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lue la ruére , pilié pour les pauvres (^r.fans dont vous m'avBZ rendue mère, disait aussi Louise avec l'accent du désespoir et en eniournnt de ses bras supplians le cou d'Arthur.
— Quoi ! vous êtes mère, Louise , et la vôtre?... ah ! vous avez raison de m'accabler, monsieur, je suis bien coupable en effet, dit le jeune homme avec l'expression du repentir et en cachant son visage dans ses mains.
— Vous vous repentez, c'est bon signe ; car du regret a la réparation, il n'y a qu'un pas, monsieur... Oui, Louise vient de vous dire la vérité; votre crime, son déshonneur, ont causé la mort de sa mère, d'une sainte femme; votre crime, en outre, a porté ses fruits , et la pauvre orpheline trompée par vous, abandonnée par vous sans pitié, a donné le jour à deux jumelles dont vous êtes père... Que pensez-vous de loutcela, monsieur, et comment espérez-vous réparer une aussi
grande inforlune? répondez, monsieur Beauclair, vous senlez-vous ia force d'être un honnête homme et d'en remplir le devoir dignement ?
— Apprenez-moi , monsieur, ce qu'exige Louise , et s'il est en mon pouvoir de ia satisfaire , je m'empresserai ...
— Gomment, vous demandez ce que désire cette inCoriunée? mais c'est lé mariage , c'est un père puur ses enfans, répond le prêtre avec sévérité et impatience.
— Le mariage! impossible, monsieur j quant à sa pauvreté, à ses ( nfans , ma fortune leur viendra en aide, et leur sort...
— Arthuri oubliez-N-DUS donc , crue*, que vous m'avez promis d'être un jour mon époux ?
-— Non, Louise; mais des circonstances indépendantes de ma volonté me priveront de Cd bonheur; croyez que mon amitiéi ma sol-<l
liciiude, vous sont acquises pour toujours," que mes bienfaits .vous suivront en tous lieux.
-— Arthur , mais votre nom , le titre de votre femme , peuvent seuls effacer la honte dont vous m'avez souillée. Hélas ! serez-vous implacable^ et me condamnerez-vous à rougir éternellement de mon titre de mère?
— Louise, caimei ce désespoir, et soyez persuadée que si la chose était encore en mon pouvoir, je serais glorieux de faire de vous nia femme chérie.
— Mais encore, monsieur, quel obstacle s'oppose donc à ce que vous répariez l'honneur de celle que vous avez flétrie ? s'écrie le prêtre avec impatience.
— Vous exigez -la vérité, monsieur? Eh bien! sachez donc que je suis marié.
— Marié! s'écrie Louise douloureusement et ea fondant en larmes.
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— Marié! fait aussi le bon curé d'un air consterné.
— S'il en est ainsi, Arthur, je n'exige plus rienj allez ! vous êtes un infâme!
— Grâce, Louise, et en faveur de vos enfans, consentez à ce que mes bienfaits. ..
— Rien! rien de vous , monsieur, répond de nouveau la jeune fille avec fermeté , en s'éloignant d'un pas rapide et entraînant le vieux prêtre avec elle.
— Marié ! marié ! ô mon Dieu ! il n'est donc ' plus pour moi d'espérance? Que devenir? comment cacher ma honte? disait en sanglotlant la pauvre Louise.
— Calme celte vive douleur, chère fdle, et place ta confiaiice dans le ciel qui ne t'abandonnera pas, qui déjà, en ma sœur et moi, t'a donné deux amis dévoués, deux prolecteurs. Louise, ne pleurepas ainsi, car tu me fends le cœur.
— Mes en fans! mes pauvres enfans! hélas l que vont-ils devenir?
— Dieu, ma sœur et moi t'aiderons à les élever; aie confiance, Louise, aie confiance, et conserve-toi pour les deux petits êtres que le ciel t'a donnés.
— Marié , ah ! c'est affreux ! reprend Louise.
— Eh bien ! oui ; et puisqu'il en est ainsi, n'en parlons plus, chère enfant, oublions cet infâme.
__Mon père, peut-être cetjhommo nous a-t-il trompés, peut-être ce mariage n'est-il qu'une feinte pour se débarrasser de mes importunités ? Ah ! si je le savais, toute faible femme que je suis, j'irais retrouver ce méchant, je le poursuivrais en tous lieux, je m'attacherais à lui, non poussée par l'amour, car je sens maintenant que la haine, |le mépris, sont les seuls
senlimens qu'il m'inspire, mais pour mes 1. 5
enfans, mes pauvres petits enfans, pour qui je voudrais un père, un nom, une famille! tel est le désir qui m'anime, voilà pourquoi je consentirais à être la femme de cet infâme.
Un long entrelien encore, et le vieux prêtre, "voyant Louise plus calme, la laissa à la chambre afin d'aller retenir leurs places à la diligence, après avoir promis .un "prompt re-^^ tour.
Et restée seule, la jeune fille se livra aussitôt à ses amères réflexions.
