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La reine des carabines

Par une belle matinée du mois de juin, un (Hmanche, et dans une des jolies maisons de la cité Beaujon, s'entretenaient gaîment, et à la suite d'un déjeûner, plusieurs personnes réunies sur le balcon d'une salle à manger située au rez-de-chaussée et ayant vue sur le parterre d'un vaste jardin. Trois hommes et deux dames, ces dernières, jeunes

«ncore et jolies, composaient cette petite so- 1. ^

ciôté rieuse et loquace. Quels étaient ces cinq personnages? D'abord Hercule III, margrave du Linibourg, riche seigneur allemand, esprit des plus épais, fort entiché de sa naissance et de ses titres; plus, pourvu d'une taille moyenne, d'une énorme circonférence, de cinquantecinq ans d'âge et d'une figure assez laide ; le second personnage, M. de Valmont, grand jeune homme célibataire frisant la trentaine, dandy pur sang, possesseur d'une chevelure et d'une barbe ébouriffantes d'un blond douteux, plus, de cinquante mille livres de rentes, d'une passion effrénée pour le beau sexe et la race chevaline; doué d'un immense fond d'amour-propre ; le troisième monsieur, un bon vieillard à la blanche chevelure, aux traits vénérables et ayant nom Lubin, homme instruit et modeste, dernière qualité toujours inséparable de la première. Madame Valeiiline de Muldorf, jolie femme

svello, gracieuse, spirituelle, âgée de vingttrois ans au plus, née en France de père et mère français, mais veuve depuis deux années de M. te baron de Muldorf, gros Allemand, cousin du margrave, après deux années d'une union mal assortie,* la seconde, rnadameMuller, dame de compagnie de ta jeune baronne , quarante ans d'âge , Allemande et veuve aussi .

— Je vous le répète, mon cher margrave, mon noble cousin, n'espért'i pas, après ih'avoir amenée en France il y a deux mois et fait connaître Paris, ce temple des arts, du bon goùl, des plaisirs, me remmener avec vous vivre, ou plutôt mourir d'ennui et de langueur dans votre lourde Allemagne et votre margraviat. Vive la France ! mon noble cousin, vive Paris! ce i>aradis des femmes; à lui désormais mon existence, mes joies, ma fortune 1 disait gaiment et avec animation lajo-

ll.j VoleiUiiif de Mu'.dorl au gros margrave.

— Encore une fois, fous havre tort, mon betile cousine, la France être un bays détestable, irrévérencieux, de berdilion, où la noblesse n'être bus du tout respectée, où le peuple oserire au nez d'un margrave, X)ù le manant, le roturier havre l'insolence de se compter bour quelque chose ; un bays enfin où vous larde* rez peu, mon cousine, à berdre ce gravité...

-. Ce ton ennuyeux et presque inséparable de vos chers compatriotes , pour adopter alors l'aimable enjouement , la politesse des Français , interrompt la baronne en riant. Eh bien! cousin, tel est franchement mon désir, celui de ressaisir l'esprit, les grâ-* ces de mon pays natal auxquels les quinze années que je viens de passer dans le vôtre, m'ont rendue tout-à-fait étrangère.

— Fort pien ! fort pien ! mais votre fortune y être toute au Limbourg.

— Je réaliserai, cotisiti , et placerai en France.

— Fort pien ! fort pien ! mais votre château ?

— Je le vendrai, d'autant plus que ce sombre et froid manoir m'inspire la terreur et l'ennui.

— Vendre le château des Muldorf! vous havre berdue la tête, mon cousine, s'écrie le margrave avec surprise.

— - Pourquoi pas, cousin ? ne suis-je pas la maîtresse, si telle est ma volonté, de me défaire de ce nid de hiboux, dont feu M. le baron de Muldorf, mon époux, m'a fait héritière.

— Songez dohc que ce superbe manoir il havre été le perceau des nobles barons de Muldorf depuis deux cents ans, mon cousine.

— Je lésais, cousin, mais que voulez-vous? à ces donjons, ces tourelles, ces murs noirs €t épais, à ces vastes et gothiques apparte-

mens qui, dans l'atne, jètenl la tristesse et l'effroi, moi, faible femme, frileuse et craiolive, je préfère, sous le ciel île France, une riante ti élégauie villu, telle que nous en habitons une en ce moment,

— Cousine, belile cousine, la cour de Limbourg lictvre donc berdu tous ses charmes à TOS yeux, bour vouloir, cruelle, le briver en vous de son blus bel ornement?

— Tout-à-fait, cousin; vos courtisans y sont trop lourds et tellement graves, les femmes si pleines de raideur et de morgue, que dans leur société, dans vos (êtes niémes, l'ennui me tue.

— Facile, excessivement facile à concevoir, fait entendre le fasbionable de Val mont en grasseyant et resseriant la boucle de son ^ilet^ ces bons Allemands, avec leur gravité, leur vieille noblesse rouillée, sont encore,

en fait de civilisation, arriéré? de près d'un grand siècle. C'est inconcevable, êpouvanlable, impardonnable, parole d'honneur! aussi avez vous cent fois raison, nia toute gracieuse baronne; join -de vous ces froids et graves insulaires de la Germanie; à vous les homma» ge$ de la France entière, à vous i'adoratiojo éternelle de cette estimable jeunesse dont je suis en ce moment un des représenlans le plus enthousiasme de votre esprit et de vo^ grâces.

— Charmant, en vérité, et de votre gra* cieuseté je n'attendais pas moins, monsieur de Yalmoni; seulement je vous conseille fort de maintenir l'ardeur que vous inspire ce que complaisamment il vous plaît d'appeler mon esprit et mes grâces , car vous courriez risque, mon cher ami, d'en être pour vos fraie de galanterie, réppnd Valeniine e© souriant.

— Quoi, madnme, si j'osais vous aimer...

— Vous perdriez votre temps, vous disje, ne me sentant nullement disposée à vous payer de retour, après avoir fait le serment de ne jamais aimer, et de conserver toute ma vie la douce et précieuse liberté que vient de me rendre la perte d'un mari grondeur et tyran.

— Belle baronne, est-ce un défi que vous me faites entendre? ah! prenez garde, si je me le met une fois en tête, vous êtes une femme séduite.

— Vous êtes un fat, de Valmont.

— Non pas, mais l'irrésistible, ainsi que le beau sexe de Paris est convenu de m'appe- 1er, répond le dandy en jouant nonchalamment avec les boucles de sa chevelure.

