‹ La reine des voleursChapitre 6 sur 6 · T. IJ · texte numérisé non relu

T. IJ

précipitamment le buisson que je frôle en passant. Je ris de ma frayeur d'enfant, et une minute après, ma frayeur recommence. Puis, quand j'arrive près de ces grands murs blancs qui te séparent de moi, c'est quelque chose de plus pénible qui me serre le cœur, il me semble qu'il» se dressent de toute leur hauteur comme une barrière éternelle entre nous deux. C'est alors que si tu tardes , un frisson glacial me saisit , mille idées tristes se croisent dans ma tète, et je me sens défaillir. — Tu es folle, Félicia, de te créer ainsi des chimères et des chagrins, les bons pères n'ont pas plus envie de me garder, que moi de rester avec eux. Il m'est si doux le soir, après avoir été condamné toute une journée à la solitude et au silence, ne voyant que les visages pâles et sévères de quelques dominicains qui viennent se prosterner sur la dalle de la chapelle! il m'est si doux d'entendre une voix chérie, d'écouler des paroles de ten-

dresse, de contempler et de presser contre mon cœur une femme adorée.

J'admire ces pieux cénobites, je les révère, mais tant que le monde se présentera à moi séduisant de gloire et d'amour, tant que Félicia vivra et que mes doigts pourront tenir un pinceau, leur exemple ne me tentera point — Ces bons pères, ces bons pères ! dit la jeune fille en jouant avec la pèlerine de Fiuseppo ; si par hasard j'en aperçois quelqu'un errant autour du couvent avec sa grande barbe et sa longue robe brune, je suis aussi tremblante que si le diable m'était apparu. Il en est un surtout dont l'aspect me fait trembler ; un matin ce fut lui qui vint t'ouvru' la porte, et quand tu fus entré, moi je me retournai pour te voir au travers les barreaux de la petite lucarne; mais j'aperçus deux yeux perçanls fixés sur moi, et je faillis pousser un cri de détresse, tant leur éclat infernal m'avait douloureusement pénétrée.

Plusieurs fois, depuis ce jour, cette apparition m'est revenue eu songe, et il me fallait une caresse de toi pour me rassurer. Défends- Jui de me regarder ainsi, dis-lui qu'il me fait peur. — Enfant, vous jouez avec tout!

Félicia n'avait pas remarqué que ses paroles avaient insensiblement rembruni le front de son ami, aussi la transition fut brusque pour elle, et l'accent sévère avec lequel Fiuseppo prononça ces mots, firent rouler les larmes de ses yeux, une d'elles tomba sur la main du jeune homme, qui se hâta d'essuyer avec ses lèvres les paupières de Félicia. — Qu'as-tu fait en m'attendant, ajouta-t-il avec gaîtc et en serrant sa taille gracieuse. — J'ai regardé la campagne, j'ai Vu la ville de Grenade, et je me suis dit : si mon Fiuseppo était là, il ferait passer tout cela sur la toile ; il peindrait cette scène avec son immensité , en sorte qu'on ne saurait qui admirer le plus ,

ou la nature si belle, ou l'homme qui l'imite si bien.

Ensuite, comme tu ne sortais point, J'ai collé mon oreille contre la porte, et ta voix est Venue rendre la paix et la joie à mon âme. Ta voix est si mélodieuse, et les chants de ton Italie si ravissants, que j' ai oublié l'heure en t'écoutant, comme tu l'avais oubliée en contemplant mon image. Maintenant tues près de moi, et me voici heureuse jusqu'à demain. Maintenant je ne veux plus désormais que tu ailles t'enfermer des journées entières dans des lieux où je ne puis t'accompagner, m'asseoir près de toi, regarder la toile qui s'anime sous ton pinceau, te délasser par mes caresses. Oh! quand donc quitterons nous ces lieux, quand partirons-nous pourl'ltalie, pourcepays que je me fais si beau , parce qu'il est ta patrie? Promets-moi que ce sera bientôt.

Le trajet n'était pas bien long du couvent à

la demeure qu'habitaient Fiuseppo et son ami; c"'était une espèce de hameau composé de quelques chétives maisons de pâtres, et situé au bas de la montagne; cependant la nviit était venue quand ils y arrivèrent. Devant rentrée était un vieux tronc d'arbre creux dans lequel Félicia déposait la clef; aile avance la main po\ir la prendre, mais elle la retire aussitôt en poussant un cri d'effroi. Au même moment, un hibou s'envole lourdement en faisant retentir l'air de son cri sinistre que les échos répètent longuement.

La jeune fille se serra contre Fiuseppo , dont elle sentit le cœur battre et la main trembler convulsivement. — Félicia, dit-il avec tristesse , tu as parlé légèrement des choses saintes, Dieu veuille qu'il ne nous arrive pas malheur.

Un rayon de la lune qui se levait vint éclairer son visage; il était pâle et défait. — Maudit oiseau, murmura tout bas Félicia; va donc

chercher ton abri sous les clochers de San Cyrrcno, car là tout est d'un mauvais augure.

Le lendemain un reste d'iuquiétude obscurcissait encore le front du peintre. J,l ne pouvait se lasser de regi^rder Félicia ; ma^s §ej? yeux avaient une i^oi'ne fixité, syi^plôme de la profonde préoccupation de son âme. Cependant, la gaîté enfantine de la jeune fille, cher qui les frayeurs de la veille s'étaient promptemenl dissipées, triompha enfin des craintes de son amant; et les rires et les douces causeries revinrent avec le calme. Un lit, quelques chaises de bois formaient l'ameublement de leur petite chaumière; puis, auprès de ces meubles grossiers, on voyait un chevalet, des toiles, des instruments de peinture , une mandoline suspendue au mur.

C'était quelque chose de curieux, d'original, que ce rapprochement entre la civilisation et la simplicité la plus rustique, quelque cliose

que n'imiteront jamais les amateurs de champêtre, avec leurs chaumières prétentieuses et leurs chalets aussi factices, aussi ridicules que les rochers d'un jardin anglais. Les pâtres voisins avaient pour le jeune artiste et sa compagne une espèce de vénération ; ils s'extasiaient avec une joie naïve devant ceux de ses tableaux qui représentaient avec tant de vérité les beaux sites de leurs montagnes; ils y cherchaient leurs troupeaux, leur habitations ils s'y cherchaient eux-mêmes, sans avoir cet air insoutenable de connaisseur avec lequel nos semi-villageois disent à un peintre : « Ah! monsieur tire le portrait de notre église. » Ils écoutaient avec ravissement la voix de Fiuseppo et de Félicia, lorsqu'ils chantaient en s'accompagnant sur la mandoline; mais leur âme était surtout doucement émue quand celle-ci redisait les chants qui leur étaient familiers, ces chanis dont l'habitude leur

cachait la mélodie ; il y avait alors une sorte de vanité dans leur attention, et souvent le plaisir de l'entendre leur avait fait oublier l'heure ordinaire du repos.