— Marié , l'infâme ! après m'avoir juré qu'il m'aimerait toujours, que moi seule serais sa femme... Mon Dieu! m'a-t-il dit la vérité? ne me trompe-l-il pas encore, le traître? et comment m'en assurer ? . . . Essayons , essayons! s'écrie subitement Louise en se levant vivement de dessus le siège où elle était asdisej puis, après avoir réfléchi un instant,
elle couvre à la luUe sa belle tête d'un petit chapeau de paille, ses épaules d'un châle, et s'élance ensuite hors de'la chambre, puis de l'auberge, sans parler à personne.
C'est vers le quartier delà cavalerie qu'elle dirige ses pas rapides, où, arrivée, elle s'adresse au premier soldat qui se présente à elle,et à qui elle s'informe d'Arthur Beauclair.
-- Absent pour le quart-d'heure et ceux suivans, jeune beauté, répond le soldat d'un ton léger, et en se dandinant d'une façon agréable.
— Oui, je sais, car il y a peu de temps que mon père et moi venons de le rencontrer par la ville 5 seulement, monsieur, je désirerais obtenir quelques renseîgnemens sur l'épouse de cet officier, qui, m'a-t-on dit , doit être une de mes anciennes compagnes de pension.
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— Compris 1 sur lalille du colonel, répond le niililaire.
— Ainsi , il est vrai que ntionsieur Arthur Beauclair est marié; et son épouse , dilesvous, esl la fdle de votre colonel ? Mon Dieu ! mon Dieu ! soutenez mon courage.
— C'est-à-dire, marié, pas encore, car ce n'est qu'après-demain que se célèbre la noce à Ronfleur; ce qui fait que notre brave chef d'escadron s'embarque en ce moment au port, pour cingler vers sa riche future, morceau friand, ma foi , et que tous les officiers du corps lui envient.
— Arthur se marie après-demain ; il s'embarque en ce moment, dites-vous? s'écrie Louise pâle et tremblante.
— Comme je viens d'avoir l'honneur de vous exposer la chose, jeune beauté.
A cette nouvelle assertion , Louise pousse un cri déchirant, puis , réunissant toutes ses
forces, priant Dieu de seconder son courage, elle s'élance, court vers le port, arrive, voit unebarquequi, chargée de plusieurs personnés, s'éloignait en cet instant du rivage. Louise regarde alors de tous ses ^eux, el finit par reconnaître Arthur dans cette même barque, Arthur qui, lui-même la reconnaissant à son tour, lui adressait en souriant un adieu de la main.
— Où va cette barque, monsieur? s'informe alors vivement Louise d'un air effaré à un matelot placé près d'elle.
— Rejoindre le vaisseau que' vous voyez là-bas
— Et ce vaisseau , où va-l-il ?
— A Honfleur.
A cette dernière réponse la tête de Louise se perd, el, devenue folle subitement, la pauvre fille appelle da toutes les forces de sa \oix le séducteur vers qui elle étend des bras supplians et que la vague emporte.
— Arthur! piiié, piliô! Oh! reviens, ré- \iens!... Cruel, peuxlu abandonner ainsi ton épouse, la mère de tes enfans? Arthur, Arthur, attends-moi, au nom du ciel, attendsmoi!
Et criant ainsi , les yeux hagards , Louise quittait ie rivage , s'élançait dans la mer, dont les flots la renversent aussitôt, la roulent, l'emportent, l'étouffent, pour rejeter, un instant après, son cadavre sur la grève ; son cadavre, que vint recueillir et mouiller aussitôt de ses larmes le vénérable curé accouru au bruit du sinistre, le désespoir dans l'arae.
— 0 mon Dieu ! pardonnez - moi si , pour venger une pauvre fdle des crimes d'un lâche et infâme séducteur, je désobéis à ta loi sublime en me livrant à la colère, en foulant l'indulgence aux pieds pour ne plus songer qu'à la vengeance! s'écria alors le vieux prêtre d'une voix étouffée et sanglotante*
Le lendemain notre curé, débarqué à Honfleur, sollicilail du colonel une audience particulière qui lui fut aussitôt accordée, et à la suite de laquelle le chef d'escadron Arthur Beauchiir, déclaré un homme infâme, reçut du colonel l'ordre d'oublier sa ûlle et de quitter aussitôt sa demeure.
Le bal de la Grande Chaumière-
— Ce que je viens de te raconter là, et qui t'a fait tant pleurer, eh bien ! ma chère Louise, ce sont ies malheurs et la mort de notre bonne et sainte mère Louise Benard, morte si jeune et victime de la séduction , disait une jeune fille de dix-huit ans, ayant nom Clémence, grande, bien faite, les cheveux superbes ^t blonds, mais les traits peu réguliers, au total plutôt laide que jolie, à sa sœur du même âge
qu'elle, sa sœur Léonie, gracieuse créature, à la chevelure noire, aux grands yeux de môme couleur, au visage enchanteur et lutin.
— Hélas! pourquoi, Clémence, m'avoir aussi longtemps laissée ignorer les infortunes de notre mère? demande Léonie en essuyant ses beaux yeux rougis par les larmes qu'elle venait de répandre en écoutant.
