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La reine des voleurs

A l'approche de l'ennemi, le comte de Kérandraon avait retrouvé toute son autorité sur ses soldats : les gentilshommes vendéens, auxquels l'apparition subite de Marie-Caroline au milieu d'eux, n'avait pas ôté le sentiment du

péril (jui les menaçait, se serraient mamlenant aiUour du jeune chef dont ils attendaient leur salut, et ceux même qui avaient' accueilli le plus facilement l'accusation flétrissante portée contre lui par le marquis de Closmadeuc , le pressaient d'aviser aux moyens d'assurer leur retraite et celle de la princesse. Personne assurément n'eût osé dansée moment d'anxiété disputer le commandement suprême à ce même homme qui, tout-à-l'heure , était resté muet devant les reproches de trahison, et les plus intrépides , comme les plus indécis , avaient compris quMls devaient désormais compter sur lui seul. Henri ne recula pas devant cette responsabilité.

Au premier signal d'alarme, le garde-chasse Foucard s'était éloigné avec quelques hommes de sa bande, le comte de Kérandraon attendait son retour avec impatience, tout en s'efforçant de calmer celle des gentilshommes qui

croyaient n'avoir pas un instant à perdre : cependant, comme ils avaient encore devant eux plus d'une heure de nuit, Henri les décida à ne prendre aucun parti avant que Foucard et seséclaireursne fussent revenus. Les rapports isolés des sentinelles avancées qui se repliaient sur la clairière , portaient à croire que les troupes de ligne étaient nombreuses et bien dirigées, qu'elles avaient de bons guides et des renseignements précis. Le petit bois où se tenaient les vendéens était à la vérité une excellente position pour résister longtemps aux efforts d'un ennemi qui se présentait en rase campagne ; mais il ne s'agissait pas là de tenir plus ou moins long-temps, il fallait trouver moyen de sortir de la forteresse , et tout annonçait qu'elle était cernée de toutes parts , enfin le garde-chasse reparut , et preir.mt à part le comte de Kérandraon , lui apprit quel était le résultat de sa reconnaissance.

— Nous somnie& bloqués , dil Foucard , et le plus fin renard ne sortirait pas d'ici sans recevoir un coup de fusil.

— H faut pourtant que nous passions , répondit le comle.

— Oh ! les gars passeront bien , ce n'est pas là ce qui m'embarasse, mais je ne sais pas ce que vous pourrez faire de tous vos beaux parleurs , et je sais encore moins , ajouta-t-il, comment nous sauverons madame.

— Voyons , le chemin de la grande haie , est-il coupé?

— Une douzaine de gendarmes et un piquet de voltigeurs...

— Et le sentier du clos Blaireau ?

— J'y ai reconnu mes carabiniers de ce matin , ils doivent être fièrement fatigués , tout-de-même.

— Et le chemin d'exploitation du grand bois ?

— C'est Georges qui a été flairer par là , il prétend que le passage est libre ; mais je ne m'y fierais pas plus qu'un vieux lapin à un filet tendu ; nous serions pris à Fentrée des futaies, où je ne m'y connais pas.

— Je crois que tu as raison ; mais puisque, ces messieurs se mêlent de nous tendre des pièges, je veux qu'ils y soient pris. Allons, en besogne !

Le comte eut bientôt terminé tous ses préparatifs, et donné toutes ses instructions. Le jour ne commençait pas encore à poindre , et il se hâta de profiter du reste de la nuit pour exécuter la première pariie du plan qu'il venait d'arrêter. A son ordre , une petite escouade de vendéens se présenta, comme pour faire une reconnaissance, à l'entrée du chemin de la grande haie, ils y furent reçus à coups de fusil , ainsi que leur chef les en avait prévenus; mais, grâce à l'obscurité, aucune balle

ne porta , et l'expédition rentra dans le bois sans essayer de forcer le passage. Au retour de celte petite troupe, le comte de Kérandraon en lança une autre sur le sentier du clos Blaireau, avec la même consigne, cette fois encore 4es vendéens se laissèrent voir , échangèrent quelques coups de fusil, et rentrèrent dans le bois sans accident. Jusque là tout allait au gré du jeune chef: l'ennemi, trompé par ces deux tentatives, devait reporter toutes ses forces sur le troisième passage, concentrer la pi us grande partie de son monde dans cette embuscade si bien préparée par l'occupation desdeux autres routes, et le libre accès de la dernière; mais Foucard avait éventé le piège, et les calculs de Henri se trouvèrent justes.

Il s'agissait donc de frapper le dernier coup.

Après quelques instants d'inaction, destinés à laisser aux troupes de ligne le temps d'opérer leur mouvement vers les futaies. Le comte

àe Kérandraon jugea qu'il n'y avait plus à hésiter, et se mil en devoir d'exécuter la dernière partie de son plan. Il divisa sa petite troupe en trois bandes, plaça l'une sous le commandement de Foucard, la seconde sous celui d'un ancien sergent de la garde, homme sûr et déterminé, et se réserva la direction de la troisième. Foucard reçut Tordre de suivre le che- ^•^ TV min d'exploitation du grand bois en faisant le

^/ V- a'^'*^^ ^^^ bruit possible, et de donner dans l'emr/^J je jbuscade tendue aux vendéens. Là il devait ij O l^loccuper de son mieux les troupes de ligne, i /c/ pendant une petite demi-^heure, après quoi le chef lui laissait liberté de manoeuvres.

Lorsque foucard fut parti avec ses homra>es, le comte de Kérandraon appela le sergent qui devait commander la seconde troupe , et lui donna sa consigne.

* — Vous allez maFt'h(M^ sur \o chemin i\o !a grande huie , Im dil-il ^ votis uUaii4i>*"eA vivuv

ment le piquet d'infanterie qui en garde les approches : il faut enlever la position , et ouvrir le passage lestement , vous m'entendez , vous aurez avec vous tous ces messieurs, qui m'accusaient lout-à-l'heure de les avoir attirés dans un coupe-gorge , arrangez-vous pour qu'il n'y ait pas une balle pour eux , vous leur ferez une belle place entre le chemin creux et les voltigeurs , afin qu'ils puissent se sauver à leur aise : après cela, que Dieu les conduise ; mais prenez bien garde qui ne leur arrive aucun mal , quant au rendez-vous général, vous le connaissez? adieu ^ et bonne chance.

Le sergent s'éloigna à son tour , emmenant avec lui une trentaine d'hommes, et derrière lui la troupe des gentils-hommes vendéens pour lesquels il devait faire cette trouée dangereuse, et balayer le chemin creux.

Le comte de Kérandraon restait donc presque seul dans la clairière, avec l'aventureuse

princesse dont il s'était chargé de protéger la course hasardeuse, mais les dix ou douze vendéens qu'il avait conserves avec lui étaient l'élite de sa bande, des hommes dévoués, intrépides, infatigables , de véritables chevaux , connaissant bien les ressources du pays et les ruses du métier. Avec eux, Henri comptait bien sauver la duchesse de la position critique où elle se trouvait , et la reconduire en lieu sûr ; cependant il fallait pour cela attendre le résultat de la double attaque tentée par Foucard et par le sergent.

