LA FRANCE
Coincée à l’Est entre des massifs anciens, la zone des plateaux et des plaines s’épanouit largement à l’Ouest, en Lorraine. Les aptitudes agricoles y sont assez diverses : bonnes sur le Muschelkalk quand le sol n’est pas trop pierreux; médiocres sur le Keuper aux sols physiquement mal constitués, tantôt trop compacts, tantôt sablonneux; excellentes sur le Lias qui, grâce au mélange des marnes avec de petits bancs calcaires, donne des terres toujours exemptes d’acidité et, en outre, riches en potasse et en acide phosphorique : les meilleures terres de la Lorraine. Il est vrai que la zone liasique ne commence guère qu’à l'Ouest de la Nied française, à une quarantaine de kilomètres dé Sarrebruck. Mais on a vu que l’absence de relief important avait favorisé de ce côté l'établissement de liaisons routières et ferroviaires.
Jadis pays de céréales et de vaine pâture, la Lorraine, à la fin du
xIxe siècle, s’est couverte d’herbages, qui lui ont valu, dans une littérature locale prompte à l’hyperbole, le surnom de « Normandie de l'Est ». À vrai dire le climat est loin d’être aussi favorable qu’en Normandie. La sécheresse d'hiver se prolonge jusqu’en avril, retardant le départ de la végétation (1); les étés souvent trop secs tarissent les sources. A la veille de la guerre de 1870, la Moselle était loin de passer pour un département d'élevage intensif (?)- Mais les conditions naturelles défavorables ont été depuis lors balancées par le développement pris par l’industrie dans les régions voisines. En raréfiant la main-d'œuvre agricole et en augmentant la demande des villes, il a fait de la Lorraine orientale un pays d’herbages.
De 1873 à 1928, l'étendue des prés naturels, en Moselle, est passée de 64.460 hectares à 80.332; celle des herbages et des pâturages, de 7.340 à 25.445 (3). Le rapport des prairies (prés naturels, herbages, pâturages) aux terres labourables (y compris les prairies artificielles et les prairies temporaires) était :
En 1873 de 1 à 4,7 En 1913 de 1 à 3,9 En 1928 de 1 à;2,8.
Les éleveurs ont non seulement reconstitué le troupeau bovin décimé pendant les hostilités, mais augmenté son effectif de 10 VA environ (4).
Le troupeau bovin en Moselle.
(1) À Château-Salins, le minimum de précipitations est en avril; or, suivant un proverbe lorrain : « C’est avril qui fait l’herbe. »
(2) «Les produits laitiers uniquement destinés à la consommation locale n’y avaient pas de réputation. Les races, malgré quelques efforts d’amélioration, restaient médiocres. » (H. ConrAMINE [2382], I, p. 155.)
(3) Statistisches Jahrbuch für Elsass-Lothringen, 1907 (p. 53) et 1911 (p. 62). — Annuaire statistique d’Alsace et Lorraine, 1932, p. 183. La statistique agricole appelle herbages les prairies dont l’herbe est capable d’engraisser les bêtes et pâturages celles dont l’herbe est suffisante pour l’entretien des animaux, mais incapable de les engraisser. Les parcs sont, répartis entre les deux catégories.
(4) L’augmentation est même plus importante que la statistique ne l'indique, car une partie des bêtes élevées au parc sont aujourd’hui revendues avant le recensement du bétail au début de décembre.
Entre 1912 et 1927, l'accroissement a porté surtout sur les vaches
laitières. n4
Accroissement du nombre des vaches laitières en Moselle.
ee | ARRONDISSEMENTS 1912 1918 | 1923 4927 |
Boulay , . . . . . . . . .| 12.070 | 10.759 | 11.856 | 14.364 | Château-Salins . . . . . . .| 12.875 9.399 12739 16.993 H'OLDACREUN PO EE 182785 13.335 13.419 | 16.249 | Sarreguemines . . . . . . .| 14.427 | 13.756 |, 13.650 15.953 | Ensemble du département. .| 95.767 | 82.918 | 93.517 |113.476 |
Alors qu'avant la Guerre on mettait les bêtes au parc surtout en vue de les engraisser, aujourd’hui c’est aux vaches laitières qu’on destine les meilleurs parcs. On notera que le progrès a porté surtout sur l’arrondissement de Château-Salins; 1l a été beaucoup plus faible dans celui de Sarreguemines : indice d’une spécialisation dont on découvrira bintôt la raison.
