CUISINE ROYALE
C'était un tableau étrange autant que charmant, sous ces palmiers, entre lesquels on voyait la mer, que le groupe formé par le fakir, assis selon la coutume, les genoux au menton, le médecin musulman et Marion. La blancheur rosée de la jeune fille paraissait invraisemblable à côté de la peau noire de Sata-Nanda, dans laquelle brillaient deux lumières ; les yeux et le sourire, et du teint bronzé de Daoud-Khan, beau vieillard, doux et tranquille, dont la longue barbe, teinte en pourpre, s'accrochait sans cesse aux broderies de sa riche tunique.
Daoud lisait dans un grand livre, relié en bois de santal, et à chaque moment interrogeait le fakir, puis annotait le livre du bout d'un kalam trempé dans l'encre rouge. Marion brodait ; mais bien souvent sa brode-
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rie tombait sur ses genoux et elle levait les yeux sur Sata-Nanda, puis les tournait d'un air impatienté vers le médecin. Elle avait appris de Naïk assez d'hindous tani, pour comprendre ce qu'ils disaient, et elle écoutait leurs savants discours, sans parvenir pourtant à s'intéresser aux vertus diverses des plantes, à la meilleure façon d'en extraire les sucs bienfaisants ou de combattre les effets de leurs venins. Voyant que Daoud-Khan ne se lassait pas d'interroger le fakir, elle reprenait sa broderie, en poussant de grands soupirs.
A la an, elle n'y tint plus, alla s'agenouiller devant Sata-Nanda, et doucement lui posa un mouchoir de dentelle sur les yeux.
— Dis quelque chose, père ; où sont-ils ? murmurat-elle en l'embrassant.
— Que faire entre ces deux insatiables ? s'écria le fakir en déployant ses longs bras. L'un m'entraîne sans répit vers les régions sévères de la science ; l'autre, tout amour, me tire continuellement sur la route d'Aurengabad. Lequel écouter ?
— En France, un homme qui se respecte cède toujours à une femme !
— Mais dans l'Hindoustan, c'est autre chose : la faiblesse s'incline devant la force.
— Je ne le crois pas, dit Marion, d'un air mutin. Les hommes se cachent pour obéir, mais la femme est toujours maîtresse. Seigneur Daoud-Khan, n'estce pas mon tour ? Depuis ce matin, j'écoute, avec une
patience admirable, toutes les curieuses choses dont
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vous vous entretenez et qui sont incompréhensibles pour l'esprit borné d'une femme. N'ai-je pas mérité une récompense ?
— Certes, gracieuse gazelle, dit le médecin, et je suis aussi curieux que toi-même de savoir ce que font nos amis.
— Tu vois bien, dit-elle en caressant les cheveux emmêlés du fakir.
— Vous ne croyez donc plus que je me moque de vous en disant que je vois à travers l'espace ?
— Ah I dit Marion, même si c'est une illusion, eile est si douce qu'elle console.
— Tu t'es montré si supérieur aux mortels que je crois tout de toi, dit Daoud-Khan ; mais je ne peux m'empêcher de voir l'œuvre d'Ilblis dans cette puissance que tu possèdes.
— Pourquoi plutôt celle d'Ilbis que celle d'Allah ?
— Ah ! vous voilà encore à discuter, s'écria la jeune fille ; parle, père, tout ce qui vient d'un être aussi bon que toi, ne peut jaillir que d'une source pure. Tu nous as dit que Monseigneur, après avoir rassemblé ses troupes éparses, s'était mis en marche vers Aurengabad ; la confiance revenait et la discipline était rétablie plus sévèrement que jamais. Où est-il maintenant ?
Sata-Nanda appuya le mouchoir sur son front.
Presque aussitôt ses yeux se retournèrent, ne montrant plus que le blanc, et il resta silencieux un moment.
— H est en marche, dit-il ; je le vois, à cheval au.
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milieu de Tannée ; il passe au pied d'une montagne. L'ordre est parfait, les soldats osent à peine parler ; car l'aspect de leur général les terrifie : il a Pair d'une statue de marbre, tant son visage est pâle et immobile. Le fakir se tut un instant, puis brusquement se mit à rire.