— Cheune homme, ché havre aussi dans mon cœur un gros amour bour madame de Muldorf, moi.

— Vraiment, margrave ?

— la, ipoi adorer ses attraits peaucoiipî moi la faire margraviate du Limbourg, si elle consent à devenir mon femme chérie, dit le gros allemand en adressant à Valentine un regard qu'il s'efforçait de rendre agréable, et qui le fait horriblement loucher.

— Ni l'un ni l'autre, mes "seigneurs.

— Vous l'entendez, margrave? or, plus d'espoir pour vous qui êtes vieux et pas beau. Quant à moi...

— Pas davantage, de Valmont , car je hais les fats qui s'en font accroire , interrompt Valentine; puis s'adressant au margrave:

— Cousin, croyez-môi , renoncez au Limbourg, et fixez-vous, ainsi que moi, dans cette belle France ; faites cette concession en ma faveur et je vous crée mon écuyercavalcadour; à vous l'honneur d'accompagner et protéger en tous lieux ma gracieuse personne , pour

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me servir des termes de ce cher de Valmont.

— Moi, fenir habiter le France, imbossible, mon bétile cousine, oubliez-vous que ché havre l'avantage d'être la souverain du Limbourg?

— Ah ! oui, de faire partie des cinq ou six cents petits tyrans qui gouvernent l'Allemagne, et qui s'amusent à jouer au roitelet... A propos, margrave, avez vous, mon chéri, suivi le conseil que je vous donnai lors de mon dernier passage à votre cour, celui de faire abattre le chêne gigantesque qui, planté au beau milieu de vos états , leur intercepte les rayons * du soleil , ce dont vos sujets se plaignent fortement, prétendant que cet ombrage empêche de mûrir leur moisson? dit de Valmont

— Vous havre l'avantage d'être une mauvais biaisant , monsieur de Valmont, répond l'Allemajjd avec aigreur et tout rouge de dépit.

— Ne vous fâchez pas, cousin, plaignez plutôt le pauvre insensé qui, pour le plaisir de lâcher une mauvaise plaisanterie, ne redoute pas de blesser ses amis , répond Valenline en adressant un regard sévère à de Valraontj reproche mérité, regard devant lequel le jeune homme baisse les yeux en se mordant les lèvres-

— En effet, le domaine où s'étend la puis- SBBce de notre cher margrave est peu étendu, et loin de s'en plaindre l'ai-je souvent enlen, du se féliciter de ce que la petitesse de ses états lui permettait d'entendre d'une extrémité à l'autre les désirs de ses sujets, leurs plaintes, leurs justes réclamations; d'exaucer les uns, de consoler et rendre justice aux autres, dit monsieur Lubin demeuré jusqu'alors auditeur silcBcieux.

— Vous dites vrai , mon cher Lubin ; notre margrave est «n excellfint prince,

et cette remarque me donne à penser qu'il y aurait de ma part cruauté à prétendre ravir un père , un ami à ces bons Limbourgeois.

— Belite cousine, vous être pien opligeante; moi havre peaucoup de chagrin en vous quittant, mais bromettre de venir vous voir pien souvent , puisque vous ne bas vouloir devenir mon femme et princesse régnante du Limbourg.

— Non, cousin, plus d'hymen, j'en ai fait une trop pénible expérience.. . Mais je m'aperçois que notre conversation, d'abord toute rieuse et enjouée, a pris un tour des plus maussades... Allons! vous, bel invincible, redoutable conquérant des cœurs, laissez de coté celte mine devenue maussade , et ditesnous, bediU fesclieunèb le , élégant sportsmen ^ queijourvousavez choisi pour nous mener sur le turf, afin d'assister aux courses de Chantilly, qui, dit-on, sont déjà commencées V s'informe

Yalentine en s'adressanl à de Valmoni d'un accent anglomane.

— Bravo! bravo! je ne m'en acquiU' riis pas mieux, moi qui m'en flatte, et le premier denndé du sport. Mais pour répondre à votre gracieuse question, divine baronne, je vous dirai que, pour satisfaire votre vive impatience, j'attends que Nantillusj l'invincible, mon cheval anglais, soit entièrement remis de la fatigue que lui a occasionnée la dernière victoire qu'il a remportée, il y a trois jours, sur AnneUttj la Sylphide, qui, malgré sa légèreté, n'a pu, ainsi que Nantillus l'invincible, fournir sa troisième épreuve au Ghamp-de- Mars pour le handicap.

— Qu'est'ce que Annetta? s'informe madame Muller.

— Une admirable jument aux jambes de cerf, anglaise pur sang, et appartenant à un

genUemen-nder de la plus haute espérance , et mon ami intime.

— Auriez-vous la complaisance, monsieur de Valmont, de ra'expliquer d'oii viennent tous ces mots baroques et lout-â-fait étrangers que vous venez de citer à l'instant, demande monsieur Lubin?

— Beau langage (/m sport ^ cher monsieur, que les plus élégans gentlemen-rider nous ont expédié de New-Market , mois anglais que nous autres sportmens fescheunèbies avons immédiatement naturalisés.

— Fort bien ! mais de cette façon, si chaque pays s'avisait de nous faire ainsi ses importations de mots étrangers, il faudrait alors pour parler français être véritable polyglotte, répond le vieillard en souriant.

— Ehl monsieur, ceci ne concerne que nous autres gentlemen-'rider , geû9 du beau

monde, à qui il est bien peiMiiis, j'espère, de ne pas parler comme de vils bourgeois.

— Quel temps magnifique! N'allons-nous pas en profiter , messieurs , pour faire une promenade au bois de Boulogne, demande Valeniine.

— Adorable baronne, j'oserai vous prier d'observer que c'est aujourd'hui dimanche, répond de Valmont d'une voix flûtée.

— Qu'importe!

— Ahl e'est que cejour est, par nous autres gens du beau monde, sacrifié au peuple, à qui. nous permettons d'envahir nos promenades, et nous courrions grand risque d'être coudoyés par lui en nous mêlant à lui.

— N'est-ce que cela que vous appréhendez, de Valmont?

— La chose est assez importante, j'espère, car il y ^la de notre dignité.

— En vérité, de Valmonl, votre sot orgueil me fait pitié! répond Valenline en haussant les épaules.

— Le gentlemen'rider y havre fort raison, mon cousine, la bobulace il être bartout aujourd'hui.

