LA PROCESSION
Albion avait dit à sa souveraine : " Sors de ton beau château de Windsor, et viens voir ton peuple dans sa grande capitale, qui est aussi la tienne." Les grands te feront de beaux discours, et les humbles pousseront des cris de joie Les riches pavoiseront leurs demeures, et les pauvres te tresseront des couronnes, faites de fidélité, de dévoû uent, d'affection et d admiration.
" Toutes les classes t'invitent ; tous les âges te désirent ; et les petits enfants demandent à voir la grand'mère de leurs mères. Car tu n'es pas seulement notre reine, mais aussi notre mère à tous.
" J'ai convié, pour te fêter dignement.
l'Europe et l'Amérique, l'Afrique, 1 Asie et rOcéanie. L'humanité toute entière sera là pour t'acelamer, et le soleil percera ce jour-là le brouillard de Londres, afin de prendre part à ton triomphe.
" Les rues de ta ville immense tressailliront à ton passiige ; les murs de pierre et <ie marbre te souriront; les clochers tt les tours inclineront leurs sommets ; et renouvelant les grandes Joies décrites par le prophète Isaie : Le8 montagnes et les collines chanteront des louanges et tous les arbres battront des mains . . . . "
La grande reine n'avait pu rester sourde k ce touchant appel. Le 21 juin, elle avait quitté Windsor et elle était venue s'installer à Londres dans son palais de Buckingham.
C'est à peine si elle avait pu reconnaître son vieux Londres, tant les décorations auxquelles on travaillait depuis plus d'un mois l'avaient métamorphosé. D i chaque <5Ôté des rues que la procession devait par- <îourir, les estrades, les balcons, les terrasses formaient de vastes édifices, massifs et
solides. Des guirlandes et des tentures de toutes couleurs enveloppaient les façades monumentales.
Où sont donc les palais, les grands hôtels^ les boutiques somptueuses, les églises, et les ponts ? Ils sont disparus sous les décors,, et demain on ne verra plus ni murs, ni portiques, ni frontons, ni toitures. Tout disparaîtra sous des multitudes d'êtres vivants, entassés, superposés, amoncelés,, comme les étages d'une nouvelle Babel.
Des échelles humaines seront accrochées à tous les toits, et sur chaque fronton s'agiteront des pyramides de statues vivantes.
Cependant, malgré tous ces décors, Londres n'était pas gai le 21 juin au soir. Le public se demandait avec une anxiété croissante si la démonstration colossale du lendemain ne serait pas l'occasion de quelque grande calamité. Les alarmistes ne manquaient pas de prévoir des incendies désastreux, causés par l'illumination, des paniques plus formidables que des batailles^ des mêlées populaires et des catastrophes
comme celle de Ruç$îe ^açs U^ pl^ne de Kodinskî.
Un aatre sujet d'inquiétude se mêlait encore aux prévisions du public : quelle température ferait-il le lendemain ? Si le ciel allait tout à coup laisser tomber sur Londres ces pluies torrentielles dont la grande cité est si souvent inondée, tous ces immenses préparatifs qui avcdent duré des mois et coûté des millions seraient inutiles, et le grand spectacle populaire n'aurait pas lieu, ou serait un désastre.
Mais c'est une croyance générale en Angleterre qu'il fait toujours beau temps quand la reine se montre devant son peuple ; et quand on veut faire l'éloge d'une belle température, on dit en Angleterre :
C'est un temps de reine, it is a qween*8 weather. On comptait sur cette chance royale et Ton ne fut pas trompé.
Le soleil pourtant ne se montra pas à l'aurore de ce beau jour. Le ciel parut sombre d'abord ; n;L$Lis les i^u^gçs qui le couveraient, ji/étai^njb ni loi^rd^^ni^ |;énèb^çux
Ils ne recelaient ni averses ni tempêtes.
Ils s'étendaient comme un large voile gri& sur la ville, et la défendaient comme une ombrelle contre le soleil qui montait k rhorizon, et qui s'efforçait de les déchirer. L'air était frais et léger, et des fenêtres du train qui m'emportait d'Aldershot à Londres je ne me lassais pas d'admirer les campagnes verdoyantes et fleuries que je traversais.
