LE MODE DE PEUPLEMENT
Si frappante que soit, dans le paysage, la différence entre le villageroute et le village-nébuleuse, elle est d’ordre purement morphologique; l’un et l’autre sont associés à la même organisation du terroir, divisé en soles ét en quartiers (Gewannen); l'un et l’autre sont des formes d’agoelomération pure.
a) Prépondérance de l’agglomération. — Le peuplement en village est la règle sur tout le plateau de la Lorraine orientale, aussi bien dans le Saargau que dans le Bliesgau : Tromborn (canton de Bouzonville) et Boucheporn (canton de Boulay) ont chacun 100 % de leur population rassemblée autour du clocher. On rencontre seulement quelques annexes avec un chiffre de population du même ordre que celui du chef-lieu, qui sont d’anciennes communes rattachées administrativement à un village plus important : ce sont des cas de pseudo-dispersion. La véritable dispersion est représentée par les hameaux et les fermes isolées qui font leur apparition dans le Heckenland, sur la côte de Muschelkalk, et qui sont également assez nombreux autour de Deux- Ponts. La dispersion s’accentue dès qu’on pénètre dans le Pays aux Boïs : à la limite occidentale de la dépression sarroise, Longeville (canton de Bouzonville), avec un hameau, trois fermes et sept maisons isolées, n’a plus que 88 % de sa population agglomérée, et Porcelette (canton de Saint-Avold) tombe à 68 % avec une annexe, deux petits hameaux, deux fermes et une maison forestière. Entre Saint-Ingbert et Homburg, on compte, à peu de distance de la route impériale, onze fermes pour trois villages et trois hameaux.
À l'autre extrémité de la dépression sarroise, le Hochwald et le Birkenfeld n’ont presque pas de fermes isolées, mais beaucoup de hameaux, etilen est de même de la région de collinesentre Blies et Glan.
Au cœur du Pays aux Bois, les fermes sont à peu près complètement absentes; actuellement il n’existe pas non plus de hameaux, car les anciens écarts peuplés d'ouvriers et de mineurs sont devenus villages; mais l'examen des anciennes cartes montre souvent que lhabitat industriel aggloméré dérive d’un ancien habitat rural dispersé (Fenne,
Büldstock, Louisenthal, etc.). En somme l’agglomération domine sur les | plateaux de la Lorraine orientale et du Palatinat occidental, ainsi | que dans la partie occidentale des Campagnes permiennes; elle est | plus lâche dans le Hochwald et le Birkenfeld et dans la partie orien- |
tale des Campagnes; enfin la dépression sarroise montre un peuplement de type mixte.
b) Ancienneté de l’habitat aggloméré. — Avant de chercher à expliquer cette répartition, on peut se demander dans quelle mesure les conditions d'habitat ont été modifiées par l’afflux d'hommes qui s’est produit dans la deuxième moitié du x1x® siècle, afflux qui, on Pa vu, ne s’est pas cantonné dans la région des mines et des usines.
Il existe pour le Bezirk de Trèves une statistique de 1843 (1) qui donne le nombre d'habitants par villages, hameaux et maisons 1s0lées, en distinguant les maisons rurales et les établissements industriels, on a donc tous les éléments pour se faire une idée exacte du peuplement rural à cette époque.
Le nombre des hameaux et des fermes était à peine plus élevé qu'aujourd'hui; tout au plus le rapport de la population dispersée à la population agglomérée était-il plus élevé, surtout si on fait entrer en ligne de compte les moulins et les établissements industriels qui pouvaient être en même temps de petites exploitations agricoles.
Remontons plus loin dans le passé. Il n'existe plus de statistique d'ensemble, mais les dénombrements partiels sont suffisamment instructifs. Au moment de la remise du bailliage du Schambourg au Palatinat-Deux-Ponts en 1787, les commissaires du roi n’y mentionnent que quatre fermes, celle du Schaumberg, celle d’'Enscheid (près de Sotzweiler), celle de Wallesweiïler (près de Winterbach), plus la ferme de Geisweiler (non cédée); chacune abritant une dizaine d'habitants dans un territoire qui en comptait 4.261 (?). Or de ces quatre fermes du xvuie siècle, trois subsistent encore aujourd’hui.
Le plus ancien dénombrement du comté d’Ottweiler (1634) ne mentionne que deux fermes distinctes des agglomérations (3); même
(1) BArscn [81].
| CERCLE GERCLE PR NOMBRE DE de de GERCLE GERCLE
Sarrelouis | Sarrebruck | d'Ottweiler | de Merzig |
Villages Hameaux
Fermes {moulins non compris) . .
Écarts industriels (moulins, tuileries, fours à chaux, forges, etc.) . .
