‹ La Reine de BangaloreChapitre 4 sur 16 · CORRESPONDANCES · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCES

— Passe-moi la lanterne, Naïk, dit Bussy en se retournant sur son lit de camp, je veux relire encore cette lettre de Lila, lui répondre enfin. Je n'ai plus que cette nuit à moi car demain pourrait être mon dernier jour.

— Ah ! ne dis pas cela, monseigneur, s'écria Naïk ; tu es l'amant bien aimé de la victoire, elle ne permettra pas qu'il t'arrive rien de fâcheux.

— Je compte bien sur son amour, dit le marquis en riant, mais un soldat doit s'attendre à tout et, la veille d'une bataille, ne rien remettre au surlendemain.

Naïk avait décroché la lanterne du poteau central, mais il s'en servait pour allumer un candélabre, qu'il posa près de la couchette ; puis il prit dans le porte -

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manteau, une petiteboîte en laque d'Ispahan, vert-pomme avec de mignonnes roses peintes et des œillets, et il la donna à son maître.

La lettre delà princesse, écrite, ou plutôt gravée, sur une feuille de palmier, était enfermée dans cette boîte qui sentait bon. Bussy la déroula avec précaution.

Elle lui avait été apportée, peu de temps après son départ de Bangalore, par un esclave qui, de la part de la princesse, lui ramenait aussi ses chevaux. La relire était pour lui une fête, que les labeurs de la guerre ne lui permettaient pas souvent. Il revivait, dans ces lignes, les heures qu'il aurait voulu éternelles; écrites le matin même qui les suivit, elles les continuaient, les complétaient ; le ramenaient à ces lieux, vers lesquels son esprit s'évadait sans cesse.

Il se penchait vers le candélabre, pour mieux voir.

t O mon frère ! disait Lila, quelle nuit d'épouvante ! Tu es sauvé, et, malgré ma joie, je ne peux me remettre du tremblement qui s'est emparé de moi ; la terreur était si forte qu'elle dure encore, le danger passé. Mais voici qu'une autre crainte me saisit : si tu allais me croire complice ! J'aurais dû t'avertir, dois-tu penser. Hélas ! quand j'ai soupçonné la trahison, on m'a gardée prisonnière, malgré mes supplications et mes larmes, dans cette île dont on ne peut s'échapper. Je n'ai pu que te donner cet avertissement stérile, dans l'ombre de la galerie. Un faible espoir me restait pourtant : Ourvaci, dans son entrevue avec toi, pouvait s'attendrir, prendre son crime en horreur et te sauver ;

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mais le cruel brahmane était là, qui la guettait, et l'horrible forfait s'est accompli.

« Ce que j'ai souffert dans cette heure, tu ne le sauras jamais, même tu ne dois pas le savoir. Je courais éperdue en poussant des cris de détresse ; je voulais te rejoindre, mourir avec toi, pouvoir te dire au moins que je te restais fidèle ; les passages étaient gardés, pleins de soldats ; alors, affolée, je sortis du palais, je descendis vers le lac, résolue à me jeter en pâture aux crocodiles. C'est à ce moment que je vis une masse noire, fendre l'eau. Je reconnus un éléphant, à ses défenses qui brillaient comme le croissant de la lune lorsqu'il se lève dans le lac. Il portait tes amis qui te cherchaient. Mes femmes les avaient dirigés vers l'île du Silence et Arslan, familier du palais, les guidait. Je leur montrai le chemin pour arriver jusqu'à toi ; mais je ne te croyais plus vivant et quand je vis qu'on te rapportait, inanimé, tout souillé de sang, je tombai à genoux, sentant mon cœur se briser. Arslan me dit en passant que tu n'étais qu'évanoui, sans blessure mortelle ; alors, sous l'excès de la joie, toute ma force s'en alla, je roulai sans connaissance. »

— O chère Lila ! murmura Bussy en ^interrompant de lire, que l'ardente affection que tu me portes me fait du bien ; elle m'étonne autant qu'elle m'enchante. Hélas! pourquoi Ourvaci n'a-t-elle pas ton cœur?

« Je revins à moi, assistée seulement par la nuit qui m'inondait de sa rosée. Vous aviez disparu. Alors, je rentrai dans le palais, dont les issues étaient libres

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LA kEÎNË D£ feANGALORE 71

maintenant. J'étais dans un état d'exaltation extrême. Je détestais la reine : cette dureté de cœur me révoltait. Cependant, je la cherchais, voulant voir de quel front elle portait son crime. Butant contre les cadavres, dans les couloirs sombres, je parvins à la chambre du combat, où l'odeur du sang vous étouffait ; le tableau était effrayant, tant de morts et de mourants l'encombraient que j'eus peine à la traverser.

c Je trouvai Ourvaci dans la plus haute chambre, droite, les regards fixes, les lèvres décolorées, et, bien qu'il n'y eût pas le moindre bruit, se bouchant les oreilles de ses mains crispées. Quand elle me vit, ses yeux s'élargirent encore.

« — C'est fini, il est mort? dit elle.

« — Viens voir, m'écriai -je en nfemparant d'une de ses mains, qui était glacée.

t Et je l'entraînai à travers les galeries. Elle résistait par moment, me tirant en arrière, puis elle s'abandonnait, toute chancelante. Sur le seuil du salon d'ivoire, elle eut un sanglot et ferma les yeux.

c — Ah ! dit-elle, je l'ensevelirai de mes mains, je le coucherai sur un lit de jasmin, et ce palais incendié sera son bûcher.

« Le candélabre d'or brûlait encore, des gémissements, des plaintes faibles s'exhalaient. Elle regarda, cherchant ton cadavre.

c — Où est-il? demanda-t-elle . Qui a fait ce carnage ?

— c Demande-le à ceux qui survivent.

t Un homme était adossé au mur, d'une main ser-

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rant son flanc, d'où le sang s'échappait entre ses doigts.

« — Reine, dit-il, nous avons fait notre devoir jusqu'au bout, nous avons lutté jusqu'à la mort.

« Un blessé se releva sur les mains :

t — Tu ne nous avais pas dit que tu nous donnais un dieu à combattre.

« — Un dieu !

« — Son épée était tantôt une vipère furieuse, tantôt la foudre, nous ne pouvions lui échapper; d'ailleurs, à ses yeux, nous avons reconnu son origine.

« — C'est vrai, dit l'homme qui mourait debout, il ne baissait pas les paupières.

« C'est une de nos superstitions, le sais-tu? que les dieux, déguisés en mortels, sont reconnaissables à leurs yeux, qui ne clignent jamais. Tu dardes en effet un regard presque immobile qui, dans la frénésie de ce combat vraiment surhumain, a dû devenir plus fixe encore.

€ — Mais où est-il ? dit la reine.

« Le blessé fit encore un effort pour parler :

« — Quand il nous a eu tous vaincus, avec un bruit terrible, son char céleste est venu, et il est parti.

€ — Ils me rendent folle ! disait la reine cherchant à comprendre.

« — Cela signifie que ses amis sont venus à son secours et l'ont emmené.

« — Ils ont emporté son cadavre ?

€ — Son cadavre! ai-je dit cela? non pas, il vit, une fois encore vainqueur, et hors de ton atteinte. Vois, ta cruauté inutile coule ici en flots de sang, nos sandales

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en sont tout imbibées, et Ton pourra nous suivre à la trace rouge de nos pas. Et c'est d'après le conseil d'un saint homme, dont le devoir est de respecter la vie du plus infime animal, que tu ordonnes froidement de pareils actes ? Sous ces monceaux de morts il y a peut-être des vivants qui étouffent ; personne ne s'en inquiète, personne ne vient panser les blessés. Mais si, par malheur, quelqu'un jetait une pierre aux affreux crocodiles du lac, ce seraient des lamentations sans fin !

« Tu le vois, mon frère, je ne pouvais contenir les sentiments de douleur et d'indignation qui m'oppressaient, je les laissais déborder en paroles amères, oubliant même le respect que je devais à ma reine, décidée à la quitter. Je m'attendais a un accès de colère, mais elle restait muette, terrifiée par le tableau qui était devant ses yeux. Tout à coup elle s'enfuit, appelant les esclaves, envoyant vers les blessés, promettant de couvrir d'or les survivants; je la rejoignis dans la chambre haute ; elle s'était jetée sur le sol, et sanglotait la tète dans ses bras.

1 — Pardonne-moi, lui dis-je alors, je me suis oubliée jusqu'à te parler durement.

» — Je n'ai rien à te pardonner, dit-elle, je me fais horreur, tes paroles étaient trop douces.

» — Ah î que tu me fais de bien ! lui dis-je, tes tarîmes me consolent. Vois-tu, je ne pouvais plus t'aimer.

» — Que deviendrais-je si tu ne m'aimais plus ? ditelle ; mais je ne mérite pas d'être aimée ; l'on veut

pétrifier mon cœur, faire de moi un être monstrueux.

