‹ La Reine de BangaloreChapitre 15 sur 16 · LE REVENANT · texte numérisé non relu

LE REVENANT

La tente est immense, doublée de pourpre et ouverte toute grande. On aperçoit au fond, dans un fauteuil fleurdelisé, un homme, à l'habit chamarré de broderies d'or, le chapeau sur la tête, aussi pâle que la poudre de ses cheveux. Près de lui se groupent les officiers de l' état-major, quelques-uns assis sur des tabourets, là plupart debout. La garde européenne et la garde hindoue, Tune à droite, l'autre à gauche, sont alignées.

Au dehors, on entend le profond bourdonnement d'une foule et, à peu de distance, au-dessus des remparts crénelés, les dômes et les minarets d'Aurengabad se profilent sur le ciel pur.

On se réveille d'un cauchemar, et, toute joyeuse, la population de la ville est venue faire fête à l'armée qui campe hors des murs; les mères cherchent leurs fils.

byGoogk

des frères se retrouvent et s'embrassent avec effusion ; on rit, on pleure aussi en comptant ceux qui manquent, et Ton ne se lasse pas d'interroger et d'écouter les vainqueurs. Une histoire merveilleuse, qu'on se chuchotte de bouche à oreille parmi les musulmans, fait pousser des cris de surprise aux nouveaux venus, à qui on la répète tout bas . C'est que le général français, qui revient triomphalement après avoir dispersé, d'une façon toute fantastique, les adversaires les plus redoutables, est mort empoisonné, et que son ombre est revenue pour conduire l'armée à la victoire et rendre au nom français tout son prestige.

Malgré le grand secret que l'on se jure les uns aux autres, quelques mousquetaires et des grenadiers ont eu vent de ce bruit, et s'en irritent fort. Cependant beaucoup parmi eux sont tout près de le croire, tellement ils ont trouvé leur commandant différent de luimême, eux qui Pont connu si libre d'esprit pendant les combats, d'un enjouement si cordial, sachant mieux qu'aucun autre faire oublier les peines avec un sou* rire ou un mot flatteur, leur communiquant une ardeur folle par l'éclair héroïque de son regard ; cette fois il s'est montré d'une sévérité implacable, muet hors des commandements, ne paraissant voir personne et d'un visage si froid et si pâle, que vraiment ils avaient eu par moment l'impression d'être conduits par un spectre.

On jette dans l'intérieur de la tente, des regards furtifs qui ne sont pas exempts de terreur, malgré le resplendissant soleil, peu propice aux apparitions qui baigne la plaine.

byGoogk

La scène qui se passe dans la tente n'a cependant rien de surnaturel. Le capitaine de Kerjean vient de s'approcher du général et s'incline profondément devant lui .

— Monsieur le marquis, dit-il, j'ai une prière à vous adresser ; mais je veux d'abord vous demander ma grâce. Je me suis rendu tellement coupable envers vous que je n'ose pas, pour me faire pardonner, invoquer l'indulgence d'une franche amitié dont je ne suis plus digne.

— Ce que vous avez pu faire contre moi était pour le bien de la nation, dit Bussy, et il y a lieu de vous féliciter.

— Je vous ai dénoncé à mon oncle, s'écria Kerjean avec douleur, je vous ai accusé de lâcheté, vous !

La pâleur de Bussy redoubla, mais il répondit avec calme.

— Eh ! bien, n'étais-je pas un lâche ? Que ce fût par l'effet perfide d'un poison, cela ne vous regardait pas, et il était de votre devoir d'avertir Dupleix.

— Je suis resté sous vos ordres, avec un visage menteur, quand j'avais en ma possession le brevet qui me donnait le commandement en votre place. Je veux que vous sachiez toute mon infamie.

Et il lui tendit un parchemin plié.

— Vous avez très sagement agi, dit Bussy en repoussant le papier, gardez soigneusement ce brevet pour le cas où je viendrais à manquer.