' — Quoi I vous aussi , margrave , dont je vantais tout à l'heure la popularité , observe la baronne ; quant à moi, fille do militaire né peuple et anobi i par les armes , le peuple est loin de m'eifrayerel vaut cent fois mieux, croyezmoi, messieurs, que vous ne le supposez ; car, chez lui, vous rencontrerez non moins de politesse que de franchise; plus, absence totale des ridicules que je remarque avec peine chez les gens s'intilulant le grand et beau monde. . . Tenez,il me prend la fantaisiede vous lefaire connaître et voir de près ce peuple , en mettant aujourd'hui même à exécution un projet di»

bénissant que la bonne Muller et moi mûris- " sons depuis liuit grands jours.

— Qui est? interroge vivement de Valmonl.

— D'aller, sous le costume d'une grisetle, visiter le quartier Latin et passer une soirée à la Grande-Cliaumière du Monl-Parnasse, bal dont on m'a vanté souvent l'originalité et la danse.

— Charmant! charmant ! mais impossible, divine baronne, tout-ù-fait impossible!

— Pourquoi donc cela, mon cher de Valmont?

— Du peuple, tout ce qu'il y a de plus peuple; des étudians, véritables Brulus d'estaminois, jeunesse impudente, grossière; des griseiles , filles de mauvaises mœurs, effrontées et laides à faire peur.

— Encore de l'exagération, monsieur; car je me suis laissé dire que ces jeunes étudians.

qilé tous J>eighe2 avec d aussi iioiics couleurs, sous Un exlérieur briiyont et désatfeirilageux , caclient tous des àn)cs honnêtes et généreuses^ un grand amour pour ^è progrès et les réformes utiles, de nobles pensées , enfin ! Quand à ce qu'on est convenu d'appeler unegriselte, ce qui n'est autre qu'une jeune , et souvent jolie ouvrière laborieuse , depuis deux mois que je suis de retour en France, que j'habite Paris, j'ai été plus d'une fois à môme d'en apercevoir, et jamais rien de plus propre, de plus sémillant et de spirituel ne s'était encore présenté à ma vue.

— • Oui , génie et désordre fchèz les uns , Coquetterie et libeHinage chez les autres; voilà, charmante baronne, ce que vous ren- Êonlrërîéz, ce qui détruirait la haute opinion 4Ué vous aVëz de Qe motidë, ïi , pàf impru-

dence , vous osiez vous mettre en contact avec lui.

— An)i Lubin , que pensez-vous du jugement de de Valmont et du mien; vers lequel, dites-nous, penche en ce moment votre sage opinion ?

, — Ghé donne le raison à la gentlemen , moi, dit le margrave,

—- Oh ! cela ne m'étonne pas de votre part^ mon Irès-honoré seigneur , répond en riant Valenline. ,

— Puisque vous avez daigné m'interroger, madame , je répondrai que votre jugement, ainsi que celui de monsieur de Valmont, me senablenl tous deux par trop erronés; que les personnagi s dont il vous plaît de discuter les bonnes ou mauvaises qualités, méritent peutêtre un peu moins d'indulgence de votre part, etdesévériiédecellede monsieur de Valmont.

fait entendre monsieur Lubin d'un ion calme.

— Ceci est dans les choses possibles , et, pour bien nous en convaincre, disposez vous, mon cher margrave, et vous, de Valmont, à m'accompagner tous les deux et à passer le restant de celte journée ensemble dans le quartier Latin, et d'assister dans la soirée au

bal de la Grande-Chaumière

— Vous l'exigez , je suis à vos ordres , délicieuse Valentir.e.

— la, ché suis aussi aux vôtres, cousine, car ché me sens en train loul de même de faire des folies; ché avre une envie terrible de m'encanaiiler.

— Vous êtes des hommes charmans, en vérité. Ainsi donc, messieurs, un quartd'heure à ma toilette et je suis à vous.

— Quelle voiture, madame la baronne commande-t-cile de faire atteler? s'informe Dtadarae Muller.

— Aucune! y pensez-vous , Muller? et l'incognito, donc! seulement, ordonnez qu'on aille nous chercher des fiacres.

— Oui, le fiacre; c'est-à-dire l'équipage de l'indigent , fait entendre de Valmont gaîment et en pirouettant devant une glace.

Une nouTelle.

Une fois, et il y a de. ça vingt ans, un beau et jeune cavalier , parfaitement équipé et monté sur un cheval fringant, s'arrêtait

un soir à la jporte d'une auberge située sur la route et un peu en avant du bourg de Luzarches. Après avoir confié son beau coursier aux soins d'un garçon d'écurie, notre \oyageur entra dans l'auberge, où il demanda à souper et un bon lit pour la nuit»

Ce cavalier, qu'à son allure» aux épaisses mouslachos qui couvraient ses lèvres, on reco nnaissail loutdesuilppourôli'îun niililaire, après avoir élé servi vivement, selon ses désirs el reconunandalions, festojail avec appélil un excellent et copieux souper, lorsqu'un jiulra voyageur, grand, homme à l'air aiadré, au corps long et si sec, qu'un carabin aurait pu prendre dessus des leçons d'osléologi^i sans avoir besoin de le faire écorcher, entra dans la salle en saluant le militaire et demandant, d'un toq mielleux, la permission de s'asseoir à sa table et d'y souper à soo exemple. La permission accordée, les deux voyageurs lardèrent peu à entamer ainsi la conversation.

— Monsieur est militaire, je pense? s'in» forme le grand sec.

— Oui, monsieur.

— P»DS qufil]« arme sert monsieur?

- Gardft royale à cheval, en ce moment en garnison à Amiens.

~ Et monsieur rejoint son corps?

-— Comme vous le dites.

— Confidence pour confidence; moi, monsieur, je suis négociant en bestiaux , et me rends en ce moment à une de mes fermes située non loin de Clermont, où, d'après mes ordres, mes courtiers ont dû rassembler un nombreux troupeau de bœufs, que je me pro» pose de diriger immédiatement sur Paris.

— Vous avez là , monsieur, un excellent métier, auquel sourit prestjne toujours dame fortune, ob.M'i ve le miliiaire.

— lie! oui, pus iiiauNi-is, (janchemenl. . Ab ça, occnp< z-vous un beau grade dans l'armée?

— Passallrj mais je n'ai pu jusqu'alors obtenir que celui de chef d'esdadron.

-— Fischtre! mais un tel grade dans le ré-

gimenl du roî n'est pas a dédaigner, et vous êtes, monsieur, un personnage de haute importance.

