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La Reine Hortense

Retracer à grands traits celte vie toute dévouée au culte du malheur, de l'amitié et de la patrie, tel est le but de l'étude nouvelle que nous avons osé entreprendre, en consultant moins nos propres forces que notre admiration sincère pour l'auguste mère de l'Empereur.

— ri

Nous avons été aidé dans ce travail par de hautes sympathies, par de nombreux encouragements; des documents pou connus et authentiques nous ont été confiés. Aussi, considérons -nous comme un devoir de remercier ici les personnes qui ont daigné nous aider de leurs conseils et nous seconder en nous indiquant les sources où nous pouvions puiser avec le plus de confiance.

Ce que nous avons recherché avant tout, comme nous l'avions fait dans nos précédentes Études sur Leurs Majestés Napoléon III et Alexandre II, c'est la vérité, non-seulement dans les faits, mais aussi dans les paroles, dans les écrits.

C'est de la Malmaison à Arenenberg que nous avons suivi les traces de cette existence, favorisée d'abord par tout l'éclat du rang et de la fortune, et tra-

versée ensuite par les douleurs les plus cruelles de l'exil.

La Malmaison, c'est, dans les premiers temps, la jeunesse, la joie ; c'est, en dernier lieu, la retraite chérie où expire une mère adorée ; c'est aussi la première station du calvaire de Napoléon Ier, où la reine Hortense prodigue à son bienfaiteur les marques du plus pur, du plus inaltérable dévouement.

Arenenberg, c'est l'exil où la patrie revit tout entière dans l'amour des arts, dans l'épanchement des regrets, dans la pratique de la charité.

Puis nous nous sommes incliné devant la tombe de l'église de Rueil; c'est là que, d'après le vœu de la reine Hortense, ses cendres reposent à côté de l'impératrice Joséphine.

Le 5 octobre de chaque année, date de l'anniversaire de la mort de la Reine,

une foule recueillie vient, dans cette sainte demeure, prier Dieu pour le repos de l'âme de la meilleure des mères, de la plus aimable des femmes, de la plus gracieuse des souveraines , qui, sunant l'heureuse expression de l'un de ses plus spirituels biographes : « fut courageuse dans sa propre adversité comme dévouée celle des autres, et secourable à toutes les infortunes avec cet empressement qui va les trouver, avec cette manière de répandre les grâces qui est comme un second bienfait , avec cette affabilité prévoyante qui, sans jamais être un oubli du rang, est l'art suprême de le faire pardonner. »

EUG. FOURMESTRÀUX.

LA

REINE ÏÏOSTENSJï

A l'âge où les enfants ont pour les protéger la tendre sollicitude de leurs parents, Eugène et Hortense de Beauharnais ne virent dans leur famille que proscription, deuil et larmes.

Leur père, le vicomte de Beauharnais, avait été l'un des premiers à mettre son épée au service de l'indépendance des Etats-Unis, sous les ordres du général Rochambeau. Ea 1789, il fut appelé aux États-Généraux. Élu par la noblesse de Blois, il vota avec le Tiers-

Eut, et l'on vit son frère aîné, le marquis de Beauharnais, qui siégeait au côté droit, soutenir contre lui la plus vive et la plus constante opposition.

Nommé deux fois président de l'Assemblée constituante, le vicomte de Beauharnais n'avait pas pour cela renoncé à la carrière militaire.

Il passa successivement à l'armée du Nord, avec le grade d'adjudant général ; au camp de Soissons, dont le général de Custines lui fit avoir le commandement, et enfin à l'armée du Rhin, dont il devint le général en chef, le 29 mai 1792.

Nommé bientôtaprès ministre de la guerre, il refusa ce poste élevé; et, pendant le régime de la Terreur, il se retira dans ses terres, situées près de la Ferté-Imbault. Dénoncé au Comité révolutionnaire, il fut arrêté et empiisonné, malgré son innocence bien démontrée.

Le vicomte de Beauharnais avait épousé, le 13 décembre 1779, à Noisy-le-Grand, près

Paris, Marie-Joséphine-Rose de Tascher de h Pagerie, alors à peine âgée de quinze ans. Cette union était convenable sous tous les rapports, caries deux familles occupaient à peu près le même rang dans la société.

Le 3 septembre 1781, Eugène naquit de cette union , et trois ans plus tard, le 10 avril 1783 vint au monde Hortense-Eugénie.

Une destinée plus paisible que brillante semblait réservée à ces deux jeunes enfants; mais, dès le principe, ils furent privés des soins de leur père. Dans tout l'éclat de la jeunesse, doué d'un esprit brillant, d'une physionomie distinguée, d'une tournure élégante, le vicomte de Beauharnais se vit environné de séductions sans nombre, ei ces succès enivrants du monde lui firent négliger le bonheur plus solide et plus vrai qu'il devait attendre de la tendresse de sa femme et de l'amour de ses enfants.

Blessée de l'indifférence du vicomte de Beauharnais , Joséphine voulut retourner dans sa famille, où elle espérait trouver des

consolations. Elle partit en 1787 pour la Martinique, laissant Eugène auprès de son père, et emmenant avec elle Hortense, qui n'était âgée que de quatre ans.

Une de ces effroyables tempêtes si communes sur l'océan Atlantique menaça de submerger le vaisseau qui les portait. Ce ne fut qu'après avoir couru les plus grands dangers qu'elles abordèrent le rivage où d'autres périls leur étaient réservés.

Bientôt la révolution de 1789 eut un retentissement formidable dans les colonies françaises. Le soulèvement des nègres de Saint-Domingue fut imité par ceux de la Martinique; et si le nom de Joséphine n'eût pas déjà voulu dire pour eux douceur et bienfaisance, sa vie et celle de la jeune Hortense n'eussent peut-être pas été épargnées. C'est ainsi que Mme de Beauharnais put, sans être trop inquiétée, s'embarquer pour ; trer en France.

A peine arrivée à Paris, Joséphine apprit l'emprisonnement de son mari. Oubliant ses

torts, ses légèretés, elle fit les démarches les plus actives pour obtenir son élargissement.

Profondément touché de la conduite généreuse de sa femme, mais ne prévoyant que trop le sort qui lui était léservé, le vicomte de Beauharnais lui écrivit dans les termes les plus touchants pour rscommander ses deux enfants à son affection maternelle.

L'ancien et vaillant général en chef de l'armée du Rhin était à peine âgé de trentequatre ans, lorsque, le 6 thermidor an m (24 juillet 1794), il périt sur l'échafaud, calme et résigné, en face de cette plèbe sanguinaire qui menait à la mort l'élite de la France.

