‹ La Reine HortenseChapitre 6 sur 15 · LE 10 JUIN · texte numérisé non relu

LE 10 JUIN

ô vous

qui visitez ces lieux,

n'avancez qu'avec prudence

sur ces abîmes;

«jongez a ceux qui vous aiment

Pendant que la reine Hortense, tout entière au deuil profond que lui causait la perte d'une amie aussi chère à tant de titres, s'ensevelissait dans la retraite, et cherchait dans l'accomplissement d'œuvres de pieuse charité un allégement à sa douleur, les événements politiques se pressaient, et Napoléon luttait seul, avec les inépuisables ressources de son génie, contre l'Europe coalisée.

Mais tout allait mal , parce qu'il y avait partout transactions de conscience, hésitations, et, faut-il le dire, abandon de la part

de ceux qui avaient été le plus comblés par l'Empereur.

Le roi Louis, qui eût pu, à juste titre, conserver quelque ressentiment contre son frère, ne songea plus qu'à faire cause commune avec la France du jour où il vit son pays sérieusement menacé. Son long séjour en Styrie avait très-fortement ébranlé sa santé. Bravant toutes les fatigues, il quitta Gratz, traversa la Suisse, et arriva à Paris le 1er janvier 1814: il descendit chez sa mère.

L'entrevue qu'il eut avec l'Empereur fut assez froide. Le roi Louis désirait ardemment servir la France dans ce moment de crise, mais sans souscrire à aucune condition qui fût en désaccord avec sa conduite passée.

Les conditions- que Napoléon voulut lui imposer furent telles, qu'il dut s'abstenir de prendre une part active à la latte engagée.

En apprenant l'arrivée du Roi, la reine Hortense dit aux personnes qui l'entouraient: « Mon mari est bon Français ; il ïe prouve en centrant en France au moment où toute

l'Europe se déclare contre elle ; c'est un honnête homme; et si nos caractères n'ont pu sympathiser, c'est que nous avions des défauts qui ne pouvaient aller ensemble. Moi, j'ai eu trop d'orgueil; on me gâtait quand j'étais jeune, je croyais trop valoir peut-être, et le moyen, avec de pareilles dispositions, de vivre avec quelqu'un qui est trop méfiant. Mais nos intérêts sont les mêmes, et il est digne de son caractère de venir se réunir à tous les Français pour aider de ses moyens la défense de son pays. C'est ainsi qu'il faut reconnaître tout ce que le peuple a fait pour notre famille. »

L'éloignement involontaire que l'humeur morose du roi Louis inspirait à la reine Hortense n'avait donc jamais porté atteinte à l'estime qu'elle professait pour le caractère moral de sen mari.

Tout en regrettant profondément de ne pouvoir accepter désormais une vie commune, qui était devenue impossible à cause de la disparité de leur manière de voir et de

sentir, la reine Hortense n'en rendait pas moins justice à la noble conduite de Louis dans ces circonstances. Elle s'était toujours parfaitement rendu compte de ce que les princes de la famille impériale devaient à la nation française et à l'Empereur. Aussi s'attachait-elle à développer ces sentiments dans l'âme de ses deux fils. « Je veux, disait-elle, qu'ils deviennent des hommes distingués, et qu'on ne leur fasse pas contracter les défauts ordinaires de la grandeur. Je veux enfin que la pensée même de leur élévation les excite à devenir meilleurs. Il faut qu'ils sachent que, pour être véritablement supérieurs aux autres hommes, il faut renoncer complètement à soi et s'oublier pour eux. »

Le prince Louis-Napoléon, dès les premières années de son enfance, se faisait remarquer par la douceur en même temps que par la réserve de son caractère. Mais, quoiqu'il parlât peu et qu'il eût par moments un maintien plus réfléchi que celui des autres enfants de son âge, la vivacité de son esprit

se révélait souvent d'une manière inattendue par des mots heureux, par des observations aussi fines que remplies de sens et de justesse. La reine Hortense, moins démonstrative que l'impératrice Joséphine dans l'expression de sa tendresse, surveillait tous les mouvements de ses enfants avec la sollicitude la plus continue. Rien n'échappait à son œil pénétrant, et elle réprimait avec autant de douceur que de sagesse les plus légers écarts. Elle ne se bornait pas à encourager chez ses fils leur noble penchant à la bienfaisance et leur tendre compassion pour le malheur: elle s'appliquait aussi à faire disparaître chez eux tout sentiment de jalousie ou de haine. « C'est la nature des choses, leur disait-ell-? , qui place les hommes dans tel ou tel rang; il ne faut jamais en vouloir à ceux qui nous remplacent, et même, s'ils agissent bien, il faut avoir le courage de le reconnaître et de leur rendre justice, dans quelque circonstance que ce soit. »

Le moment approchait où ces nobles et salutaires leçons allaient porter leurs fruits.

Dans les premiers jours de janvier 1814, les étrangers avaient envahi le territoire français : la tristesse était dans tous les esprits.

La veille du départ de l'Empereur pour l'armée, la reine Hortense avait été lui dire adieu au palais de Tuileries. Retirée dans son hôtel de la rue Cérutti (plus tard rue d'Artois, et aujourd'hui rue Laffitte), elle attendait avec anxiété des nouvelles du théâtre de la lutte, qui se rapprochait de plus en plus de Paris.

Le 9 février, Mâcon tombait au pouvoir de l'ennemi; mais, quelques jours après, Napoléon prenait une éclatante revanche àNangis, tandis que le prince Eugène venait de gagner, en Italie, la bataille du Mincio sur le maréchal de Bellegarde.

Satisfait d'avoir appris cette bonne nouvelle, qui lui avait été apportée par le colonel comte Tascher de la Pagerie, aide de camp du vice-roi et envoyé par celui-ci en France, Napoléon écrivit à son fils adoptif, le 18 février 1814, pour lui exprimer combien il en était satisfait. Il confia cette lettre au colonel Tascher, et lui prescrivit de repartir immédiatement pour rejoindre le vice-roi.

