CHONCHON
— Alors tu as des secrets pour moi, Naïk, disait Marion. Je croyais être pour toi une sœur très chérie et je vois avec chagrin que tu me fermes ton cœur.
— Tu es pour moi beaucoup plus qu'une sœur, répondit Naïk, et tu sais bien que si mon cœur était fermé, les flots d'amour qui en jaillissent sans cesse, le feraient éclater en mille pièces. C'est le secret du maître que tu demandes, puis-je te le dire ? Tu es la bien-aimée qui enchante ma vie, mais lui, il est le dieu qui m'a fait vivre.
— Je sais, dit la jeune fille, nous avons pour le maître la même adoration, notre existence est liée à la sienne et nous nous aimons en lui. Alors pourquoi suis-je exclue de ce secret que tu sais, toi? Ce n'est pas une vaine curiosité qui me fait désirer de le savoir.
byGoogk
Je voudrais pouvoir juger l'étendue de ce mal qui a fail de monseigneur un homme si différent de luimême, afin de savoir si vraiment aucun espoir ne reste.
— C'est juste ; pourquoi te cacher la vérité ? elle est en sûreté dans ton cœur. Eh bien, c'est une reine qu'il aime, une Hindoue, si belle, qu'elle semble de la race des dieux. Elle en est d'ailleurs, puisqu'elle est fille de la lune. Je te raconterai comment il Ta connue et toutes les choses étranges qui sont arrivées. Elle l'aimait, et je crois qu'elle l'aime toujours, mais le maître est persuadé qu'elle l'a trahi, et voulu faire mourir, après l'avoir avili. Il n'y a rien à espérer, voistu : celui qui a serré sur son cœur une pareille femme ne peut pas s'arracher d'elle sans en mourir.
— Pourquoi donc, s'il n'a pas l'espérance de se consoler un jour, a-t-il demandé la main de Mlle Chonchon ?
— C'est un mouvement de folie qui l'a poussé, je pense ; quelque chose comme s'il s'était enfermé luimême dans une tour en jetant par la fenêtre la clef de sa prison au fond d'un gouffre. La gloire lui tenait au cœur, et le pouvoir de labien-aimée a été renversé un moment, quand il a vu qu'on lui avait arraché ce bouquet si glorieux fait des fleurs de son sang. Il s'est enchaîné alors, pour ne pas retourner, par faiblesse d'amour, vers un danger aussi terrible.
Marion reprit, pensive.
— Que deviendra cette pauvre jeune fille, Mlle Chonchon, qui adore le marquis ?
— S'il vit, dit Naïk, il tiendra sa promesse et sera bon pour elle. Seulement, je suis sûr qu'il ne pourra parvenir à triompher de ses souvenirs ; il y fait tous ses efforts, mais la lutte qu'il se livre à lui-même Tépuise.
— C'est vrai, dit Marion, ce matin je l'observais : le courrier de Pondichéry lui avait apporté une jolie miniature encadrée de perles : le portrait de Mlle Chonchon ; elle y est représentée avec une aigrette de plumes, les cheveux poudrés, ce qui fait ressortir ses beaux yeux noirs, souriante et l'air heureux. Le marquis tenait le médaillon et le front penché paraissait l'admirer. Mais, en passant devant lui, j'ai vu que son regard fixe ne regardait- rien, et l'expression de son visage accusait une telle souffrance que j'ai failli crier. Il ne m'apercevait pas. Tout à coup la miniature est tombée, et je me suis élancée pour la ramasser, la croyant brisée. Le maître est revenu à lui et c'est alors qu'il m'a montré le portrait, en me disant avec ce sourire, d'une douceur si triste, qu'il a pour nous : « N'est-ce pas qu'elle est jolie ? » Oh î oui, m'écriai-je, c'est bien elle ! la nuance turquoise de sa robe rehausse encore ses charmes. « C'est vrai, a-t-il dit, le bleu lui sied à ravir. » Il ne voyait pas que la robe est rose, brochée d'argent î
— Il veut contraindre sa pensée, mais elle lui échappe comme un oiseau sauvage, elle s'envole vers son ciel accoutumé dont il la chasse sans relâche avec un acharnement cruel. Moi seul qui sais ce qu'était son amour, puis comprendre ce qu'il endure. Quel-
LA REINE DE BANGALORE 35g
que fois il me jette un regard qui me déchire le cœur ; c'est l'appel désespéré d'un homme qui va périr ; il semble me crier : t Ne rompras-tu pas ce silence horrible ? Ne me parleras-tu pas d'elle, au moins pour la maudire ? » Alors, je m'élance vers lui, mais un éclat dur de ses prunelles me rappelle l'ordre inflexible et me défend de parler. Ah ! s'il était libre de souffrir, s'il pouvait au moins mourir tranquille, délivré de ce remords que lui cause un engagement qu'il ne pourra pas tenir, il serait moins malheureux.
— Est- tu bien sûr de cela? demanda vivement Marion.
— J'en suis certain.
— C'est que moi-même j'ai mon secret et, puisque tu m'as dit le tien, je ne te le cacherai plus. La fille du gouverneur de l'Inde a été pour moi pleine d'affection et m'appelait son amie. J'ai pu juger son cœur qui est noble et bon à l'excès ; et je lui ai gardé une vive et profonde amitié. Depuis que tu m'as sauvée, mon bon Naïk, en m'arrachant à cette captivité dont elle se reprochait d'être la cause, Mlle Chonchon m'écrit souvent II y a quelques jours, j'ai reçu d'elle une lettre. Je croyais qu'elle me faisait part de son bonheur, car je n'ignorais pas quels étaient ses sentiments pour le marquis. A ma grande surprise, la lettre n'était pas du tout ce que je croyais* Mlle Chonchon me racontait que, ce jour-là même, au moment où elle traversait le salon pour entrer dans le boudoir de sa mère, elle s'était arrêtée pour se retirer en entendant que la Bégum causait avec quelqu'un. Mais aussitôt
elle avait reconnu la voix de son cousin Kerjean, et ce qu'il disait l'avait clouée à sa place. Le chevalier rapportait à Madame Dupleix la douloureuse impression que lui avait causée le marquis de Bussy, et les étrangetés de sa conduite ; il lui signalait le danger qu'il y avait à donner sa fille à un homme qui semblait réduit au plus profond désespoir, et augurait trop de ses forces en s'imaginant pouvoir se consoler et faire le bonheur d'une jeune fille, quand son cœur était certainement meurtri à jamais par une passion inconnue. Incapable d'en entendre davantage, elle s'était enfuie dans sa chambre pour ne pas être trahie par ses sanglots. Elle me supplie de lui dire si son cousin a dit la vérité, s'il ne Ta pas exagérée, si vraiment il n'y a aucun espoir de voir le marquis oublier son chagrin un jour. Au nom du bonheur de mon maître et du sien, elle m'adjure de lui répondre en toute sincérité.