— C'est qu'il m'en coûtait de t'apprendre ces choses, de t'attrisler, de te faire connaître, ma chère Léonie, que toi et moi ne sommes, hélas! que de pauvres orphelines bâtardes, sans nuire nom que celui de notre
méreinfortunée; c'est que noire mèreadoptive, l'excelienle Moréle, la sœur, enfin , du bon curé de Luzarches , m'attribuant un caractère plus raisonnable, plus réfléchi et plus discret que le tien , et ne voulant pas mourir,'! ainsi que son frère le curé, en nous
laissant dans l'ignorance des auteurs de nos jours, m'a choisie, de préférence à toi, pour confidente de ce secret, en me recommandant de ne te le révéler que lorsque l'âge et la 'raison auraient mûri ta télé folle et légère.
— Très-bien, sœur, et voyant l'époque arrivée, la raison et la prudence devenues mon partage, aujourd'hui tu t'empresses de m'apprcndre ce secret?
— Hélas î non , ce ne sont pas ces qualités, que tu es si loin de posséder, qui m'ont fait parler, Léonie, mais bien les craintes que m'inspirent ta légèreté, ta coquetterie , ce désir qui l'anime de plaire , de captiver les hommages de chaque homme; malheureux penchant qui m'alarme pour toi. Oui, je t'ai révélé les infortunes de notre mère, Léonie , rien que pour te montrer le danger
que court une pauvre fille en se fiant A un sexcperndo, dont l'unique occupation , tous les \œux tendent à faire de nous les dupes de leurs caprices; pour te montrer le précipice où s'est perdue notre mère, et te faire éviter cet abîme où t'entraîneraient tôt ou .tard une coupable légèreté, cet excès d'amourpropre qui te fait prendre pour des vérités tous les sermens, toutes les déclarations d'amour de messieurs les et udians, dont nous habitons le quartier: jeunes gens fort gais, fort spirituels, j'en conviens, mais grands trompeurs et conteurs de fleurettes,
— Oh ! tu n'as rien à redouter, et tu t'alarmes en vain, ma bonne sœur : oui, j'aime à ce qu'on me trouve jolie, à me l'entendre dire, j'en conviens, même; déplus, que j'adore le plaisir et la danse ; mais , pour me laisser prendre aux belles phrases que me débitent chaque jours messieurs les étudians
et autres bipèdes, qui, tous à l'envi , m'en content du malin au soir, pas de ça; car je veux rester sage et libre d'offrir mon cœur et ma vertu au premier richard bon enfant qui m'offrira sa main et sa fortune.
— Quoi! en outre de l'ambition, observe Clémence en souriant.
— Oh! seulement une dixaine de mille b'vres de rentes afin de ne plus être forcée de travailler du matin Jusqu'au soir, ainsi que nous le faisons etk quoi nous condamne l'indigence.
— L'indigence! déjà pas tant que tu veux bien le dire, Léonie. N'avons-nous pas chacune notre vie durant, trois cents francs de rente que nous a laissés en mourant notre bonne mère adoptive? la bienfaisante dame Morèle, qui nous aimait tant!
— Six cents francs pour deux , c'est le
Pérou ! Allez donc avec ça en voilure , ou dans le grand monde.
— Le grand monde! pauvre folle! ii existe pour faire travailler les pauvres ouvrières comme nous, et non pour les admettre dans ses joies et réunions, répond Clémence.
— C'est juste> chacun sa sphère , soupire Léonie; et cependant lu avoueras avec moi , Clémence, que pour être de simples ouvrières coloristes, la société que nous fréquentons n'est déjà pas tant déchirée, ni tant à dédaigner.
— Grâce au choix scrupuleux que j'ai fait de nos amis , grâce à noire conduite irréprochable qui nous mérite l'estime des honnêtes gens.
Ainsi causaient les deux sœurs, assises en face l'une de l'autre, devant une petite table où elles étaient occupées à enluminer
des images de sainteté, dans leur petite chambre, située au quatrième étage d'une • maison de la rue Saint-Jacques, chambre proprette, meublée de simples meubles en bois de noyer, puis ornée de rideaux bien blancs, de plusieurs gravures encadrées, et, sur la cheminée, d'une glace et d'une petite pendule en albâtre.
— Clémence, voici midi qui sonne, c'est aujourd'hui dimanche, n'allons-nous pas quitter 4e travail ?
— Comme i! le plaira, chère sœur... A propos, mais ne sommes-nous pas invitées à dîner en ville aujourd'hui ?
— Certainement, chez, monsieur et madame Flamichon, les marchands d'estampes, qui, aujourd'hui, nous attendent à leur maison de campagne du boulevart Montparnasse, où ils réunissent leurs amisj il faut y aller,
sœur, car autrement nous risquerions d'indisposer ces bonnes gens qui nous aiment et nous entretiennent d'ouvrage toute l'année.
— Laissons donc les pinceaux pour aujourd'hui, afin de nous occuper de notre toilette.
— Clémence, et notre voisin , monsieur Claudius, que pensera-t-il en rentrant tantôt de rions trouver absentes ?...
— Que nous sommes sorties, répond la jeune fille en riant.
— Sans doute; mais lui qui tous les dimanches vient ici nous tenir compagnie, l'abandonnerons-nous aujourd'hui? Ne lui ferons-nous pas savoir chez qui nous allons afin qu'il vienne ce soir nous chercher?
