TA
qu'en véritable soldat, s'était laissé prendre à ce mysticisme sentimental? On sait trop bien que les effets de l'amour, comme ceux de la foudre, se constatent et ne s'expliquent pas, PLii surplus, Henri de Kérandraon n'était pas ce qu'on appelle un homnfie blasé. Sa vie de militaire avait bien pu lui faire connaître Tune des liîrtftes de remj)ire féminin : rnsfis il fiVir'esftait encore, à l'autre extrémité de cet eiitpffé, urt'ch'amp Vast« et ferlile à explorer. Ce f(ït madame (îc B'ougéval qui lui en ouvrit l'accès et il s'y précipita avec toute l'ardeur d'ùri coètir Vierge. Son esprit, fasciné pïirrattrfefit de l'a nouveauté, prédisposé d'ailleurs à certains sentiments chevaleresques, se tourna tout à fait à l'héroïsme, et se trouva bientôt à la hauteur des doctrines raffinées de madame de Bouge val. Or, on sait que les corps isolés Sûtvt régis enir'eux par certaines lorsd'attractioîi. Placés l'un par l'autre dans une région
d'idées fort supérieures, Henri et madame de Bougeval subirent nécessairement le pouvoir de ces mêmes lois. Ainsi Emilie succoffiba précisément par les causes qui l'avaient si longtemps sauvée. Cette délicatesse de Fôrgane sentimental, qui l'avait préservée des adoi*ateurs vulgaire» et grossiers l'avait enfin Kvrée sans défense an premier qui ne l'avait pas blessée. Mais, api*és fa chute d'e madame de Bougeval , il lui testait encore à conserver un trésor inestimable : sa réputation ; trésor d'autant plus précieux qu'il demeurait le seul, trésor désormais sans prix, puisque n'ayant pu lui sacrifier son amour, elle lui avait saôrîfiéson amant. Et si l'on songe de plus, à tout ce que M. dé Kérandraon, de son côté venait de perdre pour sauver un bien si cirer, ne sera-t-on pas tenté de croire que la réputation d'une femme obtient souvent plus de sacrifices que son howrtéur?
Henri était donc parti de \*** pour revoir encore une fois Emilie, pour ranimer au feu de son amour, les forces dont il devait avoir besoin dans la honte et dans l'exil. Grâce au sauf-conduit que la police généraledu Royaume lui avait si généreusement octroyé; 11 put franchir sansobslacles les six ou huit lieues qui le séparaient de N'*'** , chef-lieu de la Sous- Préfecture, et il s arrangea pour n'arriver que dans la nuit à la maison decampagne que madame de Bougeval habitaitprès de là. On pense bien que sa marche avait été calculée de manière à dérober ses traces à tout œil indiscret: arrivé près d'une petite haie qui bordait le parc en guise de muraille, le ^comte y fit une trouée en se glissant avec précaution entre les liges les moins fortes, et se dirigea aussitôt, en homme qui connaît le terrain, vers uneavenue de tilleuls qui s'étendait juqu'à l'habitation. On eùtdit que cette avenue avait été plan-
tée pour facililer aux amants ou aux voleurs les abords de la maison. En effet , les tilleuls se croisaient en berceau sur une pelouse de gazon fin et moelleux comme un lapis de turquie. Nul bruit, ne pouvait révéler la marche d'un étranger, nulle trace accusatrice ne pouvait le lendemain trahir le secret de quelque promenade nocturne.Ajoutonsàcela que celte avenue se prolongeait par une courbe protectrice, jus(|u'aux fenêtres de la chambre que madame de Bougeval occupait au premier étage, à l'extrémité la plussolitairedubâtiment, A la faveur de la nuit et de cette heureuse disposition des localités, Henri parvint jusqu'au pied de la maison. Un instant après, il était sur le balcon de la chambre d'Emilie, hésitant sur la façon dont il devait s'y prendre pour lui annoncer sa présence sans exciter en elle une émotion qui pouvait être dangereuse. Madame de Bougeval tournait le dos à lu fenêtre , et
paraissait absorbée par la lecture d'un livre à couverture jaune qui avait bien la mine d'un roman nouveau. Mollement accoudée sur les coussins d'une ottomane, elle préludait au repos de la nuit par cette demi somnolence qui accompagne quelquefoisl'occnpation à laquelle elle selivrait,et semblait totalement ravie dan^ le pays des songes. Tout à coup, elle releva vivement la tête : le nom d'Emilie avait doucement sifflé à ses oreilles, comme s'il eût été murmuré par un être aérien, et les fantaisies plus ou moins brillantes du roman s'étaient évanouias comme !' nbre devant la lumière- Cependant madame de Bougoval crut bientôt avoir été la dupe d'un jeu bizarre de ses sens, et voulut reprendre sa lecture; mais une seconde fois le nom d'Emilie, plus fortement accentué , se glissa dans le silence delà chartibre. Henri ne craignit plus alors de se montrer : Emilie avait reconnu sa voix.
— Vous ici, Henri ! s'écria madame de Bougeval, quelle imprudence !...|
— Pardonnez-moi , dit Henri, en se précipitant à ses genoux: j'ai voulu vous revoir une fois, une seule fois, et maintenant je vais mourir dans l'exil.
— Mais vous voulez donc me perdre ? M. de Bougeval est ici... par pitié, fïenri , fuyez.... esl-ce-donc là cet amour si dévoué que vous m'aviez juré, que j'attendais de vous? vous êtes un ingrat, Henri... fuyez .. laissez moi , mon Dieu î
Et malgré son trouble et sa surprise , madame de Bougeval , concevant cette prudence instinctive qui n'abandonne jamais une femme dans les circonstances critiques, éteignit à la hâte la lampe qui éclairait dangereusement cette scène. Un peu rassurée par cette précaution, elle modifia alors en un instant l'accueil qu'elle venait de faire au jeune comte.
— Mais que dis-je? reprit-elle, poiivez-vous fuir?... vous êtes proscrit , poursuivi , peutêtre... et vous venez me demander un asile... parlez, Henri, dites-moi ce que vous avez fait, ce <jui vous menace, dites moi pourquoi ce retour imprévu.
Henri essayaalors de calmer les inquiétudes qu'Emilie pouvait avoir encore , et bientôt, dans le cœur de celle-ci , la crainte s'effaça pour faire place à un sentiment plus doux. Peu-à-peu la conversation reprit entre eux ce caractère de passion chevaleresque dont le charme était si puissant pour madame de Bougeval. Le chef vendéen lui raconta brièvement ses combats et ses dangers , et lui parla longuement des tourments qu'il avait endurés loin d'elle. Cependant , par une répugnance donl il ne put se rendre maître, il n'osa se résoudre à aborder le récit des événements qui l'avaient ramené près d'Emilie, et bien que
soninlenlion formelle fût de lui apprendre ce qu'il avait fait pour elle, il hésitait encore à lui raconter son dévouement et son opprobre. Tout à coup un bruit de voix se fit entendre dans le parc et imposa le silence le plus rigoureux aux deux coupables. Tous deux tressaillirent, car Emilie avait reconnu la voix de son mari , et le comte de Kérandraon avait reconnu celle de l'homme de police qui lui avait acheté son honneur et sa fidélité.
— Mais étes-vous bien sûr , disait le souspréfet , que la duchesse n'ait pas d'autre défenseur auprès d'elle? il n'est guère propable que les chefs de son parti la laissent ainsi seule, sous la sauve-garde d'un vieux curé sous le déguisement d'une servante de presbytère, sans être à portée de la secourir au premier signal.
— Soyez tranquille , répondit l'autre : j*ai pris moi-même tous les renseignements , et je
connais parfaitement l'état du pays. La seule bande vendéenne qui fût à craindre est maintenant dispersée, son chef, M. de Kérandraon, doit être maintenant en route pour l'Angleterre : le garde-chasse Foucard qui lui servait de lieutenant a disparu depuis l'affaire du clos Blaireau, et après eux personne ne pourra jamais réunir les chouans de votre arrondissement. Quant aux gros bonnets de la légitimité, ils sont en ce moment occupés à discuter, pourla centième fois, les plans d'insurrection, et le choix d'un général, ils ne pensent aucunement à garder par la force )e presbytère de Saint Yves, et la brigade de gendarmerie suffît pour notre exp.édjlion.
— Allons, s'il en est ainsi, nous nous passerons des traineurs de sabre^, et nous aurons pour nous tout l'honneur et tout le prolit de cette capture.
— Voilà donc qui est bien convenu : de-
main matin, faites surveiller par des liommes sûrs les abords du presbytère ^ et vers midiç nous terminerons d'un seul coup la guerre de Vendée.
Le reste de la conversation se perdit dans Téloignement , et lorsque madame de Bougeval crut pouvoir , sans danger , rompre le silence qu'elle avait gardé pendant que son mari passait près de ses fenêtres, elle demanda au comte de Kérandraon l'explication des phrases quVHe avait saisies dans ce colloque.
— Je vous en supplie , Henri, dites-moi ce qui se passe ! comment voire nom se trouvet-il mêlé à cette affaire de gendarmerie? qu'allez-vous faire en Angleterre ? pourquoi les vôtres ont-ils abandonné le véritable chef de leur parli ? que faites-vous ici pendant que la duchesse est en danger ?
