‹ La Reine de BangaloreChapitre 7 sur 16 · LE PALAIS · texte numérisé non relu

LE PALAIS

Salabet-Çingh, triomphalement, avait fait son entrée à Aurengabad, et, après un mois écoulé, les fêtes splendides de son avènement continuaient d'enchanter tout le pays de Golconde.

Sous le prétexte de mieux protéger la ville, mais en réalité pour la tenir sous ses canons, et rester le maître en toutes circonstances, Bussy avait installé sa petite armée dans la forteresse, qui dominait toute la cité. Il avait établi, parmi ses hommes, une sévère discipline, pour sauvegarder, aux yeux des Maures, en évitant tout excès, la dignité et le prestige du soldat français. Mais, dans l'intérieur du fort, il n'y avait pas d'habitation digne du rang que devait tenir le favori du roi, et Salabet s'étant réservé le plaisir de lui choisir lui-même sa résidence.

C'est pourquoi, ce jour-là, Bussy, qui avait auprès de lui Kerjean, son second dans cette expédition, vit s'avancer vers lui, très majestueusement, un hadjib du palais, qui frappait le sol de sa haute canne d'argent.

— Que nous veut ce maître des cérémonies? dit Kerjean.

Le personnage, un vieillard, somptueusement vêtu, coiffé d'un turban cramoisi, brodé d'or, et qui avait la barbe teinte en pourpre, mit la main sur son front et s'inclina devant le marquis.

— Le salut soit savec toi, Maître de nos destinées, dit-il. Te plaît-il de me suivre, selon le désir du roi, là où je dois te conduire?

— Avec toi soit le salut, dit Bussy ; je suis le sujet très obéissant de sa majesté. Venez-vous? Kerjean ajouta-t-il en se tournant vers son ami, voyons quelle surprise on nous ménage.

Dans la cour, un cortège nombreux s'entassait, et la confusion était extrême. Les jeunes gens montèrent à cheval ; le hadjib rentra dans son palanquin ; mais on eut grand'peine à rétablir l'ordre et à réformer le défilé. Passant la moitié de son corps hors de la litière, avec des gestes véhéments, le hadjib s'égosillait à crier des recommandations, qui se perdaient au milieu des cris, des piaffements, du grognements des éléphants, agacés par le voisinage des chevaux dont la présence les irrite toujours. Enfin, on parvint à reprendre la file, et l'escorte se mit en marche.

— Comment! dit Kerjean, les timbales royales! des

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hérauts, des gardes, des éléphants ! Ce cortège est plus magnifique que celui du grand-vizir.

— C'est un attirail bien gênant, si on était pressé, dit le marquis en riant.

On s'enfonça dans des rues étroites à pentes raides. dont les murs blancs, aux rares ouvertures, étaient coupés d'ombres anguleuses. Parfois même les maisons étaient si rapprochées que les éléphants, trop larges, faisaient craquer les moucharabis de bois à jour, saillant des murs, les emportant à moitié. Puis on déboucha sur de belles places, ombragées et rafraîchies de fontaines. On s'engagea dans de larges avenues bordées de jardins et de palais. Les hérauts, qui marchaient en tête, criaient des paroles que Bussy, trop éloigné, ne pouvait entendre, mais qui faisaient se prosterner, le front contre terre, toute la population gracieuse et bariolée que Ton rencontrait.

— Qu'est-ce donc qui leur prend ? dit le marquis, pourquoi se jettent-ils tous à plat ventre ?

— Mon cher, on vous rend les honneurs royaux, répondit Kerjean ; les timbales battent comme pour le roi ; Salabet ne cesse de répéter d'ailleurs, que vous êtes son frère aîné, que le roi est au-dessus de tous, mais que Bussy est au-dessus du roi ; qu'il a reçu son trône de vous et de son oncle Dupleix, et qu'il ne peut rien sans votre assentiment,

— Acceptons ces. .honneurs au nom de la France ; nous n'avons rien fait que pour sa gloire, dit Bussy.

