SES DEUILS
Comme le commun des mortels, les rois subissent le sort commun des vicissitudes humaines, et les portes de leurs châteaux forts et leurs sentinelles n empêchent pas la mort d'entrer.
Quelque heureuse, quelque bénie, que puisse être la vie que la Providence leur fait quelquefois, elle n'est jamais sans
épreuves. Que dis -je? La vie humaine n'a de mérite que par l'épreuve, et les rois en ont plus besoin que tout autre.
Pour savoir régner il faut savoir souffrir ; car la souffrance est la grande école où se forment les miséricordieux et les justes ; et la miséricorde et la justice doivent être les principales vertus des rois.
La Providence a souvent envoyé cette grande institutrice aux palais de notre Souveraine, et les leçons du malheur n'ont pas manqué à son éducation. Comme femme, comme épouse, comme mère, comme reine, elle a souvent et beaucoup souffert.
La souffrance est le critérium de la vraie grandeur et du vrai mérite. Voulez-vous que je reconnaisse vos vertus ? dites-moi ce que vous avez souffert. Quand le Christ a voulu se faire reconnaître par saint Thomas, il lui a montré ses plaies. Voilà le modèle à imiter. Et voilà sans doute aussi la raison de l'affection sincère et profonde du peuple anglais pour sa souveraine. Allez au fond des choses, et vous verrez que
le vrai fondement de la sympathie que les sujets éprouvent quelquefois pour leur roi est dans la communauté de souffrance.
Un peuple qui souffre ne saurait aimer longtemps un souverain qui serait toujours heureux. Mais si des épreuves douloureuses viennent assaillir celui qui gouverne, et sont acceptées par lui avec résignation, un courant sympathique s'établit irrésistiblement entro ce cœur souffrant et celui de la nation. Uafïection s'ajoute à la loyauté; le respect devient du dévoûment ; et ces sentiments assurent la stabilité du trône et de l'Etat. Et puis, qui sait s'il n'y a pas entre les peuples et les gouvernements une espèce de solidarité dans les fautes, et de réversibilité dans les mérites ? Qui sait combien de larmes ont été épargnées à leurs sujets par les pleurs des rois et des reines ?
Ne faut-il pas d'ailleurs que Dieu leur envoie de temps en temps des afflictions profondes, afin que l'exaltation de la puissance et les joies des biens de la terre ne
leur fassent pas oublier le Roi des rois, et la Patrie des patries ?
C'est pour cela sans doute qu'après avoir gravi les suprêmes sommets de la prospérité, notre grande souveraine à dû descendre dans les abîmes du malheur. Hélas!
il lui a fallu connaître ces extrémités de la vie terrestre, et elle a compris que la destinée humaine ne saurait s'accomplir toute entière sans passer de Tune à l'autre. Elle a compris que l'on ne peut apercevoir le but vrai de la vie sans descendre, à la suite de l'être aimé, les marches du sombre escalier qui conduit à la mort.
Son bonheur n'était pas d'être reine.
Elle l'a été cependant, comme elle devait l'être, et elle l'est encore. Mais bien souvent le pouvoir a été pour elle un pénible devoir. Bien souvent le manteau royal qui couvrait ses épaules lui a semblé une robe de Nessus.
Aussi le déposait-elle avec bonheur, quand ses devoirs d'Etat lui permettaient de jouir un peu du foyer domestique. C'est
là qu'elle se trouvait bien mieux assise que sur le trône. Vingt ans de vie commune n'avaient fait que resserrer davantage la douce chaîne qui l'unissait à son époux, et pour la reposer des graves soucis de la politique et des ennuis du gouvernement, elle avait pu goûter toutes les douceurs de l'amour conjugal, et toutes les joies de la maternité.
Hélas ! un jour néfaste vint où elle put dire à celui qu'elle aimait si tendrement ces paroles de Juliette à Roméo : " Tu es bien pâle aujourd'hui ; tu m'npparais comme un mort au fond d'une tombe ! " Un jour vint où leur duo harmonieux fut à jamais interrompu, et où la chambre nuptiale devint pour toujours solitaire !
Ce fut la grande épreuve de sa vie. Elle se sentit frappée en plein cœur, ut Tastre de ses jours, encore à son zénith, fut soudainement enveloppé d'ombres épaisses qui ne se dissipèrent jamais complètement.
Jusque-là sa vie était restée tournée vers l'orient, illuminée des feux de l'aurore, em-
liellie par les promesses et les espérances de Tavenir. Mais à dater de ce jour néfa.- te elle s est tournée vers le couchant, diapée dans ses longs voiles de deuil, comme si le dfclin final était déjà venu couvrir sa route des ombres grandissantes du soir.