— Qu'as-tu répondu ? dit Naïk qui buvait les paroles de la jeune fille.
— Rien encore. Cette lettre écrite fiévreusement, toute tachée de larmes, m'a fait bien de la peine et j'hésitais à briser complètement le faible espoir qui survit dans le cœur de ma pauvre amie, avant d'être tout à fait certaine qu'il n'y avait en effet aucun espoir. C'est pourquoi je tenais tant à savoir ce secret que tu t'obstinais à me cacher. Maintenant, je sais ce que je dois répondre.
— Hâte-toi, s'écria Naïk, dis-lui que le maître est perdu et ne pourra jamais l'aimer.
— Silence, dit Marion, un doigt sur les lèvres.
byGoogk
LA REINE DE BANGALORE 36l
Le marquis venait d'entrer dans la salle, avec Arslan ; ils revenaient du conseil. Bussy adressa un sourire affectueux à Naïk et à la jeune fille, qu'il se reprochait de faire souffrir. Mais l'expression de ce sourire les désolait plus encore.
— Où donc est Sata-Nanda? demanda-t-il, je ne l'ai pas vu aujourd'hui.
— Maître, dit Naïk, il est parti. Tout à coup, il s'est dressé en s'écriant : t Ha î ha î je me défie des retards, à présent, la route est longue, des obstacles peuvent l'allonger encore, il n'est que temps; au revoir, mes enfants î » Et il s'en est allé.
-t Sans prendre congé ? il m'abandonne î C'est dommage, son regard avait quelquefois une force engourdissante qui me reposait.
11 s'étendit sur un divan, à contre-jour, dérobant ainsi son visage à l'inquiétude de ses amis, et il fit signe qu'on baissât les stores devant les vitraux pour obscurcir encore la salle.
— Eh bien, Naïk, as-tu fini ton travail ? Sais-tu ce que le pillage du palais nous a laissé ? demanda-t il d'une voix lente et fatiguée.
— Nous avons moins perdu qu'on ne le craignait, maître. La vaisselle plate n'a pas été découverte dans le souterrain où je l'avais enfouie et on a respecté le harem où les pierreries et les joyaux les plus précieux avaient été portés; sans compter les parures que Marion était parvenue à sauver.
— Nous choisirons, parmi les plus belles, un écrin que nous enverrons à Pondichéry.
byGoogk
— Désires-tu le choisir à présent ?
— Comme tu voudras, à présent ou plus tard, n'importe.
Naïk et Marion se hâtèrent d'aller chercher le grand coffre d'ébène, fouillé d'arabesques, surpris tous deux que le maître consentît à s'occuper de quelque chose. La jeune fille souleva la tête du serpent d'or et ouvrit la serrure.
Alors Bussy se pencha et d'un regard rapide parut fouiller le coffre ; puis il saisit vivement un écrin, mais hésita à l'ouvrir.
— Ah î je comprends maintenant pourquoi il a voulu voir les bijoux, murmura Naïk.
D'une main tremblante Bussy fit jouer le ressort. De larges opales apparurent, jetant des rayons irisés et doux. Il les contempla longuement, en silence, puis d'un mouvement brusque, jeta Técrin sur le divan.
— Laissez-moi, mes amis, s'écria-t-il ; plus tard, je suis las.
Quand ils eurent tristement quitté la salle et que les portières furent retombées, ils virent, par un bâillement de Tétoffe, Bussy reprendre le collier d'opales et le couvrir de baisers et de larmes ; mais bientôt, avec colère, il le repoussa dans le coffre , et, se renversant sur les coussins, cacha son visage dans ses mains.
— Tu vois , Marion, dit Naïk, jamais il ne guérira. Ce collier a touché le sein de sa bien-aimée ; il veut la haïr, et parmi tous ses trésors il craignait seulement d'avoir perdu ce bijou qui lui vient d'elle.
A quelque temps de là, Marion, qui avait repris son
byGoogk
LA REINE DE feANGÀLORE 363
joli costume de page pour ne pas scandaliser les musulmans, en circulant dans le palais sous ses habits de femme, regardait son maître sommeiller, ou peutêtre seulement fermer les yeux pour s'isoler mieux. Elle était adossée à une colonne de porphyre, près de la baie sculptée à jour qui s'ouvrait sur la galerie extérieure, et, quelquefois, jetait un coup d'œil au dehors, vers le portail de la cour d'honneur qu'elle pouvait apercevoir de là, en se haussant un peu. Mais, bien vite, elle reportait ses regards sur le jeune homme immobile, qui lui semblait ce jour-là plus abattu que jamais.
Un grand silence régnait ; les rumeurs de la ville n'arrivaient jusque-là que comme un sourd et lointain murmure ; les oiseaux mêmes se taisaient, accablés de chaleur, et ce calme absolu était pesant ; il oppressait et engourdissait l'âme. Allait-il durer toujours ? Un garde ne heurterait-il pas les dalles, du manche de sa lance ? ou les pages ne laisseraient-ils pas échapper un éclat de voix ou un rire ? On eût dit un palais désert. La tristesse du maître s'était étendue à tous, et l'on parlait bas, Ton marchait sans bruit, comme Sans la chambre d'un malade.
Cependant, le son grêle d'un kémantché monta des jardins du harem , rompant tout à coup ce silence cruel. Les belles paresseuses, dont la vie s'écoulait là, parfumée et monotone comme celle des fleurs, étaient seules en effet à ne rien savoir du chagrin de àe maître qui les dédaignait.
• L'archet grinçait sur les cordes minces, jouant une
byGoogk
mélodie triste, et une claire voix de femme se mit à chanter un fragment du chant célèbre de Leïla.
t O vous, qui n'avez jamais éprouvé les tourments de l'amour, je ne vous découvrirai pas ma douleur. A quoi bon parler des abeilles à ceux qui n'ont pas senti leur piqûre? Votre âme n'est pas de niveau avec la mienne. Tout ce que je vous dirai vous paraîtra folie.
c Mais au moins, n'allez pas comparer l'amour qui me dévore à d'autres amours frivoles ; les amours des autres sont comme du sel que Ton tient dans la main, et moi, le sel est répandu sur mes plaies vives.
« Abandonnez-moi plutôt; vous ne pouvez rien! Allah seul sait ce que j'endure !. . . »
Le marquis s'était soulevé et prêtait Toreille. — On dirait que ma pensée chante tout haut, murmura-t-il.