— Certes, vous pouvez accepter, car tout cela vous est bien dû, et le roi sait assez que son trône n'est

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solide qu'appuyé sur vous. Sans doute les hérauts crient, par son ordre, qu'on doit vous traiter comme lui-même.

Le cortège atteignit une esplanade, entourée d'arbres, au bout de laquelle apparut un palais de marbre blanc, si gigantesque et si majestueusement superbe que Bussy ne put retenir un cri d'admiration.

Le style noble et les proportions exquises de ce palais lui donnaient un charme inexprimable. Trois étages de galeries se superposaient, creusant des ombres douces dans la blancheur onctueuse du marbre, et elles étaient formées de colonnes et de colonnettes de en plus en plus légères à mesure qu'elles s'élevaient ; des dômes, des tours octogones, des flèches, des clochetons gracieux dominaient l'édifice ; le tout sculpté, fouillé, ajouré comme des dentelles.

La porte ogivale, plus haute qu'un arc de triomphe, avait sa façade revêtue d'émaux couleur de turquoise, traversés de fleurs et de lettres d'or et l'intérieur de la voûte pavé de faïences des nuances les plus délicates. Au-dessus de la corniche se déployaient les plis frangés d'or du drapeau de la France caressant le blason de Bussy sculpté sous la couronne de Marquis. Il portait D'argent, à une fasce de gueules, chargée de trois boucles d'or à l'antique, l'ardillon posé en pal.

Le canon tonna au moment où Bussy franchissait l'ogive, et le hadjib, qui l'avait devancé, le reçut au seuil de la cour, le front incliné, les bras croisés sur la poitrine.

— Soutien du Monde, qu'Allah te couvre de ses

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grâces! dit-il, sois le bien- venu dans ton palais.

— Voilà un cadeau vraiment royal s'écria Kerjean, qui le nez levé, tournant la tête de tous côtés, ne se lassait pas d'admirer. Je crois que c'est la résidence même du Grand-Mogol Aureng-Zeb ; mais on la disait en ruine, comment a-t-elle pu, en si peu de temps, retrouver toute sa jeunesse ?

A Tentour de la cour d'honneur, était rangée une année d'esclaves, de serviteurs, de gardes, de pages, qui tous se prosternèrent quand le maître parut. Puis précédés du hadjib infatigable, le marquis et son ami errèrent à travers les merveilles du palais, durant des heures.

Ils virent les luxueuses écuries, aux colonnades de porphyre, peuplées de chevaux des plus belles races ; les étables pleines de bœufs blancs et de zébus de trait ; le parc aux éléphants, où Ganésa, installé à la meilleure place, reconnaissant son maître, le salua d'un grognement tendre en agitant ses oreilles ; et, de cour en cour, des jardins aux terrasses, des galeries aux appartements, ils allèrent, saouls de merveilles, jusqu'à ce que Bussy, épuisé de fatigue, se laissât tomber sur un divan, dans une petite salle éblouissante, qui valait, certes, la peine d'être admirée en détail.

— Ma foi je suis à bout d'admiration, et je reste ici, s'écria-t-il, dans cette chambre qui tient vraiment de la féerie ; j'avoue ne rien comprendre à ce que je vois. : sommes-nous dans l'intérieur d'un diamant ?

— Je suis affolé et écrasé, dit Kerjean, qui s'aflaissa sur des coussins ; ces splendeurs dépassent la mesure

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humaine et donnent le sentiment de leur vanité, par l'impossibilité où elles mettent de les embrasser toutes ; l'homme est ici trop petit pour son œuvre. Quant à ce que nous voyons à présent, je ne me l'explique pas plus que vous, je croyais avoir une hallucination.

Le hadjib souriant, se frottait les mains en lisant sur leur visage, la surprise des deux jeunes Français.

— Nobles seigneurs, dit-il, ceci est une nouveauté qni nous vient de Perse, et la Lumière du Monde a été heureuse de pouvoir offrir, à son frère glorieux, un ouvrage en ce curieux style, qu'on appelle morganèse, et que les ouvriers persans sont seuls capables d'exécuter.

