LES DÉFRICHEMENTS
On imagine parfois cette action comme une offensive continue contre la forêt. L’étendue boisée n’aurait cessé de diminuer depuis l’époque où, suivant la formule scolaire, « la Gaule était tout entière couverte de forêts » jusqu’à nos Jours. Dans la mesure où nous pouvons suivre en Sarre les variations d’étendue de la forêt, 1l semble qu’il n’y ait pas eu une régression continue, mais des mouvements de sens contraire aboutissant, il y a à peu près un siècle, à une consolidation.
A l’époque gallo-romaine, il est certain que les défrichements s'étaient étendus à des régions aujourd’hui boisées. On a cité plus haut le cas de la forêt de Schiffweiler et de la forêt Varus, près de Tholey, où ont été retrouvés des restes de construction et un bornage romains. Dans la forêt de la Houve on a trouvé des restes galloromains aussi bien dans le Muldental que sur le Halsberg ; hauteurs et vallées étaient alors déboisées, peut-être même en culture, si on en juge par l’existence à l'heure actuelle de nombreuses terrasses artificielles, en pleine forêt (1). On pourrait citer plusieurs exemples analogues dans le cercle de Sarrebruck (?) (fig. 30). Un autre cas typique est celui du Marienhof, ferme située sur le ban de Obernaumen (Sud-Est de Sierck). Cette ferme fut établie sur un défrichement opéré en 1848. Or on a retrouvé sur son domaine, au lieu-dit Schirmerter, un outillage néolithique très complet, ainsi que des restes de constructions gallo-romaines, le long de la route qui passait par Ritzing.
Enfin l'élevage du mouton à l’époque gallo-romaine, prouvé par la trouvaille de ciseaux à tondre dans les nécropoles de Lebach et de Beckingen, suppose des étendues assez considérables de chaumes ou de friches.
Aïnsi, dans les défrichements ultérieurs, tout ne fut pas conquête, mais reconquête sur la forêt qui avait sans doute regagné du terrain pendant les invasions et pendant le Haut Moyen Age.
officinalis ; Chenopodium Botrys ; Glaucium corniculatum ; Sideritis montana ; Sisymbrium columnæ ; Chenopodium vulvaria, ete... Ces colonies sont plus développées dans le bassin de la Nahe inférieure, qui jouit d’un climat plus sec. — Cf. R. Grap- MANN [4], t. II, p. 132.
(1) Kaysinc et Touga [77], p. 8.
(2) Zimmermann et Kirin [210].
Ceci est vrai en particulier des défrichements monastiques. Ils ont eu dans notre région une importance inégale et dans l’ensemble inférieure à ce qu’elle a été sur la rive droite du Rhin. Dans le bassin de la Blies, deux abbayes cisterciennes, Würschweiler et Hornbach, ont été de véritables centres de défrichements, pépinières de « granges » dont quelques-unes sont devenues le noyau de hameaux ou de villages. On verra que malgré la proportion très élevée de localités disparues (Wüstungen), il en reste des traces dans le peuplement actuel.
Sur le Plateau Lorrain, l’abbaye de Villers-Brettnach fut un autre centre actif de colonisation. Mais entre ces deux pôles les abbayes de la dépression sarroise ont eu un rôle plus modeste. L'histoire — qui tourne au panégyrique — de l’abbaye de Prémontrés de Wadgassen indique que les moines ont créé sur défrichements des fermes, métairies et bergeries à Spurk, Werbeln, Schaffhausen et Lisdorf (1), mais leurs défrichements ne se sont pas étendus au delà de la vallée. D’autres ne semblent pas avoir sensiblement modifié le paysage naturel, soit qu’elles aient été construites, comme Tholey (?) et Bouzonville (*), dans une région très anciennement occupée, soit qu’elles apparaissent aujourd’hui encore au milieu de clairières peu étendues, comme Mettlach (4).
Le terme de Æoden qui revient fréquemment dans la toponymie ne doit pas faire illusion. Il ne désigne pas forcément le défrichement qui, en enlevant les souches, annexe définitivement une terre boisée au domaine agricole, mais souvent l’essartage qui transforme les bois taillis (Æodhecken) en terre de culture pour une ou deux années seulement.