— Non, Léonie, car que penseraient les Flamichon, en voyant un jeune homme venir, sans invitation de leur part, nous relrouver chez ^ux ?
— Pas grand chose ; le cher Claudius est un être de si peu d'importance, et de plus si laid qu'il n'y aurait pas conscience en soupçonnant plus que de l'amilié entre lui et nous.
— Oh ! n'importe, sa présence pourrait faire jaser les personnes avec lesquelles nous allons nous rencontrer chez monsieur Flamichon. Ainsi, bien décidé, Léonie, le cher Claudius se passera de nous ce soir.
-- Eh bien! qu'il en soit selon ta volonté, chère sœur... Quelle robe valu mettre, Clémence ?
— Ma bleue, toute neuve.
— Et moi, ma petite rose, en mousseline. Une bonne heure consacrée toute entière
à leur toilette; puis fraîches, gracieuses et coquettes, chacune la tête coiffée d'un joli chapeau de paille aux rubans couleur lir las , nos deux jeunes fdles s'échappent de
leur chambreile et se metlent en roule pourlô houlevarl Montparnasse et la villa des champs de la famille Flamichon. D'un pied léger elles atteignent la place Saint-Michel , où les deux sœurs se dirigent vers la boutique d'un pâtissier, afin d'y faire l'acquisition d'un pûlé du prix de six francs, pâté au veau etau jambon, que, la veilleen lesinvilantà dîner, madame Flamichon les avait priées d'acheter pour son compte, en s'engageant à leur rembourser aussitôt cette petite avance. L'acquisition terminée, Clémence et Léonie continuent leur route et tardent peu à atteindre le but de leur course, c'est-à-dire la petite maison soi-disant 4(6 campagne de la famille Flamichon, petit pavillon délabré se composant d'un siniple rez-de-chaussée de trois pièces, situé au milieu d'un jardin potager et au fond d'une étroite et interminable ruelle ayant entrée sur le boulevard Mont-
pâmasse, loiit prés de la Grande-Chaumière .
— Mais arrivez donc, mes toutes belles, on vous attend avec une impatience extrême, à'écrie une petite femme du plus loin qu'elle aperçoit venir Clémence et Léonie au-devant de qui elle accourt, souriante et les bras téhdus.
— Est-ce que nous nous sommes fait attendre, madame Flamichon ? il n'est pourtant encore que deux heures, répond Clémence.
— C'est égal, ces messieurs et dames demandent déjà le dîner ; ils disent tous mourir de faim ; ça se conçoit, à la campagne, Taîr est si vif... Qu'est-ce que c'est que cela? mon pâté, n'est-ce pas? éli bien ! je suis désolée que vous vous soyez donné la peine de l'acheter, parce queM. Michoneau, notre voisin et ami le bonnetier, vient justement d'en apporter un pour son plat ; car vous savez, mes toutes belles^ qu'à la campagne, c'est as-
-assez l'usage que chacun apporte ot fournisse le sien.
— Nous eussions craint, madame, de vous désobliger en ne remplissant pas la commission dont vous nous aviez chargées , répond Clémence.
— C'est juste; mais quelquefois on oublie fort heureusement, et il est fâcheux qu'il n'en ait pas été ainsi pour ce malencontreux pâté; enfin n'importe !
Tout en parlant ainsi, madame Flamichon introduisait les jeunes filles dans le jardin , en les guidant vers la société rassemblée sous un berceau de vigne , où les hommes se livraient au noble çt spirituel jeu du tonneau, en manches de chemise et sans cravatles , tandis que les dames conversaient entre elles. Ce fut parmi ces dernières qu'allèrent s'asseoir Clémence et sa sœur après avoir salué le maître de la maison, la société, et en
avoii' reru un amical accueil, pour ensuite se reposer de la longue course qu'elles venaient (le faire.
Monsieur Flamichon est un gros courtaud trapu, à l'air bête, aux cheve.ux crépus, ébouriffés; madame sa femme, dont il est le très-humble serviteur , est une petite personne d'une trentaine d'années au plus, ornée d'une grosse face, de petits yeux, d'un nez retroussé, d'une bouche fraîche et bien meublée, d'une paire d'appas des plusappétissans; au moral, le mari est un niais, l'épouse vive, coquette, intéressée. Parmi les autres personnages qui, en ce moment, forment l'aimable société rassemblée sous la treille , se distingue monsieur Michoneau, homme veuf et bonnetier, grand détaille, petit d'esprit, passablement laid, s'en faisant accroire, et se disant être Céladon de son quartier en dépit de ses cheveux gris et de ses
quarante-sepi ansj plus monsieur et madame Poupardon, fabricans de jouets d'enfans; l'époux, petit être rachilique et silencieux, jaloux de sa femme, et sournois en diable; madame Poupardon, femme d'une moyenne taille, de vingt-quatre ans, au regard agaçant, à la bouche en cœur, visant fort à l'esprit, et passablement âpre d'hommages et de complimens. Encore,* monsieur et madame Brulard, mesdemoiselles Brulard et le petit Brulard; le père, imprimeur en taille-douce, exofficier de la garde impériale, grand partisan du grand homme dont la mort est encore un problème pour lui; la mère, bonne femme, qui serait encore passable si les vètemerjs gothiques dont elle est affublée ne la vieillissaient de quinze ans au moins; puis les deux demoiselles Brulard, Claudine et Prudence, laidrons de quinze à dix -huit ans; ftinfan Brulard, gamin de sept ans, enfant terrible et se
livrant, en ce moment, à l'innocent divertissement de jcler à tort et à travers le sable à poignée et d'en couvrir la société, malgré les cris et la défense de madame sa mère.