Ainsi que l'avait prévu le comte , la petite troupe placée sous les ordres du garde-chasse ne rencontra d'abord aucun obstacle sur la route, il semblait que dans leur empressement de couper la retraite aux vendéens, les bleus eussent oublié d'occuper leur chemin le plus sûr et le plus commode pour la fuite. L'embuscade était si bien dressée, au surplus, que

FoncarcI lui-même , qui l'avait éventée, commençait à croire qu'il pouvait bien avoir été trompé par sa propre finesse, et avoir prêté au commandant des troupes de ligne une ruse de guerre à laquelle personne n'avait pensé. En effet , le grand bois était silencieux, la route était déserte ; les chouans ne rencontraient ni sentinelles avancées , ni patrouilles , ni vedettes ; c'était à faire regretter de n'avoir pas profité pour tout le monde de ce passage si facile et si ouvert, maisla scène changea bientôt. Au moment où les vendéens venaient de s'engagerdans leboio, ::pf' fusillade terrible partit des deux côtés du chemin d'exploitation , et un corps de troupes s'avançant dans la plaine, prit à revers les soldats de Foucard. Les chouans s'attendaient bien à faire le coup de fusil, mais ils ne comptaient pas sur un tel déploiement de forces, ensorle qu'il se manifesta parmi cuvunmoiivcmcntd'hcsitalion que

leur chef eut quelque peine à réprimer. Cependant , comme le jour ne paraissait pas encore, et que les coups de feu , tirés an hasard , ftfisaient plus de bruit [que de mal , la bande vendéenne soutint vigoureusement la luttCj cl parvint môme à se loger dans le bois, où elle reprenait tous ses avantages contre les troupes réglées. Cette escarmouche dura aussi longtemps que Foucard le jugea convenable ; puis , quand il pensa que les deux autres bandes avaient eu le temps de profiter de celte diversion, il fit cesser le combat en un instant. Egaillez-vous, les gars! cria-l-il , et à ce commandement la petite troupe vendéenne se dispersa en un clin d'œil. Chacun fit sa retraite à sa guise, et sans s'inquiéter du voisin, chacun se glissa comme il put dans les fosses, dans les ravins, dans les broussailles, chacun utilisa à sa manière les accidents du terrain, et l'obscurité du bois , en sorte qu'au

sigfial de Foucard, la troupe de ligne n^avait plus d'ennemis : les chouans leur avaient glissé entre les mains , et s'étaient évanouis comme par enchantement.

De son côte, le sergent avait exécuté avecle même bonheur les ordres du comte de Kérandraon. Les voUigeurs surpris par l'attaqua vigoureuse d'une trentaine d'hommes résolus avaient plié'un instant sous cet effort inattendu. Le chemin creux s'était trouvé libre, et les gentilshommes bretons ne s'étaient pas fait prier pour s'échapper par cette voie , en prolestant que le pays n'était pas encore mûr pour une insurrection, et que madame avait de bien mauvais conseillers. Mais de ce côté l'affaire avait été plus meurtrière. Forcé de tenir en^'respect le plus longtemps possible les voltigeurs qui, revenus de leur surprise essayaient de[reprendre leur poste, les vendéens perdirent la moitié de leur monde à

soutenir le combat. Pendant ce temps-là , les gentilshommes gagnaient du terrein, et ce fut ainsi que M. de Kérandraon réussit à les faire évader.

Le comte avait encore à remplir la plus délicate partie de sa tâche. Il ne s'agissait plus, en effet, de faciliter le passage à des hommes jeunes pour la plupart , et pressés de se soustraire au danger qui les entourait ; Il ne s'agissait pas non plus d'occuper , comme Foucard venait de le faire, l'attention de l'ennemi pendant quelques minutes ; il fallait traverser, par ruse ou par force, une troupe deux fois plus nombreuse que celle des ven*déens,et en même temps régler le pas de l'escorte sur celui de la femme faible et fatiguée qu'elle avait à protéger. Deux hommes alertes et vigoureux s'offrirent à porter la princesse aussi longtemps que le permel- Irait leurs forces j mais elle s'y refusa ,

disant que dans le moment de la lutte, chacun d'eux aurait bien assez de ses propres affaires, et qu'elle ne voulait pas attirer sur ceux qui se dévouaient pour elle une double part de coups de fusil. Cependant elle consentit à s'ai)puyer sur le bras du comte , et le petit détachement se mit aussitôt en marche , en se dirigeant avec silence et précaution, vers le sentier du clos Blaireau.

Foucard ne s''était pas [trompé : les soldats auxquels on avait confié la garde de ce passage étaient bien ces mêmes carabiniers qui avaient passé leur journée à lui donner la chasse. On peut croire que malgré toute leur bonne volonté ces braves gens devaient se resseiilir assez violemaient de leur fatigue du jour, pour veiller d'une manière négligente, et hercher eulin un peu de repos. Le comte n'avait pas compté en vain sur cette circonstance, et Tévènement prouva qu^il avait sage-

ment choisi son point d'attaque. Er» sortant du bois, les chouans avaient cessé de marcher en troupe serrée, et s'étaient étendus comme des chasseurs dans une battue, à vingt-cinq pas les uns des auti^es. Dans celle diiposition, ils surprirent deux sentinelles à moitié endormies, et ne leur laissant pas le temps de donner l'alarme, les couteaux de chasse firent silencieusement leur devoir, et l'on arriva au sentier sans plus d'encombre. Mais à cet endroit, M fallait de nouveau se réunir. Le sentier s'enfonçait entre deux haies épaisses et réservées ; à peine y avait-il place pour marcher deux de front. Les carabiniers occupaient,à l'angle du clos Blaireau, une position qui commandait le chemin tant qu'il suivait la ligne droiie,c'est.à-diresur une longueur de cinq-cents pas environ : plus loin , le sentier se détournait brusquement, et se dirigeait vers les grands î>ois, qu'il fallait gagner avant

le jour. La diffîcullc consistait donc à franchir, sous le foiix du poste, l'espace de chemin qui s'étendait en ligne droite, et à prendre assez d'avance sur les soldats pour se dérober à leurs poursuites au détour du sentier.

Lorsque la disposition du terrain força les vendéens à se rapprocher, le bruit de leur marche devint plus compacte et impossible à dissimuler. Une troisième sentinelle, placéeà l'entrée du sentier^, ne se laissa pas surprendre comme les deux premières , et fit feu presqu'à bout portant sur le premier qui se présenta.

— En avant! s'écria le comte, et au galop !

La sentinelle lutta quelque temps à la baïonnette contre les vendéens , mais elle tomba bientôt percée de coups. Cependant le chemin n'était pas encore libre, Déià quelques soldats avaient sauté sur leurs armes, et se disposaient à venger leur camarade, les pre-

mières lueurs du matin commençaient à dessiner plus nettement la ligne blanchâtre du sentier , et le canon des fusils pouvait déjà suivre son point de mire avec plus de certitude : les balles ne sifflaient plus au hasard , et prenaient peu-à-peu une direction plus fatale.

— En avant, répéta le comte, qui venait de, voir tomber trois de ses hommes, et qui sentait combien les instants étaient précieux.

