‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 21 sur 31 · DE TROIS AMBASSADES. I · texte numérisé non relu

DE TROIS AMBASSADES. I

en termes exprès, de ramener Calthof avec moi. J'ai fait savoir plusieurs fois à messieurs les conseillers, et à vous principalement, que le terme pour lequel Calthof s'étoit engagé à Sa Majesté czarienne étoit écoulé; c'est pourquoi j'ai demandé qu'il s'en revînt avec moi. Le chancelier du cabinet czarien m'a fait aussi entendre que rien n'empêchoit son départ. Au reste, vous ne pouvez pas ignorer ce qui s'est passé depuis : c'est que le premier clerc du bureau des ambassades m'aborda, à mon départ de Moscou, pour me demander Calthof au nom de Sa Majesté czarienne. Sur cela , quoique je sache très bien quel est le respect et la protection que l'on doit à la dignité du caractère que je porte , je le renvoyai à Moscou , de peur qu'il ne semblât que je voulusse contester mal à propos avec Sa Majesté czarienne. Mais j'ai appris depuis, avec étonnement , qu'on l'a mis en prison , à tort , sous un faux prétexte. Je ne sais à quoi butte tout ceci, ni vous-mêmes, qui en êtes les auteurs. Cependant il faut avouer que je suis très malheureux , puisque, tout zélé que je suis pour le service de Sa Majesté czarienne, je suis néanmoins obligé de retourner avec de si fatales nouvelles. Et , de fait , c'est une affaire de plus grande importance qu'il ne semble d'abord : car, en la personne de ce Calthof, il s'agit de savoir si l'on veut tenir pour esclaves tous les sujets du roi mon maître qui sont dans ce pays. Je vous conjure. Monsieur le chancelier, que , selon votre courtoisie accoutumée et comme votre charge vous y oblige , vous représentiez ces choses à Sa Majesté czarienne , sans vous servir, néanmoins , de cette ai-

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greur à quoi l'état de la cho^e m'a porté. Mais je vous prie pourtant de le faire avec la même force, afin que Sa Majesté czarienne y mette ordre de bonne heure , et que Calthof (comme je l'espère encore) puisse, sous le bon plaisir de Sa Majesté czarienne, me rejoindre avant que j'aie passé la frontière.

A Twere, le 30 de juin 1664.

« Carlisle. »

Depuis notre départ de Twere nous remarquâmes que cette route n'étoitpas fort fréquentée par les étrangers , au moins dans la saison de l'été : car il y a beaucoup de villages oi^ nos habits paroissoient si étranges que, quand les villageois apercevoient seulement deux ou trois de nous à cheval, ils prenoient d'abord la fuite, se retirant dans leurs maisons, l'un de çà, l'autre de là, et fermant la porte après eux , comme si nous eussions été des oiseaux de mauvais augure ou des fantômes effroyables ; tellement que , si nous avions eu besoin de quelque chose, il ne falloit pas l'espérer de ces gens-là.

A Tarsock , un des pages de M. l'ambassadeur perdit un doigt, où la gangrène s'étoit mise si avant , par un accident , que le chirurgien fut contraint de le couper; mais le page, qui étoit un éveillé , en témoigna si peu de ressentiment qu'il chercha son doigt partout , pour le conserver (ditil) comme une relique. Environ ce temps-là nous eûmes le divertissement de voir un ours apprivoisé, qu'on nous fit venir, qui dansoit peut-être aussi bien que le plus adroit Moscovite et fai-

soit plusieurs jolis tours d'adresse. Mais nous en avions deux avec nous , que l'on amena de Moscou en Angleterre , dont l'un étoit pareillement apprivoisé, que l'on pouvoit sans aucun danger se jouer ou lutter avec lui : car il se servoit si adroitement de ses dents et de ses pattes qu'il ne faisoit mal à personne. L'autre paroissoit un peu farouche, et néanmoins il prenoit un plaisir extrême à sucer les doigts de quelqu'un ; ce qui me fit souvenir de ce qu'ont remarqué quelques naturalistes touchant ces sortes d'animaux, qu'ils aiment fort à lécher, et que , quand ils sont réduits à une dure nécessité dans la rigueur d'un hiver, cela leur sert de pâture , et trouvent ainsi en eux-mêmes de quoi se nourrir.