(2) Le procès-verbal ne mentionne déjà plus {e Greinhof, très connu comme mine de fer, mais qui devait être abandonné comme exploitation agricole.
(3) ScucecarenDpaL [98], p. 25.
nombre en 1741, avec des fermes différentes (1). Or le cercle d’Ottweiler renfermait en 1843 huit fermes, en 1861 huit fermes, et il en compte aujourd’hui encore sept. Le fait général paraît dohe être la conservation des fermes, et on peut affirmer que l’habitat dispersé n'était pas, au xvirre niède beaucoup plus répandu qu'il ne l’est aujourd’hui.
On fera seulement deux exceptions : la région minière, Où certaines fermes ont disparu au cours du xixe siècle, étouttées par les constructions nouvelles, et le Bliesgau où Dldsiotrs fermes du xvire et du xvirie siècle sont aujourd’hui devenues des villages ou des hameaux : reste à savoir si ce n'étaient pas déjà au xviie siècle de petites agglomérations (?).
Cependant, à mesure qu’on remonte plus loin dans le passé, on éprouve le besoin de préciser le sens des termes de « hameau » et de « ferme ». L’idée qu’on se fait de l’agglomération ou de la dispersion dépend, en effet, en grande partie, de la définition qu’on donne de ces deux mots.
Pour le xix® siècle, il n’existe aucune difficulté. L’Administration prussienne considère comme hameau (Weïler) les localités ne formant pas commune et comptant moins de 12 maisons et moins de 50 habitants. Mais pour les époques antérieures, la distinction entre hameau et village devient très difficile. D’une part le nombre des maisons dans les villages était moins élevé qu’aujourd’hui, souvent inférieur à une douzaine, si on en juge par l'Atlas de Duhamel, où, sur des planches au 1/5.000€, les maisons ont pu être dessinées à l'échelle; d’autre part ces maisons se présentaient dans le Pays aux Bois espacées les unes des autres, séparées par des arbres ou des jardins : donc entre le village-nébuleuse et le hameau tel qu’on le rencontre en Bretagne ou dans le Limousin, il n’existait, si on fait abstraction de l’organisation du terroir, aucune différence; de fait les textes emploient bien souvent Wezler et Dorf lun pour l’autre. Voilà donc le géographe dans l’embarras, puisque le paysage ne lui révèle aucune différence entre deux termes que distinguent aujourd’hui le langage scientifique et le langage courant.
(1) On peut supposer que ces anciennes statistiques ne mentionnent que les fermes habitées; les bâtiments ont pu subsister tandis que l’exploitation était interrompue. La statistique de 1764 dénombre 16 fermes seigneuriales (kerrschaftliche Hôfe) sans distinguer celles qui faisaient partie du village et celles qui en étaient écartées.
(2) Dans la seigneurie de Blieskastel, on comptait, en 1601, 7 villages et 7 fermes, Gayor [235], p: 140 : de ces dernières, 5 sont aujourd’hui des hameaux, 2 des wvillages.
Sur le finage du seul Fechingen, où il n’existe aujourd’hui aucune ferme, les noms de lieux-dits révèlent l’existence de trois fermes disparues depuis plus de cent ans.
Essayons d’aller plus avant dans l’analyse de la notion de hameau. Il semble qu’on y trouve deux caractères : 19 Le hameau est une agglomération de quelques maisons (sans qu’on puisse valablement s'arrêter à un chiffre plutôt qu’à un autre); 20 Le hameau est un écart, une agglomération distincte du chef-lieu. Dans quelle mesure ces deux critères sont-ils applicables à l’habitat ancien?
À ne considérer que le premier point, on ne voit pas le moyen de distinguer un hameau d’un petit village, tel qu’il a dû en exister beaucoup dans ce pays pauvre. Ainsi la même localité, Roth, était village avant la Révolution (1) bien qu’il ressemblât beaucoup, d’après l’image qui en a été conservée, à un de nos hameaux de lPOuest de la France; aujourd’hui, avec 50 maisons contiguës et son église, il est une annexe, rattachée à la commune de Woustviller : en d’autres termes, il est tombé officiellement au rang de hameau à peu près à l’époque où, en fait, il cessait d’en être un. Behren (canton de Forbach) avec 55 maisons et 303 habitants en 1840 était alors annexe de la commune de Kerbach qui comptait à la même époque 29 maisons et 246 habitants. Nous nous refusons à considérer ces agglomérations comme des hameaux.
Quant au second critère, qui aujourd’hui fait loi, il perd tout son sens pour la période antérieure à la Révolution, où l’unité administrative était dans notre région la mairie (Meierei) qui comprenait plusieurs localités, villages et hameaux (?). Force est donc de chercher un détour qui révèle la subordination du hameau au village. On peut le découvrir soit dans le groupement des terres sur le finage communal, soit dans l’existence ou l’absence d’une église, lieu de réunion et en quelque sorte symbole de la communauté villageoise (2).