Un effort violent et désespéré des vendéens répondit à cet appel puissant. Cinq ou six carabiniers qui se trouvaient dans le sentier, furent expédiés à coups de couteaux : deux autres chouans y périrent encore, mais le reste passa, et lorsque les soldats furent tous prêlsàprendre part au combat, leurs ennemis fuyaient déjà entre les deux haies.

Malgré les bonnes raisons qu'ils avaient pour ne 'pas quitter leur poste. Quelques carabiniers, plus ardents ou moins fatigués que

les autres, se mirent à la poursuite des chouans. On peut dire que les chances de vitesse étaient à peu près égales de part et d'au tre : car si d'un côté le poids des armes et du bagoge des soldats, et surtout la lassitude qui ralcMilissait leur marche, semblaient donner quelqu'avantage aux fuyards, il ne faut pas oublier que ceux-ci n'avaient pas non plus l'entière liberté de leurs mouvements , et qu'ils ne pouvaient laisser en arrière un bagage aussi embarrassant que précieux. La princesse, à la vérité, faisait de son mieux pour ne pas relarder son escorte, mais bientôt ses forcés manquèrent à son courage, et le comte de Kérandraon la sentit défaillir à son bras. Pour cette fois, il fallut bien qu'elle se résignât à accepter le service de ceux qui s'offraient à la porter : on forma une sorte dé brancard en croisant deux fusils, et après avoirplacé leur fardeau royal sur cette incom-

mode machine, les chouans reprirent leur course. Henri voulait d'abord se sacrifier, avec les trois hommes qui lui restaient, pour disputer le passage aux carabiniers , et les arrêter quelque temps dani^ le sentier; mais la princesse s'y opposa énergiquement , menaçant de se livrer à ses ennemis, si tout ce qui restait de ses amis ne partageait pas ses chances de salut. On recommença donc à fuir, au milieu des balles que les tirailleurs envoyaient de temps en temps lorsqu'ils s'arrêtaient pour reprendre haleine. Malheureusement pour les vendéens, ces balles ne furent pas toutes perdues. L'une d'elles vint casser la jambe del'un des porteurs du brancard , et quelques instants après, celui qui avait pris la place du blessé tomba à son tour, moriellement atteint. Cependant le brancard fut encore relevé par un troisième porteur ^ et l'escorte delà duchesse, réduite à quatre hommes, en

y comprenant le comte, essaya encore de gagner du terrain.

A mesure que le nombre des fuyards diminuait, celui des soldats qui les poursuivait diminuait aussi. La fapidité de cette course avait laissé en arriére les moins bons marcheurs de la troupe, et la carabine du comte avait répondu deux fois aux fusils de munition, en arrêtant au milieu de leurélan^ deux de ceux qui étaient parvenus à devancer les autres. La chasse n'était plus guère appuyée sérieusementque parle lieutenant de la compagnie, une demi-douzaine d'hommes, et surtout un sergent; qui paraissait plus acharné que personne, et qui courait toujours en tiraillant,eten rechargeant son arme. Au détour du sentier, le comte crut se débarrasser de cet enemi pressant, et se retourna pour lui faire face. Le sergent s'arrêta pour ajuster son adversaire qui profita du moment pour lui

loger une balle dans la tête : mais en tombant, le carabinier, lâcha encore le chien de son fusil, et le hasard voulut que la direction du coup, pour être détournée, n'en fût pas moins fatale. Le plomb siflla aux oreilles du comte , et alla frapper celui de ses hommes qui restait encore auprès de lui. Au même instant , une décharge générale renversa les deux vendéens qui portaient le brancard, et fracassa l'épaule de Henri, demeuré le dernier défenseur de la duchesse.

Échauffé par sa blessure, animé par la colère, pressé par le danger, le comte sembla redoubler d'énergie dans ce moment critique. Il courut à la princesse^ la releva toute meurtrie, et l'entraînant avec rapidité , la soulevant comme un enfant qu'on mène par la main, il courut et la fit courir de force vers le bois où il espérait trouver un refuge. Les soldats s'étaient arrêtés pour recharger leurs armes, et

celte circonstance permit aux fugitifs de gagner encore du terrain. Déjà ils approchaient du but, et le comte rassemblait tout ce qui lui restait de force pour franchir l'espace qui le séparait encore de la lisière du bois, lorsqu'il s'aperçut que sa compagne perdait connaissance, et se trouvait hors d'étal de faire un seul pas de plus. 11 réussit cependant à la porter encore une centaine de pas plus loin, mais là, il sentit aussi que les forces lui manquaient, et s'assit, désespéré, sur le revers d'un fossé, attendant ses ennemis qui reparaissaient dans le lointain , et maudissant sa blessure qui l'arrêtait au moment où il touchait au salut.

La cessation du mouvement et la fraîcheur de la rosée ranimèrent la princesse, ou du moins lui rendirent sa connaissance.

— Où suis-je, dit-elle avec effroi. — Mon Dieu ! ils sont tous morts...

— Non, dit Henri d'une voix faible , non , madame, ils ne sont pas tous morts: vous avez des amis dans toute la Bretagne; relevez-vous, gagnez le bois , le ciel vous y fera trouver des défenseurs plus heureux que nous.

— C'est inutile, dit-elle en essayant de se relever ; la partie est jouée et perdue.

— Au nom du ciel ! fuyez encore : vous n'avez plus que quelques pas à faire , et je puis les arrêter ici tout le temps nécessaire.

— Il est trop tard : les voici. En effet , les soldats se rapprochaient de plus en plus 5 déjà même (juelques-iins d'entre eux couchaient en joue les deux fugitifs-, (nais Hetiri se lova en criant : ne tirez pas! c'est madame !

A ces mois, le lieutenant fil abaisser les armes et s'avança pour s'cuipurer de celto illustre princesse; mais en e« moujenl surgit au milieu du sentier, comme une a|>j)arilion surnaturelle , un homme d'une haute blalure

qui s'élança vers la duchesse par un bond prodigieux; puis, la saisissant dans ses bras aussi aisément qu'il eût fait d'un enfant de trois ans, il se précipita avec elle dans l'endroit le 4)1 us épais et le plus fourré de la haie, et disparut avant que le lieutenant, les soldats et le comte de Kérandraon ne fussent revenus de leur surprise.

Deux jours après les scènes sanglantes que nous venons de raconter, le comte de Kérandraon, livré aux chirurgiens du régiment, gisait sur un méchant lit^ dans une petite auberge de V***; une blessure douloureuse, l'o-

péralion cruelle qu'il avait fallu lui faire subir , pour extraire la balle logée dans son épaule, et plus que tout cela, l'excessive fatigue qui avait suivi les efforts désespérés de sa fuite , l'avaient plongé dans un état d'abattement absolu, et lui avaient enlevé jusqu'au sentiment de sa situation. Depuis le moment où les carabiniers l'avaient ramassé sur le sentier du Clos-Blaireau , le délire ne l'avait pas encore quitté, la fièvre le consumait à grand feu , et toutes les ressources de sa constitution s'épuisaient dans celte lutte incessante contre la .^oiii^nr. Cependant, le chirurgien-major, qui l'avait soigné avec dévouement et habileté, assurait que la blessure du prisonnier ne serait pas mortelle, et qu'il ne pouvait lardera reprendre sa connaissance. Il ne s'en suivrait^ disait-il, qu^une extrême faiblesse, dont le^moral du blessé pourrait so ressentir pendant quelque temps, mais dans

des circonstances moins défavorables à une prompte guérison. Peu de jours eussent suffi pour y arriver.