Félicia avait été heureuse dans ce séjour, du moins pour quelques mois, si chaque matin il ne lui avait fallu quitter son ami pour ne plus le revoir qu'avec la fin du jour. C'était toujours lentement et avec tristesse qu'elle faisait les préparatifs du départ ; chaque matin, elle trouvait la montagne fatigante et la nature insipide. A mesure qu'ils approchaient du couvent, ses paroles devenaient moins enjouées ; et lorsque Fiuseppo était entré, le bruit de la porte qui retombait lourdement, du verrou qui rentrait en criant dans sa gâche comprimait son cœur, et souvent elle se mettait à pleurer. Ce jour-là ressemblait à tous les autres et après avoir gravi un chemin qui tantôt serpentait sous une fo-

rêt épaisse, tantôt suivait la pente rapide d'un rocher, et laissait apercevoir la profondeur étourdissante de la vallée; après s'être arrêtés cent fois par cent raispns imaginées par Félicia, les deux amants étaient parvenus au lieu de leur cruelle séparation. Fiuseppo agita la sonnette, deux chiens vigilants répondirent parleurs aboiements, et un révérend dominicain, après s'être préalablement assuré à travers la lucarne que cette visitçi n'avait rien d'offensif, contint la colère de^ chiens, et ouvrit la porte au jeune peintre en lui souhaitant la bien-venue.

Nous, que la règle sévère du couvent ne consigne pas à l'entrée comme la triste Félicia, suivons Fiuseppo dans l'intérieur de ia pieuse demeure. l>es bàiiments formaient un vaste carré long occupant tout le plateau de la niontagne, coupé en deux sur sa longueur par nu cinquième corps de logis ; les deux

cours égales, formées par cette disposition, étaient environnées d'une galerie couverte; une double rangée d'arbres était plantée devant cbacun des côtés de cette galerie, et des plantes grimpantes de différentes espères tapissaient les entre-deux des arceaux. Sur l'une des faces du bâtiment commun aux deux cours, le portique était interrompu, et un péristyle conduisait par plusieurs marches à une porte en bois assez grossièrement sculptée, et sur les panneaux de laquelle on découvrait une intention de quatre évangélistes. Cette porte était celle de la chapelle du couvent dont la nef était extérieurement désignée par une façon de dôme sans proportion, sans élégance, qui relevait à la fois le désir et la crainte d'imiter les mosquées arabes. L'intérieur de l'édifice n'était pas d'une architecture plus remarquable; c'était un cintré, flanqué de deux bas côlés ; au fond du cintre

se trouvait le maître-autel; l'un des bas-côtés était consacré à Saint-Cyrreno, le patron du couvent, qui avait été un graud saint et dont on racontait une foule de choses merveilleuses. Lors de la conquête de Grenade par les Maures, San-Cyrreno s'était retiré sur la montagne pour y vivre solitaire; Mais les enfants de Mahometavaient découvert sa retraite, alors Dieu lui donna le don des miracles, en sorte qu'au lieu de le persécuter, les enfants de Mahomet allaient à lui comme à un homme surnaturel. Ce qu'ayant appris, le roi de Grenade vint le trouver lui-même et lui offrit de riches présents s'il voulait lui révéler l'avenir; San-Cyrreno ne fut point tenté, et il dit seulement au roi de Grenade de prendre garde à lui et à ses sujets, parce qu'une peste horrible les menaçait ; et comme il l'avait prédit, la peste ravagea ces belles provinces. Le prince Musulman en conçut une grande colère, et il

envoya des soldats pour faire périr le fatal de-' vin. Mais lorsque ceux-ci furent arrivés au lieu de sa retraite, le solitaire et sa cellule disparurent à leurs yeux, et eux-mêmes furent tous engloutis, à l'exception d'un seul que Dieu sauva afin qu'il pût raconter le prodige qu'il avait vu. Un tableau, monument de l'enfance la plus naïve de l'art, représentait San- Cyrreno, entouré d'infidèles à qui il prêchait la parole divine.

Dans l'autre bas-côté, un échafaudage, une toile aux trois quarts couverte, attestaient des travaux qui n'étaient pas encore terminés. Le sujet représenté était l'adoration des mages, et déjà par la pureté du dessin, par la suavité du coloris, on reconnaissait l'école de Raphaël ; une seule tête était achevée et parfaite, c'était celle de la vierge. Quand Fiuseppo entra dans la chapelle un dominicain était debout, immobile devant

le tableau; une méditation profonde se lisait suv son front sévère, mais non point une méditation calme, religieuse, car ses yeux caves étaient ardents, ses lèvres décolorées donnaient passage à des mots qu'on ne pouvait entendre. Le jeune homme le considéra quelque temps étonné de l'expression étrange de sa figure. — Frère Luis, lui dit-il enfin, en lui frappant légèrement sur l'épaule, il paraît que mon tableau vous plaît, voilà près d'un quart d'heure que je vous regarde, et vos yeux pour se détourner, semblent attendre que ceux de la vierge se détachent de vous.

Le moine tressaillit comme un homme réveillé en sursaut, et il fut facile à Fiuseppode voir combien il lui savait mauvais gré d'avoir interrompu sa contemplation, car il fixa sur lui des regards égarés et furieux, et des imprécations semblaient prêtes à s'échapper de sa bouche. Mais ce mouvement n'eut que la

durée d'un éclair; une contraction des muscles manifesta la contraction plus violente encore de l'âme, et lé visage de Luis, devenu tout à coup froid comme un marbre, ne conserva qu'un air de défiance et de dédain.

— Je pensais, seigneur Fiuseppo, que votre tableau serait un chef-d'œuvre partout ailleurs que dans le lieu saint ; vos inspirations ne viennent pas de Dieu.

Puis il s'éloigna, traversa la chapelle et, passant devant l'autel, oublia de s'incliner.

Cependant Félicia avait écouté les pas de son amant se perdre peu à peu sous les corridors du couvent, et le silence profond qui régna quand elle eut cessé de les entendre la fit frissonner plus encore que d'ordinaire. Ses jambes fléchirent sous elle , et avant de reprendre sa route, elle fut forcée de s'asseoir au pied d'un grand chêne, aux rameaux étendus, qui s'élevait seul en cet endroit au milieu

des sapins, et devait souvent protéger de son ombrage les religieux lorsqu'ils venaient respirer un air plus libre et méditer Dieu hors de l'enceinte de leur couvent. Lorsque quelques instants de repos eurent réparé ses forces, elle se disposa à se lever, et à prendre le chemin du hameau ; mais à ce moment, la porte sur laquelle elle tenait ses yeux fixés s'ouvrit rapidement, en même temps un cri d'effroi s'échappa de sa bouche, et elle couvrit son visage de ses deux mains. Le dominicain qui sortait était Luïs, et Luis était celui dont les yeux lui avaient paru briller d'un éclat sombre^, et dont l'image menaçante revenait sans cesse comme un cauchemar à l'esprit de la jeune fille. Quelle dut doiKî être sa terreur à cette soudaine apparition? La surprise et la crainte la clouèrent à sa place, immobile, tremblante; et quand, essayant de reprendre un peu de courage , elle ôta sa

main de devant ses yeux, alors elle put examiner les joues amaigries du religieux , sur lesquelles la présence du sang ne se révélait que par les couleurs faibles et violettes dont ses pommettes étaient vergetées, ses sourcils épais et noirs, sous lesquels brillait le feu de son regard d'aigle, son nez aquilin, sa bouche souriante avec un air de désir et sa barbe noire et épaisse. Lorsque les traits de Luis étaient calmes, son aspect devait êlre noble et imposant ; mais l'expression qui les animait maintenant n'était propre qu'à effrayer la pauvre Félicia.