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Mon esprit est peuplé de folies, je ne me reconnais plus et je me déteste moi-même.

» Je la tenais dans mes bras, et je voyais tout au fond de ses beaux yeux, noyés de larmes, une grande joie rayonner. C'était de te savoir vivant, et je lui pardonnai beaucoup, car je compris que l'indigne favori . Panch-Anan avait tout fait, tout ordonné, et que l'affreuse trahison n'a pas été conçue par elle.

» Je m'arrête, ami. Une grande lassitude me prend, après tant d'émotions ; je ne peux supporter l'éclat du soleil, et le sommeil m'engourdit.

» N'oublie pas que je t'ai vu partir blessé, et que je serai dans l'inquiétude, tant qu'un message de toi ne sera pas venu me rassurer. » .

Quand Bussy eut de nouveau roulé la précieuse feuille de palmier et qu'elle fut replacée dans la boîte persane, il se fit apporter une belle feuille de vélin et de l'encre rouge. Mais il hésitait, assis au bord de son lit, tournant la plume entre ses doigts.

— J'ai peur d'écrire d'une façon incorrecte, Naïk, dit-il, et de paraître ridicule, à cette chère princesse, savante comme un brahmane. Si je parle à peu près bien cette langue qui n'est pas la mienne, j'ai quelque peine encore à l'écrire. Je compte sur toi pour rectifier mes erreurs.

— O mon maître, dit Naïk, on coupe la langue au soudras qui a l'audace de lire et d'expliquer les Védas : que ne ferait-on pas à un paria, qui avouerait savoir écrire ?

— As-tu peur que je te dénonce ?

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Naïk secoua la tète en riant.

— Je me remémore toutes ces choses cruelles, ditil ; je me penche vers Fabîme d'où tu m'as tiré, pour mieux jouir de mon bonheur. Mais écris sans crainte, maître, ta modestie t'abuse, tu n'as besoin de personne.

— Tu crois ! Alors, je vais essayer. Informe-toi si les échelles, que Dupleix a fait fabriquer pour moi à Pondichéry, sont arrivées enfin.

Naïk sortit de la tente et Bussy écrivit sa lettre : « Que dois-tu penser de celui que tu veux bien appeler ton frère, ô ma douce princesse ? Tu daignes t'inquiéter de moi et je te laisse dans l'inquiétude ! Je voudrais me mettre à genoux devant toi et te demander pardon, en t'expliquant comment j'ai été, depuis que ta chère lettre m'est parvenue, roulé de combat en combat, sans un seul jour de loisir. Tu veux savoir ce qu'il est advenu de moi après que « mon char céleste », ou plutôt mon brave éléphant Ganésa, nous eut ramenés à Arcate ? Une violente courbature me retint sur mon lit pendant quelques jours et ce fut tout, avec une petite cicatrice au front, qui ne me défigure pas trop, mais rougit quand je me mets en colère.

« C'est mal d'avoir pensé que je pouvais te croire Complice. Cette idée n'a pas même effleuré mon esprit; la sympathie que tu m'as témoignée est si douce à mon cœur que j'y crois aveuglément, et je suis au désespoir que tu aies souffert à cause de moi. Comment î tu voulais mourir î pourquoi ? Je n'ai en aucune façon mérité un attachement aussi vif. Je comprends

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bien que, dans ta bonté, tu exagères tes sentiments pour compenser le mal que Ton me veut, et je te remercie de cette tendre compassion ; mais si tu savais combien je suis heureux dans ma souffrance, tu te garderais de me plaindre; je ne réchangerais certes pas pour aucune des joies que peut me donner le monde ; elle fait de moi un homme au-dessus des faiblesses ordinaires, qui se brisent à mes pieds sans m'atteindre, et m'inspirent un tel mépris que je ne peux croire les avoir subies, autrefois, comme les autres.

« Ah! Lila! tu es trop belle et trop supérieure pour éprouver jamais, comme moi, cette sensation, douloureuse et exquise, d'anéantissement, d'oubli complet de soi-même, devant un être qui réalise tout ce que* l'on a dans l'âme d'aspirations célestes. C'est une terreur et une ivresse, quelque chose comme l'extase tremblante qu'aurait, en se prosternant, un dévot voyant son Dieu sur la terre. La seule présence d'Ourvaci est pour moi une source incomparable de délices ; cette surhumaine beauté qu'elle possède, cette harmonie, ce rayonnement, qui semble prendre sa lumière hors du monde, cette suave perfection de lignes, attestent, comme un écrit divin, l'infini et l'éternité ; ses yeux sont des fenêtres du paradis, il faut bien y croire quand on les a vus ; ils rassurent et ils consolent en dispersant des doutes qui nous torturaient.

« Aussi, dis-lui bien, à ta divine amie, qu'elle n'ait ni regrets ni remords à cause de moi ; en croyant mourir je la bénissais, car elle a royalement tenu ses promesses, les a surpassées même : un instant elle a feint

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de ne pas me haïr, et cet instant-là parfume et illumine à jamais ma vie.

« O ma chère princesse ! Si tu pouvais comprendre quel orgueil, me transporte à cause de cette minute! Elle a mis en moi une force surprenante, il me semble être devenu invincible et invulnérable ; une ardeur extraordinaire me dévore ; aussi j'entreprends les choses les plus impossibles, avec la certitude d'en triompher. Je sais bien que je suis le jouet d'une illusion, mais cette illusion là vaut tellement toutes les réalités que je ne la laisserais pas s'évanouir.

« Sois bonne, mon adorable sœur, fais-moi vivre par la pensée dans ce palais où tu habites, et qui est le seul paradis auquel mon âme aspire. Ecris- moi souvent, je t'en conjure, et laisse-moi baiser tes belles mains, que si méchamment tu me retiras la première fois que je t'ai vue.

c Bien que certain d'être invulnérable, je pourrais être tué demain. Si cela arrive, répète bien à la reine que je lui ai tout pardonné, qu'aucune représaille magique ne viendra troubler sa vie ni effrayer son sommeil. Et garde-moi, toi, n'est-ce pas, un bon sou- Y^iiir dans un coin de ton cœur. »

Naïk venait de rentrer sous la tente.

-*- Les échelles sont arrivées, maître, dit-il ; elles sont si longues qu'il faut dix hommes pour les porter, e* elles ont voyagé chacune sur trois chariots.

.,*— Me voilà tranquille -alors, dit Bussy : éteint toul;çs ces lumières, je vais tâcher de me reposer un peu. 'V^a-ac recoucha et ferma les yeux, mais non pas pour

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dormir, c'était pour mieux revoir la chambre octogone, aux panneaux d'ivoire, et revivre, minute à minute, la scène qu'elle avait enfermée et dont le souvenir était pour lui une inépuisable source d'ivresse.

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GENGI

Masqués par une jungle de poiriers épineux, les volontaires attendent, Tanne au pied, Tordre de marcher ils causent entre eux à voix basse.

Quelques-uns se sont assis sur des pierres et jouent, hâtivement, une partie de dés, ayant pour table la peau d'un tambour, dont la caisse est peinte en bleu. D'autres fument leur pipe de terre blanche, en songeant que c'est peut-être la dernière. Quelques-uns, d'un raffinement tout asiatique, ont déballé leur houka, dont la carafe de cristal, destinée à rafraîchir la fumée, est remplacée par une noix de coco.

La tenue de ces hommes, en campagne depuis plusieurs mois, est irréprochable. Leurs justaucorps bleus, à revers et parements écartâtes, sont intacts, leurs guêtres de toile, parfaitement blanches ; ils ont les

8o LA CONQUÊTE DU PARADIS

cheveux poudrés, soigneusement tressés par derrière, avec deux boucles sur les tempes, assujetties par des lames de plomb, et descendant presque jusqu'au bout de Toreille ; les moustaches cirées, le tricorne galonné de blanc, bien placé, selon l'ordonnance: enfoncé jusqu'au sourcil droit, s'éloignant du sourcil gauche d'un pouce.

— Quel lambin que ce comte d'Auteuil 1 dit un soldat appuyé sur son mousquet, il nous fait faire là le pied de grue ; on ne peut donc pas commencer sans lui?

— Il faut bien attendre au moins que l'armée soit en vue, dit un autre, avant de nous lancer dans une entreprise qui ferait reculer le diable, deux cent cinquante Français que nous sommes.

— Vrai, là, notre jeune général est fou tout à fait, s'écrie un sergent ; il croit que nous pouvons marcher au plafond, comme les mouches, et monter contre les murs à pic.

Un homme robuste et agile s'élança les sourcils froncés :

— Qui est-ce qui a dit que notre général est fou ? s'écria-t-il.

— C'est moi, Jean-Marie, répondit le sergent ; m'est avis que la bravoure doit avoir des bornes et ne pas aller jusqu'à la témérité.

— Qu'est-ce que tu chantes ? Je sais bien à quoi elle ressemble une bravoure comme celle-là. Des bornes ! garde-les pour toi, tes bornes.

