UNE MERE
Le lendemain matin, Rose, qui s'était couchée la veille le cœur encore bien gros, se réveilla l'esprit tout rafraîchi par le sommeil. Elle se leva bien vite, s'arrêta un instant, préoccupée au milieu de sa toilette, puis, comme pour chasser un triste souvenir, elle se remit à s'habiller avec plus de promptitude et murmura, tandis que son regard se promenait tout autour d'elle :
— Non^ non, je ne dois plus me le rappeler I tout ce qui s'est passé depuis six mois est un rêve, un rêve pénible !
Je ne suis toujours qu'une grisette, je n'ai
jamais quitté ma petite chambre... ma mère... l'atelier...
Un rêve, et cependant, comme j'étais heureuse hier matin encore, que l'on me félicitait sur mes progrès! je me disais : en me retrouvant et plus savante et peut-être plus jolie , car enfin, ces belles robes, ces chapeaux, m'allaient tout aussi bien qu'à une autre, il sera surpris, joyeux, il consentira à m'aimer, il ne me quittera plus !
Mon Dieu ! continua-t-elle avec un soupir, et le récit de tout ce que j'avais fait pour lui l'a trouvé incrédule, railleur.
Il m'a crue la maîtresse d'un autre et il ne m'adressait pas de reproches, il me disait au contraire : a Qu'importe, Deligny est ton entreteneur; moi, je serai ton amant! »
^lon amant! il y a donc des femmes qui se conduisent ainsi ! des femmes qui se livrent à deux hommes en même temps, se vendant au premier, se donnant au second !
Oh ! plutôt rester grise tte toute ma vie, une pauvre ouvrière, je travaillerai du matin au soir, je n'aurai plus un beau logement, des meubles magnifiques, une femme de chambre, mais je serai libre du moins, et je pourrai aimer, si j'aime encore jamais, sans en rougir.
Et Rose sortit de sa chambre et descendit à la boutique de la blanchisseuse.
M. Barbedienne, qui était rentré diner, la veille, dans un état qui ne lui permettait de reconnaître personne, était encore au lit quand Rose ouvrit la porte qui donnait du palier dans l'arrière-boutique. A la vue de sa fille, il poussa un cri de surprise et de plaisir :
— C^enVe/ s'écria-t-il, c'est C hérite! femme^ Chérite qui est revenue !
— GhutI chut! mm'mura madame Barbedienne en jetant un regard courroucé à son mari ; n'allez-vous pas ameuter tout le quartier avec vos cris? si vous n'étiez pas revenu hier au soir gris à faire frémir la nature, vous eussiez vu cette chère enfant ! elle vous a embrassé et vous ne le sentiez pas, vilain ivrogne.
— Allons, allons, ma bonne mère, ne le grondez pas, dit 'Rose d'une voix suppUante ; maintenant, que je ne dois plus vous quitter, nous prierons, à nous deux, papa, d'être plus raisonnable! n'est-il pas vrai? mon père.
— Oui, oui, balbutia M. Barbedienne, c'est que je me suis promené si longtemps hier... mais conte-moi donc petite, ce que tu as fait depuis six mois; ta mère me disait toujours, quand je lui parlais de toi, que ton absence ne
20 i LA REIN» DES GRISETTES.
me regardait pas, qu'elle t'avait envoyée chez une de ses sœurs, en Bourgogne, et...
— C'est bon, c'est bon, on vous contera cela plus tard; levez -vous, cela vaudra mieux, et laissons Rose se rendre à son atelier.
Le vieux soldat ne répliqua point, et madame Barbedienne emmena sa fille dans une petite pièce où Ton mettait sécher le linge.
Arrivée là, la blanchisseuse regarda Rose en face et lui tendant les bras, un doux sourire aux lèvres.
— Embrasse-moi donc encore, Chérite, lui ditelle, car tu ne nous as pas trompés, n'est-ce pas, tu ne nous quitteras plus?
— Oh ! jamais! jamais ! ma mère, s'écria Rose avec effusion, et, — continua-t-elle d'un ton plus bas, — si vous le désirez maintenant, je vais vous apprendre...
— Non, non, interrompit vivement madame Barbedienne, j'ai réfléchi à cela depuis hier ! ne me raconte rien, ça vaudra mieux ; ce serait renouveler ton chagrin, et je n'aurais rien à te dire, moi, pour l'apaiser! Tu m'aimes,. tu es à mes cùtés, je n'en demande pas davantage ? Une mère, vois - tu , ma Rose, peut pardonner mie faute à sa fille, mais c'est à condition que ni l'une ni l'autre ne se souviennent de cette faute;
bien des fois, vois-tu aussi, pendant les six mois que tu nous as abandonnés, lorsque je recevais une lettre de toi, oii tu me donnais de tes nouvelles, où tu me demandais de ne point te haïr, bien des fois, pauvre enfant, j'ai eu envie de dire à ta messagère : « Emmenez -moi, dites-moi où elle est, que je la voie, que je puisse l'embrasser ! emmenez-moi , je ne le gronderai pas, je vous le promets , je n'essaierai même point de la ramener. »
Mais, au moment de parler, une réflexion m'arrêtait : Rose a quitté notre maison , me disais -je, elle ne nous a pas apyjris où elle demeure, et pourtant elle nous aime toujours puisqu'elle songe toujours à nous; qu'irais -je faire auprès d'elle? elle est coupable, sans doute, mais elle a entrepris un dessein dont la réussite doit la rendre heureuse ; laissons-la donc agir et prions pom- elle.