— Pourquoi cette princesse, belle encore, traverset-elle les galeries du palais pour se rendre aux cuisines ? reprit-il, est-ce là la place d'une princesse ?
Daoud-Khan et Marion échangèrent un coup d'œil surpris et inquiet.
— Qui est-elle ? Un eunuque la précède pour éloigner les hommes de son chemin. De ses mains blanches, chargées de bagues, elle retient son voile que sa marche rapide fait voler autour d'elle. On ne voit que ses grands yeux noirs et humides comme ceux de l'antilope, mais certains détails de sa toilette me font reconnaître une veuve. La voici maintenant devant les fourneaux. Elle s'informe si le riz a trempé ,une nuit et un jour, dans l'eau salée, comme il convient, et si le mouton est coupé en tranches minces. Ha î ha ! c'est un pilau qu'elle veut préparer de ses délicates mains, qui semblent taillées dans la pulpe d'un lys. On devine qu'elle s'entend admirablement à la confection de ce plat, en voyant la façon dont elle dispose soigneusement par couches superposées la viande, les citrons et les aromates.
— Il divague, murmura Marion.
— Taisons-nous, dit Daoud-Khan, il se moque de nous, ou peut-être il veut nous éprouver.
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Le fakir, dont les prunelles étaient- toujours invisibles, continua en souriant :
— Quel agréable parfum s'échappe, avec la vapeur, hors du chaudron d'argent ! la cuisson s'avance. Voyons si le mets est réussi ? Ah ! nulle autre qu'une princesse ne peut avoir une telle grâce en goûtant une sauce. Elle se penche et se recule en même temps, soulève à demi son voile et approche de ses lèvres entrouvertes, la cuiller de sycomore au manche découpé à jour ; sa langue rose claque à plusieurs reprises ; mais les sourcils se froncent ; il manque quelque chose. Ses doigts teints de henné jettent dans la fumée une pincée de poivre rouge, on dirait une fleur qui laisse tomber son pollen. La royale cuisinière n'est pas satisfaite encore pourtant ; voilà qu'elle tire vivement de son sein un sachet qui contient un condiment mystérieux qu'elle secoue d'un geste furtif dans le ragoût. Maintenant, il a tout ce qu'il faut, car la princesse se détourne et s'inquiète du riz ; pour voir s'il est cuit à point, elle presse un grain entre ses doigts, puis ordonne de verser de l'eau froide sur le riz bouillant et de le sécher au four quand il sera bien égoutté.
— Je commence à comprendre, s'écria le médecin qui écoutait avec attention.
L'attitude de Marion, agenouillée dans l'herbe, les bras pendants, ses jolis yeux bleus écarquillés, disait assez qu'elle ne comprenait pas encore.
— Qui peut-elle être, cette princesse ? reprit Sata- Nanda, de qui est-elle veuve ? Elle a pris maintenant une bague à son doigt et appuie la pierre du chaton
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sur la cire molle qui joint le couvercle au plat, ah ! l'empreinte du sceau me révèle la qualité de celle qui le possède ! elle était femme d'un roi puissant, qui a atteint un âge, bien rare dans les familles souveraines, car il a dépassé cent ans, et il laisse presqu'autant de veuves qu'il avait d'années.
— Il veut parler du vieux Nizam-el-Molouk, dit tout bas Daoud-Khan.
— Avec quelle voix harmonieuse elle donne cet ordre :
€ Servez ce pilau à mon cher seigneur, et dites-lui que de mes jnains je l'ai préparé pour lui. * Qui est donc son cher seigneur, puisqu'elle est veuve ? Pour le savoir, suivons le plat qu'emporte en courant un esclave noir... La salle du repas est somptueuse, de nombreux serviteurs s'empressent, mais il n'y a qu'un convive ; ce doit être un prince puisqu'il mange seul. Ah ! Nazi-ed-din, c'est donc pour toi que l'on a cuit ce plat royal ? ta gourmandise est agréablement chatouillée par le fumet de ce délicieux ragoût, et ton orgueil aussi est flatté, car tu te dis : Si cette jeune veuve de mon père se donne tant de peine, afin de me plaire, c'est qu'elle languit pour moi, victime d'une passion secrète. Tu songes à faire étrangler les cuisiniers, qui n'ont jamais su réussir aussi bien ton mets préféré et tu le manges avec un extrême plaisir, si gloutonnement même, qu'il n'en reste pas une bribe ; tu jures dans ta gratitude de faire à cette charmante princesse un présent magnifique, quand tu seras roi. Quand tu seras roi ! ha ! ha ! pauvre prince ! c'est la
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dernière fois que tu essuies tes lèvres à la serviette de soie ; car le repas a été assaisonné de façon à ce que tu n'en puisses plus faire d'autre après celui-là. Mais avoue qu'il était impossible de te servir la mort d'une façon plus appétissante ; l'adversaire suprême et toujours vainqueur, qui s'avance vers toi, avec un visage glacé, ne te l'aurait certe^ pas offerte si douce et si facile. Va, ne résiste pas, ta tête s'alourdit déjà, tu cherches les coussins de ton lit, va, endors-toi ; si tes crimes ne te l'interdisent pas, tu te réveilleras au milieu des houris du paradis d'Allah.
