‹ La reine des carabinesChapitre 7 sur 7 · Partie de campagne · texte numérisé non relu

Partie de campagne

Le jour dit et sur les neuf heures du malin, tout le monde était en toilette et rassemblé dans la chambre des deux sœurs; tout le monde, excepté cependant le retardataire Gautier qui n'avait point encore paru, quoique l'heure indiquée pour le départ fût passée depuis longtemps, et que la calèche promise attendit à la porte.

— Partons sans lui, fairentendre Clau-

dius, fort envieux de voir sa propositioo acceptée.

— Non pas! ce serait impoli de notre pan, répond Valeriline impatiente et humiliée secrètement du peu d'empressement de Gautier à se rendre auprès d'elle et à son invitation.

— Attendons, puisque tel est voire désir, belle Valentine ; mais je gagerais tout au monde que, tandis que nous sommes tous ici, hors moi, impatiens de le voir arriver, le drôle, se riant de nous, fait sa partie de piquet dans quelque estaminet, reprend Glaudius avec intention et malice.

— Vous pensez ? Ah ! ce serait indigne! répond Valentine.

Une heure encore se passe dans une vive

attente, et, à la demande générale, Valentine

consent enfin à ce qu'on parte sans Gautier,

mais à son grand regret et le cœur blessé. I. ^4

Oa mofiie» on s'etUasse ilaus rimmefiàe voi* lure que les chevaux emportent d'un pas rapi-de pour monter la rue Saint-Jacques, l>uis ent4ef presqu'aussitôt dans celie des MatJiiidns «t passer devant un estaminet d'^ù l'es cri« de : ho ! hé ! les autres, attendez moi donc, se font entendre et attirent l'alièntian dt) nos gens qui aussitôt aperçoivent et reconnaissent iiauliei' en manches d^ chemise, une queue de billard à la main, lequel, penché à la fenêtre dudit estaminet, leur faisait signe de l'attendre.

-*- Hein! avais-je deviné juste? demande alors Claudius en souriant à Valentine avec uae joie maligne

Et \alentine de ne répondre que par un geste é'impatiefice.

— Me voici I flie voici l Vouô êtes bien gentils, ma foii de filer ainsi sans les amis, (}U ^ftiitier en sautant dans k calèche pour

tomber lourdement assis entre Claudius et Cyprien et vis à vis de Valenline.

— 11 était fort peu nécessaire, monsieur, de quitter votre billard pour venir nous apporter ces odeurs infectes de liqueur et de tabac qui s'exhalent de votre personne, dit Valentine avec humeur et dégoût.

— De quoi! de quoi! de l'humeur, des reproches, ah ! c'est mal j bien mal !

— Aussi, pourquoi diable t'amuses-tu à jouer au billard lorsque nous t'attendons? dit Cyprien.

— Oui, j'ai eu tort, j'en conviens ; mais c'est la faute d'un camarade, et puis lorsque je tiens celle maudite queue, impossible à moi de la quitter... Eh bien! on me boude donc, on est donc bien en colère après moi., allons, une petite, toute petite risette, et je promets d'être plus sage à l'avenir.

Valentine, désarmée par le ton comique

avc( io(juel Gautier venait [du prononcer ces dernières paroles, laisse échapper un doux sourire de ses jolies lèvres.

— Mais vraiment, monsieur Gautier, vous seriez un jeune homme charmant si vous vouliez vous en donner la peine.

— Je ne demande pas mieux, ma reine j que faudrait-il faire pour cela?

— D'abord, vous défaire de ce ton bruyant et tranchant ;i[être moins sans façon auprès des dames, et leur prouver en cela votre estime; enfin, devenir un homme aimable, de bon ton, puis ne pas boire autant de ces vilaines liquenrs fortes qui vous étourdissent et ruineront votre santé, et

qui, jointes à l'odeur de la pipe que vous avez sans cesse à la bouche, vous laissent une haleine insupportable:

— \o}ezvous ça? Ah! vous n'en exigez pas davantage? excusez!.-. Enfin, ou verra,

on s'efforcera d'être galant, dandy, fashionable , tout le bataclan , tout ça pour l'amour de vos beaux yeux, charmante couturière.

— Où allons-nous donc comme ça? s'informe Léonie.

— A Yille-d'Avray, charmant pays, bois délicieux quej'ai choisi de préférence pour notre promenade, répond Yalentîne. A propos, ajoute la jeune femme, vous saurez qu'à la barrière nous attend un nouveau compagnon, un bon vieillard, ancien ami de ma famille, appelé Lubin, qui m'a manifesté hier le désir d'être des nôtres.

— Un vieux ! c'est embêtant, mais accepté tout de même en votre faveur, suave Valentine, répond Gautier.

La barrière de Passy, que la calèche atteint, puis, là, le vieux Lubin qui se présente et salue Is société.

Déjà six personnes clans la calèche, jusie ce qu'elle peut en contenir; où donc placer le nouveau venu? Et à celle question, Gautier d'offrir sa place et de se disposer à grim» per à côté du cocher, ce à quoi s'oppose fermement Valentinequi, en se pressant un peu ainsi que Clémence et Léonîe, parvient à faire une petite place, bien étroite, dont s'empare Cyprien, comme étant le plus ^lince des quatre messieurs, permutation tout-à-fait du goût du jeune homme qui, de cette façon, se trouve placé entre sa chère Léonie et Clémence.

— Fouette, cocher ! s'écrie alors Gautier.

Et la voiture part comme un trait.

Le vojage sefait gaîment; M. Lubin, par sa jovialité, gagne l'estime de Gautier qui, a\ec lui, se familiarise aussitôt. On passe Sainl-Cloud, et avant de s'enfoncer dans les bois chacun manifeste Kinteniion de se ra-

fraîchir; et c'est ù la porte d^ii» ignoble cabaret que Gautier donne l'ordre d'arrêter, à la grande surprise de la baronne.

— Eh quoi!' boire dans ce cabaret? s'écrie aussitôt cette dernière.

"^ Du petit bleu à huit, ça écorchele go* sier, possible i mais ça désaltère, répond Gautier en escaladant la portière pour ©n^ Irer dans le cabaret, où, en frappant de sa canne sur une table, il s'écrie:

— Un litre !.. Eh bien! vous ne descenddez donc pas, vous autres, farceurs?

— Non ; nous no voulons pas boire iei.

— A votre aise, mes amour», répond alors Gautier qui, un pot à la main et un verre dans l'autre, se versait rasade et buvait coup sur coup.

-^ Et moi donc, gouillafre, me prene*- \ous pour un bégueul? dit M. Lubin eri descendant de voiture et venant à Gautier

qui, enchanté de trouver un compagnon, lui présente un verre plein et trinque avec lui.

— Mais tu as chaud, mon bonhomme, horriblement chaud. Allons, patte à terre et viens ici trinquer avec nous, dit Gautier au cocher, lequel, en qualité de conducteur de remise, ne se fait pas répéter deux fois l'invitation.

— Pas mauvais du tout, le petit bleu, dit M. Lubin, en dégustant.

— Pas vrai? Encore un litre, hein?

— Soit!

— A ta santé, cocher... Est-ce que tu fumerais, par hazard?

— Oui, bourgeois.

— Alors, passe-moi du tabac, vu que, dans ma précipitation à courir après ta guimbarde de voiture, j'ai oublié, ce matin, ma blague à l'estaminet

Et tandis que Gautier bourrait sa pipe aux dépens du cocher, chacun dans la voiture criait et pestait après lui.

Après avoir vidé deux pots sur trois pour sa part; après avoir engagé M. Lubin à payer la dépense, Gautier, cédant aux prières de ses amis, remonte en voilure, la pipe à la bouche. M . Lubin, riant sous cape, en fait autant, et le cocher regagne son siège. A peine Gautier s'est-il assis, que Valentine, n'écoutant que son dépit, arrache vivement des lèvres de Gautier la pipe dans laquelle il fumait en ce moment, et l'envoie se briser au loin sur le pavé de la route.

— Sapristi ! une pipe que j'ai culottée moimême avec tant d'amour et de soin, une pipe qui faisait l'admiration de tous les amateurs! Si vous n'étiez pas une femme!! s'écrie Gautier d'un ton colère, l'œi! animé; puis s'apaisant aussitôt et se mettant à sourire; ah!

çaî décidément, vous n'aimez donc pas la pipe?

— Je n'aime pas qu'un jeune homiue oublie le respect qu'il doit à des l'cmmoë en venant imperlinemmenl leur fumer au ne», ré*» pond Valentine avec sévérité.

— Vous êtes si joHe, si séduisante qu'il faut tout vous pardonner, belle couturière; mais je me permettrai devons donner, en | assantj quelques petits avis utiles et importans.

— Voyons cela, monsieur.

— C'est que, lorsqu'une femme consent à fréquenter les étudians, à en faire ses amis, elle doit se résoudre à subir les conséquences d'une semblable liaison, à endurer les agrémens et les désagremens qui peuvent en vé-* sulter.

— Ah ! ah ! fait en riant Valentine.

— Ainsi, ma douce amie, je pourrai» vous

citer facilemcht vingt, trente femmes belles et gracieuses, de ma connaissance, qui , loin de blâmer dans l'étudiant pur sang, ainsi que \0U8 le faites, cette élasticité hasardée de ses mouvemens, son fanatisme pour le polit \err0, la partie de billard et la pipe culottée, s'empressent au contraire d'imiter sa noble désinvolture, son style fleuri, de se pocharder et de fumer avec lui le calumet indien, symbole de paix et d'alliance.

