ROSE ET SA FAMILLE
Rose était cependant une grisette, et , — je vous en donne ma parole, — une grisette des plus jolies.
Je la rencontrais parfois, il y a deux ans de cela, le matin, comme je sortais de chez moi pour aller déjeuner. L'heure oiî je me dirigeais vers mon cale" d'habitude était l'heure ou Rose passait sur le boulevard du Temple.
Elle était blonde, svelte. EUe avait dix-neuf ans à peine, l'œil mutin, sans être hardi, le pied mignon et cambré. J'aimais à la voir courir ou à peu près, car elle marchait fort vite, un petit
iO LA RELVE DES GIIISETTES.
cabas au bras, son bonnet de mousseline tuyautée sur la tète, l'hiver, cachée sous un beau manteau en laine, l'été, pimpante avec son modeste châle Thibet. Rose demeurait chez ses parents, au Marais, rue de Ménilmontant. Sa mère était une honnête blanchisseuse en fin. Son père, un vieux soldat, manchot. M. et madame Barbedienne ; — la blanchisseuse et le soldat, — adoraient leur fille... leur fille unique... et unique en son geni», ajoutait quelquefois le père dans ses moments de gaieté. Rose avait appris l'état de repriseuse en cachemires, elle gagnait des journées de trois et même de quatre francs... et la bonne petite apportait, chaque semaine, au logis maternel, le fruit de son travail, sans penser seulement à en détourner un sou. Aussi , la famille Barbedienne passait-elle pour être fort à son aise. Grâce au savon d'un cùté, aux reprises de l'autre, le pot-au-feu bouillait... et la broche tournait, tour à tour ; les lits étaient bons, la tabatière et la pipe toujours remplies... la toilette du dimanche de Rose, toujours fraîche... et n'eût été un penchant un peu trop prononcé pour la bouteihe, manifesté, sept fois la semaine, par le chef de la communauté, la rue de Ménilmontant n'aurait pas possédé une famille plus heureuse, plus unie, que la famille susdite.
Mais aussi! que diable!... L'homme n'est pas parlait! Barbedienne avait été sergent dans le 12^ de ligne ! et les sergents, — m'a-t-on dit, — n'ont pas pour habitude de se laisser damer le pion, au cabaret, parleurs inférieurs; et puis, il était manchot.... il avait perdu le bras droit à la Bérésina ; que voulez-vous que fasse un homme sans son bras droit? — A moins d'écrire avec le ventre comme ce nain misérable que l'on rencontre partout... Barbedienne aidait un peu sa femme dans ses blanchissages... il se plaisait principalement, — à jeun, — à repasser... Mais l'après-midi arrivé;, il n'y avait plus moyen poiu* lui de demeurer en place; sous le prétexte spécieux, chaque jour mis en avant, d'aller voir un camarade, notre gaillard s'éloignait... et ne reparaissait que le soir, avec accompagnement de ce qu'on intitule vulgairement une pointe.
Alors la femme grondait... le mari voulait plaider sa cause... et il avait une manière si singulièrement entrecoupée de se défendre que cela ne faisait que gâter ses affaires.
Mais six heures et demie sonnaient bientôt. Rose arrivait et à sa vue tout rentrait dans l'ordre comme par enchantement. Le baiser de sa fille dégrisait Barbedienne. . . la \ oix de sa C hérite,
iS LA llEl.NE DES GIllSETTES.
— c'était le petit mot maternel, — apaisait la blanchisseuse. Le souper était servi. Les ouvrières parties, on se mettait gaîment à table. La soirée s'avançait, on causait de toutes sortes de choses et, le plus souvent, du mariage de C hérite... Et le plus souvent aussi, en ces occasions-là, Rose, dont les traits gracieux prenaient une expression de tristesse, se levait subitement et disait :
— Je suis bien fatiguée, ce soir, maman!... bonne nuit !... je monte à ma chambre.
MADA^IE VAILLA.M ET SON FILS.
