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CHAPITRE III

EX iL

La reine Hortense se croyait enfin arrivée dans un lieu de repos. Ses passeports, signés et visés par les ambassadeurs de toutes les puissances de l'Europe, la dirigeaient vers la Suisse, pays libre qui était resté étranger aux vicissitudes de la guerre. Mais ses illusions furent de courte durée. Dès le lendemain de son arrivée, le gouvernement de Genève lui fit signifier qu'elle eût à s'éloigner, attendu qu'il ne lui était pas permis de résider sur le territoire de la République.

La reine Hortense songea alors à pour-

re sa roule vers la Savoie. Elle avait fait, i que l'impératrice Joséphine, des séjours :essifs à Aix; ce pays était rempli du enir de leurs bienfaits. Avant de quitter vc, la Reine eut une courte entrevue le cardinal Fesch et Mme Lœtitia, qui

étaient porteurs de passeports pour l'Italie

el voyageaient sous la sauvegarde d'un oîïi-

aulrichien.

A son arrivée à Aix, la reine Hortense

t de la part des habitants un ac

e d'elle et de son rang. Elle ne ren-

:ra, parmi les autorités, aucune opposi-

I n au désir qu'elle exprima d'attendre là les souverains alliés lui eussent fait filtre dans quel lieu ils lui laisseraient

« lir sa résidence.

La maison qu'avait louée la reine Hor-

t -.• était mal située et d'un aspect assez . Le seul avantage qu'elle olfrît était

u:.c grande cour où les jeunes princes

j lient en toute liberté avec d'autres en-

: de leur âge.

I! y avait à peine une semaine que la reine

ionse était installée dans celte modtstt

aire, qu'elle vit arriver M. de Mar-

I, son écuyer, et l'abbé Bertrand, suivit

domestiques et des chevaux que l'or.

d'abord sur Prégny, dans la

ée que rien ne s'opposerait au choix de

cette propriété particulière pour lieu d^

r traite; mais les autorités suisses en avaient

>sé autrement. Il fallut donc louer une

s .onde maison à Aix.

Au milieu des préoccupations cruelles qui ■ccai^nt la reine Hortense, et qui prefà leur source nnn-seuicmuiH dans les i , énements politiques du mona nt , mais encore dans la situation précaire de fortune cil elle se trouvait, de trisèea n surettes vin- Tt nt briser son âme.

Ce fut d*aberd l'assassinat du marécha!

Jaune à Avignon, puis le départ de Xapo-

léon pour Sainte-Hélène, et l'exécution du

le, du généreux Labédoyère, qui avait

i dévoué à la famille impériale I

Absorbée par ses chagrins, la reine Hortense ne se doutait pas des craintes qu'elle inspirait aux Bourbons. Elle croyait, en quittant Paris, avoir fait taire toutes les appréhensions. Il en était tout autrement, et la police de Louis XVUI ne cessa d'exercer sur elle et sur son entourage la surveillance la plus tracassière et la plus inquiète. On alla jusqu'à répandre le bruit qu'elle s'occupait activement de lever des régiments en Savoie.

Une autre douleur, plus amère, plus profonde que toutes celles qu'elle venait de ntir, était réservée à la reine Hortense. Le prince Napoléon-Louis allait se séparer d'elle pour rejoindre à Home son père le roi Louis.

«Je ne saurais exprimer, dit MUe Cochelct, la douleur que j'éprouvai en voyant le prince Napoléon s'arracher des bras de sa mère et de son jeune frère, qui fondaient en. humes. Je ne savais comment calmer le -;in de mon cher prince Louis et le distraire de s Q snt, qui était d'autant

plu? pénible pour lui qu'il n'avait jamai> quitté <on frère d'une seconde. Cet aimable enfani /tait d'un caractère doux, timide erenfermé; il parlait peu. mais son esprit, à la fois vif, réfléchi, pénétrant, s'exprimait par des mots heureux, pleins de raison et de tinesse, que j'aimais à recueillir et à répéter. Il fut si affligé du départ de sor* frère qu'il en tomba malade et eut une jaunisse qui, heureusement, fut sans danger

et La Reine devint si gravement malade que je faillis en perdre la tetc. Elle avait, plu sionrs fois par jour, des syneopes qui m'alarmatent au dernier point; elle ne se rani • mait un peu que pour rester dans un éta": d'affaiblissement dont rien ne pouvait 1» sortit'; elle était d'une telle débilité qu'elle ne pouvait faire un pas.

«Comme partout elle manquait d'air, on te p-">itait dans des lieux élevés et solitaires où elle restait plusieurs heures à respirer, tout en e* -ayant d'employer h1 peu de force qui lai restai) à cravonner quelques esquisses de-

!eux pittoresque». C'est dans celle t.

situation que nous apprîmes la fin déplorable de Murât.

a — Voilà les rois qui suivent les sanglants « xmples des peuples, dit la Reine; ils ont tort de leur rappeler que les diadèmes ne sont plus des bandeaux sacrés et qu'on peut s'en jouer. »

Vers la fin d'octobre 1845, la reine I tense reçut communication du precèsbal de la conférence qui avait eu lieu, 1du môme mois, entre les ministres des cours alliées, et qui lui permettait de fixer séjour à Constance.

Obligée de repasser près de Genève, elle eut à souffrir de ces persécutions puériles qui lassent la patience la plus inaltérable.

La reine Hortense quitta Aix le 28 nobre 1813, et elle s'arrêta à Prégny, où elle arriva dans la soirée. A peine avait-on dressé pour elle , à la hâte , un lit de repos dans cette maison restée inhabitée, que l'on vit arriver un officier de

darmerie de Ferney, chargé de faire une perquisition. On prétendait que le roi Joseph, qui voguait alors vers l'Amérique, s'était réfugié chez la reine Hortense sous des habits de femme.

Après s'être bien convaincu que les rapports étaient complètement mensonger?, l'officier et sa troupe se retirèrent, humiliés du rôle qu'on leur avait fait jouer.

Après les gendarmes, parurent les autorités de Genève, qui firent signifier à la n Hortense, de la part de leur gouvernera qu'il lui était défendu de séjourner sur leur territoire. La Reine leur répondit qv n'avait nullement cette intention, et qu'elle continuerait sa route dès qu'une de ses voitures, qui s'était brisée, serait réparée.

Le 30 novembre, par un temps froid et humide, la reine Hortense s'achemina vers Lausanne et alla coucher à Payerne. Durant le court séjour qu'elle fit dans cette localité, un proscrit, le général Ameil, put venir lui exprimer sa gratitude pour l'appui géftéretn

qu'elle lui avait accordé. Inutile d'ajouter que celte visite mil huile la police du canton sur pied. Quelques mois après, au moment où il allait passer en Amérique, grâce aux 1 ss ources qui lui avaient été fournies par Je prince Eugène et sa sœur, le général Amcil fut arrôté en lïanovre et jeté dan^ an cachot

En quittant Payerne, la reine Hortense continua son chemin vers Berne. On avait atteint la ville de Morat, et la Reine, cédant à la fantaisie de dessiner un effet de n» venait d'en tracer la première esquisse, 1 '-qu'apparurent une douzaine d'individus enveloppés de sombres manteaux. C'étaient gendarmes de Çribourg qui avaient reçu Tordre de retenir prisonnière à l'auberge de Morat la duchesse de Saint-Leu.

Cette auberge de Morat était un détestable . et il fut décidé que M. de Marmold se rendrait àPribourg, muni de tous les passeports qui autorisaient le passage en Suisse ■ reine Hortense pf de sa suite.

Ce ne fut que le lendemain que messieurs de Fribourg voulurent bien faire lever la consigne qui retenait la reine Hortense prisonnière dans une mauvaise chambre d'auberge, où il avait fallu laisser portes et fenêtres ouvertes pour ne pas être étouffé par la fumée du foyer.

Enfin, après une suite de persécutions, la reine Hortense arriva dans le grand-duché <!e Bade et descendit à Constance dans une misérable hôtellerie.

La Reine, à moitié morte de froid et de fatigue, eut toutes les peines du monde à monter un petit escalier en colimaçon qui conduisait à un second étage où se trouvait le seul appartement habitable; elle était maintenant dans le grand-duché de Bade, qu'elle regardait comme un asile; la pensée qu'il lui serait facile de s'y installer mieux •-ait prendre patience.

o Nous cherchions une maison bien située pour nou^ v établir et jouir de la vue du lac, dit M!le Cochelet (1); malheureusement il y

(1) Mémoires sur la reine Ilortense, tome IV, p. 102 e<» raiva

en avait peu qui nous convinrent. Ce to'est guère que du port que l'on peut découvrir cette belle étendue d'eau qu'on prendrait pour la mer, si l'on n'apercevait sur la droite des cimes glacées d'un effet majestueux.

« A notre arrivée, M. de Eosser, préfet de Constance, était venu, en cette qualité, présenter ses devoirs à la Heine. Il revint, peu de jours après, accompagné de M. le baron de Guellingen, chambellan du grand-duc de Bade, qui l'avait envoyé de Carlsruhe pour s'informer des intentions de m Heine, et lui exprimer combien il regrettait de ne pouvoir l'engager à se fixer à Constance ; mais que cela était de toute rmpossibilité, les hautes puissances ayant décidé que les membres de la famille Bonaparte ne pouvaient habiter que l'Autriche, la Prusse et la Russie. La grande-duchesse écrivit à sa cousine pour lui témoigner le chagrin qu'elle éprouvait de ce que son mari ne pouvait pas accueillir la Reine dans ses États.

i Ce aouveau désappointement fut

nuus très-affligeant; la Heine le reçut i cette fermeté d'âme qu'elle conserve toutes les circonstances. Elle répondit a M. de Guellingen que l'état de sa santé • ;igueur Je la saison ne lui permetfeûenl d'aller plus loin; que les passe-ports qi; avait l'autoi isient a attendre à Constance la décision des cantons suisses sur son pi ■Je se fixer dans le canton de Saint-Gall, et, qu'au surplus, elle ne comptait rester a Constance que jusqu'au printemps, :x laquelle elle espérait alors une solution.