A Budeva nous apprîmes les nouvelles d'un grand embrasement qui arriva à Moscou le 29 de juin , cinq jours après notre départ, de sorte que la troisième partie de cette vaste ville fut consumée par le feu. Et, comme je fis réflexion làdessus sur l'incendie d'Archangel , qui étoit aussi arrivé peu après que nous en fûmes partis , cela me fit imaginer qu'il y avoit quelque chose de fatal dans notre départ : car c'est ainsi que Lot fut préservé de l'embrasement de Sodome avec toute sa famille.

Avant que d'arriver à Novogrod , le gentilhomme qui avoit été rappelé à Londres par le général Monk dans notre premier voyage nous rejoignit à Brunitze. Il étoit venu par mer jusqu'à Riga, où il avoit laissé quelque bagage pour monsieur l'ambassadeur, et de là il étoit venu par la Livonie , avec des lettres du roi pour Son Excellence. Depuis lors il demeura dans sa suite

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et fit le voyage avec nous en Suède et en Danemark.

A Novogrod nous fûmes reçus tout à fait solennellement, et pendant le peu de séjour que nous y fîmes on nous traita fort splendidement. Mais comme Son Excellence alloit mettre pied à terre pour entrer dans la ville , il arriva un mauvais accident à celui qui étoit destiné pour son pristaf en la place de Telepniof ; ce qui causa quelque interruption dans cette cérémonie. C'est que, n'ayant pas été , ce semble , aussi prêt qu'il eût dû être à recevoir monsieur l'ambassadeur, le cheval sur lequel il étoit monté en grande pompe le jeta par terre à la vue de toute la ville , et ainsi lui montra son devoir en quelque façon. Là dessus le bon homme , se trouvant fort incommodé de sa chute , fut démis de sa charge par le gouverneur de la ville , et Simon Offonassevitz fut nommé en sa place.

Après on nous fit aussi à Plesco une très bonne réception", de sorte que l'on eût dit que le gouverneur de Novogrod et celui de cette ville avoient fait à l'envi qui recevroit le mieux Son Excellence. Nous demeurâmes ici trois jours, en attendant une réponse de Riga au retour d'un exprès que monsieur l'ambassadeur avoit envoyé de Moscou , avec une lettre entre autres pour le gouverneur général de la Livonie , louchant notre

î . Cet aveu, souvent répété dans la Relation, rend au moins justice à l'hospitalité russe. Elle est tellement ancrée dans les mœurs du pays qu'un indigent , en entrant dans la caban<> d'un paysan, salue l'image d'un signe de croix, et ensuite son hôte, en disant : pain et sel; puis il s'assied sur le banc et mange avec la famille, comme s'il en étoit.

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voyage à travers ce pays désert. Cependant le gouverneur de Plesco fit deux actions bien généreuses au regard de monsieur l'ambassadeur. La première fut à l'occasion d'un gentilhomme de la ville, lequel avoit été si mal avisé la veille de notre entrée que de se saisir de deux de nos chevaux , parce qu'il les avoit trouvés mangeant par hasard son blé dans un de ses champs, tellement que nous eûmes bien de la peine à les ravoir le lendemain , lorsqu'il s'agissoit de faire notre entrée solennelle dans la ville. Le gouverneur ne fut pas sitôt informé de cette action , qu'il fit saisir le gentilhomme et l'envoya garrotté à monsieur l'ambassadeur, pour lui demander la vie. Sur cela Son Excellence, toute surprise d'une si grande générosité , le renvoya avec sa grâce , et témoigna en même temps le ressentiment qu'elle avoit de cette faveur singulière du gouverneur. L'autre action généreuse fut sur le sujet d'un bruit qui couroit pour certain , qu'il y avoit sur les frontières quelque cinq cents Polonois, sous la conduite d'un officier borgne, qui nous attendoient à pied ferme pour nous voler ; et ce qui nous rendit la chose assez probable, c'est que ces gens-là avoient déjà pillé plusieurs villages. C'est pourquoi, afin de nous assurer contre les assauts de ce dangereux cyclope , le gouverneur nous donna un convoi de cinq cents hommes bien armés, pour nous escorter environ dix lieues, jusqu'à Nihuysen. Là-dessus l'exprès arriva de Riga, avec cette réponse du comte Oxenstirn, gouverneur général de la Livonie, qu'il avoit déjà député deux officiers pour recevoir Son Excellence aux frontières, et le défrayer de là jusqu'à Riga; au