Cependant elle voulut se lever, se promettant d'échapper à sa présence par une course rapide; mais le religieux la saisit-par le bras, et elle sentit sur son poignet l'impression de ses doigts nerveux.

— Pourquoi chercher à fuir, jeune lille?

Pourquoi ma vue semble-t-elle t'effrayer au- T. II. 20

lanl <]ue si une louvr alTamée tombait bondissant devant toi. et menaçait de te dévorer ? Je ne t'ai jamais fait de mal •, je n'ai point troublé ton sommeil ; je n'ai pas mis un feu brûlant dans ta tête; jo n'ni pas déchiré ton cœur par un supplice de tous les instants. Mais sais-tu qui a souffert tout cela, qui a eu son âme torturée par toutes les douleurs, qui a senti sa tête ardente comme un charbon enflammé? C'est un homme voué à Dieu, qui ne doit voir que lui, qui ne doit aimer que par lui. Songe aux combats horribles qu'il s'est livrés dans son cœur , jusqu'au moment où l'enfer a triomphé du eiel, où Satan a planté sa bannière et régné en maître.

— Laissez-moi, laissez-moi, s'écria Félicia, qui faisait de vains efforts pour dégager son bras de l'étreinte de Luïs, et à qui chacun de ces efforts arracliait un cri de douleur. Qu'ai-je de commun avec vous? Je vous plains

si vous ê(es inallicurouxj mais que puis-je davanlage? Oh! laissez-moi retourner à ma chaumière.

— Non! non! lu m'entendras jusqu'au bout. Tu as lu sur mes traits que j'étais le misérable dont je le peignais la souffrance; à présent, sache (|ue c'est toi qui m'as fait ce que je suis. Avant de l'avoir vue, si parfois Fardeur de mon sang entraînait ma pensée vers la terre, je Tétouffais à force de jeûnes et de mortilicalions; je priais, je me prosternais devant l'autel, et le froid de la dalle sur laquelle je frappais mon front ramenait le calme dans ma tête. Aujourd'hui j'ai tout fait; mais comme partout l'image de la créature était devant l'image de Dieu, Dieu ne m'a pavS entendu; alors je n'ai plus opposé de résistance, et l'amour avec ses désirs brûlants a envahi mon cœur. Or, dis-moi , que faut-il faire pour être aimé de toi? Faut-il

abandonner cette demeure tranquille, et fuir à l'autre bout de l'univers? Que m'importe maintenant, j'ai sacrifié Dieu pour toi; je donnerais toute mon existence pour te posséder un instant.

— Giâce! grâce! vous m'eftrayez!

— Je l'effraie ; je suis un objet d'épouvante pour elle; ô Dieu, que vous êtes vengé ! L'amour est donc bien affreux sous une robe de bure, puisqu'il n'inspire que l'effroi; il faut, pour loucher le cœur d'une jeune fille, des babils de velours ou de soie, des cheveux bouclés et flottants, une figure douce et efféminée} à nous le cilice et la mort du cœur. Et si les passions pénètrent dans cette âme qui doit rester froide comme la tombe, si à travers la laine lourde et grossière de ce vêtement, on peut compter les battements d'une poitrine que soulèvent d'impétueux désirs, alors nous devenons un objet de mépris ou

d'horreur, on fuit nos caresses comme on fuirait i'attoncheniont d'un lépreux.

A mesure que Luis parlait, on voyait osciller sous la ciiair les muscles de son visage, et son cœur bondir sous sa robe épaisse. Félicia, inquiète et tremblante, pouvait suivre sur son visage toutes les agitations croissantes de son cœur. Elle était là, seule, au pouvoir d'un homme égaré par la passion, hors d'état de fuir, incapable de lutter, livrée sans défense à son délire. Aussi sa bouche ne trouvait pas une parole, et la voix mourait avant de parvenir à ses lèvres.

— Félicia, dit encore le moine, chez qui la pâleur avait fait place à un rouge pourpre, Félicia sois à moi, prends pitié de tant d'amour! et en même temps sa main avait entouré la taille de la jeune fille, et il cherchait à l'attirer sur son cœur. Elle sentit sur son front passer une haleine brûlante, et deux lé-

vres de feu imprimer un baiser; le désespoir alors la ranima : Arrêtez, où j'appelle, et il y a là quelqu'un qui entendra mes cris. — Malédiction, dit sourdement Luis, malédiction sur toi et ton amant' imprudente, tu viens de faire renaître en moi la jalousie, tu viens de me rappeler que ton âme et ton corps sont à un autre. 0 rage, que n'as-lu poussé un cri, il serait accouru, mais sans armes...

El en même temps le moine laisait briller un poignard aux yeux de Félicia.

— Mais non , ajouta-t-il, après quelques instants de silence cela ne compenserait pas ce que j'ai souffert, puisqu'on n'a pas miséricorde de moi, je n'aurai pas miséricorde des autres. Ecoule, je suis maître de toi, et maintenant lu n'appell<^ras point; lu sais que Fiusej>po accourrait à une mort certaine ; je t'emporterais dans mes bras, lu ne pourrais ni'échapper> et ensuite j'attendrais Fiuseppo que

tu aimes, et je me vengerais en le f'nppant. Mais il existe non loin d'ici des rocliers escarpés où il est facile de trouver la mort, et sans doute tu n'hésiterais pas a te précipiter de leur sommet, joyeuse d'aller retrouver ton amant. Ce n'est pas la vengeance qu'il me faut. Fiuseppo, vivant, cessera de t'aimer; il t^abandonnera, et alors tu mourras uudheureuse, ou tu iras, en mendiant , regagner la ville qui t'a vu naître, et revoir ton père qui te chassera comme une prostituée.

Des pas se firent entendre dans l'intérieûip du couvent ; aussitôt Luis lâcha Félicia, dont le bras portait en cercle bleu l'empreinte de ses doigts : — Que Fiuseppo, coniinua-t-il a voix basse, ne sache pas un mot de ce que je l'ai dit ici, sa vie me répond de ta discrétion. Puis voulant cacher aux yeux de ses frères l'agilalion j»ar laquelle il sentait son visage encore bouleversé, il s'enfonça rapidement dans l'épaisseur de la forêt.