A toutes ces questions , Henri ne savait que répondre , un secret honteux oppressait sa
poitrine, clluiùlait jusqu'à la forcederavoucr. Mais enfin , pressé de s'expliquer , il rassembla tout son courage , et osa demander la récompense de sa trahison.
— Emilie ! dit-il d'une voix sourde et brève, ce que vous venez d'entendre est la suite de mon récit : la duchesse est vendue par un homme sur lequel elle a dû compter jusqu'à ce jour : elle est livrée à ses ennemis par l'un de ceux qui ont combattu pour elle avec le plus de dévouement : demain, vous le voyez , elle sera prisonnière: aujourd'hui encore, un asile sûr la cache à ses ennemis ; mais demain elle doit chercher au bresbytère de Saint-Yves un asile qu'elle croit plus sûr encore, et c'est là que la trahison l'ailend !
— ^t vous n'avez pas tout bravé pour la sauver.
C'est moi qui l'ai trahie.
— Vous !
— Eiiiiiitî, écoulez-iDoi , et avant de me repousser comme un infâme , jugez si je n'ai pas (juclqne mérite à me charger de cette infamie.
Et alors Henri exposa en peu de mots le marelle qu'il s'était cru obligé de faire pour sauver rhonnenr de madame de liougeval ; ii (lit par <piel dévouement il avait accepté l'opprobre dont il était maintenant couvert , et comment un secret d'état avait racheté un secret d'honneur domestique.
— Vous savez tout, ajouta-t-il, et je n'ai plus qu'à vous demander à mon tour le prix de ma honte. Il fallait vous sauver en me perdant, ou vous perdre en sauvant la duchesse: je n'ai pas hésité , et maintenant Emilie, je n'ai plus qu'un sacrifice à vous faire , c'est celui de ma vie; mais désormais il n'est plus digne de vous, car je vous ai sacrifié bien davantage.
Madame de Bougeval resta comme altérée par ce récit , tant d'amour l'épouvantait , et ce dévouement passionné qu'elle avait exigé en son amant, lui semblait monstrueux au moment où elle venait de l'obtenir. Enfin, après un instant de silence, elle reprit avec plus de réserve qu'elle n'en avait montré jusqu'alors:
— Vous avez beaucoup fait pour moi^ Henri, et je ne serais pas juste si je ne vous en remerciais pas sincèrement : cependant n'oubliez pas que vous venez de m'offrir encore un sacrifice; celui de votre vie. Je vous demanderai peut-être un jour de l'accomplir , non pas pour mon honneur, mais pour mon amour. Soyez toujours prêt à tenir votre promesse , mais auparavant, j'exige que vous me disiez où est maintenant cette femme que vous avez trahie pour moi, et qui porte ainsi la peine de ma coupable faiblesse.
— Elle est aux marais de V,.. dans une
mauvaise liultc que FoucardhabitoqueUjuefois lorsfjn'il veut chasser le canard sauvage. Je vous le dis^ cet asile est sûr: plût à Dieu qu'elle n'en sortit pas !
— Et c'est demain qu'elle doit se rendre à Saint-Yves?...
— Oui... mais pourquoi ces questions?...
— Vous le saurez plus lard. Aujourd'hui, monsieur le comte, je vais vous traiter en proscrit el en fugitif. Oubliez, jusqu'à demain votre amour pour moi el ma faiblesse pour vous , demain seulement je pourrai apprécier dignement le sacrifice que vous m'avez fait de votre honneur et de vos serments.
En disant ces mots , madame de Bougeval ralluma la lampe qu'elle avait si précipitamment éteinte, et sonna sa femme de chambre.
— Ecoutez-moi bien, lui dit-elle , et faites Ijien exactement C3 quo je vais vous dire. Il s'agit de cacheiM'ci, pour celte nuit au moins.
M. le comte de Kérandrnon , qui est un eljef de chouans. Vous comprenez tout ce qu'il faut de précautions el de soins pour empêcher que M. de Bougeval en sache rien. Préparez au plus vite votre chambre pour monsieur le comte , vous passerez la nuit dans la mienne, mais avant tout, allez dire à Léonard que j'ai besoin de lui parler, arrangez-vous pour n'éveiller aucun soupçon,
La femme de chambre sortit, emmenant avec elle M. deKérandraon. Quelques instantsaprès, un domestique de vigoureuse apparence, vint, en se frollant les yeux, demander à madame de Bougevnl ce qu'elle attendait de lui.
— Connais-tu les marais de V... lui dit-elle.
— Oui madame^ à quatre lieues d'ici 5 un joli pays pour chasser le canard.
— Tu vas seller mon cheval , et m'y conduire.
Léonard ouvrit de grands yeux, et parut croire que sa maîtresse était folle.
— Allons, ni'entcnds-lu? reprit-elle; tu mèneras mon cheval et le lien du côté de la grange; et j'irai te rejoindre dans un quart d'heure, fais le moins de bruit et le plus de diligence possible.
— Mais madame, le marais est impraticable la nuit. D'ailleurs, les routes ne sont pas sûres, et nous pourrions bien attraper des coups de fusils.
— Toutes mes réflexions sont faites : vas vite.
Une demi-heure après, madame de Bougival se mettait en marclie , escortée de Léonard, et se dirigeait vers les marais de V..., aussi rapidemeiil que le permettaient le mauvais état des chemins de traverse et l'obscu rite de la nuit.
Lesmarais deV*** qui s'étendentà plusieurs lieues du village dont ils ont pris le nom, sont traversés dans le sens de leur longueur par une chaussée assez mal entretenue et bordée d'épaisses oseraios, A droite et à gauche, là vue
se perd dans le fouillis de joncs, de bouleaux et de peupliers qui s'agitenl et bruissent comme une mer houleuse. Une fois engagé dans celle roule élroile, le voyageur doit mettre toute son attention à suivre le droit chemin , sous peine de s'engloutir dans les vases, s'il vient à s'écarter de la chaussée. Pendant le jour, celui qui connaît la route n'a pas de peine à s'en tirer ; mais il est réellement dangereux de s'y aventurer de nuit ou sans guide. En effet, les osiers et les herbes marécageuses ont si bien envahi la bonne voie , (ju'on est facilement tenté de s'en éloigner pour suivre un scnlier plus commode: puis bicntùl , par (juelque brus<pie détour, le sentier mène au précipice, ou tout au moins désoiienle et fourvoie le voyageur imprudent. C'est au milieu do CCS dangers que nindame de Toiigcval était venue chercher ]\ rabane du gardechasse Foucanl. Cî'esl dans ce dédah; do [v.r-
rains mouvants cl luimides, c'est entre ces fiasques d'eau couvertes de nénuphar et de ])lantes verdoyantes, véritables pièges tendus sous les pas; c'est parmi ces trappes toujours cochées et toujours béantes , qu'elle avait hardiment poussé son cheval , malgré l'obscurité à peu près complète qui l'entourait. Le domestique la précédait en tâtonnant, et s'efforçait de conserver sous les pieds de sa monture le sol pierreux et solide de la chaussée ; mais au bout de quelcpies instants, il s'arrêta devant une mare assez étendue qui lui barrait le passage, et déclara tout simplement qu'il n'y avait pas moyen d'aiier plus loin ; qu'il avait perdu la bonne voie, et que Icssul parti à prendre, était d'attendre le jour pour tâcher de s'orienter.
Si impatiente qi:e Tùt madame de Bougeval d'arriver au but de son dangereux péleriun^yo, il lui riiilul h'icn se résiijner à (ieaieu-
rer jusqu'à nouvel ordre sur le petit tertre où elle se trouvait, et où Léonard vint la rejoindre. Une heure se passa ainsi, sans que la moindre lueur vint annoncer au ciel la venue du soleil, sans que l'espace apportât aux oreilles des voyageurs un autre bruit que celui des reptiles du marais, et celui des feuilles qui se heurtaient agitées par une brise presque insensible. Léonard essaya d'appeler du secours; mais sa voix demeura sans réponse; il poussa plusieurs fois le cri des chouans, et ce cri ne fut répété que par des oiseaux de nuit qui planaient au dessus du marais. Madame de Bougeval était désespérée, et commençait à croire qu'elle arriverait trop lard, si elle arrivait.
Mais enfin, le jour commençaà poindre sur l'horizon^ et Léonard assura d'un ton fort dégagéqu'il ne tarderait pas à retrouver la chaussée, et qu'il ne s'en était pas tcarté de cinquante j>as,
Un éclat de rire sardonique relenlit sur la surface du marais, lorsque le pauvre domestique eut émis à liaule voix cette opinion. Madame de Bougeval fit un bond sur sa selle, et Léonard faillit tomber à la renverse croyant que ie diable se moquait de lui.
— Eh ! eh ! dit la voix mystérieuse, vous êtes encore un plaisant guide, mon bon ami. sachez que vous avez quitté la chaussée de plus d'un quart de lieue. Cela vous apprendra à venir troubler mes canards dans leur sommeil. Si vous n'aviez pas une dame avec vous je vous aurais déjà puni d'une autre façon.
— Qui que vous soyez, s'écria madame de Bougeval, tire/.-nous d'ici, et mettez-nous sur la bonne route.
— Prenez patience, ma petite dame, je travaille en ce moment à votre délivrance.