— Si je ne m'abuse, pourtant, reprit le sergent,

LA REINE DE BANGALORE 8l

s'appuyant sur sa pique et croisant un pied sur l'autre, ta bravoure à toi ne dépasse pas les limites des rivages,

— Ne parlons pas de cela, dit Jean-Marie avec impatience ; ceux qui n'ont pas vu la fin du monde ne peuvent savoir ce que c'est ; moi je l'ai vue et je n'y retournerai pas, mais je défie qu'on trouve sur terre quelque chose qui puisse me faire reculer ; et puis il ne s'agit pas de cela ; on a dit que notre général est fou, voilà des choses que je ne peux pas souffrir : d'abord qu'est-ce que cela vous fait? c'est nous, les marins, qui sommes commandés pour l'escalade ; vous n'aurez qu'à nous suivre.

— Si nous ne vous précédons pas, dit quelqu'un. *— Silence dans les rangs I souffla le sergent.

Un officier passait à cheval, criant des ordres. Le comte d'Auteuil n'était plus qu'à quelques heures de marche, et l'on attaquait tout de suite.

Les soldats s'avancèrent alors dans la plaine, se rangèrent en bataille, tandis que les tambours battaient.

Gengi apparaissait, maintenant, au bout de la plaine, comme une création extravagante et impossible. C'était une montagne, s'élevant brusquement, par des pentes âpres, couvertes de verdure, jusqu'à un plateau presque triangulaire, à chaque angle duquel surgissait un pic vertigineux, aux parois droites comme des murailles, où il n'y avait d'autre sentier que quelques entailles faites par les hommes. La ville était sur ce plateau, entre ces trois montagnes, et dçs murs, extrêmement forts, avec de nombreuses tours, sui-

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vaient les sinuosités du terrain, sur plus de trois milles de circuit, enfermant les trois pics et la cité. Tout en bas, dans la plaine, adossée à lamontagne, apparaissait une blanche mosquée à deux rangs d'arcades, avec de fins minarets, et au sommet des trois mamelons se détachait sur le ciel une forteresse, environnée d'une ceinture de redoutes.

Gengi avait été la capitale des rois Mahrattes, dont la domination s'était étendue jusqu'au Karnatic, et les fortifications témoignaient de la science militaire de ces guerriers fameux. Le célèbre héros Sivadji l'avait assiégée, mais non prise, elle s'était rendue. Aureng- Saïb, à son tour, en avait fait le siège. Mais, en somme, elle n'avait été enlevée d'assaut : jamais.

Le soleil se couchait, illuminant la montagne et les

- trois roches géantes, leur donnant une apparence de

plus en plus fantastique. Les soldats, comme fascinés,

regardaient, riant de l'impossibilité de l'entreprise,

rés olus néanmoins.

Bussy passa sur son bel arabe, qui secouait gracieusement sa longue crinière. Le jeune homme était joyeux, plein d'enthousiasme ; un vague sourire laissait entrevoir ses dents charmantes ; ses yeux, plus clairs que d'ordinaire, semblaient refléter des lames d'épées.

— Mes braves ! cria-t-il, déjà l'ennemi fait une faute énorme ; au lieu de nous attendre derrière les murs de sa ville, il descend vers nous dans la plaine, et notre plan est changé : nous n'attaquons plus. Laissons venir les moricauds, avant de tirer, jusqu'à portée de pistolet . ils tourneront les talons devant notre feu : c'est alo rs

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qu'il faudra les gagner de vitesse, arriver en même temps qu'eux aux portes de la ville. Je compte sur une fougue diabolique.

— C'est cela ! s'écria Jean-Marie en agitant son chapeau. Vive notre général ! Nous serons des diables conduits par un séraphin.

Bussy lui jeta un coup d'œil ami et un signe d'intelligence.

— Qu'on veille bien aux échelles, 'dit-il, et il s'éloigna. Comme il l'avait prévu, l'armée de Mahomet-Aly

rompit ses rangs et se débanda devant l'artillerie française, pour remonter en courant les pentes de la montagne. Mais Bussy la serrait de près ; Tépée dans les reins des fuyards, il semblait plutôt les chasser que les poursuivre.

Il s'agissait de ne pas leur laisser refermer la porte de Gengi, sous laquelle ils s'engouffraient, pêle-mêle, s'écrasant, foulant aux pieds ceux qui tombaient. Mais ils comprirent l'intention des assiégeants et, abandonnant ceux qui venaient les derniers, refermèrent brusquement le lourd battant en bois de teck, bardé de fer et tout hérissé de clous. Les malheureux ainsi repoussés tombèrent à genoux, en jetant leurs armes ; on les fit prisonniers; mais le coup était manqué.

Un feu terrible fut dirigé sur 1 es Français, du haut des créneaux ; on les canonnait à bout portant, sans qu'il leur fût possible de riposter. Beaucoup tombaient. Il y avait des murmures.

— Rester ici est un suicide, dit Kerjeanen s'approchant de Bussy.

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— Aussi n'y resterons-nous pas, répondit le jeune chef, un pétard, vite, pour faire sauter cette porte !

Quelques soldats s'avancèrent vers la porte, puis reculèrent devant une volée de mitraille.

Bussy leur arracha des mains le léger canon, courut au portail et, un genou en terre, sans hâte, avec la plus grande attention disposa le pétard à bonne distance du battant massif, mit le feu à la mèche, et se recula.

Après l'explosion, le battant était fendu en deux endroits, on l'abattit à coups de hache, et les Français, refoulant ceux qui la défendaient, pénétrèreut sous la voûte, avec des cris de triomphe.

Dans la ville, Bussy fit barricader les rues étroites, avec des chariots, et tout ce qui tomba sous la main, placer les quatre pièces de campagne, qu'on avait montées jusque-là, à l'entrée des plus larges rues. On tirait sur eux des fenêtres ; mais ce n'était rien encore : les forteresses des trois montagnes, concentrant leurs feux sur le coin de la ville dont les Français étaient maîtres, commencèrent à tonner.

Par bonheur la nuit était venue, le tir manquait de précision ; on s'abritait le mieux possible et on ripostait activement avec les quatre pièces et les mousquets ; néanmoins, la situation était des plus graves ; que deviendrait-on au jour, quand les forts des montagnes, et les remparts de la ville pourraient foudroyer, en toute sûreté, cette poignée de soldats à découvert ? Il faudrait donc reculer, redescendre vers la plaine ? Avec un chef comme Bussy cela était inad-

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missible. C'était donc les trois forteresses, avec leurs ceintures de redoutes, qu'il fallait prendre !

Le premier quartier de la lune brillait dans le ciel, et Ton maudissait, ce soir-là,, cette merveilleuse limpidité des nuits indiennes. La clarté bleue, coupée d'ombres anguleuses et nettes, était traversée continuellement par des jets pourprés et couleur de soufre, les fumées s'illuminaient, s'argentaient en floconnant, et les projectiles, venant d'en haut, semblaient des comètes et des météores.

— Quand la lune sera couchée, disait Bussy, nous donnerons l'assaut, l'obscurité non seulement nous protégera mais encore nous préservera du vertige.

Il divisa ses hommes en trois détachements.

- — Kerjean commandera l'un et enlèvera le pic de l'ouest, dit-il. Puymorin conduira le second et attaquera celui de l'orient. Moi je me réserve le meilleur morceau, qui est la montagne du nord.

On attendit, sans cesser le tir des pièces, et cette attente donnait une impatience extrême, comme une fièvre d'action.

Enfin la lune toucha le bord de l'horizon, elle perdit son éclat métallique, devint couleur d'orange.

— En route, mes enfants, cria Bussy. Je veux que le premier rayon de soleil caresse un drapeau français, au sommet des trois forteresses.

On se sépara, on se mit en marche au pas de course, la baïonnette en avant. Les Maures fuyaient devant ces lames aiguës ; Bussy arriva, sans avoir perdu un

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homme, au pied de la montagne du Nord, la plus formidable des trois.

Tout de suite ils appliquèrent les échelles, jetèrent des grapins, des cordes à nœuds; et ils se mirent à grimper, avec une furie, un emportement qui semblaient supprimer les obstacles. Les marins, agiles comme des chats, s'étaient élancés les premiers, Jean-Marie trouvait même la montée facile.

— Un mât de navire pendant un cyclone, c'est bien autre chose, disait-il ; au moins la montagne se tient tranquille, on ne reçoit pas des paquets d'eau sur la tête, ni cette pluie dans la figure, que le vent change en mille millions d'épingles.

Et Tune après l'autre les redoutes étaient prises, et l'on montait toujours, avec une ardeur qui ne faisait que croître. L'obscurité voilait les difficultés de Tes* calade, c'était comme si elles n'existaient pas. Les feux, dirigés contre eux, leur faisaient peu de mal, et les soldats s'amusaient à compter tous les ouvrages qu'il fallait enlever, dont le nombre ne finissait pas.

