UN EPISODE DE LA GUERRE CIVILE EN ESPAGNE
Pour comprendre ce qu'une guerre civile enlraine de douleurs et de crimes, il ne faut pas la regarder dans son ensemble, mais dans ses accidents: ce n'est point sur le cliamp de bataille qu'on doit arrêter les yeux, c'est dans
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rintéiieur des familles; là se trouvent les âmes brisées, les cœurs saignants, les sentiments dénaturés, les inquiétudes et les désespoirs de toute heure. Qu'est-ce que la blessure du corps auprès de cette plaie morale que nulle plaie ne fermera, et le désordre d'une mêlée auprès de ce désordre domestique qui régne depuis le palais des rois jusqu'à la dernière cabane? Ne dites pas seulement : Carlos contre Christine; dites: le fds contre le père, répoux contre la femme, le frère contre la sœur, la haine partout. Quand les calamités publiques se transforment ainsi en angoisses individuelles que chacun dévore en silence, il ne peut exister un peintre assez fécond, de toile assez vaste pour les perpétuer toutes; on en fait un choix douloureux, et l'on reproduit celles que la grâce touchante ou la fortune des héros rend plus pitoyable encore. Ainsi, l'anecdocte suivante n'est qu'un détail ina-
perçu dans le vaste lableaii des misères du peuple espagnol.
L'iin des beaux hôtels de Madrid était occupé, (juelques mois avant la mort de Ferdinginrii, par don Gomez de Viana, seigneur habile et riche, qui, récompensé de ses servicps par d'importantes charges, avait tellement concentré toutes ses affections politiques sur la personne de son roi, qu'il en partageai t les faiblesses, et qu'il venait d'abandonner sa résidence de Biscaye pour apporter à la future régente Tappui de ses talents. Deux person^ nés presque également chères à son cœur l'avaient accompagtjé dans ce voyage, Térésia, sa tille, (;t don Léon, jeune cavalier d'une haute naissance, qu'il avait accepté pour gendre. Ce mariage, auquel la beauté de Térésia le noble caractère de Léon, l'opulence et la noblesse de tous deux promettaient tant de
charmes, n'était pas accomiili. Pont-être rimmincnce d'une crise polili(|uc l'avait elle retardé; peut-être le vieillard défiant s'élaitil donné ce délai pour mieux approfondir les opinions du jeune noble, dont quelques amis ou parents soutenaient les prétentions de don Carlos.
Toup à [coup Ferdinand mourut; Léon quitta Madrid; on sut qu'il atait rejoint les carlistes, el qu'un corps d'insurgés pénétrait dans le Portugal sous son commandement.
Les dangers qu'il courait alors émurent à peine Térésia, car son départ n'avait plus ^aissé dans cette âme de place à la douleur. La première infortune que l'on souffre anéantit à la fois toutes les facultés, parce qu'elle étonne et confond plus encore qu'elle n'afflige. Ainsi, lorsque tout occupée de son amour, n'ayant de souvenirs et d'espérances
que pour lui^ la pauvre fiancée vit son amant partir, il lui sembla qu'elle mourait, il lui sembla que toutes les choses de la vie devenaient un rôve insensé; car elle ne pouvait compreudre comment les intérêts d'un inconuu venaient atteindre de si loin son bonheur domestique.
