LA LETTRE PARFUMÉE
Au moment où il entrait, avec Dupleix, sous la tente royale, Bussy avait senti qu'on le tirait furtivement par la manche; et, en se retournant, il reconnut un kasé- •ghi, de la suite du grand vizir, le brahmane Rugoonat Dat. Le jeune page, aux yeux de gazelle effrayée, mit un doigt sur ses lèvres, en glissant au marquis un étui d'or, long comme le manche d'un poignard, puis il se perdit dans la foule.
Bussy referma sa main sur l'étui, avec un joyeux battement de cœur; l'esprit toujours tendu vers une même pensée, il avait compris tout de suite que c'était un message de Lila.
Rien ne manquait plus pour lui, maintenant, au bonheur de cette journée, où il se sentait vraiment heureux d'exister, fier de sa jeunesse et de la renommée
byGoogk
Il8 LA CONQUÊTE DU PARADIS
qu'il avait conquise déjà. Autour de lui ses compatriotes répétaient, à Penvi, que, depuis les conquêtes de François Pizarre, on n'avait, dans le monde, rien vu de comparable aux derniers exploits des Français, et dans ces victoires il avait la plus belle part; le Soubab, plein de reconnaissance, l'avait fait plus riche qu'il n'avait jamais rêvé de l'être, et les Hindous le comparaient à leurs héros légendaires. L'Inde criant ses louanges, c'était cela surtout qui le ravissait. Grâce à l'affectueuse Liia, l'écho de cette gloire viendrait jusqu'à Ourvaci, et comment pourrait-elle le mépriser encore ?
Etait-ce assez cependant pour être considéré par elle comme un égal ? Il aurait voulu plus encore, il aurait voulu l'éblouir. Tout à l'heure une bouffée d'envie lui était monté au cœur, en voyant s'avancer le roi du Dekan, dans le prestige merveilleux de la pompe asiatique. C'était comme cela qu'il aurait fallu lui apparaître, et son ambition n'était pas encore comblée. Sata-Nanda avait dit, pourtant, qu'elle serait dépassée. Qu'avait-il donc à espérer encore ? Il aurait bien voulu le revoir l'étrange fakir et l'idée lui était venue, d'aller le surprendre dans sa grotte marine. Mais où trouver le moment de s'échapper, à travers tous ces combats, ces révolutions, ces triomphes? Il ne pouvait pas même s'enfuir, pour aller lire la chère lettre qui allait lui parler d'elle, et, dans son impatience, il serrait de toutes ses forces l'étui d'or, dont les arabesques ciselées lui gauffraient la main.
Ce fat seulement le soir, après le banquet, pendant
byGoogk
IIQ
le bal, donné parle gouverneur, qu'il put, dans le jardin illuminé, trouver un instant de solitude.
11 s'assit sur un banc de marbre et ouvrit l'étui, d'où s'échappa un délicieux parfum de rose et de jasmin.
— Le parfum delà reine ! murmura-t-il ; ah chère Lila, quelle délicate pensée de m'envoyer ainsi une bouffée de l'atmosphère qui enveloppe la bienaimée ; cela suffit à me griser jusqtri la folie.
Il tira la lettre, qui, cette fois, était un long rouleau de satin blanc couvert de caractères d'or, et il s'en couvrit le visage, l'appuya sur ses lèvres pour en boire l'arôme, le savourer avec délices.
— Ah ! le parfum, c'est comme un baiser ailé, pensait-il, un baiser, qui vient à travers l'espace de la bouche adorable de la bien-aimée jusqu'à la vôtre. Toutes les splendeurs de cette journée s'effacent devant cette subtile senteur et ne valent pas la joie qu'elle donne!
« Nous avons eu ce matin, disait Lila, une discussion à propos de tes yeux, la reine et moi... Mais tu veux savoir où cela se passait, tu veux vivre dans le palais, m'as-tu dit, eh bien, rien n'est plus facile que de te figurer le lieu de la scène : tu le connais, c'est la chambre d'ivoire, dans l'île du Silence. Ce palais maudit, qui devait être brûlé et s'écrouler sur ton cadavre, est devenu au contraire un séjour de prédilection; au lieu d'en avoir horreur, à cause de tout le sang qui l'a inondé, et du souvenir de ce crime qu'on y voulait commettre, Ourvaci ne se plaît plusquelà. Seulement, c'est en grand mystère que nous nous rendons à l'île
byGoogk
du Silence. Nous nous cachons du ministre, et nous avons l'air d'enfants qui ont peur d'être grondées. « Dans la chambre d'ivoire on a renouvelé les
tapis, lavé les murs et réparé tout désordre. Mais tu n'as vu cette salle que la nuit, et elle esttout autrelejour. Elle n'a pas de fenêtre et s'éclaire d'une façon singulière : le plafond est une coupole de lapis, percée d'ouvertures en forme d'étoiles, avec un croissant parmi elles. Le croissant est vitré de diamants, les étoiles d'un mélange de saphirs, d'émeraudes et de rubis. En passant à travers les pierres, le jour se tamise agréablement. C'est donc là que nous étions ce matin, sans aucune esclave autour de nous, la reine tenant une touffe de lotus, qu'elle regardait attentivement, moi feuilletant un livre; et c'était à cause de tes yeux qu'elle examinait ces fleurs, et, qu'ayant déployé la reliure de santal, je faisais retomber l'un sur l'autre les feuillets de soie. La couleur bleue de tes prunelles lui cause, tu le sais, une sorte de terreur, que j'essayais de combattre depuis longtemps, mais en vain, lorsque tout à coup un souvenir me revint.
« — Tu aurais donc peur de Rama, s'il t'apparaissait ? lui dis-je,
« — La vue d'un héros aussi sublime me remplirait de joie, dit-elle ; pourquoi me fais-tu cette question ?
« — Parce qu'il avait les yeux bleus.
« — Rama ! tu rêves, qui t'a dit cela ?
« — Valmiki.
t Mais elle ne me croyait pas, voulut voir le texte. Alors, j'appelai pour me faire apporter le divin Rama-
LA REINE DE BANGALORE I2t
yana, et aussi un bouquet de lotus de toutes les couleurs. J'eus peine à trouver le passage. Je le cherchais rapidement, avec la crainte de m'être trompée ; pourtant le vers me chantait à l'oreille, j'étais bien sûre de l'avoir lu. Enfin, il m'apparut et je posai le doigt sur les lignes, avec un air de triomphe.
« — Voici, dis-je, écoute Valmiki : c Puissionsnous le voir bientôt sacrer par tes ordres, comme héritier du royaume, ce Rama aux yeux de lotus bleu, au cœur plein d'affection pour les hommes. »
« Ourvaci se pencha vivement vers le livre et lut après moi.
« — t Aux yeux de lotus bleu », répéta-t-elle.
t Et elle se mit lentement à jeter toutes les fleurs du bouquet, en gardant une seule qui était bleue.
« Agenouillée, et assise sur ses talons, tenant à la main ce grand lotus qu'elle contemplait d'un air rêveur, elle était si belle, que moi, habituée à la voir sans Cesse j'en étais ravie d'admiration. —Que n'est-il là ! pensais -je. C'est un vol fait aux yeux de l'amant, toutes ces splendeurs qui brillent loiti de lui. La distance est comme un jour sombre, où les nuages dérobent à la terre les beautés changeantes du ciel. — La reine restait silencieuse, abimée dans une pensée, puis tout à coup elle releva les yeux et me dit avec une candeur charmante :
« — Est-ce que, toi aussi, tu crois que c'est un dieu envoyé pour m'éprouver ?
t J'étais si heureuse de voir, même un instant, une pareille idée lui venir, à propos de celui qu'elle avait
byGoogk
tant méprisé, que j'eus peine à retenir une exclamation.
c — Qui donc croit cela ? demandai-je ?
t — Mais, ici même, le blessé, tu ne te souviens pas ? Il disait avoir reconnu le dieu à la fixité de son regard.
c — Je croirais plutôt à une incarnation de Rama, dis-je avec le plus grand sérieux ; ces exploits, cette force incroyable, rappellent tout à fait le divin héros,
c — Mais pourquoi choisir la condition si infime d'un étranger mangeur de chair ?
c — Où serait l'épreuve, s'il se présentait sous la figure d'un rajah ou d'un brahamane ?
t — Ah ! dit-elle, nous sommes des folles î
« Et elle se renversa en riant sur les coussins, déclarant qu'elle avait envie de fumer et que Panch- Anan était très ennuyeux. Tu sais que le tabac est interdit sous toutes les f o rmes à la caste brahmane que; mais le ministre, qui avait un faible pour le houka, affirma que l'usage d'une plainte inoffensive ne pouvait être coupable, et nous autorisa à fumer en nous donnant l'exemple : mais il y a quelque temps, il avoua s'être trompé, disant que cette plante réprouvée était pour quelque chose dans les malheurs de la reine! et les houkas furent supprimés. La vérité, c'est qu'il exerce son pouvoir et ne veut pas laisser perdre à Ourvaci l'habitude de lui obéir, je suis bien sûre qu'il fume, lui, eii secret.