Dans l’ensemble du département, la production laitière est évaluée, au début de 1934, à 250 millions de litres de lait par an en moyenne.
Cette transformation n’a rien de spécialement original; on la retrouve sur tous les plateaux calcaires qui entourent le Bassin Parisien, depuis la Bourgogne jusqu’à la Normandie. Ce qui est particulier à la Lorraine, c’est plutôt la date tardive et la brusquerie de ce mouvement; c’est aussi le fait qu'il s’est accompli autant sous l’action de facteurs politiques que par suite de l’évolution générale des Campagnes françaises.
Jusqu’aux environs de 1890, la Lorraine fournissait surtout à la région industrielle des grains et du bétail. Le seul cercle de Forbach, encore peu industrialisé, exportait 52.000 quintaux de blé et autant d'avoine (33 et 44 % de la récolte totale) (1), cn grande partie vers la Sarre. La région de Sarreguemines, avec ses moulins très anciens et sa Bourse aux céréales, était également un grand centre d’approvisionnement en grains. Des cercles de Boulay et de Forbach partaient des quantités considérables de foin, de paille et de bétail : 26.700 bêtes du seul canton de Forbach (surtout des porces)-en 1892. Le lait n’était alors que l’accessoire.
Cependant dès cette époque le canton de Faulquemont vendait une partie de sa production à Sarrebruck et la vallée de la Sarre
(1) Lozper [217].
en amont de Sarreguemines, qui aujourd’hui n’expédie plus de lait au delà de cette ville, contribuait à l’alimentation de Sarrebruck. Il est donc entièrement faux d'écrire que « avant la Guerre l’agriculture lorraine n’écoulait pas ses produits sur le marché sarrois » (1). La Lorraine a si peu attendu la fermeture de la frontière entre la Sarre et le Reich que, dès 1924, un an avant l'établissement du cordon douanier, la seule station de Faulquemont expédiait en une année 6 milhons de litres de lait. Ce qui est exact, c’est que, depuis la Guerre, la Lorraine, de fournisseur secondaire est devenue le principal, et qu'en même temps la nature du commerce qu’elle fait avec la Sarre s’est modifiée. Sans cesser de vendre les grains, la paille et le foin, elle concentre ses efforts sur trois sortes de produits : le lait, le bétail, les fruits et les légumes (?).
a) La laiterie mosellane. — La région industrielle demande à la Moselle, en presque totalité, le lait que le Territoire de la Sarre ne produit pas. La région qui expédie le plus en Sarre n’est pas celle qui est la plus proche. La vallée de la Sarre, entre Sarreguemines et Sarralbe, ne fournit rien, la ville de Sarreguemines suffisant à absorber la production locale qui est faible. Sur le plateau, on commence à ramasser le lait pour la Sarre à Spicheren, mais ce n’est pas encore l'élevage spécialisé. C’est seulement à l'Ouest d’une ligne Boulay— Teting—Gros-Tenquin que commence le pays laitier — on pourrait presque dire le paysage laitier : les champs se réduisent à quelques lanières; des vaches noires et blanches sont au parc, couchées dans une herbe souvent mêlée de jones, comme dans un pré d’embouche. On évoque un Charolais qui aurait perdu son-bocage, une Normandie plus sèche et moins drue. C’est le pays entre Nied allemande et Seille qui fournit plus des trois quarts du lait expédié en Sarre.
Cette localisation remarquable tient avant tout à la race de vaches qu'on y élève. A l’extrémité orientale du Plateau Lorrain, de même qu’en Sarre, on trouve la race de Simmental, cousine germaine de notre race tachetée de l'Est. Elle donne un lait riche en matières grasses, excellent pour la fabrication du beurre; mais la quantité est relativement faible. Le Centre et l'Ouest du département élèvent des Hollandaises à la robe noire et blanche. C’est seulement vers 1900 que des éleveurs de l'arrondissement de Metz-Campagne et de Château-Salins ont commencé à faire venir des taureaux de Frise;
(1) H. Weser in S. Landes Ztg, 14 février 1930.
(2) Je remercie M. Tuisse, Directeur des Services agricoles de la Moselle, et M. le Dr Prersvorr, Directeur des Abattoirs de Metz, qui m’ont permis de mettre à jour ma documentation. FH