— Bonne mère ! dit Rose.
— Oui, oui, reprit la blanchisseuse, je le sais bien que je suis bonne, trop bonne même, une autre à ma place t'eût maudite , quand tu la fpiittais, repoussée à ton retour.
. Rose baissa la tête.
Moi, continua sa mère, je n'ai pas consulté les autres, mais mon amour pour toi. Tu me
disais dans tes lettres : « Je mourrai si mon projet ne réussit point, » et je pleurais, car j'avais peur de ne plus t'embrasser.
Aujourd'hui, je te revois, tu me jures rpie tu ne nous quitteras plus ; je te le répète, je n'ai donc plus rien à désirer, rien ! pas même de savoir ta faute et ton repentir.
Quelques minutes après, Rose se rendait à son atelier.
Elle marchait ! elle marchait même assez vite en descendant le boulevard du Temple.
Lorsque, comme elle traversait en face du faubourg, elle entendit prononcer son nom à peu de distance.
La j eune fille s'arrêta subitement ; elle avait reconnu la voix de Zélie, elle leva les yeux et aperçut, en effet, à quelques pas, dans une citadine qui venait de s'arrêter, notre lorette, lui faisant signe de la main.
Rose obéit à cet appel ; le cocher était descendu de son siège et ouvrit la portière.
— Je me rendais chez toi, s'écria Zélie, lorsque Rose se fut avancée près de la voiture ; je te demande bien pardon de t'avoir appelée de cette façon dans la rue; mais, ma foi, je te voyais passer; monte, monte vite ! j'ai bien des choses à te communiquer.
— Mais, repartit Rose en hésitant, oii vas-tu me conduire ? je me rendais à l'atelier.
— Eh bien ! nous irons à Tatelier si tu veux ; cocher ! faubourg Montmartre , 20. Oh ! sois tranquille, je ne t'enlèverai pas, moi ; le temps des enlèvements est passé. C'est égal... c'est drôle ! ... 11 paraît que tu es destinée à te trouver en voiture chaque fois qu'on a quelque chose d'intéressant à Rapprendre.
Rose obéit enfin à l'invitation de la lorette. Un pressentiment lavait saisie au cœur; elle était pâle en prenant place dans la voiture, qui se remit bientôt en marche.
— Qu'y a-t-il donc, dit-elle, et cpie venaistu m'apprendre ?
— D'abord, repartit Zélie, tu m'accorderas bien, ma petite, à moi, qui ai été ta confidente, et ta confidente discrète pendant six mois, tu m'accorderas bien, dis-je, d'avoir lieu d'être
étonnée de ce que tu t'es conduite comme tu Tas fait, sans me consulter auparavant! Comment! quitter ainsi ton appartement, ta position! redevenir ouvrière! et tout cela parce que M. Hector...
— Rose, interrompit Zélie, est-ce pour cela que?...
— Non, non, reprit la lorette, ce n'est pas pour cela, quoique, je te le répète, j'ai sujet d'être assez fâchée contre toi, mais c'est de choses plus sérieuses et plus tristes que j'ai à fentretenir ; ce que j'en dis est seulement...
— Plus tristes, interrompit Rose de nouveau, parle... mais parle donc... Qu'est-il arrivé?
— Ce qui est arrivé? Mais, un malheur, dont tu auiais bien pu te douter après ce qui s'est passé chez toi entre Hector et Dehgny. Il n'est pas difficile de comprendre que deux hommes qui ne peuvent pas se souffrir parce qu'ils aiment la même femme, doivent se disputer comme d^ enragés en se trouvant seuls, tous deux, en face l'un de Tautre, cette femme partie...
— Ciel ! Oh ! tu as raison ! J'aurais dû, et...
— Et, mon Dieu ! ça se devine encore ! des gros mots à une provocation il n'y a que la distance d'un soufflet; ils se sont battus, et Hector... Allons! du courage, ma petite! tu ne dois
210 LA REmE DES GlUSETTES.
plus l'aimer, puisqu'il s'est montré si ingrat à ton égard; mais c'est égal...
— Et Hector?... Hector?...
— Eh bienl... Hector a été tué par Deligny. Rose poussa un gémissement douloureux et
se cacha le visage dans les mains.