On entendit alors le bruit d'une chaîne qui frôlait le plai-bord d'un bateau, et quelques
inslanls après, la cadence d'une paire d'avirons annonça l'approche de l'inconnu qui se trouvait si heureusement dans ce désert marécageux. L'homme débarqua enfin, et s'approchant des voyageurs :
■7— Que diable venez-vous faire par ici à cette heure, leur dit-il, ? Vous n'avez pas la mine de braconniers, et je ne sais pas trop quelle affaire une dame peut avoir à traiter avec les pluviers et les poules d'eau de ce pays-ci...-
^—Nous cherchons une cabane de chasseurs, dit celle-ci ; une espèce de hutte où je dois trouver le garde-chasse Foucard. Vous devez savoir où est ce réduit.
— Cerlainement. Vous connaissez donc ce Foucard ?
— Non, mais il faut que je lui parle à l'instant.
— Eh bien, madame, c'est moi qui suis Foucard... Mais vous ne pouvez rcslcr dans
celte fàclieuse posiiion : laissez voire cheval aux mains do votre domestique 5 et vous, camarade, ayez bien soin de ne faire un pas ni à droite ni à gauche, ni eu avant, ni en arrière. Vous allez nous attendre ici, et ce sera !a punition de votre folle présomption. Madame, je suis à vos ordres : ma cabane est là en face, et je vais vous y conduire en bateau. Là, vous serez plus commodément pour causer d'affaires.
— Je vous suis, dit madame de Bougcval ; mais hàlons-nous, car en ce moment les minutes valent des heures.
En quelques coups d'aviron, le garde-chasse eut bientôt atteint le chétif réduit où il avait donné pendant dix jours l'hospitalité à une princesse du sang royal. C'était, à proprement parler, une hulte de sauvage plutôt qu'une cabane. Quatre pierres enfoncées dans le sol fangeux du marais, un toit de branchages
et de joncs entrelacés, une muraille composée de fagots et de terre-glaise , c'était là toute la construction. Quant à rameublemenl de celte habitation, il n'en démentait pas l'extérieur : un banc de bois, une mauvaise table, un lit de mousse et de genêts, une couverture grossière et quelques ustensiles de chasse, c'était là tout ce qui garnissait cette masure. Madame de Bouge val ne pût se défendre d'une certaine émotion lorsqueses yeux furent frappés de cet aspect misérable; mais Foncard ne lui laissa pas le temps de réflécliii- longuement aux privations et aux souffrances (ju'il fallait endurer dans un pareil asile.
— Madame, lui dit-il, je ne m'attendais guère à l'honneur d'une telle visite. Je pense que des motifs bien graves ont seuls pu déterminer madame de Bougeval à relancer dans son terrier un vieux chouan comme moi Parlez , qu'attendez -vous du père Foucard.
— La duchesse n'csl-eile |>lus ici , tVitelle.
— Quelle duchesse, fit le garde-chasse en jouant l'étonnemenl.
— Allons, reprit madame de Bougeval avec un mouvement d'impatience, ne perdons pas de temps à faire des finesses. La duchesse est ici. Elle doit se rendre ce matin au presbytère de Sainte-Yves. Vous voyez que je sais tout.
— Mon Dieu, dit Foucard tout décontenancé, qui vous a dit?... mais elle est perdue!!!
— Non, elle n'est pas encore perdue, et je viens pour la sauver.
— La sauver ?... vous? madame de Bougeval?...
— Mais... ce n'est pas moi (jui suis lesouspréfel, ce me semble.
— Ail ! paillon, niatlaiiie, jonc sais plus ce que je dis... Que faul-il faire?
— Il faut relenir ici la duchesse et Terapêclîor de se rendre à Saintc-Yvcs , où ia gendarnioric l'atlcnd.
— Ciel l mais elle csl à Sainle-Yvos depuis hier au soir
Madame de Dougeval demeura consternée en voyant que le bul do son périlleux voyage était ainsi manqué. Quant au garde-chasse , habitué à tous les chocs imprévus, il se remit bientôt, et ne songea plus qu'à utiliser l'avis qui lui parvenait , au fond de son marais d'une manière si miraculeuse. H apprit de madame de Dougeval tout ce qu'elle savait elle-même sur les dispositions qui allaient être prises contre la duchesse , et forma son plan en conséquence. Celte conférence se termina par l'assurance formelle que donna Foucard à madamedcBougeval, qu'illrouvcrail moyen
d'empôcher la police de saisir sa proie, puis, sansperilre de temps, il se mil en marche vers Sainle-Yves, après avoir guidé madame de Bougeval et son domestique jusqu'à la route de N***.
De son côté, le sous-préfet n'avait pas perdu son temps. Déjà les environs du presbytère de Sainte-Yves étaient cernés par une troupe assez nombreuse de gendarmerie ; mais suivant le conseil qu'il en avait reçu, M. de Bougeval avait fait habiller seshommes en paysans, de sorte que rien ne pouvait prévenir la duchesse du danger qui la menaçait dans son asile et sous son déguisement. Au reste, en supposant môme qu'elle eut essayé de fuir seule, les dispositions stratégi([ues du marechal-des-logis qui commandait le détachement étaient prises de façon à intercepter tous les chemins praticables. Le presbytère s'élevait à quelque dislance de l'église, dont il était se-
paré par le cimetière de la paroisse : une route découverte conduisait à travers un plateau de bruyères basses jusqu'au hameau de Sainte-Yves, situé à plus d'un quart de lieue du clocher, et sauf un bouquet de bois qui s'étendait derrière le jardin du curé, nul accident de terrain ne pouvait proléger une évasion ou favoriser l'arrivée d'un renfort. D'ailleurs, ce point, regardé "comme le plus important , était occupé par le maréchal des-logis et quatre hommes bien armés. Le reste de la troupe était disséminé dans la plaine, avec Tordre de se cacher autant que possible, délaisser entrer librement au presbytère ceux qui en prendraient le chemin 5 mais de ne permettre à qui que ce fut d'en sortir. La demeure du recteur deSainle-Yves était donc devenue une trappe où l'on espérait saisir à coup sûr celle qui devait s'y trouver dans cette matinée. Le soleil était déjà levé depuis longtemps ,
et personne n'avait encore paru ni dans la plaine ni dans !e bois; les gendarmes comment çaient à trouver que la corvée était un peu longue, et attendaient avec impatience l'arrivée du sous-prélet; mais la monotonie du paysage qu'ils contemplaient depuis le matin se trouva tout à coup rompue par un spectacle auquel ils n'étaient aucunement préparés. En effet, au détour de la route qui aboutissait au hameau, on vit paraître la tête d'un convoi funéraire qui s'avançait lentement vers la petite église. Quatre paysans robustes portaient à bras , suivant la coutume de la campagne, un cercueil recouvert d'un drap mortuaire. Auprès d'eux, quelques enfants revêtus du surplis blanc, psalmodiaient la litanie des morts, enfin la marche était fermée par quelques autres paysans qui paraissaient être les parents el les aiuis de celui (ju'on menait en terre. A celte vue, le maréchal-des-logis qui
commandait le'mbuscadc, réfléchit profondément sur ce qu'il convenait de faire dans celle circonstance. 11 sentait que la survenue d'un si grand nombre d'étrangers pouvait bien compromeltre le succès de l'embuscade; mais d^un autre côté, ses ordres étaient trop précis pour qu'il osât prendre sur lui de les modifier : il exécuta donc à la lettre la consigne qui lui prescrivait de laisser libre l'accès du presbytère, sauf à voir plus lard s'il pourrait exécuter de même le second point de ses instructions, et empêcher d'en sortir ceux qui y seraient entrés.
Or, il y avait dans l'intérieur du presbytère, deux personnages encore plus embarrassés que le marécbal-des-logis : c'était d'une part le curé, de l'autre un vieux bonhomme qui cumulait les fonctions de sonneur, de bedeau, de jardinier et de fossoyeur. Personne en effet n'avait pensé à leur faire savoir qu'on aurait
besoin de leur minislére dans celle matinée , car l'autel n'était pas préparé, les cierges n'étaient pas allumés, la cloche n'était pas en branle, la fosse mortuaire n'était pas ouverte. Cependant, stimulé par la multiplicité de ses devoirs, le bedeau revint le premier de sa surprise, et, pour commencer par ce qui lui semblait le plus pressé : il courut aux cloches, qu'il fit bientôt résonner d'une manière lugubre ; puis, devançant dans le chœur le recteur éperdu, il se hâla d'allumer les cierges de l'auiel, et d'ouvrir à deux battants la porte de l'église, après quoi il alla chercher sa pioche pour entreprendre un antre ouvrage. En ce moment , le cortège funèbre défilait lentement devant la maison du recteur pour se rendre à la chapelle; mais tout le monde ne suivit pas jusque dans le chœur la marche du convoi, et l'oeil attentif du maréchal-des-logis qui surveillait de loin cette cérémonie înat-
tendue, put voir un homme de haute taille et de robuste apparence se détacher du groupe des parents et des amis pour se glisser dans le presbytère, dont la porte se referma sur lui. Un instant après, le cortège avait disparu dans la demi-obscurité de la chapelle : les porteurs du cercueil déposèrent à terre leur pesant fardeau, qui résonna d'une manière étrange ; puis bientôt le silence le plus religieux s'établit parmi les assistants, et, quoique le prêtre se fit attendre beaucoup plus longtemps que de coutume, aucun signe d^mpatience ne vmt troubler le recueillement général.