^a douleur fut iiussi profonde que sa pei te était iriép . r.ible. Ce n'était pas seulement le plus cher des époux qu'elle pleurait, c'était le plus sage, le plus sincère, le plus h :bile des conseillers, qu'elle perdait. C'est alors surtout qu'elle les trouva onéreuses le^^ multiples fonctions de la royauté. Elle n'eut pas même le rej^os qui lui semblait si nécessaire dans son immense malheur.
Ses devoirs publics furent doublés; et quani ele aurait voulu pleurer dans la solitude, il lui fallait à chaque instant essuyer ses larmes, chasser le souvenir de celui qui n'était plus là, pour entendre ses ministres, étudier leurs rapports, parcourir leurs dépêches, discuter avec eux les documents soumis à sa sanction.
Que toute cette vie officielle lai était pénible ! Et pourtant ce travail incessant qu'elle lui imposait n'était-il pas en inême temps un soiiagement, puisqu'il détournait sa pensée de son affreux malheur ?
Mais ce fut dans les œuvres de charité qu'elle sut trouver de meilleures consolations. Le prince était mort en décembre 1861, et dans la même année elle avait vu mourir sa mère. Dans Tété qui suivit, elle alla passer quelque temps au château de Balmoral, et cenx qui l'ont vue alors ont raconté qu'elle y consacrait ses journées à soulager les pauvres et les souffrants.
Au surplus, des liens puissants la retenaient encore à la terre. Si la chambre conjugale était vide, la chambre des enfants était bien remplie. C'est bien à elle qu'on aurait pu appliquer les paroles de la sainte écriture : " Ses enfants se lèveront et l'appelleront bienheureuse. " Sa lîlle ainée avait épousé trois ans auparavant le prince Frédéric de Prusse, qui devint plus tard empereur d'Allemagne. Mais ses
quatre filles et ses quatre fils grandissaient autour d'elle.
C'est à réducation de cette belle famille qu'elle consacra dorénavant tout le temps qui n'était pas absorbé par ses devoirs de reine. La veuve resta inconsolable, mais la mère goûta les pures joies que procure l'amour filial.
Dès Tannée suivante (1862), sa seconde fille, la princesse Alice, épousa le grand duc de Hesse, et devint plus tard la mère de celle qui est ajourd'hui l'impératrice de "Russie ; et le prince de Galles se maria avec la gracieuse et jolie princesse Alexandra de Danemark, qui est devenue si populaire en Angleterre.
Au millieu des soucis de la vie de famille, et des mille tracasseries de la royauté, elle avait donc encore des jours de soleil ; et les années succédèrent aux années, sans apporter dans son intérieur d'autres changements que les mariages successifs de ses enfants.
Mais le bonheur des mères n'est pas plus
durable que celui des épouses, et les deuils maternels vinrent s'ajouter à celui de son perpétuel veuvage.
En 1878, elle eut la douleur de perdre la princesse Alice, qui lui avait toujours été particulièrement chère, et qui avait été sa meilleure consolatrice après la mort du Prince Consort. Six ans après, le prince Léopold mourait à Cannes, et bien que ce coup ne fût pas tout à t'ait imprévu, il n'en fut pas moins terrible pour la malheureuse mère.
Plus tard ce furent ses gendres l'empereur Frédéric d'Allemagne, puis le prince de Battenberg, qui furent ravis à son affection ; et elle vit revenir à son foyer ses deux filles, veuves comme elle !
Mais tous ces deuils n'abattirent pas la courageuse reine. Elle resta ferme dans l'épreuve, par ce qu'elle se devait à ses autres enfants et à ses sujets. Aux jours de la prospérité, elle avait dit à Dieu :
Merci. Aux jours de l'épreuve, elle eut la
force de dire au Maître de la vie : Q le votre volonté soit faite !
Aussi la reine ne s'est-elle paséclips'e dans Taffliction d«3 la mère de famille ; et elle a continué de grandir aux yeux de son peuple. Les voiles de crêpe, épaissis autour de sa personne, n'ont pas empêché l'épanouissement de sa puissance, et le rayonnement de sa gloire.
Etrange et merveilleux contraste ! A mesure que le soleil de sa vie descend à l'horizon, lastre de sa renommée monte, et son jubilé de diamant en a marqué le zénith.
Il ne saurait entrer dans le cadre de ce travail de rappeler les nombreux et grands événements qui se sont accomplis pendant le long règne de Sa Majesté.
A certains égards, la face du monde a bien changé pendant ces soixante années;
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