Ainsi marchait Tentrelien, qui se continua fort lard , nos deux voyageurs s'élanl mis à fumer et à boire le punch après avoir soupe. Avanld'allerse metlreau lit, iechef d'escadron manifesta le désir d'aller à l'écurie s'assurer si son cheval ne manquait de rien; le marchand l'y suivit, loua beaucoup la beauté de I-animal, se récria fort sur l'argent qu'il avait dû coûter, et avoua avec franchise que le sien, qui mangeait non loin de là, n'était pas aussi beau, cedontconxint facilement et en riant aux éclats notre militaire, après avoir jeté un coup* d'œil et aperçu, dans le cheval du bouvier, une vieille rosse élique et desséchée.

— Ah ça , monsieur le négociant en bestiamx, dites-moi, en conscience, si cette rosse

a la force de vous porter, ou si c'est voua qui la portez ?

— Ah! dame, voilà ce que c'est que d'avoir un beau dada ; en comparant, tous les autres nous paraissent affreux, et pourtant, toute haridelle que vous semble ma bête, je ne la changerais pas pour votre cheval , qu'elle enfoncerait à la course.

— 3Ion brave , allons boire notre dernier verre de punch, cela vaudra beaucoup mieux que de me débiter de semblables balivernes sur le compte d'une rossinante de la peau de laquelle je ne donnerais pas cent sous.

— Bien ! bien ! riez tant qu'il vous plaira aux dépens de mon pauvre cheval, qui, je l'avouerai, est loin de promettre ce qu'il tient ; mais demain, mon beau militaire, consentez à ce que nous cheminions ensemble, et nous verrons lequel, de votre Bucéphale pu de ^i-

ribi, mon cheval, arpentera le plus vivement l6 chemin.

—^ Soil! mon brave; demain nous nionlerons donc à cheval à la cinquième heure du matin .

— Amen ! répondit le bouvier.

Le lendemain tous les deux , après avoir été exacts au rendez-vous, trottaient à travers bois, où, à la grande surprivSé du militaire, la rosse du bouvier faisait merveille , en allongeant le pas à l'instar du beau coursier, que même elle devançait souvent.

— Ma foi , mon brave, j'avoue avec franchise avoir été injuste envers votre haridelle, qui vraiment surpasse mes espérances.

■r^ Oh! ce n'est rien encore; je voudrais , m,or| commandant, que vous jugiez vous-même de la douceur de son trot, répond le bouvier avec enthousiasme.

— Voyons ça, mon brave, je suis curieux.

El disant ainsi, le militaire enjambait la rossinanle , mais, hélas ! quelle est sa surprise, sa confusion , lorsqu'à peine placé sur la rosse, de voir le bouvier sauter sur le beau cheval, piquer des deux et s'enfuir au grand galop. Devinant l'intenlion du fripon, furieux d'être pris pour dupe, le chef d'escadron de la garde royale, oubliant le squelette sur le- . quel il était niohté, pique à son tour afin de S'élancer sur les traces du voleur qui emportait son cheval, en plus une valise des mieux garnies, et que déjà il commençait à perdre de vue. Mais à peine l'haridelle, par trop vivement pressée , a-t-el!e fait quelques pas , que les jambes lui manquent, et qu'elle envoie, dans sa chute, le cavalier se heurter la tête à dix pas, contre un monceau de cailloux, chute violente, sous le coup de laquelle le malheureux officier resta sans connaissance.

Plusieurs heures d'un entier évanouisse* ment, puis il respire, enl' rouvre la pi.ipière et se \oit étendu sur un lit, dans une cliainbre, puis entouré d'un monsieur et de deux daines, qui , penchées sur lui, épiaient avec intérêt l'instant de sa résurrection.

— Docteur, le voici qui revient, qui ouvre la paupière : qu'en pensez-vous? demande une des deux dames, la plus âgée.

— Qu'il faut espérer, ma chère madame Bénard, car je ne puis encore me prononcer.

— Pauvre jeune homme! s'il allait être longlems malade? dit à son tour la seconde dame, jeune personne de seize ans à peine, et jolie, jolie, jolie!

Quelles étaient les personnes qui parlaient ainsi? Un médecin d'abord , appelé tout de suite au secours du blessé, puis une bonne vieille femme et sa fille, petites rentières de Luzarches,qui, le malin même, en faisant au

bois leur promenade habituelle, avaient avec effroi et surprise aperçu^l'oCficier étendu et ensanglanté sur la route. Loin de détourner les yeux de ce spectacle affreux, n'écoutant cpie la Voix de l'humanité, appelant à elles le courage et l'aide de Dieu, la mère et la fille, penchées sur le blessé, avaient relevé sa tête, et s'étaient empressées de s'assurer de la gravité du mal.

— Il respire, maman, il n'est pas mort , quel bonheur!

— Le pauvre jeune homme sera tombé de dessus ce vilain cheval que nous voyons làbas en train de paître sur le revers du fossés Louise, cours vite au pays, ma chère enfant, puis amène du monde afin qu'on nous aide â transporter chez Uous ce pauvrejeune homme dont l'état exige les plus prompts secours.

Et laissant sa mère éponger le sang de rofficier avec un mouchoir , la jolie' fille partit d'un pas vif, celui d'une gazelle

légère, puis révint bientôt de même accolnpagnée de deux pa^isans qu'elle avait rencontrés dans son chemin. Alors, enlevé doucement, doucement, le blessé, toujours sans connaissance, fut transporté de même à Luzarches et déposé dans la demeure de la dame Benard, et sur le propre lit de cette femme bienfaisante.

Cinq jours entre la vie et la mort, et le sixième le médecin d'annoncer que le malade est entièrement hors de dangerj mais de recommander le plus grand silence, les soins les plus attentifs, ceux enlin que, jours et nuits, n'avaient jusqu'alors cessé de prodiguer à l'officier la mère et la fille.

Quinze grands jours encore et il peut enfin parler, remercier les anges secourables à qui en ce moment il était redevable de la vie.

— Vous avez bien souffert, n'est-ce pas, monsieur? interroge alors la jolie Louise en

pressant dans la sienne la main amaigrie du malade.

— Oui, beaucoup; mais grâce à vous, anges secourabies et bienfaisans. ......

