‹ La Reine de BangaloreChapitre 8 sur 16 · LES PARIAS · texte numérisé non relu

LES PARIAS

Naïk courait à travers la nuit, dans la campagne déserte, se déchirant aux ronces, se heurtant aux pierres, faisant fuir les bêtes éveillées, et reprenant à chaque obstacle un élan plus rapide.

Il avait dépouillé sa robe et son turban, ôté ses colliers et ses anneaux et gardé seulement le langouti de toile blanche attaché autour de ses reins. Un long poignard était caché dans les plis.

Les lèvres serrées pour mieux retenir son souffle, le paria bondisait, se jetait en avant avec une sorte de fureur. Pourtant personne ne le poursuivait. Au loin, derrière lui, brillaient les feux d'un bivouac, mais il ne tournait pas la tête vers ces lueurs.

— Hélas ! se disait-il, aurai-je le temps ? Et au lever du soleil, si je ne réussis pas, tout sera fini, j'en suis

igO LA. CONQUÊTE DU PARADIS

bien certain, car j'ai lu une hésitation dans les yeux du capitaine Kerjean ; il la sacrifierait, lui qui prétendait l'aimer 1

Les murs de Kanoul viennent de crouler sous les canons français ; mais au moment d'entrer dans la ville, les vainqueurs ont vu venir vers eux un parlementaire offrant de leur rendre une jeune fille française, enlevée par le nabab, s'ils voulaient renoncer à leur victoire et lever le siège. Il donnait jusqu'au lendemain matin pour se décider, ajoutant qu'aux premiers pas que feraient les troupes dans la ville, la tête de la jeune fille tomberait.

Le conseil de guerre était assemblé, très perplexe et très douloureusement affecté ; mais Naïk avait cru comprendre que pour ces soldats la vie d'une femme ne pouvait pas l'emporter sur la question d'État.

Alors il s'était enfui comme fou, voulant à tout prix sauver celle qu'il aimait, décidé à tenter l'impossible, qui n'existe pas pour ceux qui sont bien résolus à sacrifier leur vie.

Et il courait, combinant un projet qui depuis plu* sieurs jours déjà le hantait, tandis qu'il rôdait autour de la ville assiégée, l'étudiant, la devinant, montant jusqu'au sommet des plus hauts arbres pour voir par dessus les murailles, découvrir le palais ou la pauvre Marion était enfermée.

Maintenant il était entré dans la jungle et, à travers les broussailles, descendait une pente rapide. Il atteignit enfin la berge d'un fleuve et s'arrêta pour reprendre haleine.

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Le Krichna coulait à pleins bords, rapide et tumultueux, entre des rives peu boisées, et la pleine lune qui se levait, large et sanglante, lui jetait son reflet, qu'il emportait brisé mille fois.

De minces barques semblaient filer aussi avec le courant ; mais, en y regardant mieux, on voyait que c'étaient des cadavres, attachés sur de légers radeaux de branches ; des morts trop pauvres, sans doute, pour le bûcher et que leur famille confiait à l'eau sacrée. Ces barques sinistres avaient pour pilotes et matelots des vautours qui, les ailes fermées, se tenaient droits et immobiles, ou bien, tout en se laissant emporter, continuaient leur repas, à brusques coups de bec.

Naïk, longeant la rive, regardait attentivement le fleuve au loin, et parvint à reconnaître qu'à un point de son cours les cadavres déviaient et allaient toucher le bord. Il s'approcha à une certaine distance de ce point, puis s'arrêta encore et se mit à imiter le cri de l'hyène ; il écouta, mais n'entendit rien.

A son troisième cri seulement, tout un troupeau sembla lui répondre du fond de la nuit, et cette clameur était tellement lugubre, qu'il en eut un foisonnement d'horreur. Mais vite il se remit en marche, et bientôt entonna un chant, dont il prononça distinctement les paroles :

« Venez î venez ! le festin est prêt ; mangeons-leur le cœur, mangeons-leur la langue ; ce cœur qui nous haïssait, cette langue qui nous a maudits !

t Allons ï allons î nos flancs maigres palpitent de faim ; mais le repas est abondant, et les vautours nous dépècent les viandes.

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t Mariammai, la mère des contagions, préside le festin, et son fils est venu aussi, Kartavarayen, qui, empalé pour ses crimes, devint le dieu des supplices.

c Touchée de nos offrandes, la déesse versera la lèpre et la peste sur nos ennemis, et son fils les fera mourir dans les tortures.

t Venez ! venez ! le festin est prêt... »

Des voix nombreuses, sourdement, avec un accent effrayant répétèrent le refrain : ,

— c Mangeons-leur le cœur, mangeons-leur la langue!... »

Sans hésiter alors, Naïk s'élança et tomba au milieu d'un groupe d'hommes, accroupis sur leurs talons, et dont la lune, claire maintenant, allongeait les ombres démesurément. Au-dessus d'eux, une nuée de vautours tournoyait, pleine de cris de colère.

