LES IMPORTATIONS
Le Territoire de la Sarre achète des denrées alimentaires, des matières premières et des combustibles, enfin certains produits fabriqués.
A) Les denrées alimentaires peuvent se ranger en huit catégories : 1) céréales (grains et farines); 2) légumes frais et conserves; 3) produits de ferme (œufs, volailles, lait, beurre, fromage); 4) animaux
sur pied et viande; 5) fruits; 6) épices (sucre, sel, chocolat, thé, café); 7) graisses et huiles; 8) boissons.
Dans l’ensemble, la France l'emporte nettement sur l'Allemagne. Mais les positions respectives des deux pays varient avec les différents produits. Ceci s'explique par le jeu de quatre facteurs : mégales possibilités d’approvisionnement en France et en Allemagne, pour une même distance de la Sarre; différence des prix français et allemands; goûts de la clientèle sarroise; enfin et surtout existence de contingents soit pour l'entrée en franchise dans le Territoire, soit même, depuis 1931, pour l’entrée dans le territoire douanier français. De tous ces facteurs, seul le premier dépend des conditions géographiques; le dernier au contraire fausse systématiquement le tableau des échanges.
Dans la première catégorie des denrées alimentaires les importations de produits français ont atteint en 1931-1932 (1), 92.371 tonnes; celles de produits allemands 20.829 tonnes. La supériorité de la France apparaît moins nettement dans la statistique pour les catégories 2 et 3 parce que beaucoup de produits lorrains, lait, beurre, volailles, œufs, etc., arrivent par camions, mais elle est indiscutable. L'Allemagne prend l’avantage dans la 4€ catégorie : 186.569 têtes de bétail vivant, surtout des porcs, contre 13.325 têtes arrivées de France. On a signalé plus haut les raisons de cette disproportion. Une partie du cheptel importé d'Allemagne a même été un moment réexportée vers la France.
Le commerce français des produits d'alimentation a mieux défendu ses positions. Le sucre vient de France exclusivement; le sel en majeure partie. Le cacao, le thé, le riz viennent également par l'intermédiaire de maisons françaises. Mais, en dépit de la taxe douanière, c’est du chocolat allemand que continuent à suçoter des milliers de bouches (?). Les maisons françaises ne se sont pas adaptées assez vite au goût local qui préfère le chocolat moins sucré et se montre surtout friand de chocolat au lait, fabrication à laquelle lindustrie française s’est mise tardivement : les neuf dixièmes des importations proviennent d'Allemagne.
La situation est plus compliquée encore en ce qui concerne les corps
(1) Les chiffres de poids sont donnés d’après la statistique des Chemins de fer pour 1931-1932. Les chiffres de valeur sont, en ce qui concerne le Reich, ceux de la statistique douanière allemande; en ce qui concerne la France, ils proviennent d’évaluations; dans les deux cas, ils se rapportent à l’année 1931. |
(2) Cf. Rapport du Conseil d'administration de la Société des Chocolats Schaal (Strasbourg) pour l'exercice 1927. Lerapport attribue, bien entendu, la diminution des ventes en Sarre à l’insuffisance de la protection douanière,
gras dont la population fait une consommation extraordinairement élevée. Le saindoux américain a été pendant longtemps le seul apprécié des Sarrois; puis ils ont bien voulu se contenter du saindoux français; l’augmentation des tarifs douaniers n’a pas été étrangère à cette conversion. La consommation des graisses végétales a augmenté dans de grandes proportions depuis la Guerre. Elles viennent en totalité de France, surtout, semble-t-il, à cause du droit de douane. La situation est la même pour les huiles de table (on ne consomme que de l'huile d’arachide), tandis qu’elle est inverse pour les margarines, triomphe de la chimie culinaire allemande : 90 % de ce produit, à la fabrication duquel nous sommes, paraît-il, fort inexperts, viennent du Reich. Au total, la valeur des produits français importés en Sarre, pour la seule branche des corps gras, atteignait, en 1932, 10 millions de francs.
On a déjà noté plus haut que les bières allemandes avaient vu leur place prise par les bières françaises, mais surtout par les bières sarroises dont la production a doublé entre 1920 et 1930. En outre, la Sarre importe à peu près deux fois plus de vin de France que du Reich.
Mais la proportion de vin français n’a cessé de baisser (en 1931- 1932, 21.637 hl contre 15.716 d'Allemagne). S’en étonneront seuls ceux qui ignorent la condition des débitants. Ils sont les gérants d’un dépôt de bière, liés à la marque qu’ils servent et fort peu intéressés à la vente de vin. Or il est d'expérience quotidienne que l’homme consomme non ce qu’il préfère, mais ce qu’on lui sert.