Kerjean fût effrayé de la douceur froide avec laquelle le marquis lui répondait, sans presque le regarder ; il

byGoogk

comprenait que ce calme ne masquait ni colère, ni rancune, mais n'était pas cependant le pardon généreux de l'amitié.

— Je vous en conjure, dit-il, maintenant que grâce à vous, notre domination est rétablie plus solidement que jamais, songez à vous, la maladie ne vous a pas fait grâce encore.

— Puisque l'honneur est sauf, le reste importe fort peu. Mais vous aviez, je crois, quelque chose à me demander.

— Ma sœur Louise se marie avec M . de Moracin ; on m'attend pour les noces à Pondichéry, et je sollicite quelques semaines de congé.

— C'est trop juste, prenez le temps qu'il vous faut. Vous pourrez partir dès demain si vous voulez.

Kerjean regarda Bussy avec attention en lui disant :

— Ne me chargez-vous d'aucune commission pour là-bas? N'avez- vous rien à faire dire à votre fiancée?

Il surprit une légère crispation des lèvres à ce mot de fiancée, mais le marquis répondit tranquillement :

— Présentez-lui mes plus fervents hommages et dites-lui pour moi, tout ce que vous pourrez imaginer de galant.

— Mon général, j'ai Thonneur de prendre congé de vous.

Bussy lui tendit la main :

— Dieu vous garde ! dit-il.

— Qu'a-t-il donc? se demanda Kerjean en s'éloignant, on dirait que cette affreux poison, en laissant vivre son corps , a tué son âme ; il est certain que le

byGoogk

monde entier lui est parfaitement indifférent, sa fiancée comme le reste ; il ne semble plus capable d'éprouver aucun sentiment, ni joie, ni affection, ni haine, ni colère. Son approche m'a glacé comme celle d'un tombeau. Que diable lui est-il arrivé ? Il y a dans sa vie, d'ailleurs, un mystère que je n'ai jamais pu approfondir, bien que j'aie cru plusieurs fois entrevoir la vérité. Mais en tout ceci je ne trouve rien de naturel : ce mourant, qui revient à la vie pour demander brusquement la main d'une jeune fille, qu'il avait toujours paru dédaigner jusque-là, malgré la naïve passion qu'elle lui laissait deviner, cela témoigne du dépit et du désespoir. Ou je me trompe fort, ou il y a là-dessous quelque amour déçu, et, à la place de ma tante, je prendrais mon temps avant de donner ma fille à un aussi spectral fiancé. Mais je crois que la pauvre Chonchon risque fort d'être veuve avant les noces, ajouta-t-il en jetant un dernier regard au général.

Les tambours battirent aux champs, et les timbales résonnèrent, au milieu des acclamations de la foule. Le roi, accompagné du ministre, s'avançait pour recevoir, aux portes de la capitale reconquise, le triomphateur qui venait de le sauver, pour lui rendre publiquement hommage.

Salabet-Çingh se jeta dans les bras de Bussy, qui fit un violent effort pour lui montrer un visage souriant.

— Ah ! mon frère! s'écria le jeune roi, en pleurant d'émotion, te voir vivant, voilà pour moi la vraie victoire, celle pour laquelle j'aurais donné avec joie toutes les autres.

byGoogk

— Ton cœur ne s'est pas un instant démenti, je le sais, dit Bussy ; toi seul excusais ma démence, t'en attristant au lieu de t'en irriter ; aussi je me suis arraché des bras de la mort, pour venir défendre ton trône, que des traîtres voulaient renverser.

— Que je suis heureux d'être de nouveau sous ta protection ! dit le roi.