Bien que le malade fut entoure d'ennemis, celte assertion du docteur parut faire éprouver un vif plai^sir à deux personnages qui n'avaient presque pas quitté la chambre du comte depuis le moment de l'opération, et qui semblaient épier avec impatience l'instant de son retour à la vie. L'un d'eux était le colonel du régiment d'infanterie légère qui avait eu avec les Vendéens rengagement dont nous avons rapporté les détails. L'autre portait un costume civil, et nous devons dire, avant toute autre observation , que son habit noir ne contrastait pas plus désagréablement avec l'uniforme du militaire, que sa figure toute empreinte de bassesse et de fausseté, ne contrastait avec l'air de franchise et de bonté qui respirait dans tous les traits du colonel. Celui-ci

était un vieux soldat de l'empire, homme brave et plein d'honneur, qui avait, comme on dit , conquis tous ses grades à la pointe de son sabre. Le colonel Moreau passait dans l'armée pour un excellent théoricien ; son régiment était cité comme un modèle de tenue et de discipline ; mais pour rendre pleine et entière justice à ce digne militaire , il faut avouer que son intelligence^ exclusivement concentrée sur les idées du métier, n'avait jamais daigné en franchir le cercle , et qu'il était aussi ignorant des choses de ce monde , que pourrait l'être un enfant de dix ans. Or, dans une guerre comme celle qu'il avait à faire, il se présenta des circonstances où l'habileté militaire ne suffit pas , et c'était là sans doute ce qui motivait la présence auprès du colonel , d'un homme qui paraissait destiné à remplir certaines missions délicates, dont un soldai n'aime pas à se charger. Quant à

cet étrange personnage, nous n'essaierons pas de le décrire, et nous laisserons même à nos lecteurs le soin de lui donner un nom 5 mais il est bon de dire qu'il appartenait en ce moment à la haute police, bien que ce ne fut pas son métier ordinaire. Au reste, l'homme noir et le militaire semblaient partager également l'intcrôl dû aux tortures du blessé. Penché sur le lit du chef vendéen, qui lui avait tué deux ou trois de ses meilleurs carabiniers, le colonel suivait avec anxiété les progrès ou la décroissance du mal , et souffrait de toutes les souffrances du prisonnier, dans lequel il ne pouvait plus voir un ennemi. De son côté, l'homme en question ne demeurait pas en reste d'humanité. On le voyait interroger le docteur avec un empressement réel, examiner avec une inquiétude active les moindres mouvements du malade, écouter avec une anxiété presque maternelle les soupirs étouffes

que la douleur arrachait au comte, et recueil lir avidement les moindres paroles échappées à son délire. C^était lui qui veillait avec le plus de soin à ce que ses nioindres besoins fussent prévenus, à ce que nul bruit fâcheux ne vînt troubler les moments de repos que lui accordaient les intermittences de la fièvre, à ce que rien ne pût retarder d'une minute l'instant où il devait reprendre sa connaissance.

Enfin, grâce à tant de soins, le blessé retrouva, à son réveil, l'usage de ses sens. Pour la première fois alors, promenani autour de lui des regards étonnés, il chercha à se rendre compte de ce qui lui était arrivé. La lucidité de sa perception lui revenait peu-à-peu, mais semblable à un homme qui sort d un long sommeil, il avait quelque peine à débrouiller le chaos de ses souvenirs, à faire la.partdes songes et celle de la réalité. Les événements de l'avanl-veille se reproduisaient à sa mémoire

comme un rêve confus, et les images non moins confuses qu'un long délire avait présentées à son imagination surexcitée, se mêlaient d'une manière pénible à celles qu'il essayait dese retracer. Tout-à-coup, l'^ coinle, comme frappé d'une angoisse subite, s'agita brusquement sur son lit de douleur, et, portant la main sur sa poitrine, sembla y chercher quelque chose qui devait s'y trouver. Un gémissement sourd annonça que son attente était trompée. Le blessé laissa retomber sa tête avec désespoir, et l'expression d'anxiété qui se peignit dans ses yeux, lit bien voir que les souffrances physiques disparaissaient au moins pour un instant, devant d'autres souffrances plus intimes et plus poignantes. Le colonel Moreau ne comprit pas grand chose à ce geste de douleur ; mais son compagnon n'était pas homme à s'y tromper. Les yeux ardemment fixés sur le comte, l'homme noir

épiait ses moindres mouvemenls avec une sorte de salislaclion cruelle. On eût dit un serpent prêt à s'élancer sur sa proie. Mais quand il vit le comte de Kérandraon reprendre une attitude de résignation passive, et attendre que ses gardiens rompissent le silence, il changea le jeu de sa physionomie, et chercha les inflexions de voix les plus comitatissantes pour engager la conversation avec le malade.

— Vous souffrez beaucoup, monsieur le comte, dit-il.

Le blessé fit un signe de tête qui pouvait passer pour une affirmation; mais ce fut là toute sa réponse. Le colonel se chargea de donner la réplique.

— La belle question ! dit-il. Si vous aviez eu quelquefois une balle dans le corps, vous n'auriez pas besoin de demander si l'on souffre.

— Vous avez raison, M. le colonel, dit l'autre; mais je crois bien qu'en ce moment M. le comte ne pense guère à sa blessure.

— Eh bien ! dit le colonel , ne pouvons» nous pas le délivrer d'une partie de ses inquiétudes. Je suppose que le petit billet d'hier matin lui ferait grand plaisir.

Si le lecteur n'a pas oublié le petit billet sans date et sans signature que lisait le comte Henri de Kcrandraon sur la lisière du bois où se passait la première scène de celte histoire , il sentira de quelle importance était pour ce jeune homme la perte de ce papier précieux. C'était l'adieu d'une femme à laquelle il faisait le sacrifice de sa vie, c'était son brevet d'officier Vendéen, c'était son arrêt de mort, peutêtre; et en le plaçant sur son cœur, Henri n'avait oublié qu'une chose , c'était que les moindres hasards de la guerre pouvaient fort

bien lui arracher son Irésor, et nrretlre des ennemis dans la confidence de son secret. Après la preuve de dévouement qu'il avait donnée à celle qu'il aimait en s'éloignant d'elle de peur de la compromettre , on pense bien que ce billet quoiqu'il ne fût pas signée lui était cher à plus d'un titre. Or, les chirurgiens, en le dépouillant de ses habits, lui avaient enlevé cette lettre : qu'il eût mieux valu détruire, et le personnage non militaire qui se trouvait dans les rangs des vainqueurs, s'en était emparé au nom de l'inlcrôt public. Lorsque le colonel \inl à prononcer ce mot de billet , le comte préoccupé de la perte dont il venait de s'apercevoir, s'engagea dans une fausse direction, et crut qu'il s'agissait de lui rendre son bien.