Quelques-uns de ces hommes dévoraient d'affreux lambeaux, où tenaient encore des morceaux de vêtements ; d'autres, penchés vers l'eau, à l'aide de longues perches, munies de crochets, attiraient les cadavres flottants et, après les avoir disputés aux oiseaux de proie, les jetaient sur le rivage.

C'étaient les parias, éperdus de famine, qui venaient demander à la mort, impure comme eux, la nourriture que les vivants leur refusaient.

Naïk, en les regardant, avait les joues inondées de larmes.

— Mange, dit l'un deux, le festin est servi pour tous.

— O mes frères, s'écria-t-il, la vue de votre misère

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LA REINE DE BANGALORE IÇ3

me déchire les entrailles. Je l'ai partagée, je la connais dans toutes ses horreurs, et, aujourd'hui qu'elle n'est plus pour moi qu'un affreux souvenir, je vous dis qu'elle est injuste et qu'on peut y échapper.

— Qui es-tu, toi qui parles comme un homme de caste, et ne nous craches pas des injures ?

— Que nous veux-tu ? dit un autre, si tu n'es pas venu pour manger.

— J'étais autrefois un de vos valouvers, dit Naïk, en leur faisant reconnaître sur sa poitrine un tatouage particulier.

— Un valouver ! s'écrièrent avec respect tous ces malheureux, en interrompant leur repas.

Beaucoup des parias s'étaient levés et, les genoux serrés, un peu fléchis, regardaient Naïk, dans une attitude souffreteuse, avec une expression à moitié imbécile. Ils étaient décharnés, couverts de plaies, hideux .à voir.

— Tu n'as qu'à nous commander ce que tu veux puisque tu es valouver, dit celui qui avait déjà parlé.

— Je n'ordonnerai rien, dit Naïk, je vous demanderai seulement, comme un frère à ses frères, de me servir cette nuit, et, en échange de vos services, si nous sommes encore vivants demain, je vous promets que jamais plus vous ne mangerez la chair des cadavres corrompus que traîne le fleuve ; vous aurez des fruits frais, du riz, des légumes, un coin de terre à vous, avec une hutte de bambous et d'argile. Vous vivrez heureux avec vos femmes et vos enfants, et vous aurez le droit de posséder autre chose que des chiens.

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— Du riz, des fruits frais ! répétèrent les parias en le regardant bouche béante, quelques-uns avec des rires d'incrédulité.

— Si nous avions des maisons, on nous les brûlerait, si nous avions des champs, on nous en chasserait à coups de pierres.

— Je vous promets aussi que vous serez protégés dit Naïk. En me prêtant votre aide dans mon entreprise, vous servez celui que je sers, et le Soubab l'appelle son frère aîné: trouverez- vous suffisante la protection du roi ?

— Avec ou sans récompense, nous ferons ce que tu nous demanderas.

— Oui, nous le ferons, puisque tu es valouver.

— Il faut que vous sachiez qu'il y a de grands dangers à courir.

— Conduis-nous, dit celui qui semblait le chef de ces misérables, et si c'est à la mort, tant mieux.

Quelques-uns, tout à fait abrutis et dégradés, après un vague effort pour comprendre ce qui se passait, tourmentés qu'ils étaient par la faim, s'étaient remis à l'horrible curée, et n'en bougèrent pas quand les autres suivirent Naïk.

Dans ses infatigables courses autour de Kanoul, le paria avait découvert, depuis que l'écroulement d'une des tours et d'un pan de mur avait occasionné le dessèchement d'une partie du fossé, qu'un ruisseau, amené du fleuve par un canal, continuait à couler au fond du fossé, le traversant dans sa largeur et s'engouffrant, par une voûte basse, sous la muraille. A différents indi-

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ces, minutieusement étudiés, il avait acquis la certitude que ce ruisseau allait alimenter les lacs et les rivières artificiels du palais des nababs.

— C'est là mon chemin, s'était-il dit, dangereux mais possible, et qui nous jetterait au centre même du palais.

Mais une fois entré, que ferait-il ? sans armes à feu, car la route ne permettait pas d'en emporter ; seul, car qui voudrait le suivre dans une aussi folle aventure ?

Alors il s'était souvenu de ses frères d'autrefois, si dévoués entre eux dans leur misère, et sachant bien les trouver au bord du fleuve sacré, était venu vers eux avec l'idée qu'il pourrait peut-être se servir de l'horreur qu'ils inspiraient, comme d'une arme défensive.

Maintenant ils étaient avec lui, au fond du fossé, devant cette voûte, regardant le ruisseau rapide s'y enfoncer. On aurait dit un grand serpent, aux écailles luisantes, rentrant dans sa caverne et n'en finissant pas de passer.