« M. de Guellingen était un bon et brave homme que nous connaissions déjà, et qui n'éprouvait pas moins de peine à remplir sa mission auprès de la Reine, que !•

n'en avait ressenti lorsqu'il l'en avait chargé, d

Les petits États ont toujours reçu la loi grands, et alors la grande-duchesse «le Bade, comme parente de la reine Uorl* ; elle-même dans une position diffo

ar elle se trouvait en butte à la L e du parti qui dominait en Europe. Y Intrigues avaient été ourdies pour am< m r son mari à un divorce dont il avait poussé l'idée de toute la force de sa volo] 11 avait, journellement, occasion de - tenir sa femme, qu'il aimait tendrement, contre sa propre famille, et l'arrivée de la reine Hortense dans ses États était poui ii un embarras de plus qu'il aurait voulu éviter. D'un autre coté, il désirait être agréable à la Heine, et satisfaire en cela à rattachement bien marqué que sa femme lui portait.

Celle-ci écrivait pour sa cousine les ch s< les plus tendres, et finissait toujours | ar dire : « Prenez patience, tenez-vous bien tranquille, et peut-être, au printemps, i s choses s'arrangeront-elles à la satisfacri' de tout «monde; d'ici-là les passions seront

aimées et bien des choses oubliées, a En attendant, il était difficile de mener une vie plus monotone et plus triste q i a sienne. Ton» les jours, la reine Hortensc s< :•-

i pied dans les rues de Constance, oh il n'y avait pas alors le moindre objet qui put ser ses yeux, incessamment fatigués par la neige qui couvrait les rues et les toits des ans. Après le diner, lorsque le couvert était enlevé, car la môme pièce servait de salon et de salle à manger, on se réunissait pour achever la soirée dans cette unique pièce. La Reine n'avait ni piano ni musique; il lui av:r!t été impossible de s'en procurer, livres français étaient, à cette époque, < encore plus rare à Constance,

bnr les instances de la grande-duchess' . des démarches avaient été faites près de îa diète de Francfort pour que la reine H. rieuse ne fut plus inquiétée durant son à Constance.

I tirant quitter l'auberge, où elle était mal installée , la Reine voulait nne ition assez vaste pour contenir le? ::ies amis qui formaient sa maison, ri bien située pour qu'on put avoir de l'espace et la vue du lac.

Elle trouva une maison située sur la langue de terre qui se rapproche de Confiance a l'endroit où le lac se rétrécit près du Rhin. Cette maison, 'plus que modeste, contenait u -4 certain nombre de pièces assez mal closes.

La reine Ilorlcnse fit faire quelques réparations indispensables, et, au moyen des meubles venus de Paris, elle put s'installer vers la fin de décembre. Un piano avait été triomphalement placé dans une pièce qualifiée du nr.m ambitieux de salon, et, avec une bonne humeur digne d'un meilleur sort, la Reine disait : « J'ai enfin un -petit chez moi ! »

Que ce petit chez moi était le:n de 1 1 richesse et de la splendeur dc> résidences impériales et royales qu'elle avait occu; en France et en Hollande; mais on comprend qu'après avoir subi l'hospitalité si : ssière et si avide (.les auberges qui

ient reçu* en Suisse, la reine Horl se trouvât contente de ne plus être exr à ces tribulations.

Pendant le> jours les plus froide d< er

de pauvres exilés de France avait!

l'ordre de quitter Berne. C'étaient d'.i conventionnels, qui, pour la plupart, étaien infirmes et déuuésde toute ressource ; la reini llorlense les secourut dans leur dmais elle le fit avec délicatesse et de manier à ne pas blesser leur amour-propre.

Au milieu de l'isolement profond où vivai la Reine, la princesse de Hohenzolkm Sigmaringen se rappela 'à elle de la îa plus affectueuse et la plus tendre, et vin la visiter dès qu'elle eut pris posses; >a nouvelle demeure.

La princesse de Huhenzollern-S'.

ringen avait résidé longtemps à Pari!

*on frère, le prince de Salin, qui aval fait bâtir le palais tujourd'hui à l

mande chancellerie de la Légion d'ho C'est à elle qu'avaient été confiés Eullorlense, ainsi que nous l'avons dé, lorsque M. el M",f de Beauharaais avai arrêtés sous le régime de la terreur.

l'exil, la reine Huileuse retrouvai!

nheur cette affection toute dévoué*

ui l'avait protégée enfant, et qui venait 1 1

onsoler alors qu'elle avait déjà passé par

euves les plus douloureuses de la vie.

Une autre joie se préparait pour la Reine. e prince Eugène, son frère bien-aimé, liait venir la voir. Depuis qu'elle était à onstance, elle recevait souvent de ses noueîles, et c'était là un grand allégement à es ennuis. Quoiqu'il fût le meilleur appui iii lai restât, elle n'avait pas, un seul i-îant, songé à lui demander de vivre après de lui.

Elle savait son cher Eugène tranquille au lilieu des siens et vivant ave: toute la sim- Hcité d'un père de famille , elle ne voulait. :>ur rien au monde, lui susciter des embaras par sa présence.

Pendant le temps que le prince Eugène resta

u-ès de sa sœur, c'est-à-dire la courte duré"

| la semaine sainte, la reine Hortense sem-

ivre. Elle font! -:< »*cs plans pour son

'talion future, el c'est d ms un [eux, qu'elle avait découvert près de Lorette, qu'elle conçut la pensée tblir d'une manière définitive,

- avec le départ du prince Eugène s'encent projets, plans et bonheur. Le grandduc ne put consentir à la cession du bois de Lorette, et, d'un autre coté, le prince de Metternich ayant appris le désir qu'avait la te Hortense d'aller se fixer sur les bords du lac de Constance, lui écrivit dans les termes les plus polis, en lui envoyant un passeport pour Brégentz en Autriche.

La Reine n'eut garde de se rendre a cet

étrange invitation. Elle pensa avec r; ison

que le séjour qui lui était offert pourrai!

bien lui réserver toutes les précautions mys

s d'un internement diplomatique.

ni

Depuis la visite que le prince "Eugène ivait faite à sa sœur, il l'engageait, dans chacune de ses lellres, à venir la lui rendre. la reine Hortense le désirait d'autant plus ju'elle ne connaissait pas les enfants t jrince, qui, tous, étaient nés en Italie. Ml • îlle attendait pour se mettre en route que on frère fût installé à la campagne, où elle >ourraitle voir sans attirer sur cette rencontre attention qu'elle aurait éveillée à Munich.

Dès que le prince Eugène se fut rendu à Eterg, la reine Hortense songea à aller lui une sa visite si impatiemment attendue.

E I ! était déjà en route, lorsqu'un courrier lui apporta la triste nouvelle que la dernière petite fille du prince, entant de quelques . venait de mourir.

il veut donc un voile de tristesse but l'entrevue du frère et de la sœur, et cependant ince Eugène possédait encore cinq beaux enfants, quatre fillc^ et un garçon, qui représentaient la jeunesse et la grâce dans toute leur naïve fraîcheur.

Le prince Louis, qui avait accompagné sa mère, fut d'abord un peu intimidité en voyant tant de visages inconnus; mais il ne tarda pas à faire connaissance avec son cousin et ses cousines, et sa réserve fit bientôt place à l'abandon et aux jeux les plu> bruyants.

M. le comte de Lavalclte, soustrait à la : par le dévouement de sa femme, qui : pris sa place à la Conciergerie, avait ê ecueilli secrètement par le prince Eim . et la Reine fut bienheureuse de re tmî si fidèle et si dévoué.

A son retour à Constance, la reine Hortense se décida, pour obéir aux avis des médecins du pays, à passer une saison àGeiss, dans les montagnes de l'Appenzell, où l'irritation de poitrine dont elle était atteinte devait être traitée au moyen de bains et de petit-lait.

Elle laissa son fils à Constance, aux soins de ses amis, auxquels venaient de se réunir la mère et le frère de Mlle Cocbelet, et Mlle Elisa de Ccurtin (1), qui avait été confiée aux soins de Mme Campan lorsque la reine Hortense s'était vue contrainte de quitter précipitamment la France.

Le séjour de la Reine dans ces montagnes donna lieu à un incident assez grotesque, que Mlle Cocbelet raconte avec toute la gaieté native de son esprit enjoué.

« J'avais, dit-elle (2), remarqué pendant

(1) MUe de Courtin devint , plus tard, la femme de notre poète Casimir Deluvigne.

(2) Mémoires sur la reine Hortense, tome IV, pages 238 et suivantes.

notre séjour à Geiss, dans une maison en face de la nôtre, un homme porteur d'une de ces honnêtes figures suisses qui ne permettent de supposer ni l'astuce ni la méchanceté; il avait l'air trop bien portant pour le croire du nombre des malades qui se réunissent à Geiss. H passait tout son temps à sa fenêtre, en manches de chemise, sans doute à cause de la chaleur, sans autre société, sans autre occupation qu'une énorme pipe qu'il chargeait de temps en temps, et un grand verre de bière mousseuse qu'il vidait et remplissait tour à tour. Sortions-nous, il était sur la porte de sa maison ; nous promenions-nous, il se trouvait sur nos pas et ne manquait jamais de nous saluer fort poliment.