La sollicitude que Joséphine atait montrée pour obtenir la mise en liberté du père de ses enfants l'avait rendue suspecte à sou tour. Jetée dans la prison des Carmes, elle allait être, elle aussi, traduite devant le redoutable tribunal révolutionnaire, lorsque la princesse de Hohenzollern-Sigmaringen, amio de sa mère, voulut bien recueillir Eugène et Hortense. Mais une noble étrangère no pouvait alors résider longtemps à Paris sans exciter la défiance ombrageuse de Robespierre. La princesse fut contrainte à s'éloigner, et les deux enfants, qu'elle

ne pouvait emmener avec elle en Allemagne, se trouvèrent réduits à l'unique protection d'une pauvre gouvernante, Mme Lanoy, qui n'avait pour vivre d'autres ressources que son travail.

Par suite d'un arrêté qui obligeait les enfants des nobles à apprendre un métier, Eugène fut mis en apprentissage chez un menuisier nommé Cochard, domicilié à Croissy, non loin du château de la Malmaison, et Hortense fut placée chez la couturière de sa mère,

Dans cette, humble condition, Mme Lanoy ne les perdait pas de vue ; elle les conduisait, vêtus en ouvriers, à la prison des Carmes, où' leur mère était enfermée.

Les premières épreuves du sort préparaient à ces deux enfants, qui devaient un jour porter le poids des grandeurs humaines, une maison ferme et éclairée, un courage à répreuve de toutes les adversités de la for» tune.

Mais cette situation déplorable dura peu.

Le 9 thermidor arriva, et quelques jours après Joséphine fut mise en liberté par l'intervention de Mme de Fontenay, depuis Mne Tallien.

Eugène, que son père avait légué au général Hoche la veille de sa mort, quitta son obscur atelier pour la vie des camps, et servit en qualité d'officier d'ordonnance sous ce grand capitaine à l'armée de l'Ouest.

Revenu, après l'affaire de Quiberon, auprès de sa mère, il fut la cause première de la liaison qui se forma entre Joséphine et le général Bonaparte.

Nommé général en chef de l'armée de l'intérieur, après le 13 vendémiaire au IV (5 octobre 1795), Bonaparte avait été chargé par le gouvernement de prendre toutes les mesures nécessaires pour maintenir la tranquillité publique. Dans un de ses ordres du "pur, il défendit aux habitants de Paris de conserver des armes.

Un matin, Lemarois, l'un de ses aides de camp, entra chez lui, suivi d'un enfant de

quatorze ans qui réclamait avec véhémence une épée que la police avait retirée de ses mains. S'adressant à Bonaparte , Eugène lui dit: « Général, rendez-moi l'épée de mon père , l'unique héritage auquel je tiens plus qu'à la vie ! »

Frappé de la générosité des sentiments de cet enfant, Bonaparte lui fit restituer sur-lechamp l'arme tant désirée.

Quelques jours après, le général racontait ce trait de piété filiale dans le salon de Barras, lorsqu'on annonça Mme de Beauharnais. Bonaparte s'empressa de la féliciter d'avoir un tel fils ; il fut à son tour charmé par la grâce et l'amabilité de Joséphine. Telles furent les circonstances qui donnèrent lieu à un mariage d'où sortirent tant de grandeurs et de vicissitudes pour la famille de Beauharnais.

Un des premiers soins de Joséphine, depuis qu'elle se trouvait libre, avait été de se préoccuper de l'éducation de ses enfants. Eugène fut envoyé à Saint-Germain-en-Laye,

chez un professeur de beaucoup de talent, M. Mestro, et, vers les premiers jours du mois de septembre 1795, Hortense fut confiée aux soins de Mrae Campan, qui dirigeait un pensionnat dans la même ville.

Rentrée dans le monde, où son esprit aimable et bienveillant devait naturellement la faire rechercher par tout ce qui composait alors l'élite de la société française, Joséphine se lia plus étroitement avec Mme Tallien , qui dut à son intervention la restitution d'une partie de sa fortune.

C'est dans le salon de Barras, comme nous venons de le aire, que Bonaparte avait conçu pour Joséphine la passion la plus vive. Bien qu'elle eût six années de plus que lui, cette passion ne fit que s'accroître, et le mariage fut décidé.

Mme Campan, qui, six mois auparavant, avait reçu Hortense dans sa maison d'éducation, fut chargée d'apprendre à Eugène et à son élève que leur mère allait devenir Mme Bonaparte. En effet, les publications

— Il --»

du mariage eurent lieu à la mairie du deuxième arrondissement de Paris, Mme de Beauharnais ayant alors son domicile rue Chantereine (aujourd'hui rue de la Victoire), dans ce petit hôtel devenu historique. La célébration fut indiquée pour le 19 ventôse an V (9 mars 1796). Quinze jours auparavant Bonaparte avait été nommé général en chef de l'armée d'Italie, et Joséphine n'eut plus qu'à partager sa fortune. 11 quitta Paris le 22 mars, et fit venir auprès de lui Eugène, qui devint l'un de ses aides de camp.

Quanta la jeune HorteLise, les premières années qu'elle passa dans la maison de Mme Campan furent peut-être les plus heureuses de sa vie; car, lorsqu'elle n'avait encore « ni l'honneur, ni le bonheur, ni le « malheur d'être princesse, » comme le lui écrivait vingt ans après sa digne institutrice, ses journées se passaient calmes et paisibles.

Hortense acquit bientôt, sous la direction de M0" Campan, une instruction solide.

Son aptitude poitf tous les arts d'egrément

se développa avec une rare précocité, et devint pour elle, par la suite, une source personnelle de douces consolations.

Sans cette grandeur qui vint la chercher au moment de son entrée dans le monde, elle eût été la persouijt la plu? complètement heureuse : sa douce gaieté, ses goûts paisibles, sa louable ardeur pour les occupations qui lui étaient chères, formaient autant d'éléments de bonheur qui suffisaient à ses désirs.

Les distributions des prix se faisaient toujours avec beaucoup de solennité chez Mme Campan. Les meilleures compositions des élèves étaient lues à haute voix. Il y avait une salle d'exposition pour les dessins et les peintures de celles qui avaient remporté les premiers prix. Le chant et la musique instrumentale avaient aussi leur large part. La l'ôte se terminait ordinairement par la représentation de quelque chef-d'œuvre de Racine.

Caroline Bonaparte, Stéphanie de Bjaubaracus, cl Huileuse surtout, figuraient

un grand succès dans les principaux rôles: elles eurent plus d'une fois pour spectateur et pour juge l'homme dont le nom retentissait déjà d'un bout à l'autre de l'Europe.