— Elle ne te fera pas défaut tant que je vivrai ; sois vigilant, néanmoins ; le pire des traîtres est plus près de toi que tu ne penses*

Rien n'était plus pitoyable à voir que la contenance du ministre, Seid-el-Asker-Khan, qui croyait entendre son arrêt de mort à chaque parole de Bussy ; il devenait vert, puis pourpre, et les efforts qu'il faisait pour cacher son épouvante redoublaient son trouble. Depuis quelque temps déjà, cependant, en voyant celui qu'il avait voulu tuer revenir plus redoutable que jamais, il rampait à ses pieds, lui écrivant les lettres les plus soumises, s'humiliant jusqu'à la servilité. Le marquis était résolu, abandonnant sa vengeance personnelle qui lui importait peu, à faire servir cette terreur aux intérêts de sa politique. Le vizir, pour conjurer la menace toujours suspendue sur lui, serait heureux de prévenir les moindres idées du général, qui les lui laisserait deviner, évitant ainsi l'ennui de solliciter des faveurs et se les faisant offrir.

Aussi* quand il entendit Bussy parler d'un traître tout proche du roi, le ministre s'élança-t-il vers le jeune Français, s'agenouillant presque à ses pieds.

— Glaive de l'État î s'écria-t-il, en déroulant un fir»

byGoogk

LA REINE DE BANGALORË Stf

man scellé du sceau royal ; la Lumière du Monde a trouvé, comme moi, que les troubles qui se sont produits parmi les troupes sous tes ordres, à propos des soldes non payées, ne devaient plus se renouveler, et elle donne aux Français, sur la côte orientale de l'Inde, les quatre provinces de Rajamendry, d'EUore, de Chicacole et de Nastafanagar, dont les revenus suffiront amplement à l'entretien de Tannée et l'assureront contre tout événement.

— C'est bien, dit Bussy, qui prit le traité et le passa à son secrétaire, après l'avoir lu ; il est juste que ceux qui défendent le royaume soient les premiers payés de leurs peines.

Seid-el-Asker-Khan, jugeant le terrible général apaisé pour quelque temps, poussa un profond soupir de soulagement, . comme un homme étranglé à demi à qui Ton rendrait le souffle.

Lorsque Bussy apparut sur son cheval, à la droite du roi, et traversa le camp pour rentrer dans la ville, la foule se pressa, heureuse de le voir, mais beaucoup de musulmans se disaient les uns aux autres, avec un frisson de peur :

— On voit bien qu'il n'est pas vivant; c'est un fantôme ; il disparaîtra brusquement quand il aura franchi la porte de son palais.

Il l'atteignit enfin, ce palais et disparut, en effet. Avide de solitude, il s'y enfonça comme un fauve blessé qui veut se cacher pour mourir. Gagnant la chambre persane, il éloigna Naïk d'un geste et s'enferma.

byGoogk

C'était la première fois, depuis bien des jours, qu'il était libre de souffrir sans contrainte, d'exhaler dans des cris rauques cette douleur qui, contenue le dévorait. Il n'avait pas osé s'interroger encore et demeurait plongé dans cet état d'hébétement atroce qui saisit celui qui vient de tuer par mégarde un être cher.

Il ne comprenait plus ce qui l'avait poussé à agir avec cette précipitation de fou ; blessé dans son orgueil, se croyant trahi par celle qui était toute sa vie, un tourbillon de fureur et de désespoir l'avait d'abord aveuglé; puis il avait senti en lui un vide affreux. Son cœur lui avait paru mort à jamais, comme brûlé par la foudre ; mais pourquoi en jeter les cendres à cette jeune fille qui Paimait et qu'il n'aimait pas? S'était-il élancé vers elle comme vers un refuge, se souvenant de lui avoir entendu dire un jour, qu'elle serait heureuse, même sans être aimée, de vivre auprès de celui qu'elle aimerait ? Non, il avait plutôt voulu, contre le retour possible d'une faiblesse, créer un infranchissable obstacle, et se donner Tamer plaisir, ayant reconquis sa renommée, de dédaigner celle qui l'avait fait tomber du faîte de sa gloire, pour le tuer ensuite.