— Eh bien, moi, mon doux ami, je vous répondrai avec franchise que le genre et les goûts que vous affectionnez ne pourront que dégrader la malheureuse assez faible pour les adopter ; je vous répondrai de plus que jamais mes intentions n'ont été de fréquenter, puisque telle est l'expression dont vous vous êleis servi , messieurs les étudians pur sang , dont hélas ! votre personne î3De donnent un bien triste échantillon 5 je

vous dirai enfin, que si, aujourd'hui, je yeux bien malgré tout souffrir votre présence, vous admettre dans mes menus plaisirs, c'est que vous ayant pris en pitié et démêlé en vous un bon cœur, un peu d'esprit au milieu de cette rudesse, de ses mœurs grossières quevous affectez , je me suis mis en tête de vous corriger, de faire de vous un homme, enfin ! après vous avoir arraché à cette existence honteuse et toute de paresse que vous menez en dépit de la raison .

En écoutant ces reproches, prononcés d'une voix ferme et sévère, Gautier a rougi, perdu son aplomb et est resté muet; à une autre femme qui lui aurait tenu ce langage, son impatience aurait répondu par la raillerie et l'injure; mais ici, il avait affaire à une femme de qui le regard, les manières , le langage, lui inspiraient un commencement de respect ; une femme que , malgré ses

habitudes cavalières et brutales, il esikérail dominer, soumettre à ses volontés, à ses caprices, et dans laquelle il rencontrait une résistance inattendue contre laquelle il n'osait se révolter.

Après cette dernière admonition de la part de Valentine à Gautier, la conversation prit une teinte plus gaie et devint générale*, jusqu'à l'arrivée à Ville-d'Avray, où la voiture alla s'arrêter à la porte d'un restaurateur et à la grande satisfaction de chacun , à qui la route et le grand air avaient donné un appétit du diable.

— Bien choisi ! s'écrie alors Gautier en entrant dans le restaurant, dont maintes fois il avait, dans ses excursions, lâté la cuisine. Oui, bien choisi , mais gare à notre bourse, du moins à la vôtre, mes amis, car je viens de m'apercevoir que maladroitement j'ai oublié la mienne chez moi. N'importe i quel-

qu'un parmi nous se chargera de la dépense générale et nous compterons aU retour.

— ïa bourse, maië lu l'oublies sans cessé, farceur, aussi bien que de rendre ce qu'on avance pour loi, répond Cyprien.

— Quant à moi, je ne puis ttiè charger d'être ici le caissier, car je ne possède que quinze francs pour toute fortune, et encore devraient-ils [ne mener jusqu'à la fin du iiîois, et nous ne sommes qu'au dix-huit, dit Claudius.

— Tu n'as donc jamais le sou ? pané .

— Â ton exemple, hors les dettes, ami Gautier, répond le jeune homme.

— Quant à moi, j'ai trente francs au service de la société , ne m'en demandez pas davantage, dit Cyprien.

— En tout quarante-cinq francs; quant au reste, le vieux est là pour suppléer, et je me suis aperçu que le bonhomme a le gousset

bien fourni ; or, plus d'inquiétude, mes amis, et vive la joie ! la bombance !

Ces confidences venaient d'avoir lieu entre les trois amis, dans un petit salon que précédait celui où s'étaient réfugiées les dames, empressées de se débarrasser d'une partie de leur toilette»

Gautier, resté le dernier dans la pièce, s'y disposait à dresser le menu du déjeûner de son autorité privée, lorsque [wrut Valentine qui, sous le prétexte de le consulter sur le repas, s'approcha et se pencijant sur lui, lui plaça amicalement la main sur l'épaule :

— Oue faites-vous donc là, Gautier?

s'informe la jolie femme,

>- Le menu de notre déjeuner.

— Précaution fort inutile, monsieur, car 11 est commandé depuis hier.

— Bah! qui donc a pris ce soin délicat? siiiforjïie Gautier ûvôc surprise^

— Moi, par l'eulremise d'un des valets de la baronne de Muldorf, qu'une commission amenait dans ce pays; et comme c'est moi qui ai proposé la partie et souhaite en supporter tous les frais, je vous prierai seulement de vouloir bien vous charger d'acquitter les diverses dépenses que nous allons faire dans le cours de celte journée de plaisirs, car il serait du dernier ridicule qu'une femme eût sans cesse la bourse à la main, se trouvant en société avec d'aimables cavaliers.

— Certainement, certainement, il est reconnu et la chose est des pi us naturelles, que le beau sexe doit accepter et ne jamais payer; seulement je me permettrai, ma jolie Valentine, de vous faire observer que...

— Vous ne possédez que quarante-cinq francs à trois, je sais; aussi, vous prierai-je de vous charger de cette bourse, d'y puiser

largement, afin de satisfaire tous nos désirs et caprices, et de ne me la restituer que de-

main.

— Peste! une bourse pleine d'or j savezvous, ma gentille, que pour une grisette vous êtes drôlement cossue? dit Gautier en regardant et pesant avec surprise la lourde et élégante bourse que Valenline venait de lui mettre dans la main.

— Fruit de mon travail, de mes économies, richesses dont je suis redevable à la générosité de la baronne de Muldori'.

~ Savez-vous, chère amie, que votre baronne de Muldorf, est une mine d'or délicieuse à exploiter.

— La réflexion est assez triviale et parle peu en votre faveur, Gautier; usons de la bonté de nos amis et bienfaiteurs, mais n'en abusons jamais, croyez-moi, monsieur.

— C'est juste, très juste; et c'est ainsi que

je m9 comporte avec les miens; demandez plutôt à Cyprien, à Claudius.

— A qui vous empruntez sans cesse et ne rendez jamais; ceci est une lâcheté, une indélicatesse indigne d'un homme d'honneur.

— Bah! comment, vous savez? eh bien!

oui, j'avoue que jusqu'alors;., mais ça viendra; telle est ma ferme volonté... A propos, ma gentille, dites-moi donc si, par hasard, ce ne serait pas votre généreuse baronne qui, sur votre invitation, m'aurait rendu le service de me débarrasser de quelques dettes criardes dont hier j'ai reçu l'acquit ?

— Peut-être bien, monsieur.

TT Comment donc! mais -c'est admirable, superlicocantiel, mirobolant, ébouriffant, et sans pareil. . Décidément, je veux, je dois aller remercier celte femme généreuse, magnifique, el me prosterner à ses pieds.

— Inutile, monsieur, car elle ne vous recevrait pas.

— Vous croyez, ma gentille!

— A table! à table! font entendre nos autres personnages en rompant l'entretien, et à ce doux appel, Gautier et Valentine de se rendre au couvert.

Un déjeuner abondant, délicat, des vins exquis, puis une gaîté franche, vive, spirituelle de la part de^ convives, puis encore Valentine qui, placée près de Gautier, lui prêche la tempérance, et ne le laisse boire juste que ce qu'il faut pour ne pas être gris, en dépit des efforts de M. Lubin, lequel, le sourire sarcastique sur les lèvres, provoquait sans cesse le pauvre Gautier à lui tenir noblement tête au Champagne. Fatiguée d'un long séjour à table, toute la société, excepté Gautier qui, joyeux et tout à son affaire, s'y serait volontiers oublié jusqu'au lende-

main , où I.iibin semblait s'y plaire non moins que réludiant, demanda à courir aux bois, à jouir des plaisirs de la campagne, et pour cela, quitta le couvert en masse et prit sa volée en entraînant les deux rébarbatifs, dont l'un, Gautier, sur un mot prononcé tout bas à son oreille par Valentine, s'arrêta au comptoir du restaurateur pour y payer la carte et jeter une pièce d'or de vingt francs au garçon. Après avoir de leurs pieds légers atteint les frais ombrages des bois de Villed'Avray , Valentine au bras de Gautier , Léonie à celui de C4yprien, et Clémence ayant accepté pour cavalier M. Lubin, ces trois couples, que suivait Claudius l'air mécontent et soucieux, tardèrent peu à s'éloigner insensiblement les uas des autres, à former chacun un secret aparté, à entamer un secret entretien.

— Oui, Gautier, je vous le répète, je suis

toute disposée à vous aimer, à vous donner mon cœur en échange du vôtre, mais je ne consentirai à cet échange qu'alors que vous vous en serez rendu digne, que vous aurez renoncé à toutes ces funestes habitudes qui finiront par abrutir en vous l'iiomme destiné, par son éducation, son esprit et ses avantages physiques, à occuper un rang distingué dans la société, à faire un citoyen honorable et utile, disait Valentine en réponse à une demande amoureuse.

— Aînsj donc, ma gentille...

— D'abord , commencez , monsieur, par vous défaire de ces épilhèthesde : Ma Joute» belle, ma gentille, ma reine , dont vous vous servez à tous propos, et qui sont du plus mauvais ton ; ne pouvez-vous me désigner par : Mademoiselle, ou Xalentine , si mieux vous aimez, puisqueje -vous permets cette dernière familiarité !

— C'est juste ! mais celte djable d'habitude est souvent plus forte que ma volonté , car vous saurez, ma toute. .. ma chère Vaientîne, qu'ainsi j'ai toujours interpellé les femmes aimables et tendres qui, pour moi-, ont daigné avoir quelques faiblesses et bontés.

— C'est possible; mais moi, je suis plus susceptible, et dans un amant j'exige plus que de l'amour, je veux encore son respect.

— Du respect, suffit! on en aura.

— Je veux encore que mon amant soit un homme distingué, autant dans ses amours, son langage, que dans ses manières; je veux qu'il soit noble de cœur, studieux, qu'il se fôsse eslimer, respecter de tous et partout; c'est vous dire, mon ami, ce que j'attends et exige de vous, et à quel prix je mets le cœur dont vous ambitionnez, dites-vous, la possession .

, — Oh ! je iîomprends très bien, fort bien,

et comme pour vous plaire il n'est pas de sacrifice dont je ne sois capable, je vous promets, ma bonne Valentine, de me corriger et de m'efforcerde devenir un jour l'amant heureux dont vous venez de dépeindre les perfections, enfin de renoncer...

— A la paresse ?

— Je le jure!

— A ce langage, et à ce ton d'estaminet?

— Je le jure!

— A faire des dettes ?