— Silence, plus tard les remercîmens, les paroles inutiles ; car il ne faut pas que vous parliez. beaucoup encore; seulement, monsieur, dites-nous qui vous êtes, s'il n'est pas par le monde quelqu'un qui s'intéresse à vous, que voire absence alarme, afin que nous nous hâtions de les rassurer en leur donnant de vos nouvelles? dit madame Benard.

— Je me nomme Arthur Beauclair, mesdames; je suis officier, et j'allais rejoindre mon régiment lors(|ue.-.

— Bien, bien! mais avant de nous raconl<.r la cause de votre événement, dites-nous si une tendre épouse ne meure pas d'inquiétude loin de vous.

— Je suis veuf depuis trois ans, madame; mais ici n'y a-t-il pas un époux, un père à qui je doive aussi faire entendre l'expression de ma reconnaissance?

— Hélas! non; car je suis une pauvre veuve aussi, monsieur, celle d'un digne et honnête négociant, mort sans reproche, mais pauvre après avoir été, par plusieurs banqueroutes consécutives, dépouillé de la petite fortune amassée par trente années de travail et de probité.

Un mois après ce dernier entretien, Louise guidait elle-même les pas qu'essayait pour la première fois le madade, dans le petit jardin situé derrière la maison , en lui prêtant l'appui de son bras secourable.

— Asseyons-nous sur ce banc, monsieur, car il ne faut pas vous fatiguer ; vous êtes'cncore SI faible! disait la jeune fille en introdui-

sant le convalescent sous un pelif berceau de chèvrefeuille.

— Louise, que je remercie donc le ciel de m'avoir conservé une existence qui me permet aujourd'hui d'admirer vos charmans attraits, d'adorer en vous l'être le plus beau comme le plus bienfaisant... Ah! ne rougissez pas en entendant de nouveau ma bouche vous dépeindre tout l'excès tle l'amour que vous m'avez inspiré; oui, je vous aime; mais vous, Louise, dites, dites, m'aimerez-vôus aussi.

En écoutant ces douces paroles, la joie brillait dans le regard de la jolie fille, et tous ses efforts pour la cacher étaient vains, car ses joues s'étaient en ce moment animées d'un vif incarnat, etsa main mignonne, tremblante, qui jouait avec le bord de son tablier, ne servait elle-même qu'y trahir son trouble et sa douce émolion.

Oui, la pauvre Louise aimait; son cœur,

innocent et paisible avant de connaître Arthur, n'avait pu rester insensible aux doux propos d'aïuour, aux tendres sermens que depuis un mois lui faisait entendre l'amoureux mais coupable officier, sur qui la rare beauté, les grâces ingénues de la jeune fil,le avaient fait une profonde impression.

— Éh bien! vous ne me répondez pas, Louise? reprit Arthur après un instant de silence et en entourant tendrement de son bras la taille admirable de la timide fillette.

— Hélas! que vous dire, monsieur?

— Que vous n'êtes point insensible à l'amour éternel que je vous ai juré, que je vous jure encore aujourd'hui.

— Je n'ose, je ne puis; vous êtes riche, puissant, et moi, une pauvre fille qui ne peut devenir votre épouse.

— Dilcs un mol, r^ouise, cl ce litre deviendra le vôtre; heureux mille fois si je puis, en faisant mon bonheur, acquitter la dette de la reconnaissance, s'écrie le bel officier avec transport.

— Eh bien ! parlez à ma mère, monsieur; qu'elle me permette de disposer de mon cœur et je vous répondrai alors.

— Oh! non, non, Louise, il ne faut pas encore qu'elle connaisse les tendres sentimensque vous m'avez inspirés; la vieillesse est méfiante et peut-être soupçonnerail-ellc la pureté de mes intentions.

— Ma mère ! oh non , elle est si bonne qu'elle ne peut soupçonner le mal.

— Eh bien ! plus tard, Louise, pas avant que voire bouche ne m'ait fait entendre le doux mol : je t'aime.

— Hélas! qu'exigez vous, monsieur ? murmure Louise tremblante et en baissant lesyeux*

— Ton amour, un baîser, répond Arthur en pressant l'innocente sur son cœur. Louise, Louise, m'aime ti^v?

. — Pouvez-vous en douter.

— Alors qu'un tendre baiser soit le gage de notre amour éternel.

Et en disant ainsi Arthur (;olla ses lèvres sur celles de Louise, qui, vaincue, troublée, rendit imprudemment caresses pour caresses.

L'amour de cet homme était-il vraiment sincère? aimait-il la pauvre fille autant qu'il le lui disait ? Non; mais seulement amoureux des charmes de Louise, dont il désirait ardemment la possession , Arthur, ingratet sans honneur, ne pensait uniquement qu'à séduire la fdle de celle dont la main secourable venait de l'arrachera une mort certaine.

Quei! tant de perfidie pour un aussi grand service? oui, car le soi-disant Arthur Beauclair n'était autre qu'un- libeiiin, un de ces

Ijoimnes qui^ prennni leurs plaisirs pour lois, habitués à des conquêtes faciles et grands coureurs d'aventures, se jouent sans scrupules de l'honneur des femmes et du repos des familles i fatales dispositions, que la plupart de nos officiers mettent souvent en pratique dans les nombreuses garnisons qu'ils occupent, ce qui rend presque toujours leur voisinage si funeste aux époux, aux filles, aux familles.

Ces noms : Arthur Beauclair , n'appartetenaient pas même à cet officier; ils n'étaient autres que les speudonymes dont il signait ses exploits amoureux et ses séductions. Veuf depuis trois ans d'une femme estimable, de qui son inconstance, son abandon avaient fait le malheur et abrégé les jours, de plus , père d'une fille alors âgée de quatre ans , élevée par les soins de la famille de sa femme à qui il l'avait confiée, Ar-

thur Beauclair, que nous continuerons d'appeler ainsi ignorant jusqu'alors son vérituble nom, jeune encore, beau, libre et riciie, menait joyeuse vie, \le d'auiour, de bombance et d'insouciance; et, fidèle au serment qu'il avait fait d'adorer toutes les femmes jolies et d'en faire s'il se pouvait la conquête , Arthur Beauclair donc, après avoir ouvert les yeux et aperçu pour la première fois la figure candide et ravissante de Louise alors penchée sur son lit de douleur, s'était dit en lui-même : à moi encore cette jolie fille si Dieu me prête vie. Et rien n'avait pu dans ce cœur corrompu annuler ce coupable dessein, pas même l'angélique pureté, l'innocence de la jeune fille, le respect dû aux cheveux blancs d'une vieftle et faible mère, pas môme l'immense bienfait dont il était redevable envers cette bonne et vertueuse femme (jui, confiante et incapable de soupçonner le mal, ne voyait dans les soins

attentifs dont l'officier entourait sa fille, que l'épanchement d'une amitié innocente inspirée par la reconnaissance.