La jeune lille, dégagée, prit son élan, et l'effroi dans le cœur elle eût bientôt franchi l'espace qui la séparait de sa chaumière. Là, elle resta longtemps absorbée dans de iristes pensées; elle croyait distinguer dans le murmure des vents la voix du dominicain vomissant la menace et l'imprécation ; vainement elle fermait les yeux, ses regards terribles étaient toujours devant elle, se croisant comme des éclairs. Cependant elle prit enfin un peu de courage, se persuadant que le plus grand danger était passé pour elle, et se disant avec confiance :

— Oui , nous partirons ce soir , je découvrirai tout à Fiuseppo, et il ne pourra plus résister; alors nous quitterons l'Espagne, et nous irons à Florence braver la vengeance du religieux. Et si plus tard le souvenir de celte horrible rencontre me revient à l'esprit, le calme de mon bonheur n'en sera <jue plus

doux. Quand je verrai Fiuseppo, toujours aimant, s'asseoir près de moi, m'enlourer de ses bras et m 'appeler son épouse chérie, alors je rirai de ces menaces dont mon cœur a pris si forte alarme.

Elle s'abandonnait avec volupté à ces riantes images, à ces espérances de bonheur, que venaient pourtant traverser encore des craintes et dos idées lugubres. Quehpiefois il lui semblait voir entre elle et les rêves enchanteurs de son imagination, le dominicain le bras armé d'un poignard et l'œil étincelant de rage. Tout à coup la porte s'ouvrit, Félicia arrachée par ce bruit à sa méditation, leva la tête en tressaillant ; mais sa frayeur ne fut pas longue, car celui qui entrait^ c'était Fiuseppo.

— Que tu as été bien inspiré^ mon ami^ de quitter San-Cyrreno plustôt qu'à l'ordinaire ; j'avais grand besoin de ta présence, car je

souffrais bien ; et ta vue seule peut rendre le calme à mon cœur. En même temps, elle tendait ses lèvres au jeune artiste, attendant qu'il y déposât le baiser du retour. Fiuseppo l'embrassa au front, puis il s'assit silencieusement en jetant sur elle un regard de tendresse, dans lequel on distinguait un mélange de pitié et de regret.

— Félicia, dit-il , en paraissant se faire violence, Félicia, il faut t'armer de courage. Nous allons nous séparer pour quelque temps, pour quelque temps je vais demeurer au couvent. Un cri de douleur partit du coeur de là jeune (ille, car une si cruelle résolution l'avait frappée comme la foudre; elle qui toulà-l'heure encore se berçait de l'idée d'entraîner son amant loin de ces lieux funestes, elle l'entend parler lui-même de se séparer, de s'enfermer tjuelques jours à San-Cyrreno, dansf ses murs qui renferment l'objet de sa

lerreur. Fiuseppo, qui n'attribue qu'au clia» grin la pâleur cl le désespoir de Félicia, essaie en vain de la calmer en lui répétant que cette séparation sera courte, qu'il ne sera pas moins impatient qu'elle de Tabréger, et qu'ensuite il pourra s'abandonner tout entier à son amour. Les larmes de la jeune fille ne cessaient pas de couler.

— Ma bien-aimée, tu connais ma tendresse, mais tu sais aussi que la gloire et l'art ont des droits puissants sur moi. Lorscjue mon pinceau avait à retracer dei sujets riants, des scènes d'amour et de bonheur, c'était près de loi, c'était la lête appuyée sur ion sein, que je venais chercher mes inspirations. Mais aujourd'hui j'ai besoin de solitude et de méditations, j'ai besoin de m'arracher à la terre, de me pénétrer de la divinité, afin de la peindre dignement, il avait les yeux au ciel, et semblait comme ravi dans une extase.

Fiuseppo Baldone avait quitté Florence et l'Italie pour parcourir l'Europe , agrandir ses idées et perfectionner son art ; le ciel brûlant de l'Espagne et ses contrées >*i fertiles l'avaient attiré d'abord à Cadix où il débarqua ; là il connut Félicia , et l'amour entra dans son cœur ; la jeune fille se donna tout entière à lui, et consentit à le suivre partout. C'est ainsi qu'ils arrivèrent tous deux à Grenade , où la réputation que s'acquit Baldone le fit bientôt désigner pour exécuter le tableau dont les religieux de San-Cyrreno voulaient décorer leur chapelle. L'âme du jeune peintre s'était transportée à l'idée de faire une Jœuvre magnifique. Il songeait aux grands maîtres d'Italie que la religion avait si bien inspirés, il songeait à Raphaël, à Jules Romain dont il avait été l'élève.

On se rappelle les paroles que Luis lui avait adressées le matin : « Vos inspirations ne

viennent pas de Dieu. » Ces paroles lui avaient semblé prophéli(|ues; il avait contemplé profondément son tableau, il n'avait trouvé dans ses personnages rien de divin, rien qui les élevât au-dessus de la sphère terrestre. La vierge même était ravissante, mais c'était Félicia, avec sa grâce de femme, et ce n'était plus à ses yeux la mère du Sauveur. Aussi, ce jour-là, il eut un moment de désespoir, et sa main se refusa à prendre le pinceau; mais l'idée lui vint qu'en se renfermant dans le cloître, en priant et jeûnant, et se couvrant du cilice avec les religieux, il recevrait du ciel cette inspiration (ju'il sentait lui manquer. Résolu à accomplir ce dessein, il avait quitté le couvent de bonne heure, afin d'aller dire adieu à Félicia, et revenir le soir même commencer sa vie d'ascétisme. Pauvre jeune fille, qui était toute joyeuse de le voir sitôt de retour, comme son bonheur avait été court.

comme il sYïlail changé en tristesse et en pleurs!

Elle pressait ses mains dans les siennes, elle lui disait tendrement : Tu pourras donc me quitter, lu pourras passer des semaines, des mois peut-être, sans me voir, sans m'embrasser. Oh! non, Fiuseppo, tu as trop présumé de tes forces, ne commence pas ce que lu ne pourrais achever. Parlons plutôt, quittons à l'instant ces montagnes, dont l'aspect me devient de jour en jour plus sinistre; tu viendrais, si lu savais pourquoi je tremble si fort; ce n'est pas une vaine crainte qui agile mon cœur, qui altère ma voix, si nous nous séparions, n'en doute pas, ce serait pour ne plus nous revoir. Mon Dieu! mon Dieu! je suis donc bien peu de chose pour toi, Fiuseppo, puisque mon souvenir n'est pas seulemenl descendu dans la balance, alors que tu pesais tes desseins. Tu cherches la gloire, tu

la trouveras ailleurs; ne peux-tu pas mieux employer ton talent et ton génie que dans la chapelle ignorée de San-Cyrreno?