L'Annuaire du département de la Sarre pour 1800 (5) distingue trois sortes de terres : les terres sauvages (Wildland), les terres à brûler (Schijfel), les essarts (Rodland). Elles avaient ce trait commun de n’être cultivées que pendant de courtes périodes et à des intervalles éloignés; mais tandis que dans les premières on labourait les friches sans leur donner d’engrais, dans les secondes le gazon était
(1) Trirz [249], p. 469.
(2) Mitteilungen, Heft, IX, p. 14.
(3) Pas de trace de défrichement dans la.-partie de la forêt de la Houve, qui appartenait à l’abbaye de Bouzonville. Le plus ancien essart, Creutzwald-la-Houve, est une colonie de verriers fondée en 41705.
(4) Il est vrai que le Mettlacher Urbar (cité par Lamprecur [265], p. 152) énumère un nombre impressionnant delocalités où cette abbaye possédait desredevances diverses au x-x1° siècle. Mais rien ne prouve que tous ces villages où les moines percevaient des dîmes eussent été défrichés par eux; bien au contraire, on relève parmi eux les noms de lieux qui étaient déjà habités à l’époque gallo-romaine : Bliesen, Dudweiler, Pachten, etc.
(5) Zécowrrz [109], p. 361.
au préalable brûlé pour fertiliser le sol avec les cendres (écobuage) (1); enfin dans les essarts on disséminait les menues branches entre les souches après la coupe, et on les faisait brûler à feu courant (?). Écobuage et essartage sont encore couramment pratiqués sur les confins du Hochwald, dans l’Eifel (#) et dans l’Ardenne (f).
Ainsi dans bien des cas l’opération à laquelle les textes font allusion n’est pas un véritable défrichement, mais la remise en culture de terres provisoirement abandonnées aux buissons ou aux taillis (5) et ceci explique que dans la toponymie le terme de Æecken soit aussi fréquent que le terme de Roden.
Ce système de culture sur brûlés a modifié l'aspect et la composition de la forêt, mais a-t-il sensiblement réduit le domaine forestier? La réponse sera différente suivant la période considérée.
Du début du xrve siècle, qui marque la fin de l’époque de grande activité monastique, au début du xvrte siècle, 1l n’y a pas eu recul en masse de la forêt. Elle a été trouée de clairières, de vides, grignotée sur ses bords; nulle part, sauf dans le Küllertal, une grande plaine n’a été
(1) Durivaz [89], II, p. 282, décrit aussi cette pratique dans le Schambourg, à la fin du xvurre siècle : « On laisse reposer la terre pendant 10, 12, 15 années, à la fin desquelles on lève un gazon qui a crû d’environ deux pouces d'épaisseur. On le met à l’envers en tas sur de petits fagots et lorsqu'il est sec, on y met le feu : on répand cet engrais qui donne deux ou trois récoltes. »
(2) La description la plus précise de l’essartage, pratiqué comme un système de culture, se trouve dans une délibération du Conseil général de la Sarre du 22 mars 1809 (A. N., F10 406) : « Les terres stériles sont employées dans le département de la manière suivante : on les ensemence en glands qui produisent au bout de quinze, vingt ou trente ans, d’après le degré de fertilité du sol, des chênes ayant 12 à 15 centimètres de diamètre et propres à donner une récolte de tan. Pour la recueillir, on enlève l’écorce des jeunes chênes, on les coupe ensuite, on brüle les branchages avec le gazon enlevé à la surface de la terre et la cendre répandue et enfoncée par un labour fertilise la terre au point qu’on parvient à entirer une récolte, quelquefois deux, de seigle ou de sarrazin : épuisée de cette manière, cette terre est ensemencée de nouveau en glands, pour se couvrir de bois essarts (Rothecken) pendant un pareil nombre d'années. Jusqu'ici cet ordre d’exploitation n’a pas été interverti; mais la culture du sainfoin et de la luzerne, peut-être même celle des turneps, pourrait être substituée avec avantage à l’ancien mode d’exploitation.. mais les agents de l'administration forestière ont jugé à propos de soumettre ces terres au régime forestier. Le Conseil espère que le Gouvernement voudra bien restreindre leur prétention. »
(3) J. RrEner, Schmollers Jahrbuch, 46e année, 2e fasc., 1922,
(4) BouTry (Ann. Géo., 1920, p. 261).