B) On peut ranger dans une seconde catégorie les combustibles et les matières premières destinées aux grandes industries; l’industrie textile ayant peu d'importance, on négligera les petites quantités de filés de laine ou de coton qui figurent à la statistique.
Les importations de charbon allemand ont fortement baissé par rapport à l’avant-guerre et sont, depuis 1928, régulièrement inférieures aux importations de France (en 1931-1932, 81.560 tonnes de charbon allemand contre 367.691 tonnes de charbon français, provenant en majorité du bassin lorrain); celles de coke ont marqué une chute encore plus accentuée : de 158.000 tonnes en 1913, elles sont tombées à 9.629 tonnes en 1931-1932. Sans doute c’est là un chiffre de crise; mais, pendant les cinq années 1926-1930, la moyenne n’avait été que de 61.000 tonnes (1). Le recul des importations allemandes de houille et de coke dans le bassin métallurgique de la Sarre,
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allant de pair avec une production de fonte accrue, atteste les proorès réalisés dans la voie de l’autonomie économique (1).
Les combustibles liquides originaires des États-Unis, de la Russie, de la Roumanie et de la Pologne, arrivent pour une moitié directement de leur pays d’origine, pour l’autre moitié par l'intermédiaire de sociétés allemandes et surtout françaises.
Le minerai de fer provient de France pour 91,3 % (1932), du Luxembourg pour 6,5 % ; d'Allemagne pour 0,5 % seulement. Déjà en 1913, la France, dans ses limites actuelles, fournissait 95,2 %, de la consommation des hauts fourneaux sarrois. La légère baisse du pourcentage français a été plus que compensée par l'augmentation des tonnages en valeur absolue (jusqu’en 1930). La crise a fortement touché ces importations; mais elles sont, depuis 1933, en reprise rapide. Il y a là un des éléments les plus stables de l'importation sarroise.
Les importations sarroises en produits sidérurgiques lourds sont actuellement restreintes : 100 à 150.000 tonnes de fonte ou de demiproduits d’acier, sur lesquels l’Allemagne ne fournit que 10.000 à 15.000 tonnes; le reste vient de France (?). Le marché sarrois, qui absorbe seulement 1,5 %, des ventes totales de la sidérurgie française (4,5 % des ventes de demi-produits), est pour notre industrie nationale tout à fait secondaire (?).
En matière de bois, comme de charbon, la Sarre est à la fois importatrice et exportatrice car, si elle produit beaucoup plus de bois feuillus qu’elle n’en consomme, la production des essences résineuses, qui ne représentent que 25 %, des forêts du Territoire, est insufisante pour satisfaire à la demande des mines, du bâtiment et de l’industrie locale. Le complément provient surtout des Vosges et de la Forêt Noire. Les importations par voie ferrée et voie d’eau s'étaient élevées, en 1928, à 463.983 tonnes dont 272.000 tonnes pour les mines seulement (1). La France arrivait en tête avec 184.869 tonnes; puis venait l'Allemagne avec 165.000 tonnes; les autres pays ne fournissent en apparence que 13.700 tonnes (5). Mais la situation s’est renversée dans les années qui ont suivi et en 1931-1932, sur une importation totale de 309.749 tonnes, la part de l'Allemagne monte à 257.167
(1) La Sarre importe en outre annuellement de 40.000 à 60.000 tonnes de briquettes de lignite.
(2) Moyenne 1929-1933 : 190.700 tonnes dont 17.900 d'Allemagne et 158.300 de France.
(3) Rapport au Conseil National Économique sur l’industrie métallurgique, [161] 1932, p. 52. E>
(4) À. ArNoULD [75], Reoue des Eaux et Forêts, août 1930, p. 620.
(5) En réalité, au moins le double; mais les bois autrichiens sont réexpédiés à la frontière austro-allemande pour bénéficier du tarif commun sarro-allemand.
tonnes, celle de la France s’effondre à 35.472 tonnes, les prix français se maintenant au-dessus des prix étrangers.
Parmi les matériaux de construction autres que le bois, le ciment tient une place importante dans le commerce sarrois. La Sarre est à la fois importatrice et exportatrice. Des 48.821 tonnes importées en 1931-1932, la France en fournit à peu près les deux tiers, l’Allemagne le tiers; Ia nature géologique des régions environnantes explique ce rapport. Les argiles et kaolins destinés à la céramique sont importés, et en quantités considérables, d'Allemagne et de Tchéco-Slovaquie, très peu de France. Il est frappant que ces matières premières, malgré leur poids, donnent lieu à de très longs transports par voie ferrée : ainsi il arrive en Sarre des argiles de Lettonie.
C) Enfin la Sarre achète les objets que son industrie ne fabrique pas : machines, produits chimiques et pharmaceutiques, textiles et l'infinie variété des objets de mode ou de toilette que le langage commun, à défaut de désignation plus conforme à la spécification douanière, réunit sous le nom de « galanteries ».