« — Je ne t'ai p as dit comment nous lui échappons, depuis la terrible nuit de l'île du Silence, au redoutable brahmane. Voici ce que lui dit la reine, quelques
byGoogk
jours après, en lui remettant des offrandes splendides:
t — Je rends grâce à Vichnou qui a bien voulu détourner de moi sa colère. Il me récompense d'avoir obéi à ses ordres, très cruels, en me rendant la paix et la pureté du cœur ; la souillure est effacée, je me sens heureuse à présent comme autrefois. Mais les dieux nous ont assez fait comprendre, qu'ils ne veulent pas que cet homme meure ; donc, qu'on n'entreprenne rien contre lui, et qu'il n'en soit plus parlé.
c Ourvaci se montre en effet calme et rieuse ; mais c'est surtout en présence de Panch-Anan et de Mangala. Pour moi, qui vois sa pensée comme à travers un diamant, il y a de la dissimulation dans sa conduite et elle affecte une tranquillité qu'elle est loin de ressentir. Le trouble qu'elle éprouvait a changé de nature, c'est vrai; il est moins douloureux, moins traversé de terreurs; mais elle est certainement plus troublée que jamais. Quand nous sommes seules elle se laisse aller à des rêveries, sans fin, et souvent, unmot, qui lui échappe, me découvre le secret de son rêve. Je le connais d'ailleurs, je le suis dans ses beaux yeux, et cependant quelque chose me reste incompréhensible : un regret et une honte qu'elle a, une colère contre elle-même. Une fois, je l'ai entendue murmurer : « Ah ! si j'avais su qu'il survivrait ! » En rapprochant ces mots d'un passage de ta lettre, je crois deviner pourtant, que, pendant votre entrevue, dans un mouvement de désespoir et d'horreur d'elle-même, te croyant perdu ellei'a laissé voir plus qu'elle ne le voulait sa
byGoogk
vraie pensée ;*maintenant elle est épouvantée de savoir qu'un cœur bien vivant garde le secret qu'elle croyait jeter dans une tombe. Est-ce cela ?
« Je crois avoir trouvé ainsi la raison qui la pousse à faire croire qu'elle t'a oublié : la récompense que tu as exigée a, naturellement, dévoilé ton amour aux yeux du jaloux brahmane, et il sait sans doute à quel point ce mal-là est contagieux, c'est pourquoi il avait pris tant de précautions pour assurer ta mort, Maintenant la reine est inquiète ; elle a peur pour toi, puisqu'elle se montre gaie quand elle est rêveuse, et, obsédée de ton image, feint de n'avoir gardé de toi aucun souvenir. Mangala est en disgrâce, je le sais, et, loin de la chasser, elle l'accueille d'un air souriant et la comble de faveurs, mais ne quitte pas son masque devant elle ; car elle veut que cette princesse, toute dévouée au ministre, lui répète que, dans l'intimité, la reine se montre toujours joyeuse et insouciante : qu'elle est guérie complètement et délivrée du barbare. N'est-ce pas bien doux ce que je te dis là, mon frère aimé? Celle qui te traitait comme un vil paria, aujourd'hui elle a peur pour toi, elle te protège, et t'enferme en son cœur, pour t'abriter de la haine ; tout cela en grand mystère et sans l'avouer encore ; mais elle doit bien savoir pourtant que je la devine.
« Avec quelle prodigalité je multiplie les caractères sur le satin de ma lettre ! Mais le rouleau fut-il aussi long que l'est le Gange, de l'Himalaya à la mer, je suis sûre qu'il sera trouvé trop court ; jamais auteur n'aura été comme moi certain de charmer ; aucun, fût-il Bha-
vabhoûti ou Kalidasa, n'aura été lu avec une aussi vive ardeur.
c Eh bien, je poursuis. Quand il s'agit de ma reine je parlerais des jours et des nuits, tellement en étant unique elle est multiple, comme l'eau, qui nous apparaît tantôt bulle légère, perle de rosée, torrent, pluie bienfaisante ou lame furieuse, et qui toujours est l'eau Ainsi la reine. Un jour, elle se montre capricieuse et folle ; le lendemain, plus sérieuse qu'un pandit, elle ne se plaît qu'à l'étude. Tantôt c'est un guerrier intrépide, tantôt une jeune fille peureuse que le frisson des feuilles dans la nuit fait trembler. Elle s'occupe des questions les plus graves du gouvernement, en remontrant à ses ministres , et , l'instant d'après , vous charme par des grâces d'enfant. Peux tu te la figurer vêtue d'un léger sari de soie vert pâle, rayé obliquement d'or mat, ses cheveux dénoués, étoiles de jasmin, la taille et le haut des bras cerclés de bandes de pierreries ? Elle descend un escalier de cristal et rit de la fraîcheur des marches sous ses pieds nus, puis elle s'enfuit, courant sur la mousse des allées, tandis que tintent les clochettes de ses chevilles, et elle se moque du désarroi de ses femmes, qui portent des écrans de plumes au bout de hampes de nacre. Elle s'enfonce bientôt dans le bois, plein d'une poussière d'or, où, à travers les feuilles et les fleurs, le soleil lui carresse les cheveux de rayons de toutes couleurs ; elle court, foulant les herbes, froissant les branches; les figues mûres tombent autour d'elle, les abeilles affolées se heurtent à-sa robe, le vent de sa course détache les fragiles péta-
byGoogk
les et comme des papillons de flammes, les fleurs semblent prendre vol. Près d'une fontaine elle s'arrête et là s'amuse, du bout de son pied, à troubler une eau plus limpide que l'air. Mais voici que la bague de son orteil a glissé, il descend, lentement, en tournoyant ; un joli poisson s'en approche, la suit, croyant à une proie, mais voyant des pierreries, les dédaigne, d'un brusque élan s'enfuit.
. « — La bague est à qui la rattrapera, dit la reine à ses femmes qui Pont rejointe.
t Et les voilà qui se précipitent, se poussant, se battant presque, enfonçant jusqu'aux épaules leurs bras dans l'eau ; et Ourvaci, avec un rire clair, y trempe ses mains et, les secouant, disperse sur elle une pluie d'étoiles ; puis elle les laisse et s'élance vers une escarpolette, qui oscille à la branche d'un figuier, se fait doucement bercer, laissant ses cheveux traîner sur le gazon, les regards perdus au ciel.
t Veux-tu nous suivre, plutôt, dans nos œuvres sérieuses et voir comment nous accomplissons les fonctions royales, d'après les règles de l'Agni-Pourana?
t Dès que le soleil touche de sa lueur rose le faîte du palais, notre Vétalika — c'est le poète musicien chargé d'éveiller la souveraine — prend sa harpe aux cordes d'or et monte vers la chambre royale ; il s'arrête au seuil, devant la portière baissée, et par ses chants, annonce que Souria, le dieu aux trois yeux, ayant pour siège un lotus rouge, s'avance dans le ciel, au milieu d'une gloire de rayons, sur son char, que
byGoogk
traînent sept chevaux couleur de safran. Alors les princesses s'empressent dans la chambre, relèvent les stores de perles ; des esclaves noires entrent, portant des
urnes, d'argent et d'or, pleines de parfums, des amulettes, des parures, et Ton habille la reine, tandis que, sur les terrasses les brahmanes entonnent les prières de l'aube. Ministres, hauts dignitaires, seigneurs, umaras, emplissent les salles, les galeries, attendant la reine pour la saluer au passage Quand elle paraît, on croit voir Souria lui-même, sous la figure d'un jeune prince armé du sabre et du poignard, et toute la cour lui rend l'hommage de Tandjali, qui consiste à se toucher le front des deux mains réunies en forme de coupe. Moi aussi je suis transformée en un prince, et dans la première cour je monte à cheval, pour accompagner Ourvaci, pendant que du haut de toutes les terrasses, les hérauts sonnent de la trompette, annonçant que la reine sort du palais.
t II faut que tu saches que le peuple de Bangalore est le plus heureux peuple de THindoustan et qu'il se croit gouverné par une déesse. C'est grâce à leur reine, en effet, que la contrée est demeurée d'une merveilleuse fertilité, grâce aux canaux et aux réservoirs qu'elle a fait creuser partout, changeant les plaines et les vallées arides, en paradis,et l'homme des champs, qui voit son plus faible travail récompensé par de riches moissons, adore sa reine à l'égale des dieux. Elle parcourt la ville suivie d'une faible escorte, et l'on se presse sur son chemin. Deux haies vivantes la suivent. Son cheval marche au pas, et près d'elle est un écuyer qui
byGoogk
reçoit les plaintes écrites et les suppliques ; les jeunes mères tendent vers elle leur enfant malade, la priant
de le regarder pour le guérir; elle les envoie aux médecins du palais qui les soignent, et Ton distribue des aumônes, aux rares pauvres qui se présentent. 11 est défendu d'approcher la reine, de dépasser une certaine distance prescrite, et cependant il y a des êtres assez audacieux pour la franchir; il est vrai qu'ils veulent mourir : ce sont les amoureux de la reine, des malheureux affolés par sa beauté. Ils se couchent en travers de la route, comme devant le char de Siva, pour être écrasé par son cheval, mais depuis longtemps les chevaux sont dressés à ne leur faire aucun mal, à les emjamber adroitement, et Ton commence à renoncer à ce genre de suicide, malheureusement, pour en choisir d'autres plus sûrs, comme de s'élancer du haut des tours, de s'étrangler, de se poignarder ou de se jeter aux crocodiles. Ourvaci est affectée d'être la cause de ces morts volontaires et ne sait comment y remédier. Je lui conseille de voiler, pour la foule, cette beauté dangereuse, mais les brahmanes ne le permettent pas, disant qu'elle semblerait par là accepter les lois musulmanes.
« Hier nous avons poussé très loin notre course, à travers les collines et les vallons, nous avons même franchi les limites du royaume, bien rétréci, hélas ! et Ourvaci, triste et le front penché, s'est arrêtée au bord du territoire qu'on lui a pris, le parcourant d'un regard désolé.
« — Vois, m'a-t-elle dit, quel contraste affreux avec
byGoogk
les terres que nous venons de traverser, avec ce qu'il était autrefois, quand mon père régnait sur lui, ce morceau de nos domaines qu'on nous a arraché ! Les
rizières ne sont plus que des monceaux de boue sèche, les canaux sont comblés ; les réservoirs vides. Aussi loin que le regard s'étend, on ne voit qu'espaces stériles et calcinés, sans aucune trace de culture. Que veulent-ils donc ces conquérants, puisqu'ils détruisent ce qu'ils dérobent, et l'ont périr les peuples qu'ils asservissent ?