Dans ces pays de champs ouverts, le hameau ne possède pas à proprement parler son ban, c’est-à-dire un territoire cultivé suivant une règle indépendante de celle du village (4); du moins les terres
(1) J. Tousa [281], B. S. À. S., 1927,
(2) On peut citer comme exemple la mairie de Hostenbach, possession de l’abbaye de Wadgassen. A la fin du xvue siècle, elle comprenait deux villages : Hostenbach et Schaffhausen, un hameau (Werbeln 10 maisons, 73 habitants) et deux fermes : Spurk (3 maisons, 15 habitants) et Wadgassen, ferme annexe du couvent où habitaient les artisans et les domestiques.
(3) Cependant la localité de Weiler (aujourd’hui cercle de: Merzig, sous Ancien Régime bailliage de Bouzonville), comptait, en 1789, cinq feux et était rattachée à la paroisse de Büding. Il y a donc toutes les raisons pour la considérer comme un hameau, ne serait-ce qu’à cause de son nom. Or cette minuscule agglomération était une mairie et a formé une assemblée électorale.
(4) Encore y a-t-il des exceptions. Flatten (hameau de la commune de rer stroff) a son ban à part et ses trois soles, tandis que Scheuerwald, autre hameau de la même commune, n’en a pas.
qui entourent le hameau appartiennent-elles — ou appartenaient-elles à l’origine — aux habitants de ce hameau, de sorte qu’il formait une petite unité agraire à l’intérieur d’une grande : c’est ce qu’on exprime aujourd’hui en disant que le hameau est section de commune. Dans ces conditions l'examen des plans cadastraux doit permettre de reconnaître les hameaux. Malheureusement, très rares sont ceux de ces plans qui ont été publiés et les plus anciens ne remontent qu’au début du xvrrre siècle (Welferding 1719).
On peut aussi se fonder pour reconnaître un village sur la présence d’une église (église paroissiale ou annexe, peu importe : jamais, jusqu’à la Révolution, les limites des paroisses n’ont coïncidé avec celles des villages). D’une façon générale, au xvr1e et au xvirie siècles, chaque village possédait une église ou au moins une chapelle; les hameaux en étaient dépourvus (1).
Nous considérons comme hameau, au xvi® et au xvie siècles, toutes les agglomérations sans clocher.
Ce critère admis, on reconnaît que les hameaux ont été autrefois beaucoup plus nombreux. D’après le dénombrement de 1634, sur 23 localités existant dans le comté d’Ottweiler, 17 possédaient une église paroissiale ou une chapelle, tandis que 7 étaient rattachées pour le spirituel au village voisin. Ces 7 localités peuvent d'autant mieux être considérées comme des hameaux que le nombre des maisons, même en y comprenant les maisons inoccupées, y était faible, généralement inférieur à 10. On peut en conclure que le Pays aux Bois comptait, avant le développement industriel, à peu près un hameau pour deux villages.
Une difficulté du même genre nous attend en ce qui concerne les fermes. Aujourd’hui une ferme se reconnaît, fût-elle composée de plusieurs maisons et extérieurement semblable à un hameau, à ce qu’elle constitue une seule exploitation. Mais dans le passé, on ignore en général s’il existait un ou plusieurs tenanciers, une ou plusieurs maisons de culture. Ce dernier cas a dû être le plus fréquent; au xvuie siècle on ne faisait pas toujours la distinction entre ferme et hameau : Geisweiler, dans le Schambourg, est appelé indifféremment cense, ferme ou hameau. A plus forte raison, la confusion est-elle de règle pour les périodes antérieures.
Beaucoup de hameaux et même de villages ont été, pendant des siècles, désignés comme fermes. Cela est vrai non seulement de ceux
(1) Dans le cas d’Hostenbach, cité plus haut, les limites de la mairie se confondaient avec celles de la paroisse ; il y avait une église paroissiale à Hostenbach et une
filiale à Schaffhausen.
dont le nom se termine en hof (et ils sont nombreux dans le Küllertal) mais de beaucoup d’autres qui ne portent pas cette terminaison : Vülklingen, Fechingen, etc.…., sont mentionnés dans les documents de l’époque carolingienne comme des fermes.