Ils agissaient avec cette facilité quWa dans les rêves, et vraiment croyaient rêver. Jamais ils ne surent, en somme, comment ils avaient fait, ni par où ils avaient passé ; et quand du sommet de la forteresse, dont on avait eu raison avec des pétards, ils virent, au jour naissant, l'œuvre qu'ils avaient accomplie, ils pâlirent de surprise, s'entreregardèrent, doutant s'ils étaient éveillés.

Bussy, sur la tour la plus haute, plantait, entre deux crevasses, le drapeau de la France, et se penchait, la

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main sur les yeux, cherchant à voir les autres montagnes, à travers la clarté encore incertaine.

Au faite du fort oriental, le drapeau apparut, puis, tout rose du premier rayon, il frissonna sur le pic de l'ouest.

— Victoire ! cria le jeune chef en agitant son épée, que le soleil fit flamboyer.

De la plaine, Tannée de d'Auteuil lui répondit, par des cris de joie, des roulements de tambours, des fanfares.

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LES DEUX SOUBABS

Nasser-Çingh donna Tordre de décapiter le premier qui lui annonça que Gengi, l'imprenable, avait été prise, en quelques heures, par deux cents cinquante Français. Un tel mensonge, disait-il, était une offense à la majesté royale. Et tandis que la tête du messager tombait sous la hache, il s'en était allé dans son zénanab, pour juger de la beauté de trois Circassiennes, qu'on venait d'acheter, pour lui, un prix exorbitant.

Il fallut bien cependant admettre la nouvelle, quand tous les Nababs, Tattabek, les umaras, la lui eurent confirmée, l'un après l'autre : Gengi était prise ! cette chose impossible était certaine.

L'Inde demeurait comme frappée de stupeur; on jugeait les Français invincibles, et le nom de Bussy courait, environné de terreur et de lumière.

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On apprit en même temps que les vainqueurs ne s'attardaient pas dans leur triomphe, que déjà ils étaient en marche vers Arcate.

— Ils veulent donc m'attaquer? s'écriait le Soubab ; cela ne se peut pas, puisque des négociations sont entamées entre moi et le gouverneur de Pondichéry.

— Oui, Maître du Monde, disait l'attabek d'un air placide, mais tu as bafoué ses envoyés, en remettant de jour en jour ta réponse, et le gouverneur s'est lassé, sans doute.

Tout de suite l'ordre fut donné de rassembler les armées, de rappeler les vassaux qui s'étaient retirés avec leurs troupes ; tous ne revinrent pas ; néanmoins l'armée, forte de trois cent mille hommes, fut bientôt prête à marcher.

. Le matin du jour où elle devait s'ébranler, un bourreau entra dans le cachot où Mouzaffer-Çingh était enchaîné, avec une chaîne d'or massif. Le prince, qui sommeillait sur une pile de nattes, se leva en sursaut, croyant qu'on venait le mettre à mort. Mais le bourreau s'agenouilla sur les dalles, qu'il toucha de son front.

— Pardonne à ton humble esclave, dit-il ; il a l'ordre de te faire monter sur un éléphant, et de te conduire au milieu de l'armée, pour t'ôter la vie, au premier signe du maître, si l'ennemi était vainqueur.

— Qu'Allah soit miséricordieux ! dit Mouzaffer. Prends cette bague, c'est tout ce qu'on m'a laissé. L'arbre de santal verse son parfum sur la hache qui l'a • bat;comme lui je pardonne, à l'instrument irresponsable.

Et il ôta de son doigt une bague où brillait un rubis, pareil a une goutte de sang.

L'esclave la reçut en pleurant, et la baisa comme une relique ; mais, sans, qu'il les rit, deux guerriers, coiffés d'un casque, dont le nazal abaissé les masquait, étaient entrés sur ses pas. L'un d'eux s'élança, lui mit un poignard sur la gorge.

— Si tu tiens à vivre, être immonde, lui dit-il, jurenous que tu n'exécuteras pas l'ordre exécrable du Soubab et que tu défendras plutôt ton captif.

— C'est avec joie que je le jure, dit l'esclave, il n'était pas besoin de menace.

— C'est bon ; recule-toi, veille à ce que personne n'entre.

Les guerriers firent glisser, dans la rainure du casque, le nazal damasquiné qui remonta sur le front, les démasquant. C'étaient les Nababs de Kanoul et de Kadapa.

Us venaient mettre Mouzaffer-Çingh au courant de la conspiration, ourdie en sa faveur, et, avant de la faire éclater, lui poser leurs conditions.

Ils eurent des exigences si fortes, qu'en les écoutant parler, le Soubab dépossédé se mordait les lèvres et baissait le front. Cependant il promit tout ce qu'ils voulurent, attestant le nom d'Allah que ceux qui aidaient à sa fortune n'auraient pas à se plaindre.

Le boureau fit signe qu'il fallait se séparer. Les timbales royales résonnaient, indiquant que l'armée se mettait en marche, et il devait conduire son captif auprès de Nasser-Çingh, selon les ordres qu'il avait reçus.

C'était un tumulte magnifique au dehors, une cohue

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LA REINE DE BANGALORE Çl

brillante d'hommes et de chevaux, se hâtant, dans le plus grand désordre, hors des murs, pour rejoindre le gros de Tannée.

Les éléphants, armés en guerre, apparaissaient comme des monstres invraisemblables : une carapace de corne les couvrait, leur descendant jusqu'au-dessous des genoux, leur donnant l'air de gigantesques tortues. Leur face était protégée par une visière de fer, avec des trous pour les yeux, de gros clous de cuivre et une pointe au milieu du front. Des fourreaux d'acier aigus et tranchants allongeaient leurs défenses, ils avaient sur le crâne une calotte de métal, côtelée, et leur trompe et leur croupe étaient protégés par une demicuirasse articulée, ayant au milieu une arête saillante, armée de dents.

A perte de vue s'étendait la multitude; on eût dit que toute une ville, tout un peuple se mettait en route, car une armée, beaucoup plus nombreuse que celle qui allait combattre, s'ébranlait derrière les soldats. C'étaient d'abord la foule des pourvoyeurs, composée d'une caste particulière d'Hindous : les bendyarahs, chargés de procurer le blé et le riz ; armés de piques et de cimeterres, quand ils ne pouvaient obtenir les grains à prix d'argent, ils les enlevaient par le pillage. Ils avaient avec eux cent mille bœufs de trait et autant de chariots. Puis venaient les palefreniers; chaque cheval occupait deux hommes: l'un devait le panser et le harnacher, l'autre lui procurer la nourriture, et il savait, dans les plaines les plus arides, où pas un brin d'herbe n'apparaissait, découvrir, sous la terre, des

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racines suffisantes à son entretien. Les porteurs de palanquins pour les blessés marchaient ensuite, puis les serviteurs, chaque chef en avait au moins dix; les cuisiniers et les porteurs d'eau: deux hommes par tente ; enfin, les bagages, les troupeaux d'ânes, de chèvres et de moutons; les harems des seigneurs, dans des chars fermés, environnés d'eunuques; et encore tout une cohue de marchands, d'aventuriers de tous états, de maraudeurs, de femmes, d'enfants, d'animaux,

La cavalerie marchait à droite, l'infanterie à gauche, L'artillerie et les éléphants au milieu. Sur le plus superbe, au centre du carré, assis, les jambes croisées, sous un tendelet pourpre, qu'on enlevait pendant la bataille, et qui surmontait la plateforme à balustrade dorée servant de selle, apparaissait Nasser-Çingh, dans sa magnifique parure guerrière, d'or, d'argent, de pierreries, où sa large face et ses mains grasses faisaient trois taches noires.

A quelques pas du Soubab, en arrière, marchait l'éléphant qui portait Mouzaffer enchaîné, et devant le maître s'avançait l'étendard royal, abritant sous ses plis une relique, qui était comme le cœur de l'armée et ne la quittait jamais. Elle était portée, sur une estrade couverte de tapis brodés d'or, par deux chameaux harnachés brillamment, et entourée d'une garde d'honneur.

Cette relique était un, un moshaf, un Coran, qu'on disait écrit tout entier de la main d'Hussein, le gendre du prophète. Deux lames d'or, incrustées de diamants, formaient la reliure de ce livre unique, et le coffret qui

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l'enfermait dans son bois odorant, était comme pavé de rubis et d'émeraudes, figurant des fleurs et des feuillages. Le Grand- Mogol faisait aussi porter, dans les combats, un Coran semblable à celui-ci et chacun prétendait posséder le véritable ; mais en somme ni l'un ni l'autre ne l'avait, le moshaf écrit par Hussein, ayant été pris à Delhi, par Nadir-Schah, et emporté en Perse.

Les Nababs avaient chacun une armée distincte, avec ses éléphants, son artillerie, ses bannières, qui s'avançait après celle du Soubab.

- On marcha ce jour-là, rapidement, presque jusqu'au coucher du soleil, puis les timbales et les tambours donnèrent le signal delà halte.