« — Console-toi, reine, lui dis-je, en songeant au bonheur des sujets qui te restent et qui est ton ouvrage.
i — Ceux-là aussi étaient mes sujets, s'écria-t-elle, en levant le bras vers l'horizon et l'idée qu'après avoir été heureux comme les autres, ils souffrent maintenant de misère et de famine, m'est insupportable.
« — Les plus malheureux s'échappent et reviennent sous ton sceptre. Bangalore est plus peuplé qu'il ne le fut jamais.
« Mais la reine resta soucieuse comme elle l'est toujours lorsqu'elle s'est avancée jusqu'à cette terre qu'elle regrette amèrement.
« En rentrant au palais Ourvaci mit pied à terre dans la cour publique. Tu as dû la voir, cette cour ; c'estle lieu où se réunissent les courtisans, les désœuvrés, les jeunes homme riches delà ville ; et comme ils sont ses hôtes, une fois par semaine la reine vient passer quelques instants au milieu d'eux.
t Elle avait congédié son escorte, et toutes deux seules, sans nous être fait annoncer, on ne remarqua
byGoogk
l3o LA CONQUÊTE DU PARADIS
pas tout de suite notre présence. Nous avancions lentement, sous les portiques, entre les groupes causant avec animation. Tout à coup le nom de Bussy Bâhàdour frappa mon oreille. Ourvaci avait entendu comme moi,car elle s'arrêta brusquement et me saisit le bras.
« — Que signifie cela? dit-elle, le sourcil froncé.' Veut-on me braver jusque dans mon palais? Comment se peut-il qu'on prononce, ici, ce nom?
« — Nul ne sait que ce nom est quelque chose pour toi ; dis-je, et si-onle prononce ici, c'est que le parfum de la renommée se glisse partout.
« Ceux qui parlaient s'étaient aperçu de la présence de la reine, et tout émus se tenaient immobiles, les mains au front.
« — Pourquoi interrompre votre discours ? dit-elle en souriant, vous me feriez croire qu'il s'agissait d'un complot contre moi.
c — Parure du Monde, nos discours ne sont pas dignes d'être ent endus de toi, dit un des courtisans, ils ne sont que l'écho d'étranges nouvelles qui, ainsi qu'un vol de perroquets bavards, nous arrivent du Karnatic.
t Alors il nous raconta les événements incroyables dont toute l'Inde est émue : ces armées dispersées par quelques centaines d'étrangers, ces royaumes perdus et reconquis, et par- dessus tout l'assaut insensé de Gengi. C'est donc cela que tu projetais, quand, à la fin de ta lettre, tu jetais dans mon cœur une mortelle alarme ? Tu avais raison, il faut que tu sois invulnérable, je le crois aujourd'hui.
byGoogk
LA REINE t>E BANGALORÈ l3l
« — Quel peut être le but de ces barbares, me demandait Ourvaci tandis que nous nous éloignions, puisque les trônes qu'ils conquièrent ne sont pas pour eux ?
« — Ce qu'ils ambitionnent, je l'ignore, mais pour celui qui nous occupe, je crois le deviner: il veut, à force de gloire, vaincre ton mépris.
* Elle ne répondit rien, mais aucune colère ne vint assombrir son front, qu'une rêverie fit se pencher comme une fleur trop chargée de rosée.
« Es-tu content de moi, mon frère ? et le peu d'affection que je réclame trouvera-t-il place dans ton cœur si plein d'une autre ?
c Voilà qu'à cause d'elle il faut que je me taise ; elle ne me souffre pas hors de sa présence et semble jalouse des heures que je lui dérobe. Si elle se doutait que c'est pour te les donner, que penserait-elle ?... Kama-Dava le sait peut-être l
Depuis longtemps Bussy n'était plus seul, des groupes nombreux avaient envahi l'allée où il s'était retiré ; mais en passant devant lui, tout en le dévorant du regard, respectueusement on se taisait, et, comme il n'avait pas relevé la tète, il ne voyait personne.
Il vivait là-bas, dans le paradis de son rêve, s'y glissait furtivement, l'archange vengeur en gardant moins sévèrement le seuil, et pour la première fois il se sentait enveloppé par la consolante caresse de l'espérance. Un frisson d'orgueil courait dans son sang) lorsqu'il pensait au chemin parcouru, depuis ce premier bal chez te gouverneur* où à cette même place, l'umara inconj lui avait parlé au nom de la reine outragée.
byGoogk
l32 LA CONQUÊTE DU PARADIS
— Mais il doit être ici, Arslan-Kan î s'écria-t-il, tout haut, par mégarde.
— Il y est, répondit une voix tout près de lui, et voilà une heure qu'il te cherche.
Arslan, appuyé d'un genou au banc, regardait Bussy en souriant.
— Ah î cher ami, dit le marquis en lui prenant les mains ; tu es ici le seul que je désirais voir.
— Voilà qui me comble de joie et d'orgueil et me remplit de pitié pour la brillante assemblée que tu dédaignes.
— Te souviens-tu, ici même, quand tu me cherchais et que nous voulions nous égorger ?
— Aujourd'hui, j'égorgerais quiconque t'offenserait d'un regard. Mais je te cherchais encore, et, cette fois comme l'autre, en qualité d'ambassadeur.
— De qui donc ?
— D'un personnage illustre que tu auras, je crois, plaisir à voir : le grand-visir Rugoonat Dat.
— Le brahmane! s'écria Bussy en se levant, où est-il ?
— Voilà qu'il me faut déjà partager la faveur que j'avais pour moi seul, dit Arslan en riant. Je m'y résigne et je vais te guider, si c'est possible, à travers cette foule.
Ils s'éloignèrent ensemble, obligés de marcher lentement, car on se pressait sur leur route, avec une curiosité indiscrète. Bussy n'était plus le capitaine inconnu, qu'on remarquait seulement à cause de sa bonne mine, il était célèbre maintenant ; à sa jeunesse et à sa grâce s'ajoutait le prestige de la gloire.
byGoogk
— Par Allah! disait Arslan, les femmes de ton pays sont vraiement d'une impudence incroyable ; pas une de celles-ci qui, si elle était du nôtre, ne méritât cent fois la mort, pour les regards dont elle te poursuit.
— Tu es bien sévère pour ces pauvres femmes, dit le marquis en riant, ne sont- elles pas trop punies déjà par mon indifférence?
— Il faudrait les étrangler avec leurs cheveux, et, cousues dans un sac, les jeter à la mer.
— Pas plus ? Elles ne se doutent guère, les tendres gazelles, qu'un tigre, altéré de leur sang, passe au milieu de leur joli troupeau. Mais ne roule pas des yeux aussi féroces, tu parviendrais à les effrayer.
— Que peuvent-elles craindre? Vous si forts, si puissants, vous êtes leurs esclaves, et c'est là pour moi un mystère incompréhensible. Vous n'êtes donc pas jaloux ? *
— Nous le sommes fort, au contraire ; mais fermer une cage pour nous assurer de l'oiseau ne nous suffit pas, nous voulons qu'il soit fidèle, étant libre !
— Et s'il ne l'est pas, que fait l'oiseleur volé ?
— Il pleure ou bien il pardonne, et, s'il se fâche, semble comique. Son honneur ordonne pourtant qu'il se batte avec le voleur.
— Tu te moques de moi, dit Arslan. Mais jamais tu ne parviendras à me faire comprendre, comment des maris peuvent laisser leurs femmes, la poitrine et les épaules nues, se jeter dans les bras d'autres hommes, pour tourner au son des musiques. Mais vois donc continua-t-il en regardant autour de lui, ces piunellcs
byGoogk
glissant au coin des cils, ces rouges sourires, qu'avive une mouche de velours noir, ces têtes penchées, ces seins aussi blancs que les dentelles, soulevées et abaissées par l'agitation de l'éventail, comme pour attirer les yeux !
— Diable ! Voilà que tu prends goût à ces gracieux manèges, tu n'es pas loin de t'enflammer.
t- Vous ne dansez donc pas ce soir, monsieur de Bussy ? dit Louise de Kerjean, en passant au bras de Monsieur de Moracin.
— Hélas ! mademoiselle, je suis un pauvre invalide, et bien mortifié de l'être...
— Ah I pardon, votre récente blessure , s'écria Louise, quelle ingratitude de l'oublier !
Et elle passa.
— Tu souffres encore de ta blessure, ami ? demanda Arslan avec une inquiète sollicitude. Qu'était-ce donc?
— Peu de chose, un éclat de bombe qui a fait plus de mal à mon habit qu'à ma peau. Je n'en souffre plus du tout et je viens de mentir effrontément. Si je le voulais, je danserais autant qu'une bayadère. Mais je n'ai nulle envie de danser, je commence à trouver, comme vous, que cela est fatigant et ridicule. Mais, où as-tu laissé le brahmane ? Peut-être s'est-il lassé d'attendre.
— Non, il est installé dans un bosquet et tient beaucoup à te voir ; c'est près du bassin lumineux.
— Alors, nous nous égarions, dit Bussy en Rengageant dans une allée latérale.
Deux dames s'avançaient dans cette allée, dont elle
byGoogk
LA REINE DE BANGALORE l35
emplissaient la largeur, par l'ampleur de leurs paniers, Tune d'elles, grande et forte, parlait d'une voix si haute qu'il fallait, malgré soi, entendre sa conversation, qui d'ailleurs n'avait rien d'intime.
— Oui ma mignonne, disait-elle, c'est la toilette même que portait la marquise de Pompadour, à la dernière fête de Bellevue : coiffure en physionomie avec un œil de poudre, robe à ramages, ornée devant d'une échelle de rubans, le corsage à pointe, ouvert en carré, très bas sur la poitrine, avec des manches en éventail, garnies d'engageantes à double rang, une cravatte de dentelle, des paniers à coude de deux aunes et des souliers avec des talons hauts comme cela? N'est-ce pas d'un goût parfait ?
