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LA « BOUTONNIÈRE » SARROISE

Cette esquisse géologique rend immédiatement intelligible le trait majeur de la topographie : une dépression allongée SO-NE dont les grès triasiques et les schistes carbonifères occupent le fond. Ce n’est pas un/fossé tectonique, mais une excavation ouverte par l'érosion au point où l’anticlinal de Boucheporn était surélevé. Plus au Nord Panticlinal de Sierck a donné naissance à une boutonnière analogue, le petit bassin de Besseringen. La carapace de Calcaire coquillier une fois enlevée, l'érosion a affouillé les couches meubles du Grès vosgien, mis à jour les schistes carbonifères et réalisé sans résistance une inversion complète du relief. Le processus de déblaiement a été celui de certaines combes jurassiennes : des ruisseaux, bourgeon-

(1) Coupes À et B de la feuille géologique Sarreguemines au 1/25.000e.

nant sur la rivière principale à l’intérieur de la cluse, poussent leur source le long de l’anticlinal et, favorisés par la pente, écrêtent le ph d’une vallée longitudinale. Iei la combe a les dimensions d’un immense cirque; mais la nature du relief n’est pas différente.

Point n’est besoin, pour expliquer la forme elliptique du Warndt, d'imaginer un ancien passage de la Sarre au pied de la côte de Muschelkalk par Forbach, Saint-Avold et Bisten. L'hypothèse a été présentée par GREBE (1) en s'appuyant sur des arguments morphologiques et géologiques. Pour lui, le dessin incurvé de la côte ne peut s’expliquer que par l'érosion d’une rivière coulant à son pied. Actuellement cette rivière n’existe pas, sauf entre Saint-Avold et Morsbach; mais il existe au Sud de Sarrebruck un col bas (230 m.) entre la côte de Spicheren et les buttes témoins du Winterberg et du Reppertsberg où s’adossent les premières maisons de Sarrebruck. Sur ce col et plus loin vers le Sud-Ouest, en direction de Forbach et de Bening, on trouve des alluvions abondantes, formées de sables et de cailloux roulés de quartz. GREBE y voyait la preuve de l’origine vosgienne du cours d’eau qui les avait déposées.

Avant d’aller plus loin et de discuter les tracés proposés, remarquons que cette hypothèse pose deux questions de principe.

GREBE et ceux qui l’ont suivi admettent qu’un relief continu ne peut apparaître sans qu’il y ait à côté de lui, ou qu’il y ait eu dans le passé, une vallée. Mais ce qui fait la continuité du relief, ce n’est pas seulement Ja rivière, c’est le banc de roches dures. Un escarpement de côte peut être dégagé non seulement par un cours d’eau subséquent, mais par des rivières de direction quelconque, élargissant inégalement leurs vallées à la traversée de couches de dureté différente, parfois même, s’il s’agit d’une roche aussi meuble que le Grès vosgien, par le simple ruissellement.

- D'autre part, l’existence dans notre région de cailloux roulés de quartz ou de quartzite, peut-elle être considérée comme la preuve du passage d’un cours d’eau, et spécialement d’un cours d’eau vosgien? La réponse se discute même pour la Lorraine jurassique où BLEICHER a fait observer qu’une partie des cailloux étaient des aliuvions du plateau, d’âge pliocène ou plus ancien, amenées dans leur position actuelle par le ruissellement, donc indépendantes des thalwegs où nous les voyons aujourd’hui. A plus forte raison, faut-il ; regarder de près quand on se trouve sur le Grès bigarré. Dans celui-ci sont enrobés de nombreux galets de quartz dont la remise en liberté

(4) Jahrbuch der preussischen geologischen Landesanstalt und Bergakademie, 1889, p. 106-119.

pourrait donner l'illusion d’une terrasse. En réalité, il ÿ a autant de matériel éluvial que de matériel afluvial dans de pareilles nappes de cailloux roulés. On ne peut accepter toutes les terrasses portées à la carte géologique d’Alsace-Lorraine que sous bénéfice d’inventaire.

Cette réserve faite, il est incontestable qu’il existe, au Sud-Ouest de Sarrebruck, des masses de cailloux roulés qui passent de la terrasse construite au-dessus de Saint-Arnual au placage sans épaisseur de l'Exercierplatz, puis à la nappe très caractéristique de la Neue Bremme et se suivent sans interruption jusqu'à Morsbach. Ces alluvions jalonnent une dépression continue au pied de la côte dont le point le plus haut se trouve à une cinquantaine de mètres au-dessus du niveau actuel de la Sarre à Sarrebruck. GREBE pensait qu’elles ne pouvaient avoir été apportées que par la Sarre. La difficulté commence au Sud-Ouest de Morsbach : il n’y a plus que des terrasses peu étendues et qui ne s’éloignent pas du lit de la Rosselle. Au Sud de Hombourg toute trace d’un ancien passage de la Sarre s’évanouit : ni dépression continue, ni alluvions, ce qui ne laissait pas d’embarrasser GREBE.

Van WERWEKE, reconnaissant l'impossibilité de retrouver un ancien cours de la Sarre au Sud de Morsbach, fait passer celle-ci par la vallée actuelle de la Rosselle. Il se fonde sur la double pente que révèle la vallée morte, fait qui semble indiquer un écoulement Nord- Sud de Saint-Arnual à Morsbach, Sud-Nord au delà de cette localité : Styring 248 m.; Forbach 240 m.; Morsbach 232 m.; Cocheren 235 m.; Bening 240 m.; Galgenberg 245 m.; Hellering 245 m.. Cet argument n’est pas décisif, car d'aussi faibles différences de niveau peuvent provenir du remaniement de la terrasse par les ruisseaux ou même par l’homme. D’autre part, la terrasse de Styring est plus haute que le col de l'Exercierplatz (230-240 m.).