Malgré les ordres formels de l'Empereur, le comte Tascher de la Pagerie se rendit dans le plus grand secret chez la reine Hortense pour lui donner des nouvelles de son frère.

Il la trouva très-préoccupée et toute triste des événements dont le théâtre se rapprochait si près de Paris. La Reine fut encore bien affligée quand le comt3 Tascher de la

Pagerie lui donna très-confidentiellement connaissance des ordres qu'il avait reçus de l'Empereur pour le maréchal Augereau et le prince Borghèse (1). C'est dans ces moments si expansifs de confiance et d'abandon que l'excellent cœur de la reine Hortense se faisait connaître. Elle était heureuse des succès de son frère; mais ces douces impressions, si tendres et si vraies, étaient compriméesparles craintes que lui inspirait la position si difficile du prince Eugème en Italie, où il était entouré d'ennemis si nombreux. Elle désiraitbeaucoup la paix, mais elle la voulait honorable.

Ainsi donc, le comte Tascher de la Pagerie était reparti avec l'ordre formel de l'Empereur pour le prince Eugène de garder, coûte que coûte, l'Italie.

(1) D'après ces ordres, le prince Eugène devait se défendre en Italie le plus longtemps possible, et, s'il était défait, opérer sa retraite sur les Alpes. Le maréchal Augereau devait marcher sur Màcon et Chalon-sur- Saône, et le prince Borghèse était invité à mettre Gènes dans un état imposant de défense. (Mémoires du prince Eugène, t. X, pages 112 et suivantes.)

Cette mission était glorieuse sans doutef mais pleine de périls. « J'espérais que j'allais revoir mon frère, dit à ce sujet la reine Hortense à sa lectrice et confidente intime ; qu'il allait revenir pour unir ses efforts à ceux de l'Empereur et délivrer la France de ses ennemis ; mais Tascher vient de m'apprendre que l'Empereur l'a chargé d'enjoindre au vice-roi de tenir ferme en Italie et d'y disputer le terrain pied à pied aux armées autrichiennes réunies contre lui. Comment pourra-t-il, seul, tenir tête à des troupes si nombreuses, et quelles inquiétudes une position si critique ne me donne-t-elle pas pour lui? Quand donc viendra cette bienheureuse paix, que depuis longtemps j'appelle de tous mes vœux? »

Malgré le succès des combats de Nangis, de Montmirail , de Champaubert , l'armée ennemie n'était plus qu'à cinq lieues de Paris.

Cette nouvelle, qui déjà circulait dans la capitale, avait produit d'abord le trouble et

la confusion. On voyait de tous côtés des apprêts de départ.

La reine Hortense, en s'affligeant de ce triste spectacle, ne pouvait croire à d'aussi alarmantes nouvelles. Elle avait une foi invincible dans le génie du grand homme qui présidait aux destinées de la France. Sur-lechamp elle se rendit au palais des Tuileries et conjura l'impératrice Marie-Louise de ne pas quitter Paris. Mais le conseil de famille, auquel avaient assisté tous les grands dignitaires de l'Empire, en avait décidé autrement. Jugeant que Paris ne pouvait se défendre, il craignait que Marie-Louise et le roi de Rome ne tombassent au pouvoir de l'ennemi.

Un grand nombrejdesjneilleurs et des plus sincères amis de la famille impériale étaient réunis chez la Reine, lorsqu'elle revint des Tuileries.

« Je suis outrée de la faiblesse dont je viens d'être témoin ! s'écria-t-elle en ent/ant dans le salon où on l'attendait arec tant

d'anxiété. Le croiriez-vous ? on part. C'est ainsi qu'on perd à plaisir et la France et l'Empereur! Ah! dans les grandes circonstances, les femmes seules ont du courage, je le sens. Je suis sans doute celle qui souffrirait le moins de la perte de toutes ces grandeurs; mais je suis indignée de voir si peu d'énergie quand il en faudrait tant. Lorsque le sort nous a élevés et que les destinées d'un pays dépendent de la nôtre, c'est un devoir de se maintenir aussi haut que la fortune nous a placés. Quant à moi, ajouta-t-elle, je reste à Paris, je partagerai avec les Parisiens toutes les chances, bonnes ou mauvaises. »

La reine Hortense écrivit à l'instant à sa mère pour l'engager à se rendre à Navarre. Elle envoya sa lettre par un piqueur. Sans cet avis de sa fille, l'impératrice Joséphine eût pu voir arriver les Cosaques à la Malmaison.

Le roi Louis avait été désigné pour accompagner Marie-Louise à Blois. Il écrivit à

sa femme que, tout en blâmant ce départ, il l'engageait elle-même à quitter Paris avec ses enfants.

La reine Hortense hésitait. A ce moment, le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, qui était colonel de la garde nationale, demanda à lui parler. Il fut admis et exprima à Sa Majesté le découragement inspiré par le départ de l'Impératrice et du roi de Rome. La Reine lai dit : « Malheureusement, je ne puis les remplacer ; mais je ne mets pas en doute que l'Empereur n'exécute des manœuvres qui nous le ramènent bientôt ici. Il faut que Paris tienne, et si la garde nationale veut défendre la capitale, dites-lui que je m'engage à y rester. »

L'ennemi apparaissait déjà dans la banlieue de Paris, et la Reine, ferme et inébranlable, n'avait pas quitté sa demeure. Cette noble résolution avait circulé dans les rangs du peuple et de la garde nationale. On voyait les hommes, les femmes, s'exciter les uns les autres pour faire une vigoureuse

résistance. « Pourquoi, disait-on tout haut dans les rangs de cette foule passionnée, pourquoi Marie-Louise ne montre-t-elle pas le même caractère ? »

Les heures s'écoulaient; le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély vint faire connaître à la reine Hortense l'impossibilité de défendre Paris. « Malgré l'élan de la garde nationale, dit-il , Paris ne peut tenir ; Votre Majesté ne saurait s'exposer, elle et ses enfants , à être prise; il faut donc qu'elle s'éloigne. — Mais, répliqua la Reine, est-il croyable qu'avec la bonne volonté que montrent les Parisiens, on ne puisse arrêter quelques jours l'armée ennemie ? — J'ai tout lieu de penser, reprit le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, que demain nous serons en son pouvoir. Croyezmoi, partez à l'instant, c'est moi qui réponds de Votre Majesté , puisque c'est moi qui l'ai engagée à rester, et Dieu veuille qu'elle puisse passer librement. »