lieu que Son Excellence lui avoil seulement demandé que, pour faciliter son voyage par la Livonie, il eût la bonté de donner ordre qu'il pût y trouver, à ses propres frais, un nombre suffisant de chevauxet de chariots. Mais, avant que partir de Plesco, monsieur l'ambassadeur, n'ayant point appris de nouvelles de Calthof, envoya un autre courrier à Moscou, avec une lettre en sa faveur. Et, de peur que le czar ne crût que Son Excellence fût plus inclinée à se souvenir des injures que des bienfaits, elle prit occasion dans la lettre d'y marquer au czar la grande faveur et civilité qu'elle avoit reçue du gouverneur de Novogorod et de celui de Plesco. Enfin pourtant elle s'y plaignit aussi du dessein qu'on avoit formé, par ordre de Telepniof , de lui ôter sur les frontières les tentes de Sa Majesté (car pour les carrosses elle n'en étoit pas si en peine), et que cela se dût faire nonobstant que Volinskoy eût dit à Son Excellence à Moscou que Sa Majesté czarienne vouloit bien qu'elle s'en servît jusqu'à Riga. Ce qui lui fâcha d'autant plus que sur cette confiance elle avoit négligé de se pourvoir de tentes à ses propres frais, et qu'ainsi elle se vit malheureusement dépourvue de cette commodité.

La lettre étant envoyée, nous partîmes le lendemain de Plesco avec notre convoi , dont il y avoit près de cinq cents fantassins escortant le bagage, pendant qu'un escadron de cavalerie accompagnoit le carrosse de Son Excellence. Si bien que, sans aucune attaque, nous arrivâmes heureusement aux frontières le 22 de juillet, un mois après notre départ de Moscou. Mais, avant que passer les limites , pendant que nous consul-

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lions en quel endroit nous pourrions dîner, voici les deux officiers suédois qui viennent de la part du comte Oxenstirn à monsieur l'ambassadeur, avec deux carrosses et un escadron de cavalerie. Sur quoi un des nôtres, qui s'impatientoit de se voir privé du commerce des Moscovites, n'eut pas sitôt aperçu ces messieurs Suédois, habillés à peu près de même façon que nous, qu'il se mit à crier hautement, en la présence de toute la gendarmerie : <( Voici des gens (dit-il) qui ressemblent à des chrétiens », comme si les Moscovites n'étoient rien moins que cela. Néanmoins cette expression, toute hardie qu'elle fût, ne laissa pas de passer parmi nous pour galanterie, eu égard surtout à la jolie figure de rhétorique qu'il y avoit lorsque par le mot de chrétien il entendoit proprement celui de civilisé ; mais ce qu'il y eut de meilleur fut que les Moscovites qui en ouïrent la voix n'en aperçurent pas le sens. Ces messieurs Suédois, étant accompagnés du gouverneur du château de Nihuysen,et ayant tous trois abordé monsieur l'ambassadeur, lui firent la révérence, et l'un d'eux le complimenta en françois d'une manière tout à fait civile et obligeante. Entre autres choses il lui donna à connoître par son compliment qu'ils avoient été députés pour le conduire à Riga et pour le pourvoir de toutes choses nécessaires. A quoi monsieur l'ambassadeur repartit qu'il étoit fort sensible au soin extraordinaire que la couronne avoit pris pour cet effet ; mais qu'il eût bien souhaité de pouvoir continuer son voyage sans se charger d'une obligation si grande.