Naïk avait expliqué aux parias ce qu'il attendait d'eux, et, rompus qu'ils étaient depuis longtemps à la résignation, ils n'objectèrent rien.

- Le niveau des eaux est moyen en ce moment, leur dit-il encore, et comme on a dû prévoir les pluies violentes, et les crues subites, le canal est certainement plus large qu'il ne faut ; on peut donc passer.

Il leur avait fait couper des rameaux et des branches qui, entrelacés, pouvaient leur fournir un soutien, un léger radeau comme celui des cadavres de tout à l'heure .

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— Allons ! dit-il, je pars le premier.

— Non, dit, en le retenant, celui qui semblait avoir une autorité sur les autres, ils sont habitués à me suivre, ils passeront tous après moi. Ne viens que le dernier.

— Alors, prends mon poignard. De ce côté, comme la voûte est submergée en temps de siège, on a négligé de la fermer d'un grillage, mais il est possible qu'il y en ait à l'autre issue ; le poignard te servira à faire tomber les pierres humides et à desceller les barreaux.

Le paria prit le poignard et, à plat ventre sur ses rameaux enlacés, se laissa aller dans le ruisseau ; presque aussitôt il disparut.

Avec une hâte inquiète, les autres le suivirent en effet, se disputant presque le passage. Ils s'enfonçaient brusquement, dans cette bouche noire, qui semblait celle d'un monstre, happant et avalant des hommes. Naïk en compta trente.

Quand il fut seul, impatient lui aussi, il s'élança,

Il entra alors, comme une flèche, dans un bruit assourdissant, terrible, qui l'étourdit, subitement lui enleva toutes ses facultés.

Au grondement, mille fois répercuté, des cris, des appels, des voix claires semblaient se mêler ; toute une foule était là, hurlant, gémissant, riant aussi, et l'on finissait par la voir, cette foule, car l'obscurité absolue, si lourde qu'elle obligeait les yeux à se fermer, s'illuminait d'hallucinations : au loin, des femmes apparaissaient, descendant des marches pour se bai-

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gner dans une eau brillante ; d'autres, qu'on entraînait dans des cachots, en les chargeant de chaînes bruyantes, tendaient les bras ; puis c'était un ruissellement incompréhensible, plein d'étincelles, et une tête sans corps se mettant à rouler, les yeux fermés, horriblement douloureuse ; mais, l'instant d'après, les yeux bleus s'ouvraient et un sourire creusait dans la joue deux fossettes ; puis la tête disparaissait, et un rêve très long, qui tenait en une seconde, s'enchevêtrait.

Enfin le malheureux, emporté avec une vitesse folle à travers des gouffres effrayants de tumulte et d'ombre, n'avait plus aucune conscience, la nature l'abritait sous ces boucliers : la fièvre et l'évanouissement, qu'elle interpose toujours entre l'homme et les sensations trop fortes.

Quand Naïk revint à lui, dans une eau calme qui le berçait doucement, il n'avait aucun souvenir et, croyant s'éveiller dans son lit, il s'étira. Ce mouvement le fit enfoncer, l'eau lui emplit la bouche ; instinctivement il nagea et, après un moment de stupeur, retrouva subitement la mémoire.

La lune éclairait un jardin superbe que les hauts arbres coupaient d'ombres ; d'un élan Naïk toucha le bord de l'étroite rivière, bordée de lotus.

Les parias étaient là, accroupis sur leurs talons, se confondant par leur immobilité avec les buissons et les plantes.

— Nous avons réussi ! dit Naïk qui secouait ses cheveux, en promenant autour de lui un regard orgueil-

leux ; nous sommes dans l'enceinte de ce palais si bien gardé.

— Voici ton poignard, dit le paria qui était parti le premier ; il n'y avait pas de grille, puisque nous sommes là ; on n'aurait rien pu contre un obstacle, car on était comme mort.

— Tous nos frères ont-ils passé ?

— Tous, oui, mais deux sont noyés ; ils ont fini leur peine. Que faut-il faire à présent ?

— Sans bruit, en vous cachant dans l'ombre des arbres, suivez-moi de loin, et quand je vous ferai signe, accourez.

— C'est bon, marche !

D'après ce qu'il avait pu apercevoir en observant la ville et le palais, du sommet des cocotiers, Naïk jugeait que les bâtiments contenant le harem devaient être situés du côté du soleil couchant. Il s'orienta aux étoiles et s'avança sans hésiter.

Tout était désert d'ailleurs et silencieux. Les bombes françaises étaient arrivées jusqu'à ce jardin, comme en témoignaient plusieurs arbres brisés, et, malgré la beauté de la nuit, personne ne se promenait.

Ce qu'il voulait faire, Naïk ne le savait pas nettement. Arriver jusqu'à Marion, l'emporter, la sauver n'importe comment ; sortir du palais lui semblait plus facile que d'y entrer.