Quatre heures après-midi; chacun crie la faim; madame Flamichon engage son époux à venir l'aider à dresser une table, la leur étant trop petite pour contenir tant de monde, et l'époux obéissant de quitter sa partie pour suivra sa femme à la salle jà manger où il s'empresse en homme adroit de démonter portes et volets et d'établir le tout sur des tréteaux»
— Combien sommes-nous, femme?
,^ Treize! Dieu me pardonne, . . Monsieur Flamichon, il faut inviter un quatorzième ou je ne dînerai pas à table, je vous en préviens, dit la dame avec effroi.
— Impossible, Poupoule, où le trouver a celte heure?
-5- Où il vous plaira, mais ii me faut abso-
lument mon quatorzième, n'ayant nullement l'envie de mourir dans l'année.
— Que vous êtes superstitieuse, Poupoule; vrai ! chez une femme d'esprit ce n'est pas excusable.
— Excusable ou non^ je veux mon quatorzième !
— Bien, bien, pas d'emportement, on aura ce quatorzième, Poupoule, on l'aura.... A
'propos, qu'avons-nous pour dîner! s'informe monsieur Flamichon d'une voix doucette.
— Parbleu, si nous n'avions que oe que vos crasseux d'amis vous ont apporté, on ne risquerait rien que de se serrer le ventre, dit la dame avec humeur tout en étendant la nappe sur la table improvisée.
— Bah ! est-ce qu'ils n'ont pas bien fait les choses aujourd'hui?
— Aujourd'hui comme toujours les vilains...
— Maïs encore, qu'pnt-ils apporté?
Les Brulard, à cinq, un bottillon d'asperges; Michoneau, un pâté de deux francs; les Poupardon, un panier de fraises de 50 centimes et une douzaine do biscuits de Rheiins de six sous... En voilà des plats! mangez donc treize sur tout cela.
— Ce n'est pas lourd, ce n'est pas lourd! j'en conviens, mais entre amis on ne se gêne pas...
— Oh! je m'en suis aperçu tout de suite qu'ils ne se gênaient pas... Hum! ayez donc des maisons de campagne pour que des dé- \orans semblables vous tombent ainsi chaque dimanche sur les bras, murmuie la dame avec dépit.
— Poupoule, est-ce que les petites Benard n'ont rien^apportc?...
— Si, un pâté de six francs que je les avais priées d'acheter pour moi et dem'appor*
ter, mais comme je les sais timides et délicates, qu'elles n'oseront jamais m'en réclamer la valeur, je vous défends, Flamichon, de leur en parler jamais.
— Suffit, Poupoule, et cependant ces chères petites ne sont pas riches; ensuite est-il délicat de leur faire payer leur écot, après les avoir invilées à dîner?
— C'est bien! on ne vous demande pas votre avis, grosse bête ; si on vous en croyait, je sais qu'on donnerait tout son bien à nianger à une foule de pique -assiette"; mais je suis là, moi, pour m'opposer à vos désordres et à vos prodigalités,
— Allons, Poupoule, ne te fâche pas ; je te promets à l'avenir d'être économe et sage.
— Eh bien! dînons-nous? s'informe Michoneau en venant d'un pied léger au beau milieu de la salle rompre l'entretien des époux Flamichon.
— Tout-à-l' heure, mauvais sujet, je n'ai plus qu'à tremper la soupe... Quant à vous, monsieur Flaniichon, occupez-vous de me chercher au plus lot mon quatorzième convive.
..— Michoneau, comprends-tu quePoupoule ne veuille pas que nous soyons treize à table?
— Treize, fi donc! compte de Judas, nombre fatal!... Je partage cette répugnance, madame Fiamichon, oui, je la partage,..
Eî^emple : je dînais il y a six mois en nombre pareil, qu'est-ii arrivé? que deux mois après, un vieillard de cent trois ans, grand père de notre amphytrion, est décédé subitement, dit Michoneau.
— Eh bien ! vous entendez , monsieur Fjamichon ? vite ! allez me chercher mon quatorzième.
— Volontiers, Poupoule; mais où le trouver à celte heure, encore une fois?
r- Hé, monsieur, où vous voudrez, le premier venu, le premier passant, s'il le faut, répond l'épouse impalieiiléc en poussant son mari par les épaules et vers la porte.
— Maintenant que nous sommes seuls, à nous deux, belle Hortense, s'écrie Michoncau encourant d'un air conquérant et badin passer son bras autour de la taille de madame Flamichon.
— Voyons, Isidore, pas de bêtises; on pourrait nous surprendre, et ça forait des cancans.
— ÎS'imporle! il me faut à l'instant même ^ une réponse à la lettre que je vous ai glissée
bier au soir.
