NUANCE PARTICULIÈRE DU CLIMAT DANS LE BASSIN DE LA SARRE
Habitants et visiteurs s'accordent à trouver le climat de la Sarre fort désagréable : impression complexe, où les souvenirs de la grisaille industrielle entrent pour autant que des sensations précises d'humidité ou de froid, mais qui semble indiquer, dans une espèce de climat déjà peu attrayante, une variété spécialement pénible à l'organisme.
Dans quelle mesure les faits physiques confirment-ils cette impression? Il n’est pas douteux que l’organisme soit déprimé par l’absence de soleil. Or la faible durée et la faible intensité de l’insolation sont un des traits les plus frappants de cette région à la fois boisée et industrielle. D’après J. Prarr (1), Sarrebruck a eu, en 1915, 6 fois plus de jours de brouillard que Hanovre, 8 fois plus que Cologne et Berlin.
Aux brouillards proprement dits s'ajoutent les brumes de grande ville (Dunst) faites de poussières, de suie et des différents gaz résiduels de l’industrie. Elles atteignent à Sarrebruck une fréquence et une opacité qui rappellent un peu celles de Londres, provoquant d’incessants maux de gorge.
Rares sont les journées franchement ensoleillées. A Sarrebruck la vallée est remplie d’une brume perlée, opaque au petit jour, diaphane en plein midi; c’est toujours le même écran de vapeur, où les fumées d'usines sont diluées. La lumière qui filtre à travers elle glisse sur la Sarre, transforme en miroir la surface de ses eaux troubles, dégrade les teintes sans effacer les valeurs, et ne laisse apparaître en fait de contours nets que les coteaux massifs et les minces clochers. L’après-midi finissante rend seule aux couleurs de l'éclat.
La durée et l’intensité de l’insolation en sont également réduites. De nombreuses mesures actinométriques ont montré que l'intensité des radiations calorifiques était en toute saison inférieure de 5 à 40 % à celle de Trèves. Sans doute les conditions varient de quartier à quartier. Sur le territoire de Sarrebruck, dans le même temps où il enregistrait 331 jours de brouillard à Burbach, PFAFr n’en a compté
(4) J. Prarr [70], p. 10.
que 57 au Sonnenbereg, le bien nommé. La campagne est certainement plus favorisée que la grande ville. En 1930, pour 1.624 heures d’insolation à Sarrebruck, on en a enregistré 1.950 à Saint-Wendel. Cependant les brouillards sont fréquents dans les vallées x étangs et les fossés tourbeux de Homburg et de Losheim.
Doit-on en conclure que les conditions climatiques de la Sarre représentent une aggravation de celles qui règnent en Lorraine et dans le Palatinat? L’aggravation en tout cas ne porte que sur l’insolation et sur l'humidité de l'air, nullement sur la température et sur les précipitations.
Au reste, il existe une plante-témoin particulièrement sensible aux conditions atmosphériques : c’est la vigne. Son absence ou sa présence nous renseignent sur le caractère du climat. Actuellement, il n'existe pas dans le Territoire un vignoble de quelque étendue; la vigne disparait à Sarreinsming pour reparaître dans la traversée du Massif Schisteux, à Serrig. Mais n’en est-il pas de même dans la vallée de la Moselle, où le vignoble disparaît en aval de Metz pour reparaître à Sierck? Il semble que partout la vigne et l’usine s’excluent l’une l’autre, parce que la main-d'œuvre indispensable à cette culture délicate est accaparée par l’industrie. Le domaine de la vigne représente une intégrale de facteurs physiques, sociaux et même parfois politiques : de là ses fluctuations quand ces derniers se modifient.
Il fut un temps, pas très éloigné, où la vallée de la Sarre en amont de Sarrebruck était plantée de vignes et où les bourgeois de cette ville possédaient chacun à Kleinblittersdorf ou à Fechingen un coin de terre qui donnait un vin estimé. Il en était de même pour la vallée de la Blies en aval de Blieskastel et les vins de Gräfintal que les moines servaient aux pèlerins ont contribué à la renommée du saint lieu. Si la vigne s’arrêtait, à l’aval, à Saint-Arnual, c’est que, le calcaire disparu, la vallée s’élargit en une vaste plaine humide. Avec le retour du calcaire à Berus, la vigne reparaissait et toute la côte, de Berus à Merzig, avait encore ses vignobles vers 1860; il y a cinquante ans qu’on a arraché les derniers ceps à Vaudrevange pour planter des bois à leur place. En aval de Merzig les terrasses des vignobles se voient encore à Besseringen et la hotte qu'emploient les gens d’Orscholz pour aller chercher le menu bois à la forêt est la même ‘que celle dont se servent les vignerons de la Sarre inférieure. En remontant plus loin dans le passé, on retrouverait des traces de vignobles même dans la partie gréseuse de la vallée (1) ou dans la dépres-
(1) La Türkenschatzung de 1543 mentionne un vigneron à Malstatt (Mitteilungen, IX, p. 221).
sion argileuse du Kôllertal, à Engelfangen. Ainsi la vigne est attestée partout, le long de la vallée de la Sarre. Elle avait disparu déjà au xviie siècle des régions où elle donnait le moins; elle a subsisté sur la côte et dans la partie encaissée de la vallée jusqu’à ce que les mines et les usines aient débauché la main-d'œuvre. Son absence actuelle du Territoire est le fait moins du climat que du sol et moins du sol que du genre de vie dominant.
Bref, sans prétendre réhabiliter entièrement le climat du Bassin de la Sarre, on peut conclure qu’il n’est ni meilleur ni pire que celui des régions voisines. La région doit son originalité à ses forêts et à sa concentration industrielle. Si la température s’en trouve légèrement relevée et la nébulosité fortement accrue, la pluviosité n’en est pas sensiblement modifiée. Il n’existe pas de climat propre à la Sarre, tout au plus une variété de transition entre le climat lorrain et le climat hercynien.