‹ La reine des GrisettesChapitre 16 sur 24 · LOUIS ET ROSE · texte numérisé non relu

LOUIS ET ROSE

Rose tourna les yeux du côté de la porte.

Elle vit Louis Vaillant qui s'avançait , le chapeau à la main.

Ce chapeau était entoui^é d'un crêpe.

Rose tressaillit; elle tendit la main au jeune homme. Il la saisit, la pressa doucement dans ses mains, et murmura :

— Bonjour, mademoiselle Rose; vous voilà revenue de la campagne, j'en suis bien content, car j'ai une prière à vous adresser. Depuis dix jours, vous le savez, que ma pauvre mère est morte, tout va mal à la maison!... vous compre-

nez... moi je n'y entends rien à ce travail-là; j'ai besoin d'une personne qui veuille se mettre à la tête des affaires... je pensais,- et j'espérais cjue vous consentiriez à être cette personne?

Et en s'exprimant ainsi , Louis baissait la tête et tournait et retournait son chapeau devant lui.

Rose regardait le visage défait et amaigri du pauvre garçon; elle oubliait sa propre douleur vis-à-vis de ce chagrin si profond et si juste; peut-être aussi se demandciit-elle si elle n'était pas pour quelque chose dans les larmes que Louis avait dû répandre.

Mais elle ne répondait pas.

La blanchisseuse, appelée par une pratique, avait laissé les deux jeunes gens ensemble, en refermant sur eux la porte de l'arrière-boutique.

Ne recevant pas de réponse, Louis releva la tête. A son tour, Rose avait baissé les yeux. Il la considéra un instant, et balbutia enfin :

— Eh bien ! mademoiselle, est-ce que ma proposition ne vous convient pas?

— Si, si, j'accepte; oh! j'accepte I... s'écria Rose, sortant de sa rêverie; oui, oui, je conduirai votre maison, je travaillerai, oh! je travaillerai avec courage!... Soyez tranquille, monsieur Louis, continua-t-ellc en regardant fixement le

jeune homme, si vous avez perdu votre mère, il vous reste une amie.

— Une amie ! répéta vivement le petit Louis, une amie!... Et ne serez -vous jamais qu'une amie pour moi ?

A peine eut-il prononcé ces paroles qu'il rougit et trembla.

Rose leva les yeux sur Louis. Ce qu'elle venait d'entendre ne la surprit pas; elle se savait aimée... elle eut seulement pitié de cette tendresse si malheureusement placée.

— Monsieur Louis, murmura-t-elle, il est des positions dans lesquelles une femme^ sous peine de devenir méprisable , doit avouer toute la vérité aux gens qui lui portent quelque intérêt, dût-elle', même en parlant, s'attirer leur mépris.

Je ne serai jamais que votre amie, non pas que j'en aime im autre, je naime plus! mais j'ai aimé, j'ai été coupable, je ne suis pas digne de vous. Vous m'avez crue à la campagne, n'est-ce pas?

* Louis secoua négativement la tête.

— Vous ne l'avez pas cru , s'écria Rose interdite cette ibis; que signifie? expliquez- vous?

— Je vous ai vue, il y a six mois, monter en voiture au coin du faubourg , répondit Louis à

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voix basse, et vous n'êtes pas revenue, depuis ce jour-là, à l'atelier.

— Vous m'avez vue , répéta Rose , de plus en plus étonnée , et vous n'avez rien appris à votre mère?

— Pourquoi aurais-je parlé de cela, puisque cela pouvait vous nuire?

— Mais qu'avez-vous pensé, alors?

— Qu'on vous aimait et que vous aimiez aussi. Oh ! ajouta-t-il avec un soupir, je m'en doutais depuis longtemps.

— Et cela ne vous empêchait pas de m'ai mer?

— Je ne me demandais pas si cela devait m'empêcher de vous aimer; je vous aimais toujours, voilà tout ce que je sais.

— Et vous aviez la force de venir chercher, chaque semaine , de mes nouvelles ici , lorsque vous étiez sur que mon départ à la campagne était un mensonge !

— Je n'étais sur de rien ! vous pouviez être à la campagne aussi?

— Mais, en tout cas, d'après ce dont vous aviez été témoin, je n'y eusse pas été seule !

Louis ne répondit pas. Rose demeura comme frappée de la foudre. En face de cet amour étrange, de ce chagrin, de cette résolution, elle se prit à regarder en pitié son amom- à elle , ses

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chagrins, sa résolution. Elle trouva son dé\ouement mesquin auprès de Tabnégation, de la grandeur d'âme dont Louis faisait preuve depuis six mois.

— Et, sachant tout ce (|ue vous savez , murmura-t-elle en se rapprochant de. Louis, vous avez pu ne pas me mépriser, me demander même de devenir, un jour, pour vous, plus qu'une amie?

— Puisque vous êtes revenue ici, puisque \ous consentez à retourner à l'atelier ; c'est que vous ne l'aimez pas, et alors...

— Et alors vous croyiez que je pourrais consentir à accepter votre nom !... Oh! merci, merci, Louis, de votre amour! Je ne saurais le partager ni le récompenser jamais, mais vos jjaroles me font du bien; elles me consolent, elles élèvent et guérissent mon âme.

Mais, je vous le répète, je n'accepte pas ce que vous daignez si généreusement m'ofPrir... je suis digne d'être votre amie, je serai votre amie, je ne vous quitterai plus, je vous le jure, je vous consacrerai tout... mes soins, mon travail, ma pensée.

Mais je ne deviendrai jamais votre femme, parce que, voyez-vous, Louis, il ne faut pas qu'une femme, au bras de son mari, puisse être exposée à pâlir en rencontrant quelqu'un.

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— Eh bien ! s'écria Louis dont les yeux étincelaient, puisque vous ne l'aimez plus, parce qu'il vous a trahie sans doute, si j'allais le trouver, moi ! si je le tuais !

Rose sourit tristement ; Louis, honteux de ce qu'il venait de dire^ prit son chapeau et salua gauchement :

— Au revoir, monsieur Louis, fit Rose en lui tendant la main, au revoir ! à bientôt ! oubliez ce (jue vous savez; moi, je ne me souviens plus que d'une chose : qu'il est trois personnes que je chéris au monde ; ma mère, mon père et celui qui veut bien me permettre de le nommer mon ami.

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