Marion s'élança sur la galerie pour faire signe à la chanteuse de se taire, mais il était impossible de l'apercevoir.
La voix reprit, émouvante et plaintive : < Hélas ! je suis écrasé sous ma douleur comme un moucheron sous un rocher, et cependant je vis pour endurer des tortures atroces. Mon âme est brisée en mille débris, qui tous souffrent et hurlent ; laisserastu, Allah, dans une telle torture, l'œuvre de tes mains ? Vois, le souffle passe par mes lèvres comme une flamme dévorante, mes yeux sont pleins du sable du désert , chacun de mes cheveux pleure une goutte de sang, et mon esprit est comme une chair brûlée vivante.
byGoogk
Ô Dieu clément, aie pitié de moi. Rends-moi Leïla ou envoie-moi la mort ! •
— Rends-moi Leïla ou envoie-moi la mort ! cria Bussy en se laissant retomber.
— La maudite ! murmurait Marion, n'aurait -elle pu choisir autre chose ?
Mais un bruit attira son attention du côté du portail d'honneur: un chamelier-courrier en franchissait la voûte au grand trot. Elle reconnut la livrée de Pondichéry, et sortit de la salle en courant pour aller au devant du messager, j
Un instant après, debout devant le marquis, elle lui tendait une lettre.
— Maître, disait-elle, lisez ce message ; je vous en conjure.
— Certainement je le lirai, dit-il ; il est inutile de me conjurer pour cela ; ne vois-tu pas, douce Marion, qu'il est de ma fiancée ?
— Je le vois, mais souvent Monseigneur pense à autre chose en lisant, et je le supplie de prêter son attention à cette lettre-ci.
Il prit la lettre et la posa près de lui, sans l'ouvrir. Cette correspondance était son plus grand supplice, et il n'aurait jamais pu la soutenir si l'extrême réserve, imposée par les convenances, n'en avait excusé le ton froid et solennel.
Au lieu de lire la lettre, il prit Marion par le bout des doigts et la regarda avec affection.
— Mon joli page, dit-il, comme je paye mal ton
byGoogk
dévouement infatigable, en t'attristant par mon ennui f Je te vois pâle, avec tes doux yeux rougis à cause de moi : et cependant le bonheur de ceux qui m'ont tant aimé est le seul désir qui me reste.
— Le plus cher que j'ai au cœur, moi, dit Marion, c'est de vous voir redevenir mon maître d'autrefois.
— J'y fais tous mes efforts, je te jure ; mais il ne s'agit pas de moi, que je te serve d'exemple au moins. Tu vois à quoi les souffrances de l'âme réduisent le corps ; ne les fais endurer à personne, ma fille. Tu sais ce que vaut Naïk, il t'aime comme il sait aimer : vous êtes riches tous deux à présent ; je serais tranquille si je le savais ton époux.
— Mon Dieu î pensa Marion, on dirait qu'il dicte ses dernières volontés. -
— Tu ne réponds pas ? est-ce que mon pauvre secrétaire n'a pas su gagner ta sympathie ?
— Naïk, en risquant sa vie, m'a arrachée au plus honteux esclavage, dit-elle ; après vous, monseigneur, il est ce que j'aime le plus au monde Mais ni lui, ni moi, ne pouvons être heureux quand vous ne Tètes pas. Je vous en conjure encore, lisez cette lettre avec attention. Je crois que ce qu'elle contient vous étonnera.
Sans attendre de réponse, la jeune fille dégagea ses doigts et s'enfuit.
— Pourquoi tient-elle tant à ce que je lise cette lettre ? se demanda le marquis quand il fut seul ; chaque mot affectueux qu'elle contiendra va me couvrir de honte, en remettant devant mes yeux l'indignité de ma conduite.
byGoogk
Il brisa le-cachet cependant, d'une main nonchalante, mais dès les premières lignes il devint attentif.
Voici ce qu'écrivait Chonchon :
Monsieur le marquis,
« Sous le coup d'une déception amère, vous avez songé au mariage, comme à un refuge, en croyant sincèrement pouvoir oublier ce passé et aimer un jour votre fiancée. Je sais que, malgré la plus ferme volonté, vous n'y parvenez pas, et que l'idée d'un engagement, que votre cœur ne peut tenir, ajoute à votre peine déjà trop lourde ; c'est pourquoi je me hâte de vous écrire : Je romps cet engagement,* et dès aujourd'hui, nous sommes libres tous deux. Je vous prie seulement de garder sçcrète, pour le moment, notre résolution: ce projet d'alliance a été accueilli avec trop d'empressement pour qu'il n'y ait pas, en l'annulant, bien des susceptibilités à ménager, sans parler de ma vanité de femme. Vous étés loin, par bonheur, et trop nécessaire dans le Dekan pour que vous puissiez revenir de longtemps ; laissez-moi faire, je me charge de tout. J'ai eu sous les yeux trop d'exemples d'héroïsme pour ne pas être capable, à mon tour, de courage et de dévouement.
« Laissez-moi vous prier aussi, monsieur, d'être bien persuadé que je ne vous garderai pas rancune de ce qui se passe entre nous. Je vous remercie au contraire de la preuve de sympathie que vous m'avez donnée, en songeant à moi dans votre désespoir, comme à une consolatrice. Parles graves torts dont je m'étais
byGoogk
rendue coupable envers vous, je croyais m'ètre attirée votre haine; j'ai maintenant la certitude qu'il n'en es 1 rien, et cela suffit à me faire supporter sans faiblesse l'événement d'aujourd'hui.
c Permettez-moi, maintenant que nous sommes libres, de vous demander votre amitié et de vous offrir la mienne, qui sera, je vous l'assure, profonde et fidèle.
« Je souhaite apprendre bientôt la fin de votre peine et votre rétablissement. »
— Ah ! brave et douce Chonchon ! s'écria Bussy, lorsqu'il eut fini de lire, avec quelle dignité et quelle noble indulgence tu répares et excuses mon crime I Merci, car tu me délivres d'affreux remords, et grâce à toi, je peux, à présent, mourir en paix.
— Maître l cria Naïk.
Mais il s'arrêta court, s'adossant à la muraille, haletant d'émotion.
— Que t'arrive-t-il ? est-ce qu'une bête féroce te poursuit? demanda le marquis, en se soulevant un peu du divan où il sommeillait.
— • Ce n'est pas une bête féroce, dit Naïk, dont un sourire découvrait les dents blanches.
— En effet, tu parais fort content ; viens-tu m'annoncer ton mariage ?