Un mois encore donné à la convalescence, et Arthur, entièrement guéri, après de tendres adieux et la promesse de revenir bientôt auprès d'elles, se sépara de lamèraet delà fille, de la vieille femme qui, après lui avoir sauvé la vie, lui portait, en outre, un amour de mère et l'iaimait comme un fils ; de la fille dont il emportait le cœur, et, désolée, craintive en le voyant s'éloigner d'elle, versait d'abondantes larmes et poussait de bien douloureux soupirs.

— Ne pleure pas ainsi, cher ange, il reviendra bientôl">ce frère tant aimé; ne vientil pas de nous en faire la promesse sacrée?... * Oh! ne crains pas qu'il l'oubîie ; il nous aime trop pour cela ce bon Arthur! ainsi disait madame Jieiiard à Louise, toutes deux aiTê-

tées sur la roule, et regardant s'éloigner la diligence qui emportait l'officier et auquel toutes deux avaient fait la conduite une lieue passée Luzarclies, bourg qu'elles regagnèrent d'un pas lent, un vide alï'reux dans le cœur, après avoir vu la lourde voiturv3 disparaître loin, bien loin, au détour delà route. Trois mois s'écoulent et pas d'Arthur, pas même de nouvelles, rien enfin qui indique aux deux femmes que cet homme, qui leur devait l'existence, qui leur avait fait en parlant de si saintes promesses, se souvînt d'elles et des soins sans nombre qu'il en avait reçus. Tant de négligence ou d'ingratitude avait douloureusement froissé le cœur de la bonne vieille 5 mais ce qui l'affligeait' encore plus était l'état atï'reux dans lequel était tombée sa fille chérie qu'elle voyait sans cesse en larmes, triste comme la mort et dépérir à vue d'œil.

En vain madame Benard, inquiète et désolée, inlerrogeait-ellela pauvre Louise; Louise ne répondait que par des soupirs, des torrens de pleurs. Un matin, )a vieille mère entre avec empressement dans la chambre de sa fille, qu'elle surprend au lit, la tète appuyée sur les «lainsel les yeux rouges, larmoyans. — Oh ! j'ai devijié, j'ai deviné le sujet de ta peine, ma Louise, ça , après avoir prié Dieu toute la nuitdc m'écluirer sur la cause de la vive douleur ; il m'a exaucé, cher enfant, et m'a fait savoir en songe, par l'organe d'un de ses anges, que Louise était malheureuse parce qu'elle aimail Arlhur Beauclair et qu'elle voudrait devenir sa femme... N'est-ce pas, enfant, que le bon Dieu m'a dit vrai?... Allons, ne pleure pas ainsi, ne cache pas ta tête chérie dans mon sein; parle, parle, Louise, raconte à ta vieille et bonne mère les pensées et les désirs de ton cœur, calme sa vive inquiétude.

— Ma mère! ma bonne mère! s'écrie avec angoisse la jeune fille.

— Eh bien ! esl-il vrai que tu aimes Arthur?

/—Oui l laisse échapper péniblement Louise.

— -Saint Dieu, quel malheur!... et lui, Louise, est-ce qu'il l'aiiuerail aussi ?

-^ Hélas! il me le disait, murmure de nouveau la pauvre enfant.

— Quoi ! ce n'était point une amitié de frère qui vous unissait? et l'amour!... ah! Louise , quelle imprudence et que je fus aveugle !

— Grâce! ma mère, ma bonne mère!

— Eh bien ! oui, je te pardonne et le plains de tout mon cœur, chère enfant. Ah ! main-r tenant je devine le motif délicat qui retient M. Beauclair silencieux et loin de nous; il

aura réfiéclii que ne pouvant être, lui, homme riche et du monde, le mari d'une pauvre fdle,

il y aurait lâcheté de sa part s'il revenait, par sa présence, entretenir une passion qu'il ne pourrait satisfaire honorablement et qu'il n'aurait pas dû faire naître 5 mais tu es si jolie, ma Louise, que personne ne peut te voir sans t'aimer. Crois la vieille mère, mon enfant, et prie Dieu qu'il efface dans ton cœur un amour qui ne peut te rendre qu'éternellement malheureuse ; oui, oublie cet homme qui ne peut être à toi":

— Quoi, ma mère, vous pensez qu'Arthur ne reviendra plus, répond Louise alarmée.

-- Oh ! non, bien sur 5 ainsi, oublie-le, te dis-je, enfant, sèche ces larmes qui gâtent ton beau visage, et, en récompense, je promets de m'occuper de te chercher un 'bon mari qui te rendra bien heureuse!

— Heureuse! oh jamais! non, jamais plus de bonheur pour la pauvre Louise, soupira la jeune iillc pour toute réponse.

- 'Il -

Quelques mois aprùs cette dernière causerie entre la mère et la fille, sept en tout depuis le départ de l'officier, Louise, plus pâle que la mort et se soutenant ji -M'Ane, \int un matin tomber en la^rmes el les mains jointes devant le lit de sa vieille mère, couchée et malade dangereusement depuis six semaines.

— Doux Jésus, qu'as-tu encore, ma pauvre fille? que me veux-tu et pourquoi celte pose suppliante !

— Ah ! ma mère! c'est que je suis un enfant indigne, c'est qu'il me faut votre pardon, votre pitié, car je vais mourir.

— Mourir ! toi mourir, ange? ô ciel ! parle, qu'as-tu, Louise, que se passe-l-il en toi? s'écrie la bonne femme alarmée en entourant de ses bras la fille qu'elle s'efforçait, mais en

, vain, de relever.

— Mon, non, laissez-moi m'humilier, ma

mère, et, au nom du ciel, suspendez votre malédiction après avoir entendu ce que je vais vous dire.

— Mais parle donc, enfant, tu me fais frémir.

— Ma mère, je suis déshonorée, perdue ; ma mère, je suis une fille indigne de vous.

— Déshonorée? oh ! non, ça ne se peut, car tu fus toujours une lillesage, un ange enfin... Louise, tu délires, tu deviens folle...

— Hélas! hélas! mais vous ne vous apercevez donc pas que bientôt je vais être mère, répond Louise avec effort et désespoir.