— « En vérité, madame, dis-je un jour à la Rp.ine, si nous étions au temps des enchanteurs, je croirais qu'un amant déguisé a pris cette forme simple pour vous suivre ici.» Nous apprîmes que cet homme n'était pas de l'endroit; son oisiveté me l'avait fait penser: c'était un bourgeois de Saint-Gall. Au bout

de quelque temps, nous vîmes un second individu partageant la chambre de notre voisin ; il était plus joufflu, plus intrépide fumeur encore, et plus assidu que lui, s'il était possible. Ma curiosité était portée à l'excès; je parvins à entrer en conversation avec le premier de ces êtres mystérieux dont le visage m'était déjà plus familier. La connaissance fut bientôt faite ; sa bonhomie en abrégea les préludes, et j'appris de luimême qu'il était payé par l'Autriche pour suivre la Reine à Geiss et rendre compte de tout ce qu'elle y faisait, dans un rapport qu'il expédiait chaque jour. Le pauvre homme, faisant la chose en conscience, n'avait guère satisfait l'attente de ceux qui le payaient. L'heure de notre dîner, les bouquets que les enfants nous apportaient, tout cela, répété quotidiennement, ne formait pas des récits bien piquants ni bien variés. On pensa qu'il remplissait mal les fonctions qu'il avait acceptées, et on lui envoya de Brégentz un compagnon autrichien dont

le dévouement et la sagacité ne pouvaient être mis en doute, mais qui, lorsqu'il fut à la besogne, fut tout aussi embarrassé que le gros Suisse de n'avoir rien, absolument rien à mettre dans ses rapports. Il se cassait la tête et ne savait qu'inventer. Le bourgeois de Saint-Gall me demanda un jour, dans la bonne foi de son âme, de lui aidera trouver quelque chose qui pût satisfaire ceux qui les envoyaient. C'eût été vraiment fort piquant, mais c'était par trop difficile : une vie comme la nôtre ne fournissait rien à raconter, même à l'imagination la plus créatrice. »

La reine Hortense faisait de fréquentes courses dans les environs de Constance, cherchant un site favorable où elle établirait sa petite colonie; mais c'était surtout vers la Suisse que se dirigeaient ses projets. Les magistrats de Thurgovie, canton le plus voisin de Constance, firent dire à la Reine que si elle voulait se fixer dans leur pays, elle y serait soutenue par les autorités et par le

peuple. Ce canton, comme tous ceux de nouvelle formation, était démocratique. Ce fat donc de ce côté que se tournèrent toutes les recherches de la Reine.

L'hiver était venu. C'est à cette époque que la reine Hortense commença à écrire ses mémoires, legs destiné par elle à l'impartialité de l'histoire (1).

L'éducation du prince Louis était la première préoccupation de la Reine, comme sa tendresse pour lui était son sentiment le plus vif. Les maîtres manquant absolument dans ce pays, elle lui donnait elle-même les leçons d'agrément, de musique, de dessin et de danse.

Le soir, les lectures étaient toujours subordonnées à ses études du moment. Tantôt,

(1) Il ne nous a pas été possible de retrouver ces mémoires. Par son testament, la reine Hortense les a laissés à M"»« de Salvage, qui, avant sa mort, les a confiés à MUe M-isuyer, en la chargeant de les remettre au prince Louis. Nous croyons donc qu'ils sont restés inédits, sauf les fragments qui se rattachent à l'année 1831, dont nous aurons l'occasion de citer des extraits.

c'était un voyage en rapport avec ce qu'il apprenait de géographie, tantôt des traits particuliers qui se rattachaient à l'histoire qu'il étudiait. Le samedi de chaque semaine, la journée entière de la Reine lui appartenait. On lui faisait répéter devant elle tout ce qu'il avait appris les jours précédents, et quoique souvent ce fût du latin ou toute autre chose aussi étrangère aux occupations de la Reine, elle voulait prouver à son fils, par l'attention qu'elle portait aux moindres détails, tout l'intérêt qu'elle attachait aux progrès qu'il faisait.

On s'étonnait de voir se développer avec rapidité chez le prince J^ouis des facultés qui, généralement, semblaient s'exclure : la vivacité spirituelle, la spontanéité intelligente, jointe au calme de la volonté et à la puissance du sang-froid. Le plus difficile de son éducation était de l'habituer à obéir. Tout le zèle de l'excellent abbé Bertrand échouait devant la tâche presque impossible de diriger le caractère indépendant de son

élève, qui insistait toujours pour qu'on lui rendît raison de ce qu'on exigeait de lui.

Bientôt la reine Hortense reconnut qu'il était indispensable de soumettre son fils à une discipline plus sévère. Elle ne se sépara pas pour cela de l'abbé Bertrand, mais elle confia la direction des études de son fils à M. Lebas, homme rempli de savoir et de mérite, qui fut depuis professeur de grec à l'Athénée de Paris.

On permettait au jeune prince de jouer, pendant le temps de ses récréations, avec quelques-uns des enfants du voisinage. De ce nombre était le fils du meunier du pont du Rhin, dont la demeure de la Reine, à Constance, était assez voisine. Ce jeune garçon, plus âgé que le prince Louis, l'entraînait parfois hors des limites du jardin qu'il lui était interdit de dépasser. Un jour qu'il s'était échappé et qu'on avait tenté vainement de le rejoindre, on le vit revenir, une heure après , en manches de chemise et marchant les pieds nus dans la boue et dans

la neige. La première personne qu'il rencontra sur son passage fut Mlle Cochelet, et il parut d'abord assez embarrassé d'être surpris dans un costume si peu conforme à sa tenue habituelle.

Aux questions faites par Mlle Cochelet sur ce désordre et sur ce qui avait pu lui arriver, il répondit d'un air ouvert et assuré : « Pendant que je jouais, non loin du jardin, j'ai vu passer une pauvre famille si misérable que cela faisait mal à voir. Je n'avais pas d'argent à donner à la mère, mais j'ai chaussé l'un des enfants avec mes souliers, et j'ai habillé l'autre avec ma redingote. »

On pourrait multiplier des citations de ce genre comme autant de traits de la bonté naturelle et des élans généreux de son cœur (1). Lorsqu'on les rapportait à sa mère, elle en ressentait la plus douce sa-

(1) Plusieurs de ces traits de générosité, pris au hasard, sont cités dans notre Etude sur Napoléon ///, pages 1§ et suivantes. — Duraaine, libraire-éditeur de l'Empereur.

tisfaction, mais elle ne permettait jamais que l'on parlât en sa présence de ce qu'il pouvait avoir fait de bien.

Le séjour à Constance n'avait duré qu'un an, et ce repos, si court après l'orage, allait être de nouveau interrompu.

La grande-duchesse de Bade avait eu le vif désir de venir, avec son mari, visiter sa cousine. Le ministre de France en Suisse avait trouvé que ce projet d'entrevue entre deux femmes , deux parentes qui s'aimaient mutuellement, qui avaient été élevées ensemble, devait abriter quelque plan hostile à la monarchie bourbonnienne. De là, de nombreuses démarches diplomatiques qui empêchèrent d'abord le grand-duc et sa femme de se rendre à Constance, puis qui l'obligèrent de congédier la lleine.

Il fut donc arrêté , de concert avec le prince Eugène, que sa sœur irait s'établir à bourg, ville assez rapprochée de Munich pour qu'il pût l'y venir voir fréquemment. Il y avait, en outre, dans cette ville,

un excellent collège et toutes les ressources que la Reine pouvait désirer pour l'éducation de son fils (1).

La reine Hortense se voyant forcée de quitter, pour le moment, la ville de Constance, et ne voulant pas, cependant, renoncer à la pensée de revenir dans un pays qui lui plaisait autant et où elle s'était conciliée la respectueuse estime des habitants, se décida à acheter Arenenberg. L'acte de vente en fut passé le 10 février 1817, moyennant une somme de trente mille florins.

Depuis ce moment, et à mesure que les agitations politiques commencèrent à s'apaiserv la Reine, plus libre de ses mouvements, put faire quelques excursions sans porter ombrage aux susceptibilités des puissances alliées. C'est ainsi qu'elle alla plusieurs fois à Rome visiter la plupart des membres

(1) Ix prince Louis fit ses études en allemand dans ce collège, qu'il fréquenta pendant quatre ans avec

ateiriuit*.

de la famille de l'Empereur, qui s'y trouvaient réunis.

Le 5 mai 1821*, Napoléon était mort sur le rocher de Sainte-Hélène.

« Lui, si grand de facultés et si grand d'âme (1), qui voua son génie au bien-être des peuples et sembla les enchaîner pour briser à jamais leurs chaînes; lui qui préparait le siècle de la liberté en éclairant les nations et en introduisant dans nos mœurs comme dans nos lois le règne de l'égalité, il périssait dans une île malsaine et déserte, loin des siens, à la merci de ses ennemis, méconnu de la France, qu'il avait rendue si puissante et si prospère, de l'Europe, où chacune de ses conquêtes apportait des institutions regrettées aujourd'hui ! 11 n'avait pour toute consolation dans son isolement que l'avenir de gloire qu'il savait bien lui

(1) La reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre pendant Vannée 1831. Fragments de ses mémoires inédits écrits par elle-même , page 4. — A. Bourdillat et Ge, éditeurs.

être réservé. Lui seul devait pressentir la justice qui lui serait rendue un jour, parce que lui seul comprenait tout le bien qu'il avait voulu faire. »

La reine Hortense passait généralement la belle saison à Arenenberg, où le prince Eugène venait la rejoindre avec sa femme pendant l'été. Elle habitait Augsbourg pendant l'hiver. Bientôt le prince Eugène, pour partager le plus longtemps possible la solitude de sa sœur, fit bâtir une élégante maison de campagne à très-peu de distance d'Arenenberg. Cette douce intimité devait malheureusement avoir un terme beaucoup trop prompt.

Fixé irrévocablement dans les États de son beau-père, le prince Eugène avait reçu de lui le titre de duc de Leuchtenberg.

En 1818, ayant appris par le comte de Las -Cases les indignes traitements dont Napoléon était l'objet à Sainte-Hélène , le prince Eugène écrivit à l'empereur Alexandre une lettre remarquable dont voici un extrait (1) :

« Les journaux de divers pays rapportent que l'empereur Napoléon est privé des moyens de satisfaire aux premiers besoins de la vie, et que sa santé souffre des privations qui lui sont imposées.

« Ces rigueurs, si elles sont vraies, ne peuvent être dans l'intention des souverains, et ne sont pas, j'en suis sûr, dans celles de Votre Majesté.

« Dans le doute inquiétant où je suis placé, Sire, c'est pour moi un devoir d'appeler sur le sort de celui qui fut l'époux de ma mère, qui fut mon guide dans la carrière des armes et de l'administration, et qui me combla de

(1) Mémoires et correspondance du prince Eugène , par A. du Casse, tome X, pages 278 et suivantes.

bontés, l'attention et l'intérêt de Votre Majesté. »

Au commencement de 1823, le prince Eugène fut frappé d'une première attaque d'apoplexie. «■ Ce triste accident , ajoute M. du Casse, révéla aux yeux de tous combien cet excellent prince était apprécié et aimé. Pendant tout le cours du mois d'avril et pendant la première quinzaine de mai, les églises ne désemplissaient pas de fidèles priant le Très-Haut d'épargner les jours du gendre de Maximilien. Enfin, le mal fut conjuré, et le prince entra en convalescence. L'aînée de ses filles, Joséphine-Maximilienne- Eugénie, qui avait épousé, le 19 juin 1823, le prince royal de Suède, fit ses adieux à son père pourse rendre à Stockholm. Elle était accompagnée du colonel comte de Tascher de laPagerie, qui n'avait pas quitté le service du prince, dont il était resté le fidèle aide de camp.