Mais, maintenant, des doutes lui venaient. Rien ne prouvait qu'elle fût coupable. Le poison avait-il engourdi son esprit au point de lui faire oublier les enchantements de son dernier voyage? Ces regards brûlants de passion, ces douces mains abandonnées aux siennes, et ce baiser de la séparation, éperdu,

byGoogk

trempé de larmes ? Oui, un instant, tout s'était effacé sous l'horrible pensée que le mot de lâche avait pu être, sans mensonge, accouplé à son nom ; un éclair de lucidité froide lui avait montré, comme un précipice devant ses pas, le danger qui, par cette femme ou à cause d'elle, le menaçait toujours; un instinct l'avait poussé à se jeter hors de sa portée ; puis, le sacrifice accompli , un implacable désespoir était tombé sur lui comme un manteau de glace. Cependant l'âpre volonté de laver, par d'éclatants succès, la tache faite à son nom l'avait fortifié pendant la dernière campagne. Mais dès qu'il s'était vu maître de la victoire , il avait avidemment cherché la mort, se jetant dans des dangers inutiles, avec une témérité folle, y échappant toujours, ce qui avait contribué aie faire prendre pour une ombre.

Par besoin de vengeance, il avait écrit à Lila une lettre très cruelle pour lui annoncer qu'il échappait pour la troisième fois à un attentat dirigé contre lui, et qu'il s'avouait vaincu, renonçait à la lutte, la dernière attaque ayant été par trop déloyale.

Pour lui prouver qu'il n'y avait plus d'espoir de retour, il lui apprenait son prochain mariage avec la fille du gouverneur de l'Inde. Il terminait en la remerciant de l'affectueuse bonté qu'elle lui avait toujours témoignée, l'assurant qu'il ne l'oublierait jamais et lui gardait les mêmes sentiments, mais qu'il la suppliait de laisser le temps atténuer l'amertume de cette rupture avant de renouer les relations fraternelles auxquelles il ne voulait pas renoncer.

byGoogk

35o LA CONQUÊTE DU PARADIS

La princesse avait obéi, elle s'était tue; Bussy voyait dans ce silence l'aveu de la trahison.

A présent que Bussy se retrouvait dans cette chambre aux lumineux frémissements, que tout était rétabli comme par le passé, il aurait pu croire qu'il s'éveillait d'un mauvais rêve, reprendre ses douces pensées d'autrefois, vers lesquelles son esprit glissait de lui-même. La chère vision, appelée si souvent, reparaissait dans <:e lieu où elle se croyait sûre d'être la bienvenue ; les facettes des murailles, comme si elles en avaient gardé le reflet, faisaient revivre les brûlantes rêveries dont elles avaient été témoins; le moelleux divan, où le désespoir l'avait renversé tout à l'heure, l'enveloppait de ses douceurs endormantes et il se laissait aller à oublier le présent, à s'abandonner aux souvenirs qui l'assaillaient, pour leur dire un dernier adieu.

Il n'avait pu se défaire encore du geste par lequel il avait si souvent appuyé contre sa poitrine le précieux sachet dont il aimait tant à sentir le froissement, et maintenant une douleur lancinante lui traversait le cœur chaque fois qu'il constatait que la chère relique n'était plus là. Et il songeait aux joies délicieuses que les moindres choses lui avaient fait éprouver, et regrettait înême ses anciennes souffrances, qui n'étaient pas comparables à ce qu'il endurait aujourd'hui ; il pensait aux rages jalouses qui l'avaient fait se rouler en pleurant sur ce divan, alors qu'il redoutait son mariage a elle, et aujourd'hui c'était lui, quand elle était libre, qui sur un soupçon non confirmé s'était follement enchaîné.

Il n'aurait pas dû revenir dans cette étrange et

byGoogk

vivante salle, complice de ses rêves heureux ! son courage y fléchissait, il n'était plus maître de sa volonté, et ne pouvait échapper à la foule de souvenirs, enfermés là, qui semblaient l'accueillir et lui faire fête.