Cependant un moment de joie vint couper la longue infortune qui commençait pour elle. Le prétendant quitta l'Espagne. Don Gomez savait apprécier l'honneur dans tous les partis politiques: il acceuillit Léon à son retour, lui rendit tous ses droits sur la main de Térésia, n)ais il fit le serment solennel qu'une nouvelle tentative en faveur du parti carliste les lui ferait perdre à jamais. Les deux fiancés s'abandonnèrent sans réserve au bonheur de se revoir, à l'espérance de ne plus se quitter, à toutes les illusions qu'une expérience du
malhedf leur rendait plus chères encore. Mais bientôt le jeune homme redevint triste et soucieux conrime avant son premier départ ; il écrivait beaucoup, recevait des messages, et conférait souvent avec des inconnus. Un jour on ne trouva dans sa chambre déserte qu'un papier contenant ces mots: « Adieu, Térésia! adieu ! plaignez et ne condamnez pas le malheureux qui n'ose vous revoir une dernière lois. S'il vous voyait, hélas! il n'aurait plus le courage d'aller où l'honneur le rappelle,
Bientôt on publia que don Carlos était rentré sur le territoire espagnol. Le jeune homme n'avait point osé rompre les engagements qui l'enchaînaient à cette fatale cause plus désespérée que jamais, redoutant avant tout qu'on attribuât sa défection au mauvais état des affaires. Ainsi un sentiment d'orgueil décidait de son sort. L'amour de Téré-
sia, le bonheur le plus pur, l'avenir le plus brillant, il sacrifiait tout. Mais son caractère souffrait du combat [intérieur qu'il avait dû livrer, son intelligence froissée par une odieuse oppression était prête à se révolter; les circonstances firent le reste.
Quand il vit de plus près les nouveaux insurgés, rien ne lui sembla disposé pour une véritable guerre; il p'élonna des hommes qu'on lui donnait à commander : c'était une centaine de héros en guenilles, massacrant et pillant au nom de don Carlos; au nom de don Carlos, dévastant chaumière et château, bravant les lois humaines, lassant la patience divine. Oh! combien dut souffrir l'homme civilisé dans ce contact impur! Combien dut gémir le guerrier plein d'honneur , lorsqu'il essava vainement d© dompter ces passions sans frein ! Un tel supplice dura peu ; les for-
ces du jeune homme n'y pouvaient résister. Il s"*était révolté d'abord , mais bientôt aguerri aux horreurs qui l'environnaient sans cesse, exalté par les représailles d'un impitoyable ennemi, harcelé par des rêves de sang, par des images de terreur et de désolation, il descendit de sa sphère jusqu'à coudoyer sans frémir ses féroces soldats. Bientôt il surpassa ceux qu'auparavant il eût rougi d'imiter ; tout subissait en lui la même transformation ; son regard devenait cruel, sa parole brève et tranchante, sa démarche hautaine. Lui aussi il goûtait maintenant les sombres joies du brigandage : lui aussi il aimait cette liberté sauvage, cette haine des lois et ce mépris des hommes, si chèrement achetés. A son tour, la bande était fière d'un chef qui les dépassait tousen audace, allumait le premier le feu des incendies, tVap-
pait avec acharnement toutes les existences paisibles, et criait : Malheur aux heureux î O souvenir de Térésia ! lorsque tu traversais celte âme comme un éclair traverse les ténèbres d'un orage, quels transports de fureur n'y rallumais-tu pas ! Terrible et foudroyante est la pensée d'un bien perdu ! Ce n'étaient plus les prétentions de don Carlos, c'étaient sa propre rage, son amour étouffé , ses vagues inquiétudes qu'il promenait dans la Biscaye i voilà ce qui lui demandait du sang pour se calmer et des flammes pour se distraire.
Un jour, triste et pensif, le chef des brigands cheminait dans un bois montueux ; quelques hommes l'accompagnaient , respectant son silence; d'autres le précédaient cherchant à découvrir la trace d'une habitation. Le chef portait sur son visage un abattement
profond; d'une main pressant son poignard, de l'autresa poitrine, il murmurait tout bas ;
— Je tiens le mal et le remède; je puis rompre la chaîne qui m'attache au malheur. Quelle est celte pensée de mort dont mon âme s'inquiète? Jamais je n'ai senti comme à présent la crainte d'avancer un pas dans la vie. Ce pressentiment m'annonce-t-il que mon heure est venue, et quMl faut dire adieu à ces sombres foréls, ma dernière demeure?
Il se serait tué peut-être, il aurait avancé d'un jour ce moment redoutable ; mais sa mémoire se porta sur la douce fiancée qui ne l'attendait plus.