«Les eaux de Marienbad furent ordonnées au duc de Leuchtenberg, qui s'y rendit et se

trouva bien de leur usage. Rentré à Munich à la fin d'août, le prince Eugène se plaignit de vertiges à la suite d'une longue chasse au sanglier, exercice pour lequel il avait jconservé une grande prédilection. Depuis lors, et jusqu'au 21 février 1824, le mal ne fit qu'empirer. Pendant cette nuit du21 février, il succomba, emportant dans la tombe les regrets universels. Eugène mourut sans avoir eu le bonheur de voir son fils, le prince Max de Leuchtenberg, devenir l'époux de la plus belle princesse de l'Europe, nièce de sonami l'empereur Alexandre, la grande-duchesse Marie de Russie. »

La reine Hortense fut cruellement frappée par la perte de son frère bien-aimé. Elle renonça entièrement, depuis lors, à sa résidence d'Augsbourg, et Arenenberg devint désormais sa retraite de prédilection.

Nous trouvons, dans les Fragments de ses Mémoires inédits (1), le passage suivant, écrit

(1) La reine Hortense en Italie , en France et en Angleterre, page 5.

au sujet de la mort du prince Eugène : a J'eus la douleur de perdre le frère le plus parfait et le plus tendrement aimé. Il était dans la force de l'âge et de la santé. Déjà, dès l'année précédente, les symptômes de la crise terrible qui nous l'enleva plus tard nous avaient fait sentir toutes les angoisses d'une séparation éternelle. Présente à sa maladie, combien mon courage avait été mis à upe terrible épreuve quand je l'avais vu mouraiii, abandonné des médecins; quand, seule, j'avais été chargée de lui faire faire ses dernières dispositions, et que j'avais encouragé à lui donner les remèdes qui le sauvèrent et nous le rendirent pour quelques mois encore ! Quel temps heureux que ces quinze jours que nous passâmes ensuite en famille sur les bords du lac de Constance ! Comme un malheur qu'on vient d'éviter ajoute de jouissances à la vie ! comme elle s'embellit de tout ce que le ciel nous laisse de bienfaits ! Je puis dire qu'alors je sentais vivement le bonheur qui me restait; touto autre

infortune avait disparu. J'avais craint de perdre mon frère, mon ami, mon soutien, et je ïe conservais, et il m'était rendu ! Remplie de sécurité, je partis pour l'Italie, et c'est là que je reçus l'affreuse nouvelle qu'il était retombé malade, et que, traité de la mGme manière (par la saignée, qui, une première fois, lui avait été si contraire), doucement il sembla s'endormir.... Il n'existait plus !,... »

Nous venons de retracer le tableau aussi Le que possible de la vie de la reine Hortense à Arcnenberg. Ces jours paisibles se continuèrent jusqu'en 1830. Mais à cette ijue, la révolution de Juillet vint à éclater, et le contre-coup s'en fit sentir dans l'Europe entière.

« Cette révolution, dit la reine Hortenie dans les Fragments de ses Mémoires inédits (1), trouva l'aine de mes fils au milieu de ses inventions pour l'industrie, qui, faute de

(l) Pages 9 et 10.

Rhin qui, s'échappant de son étroite demeure, se précipite au bas des cascades de Sehaffouse pour entourer de sa ceinture bleue le plus riche paysage qu'on puisse imaginer. Plus loin encore, la vue se repose, d'un côté, sur les contours vaporeux de la Forêt-Noire, et de l'autre côté sur les tours et les clochers de Constance, qui se reflètent dans les eaux.

Dans les jardins d'Arenenberg, l'attention était attirée par la variété des plantes exotiques les plus rares; et, dans les salons de cette élégante demeure, le choix des objets d'art attestait le goût exquis de la reine Hortense.

Celle qui avait porté si dignement la couronne ne voyait plus autour d'elle une foule de courtisans, mais des amis fidèles et éprouvés. Elle n'oubliait pas non plus les amis absents et tous ceux qui, malgré sa fortune perdue, recevaient d'elle un généreux et constant appui.

Cette vie douce, méditative, rendit bientôt

à la reine Hortense toute la sérénité de son caractère, toute l'animation naturelle de son esprit. Son aptitude passionnée pour les pris s'était réveillée, et le dessin, la musique, occupaient la meilleure partie de ses journées.

Les tristes souvenirs du passé, s'ils n'étaient point effacés, avaient du moins perdu leur âcreté. L'expérience avait, au contraire, appris à la Reine combien elle avait semé d'ingratitudes, d'odieuses défections sur sa route; mais elle ne pouvait se persuader qu'elle se fût fait des ennemis.

Elle disait à ce sujet : « Rien ne me paraît étrange comme d'entendre parler de mes ennemis. Comment ai-je pu en avoir, moi qui regardais comme mes amis tous ceux qui souffraient, moi qui me trouvais si heureuse de leur être utile? »

Ces déceptions si irritantes n'avaient pas laissé de ressentiment dans son cœur, et lorsqu'un zèle maladroit rappelait en sa présence les calomnies dont on avait payé ses

bienfaits, elle répondait : « Il faut être indulgent; le monde est plus léger que méchant ; il faut lui pardonner. »

ee à l'incomparable bonté de la reine Hortense, la vie était fort douce à Arencnberg. A travers tous les changements qui étaient survenus dans sa position, elle n'avait jamais renoncé à l'habitude de tutoyer toutes ses anciennes compagnes de la maison de Mme Campan, et, bien qu'il n'y eût en elle aucune nuance d'orgueil, elle avait tant de supériorité native, qu'elle exerçait un ascendant tout naturel sur les personnes qui l'approchaient. En un mot, elle n'était pas moins Reine dans sa retraite que dans les palais qu'elle avait habités lorsqu'elle était sur le trône.

Arenenberg était devenu peu à peu, bien que se tenant clans l'ombre, le re:

d'un grand nombre d'esprits d'élite. I rencontrait, tantôt un poëtè célèbre, tantôt un peintre distingué, tantôt un 1 combattant de la grande armée. Des lit:

leurs, des artistes, des étrangers de la plus haute distinction, remportaient tour à tour, de leur pèlerinage d'Arenenberg, une impression profonde de respectueuse sympathie pour l'auguste exilée.

Parmi les hôtes qui firent plusieurs fois un séjour prolongé au château d'Arenenberg, on doit nommer surtout la princesse de la Moskowa, veuve du maréchal Ney. Son beau et noble visage portait l'empreinte d'une tristesse grave et contenue. Elle était habituellement silencieuse, et les vêtements de deuil, qu'elle n'avait plus quittés depuis la mort de son mari , achevaient de donner une expression sévère a sa physionomie.

L'affection que la reine Hortense et la maréchale Ney avaient l'une pour l'autre était de celles que le temps ne peut jamais briser ni refroidir. Une source commune de malheurs, des souvenirs amers et douloureux mêlés aux riants souvenirs de leur adolescence, les larmes données par elles à la mort tragique de Mme de Broc, sœur de la prin-

cesse de la Moskowa, étaient comme autant de liens qui resserraient leur étroite amitié.

La reine Hortense savait distribuer l'emploi de son temps de telle sorte que rien ne fût négligé , soit pour le bien-être , soit pour l'amusement des personnes qui la visitaient.

Son habitation , à laquelle on a donné le nom de château, n'avait rien cependant de l'aspect féodal des forteresses du moyen âge. On n'y voyait ni tourelles, ni hautes murailles couronnées de créneaux. C'était une construction moderne, d'une certaine élégance, et qui se prêtait à merveille au genre de vie qu'avait adopté la Reine. Un pavillon principal était habité par elle , par le prince Louis et par les dames qui composaient sa maison. Plus tard, la reine Hortense fit disposer, dans un corps de logis séparé, un appartement pour le prince Louis. On y reconnaissait sans peine, au choix des ornements, au soin et à l'arrangement des moindres détails, que la main prévoyante d'une

mère avait dirigé cette simple et élégante installation.

Le rez-de-chaussée du pavillon qu'occupait la reine Hortense était consacré aux salons de réception, à la salle de billard, à la bibliothèque, au cabinet de travail, qu'elle se plaisait à appeler son atelier. Cette suite d'appartements renfermait quelques rares ;hefs-d'œuvre des grands maîtres des diverses écoles de peinture. On y voyait aussi une collection d'objets précieux qui provenaient en partie de l'impératrice Joséphine.

En passant dans le salon qui précédait la bibliothèque, on s'arrêtait involontairement à la. vue d'un admirable portrait en pied de l'impératrice Joséphine, dû au pinceau de Proud'hon.

L'Impératrice y était représentée, de grandeur naturelle, négligemment couchée sur un banc de gazon, dans un bosquet dont l'ombre bien ménagée tempérait l'éclat du jour. Cette figure pâle et gracieuse semblait trahir une souffrance intérieure.

Un eût dit, en contemplant cette douce image, que déjà le chagrin lui avait appris la valeur réelle des grandeurs humaines. Le sentiment de résignation était si bien primé, si tendre, si pénétrant, qu'il était impossible que le spectateur n'en fût pas ému. Enfin, il n'y avait rien, dans ce portrait, qui rappelât le style quelque peu théâtral que l'on reproche à l'école fiançaise de cette époque. Tout y était simple, tout y était vrai, naturel.

Cette belle toile est maintenant aux Tuileries, dans l'appartement de l'Empereur.

D'autres portraits, notamment celui de léon 1er , ornaient les pièces suivantes. On y trouvait aussi quelques bustes remarquables, entre autres celui de lord Byron, dont les ouvrages étaient familiers à la reine Hortense, car elle lisait l'anglais avec une grande facilité.

Au milieu du dernier salon, dont les fenêtres s'ouvraient sur de ravissants paysages, s'élevait sur un piédestal une statue qui re-

présentait l'impératrice Joséphine. Ce marbre blanc, murre remarquable de Bosio, était d'un effet saisissant. Du reste, en comparant ensemble la tableau et la statue, on reconnaissait entre l'une et l'autre de ces œuvres une grande similitude de pose et d'attitude.