Combien de fois, en quittant le roi et les vizirs, après de longs et fatigants débats, il s'était hâté, vers ce lieu aimé, comme si quelqu'un l'y attendait. Parfois il trouvait une lettre de Lila, soigneusement et coquettement enfermée dans une jolie boîte, un étui ou un sachet. Dès la porte, il jetait un regard rapide vers le coffre à bijoux sur lequel Naïk avait l'habitude de poser les lettres, arrivées de Bangalore en l'absence du maître. Quel battement de cœur joyeux et profond quand il apercevait le message ! La vivacité de sa joie avait quelque chose de naïf, qui lui rappelait ses bonheurs d'enfant, lorsqu'il découvrait les cadeaux de Noël dans son mignon soulier. C'était sous l'enroulement du serpent d'or, à l'endroit où il formait poignée, que Naïk plaçait la lettre. Involontairement Bussy y arrêta un regard plein de regrets.

Mais alors d'un bond, il se leva : il y avait une lettre à la place accoutumée !

D'un mouvement brusque il s'en empara, puis s'arrêta, la retournant entre ses doigts comme si elle le brûlait, n'osant pas l'ouvrir.

Il regarda la soie brodée dans laquelle elle était enveloppée; c'était sur un fonds d'or un semis de lotus bleus, et il revit tout à coup cet instant, dans la grotte fermée d'un cristal liquide, où la reine avait,

byGoogk

en le regardant, effleuré de ses lèvres un lotus, la fleur aimée entre toutes.

Était-ce possible? lui-même se chassait de FEden et tenait le glaive qui l'empêchait d'y rentrer ! Il n'avait plus le droit de lire cette lettre, s'étant juré de briser tout lien, de ne plus se laisser reprendre aux enchantements perfides qui lui avaient été si funestes ; allait-il manquer à son serment ? Qui avait placé là cette lettre ? Qui donc le tentait ainsi ? Qui osait lui désobéir quand il avait défendu toute allusion au passé ?

Il cherchait dans la colère un renfort contre luimême.

— Naïk ! cria-t-il en ouvrant la porte d'un mouvement brusque.

Le paria était accroupi devant le seuil, veillant comme un chien fidèle. Il se leva.

— Me voici, maître.

Bussy adoucit subitement sa voix, en voyant sa propre douleur se refléter sur les traits amaigris de Naïk.

— Pourquoi m'avoir désobéi? dit-il. Tu ravives mes peines en croyant les soulager.

— J'ai pensé que ta défense ne concernait pas cette lettre, dit Naïk, car elle lui est antérieure.

— Comment cela ?

— Peu après notre départ, un messager l'a apportée, et ne te trouvant plus ici, il l'a remise à un serviteur, par bonheur resté fidèle. Les bouleversements de la guerre l'ayant empêché de nous la faire parvenir, il l'a gardée cachée, et me l'a donnée quand nous sommes rentrés au palais. Mes lèvres étant scellées par ta

byGoogk

défense, je n'ai pas pu t'en parler, etj'ai posé la lettre, comme autrefois, sous un anneau du serpent.

— Bien ! bien ! dit le marquis, je t'excuse, laissemoi.

Alors cette lettre était d'avant la catastrophe, elle datait du temps où le bonheur d'être aimé emplissait sa vie, malgré la tristesse de la séparation, d'un enivrement divin ? A quoi bon la lire à présent que le bonheur n'était plus ? Peut-être pourtant contenait-elle la preuve que ses soupçons n'étaient pas fondés, que celle qu'il accusait était innocente et l'aimait plus que jamais. Eh bien, puisqu'il était à jamais séparé d'elle, une telle preuve redoublerait son désespoir.

Nerveusement il froissait la lettre, qui d'elle-même se déroula. Malgré lui il dévora des yeux l'écriture.