— Non, pas cela, dit le paria, hésitant et impatient, je voudrais te préparer, et je suis si troublé que je ne sais comment m'y prendre.
— Me préparer, à quoi ?
— La princesse Lila est ici t
byGoogk
— Lila!
Le jeune homme avait bondi sur ses pieds, les yeux élargis, pris d'un tremblement convulsif.
— Lila ! Je ne veux pas la voir, reprit-il d'une voix plus faible.
— Tu la verras cependant, dit la princesse, qui parut dans l'ogive de la porte.
Ils se regardèrent longuement, oppressés par les battements désordonnés de leur sang. Elle était horriblement pâle avec le visage défait et fatigué ; le voile et les vêtements sombres qui l'enveloppaient, en désordre et souillés de pojissière, témoignaient de la hâte avec laquelle elle s'était rendue au palais, après jun long et rapide voyage.
Chancelant de lassitude, elle s'avança vers Bussy :
— La reine a besoin de toi, dit-elle, viens.
t Le marquis se recula et répondit d'une voix entrecoupée :
— Elle a besoin de moi? vraiment! elle trouve sans doute que cette fois encore j'ai été mal tué. Eh bien, qu'elle se rassure, la qpuvelle de ma mort ira bientôt la tranquilliser. Elle peut dire à ses brahmanes que le serment qu'elle leur a fait, elle l'a tenu, car c'est bien par elle que je meurs. Mais, dis-lui aussi que je reste loin de son atteinte ; je redoute les breuvages qui vous rendent lâche et imbécile, avant de vous pousser au tombeau ; je tiens à mourir tout entier, à me coucher pour jamais, dans une renommée sans tache; c'est pourquoi je ne te suivrai pas.
— Ah! ton orgueil était plus grand que ton amour !
byGoogk
".^"\ V"' j yttf"*Tîf i *¥^?*-'ir"'^ w ^ " ,-"7T I WR T » ^ -nrp%- y- lg.irT ' * t;*£— *s^y» ■■
ta conduite l'a bien prouvé, s'écria la princesse avec désespoir; elle aussi est orgueilleuse, et voilà ce qui vous perd tous deux : soupçonnée injustement, elle était trop fîère pour vouloir se justifier, elle a su cacher sa douleur, et Thorrible projet qu'elle nourrissait,' sous un impénétrable masque.
— Oh! Lila, toi si loyale, pourquoi vouloir me tromper ? Ne m'as-tu pas écris toi-même que les brahma-
• nés lui ont fait jurer ma perte.
— Ai-je dit cela? J'ai bien regretté cette lettre, écrite dans un moment d'affolement. Je t'en ai envoyé d'autres, malgré la défense de la reine, mais les messagers ont été arrêtés. Ce qu'elle a juré, je l'ai su plus tard, c'était de renoncer à toi si on lui faisait, en retour, serment de ne pas attenter à ta vie. Panch-Anan lui disait que tu étais condamné, mais qu'elle pouvait te sauver à ce prix. Il a juré qu'il t'-épargnerait, et l'infâme à ce moment même te faisait verser le poison. % .
— Ah 1 je ne peux plus croire, je ne veux pas t'écouter, disait le marquis en se détournant d'elle ; toi aussi, peut-être, tu cherches à m'abuser.
— Il doute de moi maintenant ! murmura la princesse, il hésite ! alors tout est perdu !
Manon et Arslan étaient entrés depuis un instant, et Naïk joyeux leur avait montré d'un geste la nouvelle venue.
— Elle arrive de Bangalore, dit-il tout bas à Marion, elle apporte le salut.
— Mais cette pauvre femme se trouve mal 1 s'écria la jeune fille en s'élançant vers Lila pour la soutenir,
byGoogk
vous ne voyez donc pas qu'elle chancelle, épuisée de fatigue.
Elle la conduisit au divan, où la princesse tomba inanimée.
— O maître, dit Naïk, pourquoi la repousses-tu ainsi, elle si dévouée et si fidèle.
— Je suis fou, vois-tu, j'ai peur de moi-même, je fais tous mes efforts pour rallumer ma colère et ma rancune, et mon cœur révolté est près d'éclater de bonheur.
On s'empressa autour de la princesse, Marionlui baignait les tempes d'eau de roses, et Ârslan essayait de faire glisser quelques gouttes de cordial entre ses dents serrées.
Lorsqu'elle revint à elle, Lila se leva brusquement, regarda autour d'elle avec épouvante.
— Je me suis évanouie ? demanda-t-elle. Combien de temps ?
— Nous avons eu grand'peine à te rappeler à la vie, dit Arslan, qui était resté agenouillé sur le tapis.
— - Ah ! misérable faiblesse ! s'écria-t-elle en se tordant les bras, tout sera fini, il est trop tard ! La route est longue, longue à mourir ! D'ailleurs, qu'importe, puisqu'il ne l'aime plus.
— Lila t s'écia Bussy en se jetant à ses pieds, ne blasphème pas.
Mais elle le repoussa avec égarement.
— Malheureux! c'est donc ainsi que tu aimes, continua-t-elle ; et moi, folle, qui, jugeant ton cœur d'après le mien, n'appelais que toi dans la détresse ; moi qui
byGOQgl
faisais de mon amour un piédestal au tien, et serais morte sans me plaindre pour vous savoir heureux, elle et toi ! c'est en vain que je t'ai demandé secours, après avoir dévoré l'espace, nuit et jour, sans pitié pour mon corps, n'essuyant même pas la poussière qui m'aveuglait, courant, courant toujours, vers ce héros, vers cet invincible qui seul pouvait nous sauver. Et quand j'arrive brisée, n'étant plus soutenue par l'espoir, il me repousse, il hésite, il a peur pour lui ! Eh bien, puisque tu n'as pas voulu sauver la reine, viens donc la voir mourir ! cria-t-elle d'une voix déchirante, en éclatant en sanglots.
— Que se passe-t-il ? parle, Lila, reviens à toi, je t'en conjure. Vas-tu me rendre insensé quand elle a besoin de moi ?
— Madame, calmez-vous ; la fièvre vous brûle, dit Marion en mouillant d'eau froide le front de la princesse ; vous méconnaissez mon seigneur. Plein d'angoisse, il attend vos ordres.
Lila se passa la main sur les yeux, pour en chasser les larmes.
— C'est vrai, dit-elle d'une voix plus calme, ma raison s'égare. J'aurais dû lui crier tout de suite la vérité ; je n'ai pas osé, tant je craignais que l'horreur lui ôtât la force d'agir.
Elle saisit la main de Bussy et la serra d'une étreinte nerveuse.