En pénétrant dans cette salle, on était comme pris dans un filet fait de rayons ; les murailles, le plafond creusé en coupole, paraissaient ruisseler, flamber; c'était partout une palpitation vivante, un jeu perpétuel de lueurs. Les fleurs des tapis, les couleurs du vitrail emprisonné entre deux châssis de bois de santal découpé à jour, se répercutaient en mille feux ; et le moindre mouvement éveillait un tumulte de lumière: des frissons, des éclairs, des scintillemens s'entrecroisaient; on croyait voir de l'argent en fusion, des pierreries remuées à poignées, des pléiades d'étoiles, de l'eau traversée de soleil.

Bussy s'amusait à remuer les doigts pour faire naître cette agitation éblouissante, cherchant à comprendre comment se produisait une telle magie, mais le véritable aspect des parois échappait aux regards, sous ce continuel frémissement, et il en était impossi-

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ble de deviner de quelle matière elles étaient faites.

— Allons, hadjib, s'écria le marquis, révèle-nous le mystère, nous sommes incapables de le pénétrer.

Le hadjib, très fier, se redressa, appuyé des deux mains sur sa haute canne.

— Soleil de nos yeux, dit-il, voici le secret : les murs, par un travail difficile et minutieux, sont sculptés en milliers de facettes, pareilles à celles des pierreries et, à l'aide du sérich, qui est un enduit particulier, revêtus de petits miroirs triangulaires, très purs et parfaitement rejoints. En se reflétant à l'infini les uns dans les autres, ces clairs miroirs donnent cet éblouissement incroyable de diamants et de flammes*

— C'est admirable! dit Kerjean qui alla tàter la muraille du bout des doigts; on a peur de se brûler en y touchant.

Le hadjib présenta à Bussyune clef d'or, et attira son attention sur un coffre d'ébène sculpté posé sur un socle de velours :

— Daigne ouvrir cette boîte, dit-il, elle mérite un de tes regards.

Le marquis s'approcha du coffre. Un serpent d'or* tordant ses anneaux finement ciselés, formait comme une poignée sur le couvercle, puis, s'allongeant, redescendait sur un des côtés, et la tête mobile cachait la serrure. Au milieu des arabesques qui fouillaient le bois, un quatrain était gravé. Bussy s'arrêta à le lire :

Ce coffre est clos.

Tu nepeuxjsavoir s'il contient des perles, de Por, ou des choses viles.

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Pourtant ne dit-on pasjque, toujours, les serpents se couchent au-dessus des trésors ?

Si le coffre ne contient pas des joyaux, pourquoi donc, sur le couvercle, un serpent déroule-t-il ses anneaux ?

En souriant, le jeune homme souleva la tête du reptible et ouvrit la boîte ! Elle enfermait en effet un trésor, car elle était pleine jusqu'au bord de magnifiques pierreries, brutes ou taillées, mais sans montures. Rubis, émeraudes, perles, saphirs, turquoises, qui se mêlaient aux merveilleux diamants de Golconde. Les murailles s'emparèrent aussitôt de cette nouvelle splendeur, pour leurs jeux de lumière, les centuplèrent, se les rejetant d'un angle à l'autre, les emmêlant, les roulant, avec une joyeuse folie. .

A l'intérieur du couvercle était fixé par un ruban un parchemin roulé ; Bussy le prit et le déroula. C'était l'acte, scellé du sceau royal, qui l'instituait légitime possesseur de ce palais, avec ses dépendances, ses droits, ses revenus, les esclaves, les trésors et tout ce qu'il contenait. Il referma le coffre en poussant un profond soupir. Sa haine, pour son tout-puissant rival, chancelait devant tant de générosité ; toutes ces richesses, tous ces honneurs ne le faisaient-ils pas l'égal d'une reine ? Pourtant celui qui le comblait ainsi restait pour lui l'obstacle, l'ennemi.

Sous la main du hadjib le vitrail s'était écarté, et par la large baie on découvrait le paysage. De ce point élevé la vue s'étendait à l'infini, sous le ciel incandescent.