(5) La même remarque a été faite par J. BLAcHE à propos du terme d’essart (Revue de Géographie alpine, XI,1923, p. 563 sq). M. Brocu a fait remarquer ([253], p. 9, n. 4) qu’au Moyen Age on ne faisait pas la distinction entre défrichements définitifs et défrichements temporaires. C’est précisément ce qui nous autorise à penser que les premiers ont été d’étendue plus limitée que les textes ou la toponymie ne donneraient à le croire; néanmoins, il y aurait intérêt à laisser au terme d’essartage le sens étroit et précis que lui donnent les forestiers : « Procédé de culture par le feu employé dans les terrains dont on veut tirer périodiquement une récolte de grains sans y apporter d’engrais. » — (Boppe, Sylviculture, p. 232.)
définitivement annexée à la culture; le relief accidenté et la pauvreté du sol arrêtaient l'effort des défricheurs. On pourrait presque soutenir que l’essartage à préservé la forêt en permettant aux paysans de couvrir les besoins d’une population en voie d’accroissement sans entreprendre l’opération coûteuse d’un défrichement. Au propre et au figuré, on a fait la part du feu.
Les choses changent au début du xvnre siècle. L'initiative des défrichements vint des seigneurs et d’abbayes qui possédaient des forêts et voulaient accroître leurs revenus par la perception de nouvelles dîmes. Ils fondèrent, en lisière du Warndt ou à l’extrémité du plateau qui le domine, de nombreux hameaux ou villages : Kammern (1586), Merlebach (1590), Freyming (1602), Ernestwiller (1603), Henriville (1608), Valette (1609), Porcelette (1611) et, à peine constituées, ces communautés rurales se mirent avec ardeur au défrichement.
La guerre de Trente Ans amena un tel refoulement des espaces cultivés par les bois et les buissons que le premier souci de l’Administration française fut l’essartage et le « dessertement » des prairies. C’est par dizaines que l’on rencontre dans la correspondance de Louvois à la Goupilière, intendant de la nouvelle province de la Sarre, des instructions du genre de celle-ci : « Parachevez le travail des dragons dans les prairies, achevez de brüler les bois et de combler les trous des dessertements; semez les endroits défrichés (je
Ce n’était encore que reprise sur la forêt. Bientôt on passa à l’offensive. De nouveaux villages de défrichements sont fondés : tel Neu-Forweiler en 1704, sur un essart de la Houve dé Forweiler. Mais surtout les habitants des anciens villages étendent leurs champs avec Ou sans permission du seigneur : tels ces paysans de Ham qui, en 1711, trouvant insuffisante l'autorisation de porter leurs essarts de 30 à 50 hectares, s’arrangeaient pour faire mourir les arbres des alentours en les écorçant ou en les cerclant de fer (?). La gruerie dut intervenir. La comparaison des chiffres cités dans deux visitations de la forêt lorraine de la Houve fait ressortir la rapidité des abatages. Le protocole de 1707 mentionnait seulement 170 hectares de clairières (non compris les marais). En 1755, le géomètre trouve sur une étendue totale de 2.622 hectares de forêts, 499 hectares de champs et 66 hectares de prairies (#). A la même époque, le prince de Nassau- Sarrebruck autorisait les communautés à procéder à des défriche-
(1) 14 septembre 1680. (A. Guerre [Anciennes], F° 181. Communiqué par R. Herzy).
(2) « Hätten dieselben eine grosse Zahl von Bäumen geschält und geringelt. » (A. Moselle, B 138 (cité par Kavysinc et Touga [77], p. 72). (3) Zbid. |
RÉG. IND. SARROISE 16e
ments collectifs (1)et Fr. KôLLNER, qui écrivait sous le Consulat, signale les coupes inconsidérées des paysans : « 1m Kellertal haben mehrere Gemeinden alle Wälder auf ihrem Bann abgehauen um Fruchtfelder zu erhalten, da entstände bald Holzmangel und liessen sich die Unterthanen einfallen und begehrten alle herrschaftliche Wälder wo zum Kellertal gehôrten.. » (?).