— Écoute, dit-elle, la reine tout d'abord ne pouvait croire à ton abandon ; elle a attendu, espéré longtemps un mot de toi ; puis, quand elle a été certaine que tout
était bien fini, avec une douleur, terrible dans son calme, elle a déclaré qu'étant abandonnée par celui qu'elle- avait librement choisi pour son époux, elle se considérait comme veuve, et qu'elle était résolue à se délivrer de la vie en se brûlant, selon la coutume des veuves. Les brahmanes, et Panch-Anan surtout, l'ont félicitée de cette décision ; ils disaient qu'étant souillée jusqu'à l'âme par un aussi coupable amour, le feu ^eul pouvait la purifier, obtenir des dieux son pardon complet et assurer son bonheur après la mort La reine pria le ministre d'ordonner les préparatifs de la cérémonie du sacrifice. Quand je suis partie, folle de désespoir, pour t'appeler à notre secours, on dressait le bûcher d'Ourvaci! Et maintenant... — aht une telle pensée est intolérable I... cette merveille, dont la vue enchantait le monde, cet être adoré et chéri^ n'est plus, peut-être, qu'un monceau de cendres.
— Tais-toi 1 cria Bussy d'une voix terrible, est-ce que je vivrais si mon Ourvaci n'était plus ?
Il saisit son épée, que Naïk lui tenait, et s'enfuit. Le paria le suivit.
La princesse appuya ses deux mains sur son cœur, et un faible sourire d'espoir desserra ses lèvres crispées, tandis qu'elle regardait le jeune homme s'éloigner. Puis elle se laissa retomber sur le divan, haletante, à bout de forces.
Cependant elle ne voulait pas se reposer encore.
— Arslan, dit-elle à l'umara, qui rattachait ses armes hâtivement pour partir aussi, avant de le suivre, écoutemoi. Emmène avec toi quelques soldats français des
* - ' yy*Vj **». " * % .• "^ u " ; — ^ vy>* "*■
plus audacieux ; il y aura peut-être un combat à livrer contre les fanatiques au service des brahmanes. Si j'ai pu être obéie, des relais de chevaux tout sellés, pour vingt hommes, sont échelonnés sur la.route. Quelqu'un vous ouvrira la porte orientale de la ville ; toutes doivent être fermées par ordre de Panch-Anan, qui à contraint la reine à le nommer son héritier au trône. Cours droit à la nécropole royale, au d.elà du palais. JVa, va vite 1
— Si Ton ne sauve pas la reine, l'on pourra au moins se venger, s'écria Arslan en franchissant la porte.
Lila resta seule avec Màrion, qui la soutenait, lui faisant un dossier de son bras, et la. suppliant de se reposer.
— Me reposer, mon enfant, disait la princesse dont les yeux se fermaient de lassitude, comment cela se pourrait-il ? Il me faut repartir, les suivre, pour savoir si je dois vivre ou mourir. Tu ne peux comprenrdre quelle angoisse horrible me tenaille le cœur.
— Je comprends votre peine, madame, et je la partage car tout ce que j'aime est, à présent, sur le chemin de Bangalore. Cédez quelques heures seulement à ce sommeil irrésistible, je ferai tout préparer, et, avant ce soir, nous partirons ensemble.
— Oui, partons, n'est-ce pas, murmura Lila, qui s'endormit malgré elle.
Marion lui mit des coussins sous la tête ; puis elle la regarda un moment avec un tendre intérêt.
— Comme elle est belle, malgré son air de souf-
byGoogk
france t murmura-t-elle, l'amour Ta blessée, elle aussi. Elle a subi, comme la pauvre Chonchon, comme moimême, le charme de mon seigneur ; elle Ta avoué tout à l'heure, sans qu'il y prenne seulement garde : mais moi j'ai compris tout de suite, ayant eu la même peine. Nous avons aussi les mêmes joies poignantes, et nous sommes sœurs, belle princesse, par l'amour et par l'abnégation.
Marion se pencha avec précaution et embrassa doucement Lila.
byGoogk
DJENAT NICHAM
Tous les rites étaient accomplis ; prières, jeûnes, purifications, et Ourvaci achevait la veillée suprême.
Laissant ses femmes éplorées, elle avait gagné une haute terrasse, et, d'un regard morne et fixe, contemplait la nuit mourante, ensanglantée sous les coups de l'aurore. A l'occident, la lune pâle touchait l'horizon, et la reine croyait voir un visage attristé, la regardant avec compassion, lui faisant signe, l'attirant vers le gouffre bleu où il allait s'abîmer.
Son divin aïeuil était donc seul à l'assister dans ces heures cruelles , à la plaindre, à pleurer sur elle cette froide rosée qui la couvrait de scintillements. Elle le suivait des yeux et son angoisse croissait à mesure qu'il s'enfonçait, comme à regret, dans l'espace invisible.
— Est-ce vers lui qu'ira mon âme, se disait-elle,
byGoogk
quand tout à l'heure elle s'envolera dans un flot de fumée? Vais-je retrouver, dans cette région mystérieuse, mon père et mes frères, et tous les rois fameux de la dynastie qui meurt avec moi ? Ah I quelle que soit l'assemblée qui s'y trouve, je serai là comme dans un désert, puisqu'il n'y sera pas celui qui pour moi, â lui seul, peuplait le monde. Ah ! Tchandra, mon père céleste î ne pars pas encore , écoute ma prière : obtiens des dieux qu'ils permettent à mes mânes d'errer sur la terre tant qu'il y restera, lui ; supplie Vichnou le bienfaisant, et Siva le cruel, et Kama-Deva mon meurtrier, qu'ils me laissent dans l'air qu'il respire ; sinon le ciel même sera pour moi un séjour d'horreur. Tchandra I Tchandra ! comme tu coules rapidement dans l'abîme ! Tu me laisses, tu abandonnes ta fille malheureuse ! Hélas î plus rien î je suis seule.
Le jour parut, le dernier que dussent refléter ses yeux; et le concert des oiseaux commença, aussi joyeux que de coutume ; les colombes familières s'abattirent sur la corniche de grès rose, mais la reine ne les vit pas. Une ombre couvrait encore le palais qu'avait habité l'ambassadeur et, avidement, elle regardait dans cette ombre, voulant découvrir une forme, accoudée sur la balustrade d'une terrasse, à cette place même où elle avait vu l'envoyé du roi, quand le soir de son arrivée elle versa, en son honneur, la libation destinée au soleil.
Le soleil se vengea maintenant de l'impiété, en dis* sipant l'illusion sous un flot de lumière.
byGoogk
Ourvaci cacha ses yeux sous sa main, pour mieux voir sa rêverie.