Il arriva à la porte légère d'une haie de bambous ; avec la pointe de son poignard, il fit glisser le verrou qui la fermait intérieurement, et pénétra sans hésiter dans l'inviolable enclos du harem. Les parias le suivi-

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rent dans ce sanctuaire, eux à qui il était défendu, sous peine de mort, d'approcher, même à portée de flèche, des murs de la ville.

Tout à coup, un édifice apparut, après un espace découvert. Une galerie régnait dans toute sa longueur, et pour laisser entrer l'air frais de la nuit, la porte qui donnait accès à l'intérieur était toute grande ouverte. Ce n'était pas de ce côté qu'on pensait à défendre le palais, bien enfermé dans ses hautes murailles, protégé par des canons et des gardes. Pourtant, sur une natte, un eunuque dormait, en travers du seuil.

Naïk, qui allait passer, se pencha vivement vers lui, le poignard levé ; mais il hésita à tuer un homme sans défense. L'eunuque s'éveilla, les yeux exorbitants, et ouvrit la bouche dans un cri d'épouvante qui ne put sortir.

— Si tu veux vivre, tais-toi.

Et rapidement le paria lui ôtant son turban s'en servit pour le bâillonner ; puis il déroula la ceinture de soie qui faisait plusieurs tours sur le gros ventre de l'eunuque et lui attacha les bras et les jambes.

Le long de la galerie, ses compagnons se confondaient avec l'ombre des colonnes contre lesquelles ils s'étaient comme collés ; il leur fit signe de rester là et entra dans le palais.

Il erra quelques temps, allant, revenant, dans des successions de chambres, de cours, de vestibules, de terrasse, obscures ou claires, selon que la lune y pénétrait ou les laissait dans l'ombre ; ce silence sonore vibrait au moindre bruit. Sentant qu'il s'éga-

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rait, il revint rapidement sur ses pas, courut à l'eunuque:

— Écoute, lui dit-il, jure de m'obéir ou tu es mort. Avec ses paupières, l'eunuque faisait des signes

désespérés, signifiant clairement qu'il ne voulait pas mourrir. Le bâillon fut enlevé.

— Grâce, noble voleur! s'écria le malheureux, ne me tue pas, je ferai ce que tu voudras.

— Je ne suis pas un voleur, dit Naïk, et ce que je veux, c'est que tu me conduises à l'instant vers la jeune fille étrangère que Ton garde prisonnière ici, et aussi que, de tout ton pouvoir, tu m'aides à sortir du palais avec elle.

— Tu veux parler de la jeune Française? dit l'eunuque, subitement rassuré.

— Justement. Guide-moi, sans tarder ; sois sûr qu'au premier geste, au premier cri pour appeler, ce poignard est dans ton cœur.

— Laisse ton poignard, dit l'homme, qui réfléchissait activement. Es-tu seul ici ?

Naïk fit un signe ; les parias, comme des spectres, entrèrent l'un après l'autre dans le vestibule.

— Allah ! murmura l'eunuque, c'est Iblis avec ses démons.

— Tu vois que tu es bien perdu si tu cherches à m'échapper.

— Laisse-moi donc en paix, je connais l'affaire de la jeune Française mieux que toi, dit l'eunuque qui avait repris toute son assurance et s'était assis pour mieux songer.

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Naïk, stupéfait, le regardait.

— Tu viens d'après Tordre du Soubab du Dekan n'est-ce pas, et de son ami le grand Français : Bussy bâhâdour ?

— Comment sais-tu cela ?

— Jure que tu leur appartiens.

— De tout mon cœur ; je suis leur esclave dévoué, je te le jure.

— Maintenant, dit l'eunuque, promets encore que tu me feras obtenir une récompense magnifique, et je faide à délivrer cette fille ; sinon je ne bouge pas d'ici ; tue moi si tu veux. *

— Tu seras bien payé, j'en fais serment, dit Naïk, sans dissimuler une expression de mépris.

— Eh bien, sache donc que c'est moi qui ai révélé aux espions du Soubab que la femme blonde était ici. Vraiment, je l'aime cette enfant, pour tous les mohurs qu'elle m'a rapportés et va me rapporter encore. — Détache mes jambes, que je te conduise. — Si l'étrangère a la tête coupée, ou si elle est rendue aux Français, cela ne peut plus me procurer aucun profit, tandis que si j'aide à son évasion, je lui devrai ma fortune ; le Soubab s'intéresse à elle, je demanderai qu'on m'attache au harem royal. Allons, viens, et dis à ces êtres diaboliques de nous attendre ici.