— Je lej-jure!

— Et surtout à ne plus vous griser, à tië plus faire un ignoble abus de ces liqueurs sî funestes à la santé?

— Je le jure!

— Or donc, à ne plus boire ni trinquer, vous, un futur avocat, avec votre cocher, dit encore Vaîentine en souriant.

— Je jure î je jure! je jure! répond le jeune homme en levant !a main.

— Très bien, monsieur, et moi, de vous aimer toute la vie.

— J'accepte encore, mais je voudrais les arrhes du marché.

— Qui sont?...

— Un, deux, trois baisers.

— Hum ! c'est beaucoup... Prenez-en deux, monsieur, et dépêchez-vous, tandis que cette touffe d''arbres nous dérobe à la vue de notre société.

Gautier, usant de la permission, presse aussitôt Valenline sur son sein et avec amour, délire, dépose vingt baisers sur ses charmantes lèvres, douces caresses que lui restitue la jeilne femme.

— Léonie, chère Léonie ! d'où vient la froideur qu'aujourd'hui je remarque en vous? pourqtioi cette rigueur, cruelle envers celui

qui vous adore plus que tout au inonde, envers celui dont la gloire serait de vous posséder pour femme, qui n'nllend qu'un mot de votre bouche pour vous donner ce titre si cher à son cœur?... Non, vous ne m'aimez pas, Léonie ; s'il en était autrement, vous ne" désespéreriez pas le pauvre Cyprien en l'ac^ câblant aujourd'hui de voire indiiïérence, en refusant ainsi que vous venez de le faire à l'instant même, l'hommage de sa main, disait d'un autre côté Cyprien à la jeune fille avec laquelle il se promenait à pas lents et loin de tous regards curieux et indiscrets.

— Moi, indifférente, froide envers vous, quelle idée! et potirquoi ce caprice? non, non, ne vous alarmez pas ainsi, Cyprien, car je vous aime, et m'estimerai heureuse d'être votre femme, mais pourquoi me presser tant de répondre à vos désirs ? ah ! laissez-moi du moins, avant d'enchaîner ma chère liberté, le

temps de vous connaître mieux encore, et celui d'apprécier vos bonnes et précieuses qualités.

— Vous m'aiinez, diles-vous, Léonie, ah! combien cet aveu, échappé de votre bouche charmante, est doux pour mon cœur; hélas!

■ s'il en est ainsi, pourquoi de votre volonté seule, retarder, ajourner sans cesse une heureuse union ? afin de mieux me connaître, dites-vous, et d'être encore plus certaine de l'amour que vous m'avez inspiré ; ah ! LéoniC; que faut-il donc faire pour vous convaincre, puisque l'offre de ma main, le don de ma liberté, de ma modeste fortune, ne sont pas encore capables de vous rassurer sur la sincérité de mes senlimens.

— Hélas ! que vous êtes donc ingénieux à vous tourmenter, mon ami, et que tes amoureux sont exigeons ! eh bien oui, je sais que vous m'aimez,que vous êtes un excellent garçon,

qui, en plus, sera un excellent mari, mais enfin, c'est ma personne, c'est aussi ma liberté, c'est l'esclavage, l'abnégation entière de toutes mes volontés que vous exigez, que vous m'offrez, et vous ne voulez seulement pas me laisser le temps de réfléchir sur un aussi grand sacrifice....

— L'amour véritable ne calcule ni ne réfléchit , Léonie , interrompit vivement le jeune homme.

— Aussi, vous ai-je tout de suite engagé mon cœur et ma parole,dit en souriant Léonie.

■ — Chose promise, chose due; or, exécutez-vous donc, méchante , en me tenant parole et devenant ma femme, fit en réponse l'amoureux Cyprien, en pressant avec tendresse la main de Léonie , pour la couvrir ensuite de brûlans baisers.

— Oh ! parlez, parlez toujours, mademoiselle, n'ayez aucune Crainte de fatiguer mon

attention ; oui, racontez encore, car votre récit m'inspire rinténH leplus grand.

Ainsi disait, de son côté, le vieux Lubin à Clémence, dont il possédait encore le bras, et tout en marchant derrière et loin des autres.

— Mais tout est dit, monsieur, répond Clémence à la demande du vieillard , à qui elle venait de raconter l'histoire de sa propre mère, mais sans la nommer.

— Oh, non ! car vous avez à m'apprendre ce que devinrent les enfans orphelins de cette pauvre fille, alors qu'elle eut trouvé la mort dans les flots, et si leur père, le séducteur de celte mère infortunée , répara son crime, en venant à leur secours, et les reconnaissant pour être les siens.

— Pour ce qui est de cela , je l'ignore , monsieur, car la personne qui me raconta celle triste histoire ne sut pas la punition

que Dieu, dans sa justice sévère, intli-ca au séducleur de la pauvre fille, ni le sort (]ue sa bienveillance réserva aux orphelins , dit Clôuience les yeux baissés, tant un mensonge , tel léger qu'il fui, répugnait à sa délicatesse.

— Eh bien, moi, mademoiselle , je puis vous dire ce que devinrent ces enfans.

— Vous, monsieur! Ah ! par exemple!

fait la jeune fille avec le sourire de l'incrédulité

— Écoulez !. . . Après la mort de leur mère, recueillies , adoptées par la sœur de l'excellent et charitable curé, les deux enfans devinrent, avec le temps, deux filles gracieuses qui, aujourd'hui, doublement orphelines, sages et laborieuses, se protègent l'une et fau- Ire, et vivent heureuses, en paix, du fruit de leur travail.

— A ce que vous supposez , monsieur .

-- Non pas, ceci est une vérité, et la preuve que je parle avec connaissance de cause, c'est qu'il m'est facile de vous dire même jusqu'au nom de ces chères filles.

— Ah ! Et comment se nomment-elles

— L'une , Clémence , l'autre , Léonie , répond en souriant le vieillard.

Puis, profilant de la silencieuse surprise de Clémence :

— Ai-je devinéjusle, mademoiselle ?ajoute-t-il

— Mais , monsieur , qui peut vous faire supposer que nous soyons ces enfans?

— C'est que semblable histoire à celle que vous ve nez de me faire entendre m'a été racontée à Luzarches, il y a quelque années, et que les enfans de la pauvre Louise, car ainsi se nommait l'héroïne , s'appelaient comme vous Clémence et Léonie... Allons, avouez , avouez sans crainte , jeune fille ,

car celui qui vous presse en cet instant, n'est autre qu'un ancien ami du boa curé de Luzarches .

— Serait-ce possible , monsieur? s'écrie Clémence avec surprise. Oli! alors, je ne m'étonne plus que vous sachiez le nom de notre pauvre mère, les nôtres...

-*- Ne le soyez pas non plus si, dès aujourd'hui, chère enfant, je deviens votre ami, votre protecteur, si... Mais assez, assez , et hâtons-nous de ratlrapper notre monde, qui là-bas, en marchant toujours, sans s'occuper des traîneurs, semble nousavoir oubliés.

A la suite de ces divers à parte, touie la troupe s'étant rassemblée dans un carrefour du bois, où une belle pelouse gazonnée invitait au repos, la conversation devint générale; puis, la gaité, une aimable folie, se mêlant de la partie, commencèrent mille jeux divers , auxquels chacun prit part avec ardeur, excep-

té Claudius qui , l'air trisle el boudeur, sous Je prétexte que sa chaussure le gênait, demeura constamment assis sur l'herbe auprès de M. Lubin, tandis que les autres se livraient avec ardeur et bruit aux jeux de cache-cache el de colin-maillard.

— Parbleu! jeune' homme, vous me permettrez devons dire que vous faites une triste figure parmi tous ces jeunes fous, dit Lubin à Claudius, après avoir longtemps observé le regard inquiet et mécontent du jeune homme qui poursuivait Gautier et Valentine, et s'attachait sur le premier avec dépit et douleur, en le voyant l'unique objet des grâces de la jolie femme qui, sur lui, pauvre amant ignoré, daignait à peine laisser tomber un regard.

— lié! monsieur , c'est qu'à vous parler franchement , j'enrage de tout mon cœur répond Claudius avec l'accent du dépit..

— Bah ! comment' cela?

— Ah ! ceci est mon secret.

— Oui, celui de Polichinelle.

— Du tout ! celui de mon pauvre cœur.

— Que j'ai deviné, dit le vieillard en souriant malicieusement.

— Ah! ah!... voyons ça...

— Vous êtes amoureux et jaloux; amoureux de mademoiselle Valenline, jaloux de voire ami Gautier.

~Eh bien! vous avez deviné; maintenant,

avouez avec moi qu'il est désolant de voir un

anima! comme ce Gantier, devenir l'objet

des préférences d'une femme charmante , et

celle même femme de faire un choix aussi

malencontreux , lequel ne lui promet pour

l'avenir que mauvais trailemens et abandon j

car croyez le bien , elle a beau faire, jamais

elle ne réussira à corriger le gaillard , à faire

d'un sacripant un homme du monde, un homme distingué. '^

— Je pense comme vous, mon cher monsieur Claudius. Mais pourquoi, étant épris des charmes de la joh'e Yalenline, cédez-vous aussi bénévolement le pas à ce Gautier ? J)ourquoi, vous-même, ne pas lui faire votre cour, et chercher , à force de soins et d'amabilité, à l'emporter sur un rival ?

— Parce que je craindrais d'en être pour mes frais; parce que je suis laid, et que Gautier est beau; parce que la belle Valentine en paraît éprise , et qu'elle ne pense pas à moi ; enfin , parce que je n^ose lui faire l'aveu d'un amour qu'elle repousserait avec dédain.

— Mon cher ami , vous êtes laid, c'est la vérité, mais cela n'est point une raison pour n'osor faire voire cour à une femme, d'autant plus que les plus joUes ont souvent du

goût pour les magots, répond Iroicleinent Lubin.

— Merci du compliment.