Après cela , il s'agit de savoir, comme auparavant, où monsieur l'ambassadeur dîneroit : car

jusqu'alors les cuisiniers n'avoient rien pu apprêter, faute d'eau , à moins qu'ils n'eussent passé les limites, ce qu'ils n'avoient point ordre de faire. Les députés suédois invitèrent Son Excellence à dîner au château de Nihuysen ; mais le pristaf s'y opposa vigoureusement, pour des raisons qui lui étoient connues. Enfin , après beaucoup de disputes, il fut résolu que nous passerions les limites et que nous nous camperions près d'un ruisseau qui passe par Nihuysen. Sur cela les messieurs Suédois prirent congé de monsieur l'ambassadeur et s'en revinrent au château ; et Son Excellence les suivit à cheval avec tout son train et sa gendarmerie , si bien que dans un quart d'heure nous arrivâmes à Nihuysen, qui n'est qu'un pauvre village. Après diner, le pristaf et les principaux officiers de notre convoi prirent leur congé de Son Excellence, qui (selon sa coutume ordinaire en de semblables occasions) leur laissa des marques de sa générosité. Ainsi nous quittâmes la Moscovie et ses habitans, après y avoir demeuré près d'un an entier ; ce qui étoit trop longtemps sans contredit pour une ambassade inutile. Et, quoique le pays soit naturellement fort beau et agréable , cependant nous en fûmes enfm dégoûtés par ses habitans , outre que, chacun y étant comme esclave , hormis le czar, à peine crûmes-nous d'être libres qu'après que nous en fûmes sortis.

Il est vrai que, si nous avions été laissés à nous-mêmes dans ce nouveau pays de la Livonie, il nous en seroit arrivé comme dit le poète: Incidiî in Scyllam ciipiens vitare Charybdim. Car, outre l'état misérable du pays , le peuple y est

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beaucoup plus grossier et barbare qu'en Moscovie ' ; bien qu'au reste , soit dans la langue ou dans son habillement , il ne diffère pas beaucoup des Moscovites. C'est un peuple extrêmement brutal et fort adonné au larcin, comme nous l'avons souvent expérimenté; et, bien que par le soin des Suédois ils aient été convertis à la religion chrétienne selon Luther, néanmoins ils sont si grossièrement ignorans et retiennent tant de

I . Cette supériorité des paysans russes sur les populations qui les environnent a été constatée par tous les voyageurs. « On ne trouve dans aucun pays , dit un d'entre eux , des paysans aussi bien faits et adroits que le sont les paysans de la Russie. Ils sont communément d'une taille médiocre, mais bien prise, carrés des épaules, et ils ont tous la jambe parfaitement bien tournée; aussi peuvent-ils courir comme des Basques, et c'est un plaisir de voir avec quelle adresse ils savent franchir les haies et fossés qu'ils trouvent en leur chemin, là où la plupart des autres paysans de l'Europe sont lourds et roides. — Les paysans de Russie ne surpassent pas seulement tous les autres paysans dans l'extérieur, ils les surpassent encore infiniment du côté de l'esprit et de la vivacité de l'imagination, et j'ai été fort souvent charmé de voir avec quelle facilité ils imitent des instruments et des machines qu'ils n'ont jamais vus auparavant. Enfin, il y a une si grande différence de ce côté entre les paysans de Russie et ceux de Pologne et de Livonie, qui sont leurs voisins , que les derniers paroissent de toute manière de vrais butors en comparaison des premiers ; ils sont, outre cela, fort industrieux et pleins d'invention, en sorte qu'ils ne manqueroient pas de se mettre bientôt au dessus de cette misère dans laquelle on voit croupir la plus grande partie d'entre eux, s'ils ne savoient pas trop bien que tout ce qu'ils pourroient faire pour cet effet ne les en sauroit tirer et ne serviroit tout au plus qu'à enrichir les seigneurs, dont ils sont les esclaves, ou leurs officiers; et c'est de là que part cette grande paresse dont on les accuse communément : car, au fond , lorsqu'ils savent que ce qu'ils peuvent gagner avec leur travail leur doit rester, ils ne sont rien moins que paresseux. » {Hist. générale des Tatars. Leyde, 1726, p. 680.)

ridicules maximes de l'ancien paganisme, que l'on croit que la plupart ne fait profession de la religion chrétienne que superficiellement. La raison pourquoi ils sont encore si grossiers et barbares est , en partie , leur solitude , étant réduits comme ils sont à un petit nombre , et en partie leur pauvreté et leur grande sujétion aux Suédois, à l'égard de qui ils sont à peu près ce qu'étoient jadis les Ilotes aux Lacédémoniens.