Enfin, la porte du presbytère se rouvrit : le recteur en sortit, précédé par un enfant de chœur y chevelure blonde, qui portait devant lui la croix d'argent et l'eau lustrale, et dont les traits animés, les regards pleins de feu , contrastaient étrangement avec les façons un peu embarrassées du vieillard. Mais au mo-
ment où le prélre et son jeune acolyte allaient traverser le cimetière pour se rendre à l'église, un homme se montra tout à coup au détour du sentier, et leur barra le passage.
— Au nom de la loi 1 dit il au prêtre, retournez sur vos pas , et livrez-moi les clés de votre demeure.
Et il présente au pauvre rerîteur les papiers qui l'autorisaient à pratiquer ses perquisitions.
Les morts n'attendent pas, dit alors l'enfant de chœur d'une voix ferme et décidée.
— Les morts n'attendent pas , répéta le prêtre avec tout le courage qu'il put trouver dans son cœur : allez, monsieur, ma maison vous est ouverte ; je vais remplir mon devoir, faites le vôtre.
El il se remit en marche vers l'église, avec l'enfant de chœur (jui pressa le pas de manière à faire croire qu'il était plus désireux d'arri-
ver au but que d'observer les convenances de son costume.
L'homme en question n'était autre que cet agent de police dont la figure s'est déjà dessinée plusieurs fois dans le courant de celle histoire, attiré par le glas funèbre de la cloche , qu'il avait pris d'abord pour un signal d'alarme, il avait hâté sa course de peur de manquer son but, mais en voyant dans le fond de l'église les paysans qui entouraient le cercueil, il n'osa pas arrêter le vieux prêtre, et troubler la cérémonie qui les avait attirés, il se résolut donc à visiler la demeure du recteur pendant son absence, et sans altendre to venue du sous-préfel, il appela près de lui le chef de la petite troupe qui cernait le presbytère, et se mil en devoir de commencer ses perquisitions. Ainsi que le curé le lui avait annoncé, toutes les portos étaient ouvertes; mais la maison paraissait absolument déserte, En
vain le niaréchal-dcs-logis sonda les murailles et les boiseries pour y découvrir le réduit secret qui devait receler leur proie, en vain il s'aventura dans les recoins les plus obscurs , en vain il parcourut le presbytère depuis ses fondations jusqu'aux combles, rien ne trahit dans cette étroite enceinte, la présence d'un être vivant. Déjà l'homme de la police commençait à croire qu'il s'était trop hâté, et que dans son ardeur de saisir la duchesse, il ne lui avait pas laissé le temps de tomber dans le piège. Mais le maréchal-des-logis avait ses raisons pour être plus persévérant dans ses recherches; il n'avait pas oublié, en effet, que l'un des suivants du cortège s'en était détaché pour entrer au presbytère : or, il n'avait vu sortir que le prêtre et un en[\\nt de chœur, et la plus simple logique Tamenait tout droit à conclure que cet homme y était encore, et que le même refuge pouvait fort bien Servira deux^
personnes. Enfin, à force de tâtonner de son côté, pendant que son compagnon explorait d'autres chambres , il découvrit dans un grenier, derrière une vieille armoire, un enfoncement où son instinct lui dit qu'un homme devait être blotti. En militaire prudent, il voulut d'abord s'assurer de ses armes, et fit un mouvement en arrière pour saisir un pistolet; mais avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il se sentit saisi, renverscj garotté, et Àientôt après, le bruit d'une serrure que son vainqueur fermait à double tour, lui annonça qu'il était prisonnier.
Pendant que le presbytère servait d'arène à cette lutte courte, mais décisive, une scène étrange se passait dans l'égUso, où le recteur avait été rejoindre le cortège funèbre. A l'arrivée du prêtre, les paysans se pressèrent autour de lui et de son porte-croix avec un respect mêlé d'cntlîOiisinsmc qui paraissait s'a-
dresser à l'enfant de chœur plutôt encore qu'à l'homme de Dieu. Cependant, le jeune portecroix s'était hâté do dépouiller son costume de sacristie, et Ton pouvait reconnaître, sous ses nouveaux habits ce petit paysan aux mains délicates, à la taille grêle et féminine, qui a déjà paru dans les premières scènes de cette histoire. La porte de l'église s'était refermée aussitôt sur ceux qu'elle contenait, et le vieux curé, qui commençait à reirouver son énergie, se prépara pour une cérémonie bien différente de celle dont la cloche funèbre avait annoncé la célébration. Les paysans se rassemblèrent au milieu de la nef, le drap mortuaire qui recouvrait le cercueil fut enlevé, et l'on vit alors que ce cercueil était un caisson d'armes et de fusils. Le curé bénit avec ferveur ces instruments meurtriers, et les distribua lui-même aux soldais vendéens. Foucnrd avait donc tenu la promesse (|iî'il avait faite à madame de
Bougeval, peu d'heures auparavant : la duchesse avait Irouvc des défenseurs, et tout était prêt pour le combat. Mais que fallait-il attendre encore, et pourquoi Foucard lardaitil tant à donner le signal ?
L'intrépide lieutenant du comte de Kérandraon n'avait pas perdu do temps, comme on le voit, pour rassembler les restes de sa bande, et, par une ruse de guerre dont le succès justifiait l'audace, il était parvenu à tromper la vigilance de ses ennemis, à faire pénétrer sous leurs yeux mêmes, dans cette enceinte si étroitement cernée, des armes, des munitions, et des hommes dévoués. Mais il nelui suffisait pas d'avoir égaliséles chances du combat, Foucard voulait jouer à coup sûr, et comme il voulait opérer de son côté une sorte de diversion, il était parti seul dans la maison du curé, après en avoir fait si heureusement évader la duchesse, sous son déguisement d'enfant de
cljœur. C'était lui qui venait de lerrasserlemaréchal-des-logis de la gendarmerie, et s'il ne l'avait pas égorgé comme il en était le maître, il faut croire que cette clémence entrait pour quelque chose dans son plan de bataille.
En effet, aux cris du prisonnier, la ligne d'observation se rompit. Les gendarmes se rapprochèrent pour délivrer leur chef et l'agent de police, qui se trouvait alors dans une autre partie du logis, chercha le garde-chasse en armant ses pistolets; mais Foucard lui épargna la moitié du chemin, reçut sans s'emouvoir ses deux coups de feu , et se précipitant sur lui avec cette force colossale dont il venait déjà de donner une preuve, l'entraîna dans une chambre reculée qui donnait d'un côté sur le cimetière, de l'autre sur une petite cour placée à côté de la maison. Là, il lui fit subir le même sort qu'au maréchal-des-logis , en ayant soin toutefois de le dépouiller de
ses habits noirs. Cela fait, Foucard lira gravement (le sa poche un briquet et du tabac, alluma d'abord sa pipe, et mit ensuite le feu aux vieilles boiserjes de la chambre voisine ; puis il descendit barricader la porte^et propagea l'incendie dans tous les coins où le feu pouvait trouver un aliment. Bientôt d'épais tourbillons de funiée enveloppèrent l'édifice , dont la toiture et les poutres commençaient à s'embraser. Le garde-ehasse remonta alors dans la chambre où gisait l'agent de police à demi-mort depeiîc.
— Au nom du ciel ! s'écriait celui-ci, voulez vous me faire périr d'une mort aussi épouvantable? grâce! grâce', délivrez- moi !.. ah ! c'est horrible !..
Foucard ncdaiguapas lui répondre, et continua de Tu mer sa pipe, en considérant 'par 'une des fenêtres les progrès de l'incendie.
— Mais c'est isiràmo ! reprenait le pauvre
diable en se tordant dans ses liens. Tuez-moi par pitié, tuez-moi ! mais mourir ainsi !.,.
Foucard se mit paisiblement à l'autre fenêtre pour regarder les gendarmes qui arrivaient et qui hésitaient à pénétrer dans la maison.
— Je puis faire votre fortune, disait l'autre en délirant; je puis vous donner de l'or...
beaucoup d'or... laissez-moi fuir grâce !
grâce !...
En ce moment Foucard entendit la voix du marécbal-des-logis qui appelait ses hommes à son secours, cl bientôt après, le bruit d'une porte qu'on brisait, prouva qu'une partie des gendarmes avait pénétré dans la maison. Il saisit alors son prisonnier, l'amarra fortement au bout d'une corde, et le laissa doucement glisser par la fenêtre qui donnait sur la cour. Or, les gendarmes du dehors, comme ceux du dedans crurent voir dans ce corps balolté et tournoyant, un ennemi dont on aidait la
fuite, et, sans se donner le temps d'un plus long examen, déchargèrent tous ensemble leurs fusils sur la malheureuse victime du salut de Foucard. La corde se trouva coupée par une balle, et lecadavre tomba lourdement sur le pavéde la cour. Quelques secondes après, le garde-chasse, qui ne voulait pas laisser à ses ennemis le temps de recharger leurs armes, arrivait à terre par Tautre fenêtre, et gagnait en courant l'église où ses compagnons le reçurent avec des acclamations que ne put étouffer la sainteté du lieu.