L'approche de ces grands jours était cependant pour Hortcnse un sujet de crainte inexprimable. Le bruit d'une assemblée nombreuse et les applaudissements, les louanges publiques dont elle fut souvent l'objet, l'effrayaient au point d'exciler i'i-jnocente hilarité de ses compagnes; aussi Hortense ne recherchait- elle parmi ces jeunes filles que celles dont la modestie et ïa simplicité se rapprochaient de la sienne

« Parmi elle se rencontra, suivant l'heureuse expression de M. Mocquard (1), cette amie de sa vie, celle sœur véritable de sua cœur, celte âme tendre et pure et la plus près de la sienne, Âcièie Auguié, devenue plus tard baronne de Broc, par suite de son

(1) Notice sur la Reine Hortense, publiée dans la Revue de l'Empire, 5e année (184G;, page» 29y et suivantes.

mamge avec le général de ce nom, et dont ia so:ur épousa l'infortuné maréchal Ney. »

Ajoutons au nom de Mme la baronne de Broc celui de M,le Louise Cochelet (Mme Parquin), qui a occupé pendant de longues années , près de la reine Hortense , son ancienne compagne, la place de lectrice. Toujours près d'elle dans la prospérité, elle ne rabandonna pas dans ses malheurs : son dévouement fut exemplaire.

Du reste, la mère d'Hortense, la bonne et gracieuse Joséphine, ne se laissait pas non plus éblouir par l'accroissement prodigieux de sa fortune. On trouve un exemple frappant de la justesse de son esprit dans la lettre suivante, qu'elle adressait à Mrae Campan, au sujet de la jeune Stéphanie de Beauharnais, sa nièce :

« En vous renvoyant ma nièce, recevez, ma chère Madame Campan, mes remerciements et mes reproches. Les uns seront pour les bons soins, pour la brillante éducation que vous donnez à cette enfant; le*

autres pour les défauts que votre sagacité n'a pas manqué de remarquer en elle, et qce votre indulgence a tolérés. Cette petite fille est douce, mais froide ; instruite, mais dédaigneuse; spirituelle, mais sans jugement. Elle ne plaît pas, et ne s'en soucie guère. Elle croit que la réputation de son oncle, que la bravoure de son père sont tout : apprenezlui, mais sèchement, mais crûment, qu'elles ne sont rien. Nous vivons dans un i.emps où chacun est fils de ses œuvres ; et si ceux qui servent l'État aux premiers rangs doivent avoir quelques avantages et posséder quelques privilèges, ce sont ceux d'être plus aimables et plus utiles : c'est ainsi seulement qu'aux yeux de l'envie on se fait pardonner sa fortune: voilà ce que vous devez lui répéter sans cesse. Je veux qu'elle traite comme égales toutes ses compagnes, dont la plupart valent mieux ou autant qu'elle, et auxquelles il n'a manqué que d'avoir des parents plus habiles ou plus heureux. »

Mlle Stéphanie de Beauharnais, es deve-

nant, sous le nom de grande-duchesse de Bade, le modèle de son sexe, a prouvé que les conseils de Joséphine , conseils si pleins de sens et déraison, avaient porté leurs fruits.

De son côté, le général Bonaparte, qui regardait les enfants de sa femme comme les siens, s'attachait à développer chez Eugène les germes précieux des qualités qu'il lui avait reconnues.

Après le traité de Campo-Formio, Eugène fat envoyé par îni en mission à Corfou; et, passant par Rome, à son retour, il faillit périr dans l'émeute qui coûta la vie au général Duphot. Il suivit, en qualité d'aide de camp, le général Bonaparte à l'expédition d'Egypte. Ses faits d'armes en Orient furent le prélude des actions d'éclat qui devaient le faire parvenir si vite aux plus hautes dignités. Son courage et son intelligence le firent remarquer à l'assaut d'Alexandrie, à la bataille des Pyramides, à la révolte du Caire, à la prise de Jaffa, au siège de Saint-Jean-d'Acre et à la célèbre bataille d'Aboukir.

Les événements politiques rappelèrent bientôt Bonaparte en France, et Eugène l'y accompagna. Pendant son absence , Joséphine avait couru un très-grand danger. Elle était allée prendre les eaux à Plombières, où elle tomba du haut d'un balcon fort élevé, dont l'appui s'était détaché. Elle fut si mal pendant quelques heures que, croyant sa vie en danger, elle envoya chercher sa fille chez Mme Campan.

Cet accident n'eut heureusement aucune suite; et, à l'arrivée du général, toute la famille se trouva réunie à Paris; car Hortense, aïors âgée de seize ans, quittait souvent la pension de Saint-Germain pour venir près da sa mère.

À la suite du 18 brumaire an Vm (9 novembre 1799), le Premier Consul, Joséphine et ses enfants allèrent habiter les Tuileries. Transportée si jeune au milieu d'une cour toute resplendissante de l'éclat de la victoire , M,le de Beauharnaîs n'en fut point éblouie. Mme Campan, dans sa correspondance, cite plusieurs traits de la modération de son élève, lors de l'élan que prit la fortune de sa famille :

« Mon beau-père, disait-elle avec une sorte de mélancolie , est une comète dont nous ne sommes que la queue; il faut le suivre sans savoir où il nous porte. Est-ce

pour notre bonheur, ou pour notre malheur? »

Dans une autre occasion, regardant une belle gravure de la Fortune, elle dit : a II faut toujours avoir les yeux là-dessus, tantôt en haut, tantôt en bas. »

Une autre fois, c'était à la Malmaison, le Premier Consul ayant déjà pris place à table pour dîner, Hortense n'était pas encore descendue. Cette absence remarquée fit que sa mère monta à son appartement et lui demanda, en la voyant occupée à esquisser un dessin, si elle comptait gagner son pain en artiste, puisque rieri ne pouvait l'arracher à l'ardeur de son travail : « Maman, répondit Hortense avec gravité, dans le siècle où nous sommes nés, qui peut répondre que cela n'arrivera pas? »

Du moment où l'on vit que tout obéissait au Premier Consul, Hortense fut recherchée par ce que la France avait de plus illustre. On lui proposa à cette époque (1800) un mariage convenable, qu'elle refusa.