Mais KÔLLNER est trop bourgeois pour dénoncer les vrais coupables, les marchands de bois et les industriels. Les marchands venaient chercher le bois qu’ils expédiaient par flottage dans les Pays- Bas. Cependant, comme on recherchait surtout les résineux qui étaient rares, à cette époque, dans les forêts de Nassau-Sarrebruck et du Warndt lorrain, les principales régions d'exportation étaient le Pays de Bitche et les Basses-Vosges.
Les industriels, à demeure au milieu des bois et se contentant des essences feuillues qui donnent un excellent charbon. étaient bien plus redoutables; ils menaçaient la forêt de deux façons : par leurs coupes et par les défrichements de leurs ouvriers.
Les besoins en charbon des verreries et des forges ont été sans cesse en croissant au cours du xvirie siècle. L’arrêt portant concession à Charles de Wendel des forges de Creutzwald et de Sainte-Fontaine (1756) leur affectait à perpétuité 11.157 arpents (?), et, conjointement avec la forge de Dillingen et la verrerie de Creutzwald, 9.540 arpents, au total plus de 4.000 hectares de forêts. L’affouage ainsi accordé a dû être plusieurs fois dépassé (*. En 1789, le Cahier de Doléances de Creutzwald déclare que les fourneaux de Mme de Wendel ont consommé entre 1769 et 1789 une moyenne de 7.000 à 8.000 cordes de bois, soit 28.000 stères brut ou 20.000 mètres cubes net annuellement. Or la forêt de la Houve, où se trouvaient les affectations de l’usine, ne produit actuellement que 9.000 mètres cubes net par an. La tolérance du gouvernement conduisait les forêts à la ruine. On dira que ces chiffres ont été grossis par la malveillance;: mais ils s'accordent avec ce que nous savons de la consommation en bois des hauts fourneaux sarrois. La forge de Neunkirchen avait en 1728 un affouage de 5.000 cordes par an dans les forêts domaniales, et les extraits des livres de compte de Saint-Ingbert, qui ont été pu-
(1) « So wollen und befehlen wir dass in Zukunft das eitzele rodten unterbleiben, und alles rodten durch gantze Gemeinden geschelhen soll » (1745) in Srrrez [101], p. 267).
(2) Fr. Kôziner [239], p. 197.
(3) L’arpent de forêts en Lorraine valait 1/5e d’hectare. - (4) Il en subsiste des traces dans les archives : « Verfahren gegen Leonard Leclere, Directeur et fermier de la forge de Dilling, wegen Holzfrevels in der Huf. » (Registre de la gruerie de Bouzonville, A. Moselle, B. 138).
bliés, montrent que cette forge, avec un seul haut fourneau, a consommé en moyenne 24.000 stères par an entre 1733 et 1759.
Du moins ces coupes ne représentaient-elles qu’un mal momentané et on pouvait supposer que, si elles étaient effectuées avec des précautions, la forêt se régénérerait. Mais il y avait par ailleurs amputation définitive du domaine forestier.
L'acte de fondation de la plus ancienne verrerie située sur le comté de Sarrebruck, la verrerie de Wilhelmsbronn (1626), impose aux bénéficiaires l'obligation de convertir une pièce de 200 arpents en terre labourable « welches Stick Waldes Käufer nach undt nach doch als fürderliches sein kan, aushawen, zue frachtbaren Ackern machen… solle » (*). Ainsi une verrerie fonctionne, au xvrre siècle, comme une entreprise de défrichement et elle gardait encore un peu ce caractère au siècle suivant, puisque la plupart des vides constatés en 1755 dans la forêt de la Houve étaient l’œuvre, non de communautés rurales, mais d'ouvriers verriers.