* — Hélas î se peut-il vraiment qu'il ne m'aime plus ! se disait-elle. Cet amour que l'éternité semblait ne pas devoir épuiser, a donc tari subitement ? Ah ! pourtant, il me semble toujours sentir, à travers l'espace, les effluves brûlants -de son cœur répondre aux élans du mien. Peut-être il souffre comme moi, captif de sa volonté orgueilleuse ; peut-être il m'aime encore ! Ah ! non î non ! que cette pensée ne vienne pas effleurer mon esprit ! Comment pourrais-je mourir si je croyais n'avoir pas tout perdu ? Non, non ! j'ai mérité mon sort : mes premiers crimes ont rendu évident celui que je n'ai pas commis, et le bien-aimé a violemment arraché son amour, en se déchirant le cûeur sans doute, mais il l'a arraché, jeté loin de lui avec mépris. C'est bien fini, il s'est enfin lassé de pardonner ; la gloire était au héros plus chère ^ue l'amour. C'est bien cruellement qu'il s'est vengé des souffrances que lui a fait endurer ma folie d'autrefois : quand ma vie tout entière était suspendue à la sienne, il a cru à ma haine, et il m'a repris son amour pour le donnera une autre. C'est cela surtout qui est intolérable. Pour une autre, maintenant, s'ouvriront les fleurs de ses prunelles ; ce regard dominateur et tendre caressera la beauté d'une autre I Et c'est à elle que ces lèvres délicieuses souriront. Quoi I ces lèvres, dont le baiser m'a ravi l'âme et pénétrée d'une ivresse qui ne s'est plus dissipée, eflaceront sous d'autres baisers le souvenir du mien ! Ah ! mort î viens vite étouffer cette
byGoogk
380 LA CONQUETE DU PARAfclS
pensée atroce, viens me délivrer d'une torture trop lourde pour ma faiblesse ?
Des sons lugubres se firent entendre du côté de la grande pagode, et roulèrent sur la ville éveillée, les timbales et les cloches alternant, frappées dans le rythme funèbre, annonçaient le sacrifice, le royal holocauste offert aux dieux.
— Voilà ma délivrance qui sonne, dit-elle, on m'attend ; je suis prête.
Elle jeta un dernier regard au-dessous d'elle ; elle aperçut une foule silencieuse, coulant comme des ruisseaux dans les mes, et se dirigeant du côté de la nécropole. C'était le peuple, consterné, qui s'en allait voir mourir sa reine, sa déesse bienfaisante. Les femmes pleuraient en se cachant le visage dans leurs voiles noirs, les hommes avaient les cheveux couverts de cendres et quelques-uns portaient des instruments de musique, brisés en signe de deuil.
— Pauvre et cher peuple ! murmura la reine en baissant la tête, mon successeur ne saura certes pas t'aimer comme je t'aimais ! Pardonne-moi de t'abandonner ainsi, aie compassion de la lâcheté d'une femme, qui ne peut se résoudre à vivre dans la souffrance. J'avais cependant espéré pour toi une belle destinée, je voulais te donner pour roi un héros puissant et bon qui t'aurait fortifié et défendu ; mais il s'est détourné de moi, il a retiré le bras dont il m'étreignait si tendrement en m'emportant en plein ciel, et il me laisse retomber du haut de mon rêve, dans les flammes du bûcher.
byGoogk
: t~f ■ -7 -• -ir^ r
Elle regarda encore les arbres, les parterres, les édifices de ce palais où s'était écoulée sa vie, mais avec indifférence.
— Ce que je regrette n'est pas ici, dit-elle.
Elle redescendit et se livra à ses femmes, qui la parèrent pour le sacrifice. Toutes pleuraient, et accomplissaient leur œuvre avec des mains tremblantes ; les larmes roulaient sur les pierreries, dans les plis brillants des suaves étoffes. Mangala se cachait le visage , et ses sanglots, peu sincères, faisaient sourire la reine.
— Lila ! où donc est Lila ? s'écria-t-elle, en cherchant des yeux autour d'elle l'amie absente.
— La princesse ne pourra te survivre , dit une des femmes, on la dit mourante. L'illustre Abou-al-Hassan est auprès d'elle et il a interdit les abords de son palais.
— Chère Lila ! le temps me manque pour aller te dire un dernier adieu. O toi qui m'aimais assez pour être heureuse d'un bonheur qui brisait le tien ! toi qui as souffert de mes peines autant que moi-même, et vas peut-être mourir de ma mort, je t'envoie mes plus douces pensées, et j!emporte ton souvenir comme un bouquet embaumé.
La toilette était terminée. Ourvaci se regarda dans le grand miroir d'argent poli, tandis qu'on lui attachait la guirlande de jasmin virginal.
Elle eut un dernier sourire de femme en apercevant la céleste image reflétée par le miroir, et elle dit à Jemi-voix :
byGoogk
— Dix-huit ans, belle et reine t O cruel bien-aimé, le sacrifice est digne de toi t
Alors elle sortit de sa chambre, suivie de ses femmes
^ sanglottantes, et s'avança d'un pas ferme entre les
haies de courtisans et de seigneurs, qui tous pleuraient,
s'agenouillaient sur son passage, et baisaient le sol
touché par ses pas.
Lorsqu'elle parut sous la galerie extérieure, au sommet de l'escalier, le peuple poussa un grand cri de désespoir. La reine, émue, s'arrêta un moment et laissa errer son regard sur cette houle de tètes levées vers elle, puis elle fit un geste d'adieu et descendit.
Au moment où elle atteignait la dernière marche, un être à chevelure énorme, qui était assis là, le metu ton entre les genoux, se leva brusquement et darda sur la reine surprise, le rayon de deux yeux noirs, lumineux comme des diamants. Elle tressaillit et fit un pas vers lui.
— J'ai vu déjà ce magique regard, dit-elle, cherchant dans sa mémoire troublée ; leur éclat bienveillant m'a réconfortée déjà, il me rappelle un temps heureux... Ah! je me souviens I Sadraspatnan!.. N'es-tu pas le brahmane de Vichnou ?
— J'ai eu la fantaisie de l'être un instant, ma fille, c'est vrai, dit Sata-Nanda, maintenant j'ai l'apparence d'un pauvre fakir.
— Ah! mon père, s'écria-t-elle en joignant les mains, accorde une dernière grâce à celle qui va mouïir, toi qui peux tout !
— Que désires-tu* toi dont la beauté semble divini-
byGoogk
ser la matière ? Que veux-tu de moi, sacrilège enfant, qui vas briser toi-même récrin merveilleux de ton âme?