Alors, avec une promptitude qu'il est impossible de s'imaginer, dans la vaste plaine nue, où l'on s'était arrêté, comme si un magicien l'eût fait surgir d'un coup de baguette, apparut une cité, joyeuse et animée.

Des rues larges allongèrent leurs perspectives, bordées, de boutiques, dans lesquelles étaient étalées, de la façon la plus tentante, toutes les marchandises imaginables: des étoffes précieuses, des écharpes de cachemire, des tapis, des selles brodées, des harnais, des armes. Toutes les professions étaient représentées et les artisans déjà à l'ouvrage ; on voyait des pâtissiers, des confiseurs, des armuriers, des cordonniers et des tailleurs, même des orfèvres et des joailliers, occupés de leur métier ; dans des boutiques, on vendait des boissons. chaudes, des liqueurs ou des sorbets; dans d'autres, des plantes médicinales, des drogues et des

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charmes pour guérir. Il y avait des carrefours, des places, sur lesquelles des jongleurs, des charmeurs de serpents, des faiseurs de tours, émerveillaient la foule ; on entendait bourdonner des musiques, accompagnant des voix aiguës. Par groupes passaient des bayadères, charmantes sous leur voile à demi fermé, se retournant, avec des rires, des œillades pleines de promesses; proposant aux jeunes hommes de leur dire la bonne aventure.

Les tentes des guerriers s'alignaient dans un bel ordre, environnant la tente royale, haute et magnifique ; les parcs des éléphants, des chameaux et des chevaux, étaient enfermés par des cordes et des palissades ; puis tout autour de cette ville extraordinaire s'étendaient, bariolés et désordonnés, les plus singuliers faubourgs. Là les abris étaient faits, tantôt de vieux vêtements, étendus sur des pieux, tantôt d'un tapis, d'une couverture usée, de nattes, ou de feuilles de palmiers ; et quelquefois apparaissait, comme perdue, une tente luxueuse, au milieu d'un troupeau d'ânes ou de bœufs.

Les danses et les chants se prolongèrent jusqu'au coucher de la lune , puis ils cessèrent et la ville s'endormit.

A l'aube, l'Ombre de Dieu fut éveillée brusquement, par l'attabek, qui entra sous la tente royale, sans turban sur sa tête rasée, tant il s'était hâté de venir.

Nasser- Çingh le regardait avec de gros yeux, hébétés de sommeil, et d'ivresse mal dissipée.

— Qu'est-ce que tu veux? balbutia-t-il, prêt à se rendormir.

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— Soutien du Monde, dit le vizir, les éclaireurs viennent de m'apprendre que le bataillon français est à une heure d'ici, et se met en marche pour nous attaquer.

— Le bataillon français I répéta Nasser comme s'il comprenait mal, passe-moi l'aiguière d'eau fraîche, ajouta-t-il.

Le vizir versa de l'eau dans un bassin de cuivre, le prince y trempa son visage à plusieurs reprises

— Le bataillon français, reprit-il alors, tout à fait éveillé, c'est impossible qu'il veuille nous attaquer, puisque, tu le sais bien, j'ai écrit à Dupleix que j'étais prêt à signer la paix, et que j'acceptais toutes ses conditions.

— Oui, Lumière de nos yeux, mais tu as tant tardé à envoyer ta réponse qu'elle arrivera trop tard.

L'attabek avait parlé d'une voix tranquille, dans laquelle Nasser crut deviner de l'ironie, il se retourna vers lui avec colère en s'écriant :

— Par Allah ! vizir Schah-Abbas-Khan, on dirait que tu te plais à me narguer, en me rappelant mes fautes.

— Ta majesté se méprend, dit Schah-Abbas, tou* jours calme, je veux seulement la mettre en garde contre des illusions qui causeraient sa perte.

— Je te dis que ces Français ne sont rien qu'une poignée d'hommes ivres.

— - Le vainqueur de Gengi les conduit pourtant»

— Qu'est-ce-que cela me fait î A-t-il la prétention de vaincre une armée comme la mienne ? Donne Tondre de lever le camp, et hâtons-nous d'aller écraser ces

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insolents moucherons qui viennent se jeter dans la gueule d'un lion.

Les Nababs avaient envoyé aux chefs français un guide, qui devaient les conduire au quartier où étaient campées les troupes, commandées directement par Nasser-Çingh, et qu'il fallait vaincre, avant la défection des armées vassales, les Nababs tenaient en somme à lie rien risquer.

Le bataillon s'avançait donc rapidement, plein d'entrain, dans la fraîcheur matinale.

Kerjean seul semblait préoccupé et triste ; quelque chose certainement lui pesait sur le cœur. A chaque moment il jetait à la dérobée un coup d'œil sur Bussy, puis se mordait les lèvres, laissait échapper des mouvements nerveux, communiquant son impatience à son cheval qui se cabrait et bronchait.

— C'est le moment pourtant de parler, se disait-il à lui-même, la préoccupation de la bataille emportera une partie de l'ennui et de la colère.

Et il poussa résolument son cheval près de celui de Bussy.

- — J'ai reçu des nouvelles de Pondichéry, lui dit-il.

— De votre oncle ?

— Non, de ma sœur.

— Vous semblez attristé, dit Bussy en regardant son ami. Serait-il arrivé quelque chose de fâcheux à Mademoiselle Louise ?

— A elle, non.

— Sa cousine peut-être?...

— Chonchon se porte bien. Mais à cause d'elles

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deux, qui sont des folles, se mêlant toujours de choses ne les regardant pas, un malheur est arrivé.

— Un malheur ! à qui donc ?

— Ecoutez, cher ami, je dois vous faire des aveux complets, et bien qu'il n'y ait pas de ma faute, vous demander de ne pas m'en vouloir de Ce qui arrive.

— Vraiment vous m'effrayez, s'écria Bussy, qu'impressionnait l'air agité du jeune homme : mais calmezvous, je vous promets toute mon indulgence.

— Je ne la mérite pas, dit Kerjean, sachez donc que, bêtement, je suis tombé, il y a quelque temps déjà, dans un piège que m'ont tendu ces deux rusées diablesses, plus curieuses que notre mère Eve, et j'ai trahi le secret de votre page. J'ai avoué que c'était une femme.

— Il n'y a pas grand mal à cela ; d'ailleurs Mademoiselle Chonchon m'a parlé de Florian, disant avoir deviné son sexe, et elle paraissait s'intéresser à cette jeune fille venue de France.

— Elle ne s'y est que trop intéressée ! Écoutez donc ce que m'apprend ma sœur : Chonchon voulait savoir si le page vous avait suivi en campagne, et, pour s'en informer, sans mettre personne dans le secret, elle -imagina avec Louise de diriger un jour sa promenade vers l'avenue de Valdaour, et de sonner à votre porte. C'était le lendemain d'une de vos victoires ; en se trouvant en face du page, Louise, qui n'est jamais prise à court, lui annonça la bonne nouvelle, disant effrontément- que vous les aviez chargées de la lui faire savoir. Marion, toute heureuse, ne savait com-

ment remercier ces belles dames, qui voulurent visiter la maison, et furetèrent partout ; mais voilà tout à coup Chonchon qui s'attendrit, et s'écrie brusquement :

— Ah ! mademoiselle 1 je ne puis supporter l'idée que vous vivez ici toute seule, sans amies, sans distraction aucune 1

La pauvre enfant n'avait entendu que le premier mot ; se voyant découverte, elle était tombée pâmée sur le plancher. Alors on la fit revenir, avec les soins les plus tendres; Chonchon lui assura que c'était vous qui lui aviez parlé d'elle, en exprimant toute Tin* quiétude que vous éprouviez à la savoir sans protection. Bref, elle lui offrit de l'emmener chez elle, pendant le temps de votre absence et, après une longue résistance, sachant qu'elle avait devant elle la fille du gouverneur, craignant sans doute de la mal disposer pour vous en repoussant de telles instances Marion finit par y céder.

— Jusqu'à présent c'est fort bien, dit Bussy, je serais heureux de savoir Marion moins délaissée.

— Mieux eût valu pourtant qu'elle ne quittât pas sa solitude, dit Kerjean, mais je vous dis toute l'histoire. Il fut convenu qu'on apporterait des vêtements de femme à Marion et que la jeune fille, entrant au service de Mlle Chonchon, en qualité de demoiselle de compagnie, n'aurait aucun rapport avec le page du capitaine de Bussy, dont le nom ne serait pas prononcé ; la campagne terminée, Marion redeviendrait Florian, sans que le secret eût été trahi. La jeune fille fut donc installée au palais, choyée, gâtée à l'envi, étant de

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toutes les soirées, de toutes les fêtes, et comme on parlait beaucoup de vous, elle n'était pas triste. Tout était pour le mieux quand un jour, il y. a quelques semaines, ou plutôt une nuit, elle disparut.

— Est-ce possible ! s'écria le marquis ; comment cela ? S'est-elle enfuie ?