— 11 n'y a pas de quoi , mon cher ami ; mais, d'après cela, hors le visage , vous êtes un assez bel homme, bien bâti et de bon ton ; de plus, je vous crois un cœur honnête , bon , aimant , capable de faire le bonheur d'une femme, et ces rares et bonnes qualités, que je me plais à vous reconnaître , m'engagent à vous conseiller de jeter de côté une sotte et importune timidité , pour faire votre cour à celle dont vous êtes épris.

— Merci du conseil, mais je n'oserai.

— Osez, vous dis-je, et je promets d'em piloyer à votre profit tout le crédit que m'accorde sur son cœur l'amitié de Valentine.

— En vérité , vous êtes un brave homme , père Lubinj et s'il en est ainsi, j'ai presque

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envie ôv nie risquer, répond Claudius avec joie.

— Risquez-vous donc, et adroitement sachez, aux dépens des torts de votre rival, faire valoir vos bonnes qualités.

— Oui, oui, telle est mon intention, et la ruse est de bonne guerre.

- — Ah çà I mais, est-ce une maîtresse ou une femme que vous voulez dans Yalentine?

— Une épouse, une compagne de toute ma vie que je veux rendre heureuse, adorer audelà de tout , dit le jeune homme avec feu.

— Fort bien ! mais je vous avertis d'avance que Yalentine ne possède pour dot et pour tout bien que son état de couturière; plus, un grand fonds de générosité, qui lui fait mener grand train l'argent qu'elle sait gagner : preuve, celui qu'elle dépense aujourd'hui.

— Que m'importe sa misère ! ne serai-je pas capable un jour de gagner, pour elle et

pour moi , assez pour satisfaire tous les goûts et tous les penchans de son cœur?

— Voici une noble réponse , mon cher Claudius , et qui me décide tout-à-fait en votre faveur.

— J'accepte donc la protection, et compte fermement sur ses heureux effets.

Quelques mots encore, puis l'entretien fut interrompu par la présence de Gautier, qui , ayant assez des jeux innocens, venait d'abandonner la partie pour venir tomber et s'étendre aux pieds de Lubin et de Claudius, sur le tapis de gazon , et tout en fredonnant ce refrain :

Rien n'est doux comme la paresse, Rien n'est bon comme le repos; C'est le remède à la tristesse.

C'est là l'oubli de tous les maux.

Chantant ainsij Gautier bourrait sa pipe, pipe achetée dans Ville-^d'Avray , et en remplacement de celle brisëe sur la routé par Vaientine.

— Père Lubin , est-ce qu'à mon exemple, et tandis que le beau sexe se livre loin de nous à des jeux champêtres et vertueux, vous ti'allèz pas fumer une petite bouffarde? interroge Gautier.

— Volontiers ! car il me reste encore quelques cigares.

Et tandis qu'ils fumaient , Claudius, qui avait déserté la place pour courir vers les autres , recevait sous son bras celui qu'y passait amicalement Valentine, fatiguée de jouer et de courir, et réclamant un .soutien.

— Comme vous avez chaud, madenioiselle Yalentine, disait Claudius en entraînant doucement cette dernière à l'écart.

— Ne m'en parlez pasj j'étouffe, je suis en nage Mais où donc est passé M. Gautier?

— Après s'être réuni" à M. Lubin , tous deux ensemble fument à qui mieux mieux.

— Encore celte maudite pipel fi! que ce jeune homme est insupportable ! répond la jolie femme avec impatience.

— Que voulez- vous, les femmes, le billard, le tabac, tels sont ses goûts, sa vie, son bonheur!

— 11 faudra qu'il renonce a tout cela, sous peine d'encourir ma disgrâce.

— Menacé d'un aussi grand malheur, mademoiselle, je ne puis douter alors de sa conversion.

— Vous pensez donc, Claudius, que j'en viendrai à bout,-*

- Sans doute; car ici je jugé son coeur

par le mien , répond le jeune homme avec effort et timidité.

— Comment cela , monsieur?...

— Je veux dire, aimable Valenline , que pour vous plaire et lorsque vous commanderez , un amant doit être trop heureux d'obéir. Du moins ainsi agirait votre infime serviteur Claudius , si , daignant l'aimer et faire de lui plus qu'un Dieu, vous lui disiez : Je veux!

— Voilà, ma Toi , une soumission exemplaire , et que je crains bien de ne pas rencontrer chez M. Gautier,

— Alors, ne sachant obéir, c'est qu'il n'aimerait pas, répond Claudius, en appuyant fortement sur ces mots.

— Je pense ainsi que vous , raonsietir ; mais j'espère ! dit Valentine avec tristesse.

— Hélas ! combien moi , à la place de cet heureux mortel, je m'efforcerais de vous

rassurer vîtc , do vous prouver, par une pionplc et enlière souiiiission à vos désirs, qu'ils sont seuls ma loi et mon bonheur, r»'pond Claudius d'un ton passionnée! le regard le plus tendre fixé sur la jeune femme.

— Oh ! nul doute que, si vous m'aimiez, vous agiriez ainsi.

— Dites plutôt : vous qui m'aimez, Claudius, repri nd le jeune homme d'une voix douce et émue, en baissant les yeux et rougissant.

— Qu'entends-je ! quoi, vous m'aimez?

quelle plaisanterie ! réplique en riant Yalenline.

— Hélas ! ce n'est que trop vrai , mademoiselle; mais, loin de rire d'une indojnptable passion (|ui , dans mon cœur, porte la douleur la plus amère , plaignez plutôt, cruelle, un amour sans espoir qui fera le malheur de toute ma vie.

— Mon Dieu ! parlez-vous sérieusement , monsieur , ou ne me faites-vous entendre ici que ces propos galans et liabiluels à tous

* les hommes lorsqu'ils s'adressent à celle qu'ils voudraient tromper ? interroge Valentine d'une voix douce, en fixant sur Ciaudius un regard rempli d'inquiétude et de pitié.

— Oh! sérieusement! tenez, sentez plutôt , répond le jeune homme en saisissant la main de Valentine et la plaçant vivement sur son cœur, qui , en cet instant, battait avec une violence extrême.

— Oui, oui ! car ceci est le véritable langage, celui qui ne trompe jamais; mais, hélas ! qiie puis-je faire à ce mal , paijvre Ciaudius?

— M'aimer un peu, chère Valentine.

— D'amitié, toujours !

— Non, mais d'amour ! fait le jeune homme eo portant vivement à ses lèvres la main qu'il

ù'avait pas quillée, et sur laqiiellc il dépose un baiser.

— D'amour, impossible! car desenliment ne peut se commander.

— Ainsi donc, jamais d'espoir pour moi? dit tristement Claudius en laissant échapper une larme qui tomba brûlante sur la main de Valenline, larme dont la présence porta l'affliction dans l'ame de la sensible baronne, qui resta muette à cette demande , grâce à l'apparition de Clémence el de Léonie, laquelle vint fort à propos la tirer d'embarras et rompre le lête-à-léle.

— Au diable la bégueule qui voudrait m'imposer une semblable privation ! car je m'écrie avec Sganarelle :

Quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale, Le tabac est divin et n'a. rien qui l'égale .

disait le vieux Lubin, en train de fumer, à son compagnon Gautier (jui, près de lui, en faisait autant.

— Je pense ainsi que vous, mon vieux, vive la bouffarde !

— Cependant, il vous faudra y renoncer sous peine de déplaire à votre charmante maîtresse qui, pour ce genre de consommation, ressent un dégoût extrême.

— Le plus souvent!...

— Quoi ! rien pour lui plaire ; vous ne l'aimez donc pas?

— Si, plus que je n'aijamais aimé femme de ma vie; aussi désirant, s'il est possible, concilier ensemble mes plus chères passions, je me propose de faire de ma belle Valentine une épicurienne, une fumeuse premier ordre, répond Gautier d'un ton sérieux.

— Vous aurez de la peine à y parvenir.

— Bail ! j'en ai apprivoisé, je vous l'assure,

de plusbégiieulesel de plusrélives, qtii, ainsi que Vujenline, voulaient jouer la princesse el faire la dégoûtée.

~ Ma foi! vous avez raison, bien sol qui se prive pour une femme et s'assujélit à ses bizarres caprices, dit Lubin.

— Et ce ne sera jamais moi qui descendrai à cette lâcheté.

— Cependant, l'amour amt-na Hercule à filer aux pieds d'Ompliale, observe malignement le vieillard.

— Hercule n'étaitdonc qu'une poule mouillée, tl moi je suis un homme.

— Allons, allons, je vois que vous n'en tenez pas pour notre couturière autant que vous voulez me le faire accroire.

— Encore une fois, je vous assure que je l'aime, que j'en liens loul-à-fait pour elle; elle est si jolie!

— Cela est vrai ; jamais je n'ai rencontré

déplus charmant minois, et vous pourrez vous flatter avec justice d'avoir pour épouse la pluigiâcieuse des femmes.

~ Epouse, épouse ! halte-là, vieux, n'aUons pas aussi loin et tenons-nous-en à un titre non moins aimable, mais plus modeste.

— Bah! est-ce que par hasard vous ne courtiseriez pas pour le bon motif? demande en riant le rusé vieillard.

— Ah ça ! papa , perdez-vous la boule par hasard? Est-ce qu'un homme d'esprit se marie jamais pour tout de bon? Est-ce qu'un particulier de mon espèce, appelé très incessamment à figurer avec honneur au barreau en qualité d'avocat^ peut se permettre de prendre pour légitime une grisette, une couturière? Fi donc !

— Je conçois , je conçois ; oui , c'est une femme riche qu'il vous faut.

— C'est cela même ; une grosse dot et la femme par dessus le marché .

— Et si Valentine était riche ?..i

— Alors, ce serait tout différent, je n'hésiterais pas un seul instant à en faire ma légitime adorée.