Mmft Campan, qui avait tous les privilèges d'une correspondance intime, lui écrivait à ce sujet : a Je désirerais bien savoir si mon Hortense consulte toujours sa raison, si elle ne prépare rien dans sa jeune tête qui puisse nuire à son bonheur à venir. >

Puis elle ajoutait : « N'allez pas choisir légèrement de légères amies, qui ne verront pas les rapports de tout ce qui peut convenir à vos goûts. Je sais ce qu'il vous faut : une vie intérieure décente, douce, égale; une aisance qui éloigne à jamais de vous les créanciers, les dettes affligeantes ou les privations pénibles ; une société de gens délicats, aimant, estimant les vrais talents, et embellie des charmes du bon ton, pour lequel vous avez tant de goût

« Je sais que les prétentions de M. de *** sont terminées. Beaucoup de gens à Paris ont su tout cela dans les plus petits détails. Oa vous a blâmée de ne pas l'accepter; c'est

une raison de plus pour que vous vous observiez en tout, pour que votre choix à venir soit sage, sut tous les points applaudis par la société, par toutes les opinions, digne de vous enfin et de ce que vous êtes par les vôtres, ainsi que par la gloire du général Bonaparte. »

On voit que Mme Campan, en donnant ces conseils maternels à son élève, s'abstient de chercher h découvrir les motifs qui avaient dicté son refus.

Hortense paraissait souvent chez sa mère, dont les salons servaient de rendez-vous à l'élite du monde parisien; mais ces réunions, quoique brillantes , offraient encore un mélange de caractères et de positions. Toutes les classes, toutes les opinions se trouvaient souvent confondues : un émigré rentré pouvait s'y voir placé à côté d'un conventionnel qui, peu d'années auparavant, l'avait condamné à mort; un ancien chef royaliste et un officier supérieur de l'armée républicaine, qui ne devait son grade qu'à sa

bravoure, s'y rencontraient comme à regret, et tel ou tel artiste célèbre y coudoyait un ministre ou un ambassadeur. L'accueil bienveillant, le ton parfait de Mme Bonaparte, et la tenue imposante du Premier Consul savaient néanmoins mettre enharmonie toutes ces disparités.

Au milieu de ces éléments si divers, qui donnaient prise à toutes les observations suscitées par l'envie ou la médisance, les qualités aimables de M,le de Beauharnais et la solidité de sa raison la mettaient à l'abri des conjectures malveillantes. ELle comprenait, malgré sa jeunesse, toute la gravité d îs devoirs que son rang dans le monde lui imposait; elle sentait qu'il ne lui était pas permis de faire elle-même le choix d'un mari , qu'elle pouvait seulement se réserver le droit do refus, dans le cas où la personne <jui lui serait indiquée par ses parents lui inspirerait de l'éloigncment. Or, elle n'avait fait qu'user de ce droit dans la circonstance qui vient d'être rapportée; aussi sa famille respecta-

t-elle ses préventions, et n'insista-t-clle pas pour les combattre.

Cette condescendance lui fit peut-être sentir encore plus vivement combien le bonheur de sa mère, le sien môme, lui imposaient de déférence, à l'avenir, pour la volonté du Premier Consul.

Sa raison lui disait que c'était l'union de sa mère avec le général Bonaparte qui la plaçait elle-même au premier rang de l'État, et <-pie, malgré son goût naturel pour la simplicité, que, malgré sa juste appréciation d'un éclat dont elle n'était pas éblouie, il était convenable de juger sa position avec dignité et de la respecter.

Mlle de Beauharnais était, d'ailleurs , soutenue dans ses sages dispositions, non-seulement par sa tendresse pour sa mère, mais encore par les conseils pleins de prudence que Mme Campan ne cessait de lui donner dans une correspondance assidue.

c Mettez-vous en garde, lui écrivait-elle, contre les sentiments que vous pourriez ins-

pirer, et tâchez de ne pas y répondre. Si vous vous sentiez seulement disposée à accorder une préférence, peut-être, pour le bonheur môme de celui qui en serait Fobjet, devriez-vous ne point vous y livrer. Ne lisez pas de romans ; le général Bonaparte désapprouve cette lecture, et il avait raison l'autre jour en disant : « Toutes ces jeunes « têtes se persuadent qu'elles aiment. » C'est en général vrai, et il connaît bien le cœur humain. Quant à vous, ma chère enfant, songez que votre mère esc arrivée à un degré de fortune qui doit élever, sans qu'on puisse l'en blâmer, les vues qu'elle a pour vous. Songez aussi au Premier Consul, qui vous chérit comme sa fille. Rappelez-vous ses bontés ainsi que sa position présente. Osez lui parler, dites-lui que votre cœur est libre, et que votre volonté est de vous conformer à la sienne pour votre établissement. N'allez pas brouiller votre étoile. Le malheur qu'on s'attire est le seul insupportable , parce que notre raison vient, malgré notre passion,

nous condamner au fond de notre âme, et qu'il est de l'essence de la passion de s'affaiblir, comme celle de la raison est de se fortifier. Je fais des vœux pour que vous voyiez toujours juste. Malheureusement , on apprend jeune à dessiner, à chanter, à jouer des instruments ; mais l'expérience seule apprend à réfléchir, à connaître, à juger le mieux et à le choisir, d

Dans une autre lettre, Mme Campan lui écrivait encore :

« Vous devez vous dire, ma chère Hoitense : Je suis contente de moi-môme après l'examen le plus sévère. Ainsi les autres doivent l'être , et je ne puis craindre de justes censures. J'admire, en effet, votre sagesse, ma chère enfant, et j'aurai le courage de dire au Premier Consul lui-même que, sur vingt jeunes filles ordinaires qu'il placera au milieu d'un état-major composé de jeunes gens qui partagent ses travaux militaires et sa gloire, qui sont environnés de tout l'attrait des vertus guerrières, les vingt seront

touchées des regards et des assiduités respectueuses de ces jeunes gens. Voilà comment ses deux sœurs ont été déterminées dans leurs choix. Il paraît, d'après ce que m'a dit*votre maman, que c'est ce qu'il redoutait pour vous »

« Vous me promettez de garder

votre cœur libre et en état d'accepter le lien qu'on vous proposera, s'il ne vous occasionne pas de répugnance invincible. Songez , pour vous déterminer, à ne point vous arrêter aux formes, mais bien aux qualités, à la douceur du caractère »

« Si votre cœur est libre, comme

vous me l'assurez, vous pèserez vous-même les inconvénients et les avantages; mais si vous étiez prévenue , jamais vous ne trouveriez de qualités qu'à celui que vos yeux verraient avec prédilection. La femme qui a le plus d'esprit en trouve à l'homme qu'elle aime, quelque sot qu'il soit. Sa laideur plaît et efface les beautés des formes les plus régulières. Enfin l'illusion de l'amour passe :

le lien indissoluble reste; le Monsieur paraît tel qu'il est, et il n'est point coupable, car il n'est point changé. On s'en prend injustement à lui : c'est aux yeux, c'est au cœur prévenu qu'il faudrait s'en prendre. »