Et comm*^ elle voyait que son amant, loin de céder à ses paroles, cherchait à se raidir contre son émotion. — Eh bien ! s'écria-t-elle, apprends tout , et connais les malheurs dont nous sommes menacés. Ce matin, quand j'eus perdu de loi jusqu'au bruit de les pas, jje m'assis au pied du grand chêne pour me reposer. Alors est sorti du couvent ce religieux qui vint l'ouvrir un jour, et dont le visage m'avait inspiré tant de frayeur. Hélas! cette frayeur n'était pas puérile ; c'était, au contraire, un funeste pressentiment. Il s'est placé devant moi ; il s'est emparé de mon bras, et de sa bouche impure sont sorties des paroles de délire et d'amour. J'étais seule, sans défense, je voulais crier, mais il a fait briller à mes yeux un poignard, et j'ai senti sur mon

front le feu de son haleine infernale. Heureusement Dieu a permis qu'un bruit soudain se fit entendre, comme de gens qui approchaient, et il s'est enfui avec ces paroles terribles : « Que Fiuseppo ne sache pas un mot de ce que je t'ai dit; sa vie me répond de la discrétion. »

Fiuseppo regarda Félicia d'un air d'incrédulité. Je ne sais si ce que tu dis est mensonge; Dieu te le pardonne, s'il en est ainsi.

— Oh! qu'un soupçon est douloureux pour moi; mais puisque tu ne me crois pas, j'atteste tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je le jure par l'enfant que je porte dans mon sein, je ne t'ai dit que la vérilé.

A ces accents Fiuseppo n'est plus maître de lui, il se précipite dans les bras de Félicia. — Parlons^ dit-il, partons, la nature et l'amour l'emportent. Ces paroles étaient à peine sorties de sa bouche, que déjà la jeune fille

faisait, en sautant de joie, les préparatifs du départ, et Fiuseppo sortit pour aller chercher un pâtre qui pût lui aider à transporter leur bagage jusqu'à Grenade. Il revint bientôt ; elle l'entendit parler au-dehors; une voix d'homme lui répondait, et au son de cette \oix Félicia pâlit; sa mandoline, qu'elle tenait alors, s'écliappant de ses mains , se brisa en murmurant sur le plancher de la cabane; en même temps elle vit paraître Fiuseppo, l'air confus et embarrassé, et à ses côtés Luis le regardant avec un sourire méprisant et cruel. — Félicia, dit Baldone, je retourne au couvent, vas à Grenade, tu pourras m'y attendre sans crainte.

Et aussitôt le bras du dominicain le repousse à l'extérieur, en même temps qu'il relient Félicia qui s'élançait vers lui, la bouche ouverte et prête à lui dire : le voilà, c'est lui ! Mais elle vit Luïs porter une main sous sa

robe, et tremblante, elle s'arrêta. — Vous avez déjà trop parlé, lui dit-il à demi- voix.

Le soir, les pâtres de la vallée de San-Gyrreno en ramenant leurs vaches des pâturages trouvèrent, à l'entrée du hameau le corps de Félicia étendue comme morte. Ils la transportèrent dans sa chaumière et répandirent sur son visage une eau dont la fraîcheur la fit revenir peu à peu. Ces hommes grossiers furent émus de l'air de désespoir avec lequel elle parcourut tout l'intérieur de sa cabine, aussitôt que ses yeux furent ouverts à la lumière. Mais Hélas ! pourquoi l'avait-on rendue à la vie? un coup d'œil avait rappelé toutes ses angoisses, el son regard sec avait, pris l'immobilité de la mort. Sa poitrine exhalait des soupirs entrecoupés, et pas une larme ne venait soulager son oppression ; une fièvre ardente la saisit, et, ilans son délire, sa voix saccadée lançait des tnots inarticulés qui

n'arrivaient que comme des cris aux oreilles de ceux qui avaient naguère entendu sortir de celle bouche des sons .si mélodieux. Une femme se chargea de veiller au chevet de l'iufoi lunée; et lorsque la nuit fut venue, il n'y avait plus dans la chaumière éclairée par une lampe vacillante , qu'une femme que le sommeil gagnait, en dépit de sa bonne volonté, et une antre étendue sur un lit de douleur, qu'elle trempait d'une sueur brûlante.

Quand le grand jour parut , sa lumière éclaira les ravages que la fièvre et la douleur avaient déjà faits sur cette figure hier si fraîche, sur ce corps hier si souple et si agile. Félicia voulut se lever, mais faible, son pied vint heurter les débris de la mandoline, et elle tomba sur les genoux. Chaque instant amenait son angoisse, chaque heure du jour avait son souvenir qui la navrait. C'était le moment où elle avait coutume de faire les préparatifs du

départ quotidien; puis plus tard, c'était l'heure où le soleil, plus avancé dans sa course, la voyait reprendre le chemin du couvent. Aujourd'hui, rien de tout cela ! une tristesse sans espérance, un départ sans retour, une nuit qui ne ramenait que pi us affreuses Jes ténèbres et la solitude.

De temps en temps, le bruit de la porte qui s'ouvrait lui faisait retourner la tête avec vivacité, et son œil, brillant d'un éclat subit, regardai! avidement; mais ce n'était qu'un pâtre quela compassion attiraitet qui examinait avec surprise la mandoline brisée, le désordre de la chaumière et le désordre plus grand encore de Félicia. Car il ne comprenait pas l'excès de cette douleur, et quand à des questions pressantes elle répondait : « Ils sont partis ensemble. » Le pâtre s'efforçait de la consoler en lui disant qu'elle reverrait bientôt son Fiuseppo,. et que rien de mal ne pouvait lui

advenir en la demeure des bons dominicains. Si éloignés qu'étaient les habitlans du hameau de songer à la cause d'un si violent désespoir, commentauraient-ils pulasaisiri travers les paroles incohérentes qui s'échappaient de la poitrine de Félicia? Cependant, effrayés de la pâleur livide qui couvrait les traits de la jeune lille, de ses lèvres entr'ouvertes, de ses joues comme sillonnées par les doigts de la mort, ils jugèrent que les secours spirituels lui étaient devenus nécessaires, et ils allèrent demander au couvent un prêtre pour une femme mourante.