— Eh bien, oui; mais malheureusement la pauvre fille ne possédera pour tout bien que ce qu'il plaira à la baronne de Muldorf, dont elle est assez aimée, de lui donner en dot, c'est-à-dire quelques mille francs.

— C'en est assez, mon vieux , joint à ses beaux jeux, pour être longtemps la maîtresse chérie de mon cœur , la compagne envoyée ici-bas par la Divitiilé, pour soigner mon ménage, raccommoder mes chaussettes et allumer ma pipe, tout cela en échange de mon fidèle amour et de mes tendres caresses.

— Ah! farceur! satané farceur! fait en frappant sur l'épaule do Gautier et en riant

aux éclats, !e vieux Lubin. Fort bien, fort bien ! mais prenez garde, méfiez- vous, car je connais la pclile et la sais entêtée en -diable, elle pourrait très bien vous échapper , reprend le vieillard ; par exemple, ne pouvez-vous faire auprès d'elle le saint ni touche, ne vous pocharder qu'en cachette? Franchement , elle vaut bien la peine qu'on fasse quelques frais pour la mériter.

— D'accord, mais où il y a de la gène, pas de plaisir pour moi.

Une demi -heure après ce dernier entretien, la bande joyeuse a^ant déserté la pelouse du carrefour, courait par monts et par vaux à travers les bois. Une grande route , que nos amis venaient d'atteindre et qu'ils longeaient gaîment, lorsqu'un cri échappé de l'intérieur d'un écjuipage qui passait en ce moment, attira raltenlion de toute la bande qui, avec surprise, vit la riche voiture

s'arrêter, un valol en ouvrir la portière, et un gros homme en descendre pour se diriger vers eux d'un pas lourd.

— Dieu me pardonne, mais c'est le gros bouffi qoe vous nousî)résenlâles, il y a quelques mois, lors de noire rencontre à la Ghauniière, en qualité d'intendant de la baronne deMu!dorf;,parquel hasard ce gros plein de soupe se lail-iUriinbaier ainsi en équipage? demandeGaulieràValentine qu'il loriail sous son bras, aprèsavoir reconnu le gros margrave, au devant duquel monsieur Lubiu se rendait avec empressement, et qu'après avoir atteint, il entraîna à l'écart.

~ Ché havre reconnu tout di suite la pelle baronne, mon chir monsieur, et moi descendre de mon voiture bour saluer elle.

— Ceci est excessivement aimable de votre part, margrave, mais Valenline vous ay.mt reconnu de même, me dépêche près de vous

afin de vous prévenir qu'elle désire fortement conserver rincognilo à l'égard des gens avec qui, elle et moi, nous sommes en ce moment, . et qui ne sont aulres que les personnes que nous rencontrâmes, il y a trois mois, à certain bal du boulevart Montparnasse; vous vous rappelez?...

— la, ia, du beuble, des étudians, des betites filles, pien jolies, ia, ia, qui havre eu beaucoup d'égard bour le nez de moi.

— C'est cela même, margrave, tous bons enfans qui ne voient dans notre folle Valentine que la couturière de ia baronne de Muldorf.

— Fi! fi! ché suis furieux! le femme de mon cousin, une baronne se combromettre ainsi, un femme bour qui che havre peaucoup de l'amour se faire couturière! fréquenter ce belile bobulace !

— ' Tel est le caprice de Valentine, et à

moins de vouloir lui dcpiaire et d'encourir sa disgrâce, gardez-vons, mon cher Hercule, de soulevei* devant les gens qui nous accoinpagnenl le voile qui eaclie k leurs yeux la noble et riche baronne de MuldorF.

— Ché n'aurai garde.

— De plus, consentez de nouveau à être aujourd'hui pour eux l'intendant de la baronne; à celle condition seulCj, j'ai pouvoir de vous permettre de saluer amicalement noire couturière de qualilé.

— Ché consens, clié consens, répond le margrave que Lubin présente aussitôt à la société, à qui Gautier s'empresse de presser la main en signe de reconnaissance, et de s'informer de l'état &e son nez, façon famir lière dont la fierté de l'Allemand se trouve passablement vexée.

— D'où venez-vous donc ainsi, monsieur Hercule? demande la baronne en souriant.

— 2tiO —

— r!i<'' virns (Iç Versailles, mon pelle cousine

— C'est ço, dans le çarosse de sa maîtresse, sans plus de gêne. Polisson d'intendant, va ! dit Gautier en riant et frappant fortement de la main sur l'épaule du margrave, à qui le mécontentement arrache une affreuse grimace.

— Et vous retournez à Paris? reprend Valentin( .

— Glié liavre ce envie avant, mon cousine, mais ché préfère rester avec. vous si vous havre le bonté de le bouloir.

Quoique la présence du margrave fût pour elle un sujet de crainte et de gêne, Valenline n'osant refuser, céda aux désirs de l'Aïlemand, tout en le recommandant par un coup-d'œil à la surveillance du vieux Lubin, et lorsque le margrave, enchanté de la faveur, s'«mpressait d'offrir son bras à Valenline,

Gautier, devinant l'intention , partit d'un éclat de rire, et se substitua au gros homme, pour entraîner la jeune femme bien loin et d'un pas rapide.

— Mon cher Hercule, pardonnez à ce jeune fou, et, en galant chevalier, veuillez offrir votre bras et protection à cette jeune et aimable demoiselle, dit Lubin au margrave stupéfait en lui présentant Clémence à qui notre gros Allemand offrit un bras qui, cette fois, fut accepté avec décence et politesse.

— Que cette promenade est longue, interminable!

— Est-ce que nous ne retournerons pas bientôt à Paris? fesait entendre Léonie à Cyprien s0|us le bras de qui elle marchait en ce moment.

— Vous êtes fatiguée, Léonie ?

— Non, mais ces bois éternels m'ennuient à mourir.

— Et à moi ils semblent délicieux en les parcourant avec vous.

— Vous aimez à ce que je vois la campagne, mon ami?

— Beaucoup, lorsque je m'y trouve avec une femme aimable et jojie !

— Et moi je la déteste!

— Cependant, Léonie, nous l'habiterons peut-être un jour ensemble.

•— Oui, si vous persévérez toujours dans l^inlention d'y adbeter une charge, répond en soupirant la jeune fille.

— Hélas ! vous adorez donc bien ce Paris?

— Franchement oui; car, je crois que là seul se trouvent le bonheur et le plaisir.

— Mais, Léonie, ignorez-vous que la moindre étude soit de notaire , d'avoué ou d'huissier, s'y vend un prix fou, qu'il faut des cents mille francs pour se rendre acquéreur d'une de ces charges.

— Eh bien, on achète <^ crédit, on demande du temps; on m'a dit maintes fois que cela se pratiquait ainsi.

— J'en conviens ; mais vous a-Ç-on dit aussi que la plupart de messieurs les notaires et avoués de Paris, sont desgensdevant lesquels s'est retirée la confiance publique, des hommes à qui l'on tremble maintenant de confier la moindre somme, le moindre dépôt? Pourquoi? parce que issus souvent de familles pauvres, dévorés par l'ambition, la cupidité, et n'ayant rien à perdre, ces gens ont acquis leur charge à un prix exliorbilant , que, pour la payer, quaml ils en viennent à bout, ils appellent l'agiotage, le tripotage à leur aide, que dans des entreprises hasardeuses ils ne craignent nullement de compromettre la fortune de leurs cliens, de ruiner des familles entières; c'est qu'alors il s'agit pour eux d'amasser vite, vite, un demi-miU

lion, et que les familles (|ui dolent ricljement leurs filles, y regardent maintenant à deux fois avant de confier leurs enfans à celte race rapace et pillarde à qui, pour ma part, je ne confierais pas même le plus mince pécule.

— Sonl-ils tous ainsi? interroge Léonie.

< — Non, Dieu merci, car il en est dans le nombre dont la probilc est intacte; mais ceux-là ne jouent pas à la bourse, n'aclièlent pas des terrains, n'élèvent pas des bâtisses et ne font das l'escompte, enfin ils vivent honorablement du produit de leur profession , parce qu'ils ont acquis leur charge à beaux deniers comptants, et que pour ta payer ils n'ont pas besoin de voler leurs cliens.

— Ainsi, plus d'espoir de nous iher à Paris, je le vois bien, d'après ce triste tableau,

.soupire péniblement Léonie.

— Aucun, mais celui d'habiter une petite

province non loin d'ici, où pour nous s'écouleronl des jours do paix et de bonheur.

— Cypricn, quelle heure est-il donc?

— Cinq heure&el demie, répond le jeune homntîe après avoir regardé à sa montre.

— Déjà !

— Ainsi qu'à vous et près de vous^ Léonie, le temps m'a paru^)ien court.

— Cyprien,,faites donc en sorte que nous retournions au plus tôt à Paris.

— Pourquoi ce désir, lorsqu'on est si bien dans ces lieux?

— Parce que... parce que .. je suis fatiguée et que je veux rentrer de bonne heure, répond la jeune fille avec impatience.

— Fort bien ; il nous faut dîner.

— Encore ? mais oià?

— Là! répond Cyprien en indiquant, non loin, le village de Ville-d'Avray, qu'ils venaient tous d'a'tteindre.

Le même restaurant, la môme table, puis un repas abondant, délicat, tout cela commandé depuis le matin et par Valentine. Beaucoup d'appétit, puis une gaîté folje inspirée par des vins exquis et générepx auxquels le margrave et Gautier donnent une vive attaque. Tout on mangeant et buvant comme quatre, le gros prince allemand, placé vis-à-vis de la baronne et entre Clémence et Claudius, ne perd pas Yalei^tine de vue , Valentine assise près de Gautier, et riant, causant avec ce dernier, à la grande surprise et mécontentement du margrave qui, loujoursamoureux, sentait le soupçon et la jalousie se glisser dans son cœur en présence de tant de familiarité.