Mais, pour reprendre le fil de notre discours, le pristaf et le convoi de Plesco nous ayant quittés, nous décampâmes d'abord pour nous retirer au château , qui est un vieux bâtiment situé sur une colline et fort alToibli par les divers assauts qu'il a reçus autrefois. Nous y fûmes reçus au bruit des canons ; ce qui nous sembla d'abord un peu étrange, parce qu'en Moscovie on ne s'étoit point servi de cette sorte de salutation. Et sur le soir nous eûmes un grand souper, d'où nous conjecturâmes que nous ne manquerions pas de vivres pour le reste de notre voyage. En effet, nous fûmes bien pourvus tout le long, mais surtout en trois ou quatre autres châteaux où nous vînmes (comme, entre autres, celui de Marienborough), où nous ne manquâmes de rien.

Pour ce qui est de notre entrée à Riga, elle fut fort belle, et Son Excellence y reçut des marques illustres d'un respect et d'une amitié sincères. Premièrement , le gouverneur général et le maire de la ville, avec le reste de la noblesse , envoyèrent leurs carrosses au devant de nous; si bien que monsieur l'ambassadeur fut complimenté deux fois sur le chemin , l'une de la part du gouverneur de la province et l'autre de la part du

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maire de la ville. Après cela monsieur l'ambassadeur ne fut pas sitôt entré dans la ville, qu'elle retentit du bruit de l'artillerie , jusquà ce que nous eûmes mis pied à terre au logis qu'on lui avoit préparé. Cependant Son Excellence parut, de son côté, avec tant de pompe et de splendeur, que la plupart de la ville s'étoit jetée en foule pour voir cette magnificence. Mais ce qui nous surprit fort, ce fut une horrible tempête dont cette entrée fut suivie ; car, d'abord que le bruit du canon fut achevé, Pair parut longtemps tout en feu et ne retentissoit que de tonnerres grondans.

Du séjour de monsieur l^ ambassadeur à Riga.

a ville de Riga est assise sur le bord du Ta untus de Ptolomée, qui s'appelle maintenant le petit Duina, pour le disns«^ tinguer d'avec celui dont nous avons déjà tant parlé, qui se jette dans la mer Blanche. C'est une fort belle rivière , qui a sa source dans la province de Twere en Moscovie et se décharge dans la mer Baltique, à quatre lieues de Riga. La ville est d'une forme ronde , ses bâtimens sont de pierre et de brique , et entre ses fortifications il y a une bonne muraille et de bons fossés et remparts, outre le château du gouverneur de la province. De l'autre côté de la rivière elle a en vue la Courlande, qui dépend en partie du duc qui porte son nom , dont la résidence ordinaire esta Mittau, à six milles de Riga. Au reste il y a ici un grand commerce , à la faveur de la mer Baltique, d'où les navires viennent sur le Duina jusqu'aux portes de la ville, et, l'hiver, les citoyens

font aussi un grand négoce en Moscovie, par la commodité des traîneaux. Le haut allemand est le langage commun de Riga, et l'on y fait profession de la religion luthérienne.

A notre arrivée ici , monsieur l'ambassadeur prit logis dans la maison d'un citoyen; mais, comme il n'y occupoit que cinq ou six chambres, la plupart de son train fut dispersée dans le voisinage. Et là nous eûmes des lits de plume tels qu'on s'en sert en ce pays et dans la plus grande partie de l'Allemagne , de la Suède et du Danemarck, lesquels nous trouvâmes si mous que nos corps s'y tournoient en demi-cercles, si bien que le matin nous avions de la peine à nous dégager de cette étrange posture. De là vint que la plupart de nous renoncèrent à cette sorte de lits, et quelque critique qui déclamoit fortement contre eux les appela des lits d'ignorant , suivant le dire du poète : Non jacet in molli veneranda scientia lecto, c'est-à-dire : La science ne gît pas dans un lit (■élicat. Pour ce qui est de notre nourriture, nous fûmes traités aux dépens de la ville les trois premiers jours; mais après cela monsieur l'ambassadeur commença de pourvoir à sa famille, ce qu'il n'avoit pas fait à cet égard depuis qu'il étoit arrivé à Archangel. Enfin le meilleur divertissement que nous eûmes ici, outre celui de voir la ville , fut de nous reposer et nous rafraîchir un peu après les fatigues du voyage que nous venions d'achever. Cependant il faut avouer que nous avions bien de la joie d'être dégagés des Moscovites , et de nous voir maintenant parmi de vrais chrétiens.

