La reine des Grisettes
D^s dieux s en vont! crie une voix mystérieuse dans le beau poème des Martyrs, au moment où Eudore et Cymodocée expirent, livrés aux bètes.
a Et la foudre gronda sur le Vatican , colline alors déserte mais souvent visitée par un esprit inconnu; l'amphithéâtre fut ébranlé jusque dans ses fondements, toutes les statues des idoles tombèrent^ et l'on entendit, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui disait :
« Les dieux s'en vont.
« La foule, éperdue, quitte les jeux... »
Ami lecteur, ne quittons pas les jeux, et surtout la bouillotte et le lansquenet^ quand nous nous y trouvons en bonne compagnie, dans une chambre bien chaude et devant un a erre de punch. Mais, à l'instar des anciens, — et lorsque nous n'aurons rien de mieux à faire! — pleurons à notre tour, s'il vous plait, une minute. Seulement le sujet de nos doléances ne sera jjlus le même... ce n'est plus de Jupiter, de Bacchus, de tout l'Olympe, enfin, que nous déplorerons la fuite!... mais nos regrets, pour se montrer moins poétiques , n'en seront pas moins touchants , car, s'il est beau, s'il est noble et patriotique de se couvrir la tête d'un voile à l'aspect d'un empire qui s'éteint, d'une nation qui s'abâtardit, abandonnée delà gloire, de la religion et de l'honneur, il est bien juste aussi, je pense, de soupirer un peu, lorsque ce qui a fait le bonlieur , la joie de notre jeunesse, vient à disparaître pour jamais de nos regards?
Et je m'écrie , lectem*, et tous mes amis, — bons juges en pareille matière, je vous l'atteste! — s'écrient à mon exemple, en se serrant tristement la main :
« Les grisettes s'en vont! »
Oui, les grisettes s'en vont! Il n'y a plus de grisettes. Cette classe ravissante de la société qu'ont adorée nos pères , que nous-mêmes , je le répète, il y a quelque douzaine d'années, nous avons fêtée, entourée de nos bouquets, de nos caresses, ces jeunes fdles enfin, plus ou moins jolies, en tablier et en petit bonnet, que nous nous plaisions à regarder, le matin et le soir, trottinant de tous côtés, celle-ci à son ouvrage, celle-là à ses plaisirs... nous ne les rencontrons plus? nous ne pouvons plus les rencontrer, la grisette n'existe aujourd'hui que pour mémoire. . . la lorette l'a tuée. Jadis, on était fleuriste, enlumineuse, coutmière... on avait un amant... ou deux... rarement trois. On allait avec eux, et tour à tour s'entend , le dimanche, — en hiver, — au spectacle à la Gaité, à l'Ambigu-Comique ; en été, à Tivoli, aux Montagnes-Françaises, à la Chaumière... on se permettait parfois, ce dimanche-là, l'âne à Montmorency ou au bois de Romainville, et l'omelette soufflée... partout où se soufflent des omelettes ! Mais ce temps de folies ne devait jamais, pour toute franche grisette, durer que vingt-quatre heures. Le lundi revenu, fùt-on plus jolie que feue mademoiselle Page, — je mets feue puisqu'elle n'existe plus pour nous,
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— mieux faite que madame Boc/œ , eût-on la voix plus suave que Grisi, le pied plus mignon cjue Carlotia, on jetait un adieu bien tendre à son amant... la besogne vous attendait... il fallait se rendre à son devoir ! oui, son devoir! et la grisette prononçait ce mot-là sans rire ! Elle vivait de son métier; — quelque aimable jeune homme offrait bien, par-ci, par-là, un chiffon... un sac... un ?^ien du tout... mais si rarement! — et son métier lui plaisait, et sa vie se trouvait, de la sorte, remplie à pleins bords... travaux, veilles, d'un côté; amours, chansons de l'autre.
Aujourd'hui, ce n'est plus cela : tout portier, tout marchand au Temple, tout fruitier qui possède une fille veut en faire une dame ! ime artiste !
Une dame! hélas! une artiste!... Ecoutezmoi. Les malheureux parents qui osent se laisser aller à ces idées ambitieuses commencent par se mirer dans la créature que Dieu leur a donnée, le plus souvent, — et ils en remercient Dieu, — fort peu à leur image. A six ans ils la dorlotent, l'accablent de chaussons de pomme et de moineaux privés. A dix ans, si elle crie beaucoup, ils songent à en faire une musicienne ; si elle saute sur les meubles , une danseuse ; si elle aime la lecture do^ pièces de comédie, une actrice.
Leur fille est pour eux une divinité, un leticlie dont les moindres désirs deviennent des ordres, les plus simples paroles, des préceptes d'Évangile. Pour leur fille, ils se privent de tout, de boire, de manger, de dormir... La mère n'aura pas de bas, le père, plus de gilets de laine, mais la petite sera mise coimne une princesse! On travaillera nuit et jour s'il le faut, mais Glodora, Blanche. Zaïre, — cherchez ou inventez les noms les plus romantiques, — aura un maitre de piano ou un professeur de déclamation ! Dans un an , dix-huit mois , deux ans au plus, elle entrera au Conservatoire, elle débutera au Gymnase ou aux Français. — Un monsieur qu'elle connaît, lui a juré qu'il la pousserait... et eux, son père et sa mère, ils iront applaudir et pleurer aux succès de leur fille.