"__ Glié crois, la diable m'embortc, que cette drôle vient de paiser la main de mon cousine! murmure le margrave d'un ton colère en s'adressant à Claudius, après avoir

aperçu, en effet, le jeune homme prendre celle douce licence.

— Parbleu ! ça vous surprend, monsieur l'intendant? quoi de plus naturel que de prodiguer ses caresses à h femme dont nous sommes aimé? dit Cl^udjus avec nm moins d'humeyr que le margrave.

— Quoi que vous havre dit, bélile jeune homme? que mon cousine il aime ce Gaulier?

— Hélas I ce n'est que trop vrai, soupire Claudius.

— Ché avre bas entendu.

— J^ vous dis q«e ce n'est que trop vrai que Valentine aime cet animal, répète une seconde fois le jeune homme avec impatience.

— la, ia! ché havre pien entendu ça, mais moi ne pas croire à ce grosse pêtise.

— A votre aise, cher intendant ; quant à moi je n'en ai que trop la fatale certitude.

— Que ce Médoc est délicieux I s'écriait

Gautier en ce moment en élevant son verre plein. A ta santé , mon gros Hercule !

— la, ia ! répond l'allemand d'un ton maussade , et tout en toquant son verre à celui que lui tendait le jeune homme.

— Gautier, souvenez-vous du serment que vous m'avez fait de ne plus vous griser, et de mon aversion pour l'inlempérance.

— Soyez tranquille, ma reine des grisettes, une petite pointe seulement en votre honneur, et voilà tout!

La huitième heure du soir sonnait à l'horloge du village lorsque ce repas se termina à la grande satisfaction de Claudius, de Léonic et du margrave; le premier, dévoré par la jalousie que lui inspirait le bonheur de son rival et la douce préférence qui lui était accordée; Léonie , en voyant s'avancer l'heure du rendez-vous donné par elle à de Yalmont; el le cher mar-

grave éloufFant de dépit et de colère, à la pensée que sa noble cousine oubliait sa di^niic au point de lui préférer un homme de rien, un homme du peuple.

Gautier encore celte fois passe au comptoir acquitter la carte d'après l'invitation de Valentine, et tout étant payé, voyant encore 1? bourse bien garnie , le jeune drôle, en souriant avec satisfaction, s'empresse de la remettre précieusement dans sa poche.

Saturé de promenade et l'heure de gagner Paris étant venue, on parle de partir j c'est alors que Yalentine, pressée par le margrave d^ prendre avec lui place dans sa voiture et de laisser la calèche aux autres, refuse net la proposition et contraint même le gros allemand d'accepter à sa place Clémence et Lubin pour compagnons de voyage, ce à quoi se résout le margrave tout en jurant et se promettant tout bas de se von-

géf des dédains de la jeune baronne.

La nuit est venue;' la calèche roule avec rapidité, et l'heureux Gautier, profitant d'une obscurité propice et du sommeil où se sont laissé aller Cyprien et Léonie, presse amoureusement Valentine dans ses bras et même, sur ses jolies lèvres, ose déposer de tendres baisers.

— Ah ! Gautier , ra'aimerez-vous sincèrement et toujours? soupire Valentine.

— Toute la vie!

— Voyez ma faiblesse, mon ami, et combien je suis folle de me livrer ainsi, mais, hélas! c'est que je vous aime, Gautier, c'est qu'il y aurait infamie et déloyauté de votre part à me trahir, à m'oublier.

— Vous oublier ! est fce possible ! oîi donc trouverai-je, chère Valentine, femme plus belie, plus parfaite que vous?

— Gaulier, devenez un homme sage, distingué, puis ma main, un jour, sera la réconjpense de vos heureux efforts.

— Votre main;... sûrement! mais ne peut -on s'aimer, être heureux sans enchaîner sa liberté commune ? répond le jeune homme très surpris et peu soucieux sans doute de la récompense promise en ce moment à ses vertus futures, par une simple grisette.

— D^accord, maisrhonneur,chez moi, n'admet nulles faveurs amoureuses avant l'union. — Mauvais système, ma belle Yalentine, auquel mon amour, mes désirs impatiens ne pourront se soumettre , et j'espère bien qu'aujourd'hui même, jetant au diable de sots scrupules, et en femme aimante et d'esprii, vous comblerez, par une nuit de délices, les désirs de votre amant le plus épris comme le plus fidèle*

— Ali ! aujourd'hui même? et c'est ainsi que monsieur arrange les choses? répond en souriant Valenline.

— Oui, ma douce amie, car la vie est si courte (ju'il y a folie à perdre le temps en vains préliminaires, en façons et 'grimaces, lorsque le plaisir le réclame.

— De mieux en mieux! mais pour être autant exigeant, Gautier, et réclamer in petto des faveurs que l'amour permet à une femme d'accorder à Tamour méiiie, qu'avez-vous fait pour vous en rendre digne? Rien? car jusqu'alors, jaloux de me complaire, m'avezvous sacrifié le plus petit défaut de tous ceux que vous possédez si largement?

— Non, mais ça viendra, répond le jeune homme d'un Ion léger.

— Eh bien! Gautier, vous me permettrez d'attendre que cela soil venu.

— Ah ça mais, ma toute belle , savez-

VOUS que chez noa« autres étudians la patience n'est point la vertu dominante et que nous sommes liabitués à mener l'amour et le sentiment au galop?

— Oui, je sais que vous agissez souvent ainsi, mais envers qui ? envers ces malheureuses filles perdues parla paresse et la débauche, que vous désignez sous le titre bizarre de carabines 5 femmes sans cœur, banales, qui, dans l'espoir de mieux vous captiver, non par amour, mais guidées par l'intérêt, acceptent vos vices, partagent vos débauches, deviennent le plastron de vos injures, souvent de votre brutalité, des femmes enfin, qui, indignes de votre estime, tardent peu à devenir vos servantes, l'objet de vos risées, de votre oiépris. Gautier, est-ce donc au rang de ces créatures que vous auriez l'infamie de me classer ?

— Dieu m'en préserve l ma belle amie .

— AI«)rs,iiourquo»'ceiie exigence^... Ecoutez, Gauller, je suis une lUIe honaêle, et vous n'en pouvez douter; voici donc, en reUe qualité, quelles sont mes volontés et intentions : d'abord que vous renonciez à un espoir coupable, celui d'abuser de ramilié, de la faiblesse que vous m'avez inspirées; que vous vous efforciez de mériter ma confiance entière; et que, devenu un homme sage, estimable sous tous les points, vous soyez un jour mon mari.

— Tout cela est fort beau, ma mignonne, mais pèche seulement sur le dernier point.

— Qui est?...

— Celui du conjungoy parce que, étant issu de parens sans tortune et dans l'impossibilité de m'établir eux-mêmes, je ne puis épouser, dans pareille situation, que la femme dont la dot me mettra à raêiiie d'à-

clieier une cliarge; acquisition indispensable cl des plus coûteuses.

— Ainsi, vous ne me trouvez bonne, au plus, que pour faire de moi votre maîtresse.

— Et ma femme chérie, chère Valeniine, si en mariage vous pouvez m'apporter deux cents mille francs.

— ïnfàmel est ce que vous calculeriez ainsi si vous m'aimiez véritablement? dit Valentine avec tristesse.

— Mais une charge, une polisonne de charge I est-ce (jue ça se paie avec des noyaux de pèche? serais-je dans la position de gagîîcr la vie d'une femme? de la rendre heuleuso et pimpante, si après l'avoir épousée sans fortune, l'enfer, pour exister, me condamnait à gratter éternellement le papier timbré d'un avoué, d'un huissier du d'un notaire, en qudité de clerc et aux appointemens de 50 francs par mois.

— Ne pourriez-vous vous passer d'acheter une charge, enfin, vous faire avocat, homme d'alfaires? ensuite, moi-même n'ai-je pas un bon état que j'exploiterai, et dans la baronne de Muldorf une généreuse amie qui nous \iendrait en aide?

— Tiens, tiens! mais vous avez ma foi raison, chère "Valcnline. Oui, je réfléchirai à tout cela; car je vous aime, et plus que vous ne pensez, et puis, où trouverai-je une plus jolie femme que vous, qui, aux grâces, à l'esprit joigne autant de sagesse et de généro-

^ site? Valentine, chère Yaleniine, espérez!

— Enfin, vous voici donc plus raisonnable, plus juste à mon égard. Croyez-moi, Gautier, le ciel bénira et fera fructifier notre petit ménage.

— Certainement!... Ainsi, c'est décidé, je me ferai avocat, homme d'affaires consultanty excellente partie où tout le talent con-

siste à savoir plumer adroitement les imbéciles plaideurs, et, pour cola, il s'agit de monter un \asle et riche cabinet, riche surtout par son ameublement, moyen important, im. manquable, de jeter de la poudre aux yeux du crédule client, et de lui donner une haute idée de vos capacités; enfin, appât autant infaillible que le cabriolet du médecin l'est à l'égard du malade.

— Ainsi donc, Gautier, vous serez mon mari .

— Je le jure! ma Valentine, puisque par tes conseils, ton esprit, tu as sa délruuv l'obstacle qui s'opposait à ce bonheur.

IN'avez-vous en ce moment nulle arrièrepensée? demande encore la baronne en fixant attentivement le jeune nomme.

— Sur l'honneur! répond ce dernier en levant la main.

— Je vous crois, mon ami, el j'accorde six mois à voire con version.

— Il y en a cinq de trop, ma cliério.

— Je ne le pense pas, au surplus, qui vivra verra... A propos, Gaufier, je vous cède le petit appartement que j'ai loué l'autre jour pour moi daiis la maison qu'liabiltnt Clémence el Léonie; faites-moi l'amitié de vous y installer à ma place.

— Quoi, vous renoncez à ce joli réduit si bien orné par vos mains gracieuses?

— Oui, après avoir, de plus, payé six mois de loyer que vous iue rembourserez quand vous serez mon mari.