Le troisième jour donc après le départ de Fiuseppo Baldone , un accablement qui ressemblait à du sommeil, ou à quelque chose encore de plus tranquille que le sommeil, avait fermé les paupières de Félicia. Les faibles mouvements de ses mains, et le bruit inégal de sa respiration indiquaient seuls que la

vie habitait encore ce corps si faible, que le sang circulait toujours sous cette chair décolorée. Mais ce repos même, ou mieux cet engourdissement, ne fut pas de longue durée, l'imagination n'était pas assoupie, et bientôt un tressaillement subit l'y arracha. Elle se dressa sur son séant, elle regarda avec terreur ce n'était plus une femme qui était assise devant elle, tenant sa quenouille et faisan tourner son rouet, c'était un dominicain ; c'était j)Our elle l'ange du mal, venant recueillir ses dernières tortures. Cette vue aurait dû la tuer sur le champ, et elle eût été moins malheureuse ; mais il sembla au contraire que l'excès de son effioi produisait sur ses nerfs un effet électrique, car ses joues se vergétèrentel elle sécria avec force : « Infâme! que me veux-tu encore?... qu'as-tu fait de Fiuseppo! »

Luis sourit étrangement et répondu •: — «

Ton Fiuseppo est sain el s.iuf; pas un cheveu n'est ton)bé de sa tète, seulement, au lieii d'appuyer son front sur tes épaules blanches, de jouer avec la longue chevelure, de s'enivrer à ton haleine et à ton regard; il est sans doute maintenant ])rosterné devant l'autel, souillant ses cheveux de poussière, et se frappant la poitrine. Qui sait s'il ne te renié pas à cette heure où tu souffres tant pour lui, s'il ne songe pas à t'écarter de son chemin comme une pierre de réprobation? Pauvre femme, qui a cru que pour l'imagination il n'était rien de plus frappant que l'amour ! Comme le désespoir t'a déjà flétrie; comme ta fraîche jeunesse s'est vite inclinée sous le souffle de la fièvre; encore tien \ jours, et tu seras éteinte dans la tristesse; encore deux jours, et ton cercueil, couvert d'un long drap noir, sera tout ce que b'aisepj-jo veiia de toi dans la chapelle de SciU-Cyrreno. Cependant,

je le tiens sous ma main ; je peux arrêter la fascination que j'exerce sur sa tête faible, il peut encore t'étre rendu, mais à une condition, car l'aspect de tes souffrances n'a pas éteint le feu qui dévore mon cœur

— Assez! assez ! je t'exècre, je te méprise; va continuer ton ouvrage, je mourrai en maudissant la religion qui fait des monstres tels que toi; va-t-en : j'aime mieux redouter ta vengeance, qu'entendre ton affreuse parole. Qu'attends-tu encore? n'es-tu pas rassasié de mes douleurs ? crois-tu que lu ne m'as pas rendu tous les supplices que tu dis avoir soufferts? Lorsqu'un assassin a versé le poison, faut-il encore qu'il vienne savourer les derniers soupirs de sa victime !... Ou bien, si tu restes, parle; que faut-il faire pour mériter de toi un coup de poignard? Oh! alors, je n'hésiterai pas.

— Adieu donc pour toujours, dit le moine en

se levant et en jetant sur elle un regard de pitié dédaigneuse; tout sera fait comme tu l'as voulu : il faudrait que les murs du couvent s'entVouvrissentpour laissersortirFiuseppo;ainsi n'aie plus d'espoir, va l'attendre à Grenade, si la mort consent à te laisser franchir le seuil de ta cabane; moi je lui dirai que je t'ai trouvée défigurée, délirante, prête à exhaler ton dernier soupir dans les souffrances et les regrets déchirants. Et alors, sans doute, plein de son enthousiasme religieux, il récitera à ton inteiitioîi une litanieou la prière des agonisans. La pitié pour le salut de ton âme c'est, déjà tout ce qui reste en lui de son amour.

Quand Luis Peut quittée, quand elle eut entendu le bruit de ses pas se perdre dans le lointain, Félicia se leva. La surexcitation de son âme lui avait redonné une vie en quelque sorte nerveuse; tous ses mouvements étaient raides et précipités. Elle eut donc la force 'de

sortir sans chanceler, et un air pur vint dilater ses poumons, et l'haleine du vent vint caresser son front brûlant en faisant voltiger sa chevelure. En la voyant ainsi marcher à pas rapide, le regard fixe et les lèvres agitées, on Teût prise pour une insensée. Elle alla s'asseoir sur un rocher d'où l'on apercevait les murailles de San-Cyrreno, et ses yeux ne s'en détachèrent plus. Mille réflexions poigtiantes, mille projets inspirés par le délire, se peignirent successivement sur sa figura mobile, et la malheureuse resta ainsi absorbée jusqu'à ce que la nuit fut venue. Cependant les paires inquiets de sa disparition , s'éiaient dispersés pour la chercher; l'un d'eux [larvint au lieu où elle était assise, et elle se laissa reconduire à sa demerare.

Le lendemain (tait la fête de la vierge; or, ce jour là les port* s de la chapelle du couvent élaienl ouvertes aux lifleles du hameau, et

même grand nombre de gens s'y rendaient d'endroits plus éloignés, parceque le lieu était en grande vénération dans le pays. Dès le matin, les pâtres revêtirent leur plus beau juste-au-corps de buffle avec la pèlerine de peau de mouton ; ils ceignirent leurs pieds d'une espèce (le cothurne attaché par des lanières de cuir et montant un peu au-dessous des genoux: un chapeau ayant la forme d'un feutre et terminé en pointe leur servait de coiffure et était surmonté, en ce grand jour, d'une plume de quelque oiseau de proie que leur fronde avait abattu, Les femmes portaient une jupe de couleur foncée, retenue par deux bretelles, et un corsage blanc à manches courtes. Une d'elles en ira dans la chaumière de Félicia, et, la trouvant levée, lui demanda si elle ne voulait point venir avec eux à la chapelle du couvent. C'est grande fête, dit-elle, et les reliques du bien-f

heureux San-Cyrreno seront exposées. Ces reliques avaient été sans doute découvertes lorsqu'on avait bâti les fondations du couvent, à l'endroit où le saint avait été englouti avec les soldats du roi de Grenade. Et certes, comme on le verra tout à l'heure, le saint avait dignement récompensé les moines qui s'étaient placés sous son patsonnage en leur faisant rencontrer ces restes vénérés.

Un mouvement d'horreur et d'effroi fut la première réponse de Félicia ; puis, prompte comme l'éclair, inie idée traversa son esprit et elle répondit vivement : — J'irai, j'irai; je me sens assez de force pour cela. Alors elle apporta un peu plus de soin à sa toilette; elle arrangea ses cheveux et les releva en bandeaux sur son beau front, et bientôt les pâtres, émerveillés, la virent disposée à gravir avec eux la montagne, soutenue cependant par les bras de deux d'entre eux. Il y avait ce

jour là bon nombre de fidèles, et par conséquent bonne aubaine pour le couTent. La coutume des offrandes était trop précieuse pour qu'on ne l'eut pes adoptée à San-Gyrreno,et il n'y avait personne qui n'eût ap' porté un cadeau, soit du laitage, soit des fruits, ou les plus beaux moutons de leur troupeau. 11 y en avait d'autres qui, n'étant point pâtres, déposaient une espèce de monnaie dans un tronc placé à cet effet, et le son répété de ses pièces semblait frapper agréablement les oreilles du vieux sacristain, qui branlait la tête en signe de remerciraent.