« Faites en sorte, je vous prie, qu'en

toutes choses votre conduite et celle d'Eugène puissent plaire au Premier Consul dans ses vues d'établissement pour vous deux. Vous êtes un des liens les plus chers entro lui et votre maman ; et, si vous éprouviez de la disgrâce et de l'abandon, ne croyez pas vous-même que vous vous en consoleriez. On peut se passer d'arriver à un rang élevé, sentir môme que c'est un bonheur d'en vivre éloigné; maison n'en descend pas sans douleur : c'est encore une grande vérité, d

*Parmi les jeunes personnes mariées ou non mariées qui appartenaient à la famille du Premier Consul, et qui formaient son cercle habituel, Mlle de Beauharnais était , sinon la plus belle , du moins la plus remarquable et la plus remarquée par l'élégance de sa taille, par la grâce de son maintien. Sa physionomie douce et bienveillante s'harmoniait à merveille avec sa belle chevelure blonde et sa peau d'une extrême blancheur. Son esprit était prompt, aimable, prévenant, et sa gaieté 4«uce et communicative était tempérée par «m coûtante dignité. Elle avait un jugement

sain en toutes choses, et nul penchant à la coquetterie. Sa parure était d'une élégante simplicité, dont elle ne s'écartait que lorsque les devoirs de la représentation lui en imposaient la nécessité. Elle aimait les arts et s'en occupait avec succès. Douée d'un véritable talent en peinture , elle était aussi excellente musicienne.

Tout le monde connaît les suaves et gracieuses mélodies que la reine Hortense a composées à diverses époques, et qui, devenues populaires dans toute l'Europe, n'ont pas vieilli , telles que : Conseils à mon Frère, Y Hymne à la Faix, la Sentinelle, Marchons à la Victoire, le Chant du Berceau, le Retour en France, Autre ne sers, fin de la devise des Beauharnais. La Marche impériale, qui s'exécute sur six pianos avec accompagnement d'un orchestre militaire, est une œuvre où la voix de la femme se mêle aux accents les plus mâles ; rien n'est plus entraînant. Moins connue, moins troublée, est aussi une délicieuse poésie pleine d'inspi-

ration. Puis, le Lai de l'Exil, les Chevaliers Français, le Beau Dunois, etc.

Cette dernière romance, qui commence par cette strophe si connue : Partant pour la Syrie, est aujourd'hui le chant national de la France, et partout, à l'étranger, c'est aussi l'air du Beau Dunois, appelé généralement air de la Reine Hortense, qu'on joue dans les cérémonies publiques où la France est représentée.

Ainsi, le 10 juillet 1862, nous nous trouvions dans le Palais de l'Exposition, 5 Londres , la première fois que les musiques des gendarmes et des zouaves de la garde impériale s'y firent entendre en présence de 100,000 visiteurs. L'excellente musique du régiment de gendarmerie de la garde venait de jouer, comme morceau final, God save the Queen, l'air national de l'Angleterre, et il avait été salué des houras accoutumés. Mais, au moment où les musiciens s'apprêtaient à se retirer, un cri spontané, général et des plus énergiques, dit le Moniteur de l'armée,

sortit de la foule anglaise : on demandait la Reine Horîcnse. Les Français, naturellement, s'empressèrent de répondre à cet appel. A la première note de cet air si mélodieux et si entraînant, tout le monde se leva, les hommes chapeau bas, et le morceau fut ainsi écouté dans un religieux silence. Nous ne saurions trouver une expression pour donner une idée exacte de ce qu'avait de grandiose cet hommage rendu à la France et à son armée par cette immense foule composée d'hommes de tous les pays du monde, mais où cependant l'élément anglais dominait, et de beaucoup.

Toutes les romances, toutes les poésies de la reine Hortense eurent un véritable succès.

Douze de ces compositions ont été dédiées par elle à son frère Eugène, qu'elle chérissait tendrement. On trouve dans les paroles de ces romances l'expression ia plus délicate et la plus élevée de ce que peuvent inspirer le culte de la gloire et l'amour de la patrie.

Le Premier Consul passait à la Malmaison

tous les moments qu'il pouvait dérober aux affaires; mais c'était surtout la veille de chaque décadi que le château s'apprêtait pour le plaisir et pour les fêtes.

« La Malmaison n'était jadis qu'une grange maudite (i). Le souvenir des Normands, qu'elle avait abrités dans les premiers jours du xi' siècle, propageait dans les esprits ces préventions héréditaires qui s'attachent aux lieux dont les crimes de l'homme et les malheurs des temps ont dramatisé l'histoire. Devenue fameuse par les désastres que ces aventuriers sans frein et sans pitié avaient répandus autour d'elle, la grange des Normands reçut le nom de Mala Domus. Elle s'élevait, solitaire et sinistre, comme ces vieux châteaux et ces rochers aux teintes rembrunies que la superstition des campagnes peuple encore aujourd'hui d'esprits

(1) Joséphine à la Malmaison , par Eugène de Limalie. — Revue de l'Empire, 2e année (I843,i, pages 21 et suivantes.

mystérieux et d'ombres fantastiques. Le villageois attardé faisait de longs détours pour éviter l'aspect de la Mala Domus et se soustraire à l'influence des génies des ténèbres. Comme il arrive toujours avec l'histoire des préjugés populaires, on avait fini par oublier l'origine de cette malédiction, et la grange, isolée comme ses alentours, restait séparée du monde, vouée à Satan, à ses œuvres et à ses conciliabules.

« Malgré ces préventions, et peut-être à cause d'elles, la Mala Domus passa en 1244 aux moines de Saint-Denis, qui, plus tard, la transmirent au conseiller Perrot. C'était alors une maison de campagne d'assez belle apparence ; mais, en dépit de ces transformations, on conservait toujours le souvenir de la grange maudite.

« Vendue comme bien national en 1792, la Malmaison devint la propriété du banquier Lecoulteux de Canteleux, qui fut depuis sénateur, et fit cession de ce domaine à Joséphine durant la campagne d'Egypte. Le

général Bonaparte, avant de s'embarquer pour les rives du Nil, avait témoigné le désir de se trouver, à son retour, possesseur d'une maison de campagne. Docile aux instructions qu'elle avait reçues, Joséphine, après avoir hésité longtemps entre Ris et la Malmaison, se décida pour ce dernier séjour. De brillantes fêtes inaugurèrent son installation, et la Mala Domus se vit tout à la fois ennoblie par les lauriers d'Italie , de Memphis et des Pyramides.

« Après les grands jours de brumaire, le général, devenu Premier Consul, s'était installé au Luxembourg ; mais le palais Médicis n'était réellement que sa résidence politique ; c'était à la Malmaison qu'il réservait ses loisirs; c'était là qu'il recevait ses compagnons d'armes, ses amis, ses confidents, et cette foule d'hommes qui, môles au tourbillon des affaires, s'attachaient à ses pas comme le satellite à sa planète.