— Il faut, Isidore, que vous soyez un fameux scélérat, un terrible audacieux, pour oser vous permettre de glisser une lettre d'amour à une femme honnête en présence de son mari.
— Un peu que je le suis audacieux, scélé-
rat Ma réponse, Prudence adorée, ma réponse..
' — Finissez, mauvais sujet, et ne m'embrassez pas ainsi, c'est une façon trop libre et qui ne me convient pas du tout.
— Hélas! pourquoi ces lèvres, par leur fraîcheur, appellent-t-ellcs le baiser?
— Oh ! la jolie phrase! que vous avez d'esprit, Michoneau.
. — Ma réponse, ma réponse !
— On n'ose vous la dire, séducteur; mais on l'écrira ce soir, durant le sommeil d'un époux, et vous la recevrez demain, dit madame Flamichon, d'un ton niignard et en baissant les yeux avec modestie.
— 0 bonheur! ô ivresse! ô charme! s'écrie Michoneau au comble de la joie et en se pen-
• chant vers le cou de la dame, pour y déposer un brûlant et long baiser, qu'on lui laissa prendre d'assez bonne grâce.
— jMonsieur, vous allez trouver excessive' nient liardie et originale rinvitaliou <jih; je vais vous adresser, mais ceci est la fauu de Prudence Flamiclion, mon épouse, à qui le nombre treize cause un etTroi invincible.
— Parlez, monsieur, de quoi s'agit-il?
répond le jeune homme à qui s'adressait en ce moment le marchand d'images, a près l'avoir arrêté au passage sur le boulevard.
— Monsieur, il s'agirait de vouloir bien nous faire l'honneur de venir dîner chez nous et avec ma société, enfin d'être le quatorzième convive d'une table de treize.
— Ah ! ah ! je comprends, monsieur, et ce serait avec un plaisir extrême que je m'empresserais de rompre, en m'asseyant à votre table, le nombre fatal qui tant effraye madame voire épouse, si par malheur et en ma qualité d'étudiant, je ne sortais, il y a un instant, de prendre un repas copieux, coté 90
centimes, chez le restaurateur Viot, dit l'Aquatique.
— Diabic! fâcheux, fâcheux! car tout en vous m'indique, monsieur, qu'en vous adressant mon invitation je faisais un bon choix,
— Ceci est une vérité, monsieur, car à juste titre, Claudius Montrigaud, votre serviteur, passe dans tout le quartier Latin pour être la fine fleur des étudians studieux et rangés.
— Ah ! monsieur Claudius, ce que vous me dites-là ne fait qu'augmenter mes regrets... Ah ça, mais il me semble qu'avec un peu de bonne volonté il vous serait facile d'être des nôtres, car enlin, un dîner de 90 centimes ne peut vous avoir rassasié au point de ne pouvoir lâter un brin de celui dont je vous offre de venir prendre votre part?
- — Monsieur Flamêche...
— Flamichon, monsieur.
— Ah! pardon. Monsieur Flamichon, quoique la frugalité, la sobriété soient le partage deClaudius Montrigaud, il consent celte fois et en votre faveur, à déroger à ses principes, afin d'avoir l'honneur de faire plus ample connaissance avec vous, et madame Flamichon^ les petits Flamichon et votre société.
— Je n'ai pas d'enfans, monsieur; mais je suis possesseur d'Une épouse adorable et adorée, a laquelle, si vous voulez bien me suivre, je vais vous présenter à l'instant même.
La proposition étant acceptée, Flamichon, suivi deClaudius Montrigaud enfile l'éternelle ruelle au fond de laquelle se trouvait située sa villa, et parvenu au bout de la course, l'imagier introduisant le jeune homme dans la salle à manger , le présente à madame son épouse, qu'il retrouve encore en société du bonnetier, et même le teint plus animé qu'à l'ordinaire.
— Soyez le bienvenu, monsieur, et parmi nous agissez sans façon, comme avec d'anciennes connaissances, répond la dame à un compliment que venait de lui adresser le jeune liouime.
— Il n'est pas beau le quatorzième, se met de son côté à murmurer Miclioneau en toisant le jeune homme.
— A table! à table! s'écriait un instant après Flamichon en parcourant le jardin, afin
/de rassembler tout son monde.
A ce cri engageant chacun accourt, se précipite en foule vers la salie à manger où, à peine sont-elles entrées, Léonie et Clémence • poussent un cri de surprise en reconnaissant leur voisin du carré, dans la personne de M. Claudius Montrigaud.
— Clémence' Léonie! s'écrie le jeune , homme en accourant au devant des deux
sœurs.
— Vous, chez M. Flainiciion, monsieur Claudius, par quel hasard? s'informe Clémence.
— Tiens! \ousvous connaissez? ah! tant mieux! tant mieux! fait madame Flamichon.
— A table ! à table ! vous vous expliquerez plus tard, dit Flamichon en dispersant les groupes.