— En avant! s'écria-l-ii d'une voix de tonnerre, en avant, pour Dieu et la bonne cause.
Et à ce signal les chouans s'élancèrent en ouvrant un feu terrible sur leurs ennemis. Une épaisse fumée se déroula bientôt sur le cimetière où les ciiouans avaient pris position, et déroba aux regards des gendarmes, les mouvements de la petite troupe vendéenne.
Aveuglés par l'incendie du presbytère, étourdis par celte attaque imprévue, démoralisés par la perle de leur chef, qui n^avait échappe aux flammes que pour tomber un des premiers sous la balle d'un chouan, les gendarmes, quoique bien supérieurs en nombre, ne purent gagner un pouce de terrain et la bande vendéenne se maintint vigoureusement dans son poste, pendant le temps nécessaire pour assurer la fuite de la duchesse et du vieux prêtre. En lin, Foucard remettant son fusil en^ bandoulière, fit entendre encore une fois ce fameux commandement : Egai//ez-vous, les gars! et la fusillade cessa. Les gendarmes n'avaient plus d'ennemis devant eux.
Dès le soir mên.e, et dès (juVl.) eut connaissance de ces événements, qu'elle avait contribué à préparer, madame de 13ougoval fit tenir à M. le comte Henri de Kérandraon un petit billet ainsi conçu :
« Vous avez racheté mon honneur : je viens de vous rendre le prix de celte rançon en conservant le vôtre. Nous sommes quittes. Adieu, ne cherchez jamais à me revoir. j>
Quelque temps après^ le comte de Kérandraon se fit tuer au château de la Penissière.
1 mmm m mmi
C'est une terrible loterie que celle qui peut arracher un homme à sa famille, à son état, à ses espérances, et le courber sous la verge de fer d'un autre homme qui a sur lui le privi lége des galons et de la brutalité. Sans doute
vous rencontrerez des malheureux pour qui la vie mililaire semble une condilion préférable à la misère qui les attendait; mais pour ceux chez qui le sentiment de la liberté bat dans la poitrine, est-il un état qui présente plus d'esclavage et de dégoûts? Faire abnégation de sa volonté pour se soumettre à une loi implacable ; devenir automate, ne marcher, ne mouvoir les bras,la tête, les jeux même que sur le commandement d'un supérieur, voilà ce qu'on nomme la discipline, voilà ce que le sort peut imposer à un homme qui pense. Encore pendant la guerre, il y a la gloire, vain mot qui sonne creux, mais qui étourdit ; mais durantlapaix, cette vie passive n'est-elle pas accablante, alors que le rôle d'un soldat se réduit à servir de passe-temps aux princes et de figurants dans les promenades publiques ?.
Aussi, allez dans la gl^ande salle de l'Hôtelde Ville, uil jour où le hasard décîmô la po*
pulation : quel silence impatient pendant que Ton déroule le papier sur lequel est inscrit Tarrêt fatal : On lit : c'est un numéro qui ne laisse a icun espoir à celui qui Ta tiré, et il se fait dans toute la salle un murmure de joie auquel le trisle conscrit s"'e(Torce de répondre par un sourire. Tel est aujourd'hui ce spectacle, tel il était à l'époque où Richard, le héros de cette histoire, payait à sa patrie le tribut de ses vingt ans. Mais Richard n'eut pas à essuyer les rires sardoniques de la foule : le numéro qui lui échut étant un des plus élevés, la chance à laquelle il échappait retombait sur les autres.
— Mon ami, je te félicite, lui dit d'un ton qu'il rendait le plus affectueux possible un jeune homme vêtu avec la dernière élégance.
—Je suis fâché, mon cher Alfred, de ne pou* voir te féliciter aussi ; mais ce qui me tranquil* UsCyC'est qu'avec laforiune toutpeul s'acheter.
— H est vrai que le malheur eût elé plus grand pour toi, bien qu'à tout prendre, dans la position, l'état militaire soit un gagne-pain comme un autre.
— Et ma sœur, et mon père, s'écria Richard en rougissant de dépit.
— Parbleu ! tu as raison, je ne pensais <ï"'à toi,
*— Je le crois facilement.
11 y avait dans le ton des deux interlocuteurs, d'un côté, un air de supériorité et de protection, et de l'autre, la fierté d'un amour-propre qui s'en trouvait blessé. Vous eussiez facilement reconnu que, malgré leur familiarité, il n'existait entre eux aucune intimité véritable. Cependant ils sortirent en se donnant le bras, et se dirigèrent avec empressement vers une des maisons les plus propres du quai de la Ferraille.
Un vieillard se tenait sur le seuil d'une
boutique de chélive apparence, ayant à ses côtés une jeune fille fraîche et blonde, et leur regard à tous les deux plongeait avidement sur toute la longueur du quai. Richard les aperçoit, en un instant il est dans leurs bras.
— Oh ! mon père, ô Julie, je reste près de vous pour vous servir d'appui.
Et il les pressait tous deux sur son sein avec effusion; c'est qu'alors sa carrière paraissait libre devant lui, c'est qu'il voyait se déchirer le rideau d'incertitude que les chances du sort tiraient sur son avenir.
Alfred contempla quelque temps ce tableau , mais ses yeux exprimaient l'impatience et non l'attendrissement ; on lisait même sur sa bouche con)me un sourire de dédain ; puis, tout à coup, à un regard delà jeune fille, qu'il semblait épier, il fit un gracieux salut et disparut.
— Ton ami s'éloigne, dit le vieux Gauthier; noire accueil l'aura peut-être blessé.
— • En effet, ajouta timidement Julie, nous aurions pu lui faire comprendre au moins que nous nous apercevions de sa présence.
— Non, non : c'est une âme forte, qui ne se plait pas aux scènes de famille; il est parti, la raillerie sur la bouche, et nous prenant en pitié.
— Oh ! mon frère, en parlant ainsi, vous le calomniez peut-èlre.
— Je désire me tromper, mais je ne crois pas^ ma bonne Julie ; et ce que je souhaite, continua Richard en fixant sur sa sœur un regard de tendresse inquiète, c'est de rencontrer Alfred ici le plus rarement possible.
Nos personnages sont en scène : faisons maintenant plus ample connaissance avec eux. Gauthier est un modeste antiquaire, oii, pour parler le langage du sièle, un marchand de bric-à-brac, mais un marchand de bric-à-brac modèle, amateur passionné de toutes les vieilleries qui encombrent sa boutique, et narra-
tcur ou inventeur d'une foule de chroniques curieuses qui se rallachent à chacune d'elles. II possède des médailles trouvées dans des ruines quelconques, un morceau de l'armure de la Pucelle, l'écu de Danois, des pots en porcelaine d'un roi du Japon, de vieux chapeaux à trois cornes, et une foule d'autres pièces originales ; tout cela reste dans un chaos que Ton croirait cent et cent fois inextricable. Eh bien, demandez- lui le plus petit objet de son cabinet de curiosités, et il vous le donnera avec une merveilleuse promptitude. C'est que jamais main étrangère n'est venue troubler, par un arrangement inopportun, cet admirable désordre ; c'est que depuis trente ans, il a eu le loisir d'étudier eî de classer cet amas de choses, et qu'il pourrait, au besoin, dire l'histoire detouteslesgénérationsd'araignées qui se sont succédées dans cette tranquille demeure. Tel est le père Gauthier : il porte une redin-
gole d'un gris passé, mais propre, un pantalon à pieds, une casquelle à large visière, des lunelles bien larges et bien rondes, et, avec tout cela^ la figure la plus respectable et la plus bienveillante qui se puisse voir.
Julie , sa fille , est une jolie petite ouvrière de seize ans, l'air enjoué, la figure rose et attrayante. Richard quoique mis avec une égale simpliciié, a quelque chose dans son extérieur qui semble se rattacher à une classe plus élevée que celle de son père et de sa sœur. C'est que Richard était le filleul d'un homme assez riche, qui lui avait fait donner à ses frais ce qu'on appelait alors une bonne éducation. Puis cet excellent parrain élait mort, et Richard, privé de son appui^ se trouvait moins avancé sur celte roule qu'il ne Tetlt été sans doule sur une autre moins brillante.
Cependant il avait senti qu'il devenait le bras droit de sa famille, à laquelle le com-
merce de son père ne pouvait plus suffire, et il trouvait dans celte idée de quoi soutenir son courage. Mais jusqu'ici sa position était encore bien précaire, et plusieurs fois déjà il avait vu ses premiers pas entravés, ses premières espérances cruellement déçues.
Les malheurs se suivirent : une fausse spéculation avait ruiné le négociant chez lequel Richard travaillait, puis sa mère était morte à la suite d'une longue maladie, dont les frais avaient encore augmenté la gène de Gauthier et de sa famille. Un jour, le vieillard prend son fds à" part et lui dit :
— Richard, mon ami, te voilà homme maintenant, ton père peut te confier ses peines et ses inquiétudes, parce que lu es en âge de les soulager. J'ai toujours vécu de la manière la plus modeste. Je me trouvais heureux au milieu de tous les monuments des temps passés que je me plaisais à contempler, parce que, Dieu
merci, il y avait toujours du pain pour ma femme et mes enfants. Jamais, je l'espère, personne n'a eu à se plaindre de moi et j'aurais voulu m'endormir doucement au milieu de ces souvenirs tranquilles; mais le ciel avait réservé les chagrins pour mes derniers jours. Ils ont commencé à la mort de ta pauvre mère, de ma vieille compagne. Il en coûte cher pour mourir à Paris; et d'ailleurs maintenant notre commerce est gâté par une foule de traficants qui ne cherchent qu'un sordide intérêt, et qui n'ont rien de grand rien d'artistique dans rame. Pour subvenir aux dépenses de la maladie et aux frais des derniers devoirs que nous avons rendus à la mère, j'ai emprunté pour la première fois de ma vie. Dans cinq jours, je dois rendre 2,000 francs ; je désespère de les trouver, et si tu n'es pas plus heureux que moi, il me faudra voir déshonorer en un jour plus de cinquante ans d'honneur et de probité.