— Monsieur le colonel, dit-il alors. Je vous

dois déjà de la reconnaissance pour les soins que vous m'avez fait donner. Il eut mieux valu pour moi, peut-être que vos soldats prissent la peine de m'achever sur place, mais puisqu'il en est autrement, c'est vous que je remercie. Voulez-vous compléter votre œuvre d^humanilé? je vois que vous n'ayez qu'un mot à dire.

— Sans doute, sans doute , dit le colonel; tout ce qui sera compatible avec mon devoir, je le ferai de grand cœur.

— Vous n'avez pas à faire à des ennemis bien cruels, ajouta l'homme noir, qui tenait à faire sa partie dans la conversation. Je suis persuadé que M. le colonel se fera un plaisir de vous rassurer sur ce qui vous inquiète.

Le colonel était certainement dans les meilleures dispositions possibles à l'égard de son

prisonnier. Cependant il hésita un instant avant de satisfaire au vœu que semblaient exprimer les paroles de son compagnon. Peutêire s'attendait-il à rencontrer de ce côté là un obstacle et non pas une sorte d'autorisation. Peut-ôlrc devina-l-il que cette aménité subite de l'homme de la police cachait quelque fourberie dont il ne lui convenait pas de se rendre complice. Le comte de Kérandraon, qui ne pouvait connaître les motifs de cet embarras, crut devoir insister.

— Me refusez-vous, colonel? ce serait une rigueur inutile, et vous ne voudriez pas aggraver la position où je me trouve.

— Non certes, et quoiqu'il puisse arriver, je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans l'inquiétude. Vous saurez donc qu'hier matin une manière de paysan a essayé de pénétrer

jusqu'à vous malgré la consigne des factionnaires. L'obstination de cet homme a paru suspecte à vos gardiens qui l'ont arrêté, et me l'ont amené. La conversation n'a pas été longue entre nous deux, car je n'entends pas le bas-breton. Cependant, je suis parvenue comprendre qu'il était chargé d'une lettre pour vous, et ma foi, en vertu des lois de la guerre, j'ai cru devoir lui épargner la peine de remplir sa mission jusqu'au bout ; j'ai pris la lettre, et je l'ai lue , ce que vous me pardonnez sans doute, parceque dans les circonstances où nous nous trouvons, ce n'est pas un acte d'indiscrétion. Quant au contenu de ce billet, je vous avoue qu'il m'intéresse au dernier point. Je vois bien quelle est la main qui l'a tracé, je sais quels renseignements précieuxil renferme, et cependant il n'est pour moi d'aucune uti-

lité. Si vous étiez en éiat de fuir, je me garderais bien devousleremctlre; mais vousôieshors de combat pour quelque temps encore, vous êtes aussi, je dois vous le dire, gardé à vue par des hommes sûrs, il n'y a donc pas d'inconvénient à ce que je laisse parvenir à son adresse ce grimoire hiéroglyphique dont vous seul avez la clef. Le voici. Ce sera, je pense, un baume pour votre blessure, et cela n'empêchera pas mon régiment de faire sa besogne.

Et en achevant, le colonel remit au comte de Kérandraon un chiffon de papier sur lequel étaient écrits ce peu de mots :

« Guérissez-vous, et reposez-vous. Le petit « bon-homme est en sûreté. Cependant, il ne € pourra pas quitter son asile, ou plutôt son « terrier, comme le nomme fort judicieuse-

« ment quelqu'un de votre connaissance, c avant huit ou dix jours d'ici. Après cela,t7 <r ira oà vous savez. On ne vous engage pas à « rejoindre, parce que vous avez assez fait « pour mériter toute la reconnaissance qu'il « est permis d'avoir pour un seul homme. » Henri lut ce billet avec une certaine satisfaction. Ce n'élait pas là précisément ce qu'il attendait du colonel ; mais quoiqu'il y eut de par le monde une autre lettre qui lui tenait fort au cœur, il ne fut pas fâché d'apprendre que la duchesse avait échappé aux poursuites pressantes dont elle était l'objet. Un mot de ces quatre lignes lui apprenait aussi que Foucard était encore sain et sauf, et véritablement cette lecture fut d'un grand soulagement pour le blessé. Cependant quand il eut exprimé de ce billet tout ce qu'il pouvait contenir

de consolation et d'espérance, le comte en revint à ses propres affaires avec plus d'inquiétude que jamais.

Je suis vraiment touché , dit-il au colonel, de la bonté que vous me témoignez , à moi, votre prisonnier, votre ennemi ; mais croyez bien que cette bonté, ne m'étonne pas. Je savais, en combattant, que j'avais à faire au colonel Moreau, c'est à dire à un brave ; une fois tombé , j'étais sûr d'être ramassé par un homme généreux. .

Le colonel s^inclina à ce compliment, et le comte reprit :

— Et maintenant que Tévénement a prouvé que je ne m'étais pas trompé, j'espère que le colonel Moreau, avant de céder à la rigueur de son devoir , avant de me remettre aux mains de la justice civile qui doit connaître de mes

actions, voudra bien me traiter en militaire, et en homme d'iionneur.

— Je vous l'ai dit, monsieur le comte, je ferai pour vous tout ce qui sera compatible avec mon devoir.

Eh bien, j'ai un service à vous demander, c'est de me faire rendre un médaillon que je portais au cou, et une lettre qu'on a saisie sur moi : Cette lettre ne concerne que moi seul, et n'est pas de nature à figurer dans un procès politique.

Cette demande parut prodigieusement embarrasser le pauvre colonel. Ses regards un peu confus commencèrent à rouler du comte à Thomme noir, et de celui-ci au comte, pour se reporter enfin sur l'agent de la haute police qui assistait silencieusement à cet entretien.

— Je ne sais pas, dit-il enfin, comment on a osé se permettre de vous dépouiller sans prendre mes ordres. Le droit de la guerre ne va pas plus loin que la nécessité de l'attaque et de la défense, et vous devez bien penser , monsieur le comte, qu'après vous avoir communiqué une nouvelle dont j'aurais pu rigoureusement garderie secret, je n'hésiterais pas à vous faire rendre tous ceux de vos papiers qui n'auront point un caractère politique, et, à plus forte raison , un bijou auquel vous paraissez attacher un prix d'affection. Nous allons immédiatement nous en occuper. Venez, monsieur, conlinua-t-il en s'adressant directement à l'homme noir, j'ai lieu de croire que vous pouvez m'aider à éclaircir cette ques- Uan.

— Vous ne vous trompez pas , monsieur le

colonel, dit-celui-ci, je puis vous aider à retrouver ce médaillon et cette lettre; maisavant de rien promettre k M. de Kérandraon vous ferez bien d'examiner jusqu'où s'étend celte nécessité d'attaque et de défense, dans laquelle vous renfermez le droit de la guerre.

Et il sortit avec le colonel, laissant le comte de Kérandraon méditer sur le danger qu'il y avait pour lui et surtout pour une autre personne à ce que son médaillon et sa lettre demeurassent entre des mains ennemies.

— Ah! ra, dit le colonel Moreau lorsqu'ils furent dehors, il paraît que c'est vous qui avez dépouillé mon prisonnier.