Il apparaît ainsi que l’action .de l’industrie a été beaucoup plus efficace que celle des paysans. En employant, dans le texte cité plus haut, le terme de erhalten (conserver), KüLLNER indique bien qu’il n'y avait pas accroissement de la surface en culture, mais simple déplacement, quand le sol était épuisé. Sauf dans le cas de création de nouveaux villages (fréquent au xvire siècle, mais rare à partir de 1710), les paysans revenaient périodiquement aux mêmes taillis. ILest vrai qu’il y a eu, dans la seconde moitié du xvirre siècle, accroissement — parfois considérable (2?) — de l’étendue des champs et des prairies. Mais, si on observe que cet accroissement a été très brusque et consécutif au partage des terres communes, on se convainc que les champs ont été conquis non sur les forêts, mais sur les « terres sauvages » qui portaient tout au plus des buissons ou des bas taillis. On connaît d’ailleurs, à la même époque, des exemples de communautés (Gross-Rosseln) refusant les portions de bois que le prince leur offrait pour qu’elles les défrichassent, soit parce que le sol était pauvre, soit parce qu’il voulait soumettre à la/difñe les terres défrichées.
Au reste, devant la cherté croissante du bois, l'attitude de l’Administration à l’égard des demandes de défrichement se modifia. En 1789, les villages de Merten et de Bibling demandent à défricher une portion de la forêt de la Houve qui est aujourd’hui encore entièrement boisée. Le seul mémoire publié par la Société d'Agriculture de la Moselle, fondée en l’an V, contient une pétition contre les abus du
(1) A. C. Abt., 22, n° 2741, publié par W. LauEr [179], p. 201. (2) A Lauterbach, dans le Warndt, l'étendue des champs augmenta de moitié, celle des prairies du tiers (BucnLerTNer [228], p. 90).
défrichement et l’un des premiers vœux du Conseil général de la Sarre en l’an VIII fut pour demander l'arrêt des défrichements et le reboisement.
L'industrie elle-même, si elle a fait apparaître des clairières plus ou moins étendues, n’a pas fait disparaître de forêt. Le Kôllertaler Wald serre aujourd’hui de près la lisière de villages dont l'existence est attestée à la fin du Moyen Age, comme Guichenbach (1342), Wahlschied (1331), et Quierschied, mentionné en 999, demeure malgré la proximité des mines une clairière. En bref, le grand effort du xvuie siècle, malgré l’assaut de l’agriculture et de l’industrie, n'avait pu entamer profondément la forêt centrale.
Pendant l'occupation française de la Révolution, il y eut plus de dégradations que de véritables défrichements. C’est aux environs de 1800 que les forêts sarroises ont dû atteindre leur extension la plus réduite. Deux documents cartographiques permettent de fixer avec précision la superficie qu’elles occupaient alors. Le premier est l'Atlas des Départements réunis de la rive gauche du Rhin [IF], le second est l'Atlas des Houillères [IV], dressé par les ingénieurs français en 1810 pour servir de base à l’attribution des concessions minières, qui donne à une échelle très détaillée (1/5.000€) la situation exacte des forêts. Il est instructif de comparer à ces cartes d’atlas l’étendue actuelle des forêts, telle qu’elle figure sur les planchettes allemandes au 1/25.000€. Les grandes forêts des environs de Sarrebruck qui auraient dû être les plus touchées (forêt communale de Sarrebruck, Stiftswald de Saint-Arnual, forêt communale de Gersweiler, etc.) ont exactement la même étendue; les mêmes clairières : existaient déjà; les mêmes maisons isolées marquaient déjà la lisière des bois; depuis cent vingt-cinq ans le front forestier est stabilisé. Les seuls changements qu’on observe sont de deux sortes : des déboisements ont été pratiqués pour l'établissement de colonies de mineurs (par exemple autour de Dudweiler) ou pour l'élargissement d’une localité brusquement gonflée par l’industrie métallurgique (tel est le cas de Bous); sur d’autres points il y a eu plantation de résineux et soudures de massifs forestiers (par exemple dans la forêt de Carlsbrunn).