Au reste, pendant quinze jours que nous de-

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meuràmes ici (la plupart en attendant un vaisseau de guerre qui devoit venir de Stockholm pour nous y transporter) nous eûmes tous les jours un temps si tempétueux, de pluie, d'éclairs et de tonnerres effroyables , que la superstitieuse populace s'imagina qu'il y avoit quelque chose de fatal dans notre séjour; et je ne doute point qu'après notre départ de Riga l'on ne fût encore mieux confirmé dans ce sentiment, car alors il arriva que le mauvais temps cessa et devint assez favorable.

Le lendemain de notre arrivée ici , le gouverneur de la province fit visite à monsieur l'ambassadeur, qui ne manqua pas de lui témoigner alors sa reconnoissance pour le soin qu'il avoit pris de son voyage par la Livonie ; et , pour s'acquitter en quelque mesure d'une si grande obligation , il lui proposa de rembourser les frais qui s'étoient faits en sa faveur ; mais le gouverneur, bien loin d'y condescendre, répondit fort obligeamment que c'étoit si peu de chose que cela ne méritoit pas d'avoir lieu dans sa mémoire , et que la couronne seroit bien aise de rencontrer quelque occasion de plus grande importance pour lui témoigner plus amplement l'affection singulière qu'elle avoit pour Sa Majesté Britannique. Son Excellence reçut aussi visite du maire et des sénateurs de la ville.

Ensuite Son Excellence rendit visite au gouverneur général , qui, au bout d'une longue conférence, invita monsieur l'ambassadeur à un festin, qui se fit le 10 d'août, avec tant de splendeur et de pompe que , pour le dire en peu de mots , il le traita plutôt en roi qu'en ambassadeur ; car,

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outre l'abondance et le bel ordre du dîner, il y eut, dans une galerie qui étoit dans la salle où le festin se fit , environ vingt musiciens , dont les uns chantoient à merveille , et les autres faisoient un concert admirable avec leurs divers instrumens de musique. Hors de la salle il y avoit les trompettes et les timbaliers du gouverneur, qui sonnoient à leur tour, et enfm l'artillerie même fut aussi de la partie. Tellement qu'il n'y avoit rien qui ne semblât contribuer à rendre cet entretien glorieijx et divertissant, puisque la salfe du festin retentissoit au dedans d'un charmant concert de musique , toute la ville du son des timbales et des trompettes , et la campagne même du bruit de l'artillerie. Cependant l'échanson qui portoit à boire à monsieur l'ambassadeur observoit une cérémonie qui n'appartient proprement qu'aux princes : car, toutes les fois qu'il lui présentoit à boire , il goûtoit la boisson en sa présence.

Enfm , après ce splendide festin , le vaisseau de guerre que nous attendions étant arrivé , nous nous disposâmes d'abord à nous embarquer. Le navire s'appeloit Amaranthe : c'étoit une des frégates du roi de Suède , tout à fait bien équipée , et portant entre trente et quarante canons , tous de fonte. Elle mouilloit à une lieue et demie de Riga , en attendant Son Excellence jet un bon vent pour faire voile.