S. M. Napoléon III a fait placer cette magnifique statue dans le grand escalier du château de Saint-Cloud.

A Arenenberg, chacun des visiteurs jouissait d'une entière liberté et employait à son gré les heures de la matinée. On faisait, d'ordinaire, quelques promenades ou excursions jusqu'au moment du dîner, et l'on passait alors, en commun, le reste de la soirée. A huit heures, on prenait le thé. La reine Hortense avait conservé cette habitude, aussi générale en Hollande qu'en Angleterre. Il ne faudrait pas cependant conclure de là que l'élégante et spirituelle colonie d 'Arenenberg bornât l'emploi du temps à cette répétition uniforme des mêmes distractions. On avait organisé un théâtre de société, et l'on y re-

présentait successivement des pièces choisies parmi les meilleures du Vaudeville, des comédies en un acte du Théâtre-Français, quelquefois enfin des opéras-comiques.

La Reine ne se bornait pas à prendre part elle-même, avec un merveilleux talent, à ces représentations intimes. Afin de donner plus de variété à ce répertoire, elle choisissait souvent pour canevas un proverbe dont elle improvisait les rôles avec une rare habileté.

Quelquefois, après ces jeux de la scène, un bal improvisé complétait la fôte, et la Reine encourageait avec une gracieuse bonté ces divertissements réservés surtout à ses jeunes hôtes.

L'art divin des Cimarosa, des Beeihoven, I lozart, des Rossini, était aussi fort cultivé à Arenenberg. De temps en temps, quelques virtuoses éminents, venus de l'Italie ou de l'Allemagne, sollicitaient la faveur d'être admis à se faire entendre dans ce cercle, où ils savaient qu'ils seraient appréciés par des juges très-compétents.

La reine Hortense n'était pas moins sensible aux beautés de la nature qu'aux créations de l'art. C'était avec un enthousiasme communicatif qu'elle parlait de cette pittoresque contrée où l'exil l'avait amenée. Mais il ne fallait pas prononcer en sa présence les mots France, Sainte-Hélène ou Malmaison au milieu de ces poétiques descriptions ; car alors le regret de la patrie absente, l'image des malheurs de Napoléon et de Joséphine, venaient briser son cœur.

Pendant les belles journées du printemps ou de l'été, elle se plaisait à faire des excursions avec toute sa société, tantôt dans les bois et dans les forêts des environs, tantôt sur les montagnes, tantôt sur les eaux du lac. Un yacht élégant avaient été construit pour cette dernière destination. Lorsque, les jours de fête, on faisait de la musique sur cette légère embarcation, on voyait accourir de jeunes paysannes toutes resplendissantes du clinquant dont leurs coiffures étaient chargées. Elles s'élançaient follement avec leurs

fiancés dans les premières barques disponibles qu'elles rencontraient sur le rivage, et, tous ensemble, poussaient à force de rames leur petite flottille de façon à entourer le yacht de la reine Hortense.

La différence des saisons amenait naturellement des modifications dans la manière de vivre de la Reine et de ses hôtes. Pendant les courtes journées de l'automne ou les froids vifs de l'hiver, les dames sortaient peu de la maison ; les hommes allaient à la chasse, et tout le monde se réunissait le soir. Une conversation, toujours animée, se prolongeait au-delà du dîner et s'arrêtait à cette limite imperceptible qu'on ne peut franchir sans ressentir la lassitude de l'esprit. On se dispersait alors en petits groupes autour des s chargées d'ouvrages de femmes, de 5, de keepsake, d'albums de dessins, et chacun s'occupait suivant son aptitude.

On admirait, au milieu de cette profusion de beaux livres, un magnifique album, ouvrage de la reine Hortense. Ce recueil contenait

une série de portraits esquissés de souvenir ou d'après nature, des sites de France ou d'Allemagne, des vues intérieures des divers appartements qu'elle avait habités, et dont le souvenir lui était resté cher. Toutes ces compositions, retracées, pour la plupart, au vol de la pensée, étaient empreintes d'une fidélité de reproduction qui attestait la vivacité de ses souvenirs.

A côté de ces œuvres, dues au pinceau de la reine Hortense, se montraient d'autres recueils d'esquisses exécutées avec talent par quelques-uns de nos meilleurs peintres français. L'une d'elles retraçait une scène rendue avec autant de grâce que de sentiment.

On voyait la Reine assise parmi les ruines de Rome, entourée de plusieurs dames de sa maison ou de son intimité, gracieusement groupées autour d'elle. Puis, Casimir Deîavigne, l'un des hôtes les plus assidus d'Arenenberg, debout, lui lisant une tragédie.

Le sujet et le lieu de la scène, s'il se lût agi d'une femme ordinaire, aurait peut-être

paru indiquer une pensée un peu recherchée; mais l'image de la reine Hortense s'y trouvait parfaitement à sa place. Les idées de tragédie et de ruines avaient été trop étroitement associées à l'histoire de son passé pour n'être pas en harmonie avec la figure qui formait l'intérêt principal de cette composition.

En résumé, on peut véritablement dire qu'Arenenberg était devenu, grâce à la présence de la reine Hortense , l'asile du goût le plus pur, de l'esprit le plus délicat, des sentiments les plus élevés.

Loin des fastes des cours et renfermée dans un cercle comparativement restreint, elle savait qu'il y avait là, autour d'elle, des cœurs dévoués, des âmes d'élite qui avaient renoncé à tout pour vivre à ses côtés.

Et comment, en effet, n'aurait-elle pas été aimée, chérie de toutes les personnes qui l'approchaient? Qui pouvait justifier mieux qu'elle cet attachement profond, inaltérable, contre lequel toutes les vicissitudes

du sort sont sans pouvoir? Ce n'était pas seulement son esprit qui répandait tant de rV-.rmes sur les rapports, même de simple société, établis entre elle et ceux qu'elle admettait dans sa retraite. Elle avait de pins cette grâce naturelle et charmante, cette spontanéité d'impression qui va au-devant de l'esprit d'autrui et s'applique à le fair< valoir. Elle savait écouter, elle savait se » venir, facultés précieuses pour les femmes de son rang.

A cette époque de sa vie, la reine Hortense,

quoique éprouvée par tant de revers, avait

conservé cette limpidité du regard, cette

expression de physionomie si vive, si mobile,

si douce et si touchante, qui révélaient toute

son âme. Elle avait toujours une blancheur,

pureté de teint inaltérables. On n'aurait

pu imaginer une taille plus élégante, d [es

[s et des main- d'une perfection plus

ichevée. Son maintien, le timbre de sa voix,

tout enfin était d'aceord avec l'expression

ique de ses I rails.

Nous ne pouvons mieux compléter ces

•ïques pages sur Arenenbcrg, que par les

:cs suivantes, écrites par RL Mocquard,

/.-urd'hui sénateur, chef du cabinet et

«scrétaire de l'Empereur.

m C'est là, dit-il (1), c'est à Arenenberg

ïe repos qui fuyait la reine Hortense est

«eau la trouver, et que, partagée entre ses

Méats et ses vertus, elle charme l'exil par

les arts, et s'efforce d'acquitter la dette de

spitalité par la bienfaisance. Là aussi,

ironnée de respect et d'estime, elle ob-

ai une justice que ses compatriotes

sionnés lui ont souvent refusée. Qu'elle

nde ; la vérité est fille du temps. Le jour

vcra. Jusque-là, qu'elle laisse au public,

en revient tôt ou tard, ses préventions

:: tcs, satisfaite des témoignages de

ceux qui l'ont assez approchée pour la juger,

s&sez connue pour la chérir. Les autres, ma-

Revue de l'Empire, 5e ann<.'e (1846), pages 305 et

ladroits autant qu'injustes, en ont dit trop de mal pour n'en pas faire croire du bien. Xous ne parlons pas ici de ces agréments infinis, de ces qualités brillantes qui ornent le mérite et ne le font pas. Le véritable, pour une princesse, c'est d'avoir- été simple dans sa grandeur, courageuse dans sa propre adversité, comme dévouée dans celle des autres ; secourable à toutes les infortunes avec cet empressement qui va les trouver, avec cette manière de répandre les grâces qui est comme un second bienfait, avec cette affabilité prévenante qui, sans jamais être un oubli du rang, est l'art suprême de le faire pardonner. En un mot, elle peut rendre compte d'une prospérité qu'elle n'a eue que pour les autres, et la patrie seule excite ses regrets. Quant au trône et aux grandeurs évanouies, elle dit souvent : « J:ai mieux que tout cela, j'ai encore des amis. »

Une anecdote qui caractérise la nature affectueuse et dévouée des rapports de M. Mocquard avec les exilés d'Arenenberg,

se rattache à la notice écrite par lui sur la reine Hortense, et dont nous venons d'extraire les lignes qui précèdent.

M. Hyppolyte CastiUe la rapporte ainsi dans ses Portraits historiques (1) : « Une biographie de la reine Hortense avait paru d^ns la Biographie des Contemporains, d«; MM. de Jouy et Arnaud; M. Moquard, la trouvant insuffisante, en fit paraître anonymement une autre où pleine justice était rendue à la Reine, qui fut la meilleure des - et la plus charmante des femmes.

« Comme on ignorait le nom de l'auteur, 'attribua à un historien de l'empire. M " À reçut un présent magnifique, el l'imputa sans doute à ses anciens écrits.

« Peu de temps après, M. Moquard se trouvait à Arcncnbcrg. Le prince Eugène, - avoir causé avec lui, resta un înstant seul dans sa chambre, et ayant, trd, jeté les yeux sur des papiers él

{V Pages 10 et suivantes. — E. Dentn, éditeur.

sur une table, quelle ne fut pas ^a surprime

en reconnaissant le manuscrit de la biographie de la reine Hortense, écrit de la main de M. Mocquard. Il courut en informer sa sœur, et quand l'auteur anonyme de la notice les vint rejoindre, il fut accueilli d'une manière piquante.

« — Comment I s'écria la reine Hortense, c'est ainsi que vous trahissez vus amis !

« — Mais!... fit M. Mocquart surpris..., que voulez-vous dire?...

« — Oui, ajouta le prince Eugène, et il faut le punir ; donnons-lui la montre de notre mère.