La maison où Rose travaillait était située rue du Faubourg-Montmartre, n" 26. C'était im atelier peu nombreux, — quatre ou cinq ouvrières, selon que la besogne donnait on se ralentissait, — mais renommé depuis longues anaées dans le commerce pour l'ordre et l'habileté de celle qui le dirigeait. On n'avait qu'à nommer madame Vaillant devant un des commis de chez Delille^ Oulman, Fichel^ et autres forts négociants en nouveautés, de Paris, et l'on était certain d'entendre aussitôt ces paroles : « Madame Vaillant ! oh î c'est une brave femme ! On peut lui confier
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sans crainte quinze un vingt cachemires. Elle est exacte, et adroite aussi bien pour les reprises que pour les franges. »
•Madame Vaillant était restée veuve à l'âge de vingt-cinq ans, et elle en avait cinrpiante au moment où nous commençons cette histoire. C'était une grande femme, maigre et sèche, à la bouche presrpie complètement dégarnie, au regard vif, à la voix stridente. Au premier a])ord, madame Vaillant déplaisait ; au second, — comme on était déjà un peu fait à sa figure, — ne la trouvant ni dévote ni méchante, — je crois que je viens de commettre un pléonasme, — on se sentait mieux disposé pom^ elle. Elle lisait beaucoup. La lecture et le café à l'eau étaient ses deux passions prédominantes après l'argent. Elle payait régulièrement ses ouvrières et ne les gourmandait pas trop. Seulement, elle tenait aux mœm's d'une façon scrupideuse, quoique par une anomalie assez étrange, — et cela, sans doute, dans un but d'économie, — elle eût autorisé son fds, M. Louis Vaillant, à installer son établi de graveur sur métaux dans la salle même où se confectionnaient les franges et les reprises... condescendance maternelle dont, par parenthèse, on jasait quel([ue peu chez les confrères, et bien à tort, je vous assure, car M. Louis
Vaillant, tout enfermé qu'il se trouvait ainsi chaque jour avec des jeunes filles, n'avait nullement les appétits ni la tournure d'un loup dans une bergerie.
M. Louis était un bon petit garçon, — je dis petit, parce qu'en effet sa taille était au-dessous et fort au-dessous même de celle qu'on exige aujourd'hui de nos guerriers en pantalon garance... Et vous savez que notre paternel gouvernement se montre de plus en plus accommodant sous le rapport de la taille des fantassins, d'oii il résultera, je pense, d'après le décroissement évident de la race française, que dans deux ou trois cents ans, nos troupes de ligne pourront, sans courir le risque d'être aperçues de l'ennemi, se livrer à toutes les évolutions stratégiques possibles dans un champ d'avoine ou de blé.
Louis était donc un bon petit garçon touchant à sa vingt-quatrième année, selon son acte de naissance, et ayant encore l'air d'être à la veille de sa première communion par l'innocence, la candeur de ses manières et de ses paroles ; car Louis n'avait jamais quitté les jupons de sa mère que pour apprendre, chez un de ses oncles, son voisin, l'état de graveur, et si notre jeune homme, abrité de la sorte par ces jupons vénérables, avait pu se pénétrer à fond des principes
LA RETNE LES GBISETTES.
les plus purs de la probité, de la nécessité du travail et de Téconomie^ et du respect qu'on doit à son prochain et qu'on se doit à soi-même, il en était arrivé, en revanche, — par suite de cette sollicitude un peu trop effarouchée, — à atteindre l'âge où l'on doit être un homme sans représenter encore autre chose, au moral, qu'un enfant!... un enfant dévoué, honnête, laborieux, je le répète... Mais allez donc, vous tous qui entrez dans la vie et vous trouvez subitement environné de figures étrangères, allez donc vous targuer, pour réussir, de votre envie de bien faire, accompagnée seulement de la plus suave candeur, et vous verrez à quoi cela vous mènera.
Après cela vous me direz peut-être qu'il n'était pas indispensable à M. Louis Vaillant d'avoir lu Voltaire, Kant, Rousseau, Pascal et Hegel, pour être toute sa vie, probablement, un simple graveur... A ceci je vous répondrai...
Non, je ne vous répondrai pas, parce que cela nous entraînerait à perte de \aie et que notre intention, n'est-il pas vrai, est, de votre côté, de lire en bâillant le moins possible l'histoire de la Reine des Grisettes^ du mien, de ^ ous la raconter avec le plus d'esprit. . . de gaieté. . . de sentiment. . . de style, — peu de chose, vous voyez, — que j'en
pourrai trouver dans ma tête et sous ma plume.
Et ceci bien posé, nous laisserons donc là, s'il vous plaît, le portrait de madame Vaillant et celui de son fils... un bon petit garçon, je réitère mon épithète... qui n'avait jamais pensé à devenir ni joueur, ni buveur, ni gourmand, ni menteur, ni colère, ni actem*, ni poète, ni...
J'allais écrire une bêtise... je mettais : ni amoureux.,, je raye : ni amoureux.