« La présence de Joséphine, cette femme dont l'Empereur a dit qu'elle était l'Art et

les Grâces dans leur plus merveilleuse perfection, répandait sur ces réunions un charme irrésistible et indéfinissable; c'était le prestige de la gloire et du génie adouci et vivifié par toutes les séductions de la vie élégante, par toutes les sensualités de l'intelligence, qui a bien aussi ses appétits, et des plus difficiles. Il n'y avait encore dans le salon de Mme Bonaparte ni cette cette réserve muette, ni cette étiquette sévère qui furent plus tard une des lois de Saint-Cloud, des Tuileries et des palais impériaux. C'était une élégance sans raideur, un abandon plein de franchise et de convenance, également éloigné de la trivialité républicaine et des exigences de l'Empire. A peu d'exceptions près, tout le monde était admis sur le pied d'une égalité dont personne ne se plaignait; c'étaient, d'abord, les membres de la famille Bonaparte, ces rois prédestinés dont le front devait ceindre les couronnes d'Espagne, d'Italie, de Hollande, etc.. Venaient ensuite les compagnons, les frères d'armes du Premier Gon-

buI : Murât, Berthier, Duroc, et tant d'autres dont les noms sont inscrits dans les annales de la victoire, quelques-uns même dans l'histoire des rois ; puis les savants, les voyageurs connus, les littérateurs, les artistes, les diplomates, Volney, Denon, Lemercier, Isabey, Talma, Larrey; puis le prince de Poix, M. de L'Aigle, le général de Beurnonville; puis enfin, mais déjà mystérieux, dînant parfois avec Bonaparte, mais le visitant de préférence vers les dernières heures de

la soirée, M. deTalleyrand »

« Que l'on se figure cette société

si jeune, si pleine d'avenir et d'un avenir si prodigieux ; si vive, si joyeuse de sa noble existence, de sa gloire présente et de ses espérances ; et tout ce monde avec ses allures franches et dégagées, à cette époque où l'on n'apercevait encore ni chambellans, ni préfets du palais, ni pages, ni dames d'atour, ni dames d'annonces, ni rien enfin de ce faste que la couronne traîne après elle comme la rose son épine; et l'on pourra se faire une

idée de ce qu'était alors la Mala Domus du xie siècle.

a Puis venaient ces fûtes dont le souvenir a survécu aux splendeurs de la Malmaison; puis les parties de barres, auxquelles chacu* prenait une si vive part, surtout le Premiei Consul, qui retrouvait dans cet exercice ses premiers souvenirs de Brienne et quelque folle image de ses immortelles batailles.

« Les deux camps sont formés : voici d'un côté Bonaparte, Lauriston, Rapp, Eugène et les demoiselles Auguié; de l'autre côté, Joséphine, Hortense, cette autre perle de la Malmaison, Jérôme, Mme Caroline Murât, Isabey, Didelot, de Luçay.

« La lutte est engagée; bientôt deux files de prisonniers se déroulent de part et d'autre; mais le nombre est égal, la victoire indécise. C'est le moment de frapper le grand coup, la garde va donner; Bonaparte s'élance, avec quelle vigueur, quelle impétuosité ! Hortense est poursuivie, elle s'épuise en détours et en ruses de guerre; mais la voilà perdue

quand le Premier Consul , rencontrant sous ses pieds une racine cachée dans l'herbe, s'étend tout de son long sur le champ de bataille. Un cri s'élève ; mais Bonaparte se relève avec de grands éclats de rire et se livre au vainqueur. Ces chutes imprévues l'arrêtaient presque toujours au milieu du triomphe et devenaient une source de plaisanteries aussi bruyantes qu'inoffensives. Venait alors l'échange des prisonniers. De là grandes querelles ; il fallait deux ennemis pour le rachat du Premier Consul, et trois au moins pour Hortense, dont l'intrépidité connaissait peu d'obstacles. Ces différences constituaient, à proprement parler, toute 'aristocratie de la Malmaison.

« Quand on avait repris haleine, on se réunissait fraternellement, vainqueurs et vaincus, autour d'une collation champêtre, et, après quelques heures de repos , on passait au théâtre, où l'on jouait la comédie sous la direction de M. Michot. Les principales pièces du répertoire étaient le Barbier

de Séville, le Dépit amoureux, la Gageure imprévue, etc Bonaparte ne prenait point de

rôle; il composait, avec Eugène, Rapp, Lauriston, Junot, Isabey, Didelot et les convives du jour, l'auditoire, dont la critique s'endormait rarement et s'exhalait en plaisanteries quelquefois personnelles , mais toujours accueillies avec le respect dû au public souverain. »

Nous devons ajouter à ces souvenirs des fêtes de la Malmaison que les principaux acteurs appelés à représenter les meilleures pièces du répertoire de la Comédie-Française, étaient généralement choisis dans la famille du Premier Consul et parmi les officiers de sa maison. Plusieurs d'entre eux, et surtout MUe de Beauharnais, jouaient à merveille la comédie. Un admirateur enthousiaste de l'illustre troupe écrivait un jour à Mme Campan : « Hortense est délicieuse , Mme Murât charmante , Bourienne parfait, Jérôme unique ! »

Lorsque l'Empire eut été proclamé, les travaux de l'Etat retinrent Napoléon aux Tuileries, et dès lors il eut rarement l'occasion de quitter ce qu'il appelait le collier de misère. Dès lors aussi la Malmaison rentra dans le silence ; puis, quand les lois de la raison d'Etat eurent amené le divorce, elle ne fut plus habitée que par Joséphine, et s'attrista de ses regrets.

Le 3 nivôse an vin (24 décembre 1800), le Premier Consul fut préservé comme par miracle de la mort qu'avait lancée autour d'elle la machine infernale de la rue Saint-Nicaise.

Tout Pairs attendait avec impatience l'exé-

cution de la Création, ce chef-d'œuvre de Haydn, où devaient figurer les chœurs réunis de l'Opéra et du Théâtre-Feydeau. On savait dès le matin que le Premier Consul assisterait à cette représentation, et il y avait foule depuis les Tuileries jusqu'au Théâtre- Français, où jouait l'Opéra.

La voiture dans laquelle monta Bonaparte avec les généraux Lannes, Bessières et Le Brun, était suivie d'assez près par une seconde voiture dans laquelle se trouvaient Mrae Bonaparte, Mlle de Beauharnais, MmeMurat et le général Rapp.

Mrae Bonaparte avait jeté à la hâte sur ses épaules un châle qu'elle venait de recevoir de Constantinople ; mais, au moment de monter en voiture, elle s'aperçut qu'il n'était pas mis avec le soin habituel qu'elle apportait à sa toilette. Le temps qu'elle prit pour rajuster ce vêtement la fit partir quelques minutes après Bonaparte, et c'est cet incident, si futile en apparence, qui sauva la vie à quatre personnes.