— J'ai du le faire, et vous m'approuverez.

— S'il y a un mot de politique dans sa lettre, ou seulement une machine infernale dans un médaillon, je vous l'abandonne complète-

ment; maisaulrementjenesouirrirai pas qu'on enlève un seul boulon de ses habits. Mes soldats ne sont pas les valets de la police, et je ne veux pas qu'on les accuse de voler même un chouan. Mais vous-même, enfin, si vous êtes un homme, n'avez-vous pas de honte de commettre des rigueurs inutiles? Que diable voulez-vous faire d'une lettre, qui doit être une lettre de femme, et d'un médaillon qui contient, à ce que je suppose , une mèche de cheveux noirs ou blonds , ou quelqu'autre enfantillage de ce genre? Ma foi, si c'est là votre consigne, je vous plains.

— Monsieur le colonel , dit l'autre, je ne transige jamais avec mon devoir; quelque pénible qu'il soit : c'est ma bravoure , à^moi , comme la vôtre est d'affronter la mort sur le champ de bataille. Personne ne sait au juste

quelle est des deux la plus méritoire. "Vous savez quelle est ma mission; laissez-moi la remplir comme je l'entends.

— Eh parbleu ! je ne prétends pas vous empêcher de remplir votre belle mission, et d'y mettre tout le courage qui vous est particulier; mais je n'entends pas demeurer responsable de vos faits et gestes.

— Vous avez vu mes ordres, colonel, ils sont précis. Ce n'est pas vous qui êtes responsable dans celle affaire. Il s'agit de mettre fin à cette guerre intestine que tous vos efforts n'ont pu terminer ; il ne faut plus maintenant qu'un mot de votre prisonnier pour nous livrer l'âme de l'insurrection, et nous craindrions, pour obtenir ce mol, de redoubler l'accès de fièvre d'un ennemi que vous poursuiviez hier à coups de fusil, que vous livrerez demain à la sévérité des tribunaux ! Ce serait se conduire comme des enfants.

— Mais enfin, que prétendez-vous faire de cette lettre et de ce médaillon.

— Allons, puisqu'il faut tout vous dire, sachez qu'au moyen de celte lettre , où il n'est question que d'amonr, et de ce médaillon qui contient, comme vous Tavez parfaitement deviné, une mèche de cheveux blonds, je prétends terminer d'un seul coup la guerre de Vendée, livrer la duchesse de Berry aux gendarmes, faire ma fortune , et vous donner le grade de maréchal-de-camp.

Lecolonelouvrit degrandsyeui; maisle ton d'assurance avec lequel son interlocuteur venait de débiter ses promesses , ne permettait pas au doute de se mêler à l'étonnement qu'elles devaient faire naître.

— Vous croyez peut-être, continua l'autre, que cet officier vendéen est votre prisonnier , détrompez- VOUS} il est le mien. Vous ne tenez ici que sou corps ; moi je tiens ds^ns ma

raain sa pensée , sa volonté, son âme" tout entière : il est à moi comme le pécheur est au diable, et il n'y a pas dans son cerveau une fibre que je ne puisse faire vibrer à mon gré, un fil dont je n'aie le bout entre mes doigts.

-^ Tout cela est fort beau, ma foi, mais je ne comprends pas encore...

— Voici tout le secret en trois mots. Le comte de Kérandraon n'a pris les armes que pour écarter les soupçons qui planaient sur sa liaison avec une dame de ce pays. J'ai par devers moi la preuve écrite que ces soupçons n'étaient pas mal fondés : maintenant je tiens mon homme. Il faudra que nous fassions un petit marché ensemble. Je lui rendrai sa lettre et son médaillon, moyennant cette seule condition , qu'il m'expliquera l'énigme du billet d'hier matin. Il sait où est maintenant la duchesse, il sait où elle doit se trouver dans quelques jours ; les expressions même du bil-

— galet en font foi ; il ne s'agit donc plus que de le faire parler, et je réponds que j'en viendrai à bout.

Le colonel comprenait enfin; mais le résultat de celte intrigue, qui devait lui valoir le grade de maréchal-de-camp , ne l'aveuglait pas sur ce qu'il y avait d'odieux dans les moyens qu'il fallait employer. Après un inslont de réflexion, il se tourna vers son interlocuteur avec une grimace de mépris fort significative.

— Écoutez, monsieur, lui dit-il : vous avez ici une autorité illimitée, un pouvoir discrétionnaire,et je vous ai déjàdit queje n'avais pas la prétention de vous opposer monauloritéet mon pouvoir. Je ne veux pas examiner jusqu'à quel point il est convenable de placer comme on l'a fait, de braves et honnêtes militaires en quelque sorte sous vos ordres 5 agissez donc, commandez, faites ce qu'il vous plaira; ma res-

ponsabililé n'est pas engagée ; mais j'espère bien que si jamais je deviens maréchal-decamp, ce n'est pas à vous que je le devrai. Quant au comte de Kérandraon, que vous croyez si bien tenir, je veux être cassé à la tôle de mon régiment si vous en tirez rien.

— Yous croyez?

— C'est un honnête homme, c'est un militaire, et ce n'est pas un traître.

— Eh mon dieu! colonel, c'est un honnête homme amoureux, c'est un militaire démoralisé parla fièvre; il parlera.

— S'il le fait, c'est un lâche !

Et le colonel s'en alla , en retournant de mille façons dans sa pensée Tindignalion qui débordait de son cœur à celle seule supposition.

Dès le soir même, l'homme noir alla proposer au comte de Kérandraon son éliange marché. Le comte avait passé une mauvaise jour-

née j il était faible, irrilable, et facile à impressionner. Le limier de la pol ice avait fort habilement calculé toutes ces chances , et choisi l'heure de sa tentative. En effet, ce n'était pas sans raison quMI avait attendu jusqu'au soir. 11 avait pensé que dans la solitude de son lit de douleur, le malade aurait tout le loisir d'appesantir son imagination sur les dangers qu'il avait à craindre, d'envisager sous toutes ses faces le résultat d'une indiscrétion, de se représenter la femme qu'il aimait, compromise ou déshonorée; d'évoquer le fantôme menaçant d'un mari justement jaloux. En un mot, de bien se pénétrer des difficultés de la situation. D'un autre côté, il savait qu'à la fin de la journée un blessé estplus abattu au moral, que dans le moment même de ses plus grandes souffrances. Tout concourrait donc à faciliter la tâche qu'il s'était imposée. Tout conspirait contre la fidélité politique du comte de Kéran-

draon. Ce fut dans celte position que lecombal fut engagé.

Au premier abord, lecomte,horsdelui-même, exprima toute son indignation et tout son mépris en termes qui eussent mis fin à la lutte, s'il avait eu affaire à un ennemi moins patient et moins résolu. Tout son être se révoltait à l'idée d'une trahison aussi vile, et les refus lesplus énergiques accueillirent l'infâme proposition de ragent de la police.