Il partit, et la Reine balançait encore. MUe Cochelet, qui, pendant ces cruelles per-

plexités, ne la quitta pas un seul instàftt, rapporte que Sa Majesté, se promenant dans sa chambre, disait : « Une armée prendre si facilement une capitale , est-ce possible? et a?oir l'Empereur tout près d'ici ! Mais jt me souviens que Madrid s'est maintenue quel ju es jours contre nos armées; il y a mille exemples semblables, et nous sommes des Français 1 »

Les dames et les officiers qui l'entouraient n'osaient lui donner de conseil , et pou. tant le temps pressait. Un message du roi louis vint lever toute incertitude. Il allait monter en voiture lorsqu'il apprit que la Reine n'était pas encore partie. Il demandait se3 fils à l'instant pour les emmener avec lui, et faisait dire à la Reine qu'elle oubliait que, Paris pris, on pourrait s'en saisir comme d'otages.

La Reine obéit à regret, après avoir donné l'ordre de faire atteler une voiture de voyage. Elle répondit au roi qu'elle partait à l'instant même avec ses enfants.

Sa Majesté se mit en route à neuf heures du soir, se dirigeant d'abord sur Versailles. Elle

était seule dans sa voiture avec ses deux entants. Deux autres voitures la suivaient. On arriva à Glatigny sans embarras. Il était déjà tard ; mais , ici , laissons encore parler Mlle Cochelet :

«... La Reine présida au coucher de ses enfants (1) ; elle les vit s'endormir avec cette anxiété d'une mère qui voit la plus belle cause, les plus belles couronnes, les plus belles destinées s'anéantir pour ses enfants , trop jeunes pour sentir l'amertume de pareilles pertes.

« Les deux pauvres enfants s'endormirent sans soucis...

«... A peine endormies, nous fûmes réveillées par le canon de Paris qu'on attaquait, et nous ne pensâmes plus qu'à la nécessité de nous éloigner promptement. J'entrai chez la Reine ; elle se levait déjà en entendant ces détonations, dont le bruit la faisait tressaillir...

(l) Mémoires sur la reine Hortense, t. Ier, p. 23/j et

suivantes.

« Hélas I disait la Reine, les larmes aux yeux, jusqu'à présent je n'avais jamais entendu le canon que pour des fêtes ou pour se réjouir des succès de nos armées ! Il faut donc se soumettre maintenant à nos revers ! Mais je ne puis être tranquille que lorsqu'on aura cessé de se battre. »

« Nous partîmes pour le Petit-Trianon, où le général Préval vint voir la Reine. Il faisait très-beau ; nous étions dans le jardin d'où l'on entendait distinctement tous les coups ; nous attendions avec la plus grande émotion la fin de cette bataille qui allait décider de nos destinées. La Reine avait donné l'ordre qu'aucun domestique ne s'éloignât; le général devait, d'ailleurs, lui donner des nouvelles.

« Le bruit du canon avait déjà cessé, et nous n'apprenions rien ; seulement, la Reine était moins triste. « On ne se bat plus, disaitelle ; n'importe ce qui est arrivé , nous pouvons respirer puisqu'il n'y a plus à craindre de voir tuer nos cbers Parisiens. »

Un avis du général Préval ne tarda pas à accélérer le départ de Trianon. On traversa à la hâte Versailles, et l'on arriva à Rambouillet, où se trouvaient les rois Joseph et Jérôme, qui , de leur côté , allaient rejoindre Marie- Louise à Blois.

Le roi Louis , qui avait accompagné l'Impératrice dans cette ville , venait d'envoyer un officier à la Reine avec l'ordre exprès de la Régente même pour qu'elle eût à se réunir à eux.

La reine Hortense , en lisant cette lettre , songea qu'elle avait un devoir plus sacré à remplir : celui d'aller aux côtés de sa mère et d'attendre les ordres de l'Empereur; aussi l'itinéraire fut-il changé.

« J'allais à Blois, dit-elle après avoir lu la lettre du roi Louis, et maintenant, je me rends à Navarre. »

Le lendemain matin, la Reine rejoignait sa mère. Quelle douce joie la présence de sa fille et de ses petits-enfants apportait à la bonne Impératrice, au milieu de ses doulou-

reuses préoccupations sur le sort de l'Empvreur et de tous les siens !...

Résignée, quoique profondément affligée, Joséphine attendait avec anxiété toutes les nouvelles qui arrivaient successivement de Paris. Elle ne tarda pas à apprendre la capitulation , l'entrée des alliés dans la capitale, et les démonstrations faites par le parti royaliste.

Depuis que durait la terrible crise politique dans laquelle la France était engagée, la santé de l'impératrice Joséphine dépérissait à vue d'ceil ; le sort présent et futur de l'Empereur , celui de ses enfants , enfin , les alarmes continuelles dans lesquelles elle vivait, tout concourait à hâter chez elle une fin prématurée. On ne peut se dissimuler, en effet, que les malheurs de Napoléon furent pour beaucoup, pour tout peut-être, dans les causes qui amenèrent sa mort.

« J'ai assisté, dit M1Ie Avrillon, au spectacle des insomnies de l'impératrice Joséphine, de ses rêves terribles ; j'ai vu couler ses larmes,

j'y ai mêlé les miennes ; j'ai vu Sa Majesté passer des journées entières , ensevelie dans ses réflexions sinistres. Certes, je n'aurai pas la présomption de dire que j'ai jamais été prise pour confidente dans ces heures d'abattement et d'ennui ; mais, enfin, je sais ce que j'ai vu et entendu, et, pour moi, c'est le chagrin qui a tué l'Impératrice. »

Rien ne saurait exprimer la douleur qu'éprouvèrent l'impératrice Joséphine et la reine Hortense lorsque M. de Maussion , auditeur au Conseil d'État, vint, de la part du duc de Bassano, confirmer à Leurs Majestés la nouvelle de la capitulation de Paris , en même temps que l'abdication de Fontainebleau.