Naïk fit signe aux parias de rester cachés où ils étaient, et suivit l'eunuque qui s'engagea dans un enchevêtrement de couloirs, d'escaliers étroits pris dans l'épaisseur des murs et atteignit une grande salle à ciel ouvert, entourée sur ces quatre faces d'une galerie sur

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laquelle s'ouvraient, à des distances égales, des portes qu'un rideau fermait. L'eunuque indiqua qu'il fallait redoubler de précautions pour ne pas faire de bruit ea passant devant ces rideaux. Ils arrivèrent en face d'une ouverture qui, au lieu de rideau, était munie d'une porte solide, verrouillée extérieurement.

— C'est ici, dit le gardien à voix basse ; il a fallu l'enfermer, elle s'échappait, nous faisait courir des heures dans le jardin, se jetait à l'eau, nous donnait mille peines.

Il tira les verrous et dit encore :

— Une esclave est près d'elle : jette-toi dessus et fais en ce que tu voudras, pour l'empêcher de crier.

Le cœur de Naïk battait à grands coups ; il allait donc la revoir, celle qu'il pleurait depuis si longtemps ? Ce bonheur-là lui faisait oublier les dangers qu'elle courait encore.

La porte était ouverte ; il entra dans une chambre fort petite, éclairée par une lampe suspendue au plafond. Marion était assise sur le divan qui lui servait de lit, les coudes sur les genoux, la tète dans ses mains. Elle était vêtue en musulmane, et des fils de perles se mêlaient aux tresses blondes de ses cheveux. Le bruit des verrous si léger qu'il fût, lui fit lever la tète.

Elle vit Naïk qui, d'un geste suppliant, arrêta le cri prêt à jaillir de ses lèvres. Mais, défaillante de joie, elle s'élança dans ses bras, s'attachant à lui, le serrant d'une force nerveuse.

— Naïk ! Naïk ! disait-elle en étouffant ses sanglots contre l'épaule de son ami.

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Il lui montra l'esclave endormie sur un autre divan, et eut le courage de détacher ces bras chéris qui l'enlaçaient pour courir à cette femme. Avant qu'elle fût éveillée, elle était empaquetée dans ses voiles et dans* sa couverture, incapable de crier ni de bouger.

— Vite, maintenant fuyons, dit-il.

Ils sortirent de la chambre en se tenant par la main et, tandis que l'eunuque refermait la porte et les verrous, s'éloignèrent à pas rapides, si légers, qu'il leur semblait voler.

En bas on retrouva les parias, aussi immobiles que les murailles.

— Mais ils n'ont pas d'armes, tes démons, dit l'eunuque, il y a des soldats aux portes, et même les postes sont doublés, qu'est-ce que vous ferez?

Ils se battront avec leurs poings et j'espère même qu'on n'osera pas les approcher lorsqu'on saura qui ils sont.

— Des poings contre des lances et des flèches, sans compter les fusils 1 fit l'eunuque en haussant les épau* les, tu es fou. Allons; passons par l'arsenal, nous pourrons choisir là eè qu'il nous faut.

Et à grandes enjambées, il s'élança dans l'intérieur du palais, montrant le chemin jusqu'à une salle basse, éclairée par la lune à travers la baie d'une porte* ouverte sur une vaste cour. Des armes de toutes sortes étaient appendues aux murs et aux colonnes et l'on décrocha des lances et des arcs tant qu'il en fallut.

— Maintenant, dit l'eunuque^ tu vas me remettre le

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bâillon et m'attacher les bras derrière le dos ; tu comprends que, si vous échouez, je n'ai pas envie d'être condamné au pal ni même chassé ; comme cela, j'aurai l'air de vous poursuivre, tout en vous guidant. Ecoute bien : nous traversons cette cour, qui précède une porte de sortie ; la garde féminine est de faction à l'intérieur, mais elle ne s'est jamais battue et va se disperser comme une volée d'oiseaux, en piaillant toutefois et en donnant l'alarme. Cours à la porte, qui s'ouvre par une chaîne cachée dans un creux de pierre que je te montrerai. Là le danger commence. Si tu peux passer, va droit devant toi et quand je te ferai signe, tourne à gauche, tu seras ainsi rapidement hors de la ville. Allons, bâillonne-moi.

— Être plus vil que la boue, se disait Naïk, et qu'il faut bénir aujourd'hui cependant.

Et il lui attacha le turban autour du visage en ayant soin de ne pas trop le gêner.

Marion se serrait contre Naïk avec des frissons de peur et jetait sur l'eunuque des regards pleins d'inquiétude.

— Pourquoi cet être affreux nous suit-il? lui demanda-t-elle tout bas.

— Il nous sauve.

— Lui ! lui ! dit- elle avec un geste d'horreur.

— C'est pour gagner de l'or ; mais ne lui montre pas ton dégoût en ce moment. Viens, viens ; attachetoi à moi et, quoi qu'il arrive, ne me quitte pas !