— En effet, madame, c'est fort joli, répondait distraitement la seconde personne, dans laquelle Bussy venait de reconnaître Chonchon.
Il se rangea, en saluant, pour la laisser passer, heureux que la compagnie de cette dame bruyante ne permît pas à la jeune fille de s'arrêter.
Elle tressaillit en apercevant le marquis et baissa la tête. Mais, quand elle fut tout près, elle lui dit à demivoix :
— Je suis bien coupable envers vous, n'est-ce pas, et vous ne me pardonnerez jamais ?
— Je vous conjure, mademoiselle, d'être persuadée que je n'ai rien à vous pardonner.
Mais la voix qui répondait était froide et polie. La jeune fille en s'éloignant eut un regard d'une navrante tristesse.
byGoogk
l36 LA CONQUÊTE DU PARADIS
Le grand-vizir était, avec Dupleix, sous une sortede dais de satin élégamment accroché aux palmiers, audessus de divans et de coussins. Le gouverneur et Rugoonat causaient avec animation, isolés de la foule par des gardes et des pages. Un troisième personnage, un interprète, se tenait debout auprès d'eux.
Dès que Bussy parut, on donna Tordre de le laisser approcher, et Arslan, lui serrant rapidement la main, U quitta.
— Mon cher Hadji-Abd- Allah, dit Dupleix à l'interprète, je vous rends la liberté, vous pouvez aller courir le bal et vous divertir. Voici quelqu'un qui vous relève de garde.
Et, avec empressement, il fit quelques pas au-devant du marquis, lui tendit les deux mains, puis l'embrassa affectueusement.
— L'on vous voit donc enfin, cher enfant ! dit-il, vous dont tout le monde parle, que tous les regards cherchent et qui, si modestement, vous dérobez à vos succès! Venez vite; le grand-vizir, un personnage extrêmement remarquable et en qui j'ai toute confiance, a le plus grand désir de vous connaître.
— Il me connaît, dit Bussy, qui vint saluer Rugoonat Dat en lui rendant l'hommage hindou de l'andjali. Ah ! mon père, s'écria-t-il, combien je suis heureux de pouvoir enfin vous demander- mon pardon des torts qui, depuis si longtemps, pèsent sur mon cœur !
— D'un mot, j'allégerai ton cœur, mon fils, dit le brahmane, cette colère, qui te poussa à me dire
byGoogk
LA REINE DE BANGALORE l3^
ces dures paroles, que tu te reproches aujourd'hui, a eu la plus heureuse influence sur ma destinée. Bussy s'étonnait, le brahmane reprit :
— A travers leur violence même, tes paroles hautaines me laissaient entrevoir l'image de mœurs et de sentiments inconnus ; elles me donnèrent l'envie de connaître ta race, la curiosité d'apprendre des choses ignorées. Cela me décida à quitter un royaume où mon influence, combattue à toute heure, chancelait, prête à crouler, où il me fallait même, pour être toléré, voiler mes pensées. Alors, je suis parti, j'ai connu Dupleix, j'ai découvert un monde nouveau, et mon esprit s'est tellement dégagé des anciens préjugés, que, moi, rajah, et brahmane, je suis aujourd'hui ministre d'un prince musulman.
— Se peut-il qu'à cause de moi tu aies quitté la divine reine de Bangalore, et que tu puisses juger heureuse une destinée qui t'éloigne d'elle ?
— Certes, qui l'a connue ne peut l'oublier, dit le brahmane, avec un soupir; bien souvent je la regrette, et aussi ma chère Lila, sa fidèle. Mais j'aime mieux, au prix de quelque tristesse, garder dans mon cœur une image parfaite de cette reine, dont j'avais formé l'esprit, que de voir sous mes yeux mon œuvre faussée, détruite peut-être, par l'influence pernicieuse d'un ennemi sournois. Mais laissons ceci, nous aurons, j'espère, le loisir d'en reparler. J'implorai une grâce du gouverneur, et je compte beaucoup sur toi pour m'aider à l'obtenir.
— C'est vous-même, mon cher Bussy qu'on me
byGoogk
l38 LA CONQUÊTE DU PARADIS
demande, dit Dupleix, et vous comprenez combien j'hésite à répondre. Le Soubab va gagner Aurengabad, la capitale de son royaume, et, par la voix de son ministre, me supplie de lui laisser emmener, comme garde d'honneur, un corps de troupes françaises, commandées par vous. Tout n'est pas pacifié du côté de la capitale, et le roi considère son trône comme chancelant si nous ne le soutenons pas.
— J'espère que vous ne doutez pas démon obéissance, et que, sûr de mon consentement à tout ce que vous ordonnerez, ce n'est pas à cause de moi que vous hésitez.
— Votre consentement était indispensable, mon ami ; ne vous dissimulez pas que ce départ serait une sorte d'exil, lointain et long ; mais d'autres raisons encore, me retiennent : le rival de Chanda-Saïb est vaincu, mais vivant ; il est vrai qu'il nous demande la paix, et renonce au Karnatic, mais c'est là une ruse de Maure, pour gagner du temps ; comme un serpent mal écrasé, dès qu'il le pourra il relèvera la tête. S'il n'avait derrière lui les Anglais, je ne le craindrais nullement; mais ils le soutiendront de tout leur pouvoir, ne seraitce que pour nous braver.
— Comment, monsieur, s'écria Bussy, malgré la paix conclue entre la France et l'Angleterre, vous croyez les Anglais capables de prendre les armes contre nous ?
— Ils l'ont fait déjà et le feront le mieux du monde ; ils sont trop ulcérés de leurs défaites pour les oublier jamais. Qui sait même s'ils n'ont pas deviné déjà mon
byGoogk
LA REINE DE BANGALORE l3g
projet de donner l'empire de l'Inde à la France ? Vous pensez bien qu'ils m'entraveront le plus possible, et leur pays les soutient, eux, vous savez comment ; tandis que nous !... voyez comme on me comprend peu : le traité d'Aix-la-Chapelle rend Madras aux Anglais! M'approuve-t-on seulement? Dieu le sait, et j'attends tout de lui.
— Votre œuvre est trop belle et vos succès trop éclatants pour que la France n'en soit pas fière et reconnaissante, quand elle les connaîtra, dit Bussy ; mais, s'il m'est permis de dire mon avis, abandonner le Soubab à lui-même serait une grave imprudence ; Mouzaffer règne sur le Dekan, il faut que Dupleix règne sur Mouzaffer, si j'ai bien compris votre pensée. Aujourd'hui il ne respire que par vous, mais que pensera-t-il demain, si hors de notre vue d'autres influences le détournent de nous ? Il faut, en effet qu'un de vos fidèles reste près du roi et, tout en le protégeant, sauvegarde et poursuive le grand projet dont vous m'avez fait l'honneur de partager avec moi le secret.
— C'est votre avis, ami, je le pensais bien, dit le gouverneur d'un air absorbé ; et quel autre que vous peut remplir cette mission, pour laquelle il faut être en même temps un soldat intrépide et un homme d'état? Hélas ! que n'ai-je deux Bussy ! Je n'éprouverais pas alors l'angoisse qui me tenaille. Enfin, soit, il le faut ; vous partirez avec quelques-uns de mes meilleurs officiers. Vous pouvez dire au vizir que j'accorde au roi ce qu'il me demande,
-* Cette précieuse faveur est pour moi doublement
byGoogk
:yy^ v^ T ^-j ^^ ' Ji^-^jf ^-Jtj^ljpj l
heureuse, dit le brahmane, quand Bussy lui eut traduit les paroles du gouverneur, puisqu'elle me donne la certitude que nous te gardons près de nous. Le roi est fort pressé de partir, ajouta-t-il, et il faudra brusquer les préparatifs.
— Un soldat est toujours prêt à marcher, dit Bussy. Dès que notre cher gouverneur me donnera Tordre de partir, je partirai. J'attends ses dernières instructions.
— J'aurais mille recommandations à vous faire, dit Dupleix ; mais elles sont inutiles puisque vous pensez comme moi, et qu'il est certain que les circonstances vous les inspireront ; je veux seulement vous mettre en garde vis-à-vis des nababs de Kanoul et de Kadappa ; ma* pensée intime est qu'ils sont des coquins, et que dès à présent ils méditent quelque noirceur. Leur âpreté au gain, leurs folles prétentions, ne sont satisfaites qu'en* apparence ; en me voyant montrer tant de modération, ils n'ont pas osé laisser voir toute leur rapacité, mais leurs serments et leurs protestations cachent une sourde rancune qui pour un rien éclatera. Enfin, je suis persuadé que vos premiers embarras viendront de ces traîtres ; défiez-vous d'eux et prévenez leurs complots, si c'est possible. Je veux vous parler aussi du jeune prince Salabet-Çingh, que je mets aujourd'hui sous votre protection.
Au nom du prince, Bussy n'avait pu retenir un tressaillement qui fut remarqué par le brahmane.
— Qu'est-il donc arrivé à Salabet-Çingh ?
— Quelque chose que je n'ai pu empêcher et qui m'attriste, dit Dupleix. Sous prétexte de faveurs et
byGoogk
de grades dont il veut le combler comme un de ses plus proches parents, Mouzaffer emmène son neveu avec lui, et lui donne une garde d'honneur qui a Tordre de ne pas le quitter ; bref, Salabet est prisonnier. C'est toujours comme cela qu'on procède dans les familles royales, pour prévenir les conspirations, qui sont choses habituelles. Malgré les caresses dont on l'enveloppe, le jeune prince voit très bien sa chaîne et il est désespéré. Il m'a supplié d'intervenir, mais comment laisser voir au roi que je suspecte ses intentions? C'est pourquoi je vous recommande bien vivement cet enfant que nous aimons. Faites tout le possible pour sauvegarder sa vie.