« L'énigme fut expliquée, et M. Mocquard conserva précieusement ce don touchant qui lui rappelait de si affectueux souvenirs.

« Les visites de M. Mocquard se renouvelèrent et devinrent bientôt une douce habitude. Dès que les vacances du barreau lui permettaient de quitter Paris, il b:empressait d'accourir à Àrenenherg. Peu à peu

l'h&te devint bientôt un partisan, l'amitié devint du dévouement, et ce dévouement resta inaltérable. ».

La situation d'Arenenberg est une des p] riantes de cette contrée si pittoresque el heureusement accidentée. La maison est &&tie sur le versant d'une colline, où des plantations d'arbres admirablement mena:étendent leur ombrage, tout en laissant a$ cevoir, d'espace en espace, des points vue ravissants. C'est ainsi que, d'un et l'on découvre la petite île de Reichnau, is?pissée de vignes, et dont les chalets aux i reluisants se reflètent et tremfelent dans eaux du lac. D'un autre côté, l'œil eniL: fMit une plus vaste étendue, contemple

mieux, l'occupaient depuis son mariage ^4), et le plus jeune à l'école militaire de Thiinn, où il suivait les cours d'artillerie et du génie.

« Tous deux semblèrent renaître au bruit des événements de Paris. Quoique sep, leurs impressions furent les mêmes. Vifs regrets de n'avoir pas pu combattre avec les Parisiens, enthousiasme pour leur héroïque conduite, et légitime espoir de servir celte belle France qu'ils chérissaient tant. Ilb me disaient : « Elle est enfin libre ! l'exil est fini, ia patrie est ouverte; n'importe comment, nous la servirons ! » Voilà ce qui remplis toutes leurs lettres. J'étais loin de partager rances. »

En effet, les événements qui suivirent la révolution de 1830 ne tardèrent pas à donner rai-on à la reine Hortensc.

(1) Le prince Napoléon avait épousé la pri< Charlotte, >a cous. ne, secou le fille du roi Joseph, et il vit ait a Florence piis de son père le roi Lotii pri o rie en 1830 , saus i.

d'eu; un o.

En 1831, un soulèvement eut lieu dans la Romagne. Cette insurrection semblait devoir envahir l'Italie tout entière. Les deux princes n'hésitèrent pas à se rendre aux vœux qui, de toutes parts, les appelaient à la tête du peuple armé pour s'affranchir du joug de l'étranger.

Mais bientôt, cédant devant les nombreux bataillons autrichiens, ils durent, après des prodiges de valeur, battre en retraite sur Forli.

Nous avons raconté, dans un autre travail (i), toutes les angoisses de la Reine pendant les péripéties de cette lutte inégale; nous avons redit les paroles déchirantes de celte pauvre mère lorsqu'elle apprit que son fils Napoléon venait d'expirer, emporté par une inflammation de poitrine. Elle était alors sur la route de Forli, à la recherche de ses enfants-. On l'emporta inanimée sur

(i) Etude sur Napoléon ///, pages 23 et suivantes. .Dumaine, !ibi*aire-c\iiteur de l'Empereur.

tin lit à Pesaro, et c'est là que le dernier de ses fils, le prince Louis, vint, désespéré, se précipiter dans ses bras.

« Ah ! s'écrie la reine Hortense, en rappelant cette heure fatale et cruelle, le désespoir d'une mère est éternel! Rien ne le calme, rien ne le diminue. L'unique consolation d'une mère est dans l'espoir du peu de durée de son existence. Mais dans ce moment affreux, je me souviens, ajouta-t-elle, que l'état dans lequel j'aperçus le fils qui me restait, me força seul à rappeler mon courage. Il fallait le sauver, lui qui perdait le tendre compagnon de sa vie, lui qui voulait mourir aussi ! J'ignore encore où j'ai pu trouver la force qui m'a été nécessaire ; mais enfin, je l'ai eue. »

Oui ! la reine Hortense eut cette force sublime des mères qui adorent leurs enfants ; elle put soustraire son dernier fils, le prince Louis, qui était alors gravement malade de la rougeole, à toutes les investigations des Autrichiens, et après avoir couru mille dan-

gcrs, elle mit enfin le pied sur le sol français, et revit cette patrie d'où une loi cruelle l'exilait encore, elle et les siens.

« Je couchai à Cannes, dit la Reine (1); c'est là que l'Empereur avait débarqué de l'iie d'Elbe ; c'est de là qu'avec une poignée de soldats et porté par toute la population, il était remonté si facilement sur ce trône que les Français avaient soutenu avec tant de persévérance et que les étrangers l'avaient forcé d'abandonner une seconde fois. Que les temps étaient changés ! Maintenant, l'Empire tant calomnié avait été oublié ! Le besoin de liberté semblait remplacer tous les besoins de la nation.

« Me plaçant donc en dehors de la

politique, je n'avais qu'une conduite à tenir. La loi d'exil que je devais respecter n'avait été faite que dans l'intérêt du nouveau souverain. C'était lui seul qui devait connaître

(1) Ln reine Hortense en Italie , en France et en Angleterre,, pages 162 et suivantes.

;|ue la force des circonstances m'avait con- Mainte à l'enfreindre. Aussi, je comptais passer par Paris, ne m'y arrêter que le te ; nécessaire pour voir le Roi, et lui apprci moi-même mon passage et mon désir de retourner en Suisse.

« Toutes les relations que j'avais pu avoir avec lui avaient été bienveillantes. Il n'ignorait pas que je m'étais occupée du sort de si mère en 1815, que j'avais des lettres d qui m'en remerciaient, ainsi que sa tante, la duchesse de Bourbon. Voyant mon frère en 1814, il lui avait appris qu'il était l'ami >on père lors de l'Assemblée constituante. 11 avait fait dire à la grande- duchesse de Bade que je pouvais compter sur son appui. On me l'avait toujours peint enthousiaste de l'Empereur. On annonçait qu'il faisait remettre sa statue sur la colonne ! Qne de raisons pour ne pas douter d'un bon accueil ! D'ailleurs, la loyauté de ma conduite, en allant le voir, devait lui prouver qu'étrangère à tout ce qui pouvait di

i pays, je savais me soumettre à se? décrets.

c Mon fils, toujours instruit de toutes mes pensées, les approuvait. Depuis que noiv^ voyagions en France, je le voyais sortir un peu de sa morne tristesse. Aussitôt arrive dans une auberge, il allait se promener dans les rues, s'arrêtait dans les cafés, causai! avec tous les gens qu'il rencontrait, et venait avec une sorte de plaisir me raconte: *es conversation-.

« Un matin, il vint, un papier à la

main, me montrer une lettre qu'il écrivait au roi des Français. Je la lus. elle était bien. Mais je n'approuvais pas cette démarche. Mes enfants, traités sans égard, abaissés constamment par tous les gouvernements, menu par ceux qui devaient tant à leur oncle, con servaient à la France toute leur affection. Les yeux toujours tournés vers elle, occupés:<ns cesse des institutions qui peuvent la rendre heureuse et libre, ils savaient quele* peuples seuls étaient leurs amis, la haine dc>

— 2ÔÔ —

grands le leur avait assez appris. Se résigner au choix du peuple français était donc un devoir, mais se vouer à la France était un besoin.

a Mon fils, électrisé par la vue de cette patrie qu'il aimait tant, n'avait qu'un désir, c'était d'y rester, de la servir, môme comme simple soldat. C'était le but de sa demande.

« Il était bien loin, certes, de pouvoir se persuader encore que le gouvernement français abandonnerait , en Italie et ailleurs, la cause des peuples qui n'avaient fait qu'imiter sa révolution. Mais ma froide raison ne pouvait partager cette illusion.

« Toute la route que je parcourais

était pour moi remplie de souvenirs. En passant à Nemours, je me rappelai qu'à la fin de 1809 l'Empereur fit dire, par le télégraphe, à mon frère de se rendre à Paris. Il m'avait engagée à aller au-devant de lui. Je le rencontrai à Nemours, et là je lui appris que le divorce de l'Empereur venait d'être décidé. Sacrifice immense, que ma mère fai-

sait au bonheur de la France et de son époux. Ses enfantsvanimés du même sentiment, durent l'imiter, et, avec le même désintéressement, ils renoncèrent, mon frère, au trône d'Italie, qui lui était assuré si l'Empereur n'avait pas d'enfants, et moi à celui de France, dont mes fils étaient alors les seulshéritiers(I). « A Fontainebleau, je voulus montrer à mon fils ce palais, témoin de la plus grande gloire qu'on puisse imaginer; ce palais que nous habitâmes après la paix de Tilsitt, au milieu des fêtes qui se succédaient et des hommages des princes étrangers qui accouraient pour implorer la paix de leur vainqueur. Le pape y vint une fois de plein gré et une autre fois contraint; et l'Empereur lui-même, si grand et si puissant, s'y vit forcé d'abdiquer cette même couronne que tant de victoires, de bienfaits et de vœux avaient placée sur sa tête.

(l) Le roi Joseph, aîné des frères de l'Empereur, n'avait pas d'cafauts mâles.

« Là aussi je pus montrer à mon fils l'endroit où il fut tenu sur les fonts baptismaux par l'Empereur. Quelques domestiques du château étaient encore les mômes; quoique persuadée que je devais être bien changée depuis tant d'années, j'avais pourtant la précaution de tenir mon voile noir toujours baissé !

« Mon fils faisait les questions qui pouvaient nous intéresser.

« J'entendais si souvent répéter mon nom à propos des divers appartements que j'avais habités, qu'il était évident qu'on était resf fidèle au souvenir de notre temps. Je retrouvais tout comme je l'avais laissé. Le seul changement qui me frappa fut le jardin an- - planté par nous, et qui était devenu si ^rand et si magnifique, qu'il me fit faire un soupir en pendant à la longueur du tempqui l'avait fait croître et qui m'avait séparé de la patrie! Hélas! et il fallait encore eu vivre éloignée !....