C'était pendant la nuit. Réveillée à la hâte, Joséphine se rendit dans la chambre de sa fille , et là , assise auprès du lit , lorsqu'elle sut de M. de Maussion qu*» l'Empereur allait se rendre à l'île d'Elbe : — « Ah ! Hortense, s'écria- 1- elle, qu'il doit être malheureux! Comment, \J est confiné à l'île d'Elbe? Sans sa femme j'irais m'y enfermer avec lui 1

C'est maintenant qu'il me serait doux d'être auprès de lui pour prendre la moitié de ses chagrins. Jamais je n'ai autant gémi d'un divorce dont je fus toujours affligée. »

Ces sentiments peignent la belle âme de l'impératrice Joséphine.

Pendant que la reine Hortense était à Navarre , son hôtel de la rue Cérutti, à Paris, avait été envahi par les Suédois. Cependant, on n'avait pas osé habiter son appartement, et comme, suivant les ordres de Sa Majesté, aucun meuble n'avait été fermé à clef, toutes les correspondances de famille, laissées dans la bibliothèque de son cabinet, avaient été respectées; sans doute parce que, accessibles à tous, ces papiers ne paraissaient avoir aucun caractère sérieux.

La reine Hortense, ne voulant pas séparer sa cause de celle de la famille impériale, repoussait toutes les propositions de ses amis, qui l'exhortaient à ne pas s'expatrier pour ménager les intérêts de ses enfants.

Voici une lettre qu'elle écrivit de Navarre,

à ce sujet, à Mlle Gochelet , sous la date du 9 avril 1814 :

« Tout le monde m'écrit , ainsi que toi , pour me dire : « Que voulez-vous? que demandez-vous? » A tous je réponds : liien du tout. Que puis-je désirer ? mon sort n'est-il pas fixé ? Et lorsqu'on a pris un grand parti et qu'on a pu envisager de sang-froid le voyage des Indes ou de l'Amérique, il est inutile de rien demander à personne. Je t'en prie , ne fais aucune démarche que e pourrais désapprouver. Je sais que tu m'aimes, et cela pourrait t'entraîner ; mais , réellement, je ne suis personnellement pas trop à plaindre : J'ai tant souffert au milieu des grandeurs ! Je vais peut être connaître la tranquillité, et la trouver préférable à tout ce brillant agité qui m'entourait. Je ne crois pas pouvoir rester en France : le vif intérêt qu'on me montre pourrait, par la suite, donner de l'ombrage. Cette idée est accablante, je le sais ; mais je ne veux causer d'inquiétude à personne. Mon frère sera heureux, ma mère

doit conserver sa patrie et ses biens, et moi, j'irai loin avec mes enfants ; et puisque la vie, la fortune de ceux que j'aime sont assurées, je puis toujours supporter le malheur qui ne touche que mon existence et non pas mon cœur. Je suis encore toute troublée du sort que Ton destine à l'Empereur et à sa famille. Est-ce vrai? tout est-il arrêté? Donne m'en des détails. Si je n'étais venue près de ma mère, je suis sûre que je n'aurais pas pu m'éloigner d'eux dans ces moments malheureux. Ah ! j'espère qu'on ne me demandera pas mes enfants ; c'est, alors que je n'aurais plus de courage ! Elevés par mes soins , ils se trouveront heureux dans toutes les positions. Je leur apprendrai à être dignes de ia bonne et de la mauvaise fortune, et à mettre leur bonheur dans la satisfaction de soi-même. Cela vaut bien des couronnes. Ils se portent bien ; voilà mon bonheur , à moi... »

Malgré les vives et continuelles instances qui lui étaient adressées de tous les côtés

pour l'engager à venir auprès de sa mère, qui, dès que Paris avait été plus calme, était rentrée à la Malmaison, la reine Hortense quitta -Navarre pour aller rejoindre Marierise, qui se trouvait alors à Rambouillet.

A la vue de la Reine, Marie-Louise fut froide, embarrassée; aux paroles pleines d'affection et inspirées par le dévouement à l'Empereur et à la France que la reine Hortense lui adressait, la fille dé l'empereur d'Autriche lui répondit : « Mon père va ve- « nir, votre présence peut le gêner. » Ce fut là tout : pas une parole de regret, pas un mot de tendresse pour le grand homme qui avait daigné l'associer à ses destinées.

Indignée et cachant mal sa profonde déception, la reine Hortense, avant de quitter la France, songea à aller embrasser une dernière fois sa mère.

Aussitôt que l'empereur Alexandre sut que l'impératrice Joséphine était arrivée à la Malmaison, il s'empressa de venir faire une visite à Sa Majesté. En parlant de l'occupa-

tion de Paris et de la situation faite à l'empereur Napoléon, il n'oublia pas un seul instant qu'il parlait devant celle qui avait été la femme de son puissant adversaire.

Alexandre avait dans l'âme quelque chose d'élevé et de magnanime, qui jamais ne lui eût permis de dire un seul mot capable de blesser des sentiments dont, mieux que tout autre, il savait apprécier l'exquise délicatesse. Aussi l'empereur de Russie rendait-il pleine justice à cette noble attitude de fierté et de réserve qu'avait prise dès le premier moment, vis-à-vis de lui et des souverains ses alliés, la reine Hortense.

Le roi de Prusse et les princes, ses fils, vinrent aussi à la Malmaison. Ce séjour, dont ils admiraient les beaux jardins et les serres magnifiques, leur paraissait charmant. C'était, en effet, grâce aux travaux et aux embellissements que l'impératrice Joséphine y avait fait exécuter successivement, une délicieuse résidence. A quelque distance du château, Sa Majesté avait fait construire une

superbe bergerie, qu'elle avaft peuplée de moutons mérinos, espèce devenue aujourd'hui assez commune, mais qui était p.ncore fort rare à cette époque.