— Je vous promets de veiller sur lui avec la plus grande solicitude et de le défendre de tout mon pouvoir.
Bussy se sentait une joie mauvaise au fond de luimême en sachant son rival amoindri, déchu de ses espérances. Quelle tranquillité ce serait pour son âme tourmentée de tenir ainsi le fiancé sous bonne garde, loin de la reine, et de surveiller ses actions !
— Il prit congé de Dupleix et du grand-vizir pour aller rapidement mettre ordre à ses affaires, et il se hâta de quitter le bal
Tandis que sa chaise à porteurs le balançait, sous les avenues enguirlandées de lanternes, plein d'agitatien et de fièvre, il déchirait sans y prendre garde les dentelles de son jabot. Cette mission qu'on lui confiait comblait tous ses vœux ; il allait donc enfin être le maître, ne partager le commandement avec personne
byGoogk
et n'avoir au-dessus de lui qu'un prince maure, le considérant comme sa providence et son soutien I La responsabilité qui allait peser sur lui ne l'effrayait pas,
il se sentait capable de la porter, et le chemin où il s'engageait lui convenait mille fois mieux que la longue et pénible route de la hiérarchie militaire, où le mérite doit toujours céder le pas à l'ancienneté. D'ailleurs, ce qu'il ambitionnait le plus c'était des honneurs hindous, et il serait là en merveilleuse situation pour les conquérir. Il ne pouvait cependant s'empêcher de sourire de lui-même, tandis qu'il s'avouait qu'à la croix de Saint-Louis, qu'on lui faisait espérer, il eût préféré quelqu'un de ses titres dont disposait le Soubab et qu'Ourvaci priserait certainement plus haut que la décoration française.
— Toujours, toutes mes pensées aboutissent à elle, se disait-il, c'est une obsession terrible et délicieuse.
Et il considérait à son doigt la b'agu e que lui avait donnée Salabet-Çingh, comme gage d'amitié, et qu'il s'était décidé à garder parce que, indirectement, elle lui rappelait la reine.
Les réjouissances publiques avaient sans doute attiré au dehors tout le personnel de sa petite maison, car Bussy, rentrant plus tôt qu'il n'était attendu, trouva la porte entr'ouverte, et personne ne vint le recevoir. Cependant, après avoir traversé le jardin, au moment où il mettait le pied sur la galerie du rez-dechaussée, il entendit, venant de l'intérieur, un chant bizarre, étouffé, d'un accent désolé et qui s'exhalait
byGoogk
La reine de bANGALokË 143
Comme Une plainte. Très étonné, il s*aVânça sans bruit et aperçut, au fond de l'appartement, Naïk, à genoux sur le sol, avec une lumière auprès de lui, et qui, la tète basse, chantait.
— Quelle cérémonie nous fait-il là ? se demanda le marquis en prêtant l'oreille aux paroles que murmurait le paria.
C'était une sorte d'improvisation qu'il récitait sur un air monotone et funèbre:
« N'approche pas de la joie, ô mortel, n'approche pas, son baiser laisse un venin qui engendre la douleur.
t Si le Bonheur s'avance vers toi avec son radieux sourire, fuis-le, fuis dans les jungles. Ne vois-tu pas qu'il étend son manteau d'azur ? C'est pour cacher ceux qui le suivent: le Désespoir, son frère, et les Regrets, ses enfants.
« O misérable, la misère est une bonne compagne, reste avec elle. Elle te fait aimer et attendre, comme on attend une amante. Celle qui ouvre la porte aux âmes.
t Mais non, tu Tas quittée, tu t'es laissé conduire dans l'éphémère paradis de ce monde et, au soleil de l'amour, la fleur de ton cœur s'est épanouie.
c Quand il était aride comme le désert, il ne prenait pas garde à l'ombre froide ; mais maintenant que cette fleur chérie se fane, brisée par une rafale, tu vois comment il gémit, comme il souffre I »
— Ah ça, qu'as-tu, Naïk ? s'écria Bussy, qui entra vivement en voyant des larmes inonder les joues brunes du paria.
byGoogk
Il aperçut alors, étalés sur le parquet, toutes sortes de vêtements, qu'il reconnut être les habits de page, de Marion.
— Tu l'aimais ! murmura-t-il, au regret d'avoir surpris involontairement un secret si bien gardé.
Naïk se releva vivement.
— O mon maître ! s'écria-t-il pardonne-moi cette douleur, qui ne vient pas de toi.
— Je n'ai rien à pardonner : tout au plus pourraisje te reprocher ton manque d'abandon envers moi. Pourquoi m'as-tu caché tes sentiments ?
— ' Parce que je les ignorais, maître, je croyais avoir une sœur ; en la perdant, la violence de mon chagrin m'a révélé l'amour.
— La disparition inexplicable de cette pauvre enfant m'afflige aussi bien profondément ; mais la mort seule peut faire désespérer, et tout nous porte à croire que Marion est vivante.
— Vivante, elle souffre, dit Naïk, être séparée de toi, c'est pour elle pire que la mort.
— Nous serions alors d'autant plus coupables de nous abandonner à une douleur stérile au lieu de tenter l'impossible pour retrouver notre amie. Je me reproche déjà de n'avoir pas fait assez pour cela à travers tous ces événements et toutes ces fêtes.
— Hélas! c'est comme si l'on voulait chercher une perle tombée dans l'Océan. Jamais le purdah (1) n'est soulevé ; il étouffe toute rumeur, toute nouvelle ; il abrite des drames et des crimes inconnus. S'informer de
(i) Rideau, ce mot désigne le harem.
byGoogk
la famille de son meilleur ami, c'est l'offenser gravement. Comment le moindre indice peut-il venir jusqu'à nous, de ces mystérieux harems, qui gardent si bien leurs secrets ? Le Soubab à peine serait capable de les pénétrer.
— Le Soubab, dis-tu ; en ce cas, garde-toi de désespérer, car nous partons avec lui, et je te jure que, s'il est en son pouvoir de délivrer Marion, il la délivrera.
Naïk saisit la main de son maître et la tfaisa silencieusement.
— Hàtons-nous, maintenant que tu es un peu consolé, pauvre ami, dit le marquis ; que tout soit prêt au plus vite, car Tordre du départ peut nous surprendre d'un instant à l'autre.
byGoogk
KAMA-DÉVA
Lila ne disait pas toutes ses pensées à Bussy, il y en avait une partie qu'elle lui cachait soigneusement, celle qui se rattachait à cet amour subit, qu'elle avait feint d'éprouver pour lui, la première fois qu'il lui était apparu.
La princesse n'avait pas agi à la légère en simulant cette passion; toutes ses actions, d'ailleurs, étaient profondément méditées; sous les fleurs de sa grâce, elle cachait un esprit sérieux et éclairé, une rare fermeté morale. Ganésa, le dieu de la sagesse, était le seul auquel elle rendît un culte ; elle en gardait, sous un joli kiosque dans son jardin particulier, une statuette d'or, qui avait des yeux d'opale avecja prunelle en diamant noir.
Lila était la fille d'un rajah dépossédé; comme la reine, elle était orpheline, et, n'ayant pas de parents
byGoogk
mâles, personne n'avait pu la contraindre à se soumettre à la tyrannique coutume qui oblige tous les Hindous à sejnarier, pour payer « la dette des ancêtres, * c'est-à-dire engendrer un fils.
Donnée pour compagne à Ourvaci enfant, elles avaient grandi Tune près de l'autre, sous la direction de Rugoonat Dat, leur gourou, qui s'était laissé entraîner, séduit par ces jeunes esprits ouverts et avides, à les instruire comme des hommes.
Aussi Lila, autant que la reine, craignait-elle pardessus tout de perdre cette virile indépendance, àlaquelle le pouvoir royal donnait tant de charmes. Le nuage sombre qui planait sur leur vie, c'était ces fiançailles, célébrées avec un prince de huit ans, quand Ourvaci en avait cinq. Cependant, il n'y avait eu qu'une cérémonie provisoire, et la solennité, entravée par des •révolutions, des guerres et des deuils, n'avait pas été accomplie. Pourtant l'idée d'éluder la promesse et d'échapper au mariage, ne venait pas à l'esprit de la reine malgré sa répugnance ; elle ne songeait qu'à en reculer . le plus possible l'accomplissement, espérant en secret, peut-être, que quelque chose arriverait, quelque œuvre du hasard, qui lui rendrait la liberté.
Jusque-là son cœur avait su garder sa froideur hautaine ; mais Lila avait bien vite compris, en voyant le trouble extraordinaire qui bouleversait la reine, après sa rencontre avec le jeune barbare, que c'était là le commencement du. premier amour. Inquiète et curieuse, elle avait interrogé Rugoonat Dat et appris de lui que cet étranger, si brave et si fort, était beau,
byGoogk
élégant, se disait l'égal des Kchatrias et, venu de si loin, savait parler la langue de l'Inde. Le brahmane lui avait raconté le peu qu'il savait de l'Europe, et elle était restée frappée surtout, de la condition des femmes si supérieure à la leur, des égards qu'on leur témoignait, du respect qu'on avait pour elles.
— C'est un homme de ce pays-là qu'il nous faudrait pour roi, s'était-elle dit ; un guerrier intrépide, capable de défendre le royaume et de lui rendre sa force; un époux qui partagerait le pouvoir et ne ferait pas de la reine sa première esclave. Mais hélas ! nous sommes condamnés à un prince musulman, c'est à-dire à la réclusion dans le harem, à la perte de tout ce qui nous faisait heureuses.