Mon Dieu ! et que résulte-t-il le plus souvent de cette tendresse si follement dépensée?... à quoi aboutissent tous ces projets magnifiques, ces espérances si richement illustrées? — Pardonnez-moi ce mot. — Parfois, sans doute, im beau talent, une cantatrice, une comédienne, une danseuse de mérite, peut naître, se développer... se mûrir... au fond d'une loge, d'une échoppe ou d'une arrière-boutique , et apparaître tout d'un coup à notre admiration... et alors
irons-nous demcuider compte à la perle de sa naissance, de son séjom' au fond des sables de la mer?
Mais, en général, je le répète, l'horizon artistique de mesdemoiselles Blanche, Glodora ou Zaïre ne s'éclaircit pas avec autant de bonheur. A dix -sept ans, elles tentent quekjues essais infructueux dans un concert d'amateurs ou sur les planches d'un théâtre bourgeois ; à dix-huit ans, elles jettent le travail aux orties ! Le plaisir s'offre à elles sous mille formes diverses , elles préfèrent le plaisir aux ennuis d'une profession ingrate! Ce monsieur qui les avait encouragées d'abord, qui lem* avait promis son aide, ses démarches, change de ton en les voyant faiblir.
S'il est pamTe ou à peu près, s'il n'est qu'un musicien de troisième ordre , un aspirant journaliste ou un tiers de vaudevilliste , il se met à fasciner sa protégée, il implore la récompense due à ses soins, déçus, il est vrai, mais cpii auraient pu réussir. En revanche , il fera entrer, quelques mois après , sa maîtresse , dont il commencera à se lasser, dans les chœurs, dans le corps de ballet de quelque petit théâtre ou dans une troupe de province. Si le monsieur est riche, au contraire, il se déclarera alors tout d'un coup, il offrira des meubles , un joli appartement, ime bonne et un carlin ; le tout à livrer contre un
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cœur dont on désire avoir pour soi les premières pulsations.
Notre jeune fille accepte. Pourrait-elle refuser ! Elle donne ce qu'on lui demande , elle prend ce qu'on lui donne. Ses parents font bien alors un peu la moue... elle les apaise avec un somire... parfois aussi, — et cela est triste, — avec des cadeaux.
Et une fois sur cette route... elle n'a plus qu'à se laisser aller. . . elle volera bientôt de ses propres ailes ; ,1a chrysalide est devenue papillon , la Déjazet, la Taglioni en herbe est devenue une Lorette !
Une lorette ! cette jeune fille si gentille , si gracieuse, qui eût pu faire la femme d'un honnête ouvrier! Une lorette... c'est-à-dire une femme entretenue... une femme que tout le monde se croit le droit de railler, de traiter d'une façon plus ou moins cavalière!... et qui souvent vaut mieux de l'esprit et du cœur que tout le monde!... mais qui ne trouvera jamais l'occasion de le prouver, au milieu de ce dédale d'intrigues, de joies, d'amours, d'ennuis, de richesse et de misère où elle passe sa vie.
Lorettes! lorettes! je ne dirai jamais de mal de vous et j'en penserai moins encore î Vous êtes, il est vrai, quelque peu légères... quelque peu
infidèles!... Mais après tout! Qu'importe! n'estce pas pour vous qu'a été fait ce précepte :
c( 11 lui sera beaucoup pardonné parce cpi'elle a beaucoup aimé. »
Ce que je vous reproche, — pardonnez-moi ce manque de galanterie , — C'est l'accroissement fantastique de vos phalanges, c'est votre envahissement impitoyable de tous les quartiers de Paris ! Prenez-y garde, lorettes! vous vous nuisez lesunes aux autres!... Il n'y aura bientôt plus de place pour vous nulle part !... Il y aura trop de lorettes ! ... Le gouvernement se verra forcé d'expédier des lorettes à l'étranger.
Mais, voyons! il en est temps encore! mesdames ou mesdemoiselles, pourquoi quelquesunes de vous ne reprendraient elles pas le bonnet, le tablier et la robe d'indienne?... Ne seriezvous pas aussi jolies, ainsi vêtues, courbées, à l'atelier, sur des dentelles, des fleurs? — Vous auriez moins de liberté, moins de plaisirs! moins de bien-être sans doute ! — Mais la liberté poussée à l'excès se tourne en licence, le plaisir ennuie à la longue,., et votre bien-être, hélas! n'est que trop passager ! Allons ! répondez-moi ! ... Que pensez-vous de ma proposition?
« — Redevenir grisettes, me dites- vous!... Estce possible!... Et ipiand nous accepterions!...
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Est-ce qu'une femme peut vivre aujourd'hui rien que de son travail ? »
Pardon ! pardon ! mes chères et bonnes amies ! Vous avez raison!... Je viens d'écrire un chapitre absurde! Ce n'est pas vous!... Ce n'est pas vos parents qu'il faut accuser de ce que vous êtes !... ou plutôt de ce que vous n'êtes plus... Non ! . . . non ! . . . vous n'avez pas tué la grisette ! . . . Je reconnais votre innocence... — Ne riez pas!... — à haute voix !
C'est la prospérité, toujours en hausse, du pays, c'est le progrès,... cette divinité au nom rontlant, dont tout le monde parle et que personne ne voit, qu'il faut seule accuser de ce crime.
Nous sommes trop riches. La main-d'œuvre est à \il prix ! Nous sommes trop avancés ! . . . Nous ne voulons plus mettre nos mains que dans nos poches!... notre nez que sur des journaux.
Les ouvriers, mécontents du salaire mesquin qu'on olFre à leurs sueurs, cherchent une autre voie pour arriver sinon à amasser... du moins à manger du pain. Ils se font industriels.
Les artistes se font banquis-tes , les grisettes, lorettes.
Les avocats trop pauvres pour attendre des causes, se l'ont hommes d'affaires.