Au vrai, avons-nous le droit de traduire //0of par ferme? N'est-ce pas par un transfert abusif du sens actuel au passé? Le of, à lépoque carolingienne, c’est la villa, à laquelle a succédé la seigneurie. Le Hof comprend plusieurs manses (Huf, Hofgut, on trouve aussi Hovemansus 1!) et pouvait comprendre par conséquent plusieurs maisons de cultivateurs. Voici Schaffhausen, mentionné pour la première fois comme ferme en 1569; dès 1696 — et on admettra qu’elle ne s’était pas peuplée pendant la guerre de Trente Ans — la « ferme » comptait dix feux (/ofstaedt) : la « ferme » de 1569 était probablement déjà une petite agglomération. Rien d’étonnant dès lors si la villa carolingienne a donné si souvent naissance à un village, parfois même à plusieurs villages.
En somme, plus on remonte dans le passé, plus on trouve confondus les trois types d'habitat. Les catégories que nous avons créées pour le peuplement actuel ne conviennent plus aux modes de peuplement ancien. En outre, au cours des siècles, un même lieu a pu être successivement village, ferme ou hameau. Un exemple, entre beaucoup : Stambach (cercle de Deux-Ponts) était au x111° siècle un village; il devient une ferme à la fin du xvi® siècle. Pendant la guerre de Trente Ans la ferme disparaît; elle reparaît en 1685, reconstruite par des colons luxembourgeois et en 1707 elle donne naissance à un village qui existe encore. Villages, hameaux et fermes sont donc des formes qu’il faut toujours considérer d’un point de vue évolutif — une évolution qui n’a rien de cyclique, car si les formes d'habitat dérivent normalement les unes des autres par accroissement de population où dégénérescence, chacune d’elles peut apparaître sans avoir été précédée par les formes plus élémentaires.
c) Explication de l’agglomération. — L'’habitat aggloméré a donc toujours dominé, puisque les hameaux autrefois plus répandus étaient une forme d’agglomération. Reste à expliquer ce mode de peuplement. Sans prétendre renouveler un sujet où de nombreuses monographies (?) et les synthèses de A. DEMANGEON et de R. Grap- MANN DA ont montré déjà le sens dans lequel il fallait chercher la
(1) Cité par Trrrz [249].
(2) Les plus utiles pour notre région sont celles de G. HOTTENGER : Mahal et remémbrement en Lorraine, et de À. Grgerr : La Porte de Bourgogne et d'Alsace.
(3) A. DemanGeon [185] et R. GRADmMaAnNx [188]. si
solution, on se contentera de quelques remarques d’une portée strictement locale.
Il n’y a pas lieu de s'arrêter aux causes anciennement invoquées pour expliquer l’agglomération : l’eau est partout, même sur le plateau si peu karstique. Les sites défensifs sont rares, sauf dans le Palatinat occidental, où d’ailleurs le village en ordre lâche se prête aux surprises; enfin l’agglomération se rencontre aussi bien en Lorraine française qu’en Lorraine allemande et en Palatinat, ce qui exelut l’action du facteur ethnique — ceci dit sans préjuger du rôle de la colonisation germanique. On pourrait se demander si exploitation des mines n’a pas contribué à l’agglomération. Dans une comparaison ingénieuse, C. RoperT-MuLLER (1) suggère que la population du Sulzbachtal s’est groupée sur les piliers de sécurité, comme les paysans méditerranéens se serraient naguère sur leurs rochers en nid d’aigle. En fait, plusieurs localités de la région minière, Dudweiler, Sulzbach, Vülklingen, sont antérieures à toute exploitation minière; les tranchées à ciel ouvert du xvine siècle n'étaient pas redoutables; l'exploitation par puits ne date guère que de 1825 : or à cette époque les traits généraux du peuplement étaient fixés. Aujourd’hui les villages débordent partout les limites des piliers. Donc ni à l’origine, ni actuellement, la sécurité n’a été un facteur d'agglomération.
Le terrain ainsi day on retiendra comme cause possible la pratique de l’assolement triennal. Avant l'introduction de la culture libre, le terroir des villages était divisé en trois soles, cultivées obligatoirement en même temps et de la même façon. Chaque propriétaire avait ses terres réparties entre les trois soles; ne pouvant s’établir au milieu de son domaine, il n’avait que la ressource de bâtir sa maison au milieu du finage, à côté des maisons voisines, en d’autres termes, pour reprendre la formule de FLacx : « L’assolement triennal en vigueur au 1x° siècle (dans l'Ile-de-France) devait produire une dispersion d’autant moindre des demeures qu'il en entraiînait une plus grande des parcelles » (2). Telie est l'explication généralement admise. Voyons dans quelle mesure elle s’accorde avec les faits observés dans la région sarroise. Pour la clarté de la discussion, on examinera séparément les plateaux calcaires et les Campagnes d’une part, le Pays aux Bois et l’avant-pays montagneux d'autre part, les conditions d'occupation du sol n’y étant pas été identiques.