La nature état calme et silencieuse.
Mais le mouvement et l'agitation parmi les hommes était extraordinaire. De toutes les directions, d'innombrables trains de chemins de fer encombrés de voyageurs convergeaient vers Londres. Les gares regorgeaient. Les ponts massifs de la Tamise ployaient sous les multitudes de véhicules et de piétons. Les rues res- 'semblaient à des fleuves, charriant des flots humains, et les places publiques étaient des océans de têtes.
Bientôt l'inondation vivante grossissant toujours envahit toute la vaste métropole..
Ses values gonflées et mouvantes escaladèrent les balcons et les estrades, déferlant sur les murailles et submergeant les toits.
C'était prodigieux. Et cette marée formidable montant toujours noya bientôt sous ses flots tumultueux les clochers et les tours.
Une rumeur immense emplissait retendue, et portait au loin les paroles, les rires, les chants, et les cris de joie de la foule.
Pour se rendre compte du spectacle que présentait Londres ce jour-là, et l'embrasser du regard, il aurait fallu planer audessus dans un ballon captif, avec des lunettes d'approche braquées dans toutes les directions
Mais ce que le regard ne peub atteindre, Vimagination peut se le représenter en calculant l'espace occupé par le tracé de la procession ayant environ sept milles do longueur, et en se rappelant que, de chaque côté de cet immense parcours, des lignes sans fin de spectateurs s'étageaient les unes audessus des autres,, depuis le pavé des
rues jusque sur les toits des .maisons et les pinacles des tours.
Représentez-vous les Hébreux traversant la mer Bouge, entre deux murailles de vagues retenues par un soufle miraculeux, et imaginez-vous que les gouttes d'eau composant ces vagues soient des têtes humaines, et vous aurez peut-être une idée du spectacle merveilleux que présentait l'immense procession défilant dans les rues de Londres, le 22 juin 1897.
On sait que le point de départ de la procession était le palais de Buckingham.
Mais on devine aisément que le cortège gigantesque avait besoin d'un espace immense pour s'organiser et se déployer. Les alentours imfxiédiatsdu palais, et les places avoisinantes, si vastes qu'elles soient, n'auraient pas suffi.
Heureusement, en face du palais, s'ouvreijt la grande avenue, appelée The Mail, et le parc Saint-James, qui se prêtaient admirablement à Torganisati^jQ de l'immense dé^lé. Mais il fallait pour cela
empêcher la foule de les envahir. Aussi, dès le matin, d'interminables lignes de soldats et de sergents de ville s'y étaient rangées, de manière à fermer toutes les issues, et à permettre à tous les corps de troupes de se former,, et d'évoluer librement dans les vastes terrains du parc.
Ujie grande estrade destinée aux visiteurs coloniaux avait été érigée à l'extrémité Est du parc, à l'ombre des grands arbres, et nous devons reconnaître que nous avions été bien traités sous ce rapport.
L'endroit était des mieux choisis, et nous n'aurions pu avoir nulle part ailleurs une vue plus détaillée et plus complète de la procession.
C'est de laque nous pûmes voir, pendant les deux heures qui précédèrent le départ du cortège royal, se former, s'aligner, et se diriger vers le palais de Buckingham les escadrons et leurs fanfares, les députations coloniales et étrangères, les ministres coloniaux et leurs escortes, les équipages du corps diplomatique, les princes et leurs suites.
C'est de là que nous vîmes défiler avec un ord)*e admirable les marins dont l'Angleterre est lîère à si juste titre, et qui sous leurs uniformes bleus et blancs étaient vraiment beaux à voir ; les gardes-à-cheval, les dragons, les gardes-à-vie, les hussards, les lanciers, et sept ou huit batteries, tous accompagnés par leurs corps de musique respectifs.
Nous étions sur cette estrade environ cinq cents touristes, venus du Canada, de l'Australie, des Indes, du Cap de Bonne- Espérance, et d'autres contrées plus ou moins éloignées, appartenant à des races différentes, mais unis dans le même sentiment de loyauté ; et c'est de là que nous pûmes acclamer à leur passage les premiers ministres coloniaux, et les corps de troupes qui leur faisaient escorte.