La foule se plaça religieusement et en silence, dans les bas côtés de la chapelle. Les dominicains occupaient la partie qui se trouvait sous le dôme, et une haute paHssade de bois les séparait des fidèles séculiers. Nous avons déjà fait connaître la disposition du lieu; disons seulement que l'échafaudage dans

l'un des bas cotés existait (oujoiirs, mais une toile cachait le tableau aux yeux du profane vulgaire. Ce fut au pied de cet échafaudage que Féiicia alla se placer, derrière un pilier qui l'empêchait d'être vue de l'endroit où étaient assis les moines. Lorsque le choeur entonna gravement le kirie-éléison il semblait que Féiicia cherchait à saisir les sons d'une voix connue, et ses yeux se glissant derrière le pilier, parcoururent avidement cette rangée de figures calmes et immobiles de têtes où le ciseau n'avait laissé qu'une couronne de cheveux. Mais celui qu'elle cherchait ne se trouvait point là, et l'infortunée n'y rencontra que le regard terrible de luïs. C'était plus qu'il n'en fallait pour la faire reculer avec terreur derrière le pilier qui la protégeait.

Ci?pendant la cérémonie touchait à sa fin, et le prêtre, debout près de l'aulel, balançant entre ses manis le saint-sacrement, dont on

voyait chatoyer les rayons d'argent, venait de bénir les assistants prosternés. A cet instant, les moines quittèrent la nef, et il fut permis aux fidèles d'aller adorer les divines reliques de San Cyrreno dans la chapelle qui lui était consacrée. Personne ne s'en fit faute, et chacun venait à son tours'agenouiller dévotement devant la châsse qui renfermait les ossements du pieux anachorète ; et, après avoir recommandé à son patronnage tous les objets de sa sollicitude, on déposait un baiser sur les vitraux, et, si l'on voulait encore, une offrande sur un plateau. Après quoi, ceux qui étaient acccourus de loin reprenaient leur route, joyeux et tranquilles, espérant peut-être recevoir dès leur retour, quelque marque signalée de la protection du grand saint. Les pâtres voisins de Félicia, habitant un endroit très rapproché du couvent, défilèrent les derniers, et derrière eux se referma la porte du lieu saint

Quand il fallut descendre la montagne ils s'aperçurent que quelqu'un manquait à la troupe; en effet, Félicia ne se trouvait point là. Personne ne l'avait vue adorer les reliques; personne ne pouvait donner de ses nouvelles. La pauvre fille n'aura pas pu rester jusqu'à la fin, dirent-ils j sans doute elle sera descendue avant nous au hameau, et, sur celte sage réflexion, ils continuèrent leur roule, s'enlretenantun peu du désespoir de Félicia, et beaucoup des miracles sans nombre qu'avait opérés la châsse de San-Cyrreno. Quand ils arrivèrent à leurs cabanes, ils se rendirent dans celle qu'habitait Félicia, mais ils frappèrent vainement à la porte, aucune voix ne répondit de l'intérieui", la chaumière était déserte. Ils l'appelèrent à plusieurs reprises, espérant qu'elle répondrait à leurs cris, mais l'écho seul les répéta. Alors comme il se faisait tard, que le soleil, déjà disparu derrière l'horizon.

ne projetait plus qu'un faible crépuscule, ils lemirent au lendemain à continuer leur recherche se proposant d'aller d'abord au couvent raconter la disparition de la jeune fille.

A cette heure, un vaste rocher interceptait les faibles restes de la lumière du jour, la chapelle était plongée dans l'obscurité; de tous les cierges qui avaient été allumés pour les offices du jour, il ne restait plus que l'odeur ; et une lampe suspendue au plafond du bas côté, où se trouvait la châsse de San Cyrreno, éclairait seule l'édifice, à la lueur incertaine de cette lampe, l'ombre des piliers semblait courir en vacillant sur les murs. Pourtant le lieu n''était pas désert, et l'on y aurait aperçu une figure enveloppée dans une longue robe blanche, sur laquelle son

visage aussi blanc se détachait à peine. Elle T. II. 22

u't'tait pas à genoux et ne piiuit point, elle semblait seuleinerjt écouter avec anxiété et attendre. Une des portes de la chapelle s'ouvrit, et la ûgure disparut aussitôt derrière un pilier. Un hoiniu« couvert d'une robe de bure comme les dominicains, mais dont les cheveux tlottaient en boucles noires et s'échappaient de son capuchon, entra et se prosterna devant Tautel, la face contre terre. Là, des soupirs protonds s'échappèrent de sa poitrine, et de sa bouche des paroles entrecoupées de sanglots. Mais taudis qu'il était absorbé dans celle pieuse désolation, l'ombre blanche «^approcha d'un pas léger, puis après l'avoir contemplé quelque temps d'un air triste et doux : — Fiuseppo, dit-elle en secouant légèrement son capuchon j Fiuseppo, est-il donc vrai que tu m'aies abandonnée, que lu sois à jamais perdu pour moi? Regarde-moi, mon

ami, au lieu de rouler ton front sur la poiissière, relève les yeux sur moi, sur ta Félicia qui a tout bravé pour le voir et pour le parler.

Mais lui, pûle, hagard, d'une main couvrait son visage, et de l'autre écartait les bras de Félicia. — Retire-toi, retire-toi, vision sataïiique; tu veux en vain troubler l'oeuvre de Dieu ; en vain ta voix essaie de me ravir à ma divine extase , devant les saints autels je me ris de ta puissance. — Oh ! mon Dieu ! il délire, Fiusejîpo , ce n'est pas une vision, je rie suis pas un spectre sorti du tombeau ; ces joues, c'est le désespoir qui les a amaigries; ces yeux, c'est la fièvre qui les a creusés; sens ma main qui tremble dans la tienne, sens sur ton front l'impression de mes lèvres ardentes; et en même temps elle y déposait un baiser.

Baldone se redressa subitement; puis considérant devant lui ce corps gracieux, cette figure suppliante, il se mit à répandre deslarmes abondantes qui ramenèrent un peu le calme dans ses esprits. Alors il prit tranquillement la main de Félicia. — Pauvre fille, tu as bien souffert, j'ai bien souffert aussi; ce n'est que sous le cilice, ce n'est que par les jeûnes et les mortifications que j'ai pu meurtrir mon âme et la réduire au silence. Mais Dieu, pour me récompenser, s'est révéléàmoi et depuis lors je ne sens plus mon existence; je n'agis que sous une inspiration invincible qui me pousse et m'entraîne ï aussi viens voir, Félicia, viens admirer l'œuvre de cette inspiration.

Et en même temps il l'entraînait rapidement vers la chapelle qu'elle venait de quitter tout

à-l'IuMire.Et l'i, commes il eût été possible de distinguer les olijets à la lueur sépulcrale de la lampe, dont les faibles rayons se perdaient dans la nef, ilôta avec précaution la toile qui couvrait le tableau ; il le montra à son amante lui indiquant du doigt la partie la plus digne de son attention.