Sur le Plateau Lorrain, l’agglomération remonte au plus haut Moyen Age. En est-il de même de l’assolement triennal? La plupart des au-
(1) C. Rosert Muzzer [144], p. 134. cat (2) J. FLacx : Étude sur les origines et les vicissitudes historiques de l'habitation
en France, p. 41.
RÉG. IND. SARROISE 32
teurs, R. Parisor entre autres, l’admettent sans discussion, en se référant à FLacn. Mais les textes cités par FLACH ne concernent que l'Ile-de-France. On a peine à croire que l’agriculture fût aussi avancée en Lorraine que dans une région de limons et de loess. À ma connaissance, les plus anciens textes attestant la pratique de l’assolement triennal dans le Saargau remontent au xvrIe siècle : encore l'indication fournie sur l’assolement est-elle indirecte, comme dans ce contrat d’affermage du Sermlinger Hof (commune de Kerlingen, cercle de Sarrelouis) en 1669, qui prévoit chaque année des livraisons en quantités égales de blé, d'avoine, plus tous les cinq ans une certaine quantité de pois (1). Sur la période plus ancienne nous ne savons rien, sinon que la culture temporaire sur brülis a dû être très répandue (?).
Même au xvie siècle, il s’en faut que l’assolement triennal ait été pratiqué partout. CONTAMINE mentionne la survivance sur le plateau, au début du xix® siècle, d’un assolement biennal blé-jachère (%). En 1809, les campagnes permiennes et les petites plaines riches du Birkenfeld connaissaient un assolement biennal sans jachère (4).
Aünsi, dans une région où l’agglomération est générale, l’assolement triennal ne l’est pas : les deux faits sont, dans certains cas, indépendants. Au vrai, ce n’est pas le système de culture qui peut déterminer l’agglomération, c’est la dispersion des champs d’un même propriétaire entre les différents quartiers. HoTTENGER l’a dit en quelques phrases dans lesquelles il n’y a pas un mot à reprendre. « D’après tout ce qui précède, nous croyons que le groupement existait déjà, alors qu’une faible partie du finage seulement était morcelée et exploitée, que le surplus était encore inculte et laissé au parcours, ou recouvert par la forêt. Mais le morcellement, une fois effectué, tend
(1) Publié par R. REBANEK, U. 8. 1930-1931, n° 1, p. 8. (2) Elle est attestée de la façon la plus explicite pour la région de Hornbach en 1601 : « En les endroits où les terres ont esté nouvellement labourées et essartées, iceux (droit de dîme) luy appartiendront et en fera faire la levée après que les trois années de leur première culture seront escoulée, et ne se conteront les dictes années, sinon chez le premier essart qui en sera faict ne devant venir en ceste considération que les dites terres auraient cessé et délaissé d’être cultivées et ensemencées par longues années, à cause de leur stérilité et infertilité, pour les dire de rechef nouvellement labourées et les qualifier novales. » :
(Traité entre le duc de Lorraine et le comte palatin, A. Meurtheet-Moselle, B. 657, n° 116; publié dans B. $. A. $. 1929, p. 239.)
(3) H. ConraAmiNe [282], I, p. 154. *
(4) « Les bords de la Blies et de la Glan sont beaucoup mieux cultivés, les terres n’y sont divisées qu’en 2 soles dont l’une est ensemencée de seigle, et ensuite en navettes; l’autre est occupée par les grains du printemps, ou du trèfle et des légumes de toute espèce, de manière que le cultivateur récolte tous les ans. » (DELAMORRE
à maintenir l’agglomération toujours compacte : quel intérêt l’habitant aurait-il à s’isoler, du moment qu’il ne peut concentrer autour de son installation ses terres dispersées, et réunir ainsi en un « domaine plein » son habitation et son exploitation? Il n’y a qu’un moyen pour lui de vivre au centre de son domaine, c’est de rester dans le village même, et il y reste » (1).
Tout ce qu’on peut dire c’est que l’assolement triennal et le morcellement parcellaire ont été, dans notre région, liés l’un à l’autre en fait; mais ils le sont si peu par nature qu’actuellement l’assolement triennal tend à disparaître tandis que le morcellement parcellaire subsiste. Inversement, on pourrait très bien concevoir une propriété qui continue d’être soumise à l’assolement triennal, mais qui, ayant été remembrée, invite l'habitat à se disperser.
En somme, on pourrait dire qu’il y a agglomération parce que les habitants ont leurs parcelles dispersées dans plusieurs quartiers du terroir et qu'ils ne peuvent les exploiter sans se gêner mutuellement qu’ en s’établissant les uns à côté des autres. Cette explication ne préjuge en rien de la date de l’agglomération; elle suppose seulement : 19 qu'il y a eu installation simultanée de plusieurs familles, d’où nécessité de partage; 20 qu’il y avait déjà des terres immédiatement cultivables, d’où possibilité de partage. Ces conditions ont été réalisées à plusieurs reprises, depuis les temps néolithiques jusqu'aux époques récentes où les souverains cherchaient à repeupler leurs états dévastés.