Mais elle ne cessa pas cependant d'observer la reine avec la plus grande attention; souriant en secret devant l'impuissance des purifications, l'inutilité des prières. Un moment pourtant elle crut s'être trompée; l'irritation fiévreuse d'Ourvaci, attisée par Panch-Anan, devenait maladive, et la force des préjugés développait vraiment en haine et en dégoût cet amour naissant ; puis quelques nouveaux symptômes lui persuadèrent, décidément, que le mal était bien celui qu'elle avait deviné.
— C'est un trait de Kama-Déva et tous les efforts qu'elle fait pour l'arracher l'enfonce plus profondément, se dit-elle. Elle est vouée au malheur, si je ne parviens pas à l'éclairer sur ses véritables sentiments.
Mais quelle prudence, quelles précautions ne fallaitil pas pour combattre peu à peu, sourdement, et en
ayant l'air d'y croire, cette haine mal comprise, pour i
la ramener à sa véritable expression ! y
Elle prévoyait bien que le jeune homme avait été <
ébloui de la beauté de cette femme qu'il avait sauvée, *
et qu'il emportait d'elle un brûlant souvenir ; mais elle n'eût de certitude qu'en l'entendant confesser lui- *
môme son amour, dont la profondeur et la clémence \
la touchèrent vivement. Ce fut en l'écoutant que l'idée lui vint de paraître amoureuse de lui, comprenant quel •
auxiliaire précieux lui serait cette apparence de passion, qui lui permettrait d'exalter l'ennemi, de parler de lui sans cesse, ou, si la parole lui était défendue, de le rappeler encore au souvenir de la reine, par des soupirs et des larmes.
Elle s'était mise à l'œuvre bravement ; c'était comme la pente douce d'un sentier fleuri qu'elle avait tracé devant les pas de son amie. Ne se doutant pas qu'elle était guidée, Ourvaci s'y engagea docilement. Lila, bien persuadée qu'elle travaillait au bonheur de la reine, n'avait aucune hésitation et jouait son rôle avec tant de vérité, qu'il était impossible de suspecter la sincérité de ses sentiments. Qui sait, d'ailleurs, si la princesse ne s'était pas laissée prendre à son propre piège ? Elle était étonnée souvent elle-même de la facilité avec laquelle elle exprimait des émotions, qui auraient dû être inconnues à une vierge s'étant jusque là si peu inquiétée des hommes. Comment donc devinait-elle si bien ces émotions si elle ne les éprouvait pas? et pourquoi les larmes lui venaient-elles avec tant de facilité, quand elle voulait paraître désespérée de
byGoogk
l50 LA CONQUÊTE DU PARADIS
n'être pas aimée ? Quelquefois avec angoisse elle interrogeait son cœur, surprise de poursuivre le rêve et de continuer la comédie, pour elle seule, quand elle était sortie de scène. Mais c'était surtout depuis le jour où
Tétranger lui avait baisé les mains, sous sa tente, à Arcate, qu'elle avait été forcée de s'avouer que son dévouement serait doublé d'un douloureux sacrifice ; elle avait en vain lutté contre le souvenir de cette caresse respectueuse , la première qu'elle ait reçu d'un homme, et qui l'avait si étrangement troublée.
Après la nuit terrible deFîledu Silence, aucun doute n'était possible, la torture qu'elle avait éprouvé lui montrait clairement à quel point cet homme lui tenait au cœur, l'idée qu'il était mort lui faisait paraître le monde comme un désert noir, et la vie un intolérable fardeau. Sa rancune et sa colère contre Ourvaci n'avaient rien eu de simulé.-
— Tant mieux ! se dit-elle héroïquement lorsqu'elle fut obligée de s'avouer la vérité, plus je serais sincère, plus facilement je saurais convaincre.
D'après les mœurs orientales, d'ailleurs, toute issue n'était pas fermée à son amour et elle pouvait nourrir l'espoir, sinon d'occuper la première place, du moins de conquérir la seconde, dans le gynécée royal. Mais quand ce rêve, malgré elle, la hantait, elle le repoussait, bien loin dans l'avenir, et quoi qu'il dût arriver, était bien décidée à ne pas marchander son dévoument.
Le vétalika venait de faire vibrer sa harpe pour annoncer la sixième partie du jour, celle dont le chef du royaume peut disposer à sa fantaisie. Ourvaci aus-
byGoogk
>^«j*WWy
LA REINE DE BANGALORE l5l
sitôt congédia ses conseillers et ses ministres, et légèrement, presque en courant, s'avança jusqu'au parapet de grès rose de la haute terrasse, sur laquelle se
tenaient les assemblées. Elle se pencha et aperçut, en bas, les éléphants tout harnachés, réunis sur le gazon du jardin, les clochettes de leurs poitrails tintaient doucement, les housses claires, brodées d^or, frissonnaient, tandis que les intelligentes bêtes allaient et venaient, cueillant du bout de leur trompe, sur les plus hauts buissons, des fleurs inaccessibles, que les princesses leur désignaient du bout de leurs jolis doigts.
La reine se hâta de descendre, et quand elle parut sous le portique du palais, son favori: Eravata, qui portait le même nom que l'éléphant d'Indra, accourut à elle, en agitant ses oreilles, et lui offrit délicatement un lotus bleu. Ourvaci eut un tressaillement de surprise en voyant cette fleur, qu'elle prit en flattant doucement Eravata.
— Est-ce par hasard, murmura-t-elle, qu'il me tend ce lotus pareil aux yeux de Rama ? Oh ! non, je reconnais là une malice de ma chère Lila.
Elle chercha des yeux la princesse cependant, et ne la vit pas.
— Elle n'a donc pas entendu le poète chanter la sixième veille, dit-elle.
Et elle ordonna que la princesse, fût prévenue qu'on ' était prêt à partir.
— La reine a-t-elle désigné celle de ses femmes qui a l'honneur de partager avec elle le houdah royal ? demanda Mangala en s'inclinant.
byGoogk
l52 LA CONQUÊTE DU PARADIS
— Maintenant c'est Lila, au retour ce sera toi.
— C'est se montrer bien peu digne d'une telle faveur, que de faire attendre ta majesté.
— Lila t'excuse quand tu es en faute, dit la reine ; tu n'agis pas en bonne compagne en cherchant à m'irriter contre elle.
— Je t'aime trop pour ne pas être jalouse, dit Mangala, qui se recula.
L'éléphant s'était agenouillé, le marche-pied était déployé. Ourvaci monta et s'installa dans le léger houdah d'ivoire et d'argent, surmonté du parasol à franges de perles.
— Eh bien, paresseuse, que fais-tu donc? dit-elle en voyant venir Lila, qui baissait la tête, touchant son front de ses mains réunies en coupe, comme pour implorer sa grâce.
Elle s'élança dans le houdah et voulut se prosterner.
— Punis-moi, dit-elle, je n'avais pas entendu le vétalika.
— Voici ta punition, dit Ourvaci en la faisant asseoir auprès d'elle ; apprends-moi comment il se fait que mon éléphant, choisisse pour me l'apporter, parmi les fleurs du parterre, un lotus bleu.
— Il t'a donné celui-ci !
— Jure donc que tu n'as pas conduit le hasard.
— Je te le jure. Je n'ai pas vu Eravata depuis la dernière promenade ; d'ailleurs, j'étais bien loin de lui ; c'est Indra, vois-tu, qui l'aura guidé.
- — C'est bien étrange, dit la reine avec un sourire de doute.
byGoogk
LA REINE DE BANGALORE l53
On s'était mis en marche, tous les éléphants à la file, chargés de femmes gracieuses, de chanteuses, de musiciennes, qui froissaient Tune contre l'autre les cymbales, martelaient les tambourins, frôlaient de l'ongle les vinas. La reine allait voir la merveilleuse fête que le printemps donnait à la forêt.
— Quelle était donc l'occupation si attrayante qui te faisait oublier l'heure ? demandait Ourvaci à Lila.
— Je lisais. Loin de toi je ne fais pas autre chose, pour m'empêcher de trop rêver ; mais le plus souvent je ne sais pas ce que je lis ; mes 'pensées effacent les caractères et prennent leur place.
— La guérison ne vient donc pas ? pauvre amie, comment peux-tu entretenir une folie sans espérance ?
— Va donc dire, à celui qui se noie, de ne pas espérer dans la plus flaible tige, la moindre touffe d'herbe ! Tant qu'il n'est pas mort il se débattra, espérant être sauvé.
— Mais tu es plus triste, il me semble, plus agitée que ces jours derniers.
— C'est que l'absence est comme la faim, dit Lila on la supporte quelque temps, et plus elle dure, plus elle devient intolérable. Mes yeux ont faim de lui, vois-tu; je l'attends, comme le monde attend lalumière, et il me semble que je m'enfonce dans une nuit interminable.
— Comment pourrais-tu le voir ? Tu sais bien que tout est fini, maintenant, entre nous, et qu'il ne reviendra plus.
— Avec quelle tristesse elle prononce ces paroles !
byGoogk
l54 LA CONQUÊTE DU PARADIS
se dit Lila à elle-même. — Crbis-tu donc qu'il t'a oubliée? reprit-elle tout haut; crois- tu donc que, comme moi, pour lui, il ne soit pas dévoré du désir de te revoir ?
— Il doit plutôt fuir ma route, après tout ce que j'ai entrepris contre lui. Mais est-il possible que tii désires, à ce point, la venue de quelqu'un, qui ne viendrait pas pour toi ?
— La plante qui s'épanouit au soleil, ne demande pas si c'est pour eUe que l'astre est venu ; elle fleurit et voilà tout.
— Ah ! ma Lila bien aimée, dit la reine en embrassant son amie, que ne donnerais-je pas pour te guérir.
— Ecoute, accorde-moi une grâce. Eloigne ta suite, tout à l'heure, et dirigeons-nous vers le bosquet d'asoka, qui abrite une statue du dieu de l'amour.
