DIVERSITÉ DES PAYSAGES NATURELS ET DES FORMES D'HABITAT RURAL
Il suffit de traverser le Territoire pour se rendre compte qu’il n’est pas une région naturelle. Avant même de pénétrer en Sarre, la grand’route de Metz à Sarrebruck a quitté les horizons découverts du Plateau Lorrain pour s'engager dans une région sombre, coupée de collines raides et bigarrées, aux sommets uniformément boisés. Le même décor vosgien interrompu de clairières plus ou moins étendues se retrouve au Nord de Sarrebruck : la voie ferrée s’enfonce sous une galerie de hêtres. Mais au delà de Ne’ nkirchen, l'horizon se dégage, le sol change de couleur“les coteaux escarpés se muent en mamelons adoucis entre lesquels l’eau sourd au milieu des prairies. Avant même qu’on ait quitté le Territoire à Namborn, un relief plus énergique, coupé d’encoches vigoureuses, l’appauvrissement des cultures et l’apparition de quelques taches de genêts marquent l'entrée dans une région nouvelle.
Les changements sont moins apparents quand on suit la vallée de la Sarre, parce que les mines et les maisons masquent longtemps le paysage naturel, mais le contraste n’en est que plus accentué entre les deux extrémités, Sarreguemines et Mettlach. Là une vallée faiblement encaissée entre des croupes calcaires s’évase vers l’amont pour se confondre, à la hauteur de Sarralbe, avec le plateau voisin; ici une gorge enfoncée de plus de 200 mètres entre les schistes et les
(1) Homburg, à la frontière Nord-Est du Territoire ; à distinguer de Hombourg (ou Hombourg-Haut), commune du canton de Saint-Avold (Moselle).
quartzites, déserte entre Saarhôlzbach et Hamm, en attendant que l'élargissement des méandres, vers Serrig, permette aux vignes de s'installer sur les versants. À une extrémité, c’est le Plateau Lorrain, avec ses labours et ses herbages; à l’autre le Massif Schisteux Ftosan avec ses solitudes de plateau à ses oasis de vallées; entre les deux, la Sarre moyenne fait la transition.
Du moins, en suivant ces deux routes, n’avait-on jamais perdu de vue les mines et les usines. Pour peu qu’on s'éloigne des vallées, on voit reparaître les villages, indices d’une vie rurale coexistant avec d’autres genres de vie. L’habitat est toujours aggloméré, mais ces agglomérations ne sont pas toutes semblables.
Sur la rive gauche de la Sarre, à Grosbliederstrofï, à Uberherrn, à Felsberg on retrouve le type classique du village lorrain : maisons accolées les unes aux autres, alignées le long de la route, couvertes d’un toit descendant généralement plus bas par derrière, peu incliné, (15 à 200) et couvert de tuiles rondes (1). Le village apparaît ainsi comme une longue carapace de toits imbriqués qui porte, antenne légère, le clocher. Mais déjà dans la Lorraine de langue allemande se rencontre un autre type de village qui devient prépondérant sur la rive droite de la Sarre. Les maisons sont placées non seulement le long de la grand’route, mais aussi le long de ruelles disposées dans toutes les directions par rapport à celle-ci; d’autre part, ces maisons ne sont pas toujours contiguës, ce qui permet d’apercevoir les murs latéraux avec leurs curieuses pierres en saillie, ou, quand la construction est ancienne, le colombage garni de briques. Le plan du village devient quelque chose de très confus, d’où le nom de village en tas (Haufendorf) que lui appliquent les géographes allemands.
La maison rurale elle-même est d’un type différent. Dans la partie occidentale, c’est la maison élémentaire (Æinhaus) réunissant sous le même toit l'habitation, la grange et l’étable. À mesure qu’on se rapproche du Palatinat, il arrive de plus en plus fréquemment qu’habitation et bâtiments d'exploitation soient distincts et disposés sur les trois côtés d’une cour centrale (Gruppenhaus); et cecise rencontre non seulement, comme c’est le cas en Lorraine, dans les fermes isolées, mais au cœur du village.
Même si on ne considère que la maison élémentaire, telle qu’elle existe dans la partie orientale à côté des fermes à cour centrale, des différences apparaissent avec la maison élémentaire lorraine. Celle-ci est une maison en profondeur, présentant sa plus grande dimension perpendiculairement à la rue. Dans le Palatinat et même
(1) Appelées à l'Ouest de Sarrelouis « burgundische Ziegel ».
en Sarre on trouve une maison en longueur qui tourne sur la rue tantôt sa façade (Traufenstellung), tantôt son pignon (Grebelstellung). Il y a au-dessus du rez-de-chaussée un étage, souvent une mansarde qui s’ouvre au milieu du toit. Celui-ci, symétrique et incliné à 45°, porte des tuiles plates. Bref, moins compact et plus pittoresque que dans la Lorraine française, le village se profile comme une petite ville moyenâgeuse, hérissée de toits.
On cherchera plus loin à rendre compte de ces différences qui peuvent correspondre soit à d’autres conditions topographiques, soit à des changements dans le peuplement. Notons tout de suite dans celuici des différences qui, pour être moins frappantes que celles du relief ou de l’habitat, n’en sont pas moins réelles.
Déjà à l’époque gallo-romaine il existe de notables différences entre la nécropole de Beckingen et celle de La Motte (près de Lebach), à tel point que les archéologues supposent que la première appartenait à la civitas des Trévires, la seconde à celle des Médiomatrices. La limite des deux peuples n’est pas exactement connue, mais il est certain qu’elle traversait le Territoire de la Sarre. Après les invasions barbares deux dialectes allemands se sont différenciés dans la région. Le premier, le franc-mosellan, est parlé à l'Ouest d’une ligne Vülklingen— Nieder-Linxweiler —Baumholder. A l'Est de cette ligne, le dialecte est franc-rhénan. Mais il s’en faut que la prononciation soit uniforme à l’intérieur de ce dernier domaine. Ainsi il existe d’assez sensibles différences entre le parler du Sulzbachtal, qui se rapproche du hautallemand, et celui du Palatinat, à forte nasalisation. Au contraire, l'allemand parlé autour de Sarreguemines est, à peu de chose près, le même que celui des campagnes sarroïises.
Bref, malgré la faible étendue du Territoire, on n’y rencontre pas partout les mêmes formes de relief, les mêmes maisons, les mêmes parlers : des natures et des peuplements différents se juxtaposent et se pénètrent sans se confondre. La création de 1920 est-elle donc entièrement artificielle et le géographe qui adopte ses limites ne fait-il qu’emboîter le pas aux politiques?