— Délivrez-moi de votre odieuse présence, dit le comte, à son persécuteur; vous n'avez pas le droit d'ajouter à mon malheur les tortures et les insultes. Si les soldais qui m'ont pris m'avaient fusillé sur place, j'aurais subi sans me plaindre la chance que j'avais encourue ; mais rien ne m'oblige à vous souff'rir près de moi; rien nem'obligeà vous répondre. Retirez-vous et n'essayez jamais de me parler.

L'autre laissa froidement passer l'orage, et

quand il vit que le malade, épuisé par la colère, commençait à faiblir, il reprit avec plus de gravité que jamais, la discussion des motifs qui devaient amener le comte à changer d'opinion.

^ Voyons , lui dit-ii, d'une voix ferme et sèche , en appuyant sur les mots , avec une intention marquée. Voyons, parlons en hommes, et laissons de côté ces phrases toutes faites qui n'ont plus aucun sens dans les positions exceptionnelles : avez-vous peur d'envisager sous toutes ses faces la position où vous vous trouvez? Je vais encore une fois vous épargner la peine d'y songer; mais si j'emploie des mots mal sonnants à votre oreille, ne vous en prenez qu'à vous-même, qui n^avez pas le courage de les deviner.

Vous savez qui je suis : je n'en fais pas plus mystère que je ne m'en fais gloire. Je connais donc par métier, bien des choses que le mon-

de ignore. Ne soyez pas surpris, par conséquent, si je suis en état de mettre une signature au bas de ce billet : de dire à quelle Iressc de cheveux cette boucle a été dérobée. Peutêtre modifierez-vous sur celle donnée , votre première détermination. Apprenez que j'ai çuivi jusqu'à son origine, les traces de votre am.our adultère. N'oubliez pas qu'au moindre soupçon d'un mari jusleraent jaloux, celle que \ous aimez sera sacrifiée sans pitié ; songez enfin que je suis le maître absolu de ce terrible secret, et que je suis déterminée en tirer tout le parti possible. Voilà, monsieur le comte, ce qui vous oblige à m'entendre...

Maintenant je pose franchement et nettement la question : il rne faut une réponse franche et nette. — Oui ou non: — Voulezvous, au prix que vous savez, rentrer en possession de ce papier et de ce médaillon? Vous avez aussi un intérêt d'honneur à accepter ce

marché. Si cela vous convient, je vous remets à l'instant même les preuves qui parlent si haut contre madame de Bougevalj sinon, je les expédie à son mari.

Le nom de madame deBougeval, qui n'avait pas encore été prononcé, fit tressaillir le comte de Kérandraon. Jusque-là son adversaire lui avait vaguement laissé croire que cette lettre, que ce médaillon et ces cheveux blonds ; que ces preuves si terribles, contre un coupable connu et désigné, pourraient bien rester inutiles et sans force entre ses mains, faute de signature au pied de la lettre, et faute d'autres indices accusateurs; mais après avoir laissé le pauvre jeune homme consumer toutes ses forces d'indignation dans le commencement de la lutte, l'agent de police employait maintenant les moyens de vigueur qu'il s'était réservés pour la fin. Il n'y avait donc plus à en douter, l'accusation était directe, nominative,

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appuyée de pièces péremptoires : l'honneur, et peut-être la vie de madame de BougevaI,de celte femme tant aimée du comte, étaient entre les mains d'un homme sans cœur et sans pitié. Henri n'avait plus que le choix entre deux trahisons.

Et il dut s'élevfr dans le cœur du jeune homme un terrible combat entre son amour et son devoir, entre sa fidélité à celle qu'il aimait et sa fidélité à la cause qu'il servait. Quel intérêt fallait-il sacrifier ? Quel honneur fallait-il trahir? En livrant madame de Bougeval, le comte n'était pas bien sur de sauver la duchesse ; en livrant celle-ci , il obtenait du moins un résultat positif, et sauvait madame de Bougeval. Dans le premier cas son intérêt personnel était moins compromis , peut-être que dans le second; mais si l'égoïsme semblait faire pencher la balance d'un côté, l'équilibre n'élait-il pas bientôt rétabli par le charme

d'un grand sacrifice à l'objet aideé. II faut considérer en outre qu'Henri était bien jeune, bien passionné, bien malade surtout; que son dévouement à la cause vendéenne n'était pas pur de tout élément étranger , que son loyalisme armé n'était qu'un accident de son amour. On voit combien il devait être difficile pour lui de trancher par oui ou par non la pressante question qu'il avait à résoudre.

Cependant la balance s'inclina. Un accès de colère qui prit au blessé, en considérant l'atroce sang-froid de son bourreau, lui-diclases dernières paroles de refus.

— Va-l-en, lui cria-t-il, homme cent fois méprisable! tu peux me torturer, mais tu ne saurais me faire commettre une infamie.

— C'est bon, dit l'autre, nous verrons quel nom M. de Bougeval croira devoir donner à la conduite de sa femme.

Et il se mit en devoir de sortir ; puis revenant sur ses pas.

— Écoulez, reprit-il d'une voix moins rude, je ne veux pas brusquer les choses : je pourrais dès ce soir communiquer cette lettre au mari ; mais j'aime mieux vous laisser encore une nuit de réflexion. — Demain, vous me remercierez.

Le lendemain , une chaise de poste emportait loin de V'*'** le personnage mystérieux qui avait si cruellement marchandé la trahison du comte de Kérandraon.

A.U même moment celui-ci brûlait en sou-

pirant une lettre et des cheveux blonds qui lui coûlaientbien cher. L'honneur de madame de Bougeval était donc sauvé ; mais on sait à quel prix.

Il faut remarquer toutefois que, par une transaction dont l'agent de police avait été forcé d'accepter les termes , le comte n'avait dévoilé que la moitié de son secret. Si l'on n'a pas oublié les expressions du billet de la duchesse, on sait qu'elle devait passer huit ou dix jours dans celte première retraite que le père Foucard, dans son langage de gardechasse nommait un terrier : on sait aussi qu'après ce temps un autre asile, également connu du comte, devait la recevoir et la dérober aux poursuites des soldats victorieux. M. de Kérandraon refusa obstinément de livrer Taccès du terrier : et, comme s'il eût atténué l'odieux de sa trahison en reculant l'époque où elle devait porter ses fruits, il ne voulait

indiquer que l'endroit où devait se trouver la duchesse après l'expiration de ces huit ou dix jours. Peut-être comptait-il sur le hasard pour enlever toute valeur à sa révélation , peut être espérait-il, que le temps amènerait quelque changement dans les projets et dans l'itinéraire prévu de la fugitive ; mais il paraît que l'homme delà police ne croyait pas avoir fait un marché de dupe, car il en avait fort loyalement payé le prix d'avance.