— Toi, mère, déshonorée à ce point? ô mon Dieu! que m'apprends-tu là, malheureuse? Mais c'est la mort que lu portes dans

mon sein, misérable enfant ! parle mais

parle donc! quel est l'infâme?...

— Arthur Beauclair , celui qui m'abandonne après m'avoir juré qu'il m'aimerait

toujours, qu'il serait mon époux, répond Louise tremblante et la léle baissée.

— Mère! mère! loi qui Taisais mon. orgueil et ma joie, loi ma Louise, l'enfant chéri de qui je me plaisais à admirer la vertu... loi, déshonorée, mère bientôt; honte, honte sur toi, fille indigne!... va-t'en, fuis! que je ne te revoie plus, misérable; va- l'en, je te maudis ! s'écrie madame Benard presque suffoquée, en étendant la main sur la tête de sa fdle, de Louise qui, en entendant ce terrible anathême, pousse un cri déchirant, se relève avec précipitation pour tendre les bras à sa mère et lui crier grâce avec l'accent du plus violent désespoir.... Eh bien' oui, oui, je suis folle, infâme!... cher enfant, je ne dois pas le maudire, car tu es malheureuse et tu demandes pitié ; oui, je le pardonne, je te plains, je l'aime... oui, embrasse-moi, pauvre angej excuse dans la bonne mère un instant

de vivacité. . . Le monstre, oni me iJ nous a trompées!,.. Hélas !clait-cc par la honte et la désolation qu'il devait nous récompenser?...

— Ma mère, que vous êtes bonne; ma mère, que je suis donc malheureuse ! dit Louise dans les bras de la bonne vieille dont elle recevait raille caresses, à qui elle prodiguait de même les siennes.

— 0 mon Dieu ! (jue le coup que tu viens (le me porter me fait donc du mal... oh! embrasse-moi bien, mon enfant... soutiens ma tête, car je me sens mourir.

— Ma mère, ma mère chérie, ah ! répondez moi... mon Dieu, ouvrez vos yeux, ma mère, regardez votre entant... ma mère, ma mère! ayez pitié de moi! s'écriait la pauvre Louise avec désespoir en voyant la bonne

vieille pâlir, défaillir, mourir enfin ma

mère, pailez-moi ou j'expire de douleur.

j. !.. Louise, je... te bé...nis, je te... par...,

balbuliaitmadaineBenard, puis le dernier soupir, en s' échappant de son sein, vint lui couper la parole.

Alors Louise de pousser un cri affreux et de tomber sans connaissance sur le cadavre de sa mère. Au même moment, un bon gros prêtre, le eu ré de Luzarches, porteur d'une de ces têtes vénérables à cheveux blancs qui, tout de suite, inspire l'eslime, !a confiance et le respect, arrivait devant la porte de la maison où se passait celte scène douloureuse.

— Au moins, faisons une petite visite à noire vieille et sainte malade, puisque nous voici tout près de sa demeure, se dit le brave curé; et, cela décidé, il ouvre la porle de la rue, pénètre dans la maison, et trouvant le rez-dechaussée désert, monte l'escalier, atteint la chambre où, il sait être la malade, où à peine entré, il recu!e de surprise à la vue du tableau

qui s'offrait à ses yeux.

— Grand Dieul morie! et la fille expirant de douleur sur le sein de la mère! pitié pour l'une et pour l'autre, ô mon Seigneur! 8*écrie le bon prêtre en levant son regard et . les raainâ vers le ciel. Celle prière achevée, le curé, après s'être vivement débarrassé de son chapeau, de sa canne à corbin, court au lit, enlève la jeune fille dans ses bras, la dépose sur un fauteuil, puis revient à la mère de qui sa main cherche le cœur qu'il rencontre sans mouvement.

— Elle a vécu ! soupire-t-il alors tristement. Quinze jours après, échappée à la mort après une dangereuse maladie, Louise recouvrait la vie et la raison ; et ses yeux rencontraient, à son chevet, ceux du bon curé fixés sur elle avec intérêt et compassion. Où était la pauvre fille en ce moment? au presbytère où l'avait fait transporter le prêtre afin de mieux veiller sur ses jours.

— Ma mère! niurinure aussitôt la jeune fille, et le curé pour toula réponse de lui indiquer le ciel du doigt. Quelques jours en- » core et le curé, en pressant^ Louise sur son âein^ lui parlait ainsi :

— Non, je ne t*abandonnerai pas, pauvre enfant^ oh! sois sans crainte, car je comprends et respecte la mission que Dieu m'a imposée sur la terre, celle de secourir mon semblable, d'être indulgent, secourable envers le malheureux. Sèclie tes larmes, Louise^f et lorsqu'après avoir été mère, ta santé te permettra de le mettre en route, ensemble nous nous rendrons près de ton séducteur, et, Dieu aidant, j'espère que ce pécheur reconnaîtra la faute qu'il a commise et s'empressera delà réparer.

— Quoi, vous l'espérez, mon père!

—Oui, car je lui parlerai au nom d'un Dieu

boni mais sévère; et puis, tu seras U pour

me, seconder, Louise, ei quel cœur sérail assez dur pour résister à tes larmes?

A quelque temps de là le bidet du presbytère traînait un soir à travers bois une petite carriole d'osier que conduisait le curé de Luzarches, ayant Louise à ses côtés.

— Bon père, vous pensez donc que celle bonne dame chez laquelle vous me conduisez consentira à recueillir une malheureuse fille comme moi? s'informait Louise après un long silence.

— Certainement, car cette dame est ma sœur, une bonne et sainte femme, Louise, qui, douloureusement affectée de tes malheurs, dont je l'ai informée, t'attend avec impatience pour te prodiguer ses caresses, ses soins, elle cacher chez elle jusqu'au jour de ta délivrance.

Cet entretien une fois entamé se continua jusqu'à Chantilly, terme du petit voyage, où

— sala carriole alla s'arrêter dansla cour d'une petite ferme. Huit jours plus tard, Louise mettait au inonde deux jumelles, donnait la vie à deux filles dont la naissanceluicausaitdouleur, joie, puis douleur encore. Deuxenfans, à elle, pauvre fille orpheline sans fortune, sansavenir! quel fardeau! quel avenir! Un mois après, le bon curé et la jeune mère descendaient un malin, ensemble, de diligence à la porte d'une des auberges du Havre, ville dans laquelle, en ce moment, se trouvait le régiment dans lequel devait servir Arthur Beauclair, si ce dernier n'avait menti. C'est chez le colonel que le même jour se hâte d'abord de se rendre le prêtre, chez le colonel qu'on lui dit être en ce moment à Honfleur, où il marie sa fille le surlendemain, et doit demeurer plusieurs jours encore. Sur celte réponse, le bon curé dese mettre en route pour la caserne qu'il s'est fait indiquer, aux abords de laquelle il ren-

contre un officier qu'il arrête, auquel il demande un instant d'entretien.