Des soldats , qui semblaient très petits, la lance sur l'épaule, allaient et venaient dans la cour, faisant

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leur faction devant la haute voûte ogivale du portail. Naik expliqua à ses compagnons qu'il fallait courir

à toutes jambes vers cette poste, au moment où les sentinelles en seraient au point le plus éloigné ; et il entoura de son bras la taille de Marion, la portant presque. Ils s'élancèrent, faisant peu de bruit avec leurs pieds nus sur les dalles ; cependant il fut suffisant pour attirer l'attention des guerrières, qui se retournèrent brusquement. Leur stupeur fut extrême en voyant ces êtres, aux cheveux hérissés, pleins de broussailles et de feuilles, décharnés comme des squelettes, qui couraient au clair de la lune. Mais, moins timides qu'on ne pensait, après la première surprise, elles s'avancèrent bravement, la lance en arrêt, en criant : « Alarme ! »

Les parias étaient sous la voûte déjà, et l'eunuque, qui se roulait contre la muraille comme pour barer le passage, montra d'un geste à Naïk la chaîne cachée dans une moulure .

Naïk la tira vivement et les battants s'écartèrent d'eux-mêmes.

— Mettez-vous sur deux files, cria-t-il aux parias, et faites moi un rempart.

Et prenant Marion dans ses bras, il franchit le seuil en courant.

Les garaouls de garde à l'extérieur, voyant la porte s'ouvrir, crurent que quelqu'un du palais sortait pour exécuter des ordres et ne pensèrent pas tout d'abord à s'opposer au passage. Avant qu'ils eussent pu comprendre les explications assez confuses des guerrières,

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croyant avoir affaire à des voleurs, les fugitifs avaient déjà un peu d'avance.

Mais promptement J'alarme se répandit, des flèches turent lancées, des coups de fusil éclatèrent, et la poursuite commença.

— Poussez votre cri de paria ! dit Naïk.

Alors, tous ensemble, ces malheureux jetèrent ce hurlement lugubre et désolé, qu'ils doivent faire entendre à cent pas au moins de tout lieu habité, pour avertir de leur odieuse présence.

Un cri d'horreur y répondit, et ceux qui les poursuivaient ralentirent leur course.

Cette ville pleine de combattants, qui, sur la foi de la trêve, se reposaient de leur dernier combat, s'éveilla vite. Beaucoup crurent que c'étaient les Français et, peu curieux de les voir de trop près, se réfugièrent dans les caves des maisons ; d'autres, très nonchalants et las, reprirent leur somme en se disant que, si c'était pour mourir, il était bien inutile de s'éveiller ; mais le plus grand nombre sortit dans les rues, s 'informant à d'autres qui s'informaient aussi ; et ces groupes produisaient des encombrements qui arrêtaient les fugitifs.

— Les parias ! les parias ! criait-on de tous côtés, la ville est souillée ! tuez-les ! écrasez-les !

Mais quand ils apparaissaient, on s'écartait d'eux, d'un brusque saut en arrière. Ils formaient maintenant un cercle serré autour de la jeune fille et de Naïk, brandissant leurs lances avec des gestes désordonnés, des grimaces de folie ; tout ce qu'ils voyaient, pour la pre

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mière fois de leur vie, les exaltait, les amusait ; ils riaient, criaient, leurs yeux flamboyaient de fièvre et de faim, et c'était vraiment une ronde effrayante.

On leur lançait des flèches, dont plusieurs étaient atteints ; mais ils continuaient à gesticuler tout en saignant. Ceux qui s'élançaient pour les percer de leur pique étaient retenus par d'autres.

— Prenez garde ! s'ils vous touchaient, vous perdriez votre caste !

Les Hindous fuyaient par crainte superstitieuse, les Musulmans par peur de gagner quelque affreuse contagion, et l'on se reculait en détournant la tête pour ne pas respirer l'air souillé par l'haleine des parias.

— O Naïk ! je t'épuise, disait Marion ; pose-moi à terre, je tâcherai de courir.

— Non, répondait-il en la serrant sur son cœur ; l'émotion t'ôterait toute force, et puis il me semble que je te protège mieux en t'abritant dans mes bras.

— Hélas î nous allons mourir! disait-elle.

On les chassait cependant vers les portes pour être plutôt délivrés d'eux, tout en leur jetant des pierres et des ordures. Déjà ils apercevaient les murailles éventrées et, au bout de la rue, la porte abattue près de laquelle veillaient les sentinelles françaises, quand un coup de canon partit du haut de la tour du palais. Les tamtams d'alarme sonnèrent, et un nouveau cri venu des profondeurs de la ville courut de groupe en groupe :

*- Arrêtez-les ! ils enlèvent une femme du harem !

En même temps, un gros de cavalerie lancé au galop

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débouchait à l'autre extrémité de la rue, et précipitamment la foule s'écartait.

— C'est cela ! c'est cela ! criait-on en battant des mains ; les chevaux les écraseront et personne ne sera souillé.