La bergerie et la vacherie étaient situées très-près l'une de l'autre, et construites toutes les deux sur un terrain qui dépendait anciennement de l'abbaye de Saint-Cucuphat.

Les soins que l'impératrice Joséphine-donnait à ces établissements domestiques étaient pour elle un délassement qui lui plaisait beaucoup; elle allait très-fréquemment visiter sa vacherie et sa bergerie. Elle avait eu le projet de faire reconstruire le château, qui était réellement trop petit. Si ces plans avaient pu être mis à exécution, la Malmaison fût devenue l'une des plus be'iles habitations qu'il y eût eu en France.

La douceur et la bonté parfaites de l'impératrice Joséphine avaient charmé l'empereur Alexandre, qui visita dès lors assez fréquemment la Malmaison. Dès que la reine Hortense se fut rendue auprès de sa mère, il

s'empressa d'aller la voir. Elle ne répondit que par le silence aux offres qu'il lui fit pour elle et ses enfants.

Cette première réception, loin d'éloigner l'empereur de Russie, fit tout au contraire qu'il ne ménagea rien pour gagner la confiance de la reine Hortense, dont il appréciait dignement toute la délicatesse d'âme, toute la noblesse de caractère.

Ne se rendant r*$ bien compte de tout ce qui se passait autour d'eux, les deux fils de la reine Hortense se laissaient embrasser par l'empereur de Russie et par le roi de Prusst. tout en demandant : « Pourquoi nous embrassent-ils, puisqu'ils sont les ennemis d« notre oncle? — Parce que, leur répondaiton, cet empereur de Russie est un ennemi généreux qui, dans votre malheur, veut vous être utile ainsi qu'à votre maman. — Ainsi, il faut donc que nous l'aimions, celui-là? — Oui, certainement, car vous lui devez de la reconnaissance. »

Le jeune prince Louis, qui d'ordinaire

parlait très-peu et observait beaucoup, avait écouté fort attentivement ces explications. La première fois que l'empereur Alexandre revint à la Malmaison, il prit une petite bague que son oncle Eugène lui avait donnée, et, s'avançant sur la pointe des pieds près di; tzar, tout doucement pour que personne ne s'en aperçût, il lui glissa la bague dans la main, puis il s'enfuit à toutes jambes. Sa mère le rappela et lui demanda ce qu'il venait de f.àre. « Je n'ai que cette bague, répondit le jeune prince en rougissant et e;. baissant la tête avec embarras; c'est moi. oncle Eugène qui m'en a fait cadeau, et voulu la donner à l'empereur Alexam puisqu'il est bon pour maman. »

Le tzar l'embrassa, mit la petite bague à la chaîne de sa montre, et dit avec profonde émotion qu'il la porterait toujours, a C'est une habitude que ce jeune prince a toujours conservée, écrit M,u Cochelet, d'aimer à donner tout ce qu'il possède. J'entendis un jour sa mère, lorsqu'il était plu

1, lui reprocher de ne pas garder une chose dont elle lui avait fait cadeau. «Louis disait la Reine, je ne te donnerai plus rien; comment, tu as donné encore ces jolis boutons que j'avais fait monter pour toi? — Mais, répondit le prince, vous vouliez me procurer un plaisir en me les offrant, et vous m'en procurez deux : celui de recevoir de vous, ma mère, une jolie chose, et, ensuite, le plaisir de la donner à un autre. »

L'empereur Alexandre, et tous les souverains étrangers que les jeunes princes voyaient journellement à la Malmaison, leur disaient, lorsqu'ils s'adressaient à eux, Morut>gneur et Votre Altesse Impériale, ce qui les étonnait beaucoup, leur mère ayant toujours voulu qu'on les traitât comme des enfants, avec amitié et sans cérémonie : elle dés :r< it que tout, autour d'eux, servît à leur édicatioo, et jamais une mère ne fut plus que !a reine Hortense préoccupée de la crainte d3 ?oir ses enfans gâtés par les grandeurs : elle s'efforçait de leur persuader qu'ils n'étaient rien

du tout que par ce qu'ils vaudraient euxmêmes. On l'a vue souvent les prendre tous les deux sur ses genoux el causer avec eux pour former leurs idées sur toutes choses. La conversation était curieuse à entendre dès le temps des splendeurs de l'Empire, où ces deux charmants enfants étaient les seuls héritiers de tant de couronnes que l'Empereur distribuait à ses frères, à ses officiers, à ses alliés; lorsque, après les avoir interrogés sur ce qu'ils savaient déjà, la Reine passait en revue tout ce qp 5b avaient besoin de savoir encore pour se suffire à eux-mêmes, pour se créer des ressources qui pourraient assurer leur existence. Elle pensait avec raison que le malheur des princes nés sur les marches d'un trône, c'est qu'ils croient que tout leur est dû, qu'ils sont formés d'une autre nature que les autres hommes, et qu'ils ne contractent pas d'obligations envers eux; qu'ils ignorent les misères humaines, et ne croient pas qu'elles puissent jamais les atteindre. Aussi, lorsque l'infortune arrive, ils sont

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surpris, terrifiés, et restent toujours au-dessous de leurs destinées.

La reine îîortense disait un jour à M:le Gochelet: «Crois bien que, dans la position où ils sont, je ne puis pas leur donner de leçons qui leur soient plus utiles que de leur enseigner que, malgré tout l'éclat qui les entoure, ils sont sujets à toutes lei vicissitudes de la vie : ceîa leur apprend k ne pas trop compter sur la solidité de leur grandeur, en les habituant à ne compter que si.r eux seuls. »

L'unique mobile qui avait porté la mae Hor4cnse à ne pas quitter sur-le-champ ïa France avait été de consoler sa mère en restant quelque temps auprès d'elle; et, cette mère chérie, elle allait la perdre!

La pauvre impératrice Joséphine était assaille par toutes les douleurs. Elle venait de lire *ansuD journal que le cercueil de l'aîné des Pis de la reine Hortense, mort en Hollandt , et qui avait été déposé dans les caveaux de Noire-Dam1, allait être porté dans un cimetière ordinaire. « Eh quoi ! s'était-clle écriée en fondant en larmes, on ose toucher

iux tonibeaux! C'est comme du temps de la Révolution!»