— Ce que je veux, dit Ourvaci, c'est retrouver l'illusion qu'une fois déjà tu m'as donnée. Je n'ai pas, comme les veuves ordinaires, dont l'époux meurt après une vie d'amour, la consolation, en quittant la terre, de soutenir sur mes genoux le corps inerte du bienaimé ; si je pouvais au moins voir une fois encore son image, la mort me serait plus douce. Père, je t'en supplie, adjure encore Maya, fais-le paraître à mes yeux, celuique je voulais tuer, quand je J'ai vu pour la première fois, et par qui je meurs aujourd'hui.
— Tu seras exaucée, vierge charmante, dit le fakir ; il paraîtra, tu le verras accourir, éperdu d'épouvante et d'amour. Lève-toi du bûcher, alors, cours dans ses bras, ils se refermeront sur toi pour Remporter dans le ciel.
— Ah ! merci ! merci ! s'écria la reine en saisissant la main de Sata-Nanda, qu'elle baisa pieusement.
Le collège des brahmanes s'avançait au devant d'elle avec Panch-Anan à leur tête ; mais la foule, moins respectueuse que de coutume, s'écartait sans empressement devant eux ; on eût dit même que quelques murmures hostiles couraient çà et là et que, sans en avoir l'air, on barrait la route aux saints prêtres. Sur un signe de leur maître, les esclaves de Panch-Anan distribuèrent quelques coups de leurs cannes d'argent à droite et à gauche, on se recula, non sans jeter des regards de colère et de haine au ministre. Le bruit
byGoogk
s'était répandu, parmi le peuple, que Panch- Anan avait contraint la reine à le désigner pour son successeur au trône, et qu'il l'avait poussée au sacrifice pour s'emparer de sa couronne. La nouvelle que le dur et avide brahmane, que Ton craignait autant qu'on le haïssait, succédait à cette souveraine tant aimée, augmentait encore le désespoir que causait le sacrifice.
Ourvaci monta en litière, cherchant des yeux le fakir qui s'était mêlé à la foule. Elle l'aperçut se frottant les mains d'un air de satisfaction, écoutant les murmures de la foule.
La route fut longue et pénible ; il fallait fendre des flots vivants, obstruant volontairement le passage, et opposant une molle inertie aux coups de bâton et aux charges de cavaliers. Quelquefois, la haie des gardes était rompue, et des groupes s'élançant venaient se traîner à genoux, aux côtés de la litière.
— Reine I reine ! ne nous quitte pas ! criait-on. Que deviendrons-nous sans toi ? Habitués à ta main bienfaisante, tout autre joug que le tien nous écrasera.
— Nous t'aimerons tant que nous te ferons oublier ton chagrin, reste ! reste I Tu te dois à nous ; renonce à cette mort cruelle ; fais grâce à ton peuple qui veut périr avec toi !
On s'attachait aux porteurs, les suppliant de ne pa3 avancer, tandis qu'elle se rejetait au fond die la litière en pleurant.
Le ministre, plein d'inquiétude, fit donner l'ordre aux soldats de disperser la foule à coups de lance. Il y eut des cris, des plaintes, et le sang coula sur la
byGoogk
pp-nv^r 7 ppT " j^f^ "f """■' ".- ;'.
poussière, mais la route était libre, et Ton arriva bientôt sous les ombrages de la nécropole royale.
Le bûcher, en bois de santal, était dressé sur une place découverte, à l'endroit même où s'élèverait plustard le monument funèbre de marbre et d'or. A chaque coin, un esclave tenait une torche allumée.
En apercevant tout à coup cet effrayant monceau de poutres et de broussailles, Ourvaci, dans un invincible mouvement d'horreur, se rejeta en arrière en couvrant son visage de ses mains. Mais sa fierté lui rendit vite le courage, elle releva la tète d'un geste brusque, et regarda sans faiblesse le lieu du sacrifice.
Les brahmanes s'étaient placés sur une estrade en face du bûcher et les bras levés vers le ciel se mettaient en prières. Au-dessous d'eux, les musiciens frappaient sourdement leurs instruments, en augmentant peu à peu le bruit. La foule retenue par les gardes formait comme des murailles à quelque distance.
On accrocha des guirlandes de fleurs et de feuillages tout à l'entour du bûcher, qui le cachèrent presque entièrement, et les jeunes filles tournèrent autour, versèrent sur le sol de l'ambre et du musc, puis elles revinrent vers la reine, qui détachant ses parures les leur distribua.
Panch-Anan s'avança vers Ourvaci, une coupe pleine à la main. Il fit l'éloge de la reine, avec un enthousiasme pompeux, retraça les principaux faits de son règne, et lui annonça dans l'autre vie une existence bienheureuse ; il lui promit de lui faire édifier un temple comme à une déesse et termina en félicitant les dieux de la recevoir
byGoogk
dans leur séjour. Puis il lui tendit le breuvage. On le composait ordinairement de sucs endormants, destinés à engourdir la victime, dont les suprêmes révoltes devant le suicide pouvait causer du scandale; mais Panch-Anan, craignant que le peuple ne tentât quelque chose pour délivrer la reine, avait forcé la dose de poison, de façon à endormir à jamais celle qui le boirait.
Ourvaci le remercia d'une voix ferme, saisit la coupe, la tendit vers toute cette foule en larmes, comme pour la saluer, encore et la porta à ses lèvres.
D'un bond, Sata-Nanda fut près d'elle, renversa le mortel breuvage :
— Cela t'empêcherait de voir l'apparition, dit-il à voix basse.
Elle lui jeta un regard reconnaissant et s'élança sur le bûcher.
Alors, les esclaves, abaissant leurs torches, y mirent le feu.
Les instruments de musique déchaînèrent un tumulte formidable, pour couvrir les cris possibles de la victime, et les brahmanes, extasiés, entonnèrent un chant triomphal, tandis qu'une fumée odorante floconnait en se roulant sur le sol.
Ourvaci apparaissait au sommet du bûcher, comme sur un piédestal ; illuminée par les rayons du soleil* qui semblait se concentrer sur elle, sa beauté prenait une splendeur surnaturelle, et elle n'avait plus l'air déjà d'appartenir à la terre.
Transportée d'enthousiasme, elle attendait passion-
byGoogk
nément la récompense promise, l'illusion dernière qui devait lui rendre la mort si douce. Mieux que n'aurait pu le faire le breuvage, la promesse du fakir avait endormi en elle l'angoisse.
— Hâte-toi, bien-aimé, hâte-toi ! sinon il sera trop tard, murmurait-elle.