La comparaison détaillée n’a porté que sur trois feuilles (d’ailleurs de la partie la plus mdustrialisée) : feuilles de Sarrebruck, de Saint-Jean et de Ludweïler; on ne changerait certainement rien à la conclusion en étendant la comparaison à l’ensemble du Territoire. Les clairières où se sont étalés depuis un siècle les villages de mineurs existaient presque toutes au début du x1x® siècle, avec comme noyau un habitat isolé : forge, verrerie ou pavillon de chasse. Les lieux habités se sont étendus aux dépens des champs, non des forêts. Tout au plus peut-on
constater aujourd’hui un émiettement plus prononcé des bois à l'Est de Sarrelouis et dans les Campagnes du Nord.
Cette conservation paradoxale de la forêt en plein pays minier s'explique avant tout par la politique de l'Administration prussienne qui a défendu la futaie avec une fermeté quelque peu tyrannique. Pendant longtemps elle a fait respecter une vieille ordonnance qui accordait aux forêts un périmètre de protection dans lequel il était interdit de construire. Quand, pressée par l'accroissement de la population, l'Administration a dû accorder des dérogations, elle n’a, le plus souvent, cédé des parcelles forestières qu’en échange de landes ou de terrains vagues qui ont été immédiatement reboisés. De 1920 à 1927, après une période d'extension industrielle et de construction intense, pendant laquelle la population a augmenté d’un cinquième, Padministration forestière a si bien fait qu’elle n’a perdu au total que 52 hectares 3 ares. De la sorte, après un siècle de développement industriel, le bilan forestier de notre région se chiffre par une perte insignifiante.
Superficie des forêts par cercle.
Cercle 1831 (1) 1860 (2) 1932 (5) Sarrebruck (ville et campagne) . . . 16.930 16.704 46.145 SEOOIQUURS TE CNE CP STAG 9H C1 OSEO TER TRE 7.949 JN87/41 7.835
En Lorraine, la période qui va de 1840 à 1860 a vu la reprise des défrichements sur le plateau du Gau. L’Espenwald (à l'Ouest de la forêt de la Houve) fut défriché à partir de 1843 et sur son emplacement furent bâties des fermes : Saint-Jean, Saint-Nicolas, Saint-Jules, Saint-Victor, etc., les seules qui existent aujourd’hui. C’est de la même époque que datent les fermes à l'Est de Sierck et de Boulay et du Sud-Ouest de Sarreguemines. Au Sud de Saint-Avold une grande forêt de 1.500 hectares, le Bischwald, fut entièrement défrichée et son domaine morcelé en une douzaine d'exploitations agricoles. Rien n'indique que ce mouvement se soit étendu à la partie allemande du Gau. C’est un fait de colonisation intérieure française.
Si l’on met à part cette ultime poussée de défrichement, analogue à celle qu’on enregistre à la même époque dans la Woëvre, la forêt s’est aussi bien défendue en Moselle que dans l’ancien comté de Nassau-Sarrebruck.
(t) Scxzickeysen [99].
(2) Von GäArTner [90], en comptant 1 hectare — 4 Morgen. (3) Bericht, X, 1932, p. 348.
On pourrait supposer que en Lorraine où le développement des mines s’est fait, depuis 1918, à un rythme accéléré, il y a eu réduction notable de la superficie des forêts. Certes, autour de la Houve ou de L’Hôpital, il ne manque pas de grandes clairières occupées par les installations de surface, les voies ferrées et les cités ouvrières, ou encore vides, achetées en vue d’extensions futures. Mais que représente au total le trou fait par l’industrie dans la forêt? 500 hectares depuis 1918, le double peut-être depuis le fonçage des premiers puits : peu de chose, sur un domaine forestier de 12.000 hectares. Or, là encore les pertes ont été à peu près compensées dans la région même par des reboisements (1). Des étendues de grès reconnues impropres à la culture ou abandonnées par suite du départ de paysans à la mine ont été achetées par des particuliers et plantées en résineux. Les versants de la vallée du Merle entre Creutzwald et Freyming montrent ainsi de nombreux boqueteaux de pins de 20 à 30 ans.
Ainsi, depuis un siècle, l’homme a mis à défendre la forêt autant d'intelligence et d’énergie qu’il mettait auparavant d’ingéniosité à tirer d’elle un profit immédiat.