— C'est improbable. Voici ce que dit ma sœur: Ne voyant pas paraître Marion le matin, on envoya une femme de chambre s'informer si elle n'était pas souffrante. La femme de chambre revint assez effrayée, disant que le rideau du lit était arraché, la lampe renversée, et que la demoiselle n'y était pas. Chonchon et Louise coururent à l'appartement, mais ne purent en savoir beaucoup plus long, si ce n'est que les vêtements qu'elle avait quittés en se couchant étaient encore sur un fauteuil, qu'il ne manquait pas une de ses robes, et que, si elle était sortie, c'était en peignoir de nuit.

*— Un enlèvement, alors ?

— On le dirait. La pauvre enfant sans doute s'est cramponnée aux rideaux du lit en se défendant. Mais qui peut avoir eu pareille audace ? Venir la prendre dans le palais même, à quelques pas de la fille du gouverneur ! c'est à n'y rien comprendre ; surtout, comme c'est certain, Marion n'étant pas complice.

— Voilà un affreux malheur, dit Bussy, tout attristé, cette chère et si dévouée jeune fille! A tout prix il nous faut la retrouver: mais nVt-on rien fait déjà pour cela? '-■'-•— Chonchon, folle de chagrin, est allée se confier à sa mère, qui, avec toutes ses ressources et sa grande

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habileté, fait faire les recherches les plus actives ; mais jusqu'à présent on n'a pu découvrir nul indice.

— On ne soupçonne personne ? Parmi les hommes qui ont pu la voir, aucun n'a laissé deviner qu'il était épris d'elle ?

— Louise m'avait parlé du commandant Law, me disant justement qu'il voulait enlever votre page, mais elle avoue que c'était une pure invention, un piège qu'elle me tendait, celui dans lequel je suis si stupidement, tombé, et que le commandant n'a jamais vu la jeune fille.

— Il est, en tout cas, incapable d'une action aussi violente ; j'aurais plutôt l'idée qu'un Oriental est coupable de ce rapt.

— C'est possible, ce serait assez dans leur façon de faire ; mais comment diable, alors, la retrouver dans ces impénétrables harems ? Ah ! je suis profondément navré de ce malheur, et une rage jalouse s'ajoute à ma peine, car, bien qu'elle ait toujours été pour moi d'une vertu féroce, je n'ai pas cessé d'être sensible à la touchante beauté de Marion.

— Le devoir avant tout, ami, dit le marquis, il faut faire trêve à notre chagrin pour ne songer qu'à cette bataille décisive que nous allons livrer, et dont le gain nous assurera, j'espère, quelques loisirs. Voici les avant- postes de ltennemi je crois que l'alarme leur est donnée, car ils semblent fort agités.

C'étaient Bussy et La Touche qui commandaient, le comti d'Auteuil étant retenu par la goutte. La petite armée comprenait huit cents Français et trois mille'

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LA REINE DE BANGALORE IOI

cipayes, avec dix pièces de campagne. La foule des ennemis qu'elle devait combattre, couvrait une surface de plus de quatre lieues.

En un instant les avant-postes furent dispersés, et Ton marcha directement à l'artillerie de Nasser-Çingh, derrière laquelle étaient rangés vingt-cinq mille hommes d'infanterie.

Tout de suite le combat devint très vif.

La rapidité du tir de leurs canons faisait la principale force des Français; ce furent eux qui empêchèrent les charges furieuses de la cavalerie ennemie de rompre leurs rangs, et leur permirent de s'avancer, pas à pas, s'enveloppant d'un pétillement de fusillade très meurtrière Ils allèrent ainsi jusqu'à Partillerie des Maures, qui fût bientôt réduite au silence, et ils s'élancèrent en avant.

Les corps de troupes pliaient devant l'épée du héros de Gengi ; ils se dispersaient et fuyaient. Mais d'autres leur succédaient : les Nababs et les Rajahs, fidèles à Nasser-Çingh, se portaient successivement sur le lieu de l'action, et les fuyards se reformant à l'arrière-garde revenait. Rien n'ébranlait l'intrépide colonne, qui gagnait du terrain, lentement, mais sûrement, et opposait à la fougue désordonnée des musulmans un grand calme et une discipline parfaite.

Plus de trois heures, de lutte acharnée, s'écoulèrent cependant avant que les français atteignissent, en vainqueurs, le centre du camp.

. Harassés, mais pleins de joie d'être venus à bout d'une aussi formidable armée, les soldats reprenaient

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haleine, essuyaient leurs fronts, où la sueur et la poudre se mêlaient, quand ils aperçurent, au delà des lignes rompues des Hindous, un corps de cavalerie et d'infanterie, s'avançant en bon ordre, et s'étendant à perte de vue*

Il y eut des exclamations découragées. Quoi! follaitil vaincre encore cette armée là ? A force d'avoir tiré, les fus ils brûlaient les doigts; sans parler des hommes, dont les bras las avaient peine à les porter!

Mais de La Touche poussa une clameur de joie, et désignant du bout de son épée un éléphant, au centre de la nouvelle armée, dépassant de sa haute taille les cavaliers, il s'écria :

— Réjouissez-vous, so ldats. Ceux-ci sont nos alliés. Ne voyez-vous pas le drapeau français porté par un guerrier maure, sur le dos de cet éléphant !

Des cris enthousiates éclaté rent alors et, retrouvant des forces, les Français s'élancèrent à la rencontre de leur drapeau.

Pendant ce temps, Nasser-Çingh, sous sa tente, éloignée du point où on se battait, entouré de ses gardes, de ses vizirs et de sa cour, recevait les messagers qui, de minute en minute, pros ternes sur le seuil, rendaient compte du combat. Mais ils atténuaient la vérité, par peur du roi, et ' entortillaient leurs discours, dans d'interminables louanges à l'adresse de l'Ombre de Dieu.

— Qu'on se hâte donc d'exterminer cette poignée d'hommes ivres, répétait le Soubab, et qu'on ne m'en parle plus.

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La nouvelle de l'extermination ne venait pas cependant ; malgré leur tremblement, les messagers étaient contraints d'avouer que la victoire se faisait attendre,

que ces Français avaient la vie aussi dure que celle des requins, dont le cœur, arraché, bat encore pendant trois jours, mais qu'ils allaient être bientôt écrasés, pulvérisés, bus comme des gouttes d'eau, par le soleil de la majesté royale.

Brusquement un umara entra, couvert de poussière, criant que le Soubab était en danger, l'armée ayant honteusement pris la fuite, et les vainqueurs étant à quelques centaines de toises.

Nasser bondit sur ses pieds, avec un rugissement de fureur.

— Que font donc les princes vassaux ? cria-t-il.

— Les troupes des Nababs de Kanoul, de Kadapa, d'autres encore, n'ont pas donné jusqu'à présent, dit Tumara.

— Ah ! les misérables ! hurla le roi en grinçant des dents, je les ferai écorchef vifs, empaler, broyer sous des meules. Qu'on amène mon éléphant et qu'on aille à l'instant, me chercher la tête de Mouzaffer-Çingh. Je la leur jetterai, en guise de boulet, à ces insolents Français; puisque c'est pour elle qu'ils combattent, ils auront ce qu'ils désirent.

Il monta sur son éléphant et, entouré de ses gardes, s'élança vers les troupes vassales. Il rencontra celles du Nabab de Kadapa qui, lui-même, marchait à leur tête.

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— Ah ! te voilà indigne poltron ! lui cria-t-il, c'est ainsi que tu me sers ; tu n'oses pas défendre l'étendard du Mogol, et le mien, contre un ennemi aussi méprisable !

— Je ne connais pas d'autre ennemi que toi, pourceau ivre de sang! répondit le Nabab; il faut être Nasser-Çingh pour croire que c'est en faisant mourir le père sous le rotin, qu'on gagne le dévouement du fils. J'ai juré que j'aurais ta vie î et le règne est fini de l'ivrogne sanguinaire !

— A moi, mes gardes ! cria le Soubab, emparezvous de lui, attachez-le, que mon éléphant lui écrase le cou sous son pied !

— La balle ira plus vite que tes hommes, dit le Nabab avec un rire insultant.

Et du haut de son éléphant, appuyant à son épaule sa carabine, revêtue d'ivoire ramage d'or, il visa, tira et atteignit le Soubab au cœur.

Avec un rauque soupir, Nasser, une seconde immobile, chancela, la bouche ouverte, les yeux hagards ; puis la masse noire de son corps s'affaissa, dans les vêtements de pourpre et d'or, roula à bas de l'éléphant.

Ses gardes, frappés de stupeur, essayèrent mollement de le venger. Le Nabab donna l'ordre de couper la tête du vaincu. .

Il courut aussitôt délivrer Mouzaffer, qu'il salua solennellement Soubab du Dekan ; et lui présenta, comme un gage de son pouvoir, désormais Incontesté, la tête convulsée de son oncle.

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Mouzaffer remercia d'abord Allah, maître des destinées, embrassa le Nabab, puis donna Tordre de planter la tête de Nasser-Çingh au bout d'une perche.