— Comment! voudrais-tu lui porter des offrandes et délaisser Ganesa ? impie, qui ne croit qu'à la sagesse !
— La sagesse enseigne que personne n'échappe à Kama-Deva, et ne faut-il pas implorer et attendrir celui qui vous tient en son pouvoir ?
— Soit, nous irons au bosquet d'asoka.
Depuis longtemps on était entré dans la forêt ; toutes les femmes levaient la tête, en poussant des cris de surprise et d'admiration, devant l'invraisemblable splendeur qu'elle déployait, dans son éphémère parure de fleurs. Des fleurs î partout des fleurs, rien que des fleurs! Les arbres trop chargés semblaient les secouer, il en pleuvait, le sol eq était couvert, et le parfum
LA REINE DE BANGALORE l55
était si fort qu'il endormait les éléphants. C'était une folie,' un gaspillage, un miracle du printemps.
Bientôt la reine donna ordre de s'arrêter. On rangea les montures en cercle; tout le monde descendit, et les princesses, par groupes, s'éparpillèrent joyeusement à travers le bois, tandis qu'Ourvaci, faisant signe qu'on la laissât seule, s'éloignait avec Lila.
Au moment où elles s'engageaient dans le sentier du bosquet d'asoka, un homme, tout haletant, qui n'osait pas s'approcher par respect pour la reine, fit un signe à la princesse. En l'apercevant, Lila poussa un cri.
— Ah! ma reine, permets que je parle à ce messager?
Et, sans attendre la permission, elle s'élança vers lui.
Ourvaci, qui suivait la princesse des yeux, vit l'homme lui remettre une lettre, qu'elle lut rapidement; puis il lui tendit un stylet et une feuille de palmier et, s'agenouillant, offrit son dos pour table. Lila écrivit la réponse en quelques mots, fit une recommandation au messager, qui partit en courant.
La princesse revint, très émue, mais garda le silence. Elle avait passé la lettre dans sa ceinture de pierreries, un des angles se laissait voir et sa blanchenr attirait, invinciblement les regards de la reine; mais elle ne voulait pas interroger son amie, trop discrète à son gré.
Lila cueillait des fleurs pour son offrande, et elles enfonçaient, jusqu'aux chevilles, dans les pétales tombés, qui étouffaient les grelots harmonieux de leurs anneaux d'or.
L'^soka pourpre, qui semblait couvert de corail en
byGoogk
l56 LA CONQUÊTE DU PARADIS
perles, faisait une ombelle au dieu de l'amour. Il apparaissait, en marbre, peint et doré, chevauchant un perroquet géant ; il souriait sous sa mitre à jour, en tendant son arc, fait de bois de canne à sucre avec une corde d'abeilles d'or. Les cinq flèches, dont il blesse chaque sens, dépassaient le carquois, armées chacune d'une fleur différente : au trait qui vise les yeux la tchampaka royale, si belle qu'elle éblouît ; à celui destiné à l'ouïe, la fleur du manguier, aimée des oiseaux chanteurs ; pour l'odorat, le ketaka, dont le parfum enivre; pour le toucher le késara, aux pétales soyeux comme la joue d'une jeune fille ; pour le goût, le bilva, qui porte un fruit aussi suave qu'un baiser.
Près de l'Amour on voyait son compagnon, le Printemps, et devant lui, agenouillées, ses deux épouses, Râti, la Volupté, et Prîti, l'Affection.
Lila s'avança, les bras chargés de branches fleuries, et se mit à tourner autour de la statue, en récitant à demi-voix le mantran consacré. La reine, adossée à un arbuste, la regardait faire, observant surtout le trouble et l'agitation qui s'étaient emparés d'elle, depuis qu'elle avait reçu cette lettre, maintenant cachée sous la brassée de fleurs. Ses joues s'empourpraient, pâlissaient ; ses yeux brillaient de joie et elle entrouvrait les lèvres comme oppressée d'émotion.
— Qu'espère-t-elle donc? se demandait Ourvaci, il est certain que ce message est de lui. Une impatience la tient, mais de quoi ?
Maintenant, agenouillée aux pieds de la statue, Lila déposait ses offrandes.
byGoogk
LA REINE DE BANGALORE \Sy
— Eh bien, reine, dit-elle quand elle eut terminé, tu ne crains donc pas le courroux de Kama-Déva, que tu approches aussi près de lui, sans même le saluer ?
— Puisque la loi qu'il impose ne sera pour moi qu'un triste devoir, et que mon sort est fixé, pourquoi saluerais-je ce Dieu, et que pourrais-je lui demander ?
— Demande-lui au moins de t'épargner, s'écria la princesse ; tu sais de quoi il est capable, ce fils de Brahma, qui essaya ses premières flèches sur son père, rendant le maître des dieux amoureux de sa propre fille. Il peut les choses les plus impossibles ; s'il le voulait, il te rendrait amoureuse de... Panch-Anan.
La reine se mit à rire en secouant la tête :
— Je l'en défie, dit-elle.
— Malheureuse ! défier le Dieu des dieux ! et ne pas prévenir sa vengeance parla plus légère offrande !
— Eh bien, voici dit-elle.
Et Ourvaci s'avança, en hésitant un peu, tendant, du bout des doigts le lotus bleu qu'elle tenait encore.
Elle posa la fleur sur le socle de marbre et, en même temps, leva sur le beau jeune homme souriant, un long regard chargé d'une involontaire supplication.
— Me voilà rassurée, dit Lila avec un soupir de soulagement, je tremblais de te voir en guerre avec le tout puissant Kama-Déva, car je crois en lui maintenant, je suis persuadée qu'il fait des miracles.
— Il oublie de te prévenir, pourtant, que tu perds en ce moment, cette mystérieuse lettre que tu avais si soigneusement cachée dans ta ceinture.
Et Ourvaci poussa du bout de son pied la lettre
byGoogk
l58 LA CONQUÊTE DU PARADIS
tombée sur le sol. Vivement, la princesse la ramassa.
— Cette lettre contient justement le miracle, dit-elle ; .si tu voulais la lire, tu en serais convaincue.
— Voyons, dit la reine, sans essayer de cacher son impatiente curiosité.
Elle prit la lettre et la garda un instant, avant de l'ouvrir, examinant avec intérêt l'empreinte, sur la cire, des armoiries, surmontées d'une couronne.
— Qu'est-ce donc ? dit-elle. Je vois des boucles ; et pourquoi cette couronne de pierreries et de feuillages ?
— C'est sans doute le signe d'une descendance royale.
Mais Ourvaci n'écoutait pas, elle avait ouvert la lettre et avidement la lisait.
« Tu es pour moi plus douce que Prîti, plus consolante que Maya, ô ma princesse, et tu as bien raison de dire que les écrits d'aucun poète n'ont été lus avec autant de passion que les tiens. Moi aussi il me faudrait des jours et des jours, pour exprimer tout ce que j'éprouve ; mais à quoi bon écrire, quand je puis te dire tout cela de vive voix ? Oui, Lila j'ai cet espoir délicieux qui me fait frémir d'impatience.
c Ecoute : J'accompagne le roi du Dekan, qui va prendre possession de sa capitale, et je passe à quelques lieues de Bangalore ! Tu comprends qu'il est audessus de mes forces d'être si près et de passer. Aussi, le roi en pensera ce qu'il voudra, je m'enfuis, je viens respirer une bouffée de cette atmosphère, pour moi plus vivifiante que l'amrita des dieux, arracher une fleur au* buissons, une touffe d'herbe au sol, revoir
byGoogk
LA REINE DE BANGALORE l5g
un instant cette contrée, ce palais qui me fait le reste du monde un sï cruel exil.
c Je connais trop ce que vaut ton cœur, pour ne pas être certain que tu feras l'impossible pour m'accorder une entrevue ; pourras-tu faire davantage encore ? Je n'ose l'espérer, ni le demander.
« J'arriverai quelques instants après ma lettre ; que le messager qui m'apportera ta réponse me conduise vers toi, sans perdre une minute. Je ne puis, hélas! dérober plus d'une heure à mon devoir. »
Lila, feignant de prendre pour delà colère la pâleur et l'émotion de la reine, se jeta à ses pieds d'un air suppliant.
— Ah ! pardon, s'écria-t-elle, je n'ai pu résister à sa prière, et, sans avoir obtenu ta permission, j'ai cédé à l'irrésistible impulsion de mon cœur.
— Qu'as-tu donc fait ?
. — J'ai fait ce qu'il demandait ; j'ai ordonné au messager de le conduire vers moi, à quelques pas d'ici.
— Ici ! il va venir ici î
Involontairement, la reine avait porté la main à son cœur pour en comprimer les battements désordonnés.
— Quel danger î dit-elle encore.
— Personne ne le verra, reprit Lila. J'ai recommandé au messager de le conduire par des sentiers détournés, et il restera, hélas î si peu, qu'on n'aura pas le temps de savoir sa présence.
— Eh ! bien, va, dit Ourvaci avec une vivacité fébrile ; je ne veux pas te faire perdre une seule de ces mi-
byGoogk
nutes, pour toi, si précieuses ; il est peut-être là'déjà.
— Non, pas encore, mon envoyé doit me prévenir, en imitant le cri de la maïna, dès qu'il sera revenu.
Sous le bosquet d'asoka on avait disposé, tout à l'entour, des bancs de gazon, que les pétales jonchaient. La reine se laissa tomber sur Pun d'eux, comme prise d'une invincible lassitude. Lila s'agenouilla devant elle, lui entourant la taille de ses bras.