— Encore de la vieîencore de la vengeance! dit-il.
Aussitôt des cris retentirent à rextrêmité du bois. Voilà le ciel ou l'enfer qui m'exauce, continua le brigand ; ces cris ne peuvent annoncer qu'une riche demeure, un château, des heureux I
Tous les bandits coururent à la fois dans la direction du bruit j rien au monde, excepté le fer des christinos, ne pouvait leur ravir cette proie signalée ; or, les christinos étaient loin, et les hurlements redoublaient à mesure que de nouveaux groupes venaient à découvrir, au fond d'une belle vallée, les hautes murailles et le donjon d'un château magnifique. Léon vint à son tour, mais hélas ! à l'aspect de la noble demeure , au lieu de faire entendre son cri de joie comme les autres, il pâlit, détourna la tète et répandit des larmes , car il venait de reconnaitre les tours de Viana,
— Arrêtez-vous ! dit-il à ses gens ébahis, nous respecterons le château.
De violents murmures s'élevèrent.
— J'en connais un autre plus riche, ajouta le malheureux chef , et nous y serons dans deux jours.
— C'est aujourd'hui que nous avons faim ! dit un homme.
— Je suis fatigué !...
— J'ai besoin d'argent!...
Ainsi murmurèrent les autres, et tous levaient leurs armes.
— Nous marcherons seuls ! disaient-ils.
— Silence ! dit une voix redoutable qui domina les murmures séditieux et rétablit le calme.
C'était la voix du capitaine, il était devenu tel qu'on avait coutume de le voir au moment du combat, l'émotion passagère qu'il venait de subir avait disparu de son visage; et puis, avec l'accent d'une inflexible volonté, il ajouta ces mots :
— Nous dévasterons le château, mais j'ai droit au butin, et je me réserve une femme. Elle sortira libre sous ma protection. A vous le reste 1
— A nous le reste !
— La nuit tombe: allumez des feux, et
dormez ; que toutes les sentinelles veillent soigneusetïjent, qu'elles entourent le château et laissent passer la femme dont j'accompagnerai la fuite. Que demain, dès l'aurore, on soit prêt pour l'assaut, car on entendra mon signal.
On alluma les feux , les sentinelles furent posées, et le château, dont quelques fenêtres, brillaient d'une douce clarté, s'endormit sous la surveillance terrible de ceux qui rêvaient son pillage.
Dans les allées solitaires du parc se promenait encore une jeune fille légère et gracieuse mais le front incliné ; on eût dit qu'elle dévorait un souvenir pénible. Ainsi depuis longtemps vivait Térésia, résignée dans son infortune. Soudain un cri d'effroi s'échappe de sa
bouche : un homme venait de s'élancer sur elle et de l'arrêter par le bras. Le visage de l'étranger était à moitié caché sous les plis d'un manteau et par les ombres de la nuit,
— Jeune fille, dit-il, le château de ton père est entouré de malfaiteurs. Demain, au lever du soleil, ceux qui vivent dans ce manoir imploreront en vain la pitié du vainqueur... Monte sur la terrasse et regardeces feux épars dans la campagne j vois comme ils ceignent ta demeure !... C'est une bande de carlistes qui t'enveloppe ainsi.
La jeune fille étourdie lève les yeux au ciel.
— Tèrésia, reprit rinconnu,j'ai le pouvoir de te sauver, mais il faut que tu t'abandonnes
sans crainte à ma protection. Je jure, par tous les serments les plus sacrés, qu'on te respectera. Sois donc avant une heure près de la porte basse , montée sur un cheval rapide. Un homme t'appellera par ton nom, suis-le ; il te fera franchir les lignes ennemies ; mais il ne peut sauver que toi.
L'inconnu s'éloignait.
— Oh ! qui donc êtes-vous pour nous connaître ainsi ? Dites-moi votre nom , pour que j'ose me fier à vous.