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Du voyage de monsieur ^ambassadeur de Riga à Stockholm, sur la mer Baltique.

a mer Baltique, n'étant pas fort profonde et regorgeant partout d'iles, de ^ rochers et de bancs de sable, n'est nr^ pas seulement dangereuse pour y voyager, mais aussi fort incommode, puisque pour éviter le danger de ces rencontres il faut ordinairement avoir plusieurs vents , lors même qu'il ne s'agit pas de faire un fort grand voyage. C'est pourquoi monsieur l'ambassadeur trouva bon de n'attendre pas le vent à Riga pour partir, mais plutost (afin de ne perdre point de temps) de s'embarquer, pour être prêt à embrasser la première occasion. A son départ de Riga, qui fut le 1 8 d'août , le château tira une volée de quarante canons pour le moins , et , dès qu'il fut venu à bord de VAmaranthe, on le salua avec vingt coups de canon.

Ainsi nous demeurâmes à l'ancre l'espace de cinq jours avant que de faire voile, hormis le 22 d'août ; mais ce fut seulement pour faire un peu plus d'une lieue, jusqu'au fort de Dunemund , car le vent n'étoit pas propre à nous porter plus loin. Cependant l'on tiroit, à chaque dîner, pour le moins quarante coups de canon à bord du navire , à la santé du roi d'Angleterre , du roi de Suède, et des reines de l'une et de l'autre nation : car, pendant que ces santés se buvoient à la table de Son Excellence , l'on déchargeoit quatre canons à mesure que chacun de la compagnie buvoit la santé ; outre que toutes les fois que

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monsieur l'ambassadeur s'en alloit à terre, comme il faisoit quelquefois pour son divertissement, on le saluoit toujours avec quatre coups de canon à sa sortie et autant à son retour. Au reste , à mesure que nous demeurions ainsi à l'ancre , il falloit toujours suppléer de nouvelles provisions , de sorte que nous pussions avoir assez de vivres pour une semaine après notre départ de là, bien que le vaisseau fût venu de Stockholm dans trois jours.

Enfin, le 24 d'août, nous fîmes voile à la faveur d'un bon vent, avec une chaloupe où l'écurie étoit embarquée ; si bien que nous passâmes heureusement à travers un dangereux passage qu'il y a à l'embouchure du Duina. Sur cela notre vaisseau salua le fort de Dunemund , qui étoit à notre main gauche, avec quatre coups de canon, et le fort nous en tira plus de quarante , tous chargés à boulets , que nous entendions la plus part siffler entre nos voiles et que nous voyions tomber en même temps dans la mer, à une bonne distance de nous. Ainsi l'on eût dit que le fort nous en vouloit tout à bon , au lieu que cela se fit pour une plus grande marque d'honneur et de civilité. Toutefois il y eut quelques femmes parmi nous qui , se défiant de l'adresse des canonniers, aimèrent mieux se mettre à quartier qu'à s'exposer au danger de ce spectacle. Cependant nous côtoyâmes quelque temps la Courlande, et de là nous vînmes à voir diverses îles , comme , entre autres, Runen, Abrick et Ouzel.

Mais il n'y en eut point qui nous fit si mal aux yeux que le Domesnez, une île fort dangereuse, près laquelle nous ne demeurâmes pas moins de

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trois jours à l'ancre, à quoi nous fûmes obligés par un vent contraire qui nous surprit peu après notre départ. Et ce fut ici que le temps , qui consume toutes choses, selon le dire du poète , tempus edax rerum , nous réduisit tellement à l'étroit, faute de vivres, que , si nous n'eussions pas bien ménagé ce qui nous restoit, il nous eût fallu peutêtre vivre d'air et de vent, comme autant de caméléons. C'est pourquoi Son Excellence retrancha premièrement de sa table tout ce qu'il pouvoit y avoir de superflu, et se contenta d'un maigre repas par jour, la musique suppléant de temps en temps au manquement de vivres. Et pour ce qui est de ses inférieurs domestiques, le capitaine du vaisseau fut obligé de leur fournir des mêmes vivres qu'il donnoit à ses matelots ; mais ce fut une pauvre ressource, car par malheur ces provisions s'étoient presque toutes corrompues. Il est vrai qu'en lieu de bière, que l'on réserva sur tout pour la table de Son Excellence, ils ne burent pour quelque temps que du vin d'Espagne, dont monsieur l'ambassadeur avoit bonne provision ; et cela, ce semble, auroit dû radoucir Tétat de leur misère ; mais ils trouvèrent d'abord que c'étoit plutôt un supplice , puisque, bien loin de pouvoir s'étancher la soif par ce moyen, ce vin, par son extrême douceur, contribuoit plutôt à l'exciter. Cependant il n'en fut pas ainsi de la chaloupe , qui, voyant le vent si contraire, s'en retourna d'abord vers le fort de Diinemund, et ce fut par un grand bonheur; autre:nent à peine auroit-elle pu résister à une horrible tourmente qui nous arriva dans la nuit.