— Tout cela est beau, continua-t-il, parce que tout cela est l'ouvrage de la main toute puissante qui a conduit mon pinceau ; regarde là cette mère de Dieu, la beauté des filles delà terre n'a pas servi de type à cette expression angélique ; et la tête du Sauveur autour duquel sa divinité éclate en une auréole brillante comme le soleil ; et ces rois dontles fronts sont pleins de grandeur et de majesté, et [qui, se prosternant devant l'enfant divin", n'en paraissent que plus grands et plus majestueux.

Crois-tu maintenant que je puisse ne pas me donner tout entier au génie qui est en moi ? Crois-tu| que je puisse vivre autrement qu'avec cette inspiration qui me jette au-delà de moi-même ?

— Cruel, s'écria Félicia, c'est donc pour m'abandonner, seule, sans appui au milieu de ces montagnes éloignées, que tu m'as fait, quitter Cadix, ma patrie; mais non, je ne puis pas croire encore; tu viens de parler comme on parle dans un songe : réveille-toi , Fiuseppo, vois Félicia, près de toi, Félicia à qui tu dois les moments les plus heureux de ta vie, qui doilte rendre père. Ces perfides dominicains ont usé de quelque sortilège pour t'arracher de mes bras; maintenant reviens à toi^ par- Ion';, nous pourrons trouver les moyens de sortir de cet horrible lieu. Comment as-tu

ajouté foi à ce que te disent ces hommes ? astu oublié ce que je t'ai conté l'autre jour, que l'un deuxm'aime, qu'il me l'a dit, qu'il a juré de se venger de mes mépris ? Cet infâme est le même qui est venu l'autre jour le chercher à la chaumière, qui t'a entraîné loin de moi, sans que je reçusse au moins de la bouche le baiser d'adieu.

Arrière , arriére, malheureuse ; ne mens point à la face des autels, crains de voir ces murs s'écrouler pour nous engloutir; la haine porte une langue envenimée. — Oui, que ces murs s'écroulent sur moi si ce que j'ai dit n'est pas vrai, si tu iVes pas ici !a victime de ce dominicain. — Insensée, qui crois que des hommes peuvent m'avoirfail ce que je suis; les hommes ne°sont que les instrumenîs de la toute puissance (hvine ; c'est eiie qui m'a ap-

pelé, cVstellft dont la voix a rompu tout ce qui m'attachait à la (erre, en sorte qi^il ne m'en reste plus qu'un souvenir bienveillant comme celui que les bienheureux doivent conserver là haut des objets qui leur furent chers pendant leur pèlerinage.

Féliciase frappait le front avec désespoir, voyant queces douces paroles allaient échouer sur la cruelle résolution de Baldone. Elle ne s'apercevait que trop que la tête du malheureux artiste était égarée par la démence , et qu'aucune lumière ne pouvait pénétrer jusqu'à son âme.

, — Tu es perdue, malheureuse, s''écriatout à coupFiuseppo,ensecouantvivement le bras de son amante; écoute, on approche, on vient ici, ils vont te trouver , dérobe-toi à leui's yeux.

En effet plusieurs religieux parmi lesquels était le supérieur du couvent , entrèrent, dans la chapelle, pour y faire plus saintement leur pnère du soir. Félicia, malgré Texclamalion de Fiuseppo, était demeurée immobile à sa place, celui-ci, frappé comme par un coup de foudre, était tombé sans connaissance à ses pieds. - Une femme, une femme ici , s'écria l'abbé; quel est celui de nous qui a introduit la profanation dans le saint lieu? — C'est moi seule qui ait pénétréici, reprit tranquillement la jeune fille, parce que dans ces murs était renfermé celui que j'aime et que vous voulez me ravir.

Alors un des religieux s'approchadu supérieur, et lui parla à voix basse ; quoiqu'il eût la figure entièrement cachée sous son yaste capuchon, Félicia frémit, car il lui avait

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semblé reconnaître Iaiïs. L'abbé fronça le sourcil ;i plusieurs reprises, durant le récit que 1p moine fit à son oreille; ensuite il ordonna que l'on enfermât la jeune fille dans un des bâtiments du couvent, qui alors n'était pas habité. Félicia maintenant n'avait plus rien à craindre, aussi l'horreur que lui inspirait la présence de Luis, fut le seul sentiment qui se peignait sur sa figure. Pourtant si la clarté Pavait permis, on aurait pu voir aussi ses joues rouges d'indignation, lorsque l'abbé, en donnant son dernier ordre, la traita de prostituée.

Celui-ci, après Ravoir veillé lui-même à la stricte exécution de ce qu'il avait commandé après avoir fait donner à la récluse une lampe et une cruche d'eau, se retira dans sa cellule, pour songer à la manière éclatante dont il

détail venger l'affront fait à la règle de Sainl- Cyrreno. Le prieur don Valdorez était renommé pour son excessive sévérité, et le scandale dont son couvent venait d'être le théâtre, était trop grand pour qu'il ne la déployât pas toute entière. Dès le lendemain , des pères de la foi arrivèrent de Grenade; un grand conseil fut convoqué, auquel assista la communauté tout entière. Devant lui comparurent Fiuseppo Baldone, et l'infortunée Félicia, dont les yeux pleins de tendresse s'at tachaient avec une sorte de compassion sur Fiuseppo, tandis que celui-là demeurait insensible, comme si cette scène terrible lui eût été étrangère. Cependant le conseil usa de clémence ; on fit intervenir le souffle du démon pour atténuer le crime, et la jeune fille ne fut condamnée qu'à être enfermée pour le restant de ses jours dans un couveni de fera-

mes, couverte (runcilice en faisant pénitence pour ses pccLés. Quand à Fiuseppo, il fui facile de justifier de sa démence, elle était peinle sur sa figure inanimée, que venait quelquefois détendre un sourire sans expression. Il fut décidé qu'on le gardeiait au couvent, et que les prières seraient employées pour faire sortir l'enfer de son cœur.

Cependant, ne voulant pas être taxé d' une indulgence criminelle leconseilarrétaque pour simuler la mort de la coupable, que sa condamnation rayait en effet du nombre des vivants , un cercueil serait dressé dans la chapelle, environné de cierges funéraires , et qu'auprès de ce cercueil vide on réciterait les prières des morts et les psaumes de la pénitence. La cérémonie fut faite avec pompe , et Félicia entendit le chant lugubre du dies

irœ^ et les litanies récitéei à son intention. Ensuite chaque dominicain vint à son tour jeter de l'eau bénite sur le cercueil, et alors une voix éclatante entonna le psaume miserere, et ne s'arrêta qu*'au dernier verset. Cette voix, qui fit tressaillir Félicia. et qui arracha même des larmes de ses yeux, était celle de Baldone ; mais quand il eut achev é, une faiblesse subite le saisit, et sa tête alla frapper violemment sur la dalle. On l'emporta, et lorsqu'il revint à lui, le malheureux était totalement privé de raison.

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