— J'ai appris cela ce matin, continua Zélie. Deligny lui-même est venu me trouver. Gomme le duel est maintenant une chose prohibée, à ce qu'il paraît, Deligny a laissé à quelques personnes haut placées le soin d'essayer d'assoupir cette affaire, et s'est empressé de tout disposer pour s'éloigner de Paris. « Je pars, m'a-t-il dit, allez, trouver Rose, qu'elle sache que je l'ai vengée. »
— Vengée ! murmura Rose en plem'ant.
— Oui, je te comprends, Dehgny a été un peu loin, mais il t'aimait bien aussi, lui; tu sais, chaque fois que j'allais te voir, rue de Lille, je te le disais : Deligny était trop généreux, trop noble ; ce n'était pas naturel ; on ne s'amuse pas à entretenir, à élever une femme à la brochette seulement pour l'obliger, elle et celui dont elle est folle.
— Zélie!... dit Rose d'un ton suppliant.
— Enfin, oui, voilà! reprit la lorette. Ils se sont disputés après ton départ. Tu es encore bonne enfant, toi, de les avoir laissés ensemble.
— Mon Dieu ! est-ce que je pouvais penser... j'étais si bouleversée, moi-même.
— C'est ce que m'a expliqué Deligny. Je conçois ça de ta part; moi, une aventure pareille me serait arrivée, que j'aurais commencé par mettre Hector à la porte, et, quant à Deligny...
— Mort!... tué!... à cause de moi! reprit Rose avec désespoir.
— Hélas ! oui ! une balle dans la poitrine ; il n'a pas souffert... et, ce qu'il y a de plus singulier, comme le disait tout à l'heure Lionnel, c'est justement le même jour et à la même heure oii le roi des Étudiants, — un pauvi^e jeune homme que nous connaissions, — a été tué dans l'atelier d'Hector : et par la faute de celui-ci; car, en sa quahté de maître de maison, il pouvait s'opposer à un duel, qu'on prit d'abord pour une plaisanterie et qui tourna bien vite au sérieux.
A ce moment la voiture s'arrêta. Rose, qui n'écoutait plus Zélie, jeta un regard dans la rue.
Le cocher ouvrit la portière. Rose descendit.
— Adieu, Zélie, dit Rose en tendant la main à la lorette, je te remercie a'être accourue m'apprendre ce malheur; je ne songerai plus à Hector ([ue pour prier Dieu pour lui.
21 "2 J.A HEl.NE DES FRISETTES.
— Mais OÙ vas-tu donc, lit Zélie étonnée ; comment, c'était donc sérieusement? tu te rendais à l'atelier ?
— Sans doute.
— Tu veux te remettre à travailler, redevenir une grisette...
— Oui !
— Toi qui as reçu maintenant presque de l'éducation; qui es musicienne, qui sais parler, écrire, mieux que quinze lorettes, — comme on nous appelle , — réunies, qui peux briller ! Allons! cela est impossible; tu vas t'ennuyer. Tiens, je ne te donne pas trois mois ; ou plutôt, si tu veux, dans trois mois ; j'irai te retrouver, tu auras pleuré le temps corwvenable Hector qui, après tout, n'était déjà pas un gaillard si aimable, et...
— Zélie, interrompit Rose d'une voix grave, je n'ai commis qu'une faute dans ma vie, et toute ma vie je me reprocherai cette faute, car elle m'a fait bien souffrir, et elle a été la cause de la mort d'une personne riche et heureuse. J'ai cru appeler à moi le bonheur en abandonnant mon état, ma mère. Je me suis trompée, tu le sais; il n'a pas PU foi on mon amour... il s'est ri de mes larmes... et Dieu l'en a puni cruellement!
Mais, que veux-tu (|ue je devienne aujour-
d'hui? Que je cherche au milieu des plaisirs d'une vie agitée, l'oubli du passé?
Oh! cela me serait impossible. Non! non! C'est à l'atelier, c'est auprès de ma mère, qui a tant à me pardonner, que je dois vivre désormais, pour essayer de retrouver du calme et un peu de joie.
Toi, Zélie, reste ou tu eS;, puisque tu t'y trouves bien; il ne m'appartient pas de te donner des conseils. . . je n'ai, loin de là, qu'à te remercier de l'amitié que tu m'as témoignée ; je ferai même des vœux pour ton bonheur.
Mais, je t'en supphe, si tu m'aimes et si tu es heureuse , ne t'occupe plus de moi , ne cherche jamais à me retrouver! nous ne nous comprenons pas; nous ne devons plus nous revoir! Tune gênerait l'autre.
. Si, au contraire, un jom^, tu te trouvais, plaise à Dieu que cela n'arrive jamais! seule... toute seule, entends -tu? sans amis, sans ressources, viens à moi, alors, et je te prouverai que je suis reconnaissante, même des services que je ne saurais accepter.
A ces mots, la grisette serra la main de la lorette et s'éloigna.