— Merci, mon père, merci de celle confiance... Mais pourquoi avoir tardé si longtemps? les inslanls qui nous restent sont bien courts,
Richard avait quelques amis ; mais les vrais amis d'un homme sans fortune sont toujours sans fortune comme lui, et l'offre de leur mo« deste bourse ne pouvait lui êlre d'aucune utilité. Deux jours s'étaient déjà écoulés, et le terme fatal approcliait sans que Richard eût seulement l'espoir de sauver à son père le chagrin qu^il redoutait. Dans celte extrémité, il songea à Alfred, mais l'idée de lui demander un service répugnait à sa fierté.
Alfred de Yallore avait fait ses études au même collège que Richard.
Là, une espèce d'intimité s'était établie entre eux ; mais, plus lard, la différence de fortune cl la différence plus grande encore de caractère, avaient réduit cette intimité à des
relations très rares, et dans lesquelles, comme nous l'avons déjà vu, le juste amour-propre de l'un était conlinueilemcnt en garde contre l'orgueil de l'autre. Alfred, à son enlrôe dans le monde, s'était livré à tous les plaisirs que sa fortune lui permeltait, et son cœur n'avait pas été long à se corrompre. Auss-i Richard, qui le connaissait, le voyait-il avec peine dans la maison de son père, parce qu'il craignait que sa sœur qui n'avait pas une âme à croire à la perversité, neselaissâtséduireau gracieux abandon vl à l'aimable laisser-aller d'Alfred. Cependant, c'était le lendemain qu'il fallait avoir trouve la somme nécessaire^ et Richard qui voyait l'anxiélé de son père, à laquelle il opposait dos espérances qu'il n'avait pas luimême, ne put résister pins longtemps. Ce jour là, Alfred passa dans un élégant cabriolet; Julie travaillait dans la boutique: il l'aperçut et descendit. Après avoir serré machi-
nalement la main de son ancien camarade, honoré le père Gauthier d'un salut prolecteur et la jeune fille d'un regard empressé, il s'apprêtait à étourdir la pauvre enfant de son babil du grand monde el de son enjouement prétentieux.
Mais Richard l'interrompit :
— Alfred, j'ai besoin dele parier : me ferasju la grâce de m'écouter un inslant ?
Alfred fixa sur lui un regard étonné, cherchant à lire dans ses yeux la cause de cette apostrophe. 11 n'avait point coutume de lui entendre faire de confidences, et la curiosité le poussa à le suivre aussitôt.
Richard ne lui laissa pas le temps de l'interroger; son secret lui pesait trop au cœur :
— Le sort ne l'a pas favorisé, Alfred, et, sans aucun doule^ tu ne veux pas être soldat : il te faut donc un remplaçant.
— Oh I certes, je chargerai un autre de d<î-
T ir. 9
fendre la patrie ; c'est un honneur dont je ne me soucie point.
— Eh! bien! si an lieu de prendre au hasard, dans une classe dépravée, un homme qui ne te présente aucune garantie, jo l'offrais l'occasion de sauver une fî^mille de l'^opprobre et de t'acquérir en même temps un remplaçant dont je suis aussi sur que de moi-même, lu ne refuserais pas ?
— Pourquoi refuserais-jc, s'il ne faut pas payer à part le prix de son honnêteté.
— Ne crains rien. Seulement, comme la circonstance qui l'oblige à se sacrifier ainsi ne peut être que très pressante, il met pour condition expresse que l'affaire sera terminée et la somme payée demain. C'est là tout ce que je te demande, tout ce que je te conjure d'obtenir de ton père ; mais dis-lui bien que c'est un marché que je lui propose, et un marché dont il n'aura pas à se repentir.
Le reste du jour Richard fut plus tranquille et son calme fit renaître la joie et l'espérance au cœur de son vieux père. Au moment de partir il l'embrassa avec tendresse :
— Dans quelques heures, tu pourras remplir tes engagements.
— • Oh ! mon fils, si le ciel est juste, il entendra ma bénédiction.
Et pourtant une grosse larme roulait dans les yeux du jeune homme, c'était le dernier adieu de Richard à la liberté.
Quand Richard arriva chez M. de Vallore , il lui fallut attendre longtemps que celui-ci se rendît visible. Dans tout autre moment , sa fierté aurait été révoltée ; mais alors il ne souffrait que d'impatience. On l'introduisit enfin.
— C'est vous dont mon fils m'a parlé hier, et qui vous proposez pour être son remplaçant.
— Oui , Monsieur , et l'on a dii vous dire aussi quel est le motif qui me réduit à cette nécessité.
— Oui, et je consens à y croire : comment vous appelle-t-on ?
— Richard Gauthier.
— Richard ! c'est le nom de celui qui a répondu de vous à Alfred.
— Je lui ai répondu de moi-même.
M. de Vallore daigna alors le regarder, et le résultat de l'examen fut satisfaisant, puisqu'il souscrivit définitivement à la demande et aux conditions du jeune homme. Le traité fut conclu, on remit au lendemain pour^ remplir les formalités exigées par la loi. Aussitôt que Ricbard se vil maître de rendre le bonheur â son père, il oitblia toutes les humiliations (\^
avaient navré son cœur, el se scniit presque de la reconnaissance pour celui qui venait de le marchander.
En partant il rencontra Alfred , qui sorta t négligemment de son appartement.
— Te voilà déjà, Richard? 11 paraît que pour toi l'heure fixée est vraiment l'heure militaire. L'affaire est-elle déjà terminée et mon remplaçant admis ?
— Oui, toutest fini.
— J'en suis ravi pour loi, mais , dis-moi : trouverai-je encore ton protégé chez mon pèie Au moins faut-il que je le voie.
— Tu peux, pour cela^ le dispenser d'aller plus loin, il est devant tes yeux.
— Tu plaisantes sans doute ; toi, mon remplaçant.
— Penses-lu que ce soit un sujet à plaisanter ?
— La chose est du moins presque incroj a-
— iiO —
ble. Il y a quelques jours quand je le parlais de l'élat militaire, lu me répondais avec tant de feu. Et mon père, et ma sœur !
J'aimais alors ma liberté , parce que je savais qu'elle leur était utile: aujourd'hui je l'ai vendue, parce que le prix leur en est indispensable.
Alfred ne trouva dans la sécheresse de son âme que de ces phrases banales, de ces consolations qui pèsent au lieu de soulager. Bailleurs, les moments étaient précieux pour Richard, qui songeait à l'inquiétude poignante de son père. Il se hâta de le rejoindre. Quelques instants après son retour, on vint réclamer l'exécution des engagements que Gauthier avait pris, et l'heureux vieillard montra fièrement qu'il était en devoir d'y satisfaire.
Cependant des bruits de guerre commençaient à circuler. On était en 1823 : nos gouvernants préparaient une promenade en Es-
pagne, et leurs Irompeltes sonnaient aussi fort pour celle ridicule momerie que s'il se fut agi d'une guerre nationale. On menaçait d'appeler aux armes les conscrits de la classe dont Richard faisait partie ; mais le père Gauthier^ qui suivait les événements politiques avec une persévérance pardonnable à son âge, ne voyait dans cette nouvelle qu'un sujet de se réjouir ; car le sort avait délivre son fils de toute inquiétude. C'est lorsque tout est agité autour de soi que l'on goûte le mieux le calme dont on jouit.
Un jour il reçut, à l'adresse de son fils^ une lettre portant le cachet du ministère. Richard était alors absent ; le brave antiquaire et sa charmante fille cherchèrent à deviner le but de ce message , et ils lui en donnèrent cinquante, mais tous selon leur cœur. Richard rentra, Julie lui rendit sa leitre avec empressement.
— Tiens, regarde, dit-elle en riant ; lu nous as caché quelque chose.
— Déjà ! s'écria-t-il tristement; car le cœur de l'homme est ainsi fait qu'il se flatte toujours de quelque espérance; et lorsqu'arrive le malheur qu'il a prévu, il en est encore frappé comme d'un incident subit. Richard , pour, toute) explication , présenta la lettre à son père.
— Oh ! je comprends maintenant ! dit celui-ci après ravoir lue... si je ne suis pas mort de honte, c'est pour mourir aujourd'hui de chagrin. II pressait la tête de son fils contre sa poitrine avec une doulenr déchirante.
Il est si pénible de tomber ainsi tout à coup Ir-desaécurilé la plus parfaite à lacertitudedu malheur ! Il s'était vu dans son avenir^ appuyé sur le bras de son fils, terminer doucement sa carrière; et maintenant il ne restait auprès de lui que sa fille , pauvre enfant qu*
ne pouvait lui donner que ses caresses, et à laquelle le bras protecteur de Richard n'était pas moins nécessaire qu'à lui-même.