Quand, de son côté, la reine Hortense îu cet article, elle dit à sa mère : « Je fer. i placer le corps de mon fils dans IV- Saint-Leu; il sera là près de moi; il ne sera plus au milieu de ceux qui se déclarent nr>* ennemis. Si je suis attristée, c'est de voir par quelles passions haineuses mon pays va être gouverné; ce n'est pas en couvrant de mépris tous nos souvenirs que l'on fera le bonheur de la France. »

Dans ces tristes et douloureuses circonstances, l'impératrice Joséphine et la reine îîortense éprouvèrent une grande joie, celle de voir arriver auprès d'elles le prince Eugène, qui n'avait quitté l'Italie que lorsque, abandonné de tous et après avoir défendu pied à pied le territoire du pays dont il le souverain désigné , il avait dû s'écrier, comme François F après ia bataille de Pavir : Tout est perdu, fors l'honneur!

En même temps que le prince Eugène re-

cevait la nouvelle des événements de Milan, où la noblesse, égarée par les agents de l'Autriche , se porta aux plus graves excès, il avait officiellement connaissance du traité de Fontainebleau, par lequel Napoléon renonçait, pour lui et ses sucre? scurs, à la couronne d'Italie. Il lui fut également notifié que le royaume d'Italie devait ôtre occupé, au nom des coalisés, par IVunée autrichienne.

Le prince Eugène n'avait donc plus qu'à déposer ses pouvoirs : c'est ce qu'il fit au moyen d'une seconde convention conclue avec le maréchil de Bellegarde.

Apres avoir fait ses adieux, dans les termes les plus nobles et les plus touchants, au peuple qu'il avait gouverné pendant pris de neuf années avec autant de bonté que de sagesse, il quitta l'Italie, ainsi que sa famille, pour se rendre a Munich.

A peine arrivé dans cette ville, le prince trouva des dépêches de l'impératrice J phine, qui le pressaient de se rendre à Pans, pour veiller lui-même à la réalisation de la

promesse qui lui avait été faite parle traité de Fontainebleau, d'un établissement convenable à son rang et à la haute position qu'il occupait depuis 1803. Il partit donc pour la France.

« En arrivant à Paris (i), quelques jours ayant la fin prématurée de son excellente mère, Eugène fut rendre ses devoirs à Louis XVIII. Lorsqu'il se présenta à la cour, on eut la maladresse de l'annoncer au rc£ sous le nom de Marquis de Bcauharnais, Louis XVDÏ. se levant brusquement de soe fauteuil et allant à sa rencontre, lui tendit affectueuse ment la main; puis, se retournant avec un mouvement de mauvaise humeur bien marquée vers la personne qui avait introduit le vice-roi : « Dites Son Altesse le prince Eugène, monsieur, s'écria-t-il, et ajoutez : Grand Connétable de France, si tel est son bon plaisir. »

(t) Mémoires et correspondance politique et militaire du prince Eugène, par A. du Ca^se, L X, p. 254 e; 251

» Nous ne citons cette anecdote, d nous garantissons l'authenticité, ajoute M. du Casse, que pour montrer combien, amis et ennemis, avaient su apprécier la belle conduite, le loyal caractère du prince Eugène. i>

L'empereur Alexandre, qui avait conçu pour la reine Hortense et pour son frère la plus affectueuse estime, avait exprimé le désir de voir Saint-Leu.

L'impératrice Joséphine, la reine Hortense et le prince Eugène l'y reçurent le 44 mai 1814. Le tzar y vint sans cérémonie, avec le comte Tchernitcheff. Les seuls invités furent le duc de Vicence et la maréchale Ney.

On fit une promenade en char-à-banc-.

Au retour, Joséphine se trouva fatigu».'rentra dans son appartement.

A partir de ce jour-là, la bonne Impératrice eut le pressentiment que sa fin devait être prochaine. Elle faisait tous ses efforts pour cacher à ses enfants ses souffrances morales; mais elle avait été frappée a*

' . Le 20 mai, jour de la Pentecôte, elle expirait à la suite d'une angine (1). Aucune expression ne saurait peindre la douleur de la reine Hortense et du prince Eugène.

Six jours après sa mort, le corps de l'impératrice Joséphine fut déposé dans un caveau de l'église de Rueil, au-dessous de la chapelle Saint- Vincent, et près de l'endroit où Ton devait lui ériger plus tard un monument. La triste cérémonie des funérailles eut lieu, le 2 juin, avec tout l'appareil que les uiconstances purent permettre.

C'est au sein de la douleur profonde où elle était plongée que la reine Hortense reçut les lettres patentes qui lui conféraient le duché de Saint-Leu.

Saint-Leu était sa seule propriété, et lés Lois qu'il s'agissait de lui conserver faisaient partie de l'apanage qui environnait cette campagne. Elle ignorait alors que son mari,

Le chapitre IV, ayant poi;r titre : Les Tombeaux^ contient un récit détaillé et au'hentiqne des derniers instants de l'impératrice Joséphine.

qwe Ton appelait toujours le roi Louis, malgré son abdication, avait pris, de son côté, ie titre incognito de comte de Saint-Leu. Cette diflérence de titre est due, comme on la v r.-'i, aL hasard.

La succession de l'impératrice Joséphine tut représentée comme étant de douze aillions. C'était un mensonge fait à dessein pour ajouter aux embarras de la reine Hortease et du prince Eugène, qui se trouvaient s de renvoyer tant de braves gens qui avaient servi leur mère.

La Malmiison était la seule propriété de l'Impératrice; c'était uue charge bien plus qu'un revenu. Elle fut abandonnée au prince {ugèue, qui *e chargea ainsi de dettes eonsideiaHes. iNavarre était un majorât qui retournait également à Eugène, moins les bois environnants, dont la jouissance revint à l'État.