Les machines, chaudières, moteurs et en général la construction mécanique viennent surtout du Reich. Cependant, bien que l’industrie française ne soit pas, en Sarre, protégée par le tarif douanier, elle réussit à vendre des quantités non négligeables : par exemple la statistique ferroviaire de 1931-1932 enregistre 145 tonnes de moteurs français contre 250 tonnes de moteurs allemands et 234 tonnes d’appareillage électrique contre 674 tonnes d'Allemagne. On peut se demander, il est vrai, si les ventes françaises se maintiendraient. dans le cas où la France perdrait la propriété des mines ou le contrôle des principales affaires métallurgiques. L'industrie automobile française affirme aujourd’hui une écrasante supériorité (en 1932, sur 10.525 voitures, 6.725 étaient françaises, 1.681 allemandes). En serait-il de même si la protection douanière, qui pour ce poste n’a pas été supprimée par l’accord de 1927, lui était retirée? On n’oserait l’affirmer.
Avec les produits chimiques nous entrons dans le domaine où triomphe l’industrie allemande. On ne s’étonnera donc pas que la valeur totale des exportations allemandes en Sarre, rien que pour les trois rubriques : papiers, couleurs et laques, produits chimiques et pharmaceutiques soit passée de 3.660.000 RM. en 1925 à 8.555.000 RM. en 1931. Parallèlement, les ventes françaises de savon et objets de parfumerie rétrogradaient de 2.276 tonnes en 1924 à 961 tonnes en 1931-1932, chiffre qui représente moins du sixième des importations totales (6.009 t.). Cependant la supériorité de l’industrie chimique allemande n’est pas aussi écrasante qu’on pourrait le croire.
A ne considérer que la statistique ferroviaire, la France aurait même vendu, en 1931-1932, 1.068 tonnes de colorants, l'Allemagne 789 seulement. On aurait une proportion plus favorable encore pour la France si on tenait compte du sel et de la soude qui arrivent de Sarralbe par péniches.
En ce qui concerne les produits de l’industrie textile, il existait, déjà avant la Guerre, des relations suivies entre les maisons allemandes de tissage et de confection et la clientèle sarroise. Le régime de l’union douanière a d’abord consolidé cette situation, puis étendu jusqu’en Sarre le rayon de vente des grands magasins parisiens. On renouait une vieille tradition! L’avant-dernier prince de Sarrebruck, quand il revenait de Versailles, rapportait une robe de Paris à chacune de ses maîtresses (1). Après la Guerre ce fut de l’engouement. Le vice-président de la Chambre de Commerce de Strasbourg, M. M&pER, pouvait déclarer au Congrès franco-sarrois, en octobre 1927 : « Les exportations annuelles de l’industrie du vêtement pour hommes (du Bas- Rhin seulement) ont atteint près de 20 millions de francs. Le commerce en gros des textiles, la lingerie pour dames, les fabriques de chemises pour hommes expédient en Sarre des marchandises représentant une valeur de 30 à 40 millions de francs. La bonneterie et la mercerie exportent pour 10 millions de francs. »
Depuis cette époque les ventes françaises ont beaucoup diminué, et cela avant que la crise eut réduit le pouvoir d’achat de la population, par le simple effet de la baisse des prix allemands et de l’application du traité de commerce franco-allemand. Dans le même temps l’industrie allemande trouvait le moyen de quintupler ses ventes.
Valeur des exportations allemandes en Sarre (tissus, linge et vêtements) (2).
1925 : 3.702.000 RM. 1930 : 15.389.000 RM.
Néanmoins la mode française conserve tout son attrait et les importations de France représentent encore aujourd’hui plus de la moitié en poids et à peu près les deux tiers en valeur du total des importations sarroises en tissus et vêtements.
Si la quantité de cuir brut importée d'Allemagne est relativement considérable, les objets en cuir proviennent surtout de France (390 t. en 1931-1932 contre 119 d'Allemagne, par voie ferrée seulement). On a vu plus haut que l’industrie de la chaussure était devenue une
(4) LonmaAyer (K.) [200], p. 9.
(2) Bericur, IX, p. 67.
LES RELATIONS COMMERCIALES o81
spécialité du Territoire de la Sarre; mais l’industrie locale ne produit guère que le soulier pour dames et enfants; la chaussure d'homme et la chaussure orthopédique viennent d'Allemagne. La France vend des chaussures de travail et des pantoufles. L’importation de chaussures tchéco-slovaques est insignifiante.
Enfin les jouets, les instruments de musique (ce pays ouvrier fait une incroyable consommation d’accordéons et d’harmonicas), les appareils de T. S. F. et tout le menu fretin de la mécanique rentrent sans contestation possible dans la catégorie des marchandises que la Sarre demande à l'Allemagne.