— Térésia ! Térésia ! lui répondit l'homme en fuyant, n'as-tu point reconnu la voix de don Léon?
Une ht'ure après cette entrevue, don Léon se tenait à cheval près de la porte basse , son
cœîir hatlair violemment. Quelle pénible attente! quel rendez-vous fatal! quel voyage désespérant il allait faire auprès de celte fiancée chérie, et sous quel horrible costume il se représentait à ses yeux après une absence si longue! Enfin parut celle qu'il attendait, du moins reconnut il sa robe et le voile dont était couvert son visage ; elle était bien montée, les deux chevaux partirent avec une rapidité merveilleuse. Le brigand murmurait parfois à l'oreille de Térésia des paroles qui peignaient vivement le trouble de son âme. Térésia ne répondait rien. Souvent une sentinelle carliste marchait àl'eneontredes fugitifs: lechef poussait alors une exclamation connue, et le bandit se retirait. Enfin les derniers feux se trouvèrent passés, don Léon suspendit sa course ; quant à la jeune fille, elle pour- T. n. 18
suivit la sienne sans profé»'er un mot, sans manifester de faiblesse.
Le lendemain, au point du jotu' , un cri de guerre fut entendu partons les hommes delà bande ; ils répondirent par des hourras, des sons de trompe, des coups de fusils. Les habitants de Viana s'éveillèrent épouvantés ; ils aperçurent les brigands, et de toutes parts le pillage et le meurtre, Un seul entre tous les vainqueurs semblait calme et tranquille; il marchait à pas lents vers le château conquis. C'était pourtant de sa poitrine que le signal terrible était parti; mais plus il s'approchait de celtehabitation, embellie autrefois par l'amour d'une femme ei qu'il venait de livrer à la désolation, plus il comprenait l'étendue de son crime et de ses malheurs. Impuissant à se rendre compte de tant d'émotions , il fré-
naissait à la pensée des châtiments. Sou corps manquait de force pour entrer au milieu des ruines de lu demeure hospitalière. Mais non , ce n'était pas ce sentiment qui Taccablait le plus : il ressentait quelque chose d'inouï , d'inexplicable , (le fatal. Morne et les yeux baissés, il traversa la cour, déjà couverte de décombres; il s'achemina sans dessein vers une petite chambre dont Térésia jadis, faisait son oratoire. Il poussa la porte... O terreur ! Térésia, les mains jointes, était agenouillée sur son prie-dieu ! Elle ne détourna point la tête.
— Est-ce une vision ?... Térésia ! Comment êtes-vous ici ? Malheureuse Térésia ! et moi plus malheureux encore!
Ainsi criait Léon en se frappant la tète.
— Insensé que je suis!... Qui donc ai-je
sauve
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— Mon père ! dit la jeune fille.
Des brigands avaient envahi la chambre,
attirés par le bruitde cette lamentable scène
Lesbeaux traits de la fiancée, sa taille noble et souple leur arrachèrent alors d'horribles
exclamations, llf se pressèrent autour d'elle et l'enlevèrent du prie-Dieu malgré les cris de son amant, qui,ne se souvenant ni de sa fierté ni de rien au monde, suppliait tous ces misérables, se traînant à leurs pieds, embrassant leurs genoux avec des larmes déchirantes. Mais la beauté de Térésia parlait plus haut que lui; les bandits l'emportaient déjà dans leurs bras vigoureux. Alors,s'abandonnant au désespoir, leur chef se releva d'un bond soudain, l'oeil
terrible et le pistolet haut II fit feu,., la jeune femme tomba morte... elle avait le crâne brisé.
— Qu'on se retire maintenant !