Le fakir brusquement se dressa, étira ses bras, et tourna ses yeux brillants vers ceux qui l'écoutaient.
— Ah ! père, tu reviens ? dit Marion d'un air désappointé. Tu ne nous as parlé que de recettes de cuisine, qui, en ce moment, ne nous intéressent pas du tout.
— Tu te trompes, enfant ! ce ragoût est pour nous de la plus haute importance.
-— Mais que fait le maître ?
— Je te l'ai dit, il marche vers Aurengabad.
— EtNaïk?
Sata-Nanda glissa vers elle un regard malicieux.
— Naïk? dit-il, il cause, avec une jolie bayadère, au bord d'un sentier.
Marion devint toute rose et ses sourcils se froncèrent.
— Avec une bayadère! s'écria-t-elle, et que se disent-ils ?
— Il serait indiscret de les écouter. Mais il faut croire qu'il lui murmure de douces paroles, car elle
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LA REINE DE BANGALORE 33g
baisse les yeux et Ton voit briller son sourire dans le cercle du moukouty d'or qui orne sa narine.
— Est-ce possible, Naïk, m'oublier déjà ! se dit-elle en retenant ses larmes.
— Voyons, je riais, dit le fakir; il a simplement demandé un renseignement à une vieille femme, qui passait sur la route ; j'ai voulu te forcer à me dévoiler les secrets de ton cœur troublé.
— Ah ! si tu pouvais m'éclairer sur ce qui s'y passe et lui rendre le calme ! s'écria-t-elle en cachant son visage dans ses mains.
— C'est très simple : tu adores, comme si c'était un Dieu, un être au-dessus de toi qui, selon la coutume des dieux, se laisse aimer plus qu'il n'aime, et dans ta solitude terrestre, tu as besoin de l'appui et de la tendresse d'un cœur tout empli de toi... Mais nous reparlerons de cela, occupons nous de nos préparatifs de voyage.
— Nous partons ? demanda-t-elle toute joyeuse.
— Oui, ma fille, il est temps ; ce pilau dont tu as méprisé la recette, ce qui est un tort, car ce plat est excellent, hâte le triomphe que nous espérions.
— Je l'ai bien compris, dit Daoud-Khan ; si ce que tu as vu n'est pas un vain mirage, la mort de leur prétendant, brise l'espoir de nos adversaires.
— Le traître ministre se trouve pris à son propre piège, et, n'espérant plus rien de ses alliés sans chef, il se voit forcé, pour garder le poignard, insigne de ses fonctions de vizir, de défendre le roi qu'il trahissait. Une terreur affreuse s'emparera de lui quand il
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apprendra que celui qu'il croyait vivant et bientôt roi, est mort empoisonné, et que celui auquel il a tendu lui-même le poison s'avance très vivant et victorieux. Mais hâtons- nous, la distance à parcourir est longue, et si, avant notre arrivée, le héros a reconquis sa gloire, n'étant plus soutenu par la fièvre de Faction, il ploiera sous le faix de sa douleur.
— Qu'a-t-il donc? mon Dieu! s'écria, Marion en pâlissant.
— Son corps est guéri, dit Sata-Nanda mais son âme est si cruellement blessée, qu'elle tuera le corps plus sûrement que le poison, si nous ne parvenons pas à la guérir aussi.
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