— Plus vite ! disait Naïk à bout d& forces.

Mais il chancelait, ne pouvant plus avancer; et le salut pourtant était à moins de cent pas. Il voyait un scintillement d'armes ; les français étaient à portée de la voix, et devaient être attentifs à ces rumeurs de la ville.

Alors il cria de tout ce qui lui restait de souffle :

— A moi, Français ! à moi, capitaine Kerjean ! sauvez Marion !

Une décharge de mousqueterie, tirée en l'air, lui répondit, et aussitôt une vingtaine de soldats, au pas de charge, s'engagèrent dans la rue; mais il n'était plus possible aux fugitifs d'éviter le choc des cavaliers. Instinctivement ils se rejetèrent brusquement de côté, se collant aux murailles ; plusieurs des parias furent renversés et ne se relevèrent plus.

Les chevaux, emportés par l'élan, passèrent.

Ils rebroussèrent chemin bientôt, poursuivis par les grenadiers qui, cependant, n'osaient pas tirer et les chargeaient à la bayonnette.

— Allons, filez ! dit un sergent en passant devant Naïk, la rue est libre.

Et les Français, ne craignant plus de blesser des amis, cin glèrent les Maures d'une décharge générale, qui les fit courir plus vite encore que tout à l'heure.

Sauvés ! Ils étaient sauvés ! Kanoul était derrière

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eux, et Kerjean, plein de joie, faisait entrer la jeune fille et Naïk sous sa tente pour les réconforter.

— C'est toi qui as fait cela ! tu nous ramènes la captive ! disait le capitaine au paria en lui serrant les mains ; eh bien ! tu nous a tiré une fameuse épine du pied et rendu un fier service. Le diable m'emporte si je sais comment nous serions sortis de cette aventure, et j'avais en toute hâte envoyé un courrier à Aurengabad pour prendre les ordres du général. Sans parler du bonheur de savoir hors de danger et de revoir une aussi charmante amie, ajouta-il en baisant la main de Marion.

Naïk était heureux de recevoir des éloges devant elle, et il se trouvait plus récompensé qu'il ne le méritait par le regard plein de reconnaissance qu'elle attachait sur lui.

Kerjean fit raconter à Naïk son épopée invraisemblable et ne lui marchanda pas les félicitations.

— Par ma foi, s'écria-t-il, tu es étonnant ; tu mérites vraiment le titre de Français, et, si tu veux, je me charge de te le faire obtenir.

— J'ai trop peu fait pour un tel honneur, dit Naïk, et la pensée qui t'est venue de me l'accorder suffit à me combler de joie. Je te conjure seulement de m'aider à obtenir la récompense que j'ai promise à ceux qui ont bien voulu m'aider, et n'ont pas hésité à risquer leur vie sans même savoir pourquoi.

— Tu veux parler de ces ' abominables squelettes que tu as sans doute tirés de leur tombe ? dit Kerjean ; ils sont hideux.

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— L'or couvert de boue vaut mieux que la boue dorée.

— C'est juste, mais en quoi ces malheureux, si faibles, ont-ils pu t'aider ?

— J'ai pris pour bouclier contre les hommes leur propre folie; le paria chétif, armé de l'horreur qu'il inspire, faisait fuir plus sûrement que le plus formidable guerrier.

— Tu es plein d'esprit, dit Kerjean en riant ; et que leur as-tu promis à ces malheureux ?

— Je leur ai promis qu'ils mangeraient durant le reste de leur vie, dit Naïk, et, comme ils ont interrompu, pour me suivre, un affreux repas, je te prie de me faire apporter quelques vivres que je puisse leur distribuer en les remerciant.

— Les pauvres diables ! ils ont l'air en effet d'avoir grand besoin de se restaurer un peu. Combien sont-ils?

— Ils étaient trente, il n'en reste que dix-neuf.

— Donnez l'ordre qu'on apporte des vivres pour vingt Hommes, dit le capitaine à un officier.

Un des factionnaires s'avançait en saluant :

— Un personnage singulier, qui a les mains attachées derrière le dos, insiste pour voir le capitaine, dit-il.

— C'est l'eunuque qui nous a fait sortir du palais, dit Naïk, celui-là n'a d'autre Dieu que son intérêt et exigera une récompense exorbitante.

— Quoi ! vous voulez récompenser cet homme affreux, s'écria Marion en apercevant Peunuque qui

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s'approchait l'échiné courbée ; mais c'est lui qui commandait ceux qui m'ont enlevée.

— Je ne suis pas fâché de tenir ce misérable, dit Kerjean, en faisant signe aux soldats de garder l'entrée ; ah 1 c'est toi qui enlèves les jeunes filles et as le front de venir réclamer une récompense !