• Enfin, j'arrivai à la barrière de Paris. Je

mettais une sorte d'amour-propre à montrer par son beau côté cette capitale à mon fils, qui devait à peine s'en souvenir. Je dis au postillon de nous mener, par le boulevard, jusqu'à la rue de la Paix, et de s'arrêter au premier hôtel venu. Je repassais par le même rhemin où seize ans auparavant, esc o ri d'un officier autrichien, je quittai, le soir, cette ville d'où les alliés m'expulsaient a ta hâte, tellement redoutée par eux, faibte femme que j'étais, avec mes deux jeunes enfants, que de distance en distance la troupe ennemie était sous les armes pour protcger, disait-on, notre passage. Le peuple, humilié, agité, qui prenait, dans ce moment, pour signe de ralliement un œillet rouge, «Hait plus à redouter pour eux que pour nous.

« Le hasard nous conduisit à L'hôte] de Hollande. J'occupais le petit appartement du premier. De là, je voyais le boulevard et la colonne de la place Vendôme....

« Assise à la fenêtre de ce petit ap-

parlement, j'oubliais qui j'étais, ce que je venais de fuir, ce que je venais chercher. Je voyais des- Français passer et repasser devant moi. J'étais dans cette capitale où j'avais habité des palais; je ne les regrettais pas. Je n'enviais pas le sort de ceux y demeuraient, et mon ambition eût éîé satisfaite de vivre là, ignorée, oubliée pour le reste de mes jours.... »

A peine arrivée à Paris, la reine Horion g reçut la visite de M. Casimir Périer, ak. président du conseil des ministres.

La Reine lui dit : « Je sais bien que j'ai transgressé une loi; j'en ai pesé toute chances. Vous avez le droit de me faire arrêter, ce serait juste. »

Il lui répondit : «Juste, non; légal, oui ! »

Mais bientôt, la réserve officielle do:

s'était enveloppé au commencement de col to entrevue se modifia, et le lendemain sa le général d'Houdetot, l'un des aides de camp du roi , vint chercher la reine • tense pour la conduire au Palais-Royal.

Lorsqu'elle fut assise, seule dans un appartement particulier, le général d'Houdetot alla prévenir le Roi.

« Il fut poli , gracieux même , dit la reine Hortense (i); il me parla de l'exil de notre famille comme lui pesant sur le cœur. — « Je connais toutes les douleurs de l'exil, ajouta le Roi, et il ne tient pas à moi que le vôtre n'ait déjà cessé. »

« Je lui exprimai la douceur que je trouvais à revoir la patrie, mais je lui dis que je ne venais pas dans l'espoir d'y rester; que je concevais les positions difficiles comme la sienne ; qu'il pouvait juger le temps où la France serait ouverte à tous ses enfants.

« — Le temps n'est pas loin, dit le Roi. où il n'y aura plus d'exilés; je n'en veux aucun sous mon règne. »

« Il me parla de son propre exil, de la fâcheuse position où il s'était trouvé, forcé de

(1) La reine Hortense en Italie, en France et en An>jleierre} pages 182 et suivantes.

•onner des leçons. Je lui dis que je le savais et que c'était une gloire pour lui.

« Je lui appris que mon fils était avec moi. 11 s'en était douté, et me recommanda de ne laisser supposer à personne notre arrivée, car il l'avait môme cachée à son ministère, et tenait à ce que tout le monde ign notre passage. Je lui en donnai ma par et je l'ai tenue. »

Le Roi témoigna ensuite à la reine Horiense tout le plaisir qu'il aurait à l'obliger, en la priant de vouloir bien lui en indiquer )es moyens.

« — Je n'ignore pas, ajouta-t-il en terminant cet entretien, que vous avez de légitimes réclamations à faire , et que vous on avez vainement appelé à la justice de les ministères précédents. Écrivez-moi une note de tout ce qui vous est dû et que vons < nverrez à moi seul. Je m'entends en affaires , et je vous offre de me charger dos nôtres. »

« Il s'excusa aussi de ne pas venir me :

une visite, à cause de sa nouvelle position et du secret de mon voyage , et il me demanda si je voulais voir sa femme et sa sanir. Il les amena toutes les deux, et se retira,

u L'air de bonté, de distinction , de simplicité de la Reine me plut extrêmement* Ma douleur s'épancha davantage dans le sein d'une tendre mère de famille. Je lui racontai toutes mes angoisses pour sauver le seui fils qui me restait : il me coûtait trop d* parier d'autre chose que de ce qui rempli»* sait mon âme. La Reine me comprenait si bien, ainsi que sa sœur, et leur intérêt étak si affectueux, que j'aurais pu me croire au milieu de ma famille. Je me sentais si malheureuse, que leurs consolations me firent du bien. »

En rentrant à l'hôtel de Hollande, où se* domestiques l'avaient fait passer pour on dame anglaise , afin de ne pas trahir son incognito, la reine Hortense trouva son Gis malade; il avait une fièvre très-forte, et an

médecin, M. le docteur Balancier, appelé en toute hâte, ne put se prononcer sur le caractère que prendrait cette maladie.

Voilà donc la Reine obligée de retrouver, dans ces pénibles circonstances, assez de force et de courage pour soigner son fils sans succomber elle-même à tant de secousses répétées. Les seules interruptions à ces soins furent quelques entrevues avec M. Casimir Périer.

Il fut convenu entre ce ministre et le Roi que la reine Hortcnse irait à Londres; que, de là, elle écrirait au Roi une lettre qui serait communiquée au conseil des ministres, pour demander l'autorisation d'aller prendre les eaux de Vichy.

La reine Hortense adhéra à ces dispositions; mais lorsque M. Casimir Périer lui dit que si , plus tard , le prince Louis-Napoléon acceptait du service en France, il faudrait qu'il quittât son nom, elle put à peine contenir son indignation; et, quand elle rendit compte à son fils de sa conversation*avec

M. Casimir Périer, le Prince s'écria avec véhémence : « Quitter mon nom ! qui oserait me faire une pareille proposition? Ne pensons plus à rien de tout cela, retournons dans notre retraite. Ah! vous aviez raison, ma mère!.... »

Bien que le Prince fût assez gravement malade, le médecin ne l'avait pas déclaré en danger; cependant, malgré tous les soins qui lui étaient donnés, sa gorge restait toujours enflammée.

Le o mai 1831, la foule se dirigeait, silencieusement et recueillie, vers la colonne Vendôme. La reine Hortense était heureuse de voir, de la fenêtre de son hôtel , tout ce peuple apportant des fleurs et des couronnes au pied de ce monument national.

A. ce moment, l'apparition du général d'Houdedot vint changer le cours de ces impressions.

(i — Madame, lui dit-il, il faut partir à l'instant; vous ne pouvez demeurer plus longtemps ici; j'ai ordre de vous le dire; à

moins qu'il n'y ait positivement risque pour h vie de votre fils, il faut partir. »

à Cette manière d'agir avec moi, dit la reine Hortense, me fit pitié (1). C'était, en vérité, me montrer trop de faiblesse et me faire croire à trop de force de ma part. Quel effroi devais-je causer pour qu'on passât ainsi par-dessus toutes les lois de la biens-jance et de l'humanité! J'excusai pourtant un procédé si peu en rapport avec le bon accueil que j'avais reçu , par considération pour la crainte nouvelle qu'avait dû produire d'empressement à la colonne. Mais moi, qui n'avais de crainte que pour la santé d< o fils, et d'occupation que celle de le soigner, je trouvai cruel que les inquiétude.^ de la politique vinssent encore me chercher au milieu de la solitude et de mes nouveaux tourments. »

La reine Hortense partit donc pour l'An-

(1) La reine Hortense en Italie , en Franct et m Angleterre, pages 212 et 213.

jleterre. Quoique souffrant encore beaucoup, son fils avait bien supporté le voyage; mais, arrivé à Londres, une jaunisse des plus fortes ';e déclara.

Dans cette ville, la Reine et les siens ne pouvaient passer pour une famille anglaise, comme cela avait eu lieu à Paris. Aussi reprit-elle son nom dans l'hôtel où elle résida, et ses domestiques dirent qu'elle arrivait de Portimouth, où l'avait débarquée un paquebot venant de Malte.

Pendant son séjour en Angleterre, la reine Hortense fut l'objet des attentions les plu* délicates de la part des ministres et de la haute société de Londres.

Des hommes considérables, des femme?

portant les plus grands noms de l'aristocratie anglaise, tinrent à honneur, les uns de lui présenter leurs hommages, les autres de lui offrir leurs services.

Le duc d'Hamilton, lord Holland, M. Fox, la duchesse de Bedford, la marquise de Douglas, la comtesse de Glengall, lady Grey, se

mirent avec empressement à la disposition de la Reine pour lui faire les honneurs du pays.

Il nous faudrait citer presque toute la haute société de Londres, si nous voulions nommer toutes les personnes distinguées qui s'empressaient de rechercher et d'accueillir la reine Hortense et son fils.

Sa Majesté ne put cependant refuser la fête splendide que la duchesse de Bedford donna en son honneur dans son magnifique château de Wooburn-Abbey, situé à quarante milles de Londres. Les jardins étaient remplis par l'élite de la société.

« Je n'avais jamais vu, dit la Reine dans les Fragments de ses Mémoires inédits, autant de jolies femmes. La maîtresse de la m;^ fit parfaitement gracieuse pour moi; elle insista beaucoup pour me faire visiter ?a terre, un des lieux les plus beaux de l'Ai terre, et où je pourrais juger des agrémenLs de leur vie de château.

<t Chacun mettait une sorte d'amour-

propre à me donner une idée de cette splendeur inconnue ailleurs. Un souverain seul peut réunir les soins, l'élégance et le luxe répandus dans les châteaux des grands seigneurs anglais. »

Rentrée à Londres, la reine Hortense y reçut encore les hommages du prince Léopold, à qui le trône de Belgique venait d'être offert. Elle reçut également la visite de sa nièce, la princesse Amélie, impératrice du Brésil, qui venait d'arriver en Europe.

Le 1er août 1831 , le prince Louis était rendu à la santé, et M. de Talleyrand, à qui un courrier venait d'apporter l'ordre de délivrer à la reine Hortense des passe-ports pour se rendre en Suisse en traversant la France, fit annoncer cette nouvelle à. Sa Majesté par la duchesse de Dino. « Elle fut, dit la Reine, spirituelle et gracieuse, comme je l'avais toujours vue. »

Il n'était plus question de Vichy, et le silence du général d'Houdetot, qui n'avait pas répondu à une dernière communication

de la reine Hortense, prouvait qu'on redoutait de la voir séjourner de nouveau à Paris, Elle hésitait encore, mais son incertitude cessa lorsque son fils lui dit : « Si nous allons à Paris et si je vois sabrer le peuple devant moi, certainement je ne résisterai pas, je me mettrai de son côté. »

La reine Hortense quitta l'Angleterre, décidée à tourner Paris sans y entrer. Elle s'embarqua le 7 août. La mer était calme, la traversée fut heureuse.