Dix jours après, le triste jeune homme s'arrachait de la maison paternelle pour obéir à l'ordre qu'il avait reçu et regagner le régiment dans lequel il avait été incorporé. Là, il fit bientôt les premières épreuves des dégoûts qui lui étaient réservés. Une prévention meilheureusemcnt trop justifiée existe contre les remplaçants ; Richard était remplaçant , il avait Ta me trop délicate pour étaler les généreux motifs qui lui avaient fait sacrifier sa liberté. Il souffrait cruellement, mais avec patience. Malgré la fierté de son caractère, il se pliait courageusement à la condition qu'il s'était imposée. En agissant autrement, il aurait dû paraître se repentir de ce qu'il avait fait pour son père.
Cependant l'ordre était donné aux troupes
de se concentrer vers les frontières d'Espagne; son régiment était sur le point de se mettre en chemin, Richard reçoit unelettredeson père, il l'ouvre avec joie, c'était là maintenant toute sa consolation ; mais à peine a-l-il la force de la terminer. Une expression de rage et de douleur se peignait sur sa figure, habituellement douce. Il court à son chef, lui demande un congé de quelques jours, des affaires qui ne soufTrenl pas de retard exigent impérieusement sa présence à Paris. Le congé lui est refusé malgré ses instances, ses prières, ses larmes même. Les circonstances ne le permettent pas.
Les circonstances ne lui permettent pas d'aller sauver son père du désespoir, d'aller venger sa sœur indignement outragée, car c'est là cette fatale nouvelle qu'il vientd'apprendre. Un ravisseur , Alfred, celui à qui il s'est vendu, a profité de son absence pour séduire
le cœur do Julie. Il s'est Aiit un mérite de ce qui était à jamais un opprobre pour lui. Si Richard a perdu sa liber té^ c'est qu'il a voulu le priver du bonheur de lui rendre service ; Et Alfred parvint à persuader ces mensongesà la trop crédule jeune (ille, qui se sentit pour lui toute la reconnaissance d'une âme tendre ; aJors rinfàmc en a abusé , et Julie a disparu delà maison de son père.
Que l'on se mette à la place de Richard avec son caractère impétueux, et l'on ne s'étonnera pas si le soir, même, malgré ses chefs et la discipline, il était en route pour Paris. Il trouva son père abîmé dans la douleur ; sa vue le ranima un peu. Le vieillard élaitloin de soupçonner le danger terrible auquel son filss'exposait pour venir à son secours. Richard courut chez M. de Vallore ; lu première personne qu'il aperçoit, c'est Alfred, Alfred qui pâlit comme par l'effet d'une vision terrible.
— Tu me croyais encore bien loin, n'est-ce pas, Alfred, et tu espérais te jouer à ton gré d'un vieillard et d'une jeune fille? Lâche! rends-moi ma sœur!
— Ta sœur? dit Alfred d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, personne ne l'a ravie ; tout ce qui est arrivé ne s'est fait que de son plein gré.
— Imposteur 1 tu la calomnies!
Eh ! Richard, pas tant d'insultes; tu te crois offensé, tu veux une réparation? je suis prêt à te la donner, quelque sanglante que tu la désires.
— Non ! non l ce serait trop d'honneur pour toi; et d'ailleurs tu n'y risquerais pas assez : iria mort t'assurerait l'impunité, et la tienne n'effacerait pas la honte dont tu as flétri la virginité de ma sœur et les cheveux blancs de mon père. A tant d'ignominie il n'est qu'une réparation : je l'exige, entends-tu ? je l'exige,
et si ton orgueil me la refuse, il existe des tribunaux où l'on punit le rapt et la violence; je t'y traînerai, misérable, je livrerai ton nom à l'exécration publique, et ce n'est que si la loi ne me rend pas justice que j'aurai ta vie ou que tu auras la mienne.
Quand -Richard revint chez son père, il y trouva Julie, Julie qu'on avait ramenée. Oh ! quel cruel ravage, un mois de désespoir avait fait sur la figure delà pauvre enfant ! ses traits portaientl'empreinted'unelonguesouffrance ; son air d'enjouement avait fait place à une morne tristesse; et aussitôt qu'elle aperçut son frère, elle s'évanouit de frayeur. Cependant combien ce dernier était loin de vouloir lui adresser des reproches? Quand il la vit dans cet état déplorable, il fondit en larmes, et ses larmes soulagèrent un peu son oppression. Il fit part à son père de ses espérances, et un rayon de joie traversa jusqu'au cœur du
malheureux Gauthier, qui appelait alors son fils, l'ange consolateur de sa vieillesse.
La nuit rendit un peu de repos au père Gauthier, tandis qu'elle ramena à l'esprit de Richard l'idée des dangers où sa fuite l'exposait. Jusq'alors les sensations fortes et nombreuses qui l'avaient assailli ne lui avaient pas permis de mesurer l'abîme au bord duquel il se trouvait. A présent qu'il était plus calme, il lisait au fond : Mort et ignominie.
Cependant, le lendemain, la force de son âme dominant sa juste fraj-eur, il allait sommer Alfred de lui donner la satisfaction qu'il exigeait, lorsqu'on lui remit une lettre qu'il reconnut pour être d'Alfred hii-méme. Un tremhlement soudain le saisit, il lit avidement : «Richard, as-tu pensé que je voulais payer par l'esclavage de toute ma vie une folie de jeune homme? Erreur. Je brave ton courroux et le mépris de mon père, je brave la justice
dont tu me menaces ; si tu tiens à la vengeance, tâche de découvrir ma retraite. A l'heure où tu recevras cette lettre je serai hors de France. Si tu crains la mort où les galères, je te conseille en ami, de suivre mon exemple. Adieu, au revoir. »
— Oui, je te suivrai? murmura sourdement Richard, et il tomba comme anéanti.
Quelques minutes après, la boutique de Gauthier était encombrée par des gendarmes qui arrêtaient, au nom de la loi, Richard, déserteur. Tant de coups avaient brisé le cœur de son pauvre père; sa douleur à ce moment terrible ne peut pas être dite. Le déserteur fut arraché des bras de son père presque expirant; Julie s'était pendue à son cou et voulait le suivre; mais les soldats 1^ repoussèrent, et elle resta seule aux pieds du vieillard, dont iu douleur avait usé le reste de vie, et avec la perspective de la honte et de la misère.
T. II. iO
Richard Gauthier, accusé et convaincu de désertion en temps de guerre, mais avec circonstances atténuantes, fut condamné à dix ans de fers et à la marque.
Ses juges le recommandèrent à la clémence du roi.
lINFANfl Vm GRAND MISICIEN.
Il y a deux choses, dans Tordre moral, qui sont merveilleusement pesantes; à savoir t un secret pour le cœur d'une femme, un oratorio inédit pour le portefeuille d'un auteur. S'il est difficile de se débarrasser de l'un, l'autre
n'est pas moins difficile à garder. Le secret est un paquet mal attaché, toujours prêt à glisser dans vos mains ; l'œuvre inédite est un boulet de fer qu'il faut traîner sans cesse au boutd'unechaîneartistementrivée. Or, maître Joachim Roller était condamné à ce boulet : depuis longues années le tiroir de son bureau était gros d'un chef-d'œuvre, et le moment de la délivrance n'arrivait pas. Depuis trente ans, pourvu du modeste emploi de maître d'école, Joachim Roller végétait tristement à H...., petite ville sur la frontière de la Hongrie, et dévorait impatiemment son obscurité. Nous verrons tout à l'heure comment l'oratorio inédit rendit à l'art musical un service important, et comment son auteur ignoré à mérité notre reconnaissance.
Roller joignait, selon l'usage, les fonctions de maître de chapelle à celles de maître d'école. En effet, dans presque toute l'Allema-
gne, Us enfants apprennent la musique en apprenant à lire, et souvent leur admirable instinct pour cet art se développe avant leur intelligence. Quant à Roller, il s'acquittait de ses doubles fonctions en véritable Allemand, c'est-à-dire avec zèle et conscience ; et grâces à ses leçons, soutenues de temps en temps par le judicieux emploi des verges et de la férule, une trentaine de marmots étudiaient à la fois l'alphabet et la gamme. Il fallait voir^ le dimanche, avec quel orgueil magistral le grave Roller dirigeait l'exécution de quelque vieille fugue, de quelque ancien motet des grandsmaîtres, lorsqu'après vingt mois de peine et vingt répétitions, les plus habiles d'entre ses élèves se trouvaient en élat de dire ces morceaux à l'orgue de la paroisse ! Souvent même, il ne dédaignait pas de confier à leur jeune talent ses propres compositions, et plus d'une fois, les habitants de H....^ purent admirer
le génie musical de leur magister : c'eût été bien autre chose^ vraiment, s'ils eussent connu certain oratorio.