En tête s'avançait le détachement de cavaliers envoyés par le Canada, choisis parmi les Dragons, les Hussards, et la Police Moutée. Ils avaient vraiment bonne mine> et furent très applaudis. Mais les accla-
mations redoublèrent quand apparurent dans un landeau de gala trainé par quatre chevaux, avec deux postillons et deux valets de pied, le Très Honorable Sir Wilfrid Laurier et Lady Laurier.
Après eux, venaient les Carabiniers et les Lanciers de la Nouvelle - Galles du Sud. Ils portaient des uniformes bruns à revers blancs, de larges bandoulières blanches, et des grands chapeaux bruns rabattus, surmontés de plumes blanches.
L'équipage qui les suivait portait l'honorable M. Reid, premier ministre de la Nouvelle-Galles du Sud, et Sir G. Turner et Lady Turner venus de Victoria (Australie). Cinquante cavaliers australiens les suivaient, portant des uniformes très pittoresques d'un brun clair, avec collets, revers et manchettes cramoisis, des chapeaux en feutre aux larges bords relevés du côté droit, et de longuos bottes en cuir jaune
Venait ensuite un corps de cavalerie de la Nouvelle-Zélande, composé en partie de
Maoris, naguère si terribles ennemis et maintenant si fidèles alliés de TAngleterre. . Dans réquipage qu'ils précédaient on remarquait le premier ministre de la Nouvelle-Zélande, le Très Honorable M. Seddon, et celui de Queensland, Sir H. M. Nelson.
D'autres troupes coloniales, venant du Cap de Bonne-Espéi ance, de l'Australie Méridionale, de Natal, de Trinidad, de l'île de Rhodes, de Ceylon, accompagnaient d'autres ministres coloniaux. Et chacun de ces groupes était salué par les acclamamations de la foule. Mais nous avons été heureux de constater que les plus acclamés de tous étaient notre Premier ministre, et nos troupes canadiennes.
Pendant ce temps- là, s'organisait dans le quadrilatère intérieur du palais le cortège propre de Sa Majesté, de la famille royale, et de leurs hôtes princiers des pays étrangers.
Un des premiers arrivés au palais fut le duc de Connaught portant l'uniforme de général, et le grand ruban de Tordre de la
Jarretière. Il était à cheval, accompagné d'un brillant état-major, et il fut bruyamment acclamé par la foule. L'emploi du prince ce jour-là n'était pas une sinécure ; car il avait le commandement des 46,000 hommes de troupes, rassemblés à Londres pour cette grande démonstration.
A des intervalles plus ou moins éloignés, arrivèrent après hii le duc de d.imUridge, puis le duc d'Edimbourgh, et enfin le prince et la princesse de Galles,
Déjà le quadrilatère présentait un spectacle fort animé. Les équipages de la famille royale et de ses invités attendaient. L'escorte de Sa Majesté était à son poste.
Les huit poneys couleur de crème, attelés à la voiture de la Reine-Impératrice, piaffaient au bas du perron de pierre, à la porte du palais, et l'on n'attendait plus que Sa Majesté.
Mais comment allait -elle apparaître devant son peuple ? Serait-elle assise sur un trône d'or, dans un char étincelant, comme les Césars antiques, drapée dans un man-
teau de pourpre, le sceptre dans la main, et le diadème au front ? Serait-elle portée dans une châsse comme les puissants Pharaons, entourée d'officiants agitant leur»
grands éventails de plumes, au milieu d'une procession de hérauts portant des étendards mystiques, parmi des chœurs de musiciens et de chanteurs ?
Non, c'est dans un simple landau, sans pourpre et sans couronne, qu elle apparut,, vêtue comme une femme ordinaire, sans autre éclat que celui de sa haute dignité de Reine et d'Impératrice. Parmi les grandes dames qui lui faisaient escorte, et parmi celles qui la regardaient passer, un grand nombre sans doute étaient plus richement mises, portaient plus de diamants, déployaient plus d'ornements et de charmes.
Mais dans le rayonnement de gloire, qui transfigurait sa simplicité, elle les éclipsait toutes, et c'est à elle que s'adressaient tous les regards et tous les sentiments et toutes les acclamations.