— Parlez, monsieur, je suis tout à vos ordres, répond avec politesse le militaire, homme d'une trentaine d'années, et d'un physique agréable.

— Monsieur, vous vovez en moi le curé de Luzarchcs...

— Ah! ah! Liizarches, un bourg situé entre Paris et Chantilly, je connais, répond l'officier.

— Eh bien! monsieur, j'en arrive tout exprès pour parler à un officier de votre régiment, sur lequel je vous prierai de vouloir bien me donner quelques renseigmiuens.

—Volontiers, monsieur le curé; le nom du camarade, s'il vous plaît?

—^ Monsieur Arthur Beauclair.

A ce nom , l'officier laisse échapper un

mouvement de surprise, mais se remellanl presque aussitôt :

— Arthur Beauclair... Ma foi, monsieur le curé, je ne connais personne qui s'appelle ainsi dans le régiment.

— Serait'Ce possible? s'écrie le bon prêtre avec l'accent de la surprise et de la douleur. Ah! cherchez bien, monsieur, rappelez vos souvenir, car il est absolument nécessaire' que je trouve cet homme.

— Attendez donc, je crois me rappeler... Oui, en effet, nous avons eu un officier de ce nom, mais voici près de six mois qu'il a quitté le service par suite d'une chute de cheval, laquelle avait totalement dérangé sa santé.

— Une chute de cheval qu'il fit il y a onze mois dans le bois de Luzarches, ah ! c'est bien cela, c'est lui-même! dites, monsieur, dites! qu'est-il devenu? où est-il main-

tenant cet homme, ce misérable qui méconnaissant les devoirs de l'hospitalité, ingrat envers la main bienfaisante qui le rendit à la \ie, paya un tel bienfait par le crime et la déloyauté.

— Où est Arthur, monsieur?... En Touraine, son pays, répond d'une voix émue l'officier.

— En Touraine! hélas î pauvre Louise!

soupire le vieux pasteur.

— Louise! fait à son tour l'officier avec surprise et en pâlissant.

— Quoi ! j'ai dit le nom de la pauvre fille? ah! indiscret que je suis I mais voyez-vous, monsieur, c'est que la douleur m'égare, c'est que j'ai tant de chagrin pour elle, je voudrais tant la voir heureuse, que...

Ici les sanglots coupèrent la voix du bon vieux prêtre.

— Du courage, monsieur le curé, peut-

être \îendrez-vous à bout de retrouver cet Arthur , et...

— Oli! oui , oui, je le retrouverai, quand je devrais aller le chercher au bout du monde, au risque de mourir en route. Ah! c'est que Dieu, mon sauveur, voyez-vous, monsieur, m'a donné une grande mission, une grande infortune à consoler... Ainsi, c'est en Touraine que vous pensez que je trouverai cet Arthur? interroge le curé en essuyant avec son mouchoir les larmes qui coulaient de ses yeux.

• — Oui, répond alors l'officier d'une voix ferme pour s'éloigner brusquement , sans plus attendre et échapper aux regards surpris du prêtre.

— En Touraine! en Touraine! marmottait le bon curé tout en trottant par les rues pour regagner l'auberge où Louise attendait son retour avec la plus vive impatience, où ,

en arrivant, il rend compte à la pauvre fille de ses démarches, de ce qu'il venait d'apprendre.

-- En Touraine, et pas d'aiUres indices ; hélas! plus d'espoir, ujon père! soupire la jeune fdle douloureusement.

— Toujours, cher enfant, car demain nous parlons pour ce pays où un Dieu de bonté etdejustice, celui qui protège les malheureux, guidera nos recherches.

Un longespacede tempsemployéparle bon prêtre à consoler Louise, à faire rentrer l'espoir dans son cœur ; puis, après un repas triste et 'frugale, l'offre faite par le curé d'une petite promenade sur les bords de la mer, faite dans l'intention de procurer un instant do relâche aux chagrins de la jeune fille, en lui offrant la contemplation d'un des plus sublimes et imposans ouvrages du Créateur. Louiseiaccepte 5 ils partent , ils atteignent le port , puis s'éloignent de ce dernier pour cô-

loyer le rivage, où la jeune Tille pousse un cri en reconnaissaiil Arthur Beauclair, son séducteur, dans un homme mis- en bourgeois qui, les yeux baissés , passait en ce moment près d'elle.

— Qu'as-lu donc, mon enfant? s'informe vivement le prêtre.

— C'est lui, mon père, lui qui vient de passer près de moi; Arthur, enfin.

— Serait-ce possible? courons après, mon enfant... Hé! monsieur, monsieur!,., mais je ne me trompe pas, vous êtes l'officier à (|ui j'ai eu l'avantage de parler ce malin , dit le curé après avoir atteint Arthur lui-même. Ah! si vous n'êtes le plus méchant des hommes ,^vous aurez pitié de l'infortuTiée a qui l'émotion, la crainte, refusent la force de venir jusqu'à vous demander réparation de son honneur, un père pour ses pauvres enfans*.. Venez, venez donc, monsieur, île

voyez-vous pas que voire victime fléchit, que l'émotion la tue en co moment; oh! venez, c'est Dieu dont la puissance a fait le terrible élément qui mugit à nos pieds, qui vous l'ordonne par ma voix , s'écrie le prêtre avec force et dignité en entraînant l'officier qui, confus, embarrassé, se laisse conduire en silence près de Louise qui, suffoquée par la douleur, immobile et sans force, l'attendait les bras tendus vers lui.

— Louise! s'écrie le militaire en retenant dans ses bras la pauvre fille prête à tomber.

— Arthur! ah, je vous retrouve donc enfin, cruel?

— Vous êtes monsieur Beauclair? ainsi, ce matin, vous mentiez, et vous vous jouiez de la douleur d'un vieillard. Dieu vous soit indulgent, monsieur, car vous êtes un grand pécheur.

— Arthur, pitié pour moi , dont vous avez

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