Ce qui était exceptionnel dans les campagnes du Gau et de la Blies devient la règle dans le Pays aux Bois; ici il n’est plus question d’assolement triennal, au moins jusqu’à la seconde moitié du xvirie siècle. Le seul système de culture employé était l’écobuage. En 1732 les habitants de Dudweiler — un des plus anciens villages de la contrée, probablement gallo-romain — exposent dans une requête au comte de Nassau-Sarrebruck qu’ils pratiquent la culture temporaire sur brûlis (?). Nous avons vu que les annuaires de la Révolution et de l'Empire décrivent avec une grande précision les opérations de l’écobuage, couramment pratiquées dans les parties pauvres du département de la Sarre. On sait très exactement à quelle époque l’assolement triennal a pénétré dans le Kôllertal, qui était pourtant le grenier du comté de Sarrebruck : c’est en 1757 qu’une série d’ordonnances
‘du prince Guillaume-Henri imposèrent en même temps le partage
(1) G. HorrTenGEeRr [261], p. 40.
(2) A. RuPrpersBerG [245], p. 26.
des terres, l’arpentage des propriétés particulières, leur division en soles et l’assolement forcé (1). L’assolement introduit alors a été dans le Küllertal l’assolement triennal (seigle, avoine, jachère), dans le Warndt le biennal (seigle, jachère, puis pomme de terre) (?).
Si l’assolement triennal, récemment introduit dans le Pays aux Bois et demeuré cantonné dans certains districts privilégiés, ne saurait être invoqué ici pour expliquer l’agglomération, on peut découvrir dans l’organisation agraire d’autres raisons du mode de peuplement. Avant toutes choses, il faut bien se rappeler qu’on se trouve dans une région d'économie rurale très archaïque dont 1l faut chercher l'équivalent non pas sur le Plateau Lorrain, n1 à plus forte raison dans l’Ile-de-France, mais dans l’Ardenne, l’Eifel et la Forêt Noire.
A la base de l’organisation agraire il y a eu, jusqu’au xvirie siècle, la propriété collective des terres, du moins de la plus grande partie d’entre elles : champs, pâtis, forêts, terres sauvages. L’ « héritage » se bornait à la maison, au jardin et à ses annexes comme les chènevières, à quelques champs et quelques fauchées de prairies. Dans le comté de Sarrebruck-Ottweiler, on procéda : au partage entre 1750 et 1760 et chaque tenure (Vogteigut) se vit attribuer une certaine étendue de champs, les forêts et les pâtis demeurant dans l’indivision. Mais, dans le reste du pays, la propriété collective a subsisté bien plus longtemps, soit sous forme de propriété communale (Gemeindeländerei), soit sous forme de propriété syndicale (Erbländerei où Erbgenossenschaft), indivise entre les mains des mêmes familles. Dans les régions de Mettlach et de Losheim, cette dernière institution s’est maintenue jusque vers 1860, et, aujourd’hui encore, l’indivision subsiste pour les bois taillis (Æecken). Or le régime de la copropriété entraîne le rapprochement des hommes qui ont des intérêts communs; généralement l’agglomération s’arrête au stade du hameau, parce que ces coutumes se sont maintenues dans des pays pauvres, où les localités ne pouvaient pas grandir, mais c’est déjà l’habitat aggloméré.
Les terres cultivables demeurées dans l’indivision étaient en général l’objet d’une redistribution périodique. Là encore, il s’agit d’une institution ancienne, mais demeurée très vivace dans ces contrées. La pratique du partage des terres à intervalles réguliers est attestée au début du xixe siècle pour le Schambourg (3), mais elle existait aussi dans le Hochwald où elle posa des problèmes embarrassants aux
(1) Srrrez [101], I, p. 395 et 417.
(2) Les pommes de terre (Grumbeeren où Grumbirnen) ont été introduites dans le Warndt entre 1750 et 1770.
(3) Cozcnen [87], p. 119 et A. N., H 1486, n° 158, p. c.
administrateurs français sous la Révolution et Empire (1). Elle subsiste à l’heure actuelle, dans certaines localités, pour les communaux. À Launstroff (Moselle) il existe 15 hectares de Gemeindeland; chaque foyer a droit à 25 ares: les lots sont redistribués tous les 15 ans. Dans la même commune, le hameau de Flatten a, lui aussi, une portion de Gemeindeland distincte, partagée également tous les 15 ans.