L'eunuque s'était jeté à genoux et montrait la mine la plus grotesque du monde ; il était parvenu à faire glisser le bâillon jusqu'à son cou, ses grosses joues noires débordaient sur Pétoffe et il grimaçait comiquement, pour attirer des larmes dans ses yeux ronds comme des boules.

— Je n'ai fait qu'exécuter les ordres de mon maître, gémissait-il ; je ne suis qu'un esclave, et il me faut bien obéir. Le fils du nabab avait vu la fille chez le gouverneur français, et il la voulait parce que son harem manquait de femme blonde. Ordinairement, les femmes sont heureuses d'être enlevées pour les nababs qui les couvrent de joyaux et font toutes leurs volontés; mais quand j'ai vu que la jeune fille pleurait et détestait le harem, j'ai pris son parti et j'ai trahi mon maître pour la délivrer.

— Malgré son crime, dit Naïk, je pense qu'il faut tenir la parole donnée au nom des Français.

— Eh bien 1 s'écria Kerjean, nous la tiendrons ; on donnera à ce misérable un lingot d'or, puis on le lui attachera au cou et, or et coquin, on jettera le tout dans le fleuve.

La figure de l'eunuque, qui s'était d'abord épanouie,

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se contracta horriblement et il se jeta en criant la face contre terre.

— Pardonnez-lui capitaine, dit Marion ; oubliez ses fautes à cause du service qu'il nous a rendu.

— Il ne mérite aucun pardon ; qu'on l'emmène et le tienne sous bonne garde. Il faut bien qu'il soit puni des angoisses qu'il nous a fait endurer, ajouta Kerjêan, lorsqu'on eut entraîné l'eunuque qui ng cessait de crier grâce ; nous lui pardonnerons plus tard. Ah ! Marion, si vous saviez dans quel désespoir nous étions plongés ! Sans parler de moi, ma sœur ne pouvait se consoler, et Chonchon en a pris une mélancolie noire dont ma tante est fort inquiète. Elle est persuadée, ma pauvre cousine, et je crois bien qu'elle a raison, que Bussy lui garde rancune à cause de vous et Ta prise en aversion.

Au nom de son maître la jeune fille était devenue toute rose et avait détourné les yeux avec une expression d'angoisse.

Kerjean continua :

— Nous leur écrirons le plus tôt possible et vous me laisserez leur dire, n'est-ce pas, que vous leur pardonnez...

— Dites-leur que je les aime de tout mon cœur, s'écria Marion.

— Eh bien, vous l'écrirez vous-même, au bas de ma lettre.

— Voici les vivres demandés, capitaine, dit un soldat.

— Va faire ta distribution, Naïk, et reviens vite chercher, pour la conduire à la tente qu'on lui pré-

LA REINE DE BANGALORE 2l3

pare, notre charmante amie, qui doit être lasse à mourir.

— Oh ! le bonheur a eflacé toute fatigue, dit-elle, et, si vous le voulez bien, nous écrirons tout de suite à Mademoiselle Chonchon.

Naïk sortit, en échangeant avec la jeune fille un regard et un sourire.

Les parias se tenaient à l'écart, inquiets d'être si près de ces hommes inconnus, qui devaient, comme tous les autres, les haïr. Ils s'attendaient à être chassés ou tués et, résignés à tout, s'étaient accroupis sur leurs talons et ne bougeaient pas.

Quand Naïk s'approcha d'eux, accompagné des soldats qui portaient des corbeilles, tous les regards se tournèrent vers lui comme pour lui demander quel malheur il fallait craindre.

— Mes frères, leur dit- il avec un sourire rassurant, voici des arrhes sur ce que je vous ai promis. Mangez, puis reposez-vous sans alarmes ; désormais, votre vie sera exempte de peine.

On posa les corbeilles à terre, mais les parias demeurèrent immobiles, regardant les soldats avec anxiété.

— Eloignez-vous, dit Naïk, ils ont peur.

— Les pauvres camarades, on dirait qu'ils n'ont pas mangé depuis leur naissance, disaient les soldats qui les considéraient d'un air curieux et compatissant.

Us s'en allèrent en hochant la tête.

— Ecoute, dit Naïk à celui uquel les parias o béissaient, tout ceci est à vous, mangez sans crainte

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quand vous serez rassasiés, ne vous avisez pas de fuir, restez avec Tannée, suivez-la, et alors vous aurez les champs et les maisons que je vous ai promis.

— C'est bien, nous t'obéirons, dit le. paria ; mais es-tu sûr qu'on n'a pas mis du poison dans toutes ces bonnes choses ?

Naïk prit au hasard une tranche de pain et la mangea.

Alors tous se jetèrent sur les corbeilles, y prirent le plus qu'ils purent et, cédant eux-mêmes au préjugé dont ils étaient victimes, se tournèrent le dos les uns aux autres, cachant soigneusement leur nourriture, pour qu'elle ne fût pas souillée parle regard d'un paria.

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