Aucun n'osa braver la fougueuse colère du maître, et la jeune fille étant abandonnée, vint tomber à ses pieds. Dès cette heure, Léon ne sortit plus de l'oratoire. Il étendit sur un lit de repos le corps de celle qu'il avait aimée, s'assit à son chevet, et demeura longtemps les yeux fixés sur la blessure ; puis, ayant aperçu le livre de prières que son amante parcourait un instant plus tôt, il s'en saisit, s'agenouilla sur le prie-Dieu, et lut jusqu'au soir les prières des morts, comme aurait fait un prêtre. Souvent le bruit monotone de sa longue prière était étouffé par la rumeur lointaine d'une orgie; des chants joyeux retentissaientdansla
maison. Quelques-uns de ses hommes vinrent pour l'emmener dans leur salle de festin, mais ils n'osèrent l'interrompre, effrayés de l'austère ardeur qui brillait dans ses yeux. Bientôt à ce désordre de Tivresse succéda le bruit d'un combat et d'une fusillade, mais le chef des bandits nese dérangea point, il ne cessa point de prier. Tout à coup retentit dans les corridors une voix qui s'approchait sans cesse ; elle criait : « Térésia ! Térésia ! » don Léon reconnut Gomèz, se leva gravement , et quand le vieillaj'd eut franchi le seuil de la chambre en appelant encore sa fille :
— Il est trop tard ! murmura-t-il ; la voici morte, don Cornez- et c'est moi qui l'ai tuée. Mais au lieu de me condamner, cette action plaidera pour moi devant le maître qui m'appelle. Maudites soient les querelles des princes ! Ayez pitié de moi, mon Dieu!
— 'ISÔ —
Et d'an coup de poignard il ouvrit les ailes à son âme.
Quand les autorités de la ville voisine vinrent féliciter Gomez de sa victoire,elles le trouvèrent pleurant sur les cadavres des fiancés, et demandant au ciel de mourir aveceux^
FIUSEPPO BALDONE.
A quelques lieues de Grenade dans une des gorges de la Sierra- Segura, et au revers d'une montagne, sélevait un vaste bâtiment dont les murailles se détachaient comme une bandelette blanche sur la sombre verdure des sapins et des mélèses. Cette ligne de pierres dont rien ne venait adoucir la raideur, ni rompre l'uniformité ; celle multitude de fenêtres cintrées et étroites , garnies d'abat-
jours qui brisaient encore la lumière, et ne pouvaient transmettre à l'intérieur que quelques rayons pâles et incertains ; les campanilles au toit de plomb qui marquaient les quatre angles et la porte d'entrée principale ; toute cette construction froide, régulière, silencieuse, faisait connaître de loin et la destination du bâtiment et le caractère de ceux qui l'habitaient : c'était un couvent.
Il était impossible que le besoin de la solitude et de la réflexion pût choisir une position plus pittoresque, plus imposante. Dans cet asyle, les religieux voyaient suspendus audessus de leur tête , des rochers qui menaçaient de les écraser de leur masse ; image continuelle , incessante du néant de la vie humaine. Et si, des pensées de la mort, ils voulaient revenir à Pidée de la bonté infinie de Dieu, ils n'avaient qu^à monter dans une des campanilles , et, de là, ils découvraient d'abord sous leurs pieds cette belle et vigou-
reuse vallée au fond de laquelle de nombreux ruisseaux serpentaient comme des filets d'argent; puis, plus loin se déroulait à leurs yeux un magnifique tableau encadré par le profil escarpé des deux montagnes qui formaient la gorge : cV^taient les riches campagnes de Grenade, les bords du Xénil, ces contrées voluptueuses que les Maures s'étaient plus à décorer de tout leur luxe qu'ils avaient abandonées les derniers et avec tant de regrets. Lorsque les rayons du soleil brillaient de tout leur feu, quand les brouillards qui tournoyaient au fond de la vallée étaient dissipés, alors on apercevait au dernier plan la ville de Grenade elle-même et la pointe élancée de ses minarets.