11 prit place alors sur l'éléphant, magnifiquement harnaché, du haut duquel son ennemi avait roulé dans la poussière, et on le fit avancer à travers, l'armée précédé, du sanglant trophée.

De toutes parts on l'acclama ; on jetait les armes sur son passage, on agitait les bannières, et le Soubab, rétabli dans sa dignité, à l'ombre du parasol royal, ^u'on avait ouvert au-dessus de sa tête, recevait d'un air impassible tous ces hommages.

Bussy, envoyé pour le féliciter, s'avança à la rencontre du roi. Un grand silence s'établit alors, et une haie se forma sur la route du jeune Français. Oit; se poussait, on se haussait, pour apercevoir le vainqueur de Gengi, le héros, presque fabuleux, dont on parlait tant.

Il était extrêmement pâle, blessé, se soutenant avec peine, mais tellement imposant, dans son uniforme sombre, avec son allure fière et grave, et le rayonnement que ses yeux gardaient encore de la fièvre du combat, qu'un murmure d'enthousiasme frissonna parmi la foule, et que le roi, pris d'une soudaine émo ; tion, descendit de son éléphant et vint se jeter aux pieds du représentant de la France.

— Ah! s'écria-t-il avec des larmes dans les yeux, p'est bien à vous que je dois tout et, je te jure, je ne l'oublierai pas.

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PUPLEDC, BAHADOUR-ZAPHER ÇINGH.

C'est grande fête à Pondichéry. Mouzaffer, inspiré par Bussy, a voulu que la cérémonie solennelle de son couronnement, eût lieu dans la ville française ; et Dupleix a tout mis en œuvre, pour donner à cette journée une splendeur inoubliable.

Dès le matin, du haut des bastions et de la forteresse, les canons jettent leur salut tonnant ; de la rade, les vaisseaux pavoises répondent. Les cloches des églises font un carillon joyeux, dans toutes on chante le Te Deum ; et du haut des minarets, Pezzam, appelant à la prière est lancé aux quatre points du ciel, par la voix claire des muezzins.

De bonne heure les rues s'emplissent de toute la population de la ville, et des campagnes environnantes : riches et pauvres revêtus de leurs plus belles parures.

La circulation devient bientôt impossible. Des chars,

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traînés par des bœufs blancs, aux cornes dorées, pris dans la foule compacte, ne peuvent pas avancer; sous leur léger dôme, entre les rideaux de soie, on

voit luire des pierreries et de beaux yeux curieux, un peu effrayés ; les palanquins, dans la houle vivante, semblent des barques prêtes à chavirer, et les cavaliers ont Pair de chevaucher des têtes d'hommes. Tous se pressent vers les mêmes points; les rues par lesquelles doivent passer les cortèges, pour se rendre à la tente gigantesque, que le gouverneur a fait dresser sur la plus grande place de la ville.

Les troupes d'Ambour et de Gengi font la haie, sur toutle parcours, laissantlibrela voie centrale, et la foule bruyante 1 et brillante des curieux se brise contre leurs lignes inébranlables.

Sur le sol de la voie libre sont étendus des tapis de Perse, dont les délicates nuances luttent de finesse avec les fleurs naturelles jetées sur eux. Dans les rues peu larges, des guirlandes traversent, d'une maison à l'autre, et, le long des avenues, les grands arbres ont leur tronc drapé de soie, et des banderoles frissonnent dans leurs branches, où tous ceux qui savent grimper se sont installés.

Le camp royal étant établi sur les rives fraîches de TAriancopan, c'est par la porte delà Reine que le cortège de Mouzaffer doit venir.

* Tous les regards se braquent du même côté, tous les cous sont tendus, et l'attente à déj à paru longue,quand accourent, enfin, des hérauts à cheval, sonnant de leurs longues trompettes, à tablier de pourpre frangé d'or.

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Les troupes musulmanes parurent alors, et défilèrent longtemps, avec un cliquetis et des éclairs d'acier. Les cavaliers mahrattes suivaient, faisant cabrer les montures qui secouaient l'écume sur leurs mors ornés de turquoises! L'artillerie vint après, avec les canonniers, montés sur des dromadaires ; puis ce furent les garaouls, portant, appuyés sur leur épaule, une longue et lourde épée nue.

Un orchestre : timbales, tamtams, clairons et trompettes, hurlant et grondant, précédait l'Altaraz, assis sur un éléphant et qui tenait des deux mains, la maintenant droite et haute, la hampe d'un vaste étendard de drap d'or. Dans ses plis lourds on apercevait, ou plutôt l'on devinait ces mots, brodés en perles : La ghâleb Ma Allah. « Il n'y a pas d'autre vainqueur qu'Allah. » Une garde d'élite, chargée en temps de guerre de défendre le drapeau, l'entourait. On voyait ensuite les représentants de deux des privilèges de la souveraineté : l'Intendant de la Sikka, qui est l'empreinte frappée sur les monnaies, et le gardien du Tiras, droit qu'a seul le monarque de faire tisser son nom dans les étoffes de ses vêtements. Puis venaient, sur des chevaux aux caparaçons noir et or, le grand et le petit Porteur de l'encrier, suivis des Scribes de l'Ecriture large et de l'Ecriture fine.

Après eux, la lance au poing, sous le frisson soyeux des bannières, s'avançaient les nobles, les chanrà^ lans, les hauts fonctionnaires magnifiquement vêtus, orgueilleux et graves. Le front de leurs chevaux se- . couait des aigrettes de plumes ; ils avaient tous la cri-

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LA REINE DE BANGALORE IOÇ

nière tressée, mêlée de fils d'or, et de glands de perles, les sabots peints en vermillon, des poitrails de pierreries, et des anneaux cerclant le bas de leurs fines jambes.

Les vieillards formant le Divan, ou conseil d'État, apparurent, sur de hauts éléphants, dont les housses somptueuses balayaient les fleurs sur les tapis ; parmi eux était le Rajah Rugoonat Dat, grand vizir, tenant le sceau de cristal, emblème de sa dignité. La tête de chaque seigneur était abritée par un parasol, garni de clochettes, et dont le plus ou moins de richesse indiquait le grade. Cinquante éléphants défilèrent ainsi. ,. Des attelages de zébus blancs, la bosse peinte en bleu et les cornes dorées, traînaient des chars d'argent ciselés, surmontés de dais en plumes de paons; ils abritaient des femmes, étincelantes de pierreries, mais soigneusement voilées. C'étaient les deux cents houris du Zénanah. On ne voyait, entre les mousselines de Dakka, légères comme un brouillard, qui les enveloppaient, que leurs grands yeux noirs, cernés d'antimoine, et leurs beaux sourcils, se rejoignant par une ligne déliée, Des eunuques marchaient auprès des chars, portant des chasse-mouches, et des éventails en plumes d'autruche, au bout de longs manches d'ivoire ; une garde de cinq cents jeunes filles, vêtues en guerrières, armées de lances, et montées sur des chevaux blancs, forme l'escorte.

Elles passent, et la famille royale approche. Voici l'épouse favorite, et les enfants mâles du roi, sous un tendelet de brocart d'or, brodé de pierreries, porté par un éléphant que couvre une housse couleur d'azur ; les

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liO LA CONQUÊTE DU PARADIS

princes : frères, oncles ou neveux du souverain, viennent ensuite, et parmi eux, Salabet-Çingh, soucieux et pâle, mais d'une extrême beauté, sous l'écharpe de gaze lamée d'or, qui lui entoure le front, et dont un bout retombe sur son épaule. Puis les Nababs, les Rajahs, les grands vassaux.

Au tonnerre du canon, qui ne cesse pas, se mêle tout à coup le bruit cuivré des musiques, et, dans des nuées bleuâtres, floconnant hors des cassolettes ; où brûlent l'encens, le musc, l'ambre et l'aloës, apparaît confusément, sur un éléphant gigantesque, le houdah royal, en or massif, au dôme constellé de rubis, de topazes et de diamants, d'où jaillissent d'aveuglants faisceaux de rayons. Mouzaffer-Çingh, majestueux et calme, resplendit sourdement sous le mystérieux voile des fumées odorantes, ainsi qu'un astre, s'enveloppant de nuages pour ne pas éblouir les mortels. L'éléphant qui le porte a la trompe et le front ornés de tatouages d'azur et d'or, autour de ses défenses des cercles pavés de turquoises, des bracelets aux jambes, et une couronne sur le front, surmontée d'un bouquet de plumes ; son caparaçon, dont la frange traîne , est tout couvert de-fleurs brodées, et les corolles ont pour rosée des diamants, des opales des perles et des émeraudes.