C'était d'abord comme une mer de verdure où la

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ville était submergée ; les terrasses de marbre et les palais y forment des îles ; les coupoles des mosquées les fins minarets, si audacieu sèment élevés, domi-

naienttout ce moutonnement d'arbres, que les remparts, entrecoupés de grosses tours rondes, enfermaient d'une ceinture claire. Puis, au delà d'Aurengabad, la plaine, où frissonnait une poussière d'or, apparaissait avec ses vallonnements, ses cultures, ses cours d'eau, et, tout au loin, des montagnes, couleur de lapis et d'améthyste, fermaient l'horizon. Au sommet de Tune d'elles, on apercevait, se profilant sur l'or du ciel, la nécropole de Rosah, et parmi les mausolées de beaucoup de saints musulmans on distinguait la coupole et les flèches du tombeau d'Aureng-Satb.

Le hadjib, du bout de son doigt maigre, indiquait les monuments intéressants : le palais royal, la grande mosquée, la résidence du vizir, les écoles, les bazars, les marchés. D'un léger mouvement il parcourait de grands espaces. Il fut interrompu par un messager qui entra dans la salle, Bussy se retourna vivement et vit s'avancer vers lui un envoyé du roi qui, s'agenouillant, lui remit une lettre :

t Je te salue dans ton palais, mon frère bien-aimé, disait Salabet-Çingh ; que le bonheur, en même temps que toi, en franchisse la porte !

« Je suis heureux de pouvoir t'annoncer une bonne nouvelle : toujouts préoccupé de ce qui peut te plaire, j'ai selon ton désir et par différents moyens, essayé de pénétrer les secrets des harems afin de découvrir la jeune fille que l'on t'a traîtreusement enlevée. Aux

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amis et aux alliés j'ai envoyé des présents, parmi lesquels de belles esclaves chargées de me renseigner sur l'intérieur des zénanahs ; chez les princes hostiles ou encore révoltés, des émissaires déguisés sont parvenus à gagner des eunuques, et je crois avoir la certitude que celle que tu cherches t'a été ravie par le misérable nabab de Kanoul, qui a déjà payé ses crimes de sa vie, mais dont le fils et la ville ne sont pas encore soumis. Voici ce que dit le rapport de mes espions : « Depuis quelques mois, une jeune fille étrangère, « dont les yeux ont la couleur des turquoises, a été « amenée dans le harem du prince ; elle ne cesse pas « de pleurer et d'appeler les Français. » Je crois que le doute n'est pas possible, et puisque nous étions décidés à faire le siège de cette forteresse, qui, par sa position, nous menace si dangereusement, ce nouveau grief ne fera que hâter l'expédition et qu'exalter notre ardeur.

t Qu'Allah épuise sur toi ses bienfaits et me con. serve toujours ton amitié ».

— Voyez donc Kerjean, s'écria Bussy, lorsqu'il eut terminé sa lecture; c'était le Nabab de Kanoul qui avait enlevé notre pauvre Marion.

— Elle est retrouvée ?

— On sait où elle est, c'est beaucoup ; mais il s'agit maintenant de la délivrer.

— On la délivrera, et je suis heureux que vous m'ayez désigné pour diriger l'expédition contre Kanoul.

— Ne vous dissimulez pas que la ravoir vivante

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sera difficile, dit Bussy; ces gens-là sont particulièrement féroces. Voyez comme ils ont traité nos parlementaires qui leur proposaient la paix! Pour toute réponse, ils ont jeté leurs têtes par dessus les remparts ; et la façon dont ils ont attaqué Tannée de Mouzaffer montre assez qu'ils ont peu de respect pour les femmes.

— C'est vrai, dit Kerjean, il faudra de la ruse et de la prudence.

Un grand noir était entré et se tenait immobile, les bras en croix sur la poitrine, la tête inclinée.

— Qui est-ce ? demanda le marquis.

— - C'est Asad, le chef de tes eunuques, dit le hadjib à barbe rose.