Or la redistribution périodique des terres, plus radicalement encore que la propriété collective, exclut toute possibilité de dispersion. Comment le cultivateur pourrait-il s’établir à proximité de son champ, quand ce champ n’est sien que pour un lustre? Il y a bien une solution qui permet la dispersion, c’est l’habitat temporaire, la maison démontable — et on a vu que le Hochwald ne l'avait point ignorée —; mais du jour où l'habitat se fixe, il ne peut se fixer qu’au village. Dans un pareil système, une ferme isolée est une anomalie, et, quand il s’agit d’un habitat ancien, elle ne peut être qu’une propriété seigneuriale.
Il est un dernier trait de cette économie sarroise qui imposait l'agglomération : c’est l’importance de l'élevage et la façon dont il était pratiqué. Dans les pays d’assolement triennal ancien, on a justement insisté sur la cohésion qu’entretenaient les pratiques de culture collective : ban de semailles, ban de moissons, etc., et sur toutes les servitudes dérivées de l’absence de chemins. Ici il faut mettre Paccent non sur la culture, maïs sur la pâture. On est surpris, dans les statistiques impériales, de la proportion très élevée des bêtes par tête d’habitant. Sans même parler du cheptel ovin, les chevaux et les pores étaient, relativement à la population, plus nombreux qu’aujourd’hui; on les nourrissait surtout dans les forêts, rassemblés en troupeau communal. S’isoler, c’eût été se condamner à faire troupeau à part, privilège réservé en Lorraine aux seigneurs, et qui partout ne pouvait être avantageux qu’aux gros propriétaires. Pour le commun, le seul moyen! d'entretenir quelques bêtes était d’habiter au village, où le troupeau | se rassemble, au coup de clairon du pâtre.
En résumé, sur le plateau, l’agglomération est liée à la dispersion des champs, non comme un effet à une cause, mais comme deux effets parallèles d’une même cause : l'installation d’un groupe d’hom-
(4) L’Administration centrale du département de la Sarre écrit au Commissaire du gouvernement des quatre départements rhénans, le 18 pluviôse an VIII :
« Les habitants de la commune de Schilligen, canton d’Hermeskeil, nous ont présenté une pétition dans laquelle ils se plaignent que cinq cohabitants, connus autrefois sous la dénomination d’Hintersassen, prétendent la forcer à un nouveau partage de plusieurs terres sauvages fait depuis cinq ans et dont le terme a été fixé pour dix... » (A. Coblence, Abt. 251.6)
mes nombreux sur un terroir déjà défriché. Sur les collines de la dépression sarroise et dans la Montagne, où l’attribution définitive des lots de culture est récente, l’agg nanos était liée à un système très ancien, qui comportait la propriété collective et la redistribution périodique des terres, et dans lequel la pâture tenait plus de place que la culture. Dans les deux cas, les habitudes communautaires, nées soitläle l’assolement forcé, &oit du collectivisme agraire, ont maintenu l’agglomération, une fois disparues les causes qui lui avaient donné naissance.
d) Les exceptions : hameaux et fermes. — Les hameaux ont été au xviie siècle, nous l’avons vu, plus nombreux qu'aujourd'hui. Quelques-uns de ceux qui subsistent rentrent dans la catégorie des villages : ce sont des villages avortés ou des villages dégénérés. Aïnsi dans le Birkenfeld, 1l existe nombre de hameaux aussi anciens que les villages, parfois antérieurs aux invasions barbares, mais que la pauvreté du sol a empêchés de poursuivre leur croissance normale. Le cas des hameaux-relictes, témoins d’une agglomération plus importante, fréquent après la guerre de Trente Ans, est aujourd’hui incomparablement plus rare que dans les pays frappés de dépopulation.
On distinguera de ces villages manqués les hameaux-boutures. Ce sont des colonies essaimées par les villages surpeuplés, soit que les colons soient venus spontanément, soit qu’ils aient été installés par le seigneur (1) : dans les deux cas, il y a eu essartage et constitution de petits domaines d’un seul tenant. La division en Gewannen a dû être introduite postérieurement, à l’imitation de ce qui existait dans les villages. Nous ne pouvons malheureusement préciser, par aucun exemple, le moment où, dans ces hameaux, chaque maison a perdu le contact immédiat avec ses champs.
Dans le Küllertal où les hameaux étaient, avant le développement minier et industriel, bien plus nombreux que les villages, il est douteux qu'ils en dérivent. Il y a eu là semis de population, non bouturage. Cette particularité ne peut s'expliquer par les conditions de relief et de sol, qui sont sensiblement les mêmes que dans les plaines agricoles du Nord du Territoire, où le village est la règle. Mais il est certain que le Küllertal méridional est resté iongtemps boisé, tandis que les Campagnes de Lebach et de Tholey étaient défrichées dès l’époque gallo-romaine. Les premiers établissements humains furent des censes seigneuriales dispersées autour de Kôlln. A mesure que
(1) Ainsi, entre 1486 et 1565, Le village de Rosseln se dédouble enun village, ES Rosseln, et un hameau, Petite- Rosselle.