Un jour cependant, le ciel sembla prendre pitié du compositeur ignoré en lui présentant une occasion de se faire connaître. Il s'agissait de la réception d'un nouveau seigneur, et l'église devait dans cette circonstance, déployer toutes les pompes et toute la majesté de ses cérémonies. Roller se promet bien d'y faire briller aussi tout son talent : parmi ses nombreux chefs-d'œuvre, il choisit avec soin les plus saillants et se hâte de les faire répéter à ses écoliers . Le seigneur doit être un homme de goût ; il appréciera sans doute ces mélodies gracieuses, cette harmonie pleine de richesse et de force; grâce à lui, l'oratorio verra le
jour ! Il faut, en attendant, l'accabler de
chefs-d'œuvre; aussi Roller, dans une nuit d'inspiration, prépare-t-il un Vivat in œtemum
à trois voix qui doit terrasser son auditoire. Deux jours encore, et le glorieux dimanche allait arriver! deux jours encore et Roller devenait un grand homme ! Hélas ! le ciel avait voulu soumettre le pauvre grand homme à une cruelle épreuve. Le vendredi, à l'heure de la répétition, son premier soprano n'était pas encore venu, Le jour se passe, point de nouvelles de l'enfant. Roller se fâche d'abord, et .bientôt il tremble. Les minutes sont pour lui des heures d'ennui, et chaque moment redouble son inquiétude. Enfin il n'y peut plus tenir ; il court chez les parents du jeune chanteur, et apprend de la bouche même d'une mère éplorée que le pauvre garçon s'est cassé le bras en tombant d'un arbre. Je vous laisse à penser quelle fut la douleur du compositeur désappointé : tout son avenir détruit, toutes ses espérances brisées, tous ses soins perdus! Il accuse, dans sa colère, et le ciel et l'enfer;
il s'emporte contre les arbres qu'il rencontre, il les battrait volontiers. Bientôt, épuisé par le désespoir, il rentre chez lui, et sans écouter les reproches de sa gouvernante, dévore en jurant le diner qu'elle lui présente, et vide, dans son indignation, trois bouteilles au lieu de deux. Ne croyez pas qu'il songe le moins du monde au malheur de l'enfant et à son bras cassé : oh! la douleur est plus égoïste; il ne pense le brave homme, qu^à la perte de son meilleur chanteur, qu^à l'impossibilité de faire dire ses solos, et surtout ce précieux Vivat in œternum, idée cruelle, qui le fait dîner à la hâte, endosser machinalement son habit marron, saisir d'une manière instinctive sa longue canne à pomme d'or, placer sa perruque de travers, enfoncer son chapeau sur ses yeux, et s'élancer à grands pas sur la route qui traverse la ville, comme pour échapper à ses chagrins.
Roller absorbé par les plus tristes pensées, marcha longtemps sans savoir où il allait. La soirée était belle, la route très douce ; il ne songea pas un instant à revenir sur ses pas. Mais enfin la nuit le surprit au bout d'un petit village de Robrau, près d'une maison qui paraissait appartenir à un charpentier. Le pauvre voyageur , hors d'état de faire une pareille remarque, aurait sans doute continué beaucoup plus longtemps sa lugubre promenade s'il n'eût été tiré de sa rêverie par un bruit extraordinaire qui se faisait entendre dans cette maison ; Roller tressaillit, écouta attentivement, puis s'approcha doucement d'une fenêtre qui était restée entr'ouverie. Alors il put distinguer les sons d'une espèce de harpe, dont les accents sourds et plaintifs rappelaient le timbre voilé des cordes basses du violoncelle. Après un prélude grave et plein d'énergie, un profond silence régna
dans la maison. Roller se préparait à reprendre le chemin de H...., lorsque d'autres accents, soutenus par les accords de cet étrange instrument, leforcèrent de s'arrêter. Deux voix pleines de fraîcheur et de charme entonnaient une prière du soir, dont la mélodie simple et suave se dessinait avec grâce sur un accompagnement non moins simple et suave.
Mais RoUér n'écoutait rien de tout cela. Par mi ces deux voix si justes, si pures son oreille exercée avait reconnu le timbre plus mordant d'une voix d'enfant. Une vague espérance entra dans son âme, et il se mit à suivre avec un intérêt indéfinissable les broderies bizarres dont cette voix couvrait le chant plus doux d'une femme et les écarts prodigieux, l'agilité merveilleuse de ses arpèges, brillants et hardis... Roller se précipite dans la maison^ « Sail-il lire la musique, s'écrie-til, sait-il lire la musique? » Il avait répété dix
fois cette question avant que les pauvres musiciens se fussent remis de cette brusque interruption. Enfin, le joueur de harpe, le charpentier répondit, à l'impatient Roller que personne, chez lui, ne savait la musique. Grand désappointement du maître d'école. Il insiste cependant : il se hasarde à faire compliment au charpentier sur l'instrument qu'il a inventé, à la mère sur les heureuses dispositions de son fils ; enfin, à force d'amabilité, il parvient à se faire pardonner son apparition tant soit peu'fantaslique. Puis quand il croit avoirassez préparé les voies, il en vient à son but, et propose aux parents du jeune Sepperl de se charger gratuitement de son éducation physique, intellectuelle et musicale. Le pauvre charpentier élait l'unique soutien d'une nombreuee famille : une pareilie proposition devait lui sourire infiniment : il accepta, et, dés le même soir, après avoir embrassé sa mère, Sep-
perl, ou si vous l'aimez mieux^ Joseph alla
coucher à H
Relier s'était imposé une rude tâche. Dès Taubedu jour il dut se mettre à l'œuvre. Ce n'était pas chose facile que d'apprendre, note par note, phrase par phrase, huit ou dix pages de musique à un enfant de six ans. Il fallait compter bien fermement sur les moyens naturels de Sepperl pour oser tenter un pareil essai. Mais celle voix, pour ainsi dire, toute faite, cet instinct musical si extraordinaire, et plus que tout cela, le désir de faire connaître son oratorio; encourageaient maître Joachim. A deux heures, 11 était consolé, à trois heures, il avait trouvé dans Sepperl son premier soprano; à quatre heures, il s'applaudissait de l'aventure et remerciait le ciel d'avoir cassé le bras de son meilleur élève. Alors il songea à ménager les poumons de l'enfant merveilleux que la fortune lui envoyait, et le reste
du jour fut consacré au repos. Roller, comme un autre Alexandre, s'endormit profondement jusqu'au lendemain, et lorsque les cloches de la paroisse, carillonnant à toute volée, vinrent le réveiller, il n'éprouva pas le moindre sentiment de crainte : avecSepperl il était sûr du succès.
Je n'essaierai pas de vous dépeindre l'effet prodigieux que produisit la voix du premier soprano solo dans les morceaux où le jeune Sepperl se fit entendre. Roller était radieux. Il y avait un charme si puissant dans ces accents toujours si purs qui se déroulaient majestueusement à travers les voûtes sonores de l'église, il y avait tant de grâce et d'éclat dans les traits, souvent difficiles, que Roller n'avait pas cru devoir supprimer, il y avait tant de bonheur enfin dans l'exécution des solos que l'auditoire paraissait transporté. Quant au seigneur, que maître Joachim Roller obser-
Tait avec tout l'intérêt qu'on peut croire^ il ne quitta pas un seul instant l'attitude de la plus vive attention; après VO SalutariSj il s'appuya même sur le bord de son prie-dieu, comme un homme profondément ému. Roller triomphait, et embrassait le jeune Sepperl qui le secondait si bien. Enfin, le trio Vivat in œternum vint terminer dignement celte glorieuse matinée, et un murmure flatteur, que sans doute le bon Roller ne manqua pas d'attribuer au mérite intrinsèque du morceau, témoigna encore une fois de l'admiration des assistants pour |rorganisation prodigieuse du premier soprano.
Après l'oflice, Roller se hâtait de descendre pour recevoir les compliments que lui devait le seigneur dont il venait de célébrer la bienvenue^ lorsqu'il fut accosté par un petit homme d'apparence assez bizarre, qui lui dit d'un ton brusque :
— Il y a du bon dans votre musique. Vous avez une ou deux voix passables parmi vos enfants. Quel âge a votre soprano ? Montrezle-moi.
Sepperl descendait en cet instant. Rolier le présenta à Tinconnu, et courut après le seigneur, dont il voulait gagner l'amitié*
— Mon ami, dit l'inconnu à Sepperl, depuis combien de temps celui-là t'apprend-il la musique ?
— Depuis hier^ dit l'enfant,
— Quel âge as-tu?
— Six ans.
— Ton nom ?
— Joseph Hdydn.
— C'est bien. Moi, je m'appelle Reiter, je
swîs le maître de chapelle de la cour; je ne te perdrai pas de vue.
En effet, deux ans après, en 1740, Joseph Haydn faisait partie des musiciens de la chapelle impériale, et Reiter donnait les premières leçons de composition et d'harmonie à celui qui devait écrire un jour les partitions des Saisons et la Création.
Je ne finirai point sans vous parler deRol- 1er et de son oratorio. Hélas! la joie de son triomphe fut de bien courte durée. Ce seigneur si profondément attentif, ce seigneur dont la protection éclairée devait mettre en lumière le chef-d'œuvre du magister de H..., n'était, à la vérité, qu'un vieux marchand de laines retiré du commerce ; j'aime à croire cependant, que la simple audition du moindre morceau de la messe qu'on venait d'exécuter
l'eût facilement prévenu en faveur de l'oratorio inédit Malheureusemen t il était sour J
comme une crosse de fusil.