LES TRANSFORMATIONS DE LA FORÊT
Cette forêt miraculeusement épargnée n’est plus pourtant une formation naturelle. En même temps qu’il intervenait pour la défendre, l’homme la modifiait. Il l'a modifiée de deux façons : par la conversion des peuplements naturels en futaie et par l'introduction d’espèces nouvelles, les deux transformations étant d’ailleurs solidaires.
Lorsque furent introduites dans notre région, au début du xvrrre siècle, les pratiques d’une exploitation rationnelle, les deux traitements les plus généralement appliqués étaient ceux de la futaie jardinée (?) et du taillis sous futaie (Mittelwald), le premier préféré dans le comté de Nassau, le second adopté en Lorraine, où l’on coupait les arbres, à des intervalles de 25 à 30 ans, avec maintien de baliveaux pour la réserve. L’un et l’autre système amenèrent la dégra-
(1) Nous ne parlons pas des échanges qui sont de règle absolue quand une société minière veut acquérir un terrain boisé. En effet, les forêts qu’elle achète pour les céder à l'État sont généralement situées en dehors de la région; les sociétés minières achètent ainsi des forêts en Lorraine, en Haute-Marne, dans la Nièvre, etc... À ne considérer que ces échanges, il y aurait diminution locale des forêts domaniales et diminution des forêts privées sur l’ensemble du territoire; mais les reboisements interviennent.
(2) Le jardinage consiste à enlever à intervalles réguliers un nombre d’arbres fixé à l’avance.
dation des forêts et la haute futaie (Hochwald) (1) ne cessa de perdre du terrain devant le taillis sous futaie. ZÉcOwiTz écrit en 1800 : « La plus grande partie des forêts du département de la Sarre consiste en futaie sur taillis qui s’exploite d’après un aménagement de 30 à 40 ans selon la différence du sol. Environ un dixième de ces forêts sont en bois essarts. Quelques districts consistent aussi en haute futaie (?). »
Cest un des mérités de l'Administration prussienne d’avoir, aussitôt après 1815, renoncé à ces errements pour généraliser le système de la futaie régulière. Celle-ci était manifestement plus à sa place que le taillis sous futaie sur les sols pauvres du Grès bigarré et sous un climat déjà rude. De plus, les conditions économiques étaient favorables, car il ne s’agissait plus de produire pour le chauffage des rondins dont le prix avait baissé depuis les progrès de l’extraction houillère, mais du bois d'œuvre et des poteaux de mine. L’abolition des droits d’usage que les communes possédaient dans les forêts de l’État, réalisée de 1852 à 1862 en exécution de la loi prussienne du 19 mai 1851, permit de soustraire définitivement les forêts à des coupes trop rapprochées.
En Moselle, la conversion demanda plus de temps : les règlements ordonnaient bien de chercher systématiquement à obtenir la haute futaie là où cela était possible; mais on ne les suivit pas à la lettre parce qu’on ne renonçait pas aux coupes de taillis sous futaie et aussi parce qu’on voulait au préalable libérer les forêts de l’État des servitudes qui pesaient sur elles. L'introduction du Code forestier en 1827 marque le début de la reprise définitive de la forêt par l’administration. On chercha aussitôt à obtenir la renonciation des usagers à leurs droits d’affouage et de pâture et, pour cela, on leur offrit en échange une étendue de forêt égale, en moyenne, à la moitié de celles où ils possédaient des droits d'usage. Bon gré mal gré, les communes acceptèrent, et de 1856 à 1862 le cantonnement de la forêt de la Houve put ainsi être réalisé. Le cantonnement achevé, le système de la haute futaie fut étendu à toutes les forêts domaniales où le maintien du taillis ne se justifiait pas. L’Administration prussienne, après 1871, le généralisa, sans égard aux aptitudes du sol. De sorte que, abstraction faite de la côte de Muschelkalk et des premières pentes du Massif Schisteux, où les taillis sont fréquents, la futaie est la règle; pour un Français traversant la Sarre, il est peu
(1) Dans la forêt de la Houve en 1755, les deux tiers étaient encore en haute futaie, un tiers en taillis sous futaie.
(2) Zécowirz [109], p. 368.
d’impressions aussi fortes que celle de cet alignement continu de troncs d’un jet sans défaut.
La substitution de la futaie régulière au taillis ne correspondait pas seulement à un allongement du cycle de révolution porté de 30 à 120 ans en moyenne; il était lié à l'introduction des résineux qui se régénèrent par semis, à la place du chêne et d’autres feuillus qui rejettent de souche.
Il y a deux siècles, il n’y avait guère dans la région sarroïise que des feuillus, surtout des hêtres et des chênes, le premier éliminant progressivement le second en futaie, le chêne se défendant mieux en taillis et capable de résister, par ses cépées abondantes, aux incendies périodiques. Le pin sylvestre (pin noble de Hanau), qui est spontané dans le Pays de Bitche, n’existait pas dans la région sarroise. La « visitation » de la forêt de la Houve en 1707 mentionne uniquement des chênes, des hêtres et des trembles. C’est en 1740 qu’on y planta les premiers sapins (1). Dans le pays de Nassau-Sarrebruck, on commença à faire des semis de sapins à la fin du xvinie siècle; ils étaient encore extrêmement rares sous l'Empire, et DELAMORRE en 1809 se plaint que le département de la Sarre soit « dépourvu de conifères » (?). L'introduction des résineux était encore peu avancée en 1861, comme le montre le tableau de la répartition des essences dans les deux conservations de Neunkirchen et de Saint-Wendel :
Neunkirchen Saint-Wendel
Hétrestelitharmese Rte EX DOS Chênes . . . 4 105) 2 Autres feuillus {bouleaux, trembles, ete. | : » 45 CONTES. are de de ln on Ce 5 5
Aujourd'hui, dans l’ensemble du Territoire, = répartition est la suivante :
FÉDOS RMaR EE Eis RRERE MTENS |
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CONTES 8e NE NE PUS
Ces conifères sont des pins sylvestres (Kïefern) ou des épicéas (Fichten). 11 ÿ a quelques sapins, mais ils EuPppriEnt mal les fumées
d'usines. La substitution de ces TéSinéux aux hètrés, qui est un fait
| général dans tous les pays de l’Europe nord- ilentde. résulte à
(1) Kaysine et Tousa [77], p. 31-32.
(2) DELAMORRE [88], p. 96.
la fois de causes physiques et de causes économiques. Le chêne, à l'extrémité Nord du Plateau Lorrain, souffre déjà du climat. Il en est de même du hêtre sur les confins du Massif Schisteux ou dans la dépression tourbeuse de Landstubl; il arrive que des gelées fassent périr ses Jeunes pousses. De plus, le hêtre ne peut pas être employé comme bois d’étai dans les mines parce qu’il se brise brusquement, sans plier. On avait done avantage à lui substituer des résineux. Actuellement, dans la région de Mettlach, on replante en pins ou en épicéas les anciens taillis de chênes exploités pour le tan (Lohhecken).