Un tonneau de porteur d'eau, rempli de poudre et de mitraille, fit explosion, dans la rue Saint-Nicaise, au moment où la voiture du Premier Consul venait de passer et se trouvait, par conséquent, à l'abri des éclats; mais la deuxième voiture arrivait à ce moment-là, et les chevaux furent tellement effrayés qu'ils refusèrent un instant de marcher. Les vitres de la voiture furent entièrement brisées, etMlle de Beauharnais fut blessée au bras droit par un éclat de verre.

Quinze personnes tuées, plus du double de blessées, et une quarantaine de maisons fortement ébranlées , furent les tristes résultats de l'explosion de cette machine infernale.

Cet odieux attentat, préparé par une fraction perverse du parti royaliste, et en tête de laquelle se trouvaient Georges Cadoudal, Carbon, Saint-Réjant et Limoëlan, jeta ia consternation dans la capitale, mais il accrut encore la popularité du Premier Consul , déjà si grande à cette époque.

On ne peut s'empêcher de faire un dou-

loureux rapprochement en songeant que , le 14 janvier 1839, de formidables explosions jetèrent aussi la mort et la terreur parmi la foule réunie devant l'Opéra, au moment où y arrivaient Napoléon ITT et l'impératrice Eugénie. Leurs Majestés échappèrent providentiellement, elles aussi, à cet odieux attentat; mais cette fois, du moins, c'était une main étrangère qui avait préparé ces engins de mort.

L'année 1801, qui suivait de si près l'attentat du 3 nivôse, fut marquée par de nouveaux succès du Premier Consul. Ainsi, le 9 février, il signait le glorieux traité de Lunéville, qui arrachait à l'Autriche la reconnaissance de nos grandes frontières, et, au moia d'octobre suivant, les préliminaires de la poix avec l'Angleterre étaient signés à Londres.

Au milieu de la joie que ces heureuses nouvelles causaient dans toute la France, on commença à parler d'un projet de mariage entre Mlle de Beauharnais et Louis Bonaparte, troisième frère de Napoléon, né à Ajaccio, le 2 septembre 1778.

Louis avait embrassé de bonne heure la carrière des armes ; à l'âge de quatorze ans, il avait été adjoint à l'état-major du général Bonaparte, avec le grade de sous-lieutenant. Lorsqu'il suivit son frère en Italie, il avait dix-huit ans. Pendant toute cette campagne jusqu'à l'ezpéditii . Louis servit

îb vrai soldat; il montra du courage san* s'occuper d'acquérir une réputation militaire. Il déploya du sang-froid, du zèle, de .'activité, mais point d'ambition.

Lors de l'expédition d'Egypte, bien que Louis espérât en faire partie, il eût cepeniant désiré, par une raison secrète, que 3ette expédition fût ajournée. H avait ren- :ontré à la pension de sa sœur une jeune personne dont il s'était vivement épris, et ivait confié ce secret à Casabianca, ancien Dfficier supérieur, qui s'était hâté d'en faire part au général Bonaparte. Le lendemain, Louis recevait l'ordre de partir pour Toulon, du il devait attendre son frère pour le suivre sn Egypte. Il est clair que, dès ce moment, Bonaparte avait formé le projet d'unir sa belle-fille, Mlle de Beauharnais, à son frère.

Le 14 mai 1799 , Louis quitta l'Egypte , chargé par le général Bonaparte de remettre au Directoire les drapeaux pris sur l'ennemi. Son retour à Paris n'était plus redouté de jon frère, puisque, aussitôt après son départ,

celle qu'il aimait en avait épousé un autre.

Au commencement de l'année suivante, Bonaparte, devenu Premier Consul, envoya Louis, en qualité d'ambassadeur, auprès de Paul Ier. La fin subite et tragique du tzar força Louis de s'arrêter à Berlin. Revenu à Paris, il fut nommé colonel du 5e dragons, dans lequel il avait été incorporé comme chet d'escadron, lors de son retour d'Egypte.

Après la bataille de Marengo, à laquelle il prit part, Louis voyagea quelque temps en Prusse. A son retour, son frère lui renouvela la proposition de mariage avec Hortense de Beauharnais, dont il lui avait déjà parlé plusieurs fois indirectement. Louis refusa sans motiver sa détermination, car l'éloge de la jeune Hortense était dans toutes les bouches.

Comme une expédition pour le Portugal avait été résolue, Louis fit comprendre son régiment dans le corps d'armée désigné pour M6 opérations militaires.

Aussitôt après son retour à Paris, José-

phine lui reparla du mariage projeté avec sa fille. Bonoparte se joignit à elle.

Si, en pareille occasion, dans la plupart des familles on s'arrête d'abord à la considération des intérêts et des convenances, il en doit être ainsi, à plus forte raison, lorsqu'il s'agit d'une union fondée dans des vues politiques. Le Premier Consul, qui pouvait déjà se regarder comme investi du pouvoir souverain, songeait à l'élévation de sa famille. Il aimait son frère Louis, dont il avait dirigé les premiers pas dans la vie ; il aimait aussi les enfants de sa femme. Il voulait qu'Hortense participât à la haute fortune qu'il destinait à son frère. Mme Bonaparte elle-même désirait beaucoup ce mariage.

Louis et Hortense cédèrent dès lors aux vives instances de leur famille. Dans le caractère des deux futurs époux il existait non -seulement des contrastes frappants, mais des oppositions tranchées, qui, tôt ou tard, devaient produire l'éloignement.

Bien que voué au métier des armes, Louis

n'était pas né soldat. D'un caractère observateur et silencieux, il voyait avec douleur les désastres de la guerre et se sentait à regret entraîné dans une carrière antipathique à sa nature. Il aimait la retraite, l'étude, et ne pouvait sentir le faste. Cette disposition d'esprit, qui lui était commune avec Hortense de Beauharnais, ne put suffire pour former entre eux un lien de sympathie. Il avait un esprit contemplatif, elle avait une âme ardente qui n'était pas exempte d'ambition. On a beaucoup loué les ouvrages littéraires de Louis Bonaparte, surtout les lettres qu'il écrivit d'Egypte et dans lesquelles il déploie, avec les principes d'une vraie philosophie, un ardent amour de l'humanité, mais la gloire des armes lui eût fait trouver, plus sûrement peut-être que la gloire des lettres, le chemin du cœur d'Hortense, qui, dès la première proposition qui lui en avait été faite, montra peu de penchant pour ce ïiariage. Elle reprochait à Louis une excesiive prévention contre les femmes. Il les ac-