Capricieusement posée sur Tun des rochers
qui dominaient le couvent, une jeune fille
conternplait ce sublime point de vue, et une
larme roulait dans ses grands yeux noirs :
arme d'admiration et d'attendrissement, com^
me en arrachent aux âmes impressionnables les beaux spectacles de la nature. Elle regarda ainsi sans paraître fatiguée, jusqu'à ce qu'aux approches du soir, une vapeur rougeâtre vint s'étendre en forme de rideau devant ce tableau magique qui absorbait ses sens et son cœur. Alors elle se leva précipitamment, et jeta les yeuxs sur une petite porte placée» l'une des ailes du bâtimentj un mouvemement d'impatience suivit cette rapide investigation, et son pied déhcat frappa vivement le roc. A la voir si svehe et si gracieuse, à voir la finesse de ses traits, le brillant de ses cheveux et sa robe blanche que le vent faisait voltiger, on eût voulu croire aux fées et aux sylphides. Bientôt la jeune fille s'élançanl de rocher en rocher avec la légèreté d'un chamois, descendit sur le plateau et s'arrêta devant la porte dont la vue avait semblé exciter son impatience. Là son air boudeur disparut bientôt; à une moue gracieuse suc-
céda sur ses lèvres un sourire plus gracieux encore, et qui paraissait iiabituel à sa figure enjouée. La porte cependant ne s'était pas ouverte; mais des sons partis de l'intérieur du. couvent étaient parvenus à ses oreilles, et elle les écoutait attentivement, et sa bouche les répétait tout bas avec une gaîté folle. Ce n'était point le chant solennel d'un hymne ou d'un psaume roulant majestueusement sous les voûtes d'une église; ce n'était point la mélodie grave et lente d'un chœur de religieux : c'était un gai refrain chanté par une voix d'homme douce et fraîche, avec des cadences et des roulades profanes. La voix cessa, des pas se firent entendre, dans la cour, le cœur de la jeune fille bondit de joie, et lorsque la clef eut fait craquer trois fois le pêne de la serrure, un jeune homme à la physionomie heureuse, au teint coloré, aux cheveux noirs, parut sur le seuil de la porte. Il portait un élégant costume italien : le juste-au -corps de
velours noir, à pèlerine pareille, sur lequel ressortait une chaîne d'or; les manches bouffantes au-dessous de l'épaule, et serrées sur le reste du bras; le pantalon collant de satin noir, et la toque de velours.
La jeune fille se jeta dans ses bras, se suspendit à son cou, et lui, il appuya sur ses lèvres un baiser dont le retentissement ne dut pas être moins étrange pour les échos d'un lieu saint que les chants d'amour «t de plaisir qu'ils avaient redits tout à l'heure.— Tu as tardé bien longtemps aujourd'hui, mon . Fiuseppo ; vois comme l'ombre des montatagnes est déjà grande, regarde le bois qui couronne le faîte de cette montagne là-bas devant nous il est si haut que rien ne peut lui dérober les rayons du soleil; pourtant ces rayons ne font déjà plus qu'effleurer les dernières branches du grand sapin qui domine tous les autres. — C'était parce que j''élais avec toi, Félicia, que les heures ont glissé si
rnpklenienl pour moi; le soir m'a surpris devant la toile où se retraçait avec toute la chaleur de mon amour ta figure angélique. Oh! jamais l'art qui me passionne ne m'a paru si beau que lorsqu'il me servait à rendre ainsi les traits de celle que j'idolâtre plus encore. Avec quelle rapidité mon pinceau suivit l'élan de ma pensée; ou plutôt je ne peignais pas, il me semblait que ton image était là toute tracée comme dans mon coeur, et je n'avais qu'à soulever peu à peu le voile qui la couvrait. — Prends garde tu vas me rendre jalouse de moi-même ; si tous les jours tu m'oublies ainsi pour admirer ton ouvrage, je ne viendrai plus te chercher au couvent et tu descendras seul la montagne. Sais-tu que souvent le cœur me bat bien fort, si quelque branche sèche tombe avec bruit derrrière moi, si le vent fait craquer les rameaux entrelacés des chênes, si un reptile glisse au milieu des feuilles mortes, si une biche quitte