— Tu es bonne, dit-elle, tu ne me grondes pas, tu ne veux pas que ma joie soit mêlée d'amertume, mais, je t'en conjure, sois clémente encore plus — vois combien Kama-Deva, qu'on dit si cruel, est compatissant aux blessures qu'il a faites : sur l'intention seule de ma prière, avant même que l'offrande soit à ses pieds, il a exaucé mon plus cher désir ; — fais comme lui, une reine peut prendre un dieu pour modèle, accorde à celui qui, par ta faute, vit dans les flammes, la fraîche rosée de ta présence.
— Le revoir, après ce qui s'est passé, c'est impossible, dit Ourvaci en se levant.
— Laisse-le au moins t'apercevoir de loin, donnelui ce bonheur, que tu ne refuses pas au dernier de tes sujets.
— Non, non, il faut que je m'éloigne, au contraire.
— Si tu t'en vas, je dois te suivre, dit Lila tristement, et alors c'en est fait de mon bonheur.
La reine se rassit en souriant.
—Il faut donc queje reste,pour protéger tes amours, dit-elle.
— Ah ! merci, ma divine amie, s'écria la princesse
byGoogk
LA REINE DE BANGALORE l6l
en se jetant dans les bras d'Ourvaci, tu es meilleure que l'eau bienfaisante, plus douce que le miel. Comment se peut-il, qu'avec un cœur si tendre, tu fasses tant souffrir ?
— Eh bien, soit, qu'il me voie, dit-elle toute tremblante, mais qu'il n'approche pas. Va, va vite, voici la maïna qui chante.
— Elle l'a entendue avant moi, se dit Lila en s'élançant hors du bosquet.
Le marquis arriva à cheval, suivant son guide à travers la forêt, dans les sentiers trop étroits; il s'avançait, tout émerveillé de cette splendeur du printemps et de cette prodigieuse éclosion. En apercevant Lila, qui se hâtait, se faisant un bouclier de ses bras nus, contre les lianes et les branches, il mit pied à terre, d'un mouvement vif et gracieux, pour courir à elle.
— Il me semble marcher dans un rêve î s'écria-t-il. C'est bien là le séjour qu'il vous fallait, ce paradis de fleurs. Mais que vois-je ! ma sœur chérie adopte les modes françaises : elle a les cheveux tout poudrés de pétales blancs.
La tenant par le bout des doigts, il la regardait d'un air heureux et tendre, tandis que, essoufflée de sa course, la princesse baissait les yeux, toute surprise de se sentir intimidée au point de ne pouvoir parler.
11 reprit, après lui avoir affectueusement baisé les mains :
— Est-ce bien possible ce que tu m'écris? Si tu savais combien cette joie que tu me prodigues gonfle mon cœur de reconnaissance. Qu'ai-je donc fait, dis,
pour mériter, une si douce amitié, d'un être aussi ravissant que toi ?
— Tu n'as rien fait, répondit Lila en souriant, Tamitié ne s'explique pas plus que l'amour, et il ne faut pas de reconnaissance, car te voir heureux est mon plaisir^
— C'est vrai, on répond à la tendresse par une tendresse égale et cela suffit ; mais prends garde, je vais te dépasser, tant mon affection pour toi augmente de jour en jour; c'est que, vois-tu, je te connais maintenant, comme si vraiment tu étais ma sœur.
— Grâce à ton pouvoir magique peut-être ?
— Non, grâce au grand-vizir Rugoonat Dat ; ton gourou, qui t'aime profondément et me parle de toi bien souvent, car il est mon ami à présent.
— Ah ! le cher brahmane ! son absence m'est bien douloureuse...
Lila s'interrompit et regarda Bussy en face :
— Est-ce ainsi, dans ton pays, que Ton manque d'abandon entre frère et sœur ? dit-elle. Pourquoi ne me parles-tu pas de la seule chose qui emplisse ta pensée ?
— J'attendais ton bon plaisir.
— Et moi je tardais, pour garder mon prestige ; en l'absence du soleil on trouve merveilleux l'astre qui le reflète,mais on ne l'aperçoit même plus, quand revient le porte lumière ; ainsi tu ne pourras plus me supporter, quand je t'aurai dit ce que je ne disais pas.
— Qu'est-ce donc ? demanda-t-il avec un regard brillant d'espoir.
byGoogk
LA REINE DE BANGALORE l63
— C'est que la reine est à quelques pas d'ici, et qu'elle veut bien que tu l'aperçoives, un instant.
— Elle y consent î Ah ! c'est la première faveur qu'elle m'accorde sans contrainte.
*— Hélas ! que tu m'épouvantes avec ces pâleurs subites, qui font croire que la vie t'abandonne, s'écria Lila, qui avait saisi la main du jeune homme, par un mouvement involontaire.
— Vois-tu, il faudra que je meure de cet. amour, dit-il, tant sont violents les joies et les désespoirs qui me viennent de lui. Mais j'en vivrai aujourd'hui. Conduis-moi vers elle, je t'en conjure.
Restée seule, Ourvaci s'épouvantait de l'émotion dont elle était agitée et qu'elle ne pouvait parvenir à vaincre ; un tumulte de pensées se heurtait dans son esprit et elle revoyait, dans un vertigineux défilé, toute son existence, uniquement emplie par cet homme, depuis cette chasse où elle avait failli périr ; haines, mépris, projets meurtriers, obsessions, lui, toujours lui, en avait été le but.
— A quoi bon chercher à me tromper ? se disait-elle il est certain que je suis perdue ; la souillure a pénétré jusqu'à l'âme, il n'y a plus de remède, et il le sait, lui ; il connaît le secret que j'étouffe dans mon cœur et qu'il aurait dû ignorer toujours. Ah? pourquoi une folie invincible m'a-t-elle ainsi jetée dans ses bras quand je croyais qu'il allait mourir? Et il vit, il est là î Je lui ai permis de me revoir. Mais il va deviner que ce baiser, qui me brûle nuit et jour, j'en ai soif
byGoogk
autant que honte. Non, c'est impossible, je ne veux pas qu'il me voie.
Elle se leva pour s'enfuir et fit quelques pas en courant. Mais devant elle les branches s'écartèrent, et le jeune homme parut, à quelques pas, si près qu'elle aurait pu le toucher..
Elle retint un cri et se recula un peu, toute surprise de l'appaisement qui lui venait, de la sensation de bienêtre, d'une douceur étrange, qui succédait à l'agitation de tout à l'heure.
Depuis leur première rencontre, dans cette même forêt, mais bien loin de là, tout à l'autre extrémité, elle ne l'avait revu que la nuit, et ces yeux, dont la couleur la troublait si fort, s'assombrissaient le soir et n'avaient qu'au jour toute leur limpide clarté. Depuis longtemps, elle avait le désir secret de les revoir ainsi, d'en retrouver le premier éblouissement ; mais maintenant elle évitait de les regarder, retardait ce plaisir, le redoutant.
Lui, immobile et presque sans souffle, l'admirait avec une ardeur fervente et un insatiable bonheur.
Elle était gênée d'être ainsi contemplée en silence, comme une déesse, et elle eût voulu retenir son voile, d'une si exquise ténuité qu'il flottait malgré l'absence de brise et lui passait par moment sur le visage. Pesant sur elle, ce regard magnétique invinciblement attirait le sien, et, ne pouvant plus lutter elle céda brusquement, relevant la tête avec une sorte de défi.
— Voyons, se disait- elle, si ces prunelles fixes ne se baisseront pas devant les miennes.
byGoogk
LA REINE DE.BANGALORE l65
Mais en heurtant le rayon bleu de ce regard, elle se sentit saisie par une fascination, pénétrée d'une flèche aiguë, dont la piqûre, comme celle des dards trempés de poison, lui infusait une flamme dans le sang. C'était un enlacement d'une force impossible à rompre, une effluve qui l'enveloppait d'une caresse, plus dangereuse encore qu'un baiser. Elle ne pouvait y échapper, malgré sa volonté de détournerlesyeux,etelle sentait, avec effroi, qu'elle ne commandait plus à leur expression, que leur fierté se fondait en tendresse, qu'ils parlaient en dépit d'elle-même, révélant le mystère de son âme.
Ce qu'elle lisait, dans ce regard rivé au sien, la subjuguait tellement qu'elle laissait les minutes s'envoler sans en avoir conscience ; malgré l'extase tremblante où il noyait sa flamme, ce n'était pas là le regard d'un esclave, il avait un éclat dominateur, une impérieuse puissance, qui en irritant la reine l'attirait et la charmait. Elle sentait 'que, tout en l'adorant, cet homme saurait la protéger, qu'appuyée sur ce cœur elle serait plus forte, plus reine, mais que pourtant elle aurait un maître ; et elle se débattait contre l'enchantement que cette idée lui faisait éprouver, essayant de se révolter, s'abritant, comme d'un rempart, de toutes les impossibilités qui la séparaient du barbare.
Mais leurs regards se jouaient de l'impossible ; franchissant tous les obstacles, ils s'unissaient dans une étreinte délicieuse ; comme des pierreries, sur deux cœurs ennemis, échangeant entre elles leurs
byGoogk
l66 LA CONQUÊTE DU PAfcADÎS
lueurs comme les astres, qui par dessus les gouffres de l'infini, se jettent éperdument leur lumière.
Le jeune homme ne cherchait même pas à obtenir d'elle un mot. Qu'aurait-elle pu dire ? La parole, masque de la pensée, démentirait peut-être ce qu'avouaient si passionnément les yeux ; et il voulait emporter, sans une ombré, le souvenir de cet éblouissement.
D'un geste suppliant, elle le repoussait, et, ne pouvant rompre la chaîne de ce regard, elle se voila les yeux avec sa main.
Alors il s'enfuit, écrasant sur ses lèvres une fleur qu'il arracha, tandis que la reine chancelante se reculait lentement, cherchant un appui, jusqu'à la statue du dieu d'amour sur laquelle elle s'appuya, la tête renversée.
Et Kama-Deva, brandissant son arc fleuri, souriait sous la mître d'on
byGoogk