Chacun, sur cette invitation, prend place au couvert et le dîner commence. Bœuf, gibelotte de lapin, pâté, asperges sont amplement fêtés par les convives. M. Claudius, placé entre les deux sœurs, donne la preuve, en mangeant pour deux, combien est digestive et légère la cuisine de l'aquatique restaurateur chez lequel il a pris son premier dîner; Michoneau, assis près de madame Flamichon, ne cesse de frotter son genou contre celui de la dame, dont ce manège clandestin augmenlede plus en plus les couleurs, tout en
îuiprocuranidetellesdistraclions, qu'elle remplit de vin l'assielle que lui tendait M. Poupardon, qui lui demandait une croûte de pâté.
— Qu'est-ce donc que l'on entend? s'informe madame Brulard en prêtant l'oreille.
— La musique de la Grande-Chaumière ; c€ci nous annonce que le bal est commencé, répond Claudius.
— Mesdemoiselles, apprête? vos jambes, car après dîner nous espérons vous faire danser, dit Flamichon. ^
«— Votre intention délicate est donc de nous conduire au bal de la Chaumière, monsieur Flamichon? s'informe madame Poupardon d'un air joyeux et empressé.
— Du tout, mesdames ; mais comme on entend d'ici la musique aussi bien que si l'on était à la Grande-Chaumière, mon intention est de vous faire danser dans mon propre jardin, dans l'allée qui sépare ma grande
planche d'épinards de mes choux frisés.
— Superbe idée! fait Claudius.
— Oh! c'est égal, nous n'aurons pas cet entrain que procurent le coup-d'œil et la foule, observe madame Poupardon.
— Le bal! le bal! est ce qu'une femme honnête doit fréquenter de semblables endroits, dit M. Poupardon avec humeur et en fronçant le sourcil.
— Et pourquoi pas, vilain jaloux? répond l'épouse.
— Silence, Eugénie, silence! je n'aime pas les explications.
— Vous me permettrez de vous faire observer, monsieur Poupardon, que mon mari, l'ami Michoneau et moi, nous nous permettons souvent la distraction du bal, et que nous ne nous y trouvons nullement déplacés, dit madame Flamichon.
-— Possible, madame ; mais lorsque voui
m'eiUentlcz blâmer ci^ geiii'C de plaisir et i'inlerdire à mon épouse, je trouve excessivement déplacé de voire part d'en faire devant elle le panégyrique.
-- 3Ionsieur Poupardon, vous êtes un original des plus ennuyeux^ et si vous ditesencore un mot, après le dîner nous entraînojis malgré vous votre épouse à la Grande-Chaumière et vous laissons tout seul bouder à la maison.
— Ah! fameuse idée; oui, allons passer la soirée dans le bal, parmi les éludians, et comme eux pincer noire léger cancan, s'écrie Michoneau.
— Comme vous dites^ monsieur Michoneau, idée superbe qui va nous procurer le plaisir de faire danser ces dames et ces demoiselles, dit Claudius Monlrigaud.
— Danser au bal , quel bonheur ! fait toyeusement entendre Léonie, qui déjà ne jenait plus sur sa chaise.
— A votre aise, mes chers amis, ne vous gênez pas; allez au bal et amusez-vous bien, mais ne comptez ni sur ma famille ni sur moi, parce que ma femme et mes filles ne dansent jamais et que je ne serai pas fâché (lu tout de rentrer de bonne heure à la maison afin d'y prendre un peu de repos, ayant cette nuit dernière monté ma garde au château, dit M. Bru lard.
■^- Mon cher Brulard, nous nous en irons ensemble, si vous voulez bien le permettre, propose Poupardon.
— Agissez comme bon vous semblera, messieurs; mais je vous ferai observer qu'il est de la dernière impolitesse de quitter ainsi les gens chez lesquels on dîne, dit madame Fiamichon avec aigreur. .
— Cependant, madame, lorsqu'on a payé son dîner chez ces mômes gens, il me semble qu'on est dispensé de toute étiquette eh-
véH euxj réplique, le bec pincé, madame Brulard à madame Fiamiclion.
— Vous êtes une impertinente, madame Brulard; vous fichez-vous de moi, de prétendre avoir payé votre écot.
— Cependant, madame, mon époux a fourni les asperges.
— Oui, un bottillon de cinquante centimes, et vous êtes arrivés cinq pour mordre dessus; merci du plat.
— Parbleu ! ne faudrait-il pas apporter autant de poulets que de personnes, murmure Poupardon.
— Comme vous, avec les fraises que vous avez apporiécs, une pour chacun, uq de vos biscuits pour deux, répond de nouveau madame Flaraichon.'
— Ma femme, on nous insulle, prends ton châlé, ton chapeau, apprête les filles et
parlons, s'écrie Brulard en quittant vivement la table.
— Mon épouse et moi partons avec vous, Brulard; car, plus que vous, je ne supporte pas les impertinences, dit Poupardon.
— Allons! allons! pas d'emportement; ne nous brouillons pas pour des bêlises, dit Michoneau.
— Monsieur Miohoneau , mêlez-vous de ce qui vous regarde, et laissez-les partir si telle est leur volonté, fait entendre mada^ me Flamiclion.
— Vous saurez, madame Flamiclion, qu'à Poupardon et moi on ne nous fait pas deux sottises de suite, et que nos familles et nous né remettrons jamais le pied chez vous.