— Mais la raison de ce caprice? .^.

— Madame la baronne de Muldorl' qui me défend de deuieurer hors de chez elfe sous peine de disgrâce.

-- Quel dommage! nous eussions passé ensemble de si heureux inslansdans (o para-

dis, où chaque jour j'aurais eu tant de bonheur à vous visiter.

— C'est vrai, mais je dois obéir à la baronne, ainsi me l'ordonnent l'amitié, la reconnaissance, plus encore que l'intérêt.

-- Au moins, ma douce amio, puis-je espérer que vous viendrez quel(|uefuis visiter voire locataire?

— Aller chez un garçon, moi? non, monsieur, ne l'espérez pas; mais je vous permets de venir me voir et faire votre cour à l'hôtel, où madame la baronne vous accueillera en qualité de mon futur époux.

J'irai, oh j'irai, car je ne serais pas fâché du tout de faire connaissance avec cet estimable baronne.

Une demi' heure après cet entretien les voitures déposaient à la porte de la maison de la rue Saint-Jacques, Cyprien, Gauthier, Claudius et les deux sœurs, puis, la calèche,

un instant après, emportait de nouveau Valenline, le margrave et le vieux Lubin, en se dirigeant avec rapidité vers le quartier des Champs-Elysées.

rue de perdue, une de retrouvée.

—Oui, madame la baronne, c'est en ma qualité d'ami dé\oué et sincère que jeme permettrai de vous répéter que toutes ces folies, ce rôle que vous consentez à jouer pour l'amour d'un étudiant, sont indignes d'une femme de votre rang, et ne peuvent que vous attirer le blâme de la société entière, des peines, des humiliations et des dégoûts, disait, le surlendemain de la partie de campagne,

el d'un ton sévère, le vieux Lubin à Valenline, enfermée avec lui dans un élégant boudoir, où elle était assise près d'une croisée j admonition que la jeune femme écoutait en souriant et les yeux baissés sur la tapisserie à laquelle ses jolis doigts travaillaient.

— - Encore une fois, reprend le vieillard avec dépit, en ne recevant pas de réponse, je vous préviens, madame, que ce Gautier ne vous convient nullement, et qu'une alliance avec lui serait pour vous le plus grand des malheurs, en ce: qu'elle vous donnerait pour mari, pour maître, un homme sans ame, un joueur, un ivrogYie incorrigible!

— El iHoJ, je vous répéterai à mon tour, mon ami, que Gautier sç corrigera. Oui, Lubin, au lieu de me gronder, aidez-moi plutôt dans la lâche importante que je me suis imposée, de rendre à !a société celui que uiou cœur aime; et [)laignez-moi si un

jour j'étais assez malheureuse pour voir échouer mes plus douces espérances.

—Vous échouerez, Valenlinc, car ce jeune homme, quesousle masque d'unegriseltc vous voulez amener à vous offrir de lui-même sa main, m'a fait comprendre que de votre part cet espoir était chimérique, qu'une (ille riche et de bonne i\\mille deviendrait seule sa

femme.

— Et moi, faisant avec adresse crouler ses projets ambitieux desquels d'abord il m'avait

-fait part avec franchise, j'ai su l'amener à me vouloir pour épouse.

— Il s'est joué de vous et pensait tout le

contraire.

— Et moi je vous soutiens qu'il était sincère.

— Si Claudiusvous avait fait ce serment, j'y croirais, madame, car l'amour sincère que ressent pour vous ce jeun*- homme et son

noble désintéressement me sont connus. — ' Je n'aime pas cet homme, répond vivement et d'un ton d'humeur la baronne.

— Fâcheux! car il possède autant de bonnes qualités que votre Gautier a de défauts.

— Défauts de jeunesse que l'âge effacera si l'amour n'en vient à bout.

— Devenue veuve et libre de votre main, vous avez juré, m'avez-vous dit, de faire, en î'épousant, le bonheur d'un homme sans titre ni fortune, et de l'élever jusqu'à vous...

— Oui, Lubin, en expiation de la faute que commit mon père en trompant et abandonnant, il y a dix-neuf ans de ça, une crédule et jeune fille, dont il causa la mort après l'avoir rendue mère de deux jumelles.

— Je connais celte triste histoire que vous daignâtes me raconter, madame, en me chargeant de faire les plus minutieuses recherches sur ces jeunes orphelines à qui, repen-

tant et près de rendre son unie à Dieu, le marquis Arthur Darcy, voire père, assura une forte partie de ses biens; el, pour en revenir à notre premier sujet, que ne failes-vous, de préférence et avec la certitude d'un bon choix, un heureux dans la personne de ce bon et modeste Claudius qui, me disait-il avant-iiier, vous aime d'amour et vous prendrait pour sa femme chérie à l'instant même, fussiezvous la plus pauvre des. créatures.

— Oui, il m'a tenu le même langage, et je le crois sincère, mais...

— ^ais il n'a pas, comme ce M, Gautier, votre préféré, les traits beaux et mâles, la têle haute, lecoup-d'œil hardi et l'allure cavalière, non; mais je suis persuadé que sous celte enveloppe peu flatteuse dont le ciel l'a gratifié, il bat un cœur honnête et bon, capable en tous points de faire le bonheur d'une femme.

— Allons, je vois que le ch^^r garçon a su vous intéresser en sa faveur, et qne vous êtes un excellent avocat, mon ami.

— Ah ! c'est que votre bonheur est le plus cher (le mes vœux, Valentine, c'est que votre vieil ami serait au désespoir de vous savoir malheureuse.

— Merci de ce doux intérêt ; de votre dévoûmcntje n'attendais pas moins, mon cher Lubin, mais que vous répondre? que j'aime Gautier, que cet amour est plus fort que ma raison, que je sens tout ce que ma coiMluite a de ridicule, de blâmable? mais j'aime, encore une fois, et voudrais être aimée de -même pour moi, et non pour celle fortune dont la possession ne m'a valu jusqu'alors de ia part de millesoupirans, qu'un faux semblant de tendresse, qu'hypocrisie et mensong(\ N'accusez donc que cette précaution, le déguise-

ment, les allures qui vous olfus(|ueiit «l ({uc vous blâmez avec tant de rigidité.

— Oui, je blâme ces extravagances, Valentine, parce que à Paris, une jeune femme qui n'esl que dissipée, est à l'abri de la censure tant qu'elle est au pouvoir d'un époux ; l'on suppose alors que le plus intéressé doit être le plus difficile, et ce qu'il approuve on n'ose le blâmer; mais livrée à elle-même, cette jeune femme rentre sous la tutelle d'un monde sévère et jaloux, car ce n'est pas à votre âge, à vingt-trois ans, Valentine, que le veuvage est un état de liberté et qu'on peut braver impunément les convenances el l'opinion de la société.

— Vous dites vrai, mon sage ami, mais ne soyez point implacable, et prenez en pitié mes faiblesses. Encore quelques jours, mon bon Lubin, de'cet incognito, quelques-jours d'épreuve, et si, infidèle à ses proniesses, Gau-

lier trahit mes espérances, je renonce à lui pour toujours, et cruellement désillusionnée, je redeviendrai baronne, rien que baronne, termine Irislemenl la jeune femme.

— Et le plus tôt sera le mieux, Valentine, car il s'agit aujourd'hui pour vous de donner l'exemple de la prudence et de la sagesse à deux êtres qui vont vous devenir aussi chers que précieux.

— De qui voulez-vous donc parler, mon ami?

— De vos sœurs,

— Ociel! lesauriez-vous retrouvées ? s'écrie Yalenline avec joie et inquiétude, en se levant subitement de dessus le siège qu'elle occupait.

— Oui!

~ 0 bonheur!

— Où sont-elles? où sont-elles? ah! répondez vite I menez-moi vers elles ! . . .

— Rue Saint-Jacques, et sous fos noms de Clémence cl Léonie Bcnard.

— Grand Dieu! elles mes sœurs! elles que j'aimais déjà comme telles? oli! merci, merci, mon Dieu! je vais donc pouvoir remplir religieusement les dernières volontés de mon père!... Mais comment donc avez-vous dé* couvert que ces deux angrs sont les deux sœurs chéries que nous cjjcrchons depuis tant de temps? s'informe vivement Valentine, palpitante de bonheur et (rémolion.

— En me donnant la peine d'interroger Clémence, en écoutant l'histoire de sa mère, qu'elle me racontait, sans pour cela la nommer; en lui faisant ensuite avouer que celle à qui sa sœur et elle ont été redevables de la vie, n'était autre que l'infortunée Louise.

-— Oh! que vous avez bien agi, mon ami; et comment se fait-il que moi, qui les connais et les aime depuis trois mois passés , je

ti% me sois pas inquiétée de leur naissance ni de leur famille?

— Pourquoi? la chose est toute simple, madame la baronne. C'est que, n'étant occupée que de M. Gautier, du soin de plaire et de vous faire aimer de cet étourdi, cette idée fixe vous a fait oublier toutes les autres choses.

— Vous avez raison, Lubin;oh! je suis bien folle! Mais ne perdons pas de temps, et courons près de Clémence , de Léonie, que je meure d'envie d'embrasser^ à qui je brûle de donner le doux nom de sœur.

Le vieillard se disposait à se rendre aux désirs de Valenline, qui, après avoir sonné sa femme de chambre, couvrait sa tête d'un chapeau, ses épaules d'un modeste châle, lorsqu'un valet vint annoncer qu'une jeune fille demandait à parler à mademoiselle Va- UntiDe.

— Son nom? que ,désire-t-elle? s'informe vivement la jeune baronne.

— Mademoiselle Clémence.

— Clémence! Clémence ici! c'est le ciel qui l'envoie au devant de mes vœux. Introduisez cette jeune personne, Pascal, hâtezvous.