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progressait le défrichement, ces petites cellules se sont multipliées; elles ont donné naissance à des hameaux qui eurent longtemps leur développement limité par la faible étendue du terroir. La carte de ScHNUR [20] montre, au début du xv° siècle, une remarquable densité de lieux habités. Plus tard, au xvre et au xvire siècles, il est possible que l’exploitation houillère naissante ait maintenu cette demi-dispersion, en incitant les paysans à reconstruire leurs maisons à proximité d’une carrière de charbon.
Ces deux derniers types de hameaux, le hameau colonie du village et le hameau colonie du seigneur, représentent, comme l’a magistralement exposé R. Grapmanx pour l’Allemagne du Sud, le mode normal de peuplement dans un pays où l’occupation du sol s’est faite tardivement par conquête sur la forêt (1).
Le simple fait que les fermes ont toujours été depuis des siècles un type de peuplement exceptionnel rend plus intéressantes celles qui existent aujourd’hui.
Très rares sont celles (Eschweïlerhof, près de Kirkel; Marienhof, à l'Est de Sierck) qui occupent l'emplacement d’un ancien habitat gallo-romain, lequel était, comme on sait, un habitat dispersé; même dans ces cas-là, on peut démontrer qu’il y a eu solution de continuité entre la villa gallo-romaine et la ferme moderne, puisque cette dernière a été établie sur un défrichement.
Les fermes les plus anciennes remontent, en général, à des dé- | frichements monastiques du x1e-xr1e siècles ou ont été données de bonne heure aux couvents : Abstäberhof (commune de Kirkel-Neuhäusel), sur un essart de l’abbaye de Wôrschweiler; Ditschweilerhof (commune de Bening), fondée vers 1200 par l’abbaye de Tholey;
Sermlingerhof (commune de Kerlingen), donnée en 1183 par un sei-
gneur à l’abbaye de Fraulautern. Quelquefois ce sont les témoins d’une agglomération disparue : telles Wiesingerhof (?) (E. de Sarreguemines); Eschweilerhof (#) (près de Kirkel). A côté du hameau du Wérschweiler, mais bien distincte, une ferme, qui se consacre aujourd’hui à l'élevage de la volaille, occupe l'emplacement de l’ancienne abbaye qui fut elle-même une semeuse de fermes.
Une seconde génération de fermes apparaît dans le Palatinat à la fin du xvure siècle par suite d’un remembrement partiel opéré par le
(1) Ce sont surtout des hameaux qui portent des noms en Rod : Roth ($. de Sarreguernines); Rodbach (entre Sierck et Bouzonville) ; Noswendel Roth(O. de Wadern). (2) Wiesingen, village mentionné encore en 1577 (Tous [209], XXI, 1, p. 8).
(3) Eschweïler, village détruit pendant la guerre de Trente Ans.
duc de Deux-Ponts (1); quelques-unes portent encore des noms français : Mon Bijou, Schanger (Jean) hof (?).
D’autres enfin, en Lorraine, ont été établies au x1x° siècle, soit sur l'emplacement d'anciens châteaux (Lehtrischerhof [1820], Schaumbergerhof [1888], toutes deux à l'Ouest de Sarreguemines); soit sur des défrichements datant du Second Empire : Marienhof (commune de Kirschnaumen) [1848]; Saint-Nicolas et Saint-Jean (commune de Guerting) [1843]; Freihof (commune de Neufgrange) [1856].
Les fermes actuelles sont situées sur de grands domaines d’un seul tenant, exploités par le propriétaire ou par un fermier. Elles tendent à se spécialiser dans l'élevage; mais ceci est un fait récent qui ne saurait être invoqué pour expliquer la dispersion. Au reste, elles sont très rares dans le Hochwald et le Birkenfeld, qui sont pourtant des pays à vocation pastorale.
Bref, par ses trois caractères essentiels : simultanéité du défrichement et de l'occupation humaine” remembrement (la disparition d’un village équivaut à un remembrement total) établissement de l’habitat au milieu du terroir, le peuplement en fermes s’oppose au peuplement en villages; mais il est toujours plus récent, et partout constitue une exception.
G — L'HABITAF-OUVRIER
Un semis de villages, avec intercalation de hameaux dans la région accidentée ou boisée, de fermes dans les plaines et les plateaux agricoles, tel est le canevas sur lequel l’industrie a brodé ses marques.