Limoges. Force est donc d'attribuer aux premiers plus de qualités commerciales et surtout plus de souplesse pour adapter leurs fabrications aux caprices de la mode. Quoi qu’il en soit, au plus fort de la crise, l’industrie sarroise de la chaussure est en pleine prospérité.
Cette constatation, rejoignant celle qui a été faite à propos de la brasserie et de la fabrication des cigarettes, pose un problème d’une portée générale. N’est-il pas singulier, lorsque d'anciennes industries enracinées dans le sol et dans la population périclitent, que d’autres industries créées de toutes pièces, obligées d'importer la matière première et partiellement la main-d'œuvre, trouvent le moyen de prospérer? La crise, pierre de touche des entreprises saines, éliminerait les industries filles du sol, fortifierait les industries filles de l'heure?
Le paradoxe n’est qu'apparent. Grâce à sa mobilité, la petite industrie peut s'adapter plus aisément aux changements politiques. L'industrie sidérurgique nous a offert des contrastes analogues. La métallurgie lourde, à Neunkirchen et à Dillingen, résiste à tous les bouleversements territoriaux, tandis que l’aciérie de Goffontaine, dès que le tracé des frontières lui est devenu défavorable, après 1815,
essaime en France une filiale (1), après 1871 émigre définitivement (?).
D’autres causes peuvent être invoquées, pour expliquer cette résistance inégale à la crise. Les industries actuellement prospères ont un outillage relativement peu compliqué; la grande industrie est écrasée par ses machines, qui ne peuvent être amorties qu’en travaillant à grand rendement, ce qui conduit inévitablement à la surproduction. Dans une petite entreprise, le patron a une action plus directe et plus immédiate sur le personnel, les approvisionnements et la fabrication. D’autre part, les industries qui satisfont un besoin immédiat des hommes — par exemple les industries alimentaires — sont toujours moins touchées que les industries clés qui supportent l’incidence de restrictions plus ou moins judicieusement adaptées à la diminution de la demande.
Enfin à côté de ces causes générales, il faut ajouter une cause propre à la Sarre. Les industries actuellement prospères sont celles qui consomment le moins de charbon. Dans toutes les doléances de la sidérurgie, de la verrerie et même de la céramique, revient comme un refrain le haut prix du charbon. Dès lors tout l'édifice qui repose directement sur lui se lézarde, tandis que les constructions plus modestes fondées sur les besoins de la population, où la force est fournie par le courant électrique, affirment leur solidité et profitent des circonstances favorables pour s’agrandir.
(1) 11 s’agit de l'usine de Sarralbe, créée en 1827 par Henri Gouvy pour conserver sa clientèle française malgré le protectionnisme douanier.
(2) La glorieuse aciérie de Goffontaine fut alors fermée et, avec un noyau d’ouvriers de Hombourg-Haut, les Gouvy créèrent l'usine de Dieulouard (Cf. F. Gouvy [164]).