Douze hérauts, agitant des étendards de drap d'or, crient, d'instant en instant, d'une seule voix, qui semble formidable :

— Prosternez- vous, esclaves ! Voici le Roi des Rois, la Lumière du Monde, le Pôle du Temps ; le très

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La reine de bàngalorè ni

magnanime seigneur , Sadoula Bâhâdour Mouzaffer- Çingh, fils bien-aimé de Nizam el Molouk, gardien de la loi sacrée, roi de l'immense Dekan, ayant sous ses sandales trente-cinq millions de sujets. C'est lui, l'Invincible, le Victorieux, le Glaive Formidable! Réjouissez-vous, peuples ; remerciez Allah qui vous permet de glorifier un successeur de son prophète, et prosternez-vous dans la poussière, car voici le Roi des Rois, le tout-puissant prince Sadoula Bâhâdour Mouzaffer- Çingh.

Et en effet, derrière la haie immobile des soldats français, la foule se jetait à genoux et touchait le sol du front.

De jeunes pages, vêtus de cette charmante étoffe appelée murgala, chatoyante comme le cou des paons, couraient, en tenant les cordons d'or delà monture du roi.

A droite, sur des chevaux tous semblables, marchaient une troupe d'archers, dont les arcs figuraient un serpent tordu, et à gauche des frondeurs armés de frondes de Schiraz.

Les timbales royales, géantes, magnifiquement drapées, arrondissaient leurs demi-globes sur les flancs d'un éléphant, et le timbalier, assis entre elles, les frappait de ses baguettes rebondissantes.

Enfin parut l'oriflamme de l'empire, le Mamurat de moire blanche, avec la Main vermeille et le Livre, que les Soubabs ont seuls le droit d'arborer ; et la garde d'honneur termina le cortège.

La tente gigantesque, dressée sur la place Royale*

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extérieurement recouverte de toile d'or, miroitait sous le soleil au point de sembler une montagne en flammes; on clignait les yeux, ne pouvant supporter cet éclat. A l'intérieur c'était un ruissellement des étoffes les plus somptueuses, alternant, se croisant, drapées avec art, se faisant valoir l'une l'autre: soies, brocarts, velours, cachemires, dont les textures disparaissaient presque entièrement sous les broderies. Le plafond était fait d'un tissu particulièrement splendide, constellé de corps céleste et qu'on appelle ; tchandtara, lune et étoiles.

Deux trônes s'élevaient sur une estrade, l'un d'ivoire et d'or, l'autre simplement surmonté d'un écusson fleurdelysé. Un baldaquin, en forme de parasol, bordé d'une frange de perles, les abritait, et laissait pendre, jusqu'aux tapis du sol, une gaze d'argent toute frémissante de pierreries. Deux paons géants, d'or ciselé, d'émaux et de saphir, en relevaient les plis étincelants, du bout de leur bec.

Le Soubab vint s'asseoir sur le trône d'ivoire! les princes et toute la noblesse du Dekan l'entourèrent. Tout à coup les détonations de l'artillerie éclatent avec un tel redoublement de fracas que les seigneurs hindous pâlissent et tremblent de frayeur. Ces salves formidables annoncent l'arrivée du gouverneur français,

Par l'ouverture de la tente, on aperçoit un cortège royal:

Des lanciers portant des guidons blancs et or, des escradrons de grenadiers, des mousquetaires, avec

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des étendards semés de fleurs de lys. Puis Dupleix, à cheval, s'avance, au milieu de son état-major, et derrière lui, dressé un peu obliquement sur le dos d'un

éléphant, le drapeau français déploie ses plis frangés d'or, et montre Técharpe blanche, sous la lance de la hampe. A côté de ce drapeau apparaît le mamurat, Mouzaffer ayant donné à Dupleix le droit de l'arborer comme lui-même.

Douze éléphants viennent ensuite, portant un orchestre de timbales, de fibres, de hautbois, de trompettes, jouant une marche militaire de Philidor, que, par intermittences, le canon couvre de son bruit.

Dupleix met pied à terre, et tandis qu'il marche vers la tente, les tambours battent aux champs, les soldats présentent les armes, frappent le sol des talons et poussent des vivats.

Le gouverneur s'approche vivement duSoubab, s'incline devant lui et lui présente, sur un mouchoir en point d'Alençon, le tribut habituel de vingt mohurs d'or, auquel il joint de riches présents; mais Mouzaffer-Çingh se lève et, prenant Dupleix par la main, il le conduit vers le second trône.

— Ce n'est pas à moi, dit-il, que sera rendu aujourd'hui l'hommage du Nussur, mais bien celui à qui je dois ma gloire.

Alors l'un après l'autre, les Nababs, les seigneurs, tous les officiers du roi viennent saluer Dupleix, et lui offrir un présent.

Bientôt un véritable trésor s'amoncèle à ses pieds : des bijoux splendides, des couronnes, des colliers,

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des baudriers de pierreries, des plats d'or, des aiguières, des bassins ; et les plus magnifiques pièces de la parure guerrière ; dagues, boucliers, arquebuses de Lahore, de Ceylan, du Cachemire, le tout damasquiné, bosselé, ciselé, enrichi de pierres précieuses ; casques d'or ornés d'aigrettes de perles, jambières et gantelets persans, cuirasses en peau de rhinocéros, ou curieuses armures faites des écailles du pangolin, rehaussées de turquoises, de grenats, d'incrustations d'or. Dupleix touchait chaque offrande, à mesure qu'on la lui présentait, pour indiquer qu'il l'accueillait favorablement, et ce tas de richesses, grandissant au pied de l'estrade, s'écroulait avec d'harmonieux tintements. Quand ce fut fini, le roi se leva, et, suivi de plusieurs chambellans, s'approcha du gouverneur.

— A mon tour, dit-il, d'offrir mon cadeau.

Et prenant des mains d'un chambellan une robe magnifique, il en revêtit lui-même Dupleix, lui agrafa la ceinture, avec le sabre au pommeau étincelant, lui donna la rondache et le poignard.

Alors, il dit d'une voix haute et forte pour être entendu de tous :

— Ce costume royal, mon frère bien-aimé, a été donné par le padichah Aureng-Saïb à mon aïeul Nizam-el-Moïouck, et c'est comme si le grand empereur lui-même te le donnait. Au nom du Mogol, notre maître, je te proclame ici Nabab du Karnatic. Tu seras souverain de toute la région qui s'étend du sud de la Chichéna au cap Comorin. Je t'accorde, en outre, comme apanage, la ville de Valdaour et son territoire,

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pour en jouir en propre, toi et tes descendants, et j'ajoute, à l'impôt de ce domaine, une pension de deux cent quarante mille livres, et une semblable que j'offre à la begum Jeanne. J'ordonne que la monnaie frappée à Pondichéry soit la seule ayant cours dans toute l'Inde méridionale. Reçois aussi de moi, mon frère, suivant l'usage, un nom nouveau, celui de Bâhâdour Zapher- Çingh (i), avec le titre de munsub, commandant de sept mille chevaux. Ainsi que tu le désires, je reconnaisla souveraineté de la compagnie française surMusulipatam et Yanaou, et je lui accorde une extension de territoire à Karikal.

Le Soubab ôta son turban royal, le posa sur la tête de Dupleix et prit son tricorne dont il se coiffa.

— Au nom d'Allah clément et miséricordieux, ajouta-t-il, je jure de me regarder toujours comme ton vassal, et de ne rien accorder, pas même une faveur, sans ton approbation.

Dupleix à son tour se leva, très ému.

— Comment te remercier, mon frère et seigneur, dit-il, d'une pareille générosité ? J'en ai le cœur inondé de joie et de reconnaissance; mais, sache-le ô Lumière du Monde, je n'ai pas soutenu cette guerre pour conquérir des royaumes, j'ai voulu servir le Mogol, en combattant, pour la justice, contre un traître qui outrageait le pouvoir suprême. L'honneur que tu veux me faire, en me confiant la nababie du Karnatic est trop grand pour mes mérites, et je serai assez payé de mes peines si tu m'en laisses le titre sans l'autorité.

(1) Le Lion de la Victoire.

1 16 La conquête du paradîs

Il étendit alors la main vers Chanda-Saïb qui était à quelques pas de lui.

— Je demande en grâce s'écria-t-il, que tu confies le gouvernement de cet immense territoire à ce héros si fidèle.

Il y eut d'abord un silence de stupeur ; puis un cri d'admiration s'éleva, devant ce trait de désintéressement, dont aucun des assistants ne se sentait capable. Chanda-Saïb, bouleversé, se jeta en sanglotant aux pieds de Dupleix.

— Une telle grandeur d'âme est bien digne d'un héros tel que toi, dit le roi avec émotion. Il sera fait selon ton désir, mais ne me refuse pas le plaisir d'élever une colonne en ton honneur, et de fonder, sur les lieux témoins de ta dernière victoire, une ville dont le nom sera: Dupleix- Fateh-Abad (i).

Et tandis que la foule éclatait en acclamations enthousiastes, le roi embrassa à plusieurs reprises cet homme extraordinaire, dont le pouvoir moral venait de grandir encore, tandis qu'il refusait si magnifiquement un royaume aussi vaste que la France.

(1) Ville de la victoire de Dupleix.

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