Le lrère et la sœur se partagèrent les pensions à conserver. La Reine en eut à servir jour 20,000 fr. par an. En outre, et pour

pouvoir distribuer des gratifications à la maison de l'Impératrice, qui se trouvait dissoute, la reine Hortcnse et le prince Eugène donnèrent chacun 100,000 fr., qu'ils furent forcés d'emprunter, parce que depuis plusieurs mois ils ne recevaient plus rien du Trésor. Le prince mit en gage les bijoux qui lui revenaient de sa mère, afin de se procurer cette somme en même temps que celle dont il avait besoin pour se rendre à Vienne, où il allait réclamer ses biens d'Italie qui avaient été mis sous le séque?ire.

La Reine n'avait c^ser ** près d'elle que Mœe de Boubers, qu était chargée de la direction de sa maison, et l'abbé Bertrand, précepteur de ses fils. M,k Elisa Cour tin, fille du comte de ce n-.m, et Mlle Cochelcl étaient toutes deux chargées de faire les honneurs du salon de la reine Hortense.

Une visite de Mme de Staël à Saint-Lea préoccupa beaucoup, à celte époque, la cour de Louis XYIII. On craignait que la Reine ne se liât avec cet esprit fougueux et remuant;

mais cette visite ne laissa aucune trace dan$ sa vie habituelle. Une seule réflexion fut faite par le jeune prince Napoléon : u Cette dame, dit-il quand elle se fut retirée, est bien questionneuse. Est-ce que c'est cela qu'on appelle de l'esprit? »

Nous passons sous silence les événement* qui suivirent, pour arriver au 20 mars 48Î5.

Voici la lettre que la reine Hortense écrivit, à cette époque, à son frère :

« Mon cher Eugène, un enthousiasme dont tu n'as aucune idée ramène l'Empereur en France. Je viens de le voir. Il m'a reçu très^-froidement. Je pense qu'il désapprouve mon séjour ici. Il m'a dit qu'il comptait sur toi et qu'il t'avait écrit de Lyon. Mon Dieu ! pourvu que nous n'ayons pas la guerre! Elle ne viendra pas, je l'espère, de l'empereur de Russie; il la désapprouvait

tellement! Ah! parle-lui pour la paix, use de ton influence près de lui; c'est un besoin pour l'humanité. J'espère que je vais bientôt te revoir. J'ai été obligée de me cacher pendant douze jours, parce qu'on avait fait courir mille bruits sur moi. Adieu, je suis morte de fatigue. »

Telle est cette lettre dont, plus tard, au congrès de Vicse, on se 01 une arme pour démontrer la part; -pation active de la Reine et de son frère pv. événements politiques de 1815.

Par ordre de l'Empereur, la reine Hortense écrivit à Marie-Louise; mais cette princesse, que l'histoire a déjà jugée sévèrement, se montra dans ces circonstances, comme personne ne l'ignore, bien plus Ai>ienne que Française.

Sur les vives instances de la reine Hortense,

ur alloua à la duchesse d'Orléans

un revenu de 400,000 fr., et à la duchesse

de Bourbon un revenu de 200,000 fr., tout

en les autorisant à rester en France.

La Reine fut bien heureuse de voir l'Empereur traiter si généreusement ses ennemis.

Avant la cérémonie du Champ-de-Mai, Napoléon témoigna le désir de visiter la Malmaison. La Reine fit tout préparer d'avance pour le recevoir dans cette résidence.

Après avoir visité le bois, la ferme suisse et la galerie du château, qui avait conservé quelques tableaux d'un grand prix, Napoléon, s'adressant à la reine Hortense, lui dit dune voix qui trahissait l'émotion : « Je désirerais voir la chambre de l'impératrice Joséphine. »

La Reine se leva, mais l'Empereur s'arrêta et lui dit : «Non, Hortense, restez, ma fille : j'irai seul. »

Quelque temps après, l'Empereur rentra ; il avait les yeux humides et il était visiblement oppressé.

On aime à retrouver chez ce puissant géni€ les marques d'un aussi sérieux attachement pour la femme qui lui av^it voué le culte \e plus fidèle et ie plus tendre.

Le ier juin iSlo avait été fixé pourlacéré-

tie du Champ de-Mai.

La Reine se rendit avec ses deux fils l eetfc Déi . qui eut lieu au Champ-de-

Mars. D< leur avaient été réservée^

dans une tribune construite derrière le fau- , de l'Empereur. En face du trône avait ::îevé un autel où furent bénies les aigles ci îles que Sa Majesté distribua à son ar- . Les tnarécha tux, les grands

corps de PÉiat s*y trouvaient réunis. ( née fut magnifique d'enlhousui' me; mais [ra soueieuse à son hôtel; car

. elle entrevoyait toutes de la lutte terrible qui allait

rres se réunirent quelqu

te. Le 6 juin 1815, l'Empereur ouvrit la at le serment des pairs et des tés. Son discours se terminait ai « Tairs et Représentants, à la na-

la confiance, de l'éiu

et du patriotisme; et, comme le sénat d'un grand peuple de l'antiquité, soyez décidés à mourir plutôt que de survivre au déshonneur et à la dégradation de la France. La cause sainte de la pairie triomphera.... »

Six jours après, l'Empereur partit à quatre heures du matin pour l'armée. Dans la soirée du il juin, la reine Hortense avait conduit ses fils à S:; Majesté pour lui faire leurs adieux.

Jamais on n'avait vu l'Empereur s'éloigner avec un sentiment d'aussi profonde tristesse. Cependant, le 17 juin, le bruit du canon qui annonçait à Paris la victoire de Ligny avait apporté la joie et l'espérance dan^ tous les cœurs... Mais quel réveil, lorsque la nouvelle du désastre de Waterloo circula dans- U 3 rangs de la population parisienne!

La première pensée de la reine Hortense avait été pour la défense el le salut d i la France; la seconde pour le sort de l'Empereur. Le soir, elle retourna à l'Elysée peur le voir. Après le conseil, qu'il avait tenu le

matin avec ses frères et ses ministre?, il les avait envoyés faire aux Chambres des communications importantes.