Tout à coup elle s'écria :
— Il vient, il vient ! j'ai aperçu l'éclair de son épée, la blancheur neigeuse de son front ; et l'or de sa coiffure à jeté une lueur...
Un voile de fumée, monta brusquement l'enfermant et l'aveuglant ; elle s'efforçait avec ses bras de le déchl- •rer, de l'écarter.
Des cris frénétiques de triomphe et de joie poussés par les mille bouches du peuple éclatèrent, tellement formidables qu'on eût dit que le ciel tombait.
— Victoire I victoire ! l'époux revient, le héros la sauvera t
Elle entendait distinctement ces phrases, mais, perdue dans la nuée étouffante, elle ne voyait plus rien, et courait d'un bord à l'autre du bûcher les bras étendus, cherchant à se dégager de cet horrible engloutissement. Le souffle lui manquait, ses yeux brûlants avaient peine à s'ouvrir et elle allait s'abandonner, quand elle vit entrer dans la fumée, un cheval couvert d'écume et de sang, l'œil fou de terreur, et portant le cavalier chéri, qui la saisit dans ses bras, l'enleva.
Mais alors, l'effrayante figure de Panch-Anan grinçant de rage, apparut, s'aqcrochant au sauveur, l'en* travant, s'efforçant de le faire tomber. Comme on
byGoogk
repousse une bète immonde, d'un violent cowp de pied, Bussy envoya son ennemi rouler au milieu du bûcher et disparut hors du nuage.
Aux cris affreux du brahmane appelant à l'aide, des rires seuls répondirent. Panch-Anan parvint un instant à se relever pour fuir ; mais un guerrier, du bout de sa lance, le repoussa ; il le reconnut, c'était Arslan- Khan
— Je ne suis pas fâché d'être de moitié dans la vengeance, dit le musulman, puisque je n'ai pu l'accomplir seul. Va, va, hideux monstre, rends ta vilaine âme à Iblis î
Le feu crépitait, clair et vif à présent. Panch-Anan poussa un râle horrible, la flamme le mordait, fit éclater sa chair qui se roula en lanière, et il retomba dans le brasier, en se tordant.
Alors on vit l'étrange fakir, qui depuis quelques jours agitait le peuple, apparaître au sommet du bûcher, dansant, avec une joie folle, à travers les flammes, comme s'il ne pouvait en être atteint. Puis, d'un bond, il sauta à terre et se mit à courir, entraînant toute la foule derrière lui, vers le palais, où Bussy avait emporté la reine.
Ils étaient restés longtemps aux bras l'un de l'autre, incapables de parler, comme morts de bonheur ; s'étreignant à s'étouffer, à travers des pleurs et des rires, contemplant avec ivresse leurs visages pâlis et ravagés par la souffrance.
~ Elle ne pouvait se croire vivante î remerciait tout bas les dieux qui lui accordaient le ciel de ses rêves.
LA REINE DE BANGALORE 38g
— Une minute encore, disait Bussy, tout frémissant, et j'arrivais trop tard, mais à temps encore pour mourir avec toi. Ces flammes eussent été les rideaux de notre lit nuptial.
— Je ne suis donc pas morte ? demanda-t-elle en se renversant sur son bras pour mieux le voir, c'est donc réellement que les yeux que j'adore rayonnent tout près de mes yeux? que je vois ces lèvres me sourire, et qu'elles ne seront qu'à moi ?
— Ah î elles s'useront à baiser la trace de tes pas, pour obtenir un pardon que je n'ai pas mérité, même par les tortures infernales que j'ai subies.
— Ne parle pas de pardon ; moi seule suis coupa^ ble, s'écria-t-elle en se rejetant sur son cœur, j'ai été lâche, faible comme une femme vulgaire. Je n'ai pas su dompter la terreur que m'inspirait le ministre et je suis cause de toutes nos douleurs. Ah ! maintenant je te le livre, nous saurons bien le vaincre à nous deux, l'infâme brahmane !
— Panch-Anan est mort, dit Sata-Nanda qui entra brusquement, les brahmanes hués par la foule se sont dispersés, et, dans l'ivresse de sa joie, le peuple oublie ses préjugés et ses superstitions ; sache profiter de cet instant de sagesse.
Il se pencha vers l'oreille de la reine et lui dit quelques mots à voix basse.
— Oh î oui, oui, s'écria Ourvaci, avec un sourire rayonnant.
Elle entraîna le jeune homme, à travers des galeries, des escaliers, jusqu'à la plus haute terrasse du pa-
byGoogk
3gO LA CONQUÊTE DU PARADIS
lais, qui apparut couverte de tapis, avec des parfums brûlants dans des cassolettes, et toute la cour réunie était là.
Tenant Bussy par la main, Ourvaci s'avançajusqu'à la balustrade de la terrasse, comme pour le présenter au peuple, qui, en les apercevant, les acclama avec délire.
Alors, elle prit des mains d'une princesse, une urne d'or contenant de l'eau du Gange, en mouilla le front du jeune homme, pour le sacrer roi ; puis elle tourna autour de lui, le fit asseoir sur un trône scintillant de pierreries ; Ton posa auprès de lui le sceptre et la couronne ; et le parasol royal s'ouvrit au-dessus de sa tête.
— Je te salue roi de Bangalore, dit Ourvaci, à voix haute. J'abdique le pouvoir et le remets entre tes mains. Accorde nous la joie de t'avoir pour maître ; je t'en prie au nom du bonheur de mon peuple, et du mien.
Bussy se leva, et répondit en regardant la reine avec tendresse :
— J'accepte, pour t'obéir cet honneur trop grand, avec la ferme volonté de m'en rendre digne, en consacrant mes forces et ma vie à la défense et à la prospérité de ce pays.
— Victoire au roi I s'écria Ourvaci en s'agenouillant devant lui. Je ne suis plus que ton humble sujette.
Mais il la releva vivement et l'attira sur son cœur.
— Tu es mon paradis et mon dieu, lui dit-il tout
byGoogk
■sv^w
LA REINE DE BANGALORE 3g I
bas, et tous les royaumes du monde ne valent pas un de tes baisers.
Défaillante de bonheur, elle s'appuyait sur le roi, tandis que les courtisans venaient, l'un après l'autre, lui rendre hommage, et, dans un mouvement de gratitude, elle levait les yeux vers le ciel.
Il n'y avait d'autre nuage, sur l'azur immaculé, qu'un vol de cygnes, dont les plumes neigeuses s'embrasaient au soleil, et qui semblait planer au-dessus des amants, comme un présage de gloire et de félicité.