Et à peine le valet avait-il quitté le boudoir, que dans sa vive impatience, Valentine courait au-devant de sa sœur qu'elle rencontre -dans l'antichambre, qu'elle presse dans ses bras et entraîne jusqu'au boudoir où les attendait Lubin, tout cela sans s'être aperçue du trouble qui en ce moment agitait la jeune fille, ni des larmes qui mouillaient ses yeux.

— Toi ici, qui vien* me voir, naa chère Clémence! 6 ciell tu pleures, je crois; qu'âs«tu donc, mon enfant? s'écrie la ba«

roniiè après avoir fait asseoir la jeune fille el aperçu ses pleurs.

— Beaucoup de chagrin, ma chère Valcnline... Hélas! ma sœur m'a abandonnée.

— Léonie! ô mon Dieu! s'écrie avec douleur Valentine.

— Tenez , lisez , lisez ces deux lettres que la coupable et imprudente fille, en fuyant ce matin, pendant mon sommeil, m'a laissées pour adieux, dit Clémence en remettant à la baronhe lesdiles lettres qu'elle venait de tirer de sa poche et que cette dernière s'empresse d'ouvrir, pour lire, à haute voix, ce qui suif sur la première.

« Ma bonne sœur , oh î pardonne et ne me maudis pas; maisentraînéeparunepassion plus forteque ma raison,jetequitte, je t'abandonne pour quelque temps, afin de me réunir à

riiomnie distingué, riche et généreux , qui, aujourd'hui , m'offre sa main et sa fortune. Ne t'afïïige pas, ma chère Clémence, et, loin de blâmer ma conduite , réjouis-loi , amie , car le sort le plus prospère m'attend près de celui qui m'a donné son cœur, a recule mien en échange, cl dans lequel, bientôt, j'espère te présenter mon époux, un beau-frère dont tu seras glorieuse. Oh ! pardonne, encore une fois, l'abandon et l'ingratitude dont je je rends la victime ; mais vois-tu, ma Clémence, toujours travailler, végéter, sans espoir d'être jamais riche , est pour moi un supplice intolérable , et si je t'ai fait mystère de mon amour, de mes projets, si, aujourd'hui, je m'éloigne de toi en silence, eh bien! chère sœur, c'est que je redoutais ton austère sagesse, tes conseils, tes larmes , qui sans efforts m'eussent attendrie. Sois sans crainte , sans alarme, car celui pour lequel je te quitte

est un galant liomme, qui a juré de me respecter, et de ne voir en moi qu'une sœur chérie, jusqu'au jour, très-prochain, où il lui sera permis de me nommer son épouse.

» — Clémence, chère sœur , garde-toi de trop te chagriner , de t'épuiser en vaines recherches dans l'espoir de me retrouver, car lorsque tu liras cette lettre, déjà la chaise de poste qui me conduit en pays étranger et en compagnie de mon prétendu, m'aura entraînée loin, bien loin de loi. Sœur, je vais être riche, bien riche ! comprends-tu mon bonheur? va, sois sans inquiétude désormais siii' Ion sort, et surtout, garde-toi de te fatiguer par trop de travail, puisque bientôt une bonne sœur reviendra partager sa fortune avec loi. Encore une grâce que je le demande, celle de remettre la lettre (jue je laisse ici, près de la tienne, à ce bon Cyprien, et de consoler de ton mieux ce pauvre garçon que

j'eslîme beaucoup, auquel ma perte va causer un grand clmgrin, sans doute? mais à qui mon cœur, rebelle à ses vœux, ne peut accorder qu'une amitié sincère. Adieu, ma sœur, ma bonne sœur! je t'embrasse comme je l'aime, et à bientôt.

« LÉONIË BiiNARD. »

~ L'imprudente et coupable fdle! soupire Lubin après avoir entendu et en levant les yeux au ciel.

— Mon Dieu, sauvez l'infortunée ! dit à son tour Clémence, atterrée et les larmes aux yeux, en pressant les mains de Yalentine.

— La retrouver pour la perdre aussitôt, et devenir la dupe, le jouet d'un infâme et audacieux séducteur... Hélas, comment la rejoindre ? où la retrouver ? que faire mon Dieu

pour l'arracher à l'abîme creusé sous ses pas, où sa coupable crédulité l'a peut-être déjà précipitée? s'écrie Valentine de l'accent du désespoir.

— Lisez, lisez celle seconde lettre, peutêtre nous indiquera-l-elle...,conseillG Lubin avec empressement.

Quoique cette seconde missive fût adressée à Cyprien, Valentine ne se fit nul scrupule d'en briser le cachet , ol de donner aussitôt connaissance de son contenu à C!émence et au bon vieillard, en lisant ces lignes d'une voix tremblante :

« C'est l'ame en proie à une douleur profonde et aux plus vifs regrets, monsieur Cyprien , qu'en vous révélant par ces lignes et mes actions le secret de mon cœur, je me vois dgns la nécessifé d'affligor le vôtre, si

sensible et si aimant. Vous êtes un excellent jeune homme, honnête et bon, qui méritez (le rencontrer une femme qui vous comprenne et vous aime autant que vous méritez d'être aimé, c'est-à-dire avec amour et désintéressement; une femme enfin assez sage pour apprécier et comprendre tout le bon- . iieur que lui réserverait le litre de votre épouse , une union honorable avec vous.

Mais, hélas! mon cœur indigne n'a pu se rendre à cette persuasion , et , rebelle aux tendres sentimens que vous vouliez lui inspirer , l'ingrat, en repoussant vos vœux s'ouvrait à un autre amour cl en acceptait tous les feux. De grâce pardonnez- moi cette perfidie, Cyprien, et loin de regretter la perte d'une femme assez injuste pour ne pas avoir su apprécier votre rare mérite, oubliez-la, mon ami, et reportez avec plus de bonheur cet amour fient je suis in-

digne, sur une aulne qui facilement en sentira tout le prix et sera glorieuse de le payer du4)lus tendre retour. Je pars, je fuis loin de vous; je me rends où m'appellent l'hymen, la fortune et le bonheur; j'abandonne, hélas! à regret , et pour quelques tenrips , une sœur chérie dont ma perle va causer le désespoir; mais soyez généreux toujours, Cyprien , et en qualité d'ami non moins fidèle qu'amant , consolez Clémence , séchez ses larmes , et loin de plaindre sa "sœur, dites-lui, au contraire , de sourire aux félicités dont elle va jouir et qu'elle se propose de lui faire partager un jour. Adieu , mais surtout si, fidèle à mes conseils, vous oubliez Léonie comme amante, gardez-vous de l'oublier comme amîe, ce qu'elle souhaite être et sera toujours pour vous. Adieu , adieu !

— L'ingrale! combien de cœurs elle désole aujourd'hui! Clémence, chère Clémence! ne pleure pas ainsi , car si l'ambition et un audacieux séducteur te privent d'une sœur bien aimée , le ciel en moi t'en donne une autre qui l'aime et ne t'abandonnera jamais, dit Yalenline de l'accent le plus tendre en pressant la jeune fille dans ses bras, sur son sein, en essuyant elle-même les larmes abondantes qui s'échappaient de ses yeux.

— Oh! oui, soyez ma sœur, et que votre amitié me console de la perte, de l'abandon de celle que m'avait donnée la nature.

— Clémence, mais chère Clémence ! comprends-moi; ce n'est point ici un vain titre que je l'olTre, car tu es véritablement ma sœur, ma sœur bien aimée.

— Hélas ! je ne vous comprends pas , Valentine, répond Clémence en fixant la baronne avec surprise.

— î\'es-tu pas, ainsi que Léonie , l'enfant de Louise Benard?

— Oui, j'en ai fait l'aveu à Monsieur, répond Clémence en indiquant Lubin, assis en face d'elle en ce moment.

— Et le séducteur de l'infortunée Louise Benard ne s'appelait-il pas Arthur Beauclair? interroge vivement Lubin.'

— Oui , oui ! fait la jeune fdle tremblante.

— Eli bien! Clémence, cet artliur Beauclair, dont le véritable nom était Darcy, ce séducteur de la mère, enfin, c'était mon père !

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! serait-ce bien possible? Quoi! tu serais notre sœur, chère Valenline? s'écrie Clémence pleine d'émotion et de joie.

— Oui, Clémence , oui , ma sœur ! répond la baronne en embrassant la jeune fille, qui,

dans son ivresse, lui rendait caresse pour caresse.

— Valenline, puisqu'il en est ainsi, puisque le ciel , en me ravissant une sœur que j'aimais plus que moi-même, m'en rend une autre dass loi qui as su m'inspirer la plus vive amitié, ne nous quittons plus , demeurons et travaillons ensemble , afin de nous voir à chaque instant et de nous prouver notre tendresse.

— Travailler, dis-tu, enfant, mais avant de décider , laisse moi donc l'apprendre que tu es riche maintenant , que notre père repentant, à son lit de mort, et voulant autant que possible réparer ses torts envers la pauvre Louise, a réparti sa fortune entre ses trois enfans, enfin, que cinq cents mille francs nous sont échus à chacune en partage.

— Quoi! depuis longtemps tues riche à ce point et lu travailles, Valentine? répond Clé-

mence avec surprise, aurais-lu donc perdu celte part d'héritage dont tu parles et que le laissa ce bon père?

— Clémence, je ne suis point ce que je parais être à tesyeux ; sache donc, amie, que je suis. \euve et riche, que je suis enfin la baronne de Muldorf!

— Toi , baronne! toi ! s'écrie Clémence en ouvrant de grands yeux.

— Ecoule, écoute d'abord l'histoire de notre père, puis la mienne, et pourquoi, sous les apparences d'une simple ouvrière, il m'a plu de cacher mes litres et ma fortune. Cela dit , Valentine commença son récit que Clémence, tour à tour Iriste et joyeuse, écoula avec la plus vive attention pour tomber ensuite de nouveau dans les bras de sa sœur et lui jurer respect, obéissance, puis éternelle amitié.

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