— Mes eunuques ! pourquoi faire?

— Il vient pour montrer le chemin, vers le harem de ta grandeur, il ne m'est pas permis à moi de te guider dans cette retraite sacrée.

— Mon harem ! s'écria Bussy en riant.

— Si le seigneur de Kerjean le veut bien, reprit le vieillard, je vais le conduire vers l'aile du palais qui lui est réservée.

— Allons t dit Kerjean vivement, j'espère bien que j'aurai aussi mon harem.

Bussy suivit l'eunuque qui, après avoir traversé plusieurs salles, s'arrêta devant une porte dorée, dont le sommet avait la forme d'un croissant renversé. Elle n'était fermée que par un rideau de brocart ; le purdah, plus formidable dans sa faiblesse que la porte de forteresse la mieux bardée de fer et hérissée de clous,

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car pour fossé, pont-levis et mâchicoulis, il avait la loi, le respect et la crainte. Cependant l'eunuque porta sur lui une main hardie et l'écarta, en s'effaçant pour laisser passer le maître.

Il entra dans un grand vestibule, dont les murs et le sol étaient de marbre blanc, égayé de rubans d'émaux et de carreaux de faïences peintes, ayant au centre un grand bassin, où nageaient des cygnes ornés de colliers de corail rose. Vingt eunuques étaient là rassemblés, qui se prosternèrent,

Il fallut franchir encore des galeries et des appartements, où des couturières et des brodeuses travaillaient à différents ouvrages, avant d'atteindre une délicieuse salle à ciel ouvert où, sous les orangers et les palmiers toutes les femmes du harem s'étaient réunies. Elles étaient une cinquantaine, sans compter les esclaves qui agitaient des chasse-mouches et des éventails de plumes, et si gracieusement groupées, vêtues de toilettes si fraîches et si harmonieuses, que Bussy, charmé, s'arrêta sur le seuil à contempler le tableau qu'elles formaient.

La présence du maître inconnu causa un grand émoi ; le bruit de volière du gai babillage se tut subitement; toutes se levèrent comme eflarouchées, le regard, plein d'une curiosité craintive, braqué sur leur seigneur. L'une d'elles pourtant s'approcha de lui d'un air soumis et souriant, lui baisa la main et le conduisit au musnud, large coussin recouvert de velours brodé, qui est le trône de la favorite, mais que personne n'occupait encore.

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. Lorsqu'il s'y fut assis, toutes à la fois poussèrent une sorte de glapissement, un trille bizarre, qui était le vivat de bienvenue. Puis, Tune après l'autre, elles vinrent saluer le maître, poser devant lui, pour qu'il pût bien voir et juger leur beauté.

Toutes ces femmes étaient belles, différemment ; TOrient avait donné ses plus rares perles, et concouru tout entier pour former cet écrin.

Il y avait des Persanes, au profil pur, aux joues couleur de roses, aux longs yeux pleins de passion et de douceur ; des Arabes, au type fier et d'une rare élégance, de majestueuses etsplendides Circassiennes, blanches comme le lait, avec des lèvres pareilles à des fleurs, et qui avaient le bord intérieur des paupières teint de la pourpre violet sombre du surmeh,qui donne au regard une si séduisante expression de tendre langeur ; des Ethiopiennes , statues parfaites , noires comme le basalte, qui riaient pour laisser voir le scintillement de leurs dents charmantes, entre la pourpre éclatante de leurs lèvres.

Puis tous les types de THindoustan étaient rassemblés là et formaient, par la variété de leur teinte, comme une gamme de nuances, depuis le noir azuré des Travancoriennes et la peau safranée des Bengalines, jusqu'à la pâleur blonde des femmes nées au pied de l'Hymalaya.

Toutes étaient brunes de cheveux, avec des prunelles noires comme l'eau des puits ; d'une jeunesse extrême, elles gardaient encore une expression de gaieté enfantine. Elles avaient la paume des mains et

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la plante des pieds teintes en cramoisi par le henneh.