Cependant les dix jours s'écoulèrent bien vite, et, soit que la pensée d'avoir sauvé madame de Bougeval eût étouffé chez Henri tout autre sentiment^ soit que^ dans l'affaiblissement physique résultant de sa blessure , le prisonnier eût perdu aussi Ténergie de sa conscience, ces dix jours suffirent , contre toute attente à le mettre en pleine convalescence. M. de Kérandraon avait remarqué avec peine que depuis le moment où il avait repris

sa connaîssatice, le colonel Moreau n'avait pas jugé à propos de renouveler ses visites. Il était d'autant plus frappé de cet abandon, qu'il n'ignorait pas quelles marques d'intérêt ce digne militaire lui avait données durant la première période de sa maladie. Dès qu'il put sortir de sa chambre , il se fit conduire au logement du colonel, avec l'intention de le remercier de ses soins, et d'obtenir en même temps l'explication de cette froideur .subite. Mais, à sa grande surprise, le colonel refusa de le recevoir, et lui fit remettre un passeport pour l'Angleterre, avec l'ordre de s'en servir le plus tôt possible. Le comte, qui s'attendait à être traité en prisonnier, insista pour savoir à quelle influence il devait sa liberté j mais le colonel lui fit dire qu'il n'en savait rien luimême : que ce passeport venait , comme tous les passeports, de la direction de la police; et que le comte de Kérandraon devait discerner

parfaitement si en favorisant sa fuite , la police lui accordait une {/race ou une récompen* se. Le comte se retira fort humilié. C'était la première fois qu'on agissait à son égard comme à l'égard d'un traître.

Pour la première fois alors, il vit clairement toute la profondeur du gouffre où son amour adultère Pavait précipité. Il comprit que son honneur était à jamais perdu, que sa vie était marquée d'une tache indélébile, que sa* faiblesse lui avait fait commettre un crime,etque ce crime était l'un de ceux dont le monde n'accepte jamais l'expiation. Et cependant si la réflexion l'entraînait au désespoir,, son cœur était trop plein pour que le repentir y pût trouver place. Car la passion parlait encore plus haut que le remords. — Non, non,se disait-il, je ne regrette rien^ et je ne puis m'avouer coupable. N'ai-je pas fait assez de sacrifices à cette cause perdue, n'ai-je pas montré

assez de dévouement à celte race ingrate , n'ai-je pas assez \aillamment combattu pour une restauration impossible? J'ai prodigué ma vie et ma fortune au service d'une femme, j'ai rempli pour elle le devoir d'un soldat ; eh bien, j'avais aussi d'autres devoirs à remplir, j'a\ais aussi une autre femme à sauver. Le monde me condamne', eh! que m'importe si Emilie m'absout : je suis un infâme ! que m'importe, si elle m'aime !

C'est ainsi que le jeune homme se rélugiait dans son amour comme dans un retranchement inexpugnable. Là, il lui semblait que le mépris ne saurait l'atteindre, que la honte ne saurait le toucher. Il essayait de concentrer toute sa vie dans un seul sentiment, comme un général qui ne pouvant tenir la plaine, abandonne à l'ennemi les dehors de la place, dans la confiance que la citadelle lui suffira. Mais toute la logi(iue de sa passion ne pouvait

parvenir à repousser la cruelle arrière-pensée de son déshonneur. En vain il appelait à sou aide le plus doux souvenir de son amour, en vain, il invoquait ce nom d'Emilie, qui devait l'exalter ou l'étourdir. Une voix secrète le rappelait sans cesse aux sentiments de sa misérable position. Enfin, poussé à bout par des tourments indéfinissables, le comte résolut d'aller chercher auprès de madame de Bougeval la force de supporter la honte qu'il endurait pour elle, et le courage de vivre infâme. Ce fut ie premier usage qu'il fit de sa liberté. Si en matière de passion il était toujours bien sûr de procéder du connu à l'inconnu, si l'on pouvait ensuivant une déduction logique, parvenir à des conséquences aussi justes que rigoureuses, nous n'aurions pas besoin d'esquisser ici le portrait de madame de Bougeval. On connaît le comte de Kérandraon,on sait combien dans son amour pour celte femme, il >

y avait d'abnégalion ei de dévouement , on vient de voir avec quelle résignation il avait sacrifie son honneur à l'honneur de son Emilie; il semle donc que pour se représenter le digne objet d'une passion si généreuse, il suffit d'évoquer l'un de ces gracieux fantômes que les plus heureux trouvent dans leur mémoire, les autres au moiusdans leur imaginalion. Henri est jeune, il est beau , il est brave; mais après tout il ne manque pas de femmes assez jeunes ei assez belles pour mériter d'être aimées delui. On peut facilement ajouter à ces cheveux blonds, que nous connaissons déjà, une taille svelte et élancée, une peau blanche et fraîche, des yeux brillants et veloutés, une main délicate et mignonne , et tous les accessoires qui composeraient au gré du lecteur^ une femme accomplie. Et cependant, faut-il ledire, plus on dépensera d'imagina*ion |)purenridiii' de grâce et de beauté cette Émi-

lie qui régnait d'une manière si absolue sur le. cœur du jeune homme, plus on s'éloignera dejla réalité. Madame de Bougeval était une petite femme de trente ans, blonde, grasse, un peu précieuse, et justement assez jolie pour expliquer la jalousie de son mari. Elevée en province, elle avait, comme toutes les provinciales, médité sérieusement sur la symr palhie des âmes, et sur les besoins intimes du: cœur. Ses théories sur ce vaste sujet étaient fort compliquées, son système fort délicat , et très habilement combiné. Quant à ses professions de foi, nous devons dire qu'elles étaient toujours empreintes de la pureté la plus platonique, et du sentimentalisme le plus exquis. M. de Bougeval, Sous-Préfet de N*** et forcé par sa position d'ouvrir son salon à toutes les célébrités artistiques et littéraires de l'arrondissement , ^essayait vainement de fournir à sa femme d'à uU es sujets de conversation :il

genlaii le danger qu'il y avait pour lui à ce que les esprits supérieurs de la contrée traitassent incessamment chez lui d'aussi graves sujets. Mais madame de Bougeval causait si bien et si doctement sur ce point de philosophie, elle mettait tant de charmes dans ses dissertations j elle exposait avec tant de grâce et de finesse ses croyances et ses doutes, elle excellait si fort à présenter les mystères de cette religion de l'amour, qu'elle serait morte en martyre plutôt que de mettre un terme à ses prédications. Hâtons-nous de dire que l'excessive délicatesse de son appétit sentimental avait toujours été la meilleure sauvegarde pour les intérêts du mari, ci que sa coquetterie de pensées était resiée pure jusqu'au moment où le comte de Kérandraon s'y était laissé prendre. D'un autre côté, si madame de Bougeval craignait peu le Sous-Préfet , elle avait une terreur salutaire des mauvaises

langues de la Sous-Préfecture, et se fût jetée vingt fois au feu plutôt que de prêter le flanc à leurs attaques. A part son petit travers romanesque, elle ne manquait pas d'esprit , et savait fort bien éviter les dangers qu'elle se plaisait à courir. Bref, soit que le respect de son devoir l'eût maintenue jusque-là dans les bornes qu'elle ne pouvait franchir sans se déshonorer, soit que dans le cercle assez restreint de ses admirateurs, elle n'eût rencontré que des âmes trop grossières pour mériter ses sympathies , soit encore que la crainte du Sous-Préfet, lequel passait pour un mari fort peu accommodant, eût éloigné les soupirants les plus dangereux, madame de Bougeval avait conservé sa vertu, et, qui plus est, sa réputation.

Faut-il expliquer maintenant comment un ex-lieutenant de la Garde-Royale, un jeune homme qui n'avait jamais connu les femmes

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