Rentrés en France pour quelques jours, la Reine et son fils s'attachaient à visiter toutes lieux qu'ils traversaient avec cette affech n profonde que l'exilé porte à la terre maternelle qu'il est obligé d'abandonner.

a Depuis seize ans que je vivais en pay< étranger, dit la Heine (1), je n'avais parlé ma langue qu'avec les personnes de la société que je voyais. J'étais donc forcée de demeu-

(1) La reine Hortense en Italie, en France et en terre, page» 257 et suivantes.

rer indifférente à tout ce qui se passait autour de moi. A présent, pendant mon voyage, je jouissais d'entendre tout ce que disait le peuple dans les villes, les paysans dans les campagnes. Je n'étais plus étrangère ici, et i^ette idée était remplie de douceur.

« Aussitôt arrivée dans une auberge, j'allais à pied avec mon fils ; j'entrais dans une boutique, je m'asseyais, je trouvais du plaisir à causer avec tout le monde. Un autre jour, c'était dans la rue même que j'arrêtais un enfant, que je le caressais, que je questionnais ses parents sur ses études, et dans la campagne un cultivateur sur sa récolte. Je trouvais à chacun de l'esprit, des réparties vives et originales, et j'éprouvais une sorte de satisfaction à m'identifier aux intérêts de tous ceux auxquels j'adressais des questions. »

A Chantilly , à Ermenonville , à Morfontaine, la reine Hortense retrouvait les souvenirs de sa grandeur passée ; mais à Saint- Denis, son cœur déborde et ses regrets se

manifestent avec une expression des plus touchantes.

« A Saint-Denis, écrit-elle, j'eus encore des souvenirs particuliers; c'était sous ma protection immédiate que cette institution de jeunes filles de Légionnaires avait été établie. Voilà la seule royauté que j'eusse regretté. Je n'osai m'y montrer, j'y connaissais encore trop de monde; mais j'allai dans l'église, et je descendis dans les cavaux; quelques étrangers, curieux comme nous, nous y suivirent. Louis XVIII, seul des rois de sa dynastie, reposait sous ces voûtes que l'Empire avait vu restaurer pour y placer la nouvelle famille adoptée par la France. Et, étrange effet des vicissitudes humaines, son chef demeurait au pouvoir des Anglais, et tout le reste devait mourir dispersé sur la terre étrangère !

« Mon fils aurait bien désiré aller à

Saint-Leu, lieu témoin de sa première enfance ; j'aurais trouvé là des tombeaux qui m'étaient chers; mais c'était trop m'éloigner

de ma route, il fallait y renoncer. D'ailleurs, revoir cette campagne créée par moi, qui avait été récemment témoin de la mort affreuse d'un vieillard (1), et devenue la propriété d'une autre personne, c'eût été aller chercher une impression trop pénible.

« Je tournai donc Paris par le chemin de la Révolte, et je continuai ma route jusqu'à l'église de Rueil, où se trouve le tombeau de ma mère (2) »

« Je m'éloignai enfin de cette France,

dont le souvenir m'avait toujours été si doux, de cette patrie qui nous faisait encore expier par une plus longue séparation d'elle l'honneur de porter un nom dont la gloirs'associe à ses plus hautes gloires, un nom dont le bruit seul paraissait une force aux yeux de l'étranger. Elle ne cessera jamais pourtant,

(1) Le duc de Bourbon.

(2) Les paroles touchantes prononcées par la rein-1 Hortense, lors de sa visite à Rueil et à la Malmain . sont reproduites dans le 4e chapitre : Les Tombeaux.

romrae elle n'a jamais cessé, d'être, cette patrie, l'objet de mes plus vives, de mes plus tendres affections. Frappée au cœur par la plus inconsolable des douleurs, la perte d'un fils, j'avais trouvé, en revoyant la France, même sous le poids de la proscription, un intérêt dont je ne me croyais plus susceptible. Ce mouvement forcé et cette occupation constante de la pensée avaient été une puissante distraction à mes chagrins; mais une loi cruelle me forçait à renoncer à voir mon pays plus longtemps. L'Italie aussi me devenait fermée puisqu'elle l'était à mon fils. « La Suisse, au moins, me restait encore. La Suisse avait été mon premier asile au moment où l'effroi des puissances alliées poursuivait notre nom ; c'était là que j'a trouvé un pnint de repos après nos grands revers. Un des cantons, celui de Thurgovic, avait eu le courage de me conserver, en dépit des menées diplomatiques, malgré les persécutions de tous genres dont j'avais été l'objet de la part de la Restauration. J'avais

50ûié quelques moments plus calmes au milieu de cette nature si belle, de ces habitants si simples, de ces cœurs si dévoués. Je menais redemander à cette terre paisible une retraite qui ne m'est du moins plus contestée. Après des malheurs plus cruels cme ceux qui m'accablaient lorsque j'y vins pour la première fois, je revis mes montagnes et je me trouvai livrée enfin à moimôme avec toutes les blessures de mon cœur. »

YII

La reine Hortense avait alors auprès d'elle deux dames de compagnie, M1,e Masuyer et Mlle de Périgny. Mrae Salvage de Faverolles, qui fut son exécutrice testamentaire, était sa première dame et possédait toute sa confiance.

Mlle Cochelet, devenue la femme du commandant Charles Parquin, habitait une propriété voisine d'Arenenberg, le château de "Walfberg. Elle y mourut le 7 mai 1833.

La reine Hortense était à Genève avec son fils, lorsque son amie d'enfance, sa fidèle •ompagne, rendait le dernier soupir.

Dans cette douloureuse circonstance, la Reine écrivit au commandant Parquin la lettre suivante :

« Mon cher monsieur Parquin, j'apprends avec le plus vif chagrin la mort de votre pauvre Louise ; vous devez penser que je la regrette bien sincèrement. C'est avec elle que j'ai quitté la France, et son attachement a toujours été pour moi une consolation. C'est sur sa fille, comme je le lui ai promis, que je reporterai les sentiments que je lui avais voués. J'espère que vous avez du courage pour supporter cette cruelle perte, et que la pauvre petite Claire se porte bien. Il me tarde de la revoir. Dites-lui bien qu'elle peut compter sur moi. Je savais Louise malade; mais j'étais loin de m'attendre à cette fin subite, et je comptais hâter mon retour pour la retrouver, dans la crainte qu'elle eût besoin de M. Conneau. Il avait déjà retenu sa place et partait pour lui porter ses soins, lorsque cette triste nouvelle m'est arrivée; aussi j'ai doublement regretté mon éloigne-

ment. Je compte retourner prochainement à Arenenberg; je serai bien affligée de vous revoir seul, sans votre excellente femme; mais je serai bien aise aussi de vous porter quelques consolations et de vous assurer de mes sentiments.

« Louis veut vous écrire. Il sent comme moi que nous venons de perdre une vieille amie, et que cela ne se retrouve pas.

« J'embrasse Claire. »

Nous arrivons à l'année 1836, qui fut témoin des événements de Strasbourg. Le prince Louis-Napoléon avait franchi la frontière et était entré dans cette ville le 28 octobre. Il y fut reçu par le colonel Vaudrey, le commandant Parquin et plusieurs autres officiers.

Quelques jours avant, la préoccupation du Prince n'avait échappé à aucun des siens à Arenenberg. Il avait été rejoint dans cette résidence par de fidèles amis, au nombre desquels se trouvaient le comte Arèse et le marquis Visconti, tous deux Milanais.

La duchesse de Raguse, qui était fort attachée à la reine Hortense, était revenue quelques jours avant d'Arenenberg pour aller s'établir dans sa résidence de Viry, à cinq lieues de Paris. Elle y était arrivée depuis peu d'heures, lorsqu'on la prévint que Mme Salvage de Faverolles l'attendait dans sa voiture, au bout du parc. La duchesse de Raguse comprit immédiatement que la reine Hortense était là, et, courant au-devant d'elle, ce fut avec une vive douleur qu'elle apprit de son auguste amie la fatale issue de la tentative de Strasbourg (1).

M. Delessert, alors préfet de police, fut informé de l'arrivée de la reine Hortense, qui resta une semaine à Viry. Ce temps fut employé en démarches pour connaître la décision du gouvernement à l'égard de l'illustre prisonnier. On gardait le plus grand secret sur la destination vers laquelle on

r (l) Le récit de cette affaire se trouve dans notre Étude sur Napoléon ///, pugi s 30 et suivantes.

comptait diriger le Prince, et on se contentait de répondre à sa mère par des paroles rassurantes, mais vagues.

Enfin , la Reine partit sans avoir pu obtenir de renseignements plus positifs, et deux heures après qu'elle avait quitté Viry pour reprendre le chemin de la Suisse, un messager, porteur d'une lettre à son adresse, se présenta. Il venait annoncer le départ du prince Louis-Napoléon pour les États-Unis.

Après une traversée de quatre mois et demi à bord de la frégate V Andromède, le Prince débarquait à New-York. Constamment retenu à bord jusque-là dans la rade de Rio- Janeiro , traité en prisonnier de guerre , ce fut seulement sur la terre hospitalière des États-Unis qu'il fut rendu à la liberté.

Mais une lettre qu'il reçut de sa mère mourante (1) ne tarda pas à le ramener sur le continent.

Le prince n'eut plus alors qu'une seule

(1) Nous reproduisons cette lettre au ft* chapitre.

pensée : revoir cette mère adorée et recevoir ses dernières bénédictions, dût-il braver tous les dangers et s'attirer toutes les persécutions possibles.

Sa piété filiale fut couronnée de succès. Il lui fut permis de fermer les yeux de sa mère. C'est dans les bras de son fils chéri que, le 5 octobre 1837, la reine Hortense rendit le dernier soupir, remerciant Dieu de lui avoir réservé cette suprême et dernière consolation.

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