L'Empereur dîna seul. La reine Hortense assista à son repas et resta longtemps avec lui. Elle rentra fatiguée de tant d'émotions successives, mais elle resta courageuse et résignée à tout.

Le lendemain, 22 juin, l'Empereur envoya aux Chambres son abdication; chacun sait ce qui s'y passa, et les scènes qu'elle provoqua pour le malheur de la France.

« Dans l'après-midi, la reine Hortense se rendit à l'Elysée; j'eus l'honneur de l'y accompagner, dit Mlle Cochelet, et je restai dans le salon de service pendant que Sa Majesté était chez l'Empereur. Je la vis bientôt se promener dans les jardins avec Madame- Mère, tandis que l'Empereur, à quelques pas plus loin, causait avec son frère Lucien. Tout à coup des cris de : Vive l'Empereur! nous firent tous accourir aux fenêtres. La foule, exaspérée par l'abdication, entourait

le p-alais et les jardins, en demandant l'Empereur à grands cris; et, lorsqu'ils rayaient aperçu se promenant, plusieurs hommes avaient escaladé les murs pour s'élancer vers lui; ils s'étaient précipités à ses pieds, et. avec cet accent pénétrant qui part de l'âme, ils l'avaient supplié de ne pas les abandonner, de renoncer à ce projet d'abdication qui les désespéraient, et de se mettre à leur tète pour aller repousser l'ennemi.

«Eh bien! nous dit le comte Réaî, qui était alors préfet de police, je ne suis occupé qu'à faire réprimer de pareils élans et à prévenir des scènes semblables.... »

«La reine Bortense rentra chez elle plus tôt que je ne l'avais pensé. Aussitôt que nous fumes en voiture, elle me dit :

« L'Empereur m'a demandé si la Malmaison m'appartenait; je lui ai répondu qu'elle était à mon frère, mais que c'était la même chose. Alors il m'a dit qu'il désirait s'y rendre, et qu'il me priait de l'y accompagner,

« — Et vous avez consenti, madame?

« — Certainement. Je suis trop heuseuse

de pouvoir lui témoigner ma reconnais*

pour tout ce qu'il a fait pour moi !

« — Mais, madame, réfléchissez au da; des cireon-tances où nous sommes; il y en a sûrement beaucoup pour vous à vous identifier ainsi au sort de l'Empereur.

« — C'est une raison de plus pour que je n'hésite pas à m'y associer! Je m'en fais un devoir, et plus l'Empereur court de périls, plus je suis heureuse de lui témoigner tout mon dévouement. »

La reine Hortense, après avoir mis ses <: enf.mts en lieu sûr, en 1rs confiant à Mmc ] sier, l'une de ses fonrnisseuses, qui der; rail sur î ird Montmartre, se n

à la Malmaison pour y recevoir i'Empprcur. Elle fut, jusqu'à la fin, admirable de dévouement pour Napoléon. A tou talions de ses amis, elle ne faisait qu'une réponse : a L'Empereur m a toujours Irai comme son enfant, je serai aussi toujours pour lui une fille dévouée et reconnus-;.

et mon premier besoin est d'être satisfaite *le moi. »

Madame-Mère fut la dernière personne de !a familic impériale qui vint prendre congé de l'Empereur.

Leur séparation rappelle ces grandes scènes des temps antiques, où le sublime réside dans la majestueuse simplicité de l'expression de la pensée. « Adieu, mon fils, » dit Mme Lœtitia en lui tendant la main au moment du départ, et deux grosses larmes sillonnaient son noble visage.

La réponse de l'Empereur : « Ma mère, adieu ! » fut aussi laconique.

Puis la mère et le fils s'unirent dans une dernière et suprême étreinte, pour ne plus se revoir jamais sur cette terre.

La reine Hortense remit à l'Empereur, avant son départ de la Malmaison, son beau collier de diamants. Napoléon reçut ce gage d'affectueuse prévision avec une paternelle bonté; puis, succombant à son émotion, il se retira brusquement.

C'était fini ! le martyre de Sainte-Hélène allait commencer, et Napoléon devait se transfigurer par le malheur, en devenant, dès le Yixe siècle, le héros le plus grand dont le monde entier ait jamais entendu prononcer le nom !

La reine Hortense ne songeait plus qu'à quitter cette France tant aimée, où famille, amis, tout enfin, allait lui manquer.

Le 17 juillet 1815, à neuf heures du soir, elle quitta Paris pour s'éloigner de son pays, calme et tranquille à la surlaee, mais bouleversée au fond de l'âme par cette pensée déchirante qui vous tue lorsqu'on abandonne pour toujours la terre natale.

La Reine monta seule dans sa voiture avee ses enfants. 11. de Mannold, son écuyer, et M. le comte de Voyna, aide de camp du prince de Schwartzembcrg, suivaient dans une berline.

La troisième voiture contenait Mme Bure, la nourrice excellente et dévouée du prince Louis, et une femme de chambre.

Un fidèle serviteur, Vincent Rousseau,' précédait en courrier.

Le soir, la reine Hortense coucha au château de Bercy, chez M. de Nicolaï, qui la reçut avec le plus respectueux dévouement.

Quelques jours après, M1,e Cocheiet et le bon abbé Bertrand la rejoignirent à Genève.

A Dijon, la Beine avait vu son appartement forcé par des officiers de la garde royale, qui voulaient l'empêcher de partir et la considéraient comme leur prisonnière.

Il fallut toute l'énergie de M. de Voyna pour les faire renoncer à leur brutale tentative.

A Dole, ce fut tout le contraire. La population, en voyant un officier autrichien avec la reine Hortense, crut qu'elle était sa prisonnière et tenta de la délivrer. Elle fut obligée de parler elle-même à la foule, qui se pressait furieuse autour de sa voiture, pour lui faire connaître sa véritable situation.

Enfin, après de mortelles inquiétudes et

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Elle était !à dans une modeste au fc YïJôiel du Si'duron, et elle ei ! n

pleurant ses deux enfants, le seul bien lui ieslùt dan* le monde !.

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