Il était onze heures quand Sa Majesté
entra dans la procession, et quand Timmense cortège se mit en marche.
Notre illustre Souveraine occupait seule le siège principal du landau, et sur le siège lui faisant face étaient assises ^a princesse de Galles et la princesse Christian.
Aux côtés de l'équipage royal chevauchaient, à droite le princo de Galles et le duc de Connanoht, à gauche 1<' duc de Cambri'lge et le duc de Sa.xe-Cobourg-Gotha.
Puis, venaient le duc d'York, le ijranJ duc Serge de Russie, le grand duc de Hesse, le prince Henry de PiUîrse, le prince Christian, le maïquis de Loine, les officiers de l'Etat-major, les écnyers, les gouveineurs, et autres fonctionnaires <les châteaux royaux.
En avant de Sa Ma esté, une escorte nombreuse et choisie attirait beaucoup les regards. Elle était composée de cavaliers et de lanciers appartenant aux troupes régulièies doiigine indienne, et venant du Bengal, de Punjab, de Bombay, de Madras, de Hyderabatl, et d'autres centres indiens.
Ils étaient superbes à voir sous leurs riches uniformes, aux couleurs brillantes et variées, et le général Wolseley qui les commandait en paraissait tout orgueilleux.
Une trentaine de princes, anglais et étrangers, les précédaient à cheval. Leurs uniformes étaient tout ce qu'il y avait de plus brillant et de plus riche. On y remarquait surtout le prince égyptien Mohamed Ali, sur un cheval blanc arabe, le prince Amir Khan de Perse, portant les décorations du Lion et du Soleil, le prince de Bulgarie, le prince Danilo du Monténégro, le grand duc de Russie, le prince Charles de Danemark, larchiduc Ferdinand d'Autriche, et le prince de Naples.
Cette escouade princière et vraiment brillante suivait les équipages des princesses, qui ne formaient pas la section la moins intéressante de la procession, ni la moins agréable à l'œil. Ces équipages, au nombre de neuf, étaient des landaus traînés par quatre chevaux, et portaient chacun trois ou quatre princesses.
Les spectateurs fai.-aient à ce gracieux défilé le plus syiiipalhique accueil, et ils acclamaient surtout les filles et les petitesfilles de Sa Majesté.
Un peu partout, sur le parcours de la procession, les spectateurs manifestaient leurs prédilections par des applaudissements plus chaleureux. Ici, c'était tel escadron de Dragojs, ou de Hussards, qui semblait être le favori. Là c'était l'art illerie, ou les fanfares à cheval, ou les braves marias. Ailleurs, c'était un corps de fantassins, ou de lanciers. Parmi les officiers et les généraux, le duc de Connaught, Lord Roberts, et le capitaine Ames étaient plus particulièrement remarqués et acclamés.
Les équipages des ambassadeurs et attachés n'éveillaient d'autre sentiment que le respect. Mais les ministres coloniaux et leurs escortes soulevaient partout un vif enthousiasme.
Il nous est impossible d'entrer dans la description détaillée de tous les incidents qui se ^ont produits dans le cours de cette
colossale démonstration, ni d'assigner k chacun soit la place qu'il y a occupée, soit l'importance du rôle qu'il y a joué.
Notons seulement, en terminant, que sur tout ce parcours, long de six à sept milles, et parmi cette multitude comptant plusieurs millions, Tordre le plus parfait n'a cessé de régner, et que Sa Majesté et tous les membres de la famille royale n'ont recueilli p?irtout que des témoignages de loyauté, de dévoûtnent et d'affection.
Le dernier incident de la procession mérite d'être consigné. Sa Majesté venait de franchir le seuil de son palais, un peu lasse de cette course de trois heures. Mais le peuple ne se dispersait pas, et semblait attendre qu'elle voulût bien se montrer au balcon. Elle ne s'y montra pas ; mais on y vit paraître ses deux arrière-petits-fîls, âgés de trois ans, Edouard d'York, et Francis de Teck.
Ce fut une explosion indescriptible d'enthousiasme et d'acclamations. Les deux petits princes comprirent que cette ovation
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