accusait généralement d'être vaines, frivoles, possédées du besoin d'être admirées. « Elles cherchent l'éclat, disait -il, et le bonheur n'en a point. » Mme Campan rapporte cependant que Louis-Napoléon, trois ans auparavant, ayant vu Hortense prendre son modeste dîner de pensionnaire à côté de son institutrice, dit à cette dernière un mot qui lui fit penser que l'idée d'un mariage avec Mlle Hortense de Beauharnais n'était pas loin de son esprit ni de son cœur. Hortense avait alors seize ans, et Louis Bonaparte, déjà colonel du 9e régiment de dragons, était dans sa vingt -deuxième année. Peut-être les idées de convenance que Mme Campan attachait à cette union furent-elles cause qu'elle se méprit dans l'interprétation qu'elle donna aux paroles du jeune colonel. Ce qui est certain, c'est qu'en dépit de son esprit et de son expérience, elle ne se montra pas plus clairvoyante lorsque ce mariage lui fut annoncé. « Vous allez, écrit-elle à son élève, former un lien auquel toute l'Europe applaudira

avec moi. Je crois avoir une connaissance assez profonde des caractères et des analogies. J'avais remarqué en vous deux des goûts qui, par leur conformité, assurent le bonheur intérieur. Vous avez seuls de quoi vous suffire, et la plus profonde retraite ne vous ennuierait pas, si vous y étiez amenés par la nécessité. Vous serez le lien de deux familles qui n'en doivent faire qu'une, et qui, toutes deux, sont chères à la France. Je vous prédis donc que vous vous aimerez beaucoup et toujours. M. Louis était difficile à marier. Le Premier Consul, qui sait trouver remède à tous les maux, a choisi la femme qui devait le rendre heureux par toutes les qualités qu'il apprécie, et il n'y a qu'à louer l'homme qui désire toutes ces qualités dans sa femme. Avant peu, chère amie, je ne vous écrirai plus pour vous donner des conseils. Vous aurez un guide auquel il vous suffira de plaire. A ce moment, l'institutrice n'a plus rien à faire qu'à jouir de son ouvrage. Un mariage fondé sur une convenance de situation, d'éducation,

de goûts, qui a frappé tout le monde, doit être le plus heureux des liens. »

Si Hortense de Beauharnais et Louis Bonaparte eussent été parfaitement libres de leur choix, il eût pu se faire, en effet, que leurs qualités mutuelles les eussent attirés l'un vers l'autre ; mais ce choix leur était imposé comme un devoir, comme une obligation; c'en était assez pour qu'ils ne trouvassent pas dans cette union le bonheur que, dans d'autres conditions, ils eussent pu en attendre.

Le contrat et le mariage civil eurent lieu aux Tuileries, le 3 janvier 1802, en présence des familles Bonaparte et de Beauharnais. Les églises étaient encore fermées à cette époque, mais l'on négociait le concordat, et le cardinal Caprara, sur la demande des deux époux, leur donna la bénédiction nuptiale dans le salon de l'hôtel de la rue de la Victoire, que le Premier Consul avait affecté à leur résidence.

Caroline Bonaparte, déjà mariée depuis

quelque temps au général Murât, profita de cette circonstance pour faire bénir aussi son union.

Le corps diplomatique tout entier assista au bal qui fut donné, cbez Mrae de Montesson, à l'occasion du mariage de Mlle de Beaubarnais avec Louis Bonaparte.

« Jamais, dit le roi Louis dans ses mémoires, cérémonie ne fut si triste ; jamais enfin, deux époux ne ressentirent plus vivement le pressentiment de toutes les horreurs d'un mariage forcé et mal assorti. »

« La politique seule a fait ce mariage, a écrit avec une haute raison M. Mocquard (J), mariage malheureux depuis, comme la plupart de ceux auxquels elle s'arroge le droit de présider seule. Nulle sympathie de caractère entre les époux. Chéris néanmoins et honorés, ils surent s'entendre lorsqu'il fallut consacrer leur élévation à des bienfaits. »

(1) Notice sur la Reine Hortense, publiée dans la Revue de l'Empire, 5* année (1846), page 200.

Hortense mit au monde son fils aîné le 10 octobre 1802. Mm8 Campan parle de la manière pleine de grâce et de sensibilité dont Louis fêta la mère de son premier né. a Vous en avez été touchée, écrit-elle à Hortense. Votre cœur sensible en aura été ému ; mais, je vous connais bien, l'aurez-vous témoigné? Je sais que les âmes simples, pures et élevées dédaignent les démonstrations, mais ce qui part des qualités estimables devient quelquefois un défaut dans la vie privée. » Ce langage de Mme Campan semble indiquer, cette fois, que sa pénétration n'avait pas été mise en défaut, et que la froideur de Mme Louis Bonaparte à l'égard de son mari ne lui avait pas échappé.

Dans l'intervalle de 1800 à 1803, au milieu de ses victoires, le Premier Consul avait \u apprécier de plus en plus les solides et jrillantes qualités d'Eugène de Beauharnais.

Eugène avait assisté à la bataille de Marengo, où le grade de chef d'escadron fut la récompense de sa valeur dans cette immortelle journée.

Deux ans après, Eugène fut nommé colonel commandant de ce fameux régiment des chasseurs de la garde qu'il avait formé luimême, etqui, sous le nom de guides du général en chef, avait été placé, dans les premiers

temps de la campagne d'Italie, sous les ordres du colonel Bessières.

« Les années du Consulat, dit M. de Norvins, furent la troisième époque de l'instruction militaire d'Eugène de Beauharnais. Il y étudia la pratique de son métier et y acquit cette habileté qui le faisait remarquer parmi les premiers colonels de l'armée. »

Mais le moment approchait où tous les membres de la famille du Premier Consul allaient former autour de l'Empereur acclamé par la nation un cortège brillant de prince? et de rois,

Nous allons suivre la fille de Joséphine dans cette seconde phase de son existence, où elle resta toujours la môme, c'est-à-dire afFeetueuse, modeste et naturelle dans toute la simplicité de son âme.

Heureuse de se dérober à la grandeur extérieure pour cultiver à l'écart, au milieu de quelques cœurs dévoués et sympathiques, les arts qui furent sa plus chère, sa plus impérissable couronne, heureuse surtout de

aecourir toutes les infortunes qui venaient à elle ou qu'elle allait le plus souvent trouver, la reine Hortense ne rencontra dans l'exercice du pouvoir qu'un seul côté consolant, celui de faire le plus de bien possible.

Mme du Deffant a fait de Marie Lecsinska un portrait que Mlle Cochelet a appliqué avec autant de tact que de délicatesse à la reine Hortense.

Voici ce portrait :

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