« Je t'écris la vue troublée de larmes, disait Lila, mon angoisse ne me trompait pas ; le cher Rugoonat- Dat, mon gourou, mon maître, celui qui a donné la vie à mon esprit, meurt assassiné, et le coup qui l'a frappé est parti d'ici. J'ai tort peut-être de t'écrire sous cette impression de tristesse où je vois toutes choses à travers le voile de sombres pressentiments, mais je veux te suppliej^encore d'être sur tes gardes et te dire de ne pas t'effrayer si tu ne reçois plus de lettres ; nos messages sont interceptés, — qui sait même si celui-ci te parviendra malgré mes soins ?— plusieurs de mes envoyés ont péri; c'est une guerre terrible qu'on nous déclare. La reine, je n'ose parler d'elle ; je lui en veux d'avoir, par son hésitation à briser un traître, causé la mort dî Rugoonat-Dat. Cette perte lui fait éprouver moins

byGoogk

de chagrin que de terreur et, au lieu de lui donner de l'énergie, l'effroi lui ôte toute force.

« Je ne sais quelles intrigues se trament dans le palais. Panch-Anan a fait une longue et inexplicable absence, pendant laquelle il nous avait entourées d'espions. Dès son retour, il a assemblé le collège des brahmanes et, après une cérémonie très solennelle dans la pagode de Siva, longuement ils sont restés seuls avec la reine. Ce qui s'est passé alors, je n'ai pu le savoir, mais elle est sortie de cette réunion, comme morte, les lèvres blanches, les yeux pleins de larmes. Elle m'a dit seulement d'une voie désolée en passant près de moi.

€ — Ah ! si tu savais ce qu'ils m'ont fait jurer î

« Puis elle s'est retirée, me défendant de la suivre, et je viens d'apprendre qu'elle est partie en pèlerinage, par ordre des brahmanes, accompagnée seulement de prêtres et de quelques suivantes.

« Tout cela m'épouvante. Ah! que ta présence est nécessaire ici ! Est-il possible, après des jours aussi resplendissants, que le ciel se soit de nouveau obscurci à ce point ? J'ai le cœur serré cruellement, mes larmes ne veulent pas tarir. Je t'en conjure, ami, fais l'impossible pour re venir ; je me débats contre l'horrible certitude que la faible sse d'Ourvaci va causer d'irréparables malheurs. »

Bussy laissa tomber la lettre, et s'affaissa plus que jamais accablé. Jusque-là, le doute avait laissé glisser dans son âme un faible rayon de lumière. Maintenant* c'était la nuit épaisse et absolue d'un sépulcre. U

byGoogk

espérait que cette lettre allait lui démontrer la folie de ses soupçons, elle lui apportait au contraire la preuve certaine de la trahison : retombée sous la domination

des brahmanes, reprise par le fanatisme, la reine avait juré sa perte. Tout était bien fini ; elle resterait dans son souvenir comme une merveilleuse incarnation de cet Hindoustan splendide et perfide, où les fleurs, au parfum trop fort, font perdre la raison, tuent quelquelois. Il se sentait une incapacité de vivre qui adoucissait sa douleur par la certitude qu'elle durerait peu, et pourtant il songeait aux devoirs nouveaux qu'il s'était créés et que son honneur lui ordonnait de remplir; ne se devait-il pas à lui-même de lutter jusqu'à la mort ? Cette pensée lui causa une lassitude affreuse ; il eût été si bon de se laisser engloutir doucement par les ondes calmantes du dernier sommeil, emporter sans résistance dans l'océan du suprême repos !

Il laissa passer les heures, le cerveau lourd, les membres inertes, sans pensée, presque sans souffrance, et revint à lui sous les rayons obliques du soleil couchant, qui firent flamboyer les murailles et le blessèrent par l'éclat de leur splendeur triomphale.

Il se leva et quitta pour n'y jamais revenir, cette chambre ruisselante de lueurs, où, du fond des lointains inconnus creusés à chaque facette, des êtres furtifs semblaient lui faire signe joyeusement et rire de son désespoir.

byGoogk

Page 1