— Voyons, Brulard, mon ami, tu es trop vif, trop susceptible ; que diable, ma femme n'a pas prétendu vous insulter.
— Monsieur Flamiclion, faites-moi le pïaî-
sîp de vous remettre a table et de ne point m excuser ni retenir ces gens.
— Mais ces gens vous valent bien, nriadame l'insolente, répond avec courroux madame Brulard à madame Flamichon, tandis que l'obéissant imagier reprenait sa place, et que Brulard et Poupardon enfilaient leurs habits.
— Où donc est Bibi, s'informe madame Brulard en cherchant son fils des yeux.
— Là-bas, dans le jardin , en train de gauler les pêches de l'espah'er, répond Michoneau avec calme.
— 0 ciel ! des pêches à peine nouées ; le petit misérable! il détruit en ce moment toute une récolte! s'écrie Flamichon furieux en se levant avec précipitation pour courir s'opposer aux gentillesses de Bibi Brulard.
— Recevez donc des enfans mal élevés, comme c'est agréable ! observe avec aigreur madame Flamichon.
— Hé! mon Dieu, madame, ne pleurez pas, on vous paiera vos pèches, s'il le faut; au surplus, vous ne le recevrez plus cet enfant, dit madame Brulard.
— Comment, mon ami, c'est donc pour tout de bon que nous nous en allons? soupire madame Poupardon.
- Je conçois que cela vous vexe de ne pas aller à la Grande-Chaumière vous compromettre avec des tapageurs et des grisettes, mais telle est ma volonté. . . Vous êtes prête? partons.
— Brulard, mais courez donc; je croîs, Dieu me pardonne, que dans sa fureur, ce brutal de FJamichon se dispose à battre notre fils.
— J'y vais, madame, j'y vais.
Et Brulard de courir, puis d'arriver au moment où Flamichon était en train de retirer des poches du moutard une quantité de pè-
-mèches de la grosseur d'une noix, dont l'enfant les avait bourrées. Dix minutes encore passées en préparatifs, à se quereller, à se piquer mutuellement, puis les Brulard, les Poupardon, furieux, abandonnent la place, en jurant bien haut de ne plus y remettre les pieds... avertissement auquel madame Flamiclion s'empresse de répondre par un : tant mieux bien prononcé, bien articulé, qui fut cause qu'avant de sortir du jardin, madame Brulard, horriblement vexée, écrasa de ses pieds une plate-bande entière de fraisiers.
—Dieu merci! nous voici bien débarrassés ; achevons notre dessert, puis, pour ne pas en avoir le démenti^ allons tous au bal de la Chaumière, dit madame Flamichon; Michoneau, vous me ferez danser, n'est-ce pas?
— Valser, galoper, tout ce qui vous plaira, chère dame.
— Léonie, Clémence, vous viendrez avec
nous, reprend la dame en s'adressant aux deux sœurs qui, lout le temps qu'avait duré la querelle n'avaient ouvert la bouche, et s'étaient contentées de rire en dessous avec leur voisin Claudius.
— Yolontiers, madame, répond Clémence à la dame, plus par complaisance que par goût.
— Alors, hâtons-nous de prendre notre café et de partir le plutôt possible, fait entendre Claudius.
— Du café, nous n'en avons pas ici, monsieur, car nous n'en prenons pas d'habitude.
— Vous voudrez bien déroger aujourd'hui en ma faveur, j'espère, madame, et accepter celui que je me propose de vous offrir à la Chaumière, reprend Claudius.
— Certainement, monsieur, vous être trop poli, pour que mon mari, Michoneau, ses de-
moiselles et moi nous nous avisions de vous refuser .
— Partons, hein, afin de pouvoir nous emparer d'une des tables situées près de la danse et avant qu'on ne les envahissent toutes, propose Michoneau.
La proposition acceptée, chacun court à son ciiapeau et Ton se met en route, moins Flamichon, à qui sa femme a laissé le soin d'ôter le couvert et de fermer portes et volets, avec la permission de venir les rejoindre une fois cet ouvrage fait. Michoneau, qui s'est empressé d'offrir son bras à madame Flamichon, ouvre la marche, et Claudius, une sœur sous chaque bras, suit le couple grotesque qui le précède.
—Je donnerais bien vingt sous, mes chères voisines, pour que nous rencontrassions à la Chaumière deux de mes excellens amis, Cyprien et Gautier, deux bons enfans, far-
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cours iinis, Gautier surtout! disait Clnudius tout en marchant.
— Que sont ces messieurs? interroge Clémence.
— Deux étudians en droit ainsi que moi ; Cyprien un piocheur, un élève de deuxième année, puisGautier, dit le Flâneur, le loupeur, beau garçon s'il en fut, qui, depuis trois ans, se fait coller a chaque examen. N'importe, il n'en est pas moins pour cela le roi des étudians, un être superbe à voir, dominant au parterre de l'Odéon, à celui de Bobino, à la Taverne, où chacun de nous se plaît à le contempler lorsqu'avec son air de sultan et le poing sur la hanche, il fume le fin caporal dans sa chibouque algérienne; aussi à lui les doux sourires des filles, le haut du pavé, et la confiance du restaurateur et du maître d'estaminet.