Enfin dans le tracé proposé par Van WErvEKE en aval de Morsbach, pas plus que dans celui imaginé par GREBE, il n'existe de traces d’un passage de la Sarre au niveau de 45 mètres. Autant qu’on peut s’en rendre compte dans une région bouleversée par les mines, les alluvions ne descendent pas au-dessous de 260 mètres le long du thalweg actuel de la Rosselle, entre Emmersweiler et Geislautern. La seule nappe continue, celle-ci due sans doute à la Sarre, qui recouvre la crête entre Styring-Wendel et la Vieille Verrerie monte à 314 mètres. Nous sommes loin du niveau de 45 mètres.

Si donc la Sarre est bien passée au Sud de son emplacement actuel, c’est à une époque plus ancienne que le niveau de 45 mètres. La traînée d’alluvions que l’on suit de Morsbach à Saint-Arnual ne peut avoir été apportée que par la Rosselle. Entre ces alluvions et celles

qui ont été conservées en amont de Morsbach, il n'existe pas de ditférence de composition. Sans doute l'importance de ces dépôts, continus sur une longueur de 10 kilomètres et sur une largeur moyenne de 1 kilomètre, a de quoi surprendre. La difficulté sera levée si on admet que ces matériaux existaient déjà dans une haute terrasse de la Sarre et qu’ils ont été seulement étalés par la Rosselle quand laffluent suivit la rivière principale dans sa migration vers le Nord.

Aujourd’hui, pas plus que la Sarre, la Rosselle ne passe par Forbach et le col de l’Exercierplatz (1). Elle a été détournée vers l'Ouest par le ruisseau de Geislautern qui tirait avantage du fait que la

(1) ll est curieux que presque toutes les anciennes cartes jusqu’au milieu du xvire siècle font passer la Rosselle par Forbach.

F16. 3 — Deux extraits de la Topographia Palatinatus Rheni de ZEILLER €t MERIAN. 1, Palatinatus Rheni; 2, Lotharingiae Ducalus.

À vrai dire, Sébastien Münsrer, dans son Atlas de 1558, indique une rivière qui de Saint-Avold va se jeter dans la Sarre aux environs de Vaudrevange. Outre que le tracé de Sébastien Münsrer est assez peu digne de foi, il semble qu’il s’agisse de la Bist, non de la Rosselle. Dès 1593, la carte de Lorraine (Caesarodunt Turonum in aedibus M. Bogueroaldi) donne le tracé Sud-Nord. OrrTezius (1603) indique que la rivière de Saint-Avold va se jeter à Sarrebruck après avoir arrosé Hombourg et Forbach. Même tracé, encore plus net dans la carte de MErrAN (1645). Par contre la carte de Lorraine de Sanson (1661) représente la Rosselle avec son tracé actuel; il reste de l’ancien cours une rivière, passant par Forbach et se jetant à Sarrebruck.

Faut-il conclure que la capture se place entre 1645 et 1661? Évidemment non car si l’événement était aussi récent la Rosselle ne se serait pas enfoncée d’une quarantaine de mètres au coude de Rossbrück. Mais il est possible que des saignées aient été pratiquées temporairement sur le ruisseau de Forbach (220 m.) pour alimenter les grands étangs du Drahtzug et du Deutschmühlenweiher (210 m.); dans ce bief artificiel l'écoulement peut se renverser suivant le plus ou moins d’en: tretien des vannes des étangs.

Rosselle était encombrée d’alluvions dans son cours inférieur. Les signes de la capture sont le coude de Rossbrück, l'étendue des marais entre Morsbach et Emmersweiler, l’encaissement de la rivière en aval de cette localité. Il n’y a pas grand’chose à tirer du profil longitudinal, car les ruptures de pente ne se maintiennent pas dans le Grès vosgien.

. En résumé il n’y a pas un seul signe morphologique ou géologique que la Sarre ait jamais suivi la côte sur toute sa longueur. Elle s’est avancée au Sud jusqu’à Styring lors de cycles anciens, mais elle n’y passait déjà plus lorsque la dépression qui borde la côte fut approfondie au niveau de 45 mètres. C’est indirectement, par l’intermédiaire de ses affluents, qu’elle a dessiné les contours de la boutonnière sarroise.

La forme de cuvette n'apparaît nettement qu’au Sud de la Sarre. Au Nord-Ouest, où affleure le Dévonien, la côte est remplacée par un escarpement que son absence de festonnement et son indépendance à l'égard du réseau hydrographique révèlent comme de nature différente. Du moins est-ce encore un relief continu. A l'Est de la Prims le rempart s’effrite en une série de bastions qui sont autant de massifs éruptifs dégagés par l’érosion. Bien que la pente demeure nettement plus forte vers le Sud que vers le Nord, la multiplicité des reliefs empêche de délimiter nettement de ce côtéla dépression sarroise. Enfin, au Nord-Est, s’ouvre la dépression de Landstuhl qui se présente comme une excroissance de la dépression sarroise, tandis que la plaine de Kusel prolonge les Campagnes de Lebach et de Saint-Wendel. La dépression sarroise perd ici toute son individualité.

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