Parmi toutes ces musulmanes, Bussy remarqua une seule Hindoue, gracieuse et timide, dont le costume plus simple laissait mieux voir la perfection des formes. Elle était jolie avec sa petite tête ronde, son front bombé, ses grands yeux effrayés, et ses cheveux bleus, tout plats, réunis en un chignon, retenu près de l'oreille droite par une épingle d'or.

Le marquis lui fit signe d'approcher.

— Comment t'appelles-tu, timide gazelle ? lui dit-il.

— Sita, répondit la jeune fille, les cils baissés, tordant entre ses doigts le bord de son voile.

— Voilà un nom bien ambitieux pour une aussi mignonne créature. As-tu lu le Ramayana ?

— Je n'ai pas pu le lire, car je ne suis qu'une femme, dit-elle en souriant, mais on me l'a raconté, je connais Sita et Rama.

— Où es-tu née ?

— Au village de Dindigul.

— Est-ce près de Bangalore?

— Je ne sais pas, dit-elle d'un air craintif.

Les musulmanes regardaient d'un œil jaloux cette petite Indienne, moins belle qu'aucune d'entre elles, et la seule pourtant à qui le maître eût adressé quelques mots. Etait-ce donc celle-là qui allait devenir la favorite ? Mais tandis qu'elles échangeaient leurs impressions par des mines dédaigneuses, le marquis appuyé du coude au coussin, la joue sur sa main, tout en ayant l'air de les regarder, était bien loin d'elles.

— Oh ! mon Ourvaci, se disait-il, toutes ces beau-

tés, fondues en une seule, ne te vaudraient pas encore, et je donne tout leur amour pour le souvenir d'une inflexion de ton sourcil, d'un mouvement de ton

voile. . . Mais que vais-je faire de ces pauvres recluses ? A-t-on ridée de vous offrir en cadeau un harem ! Un pareil présent est un terrible embarras. Quej'ouvre la cageaux jolis oiseaux, ils refuseront la liberté, qui serait pour eux un malheur et une insulte. Comme les femmes du roi, celles qui ont été vues par moi ne peuvent plus être vues de personne ; sans compter que si je les renvoyais, je passerais pour un fieffé avare. Eh bien, soit, gardons le harem, il me sera une société dans les longues journées d'inaction ; on me fera de la musique, on chantera pour moi, ou quelque Schehérazade me racontera des histoires, pour m'endormir comme un sultan des Mille et une nuits.

Quand il se fut retiré, il envoya des présents à ses femmes, en ajoutant un joyau de plus au coffret destiné à Sita ! Puis il sortit du palais avec une suite peu nombreuse pour aller remercier le roi.

En chemin il remarqua un petit rassemblement d'indigènes qui semblaientmurmurer, contre un grenadier, qui s'éloignait tranquillement en ayant l'air de les narguer. Bussy envoya un de ses gardes s'informer de ce qui se passait.

— Ce grenadier a cueilli une orange à travers la palissade d'un jardin, dit le garde en revenant, et le jardinier crie qu'il se plaindra au général, dont la défense, de rien prendre sans payer, est connue.

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— Il a pardieu raison, et justice lui sera faite, s'écria le marquis ; qu'on m'amène ce grenadier.

Le soldat s'avança ayant encore dans la main de3 morceaux du fruit.

— Est-ce vrai que tu as pris cette orange ?

— - C'est vrai, dit le coupable en baissant la tête, j'avais soif, elle était à portée de ma main, je l'ai prise.

— Veux- tu donc faire passer pour des voleurs ceux qui ont su donner des royaumes ? Je te condamne à payer cent roupies cette orange, que tu aurais pu avoir pour un sol.

— C'est juste, tu nous as faits assez riches pour que je puisse payer ma faute.

— Allons, puisque tu regrettes cette faute, je prends à mon compte la moitié de l'amende, dit Bussy; mais n'oublie jamais que j'entends que les Français se fassent autant aimer pour leur courtoisie qu'il se sont fait craindre et admirer par leur valeur.

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