Enfin, le 29, le vent s'étant un peu changé,

nous désancrâmes, pour tâcher de gagner le cap du Domesnez, ce que nous fîmes heureusement. Et sur le soir, après un peu de bonace , le vent se tourna tout à fait propice et favorable ; si bien que dans un jour et demi nous arrivâmes à sept milles, c'est-à-dire quatorze ou quinze lieues de Stockholm. De là nous passâmes parmi les marais de Stokholm , qui sont des eaux ramassées entre des rochers éminens , qui les divisent en diverses branches comme en tout autant de rivières, mais il ne paroît pas qu'elles aient aucun courant. Ces marais sont d'une longue étendue, assez profonds pour de grands navires, mais fort étroits en de certains passages, particulièrement un endroit où nous passâmes d'abord, qui nous jeta dans une grande appréhension : car à peine y avoit-il assez d'espace pour notre vaisseau , et à nos côtés nous n'avions que de grands écueils , qui sont (comme chacun sait) la terreur de ceux qui font voile. Il est vrai que l'eau est également profonde dans ces marais, aussi bien dans ses bords que dans le milieu ; mais cela n'empêche pas qu'il ne s'y fasse beaucoup de naufrages, de quoi nous vîmes plusieurs preuves en passant. Et de fait , à moins que d'avoir un vent tout à fait propre et une conduite tout extraordinaire, il y a sans doute beaucoup de danger, car ces passages sont affreux et épouvantables. L'eau en est plus ou moins salée, selon qu'elle est plus ou moins éloignée de la mer; et il y a ceci de remarquable en ces rochers dont elle est environnée , qu'ils portent quantité d'arbres, sans qu'il paroisse qu'il y ait aucune substance où ces arbres puis-

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sent prendre racine et dont ils se puissent nourrir.

Dès que nous fûmes arrivés à ces marais , monsieur l'ambassadeur envoya par avance son secrétaire à Stockholm , pour donner avis de son arrivée au maître des cérémonies , afin qu'on lui fit sa réception au plus tôt. Le lendemain le maître des cérémonies fut envoyé à Son Excellence par Leurs Majestés le roi et la reine-raère pour lui porter le compliment sur son arrivée. Mais, avant qu'il eût le temps de s'en acquitter (vu que c'étoit à trois heures du matin qu'il nous rencontra), notre vaisseau échoua si fort à la poupe contre un rocher, que peu s'en fallut que nous ne fissions naufrage : car, comme nous eûmes levé l'ancre ce matin pour nous rapprocher de la ville, le vaisseau se rencontra tout à coup si près du rocher, à mesure que nous tâchions d'engager la pointe pour avoir ensuite l'avantage du vent, que le pilote, voyant le danger, fut contraint d'abord de faire tourner les voiles; et comme le vaisseau toumoit, il donna du côté de la poupe contre le rocher, ce qui causa une violente secousse qui réveilla en sursaut tous ceux qui étoient endormis. Mais par la grâce de Dieu nous n'eûmes point d'autre mal que la crainte d'en avoir, et peu après nous gagnâmes cette pointe qui avoit manqué de nous perdre ; enfin nous vînmes mouiller en vue de Stockholm, ayant des provisions fraîches.

Là-dessus madame l'ambassadrice , étant enceinte , se retira par avance dans la ville , et prit possession la première de l'hôtel que l'on y avoit préparé pour le séjour de Son Excellence. En même temps l'écuyer, qui étoit arrivé le jour

précédent à Stockholm , vint rendre compte de son voyage à monsieur l'ambassadeur, et , entre autres choses , de l'accident qui étoit arrivé sur mer à un des chevaux de carrosse , qui s'étoit trouvé si malade qu'il avoit été contraint de le faire jeter dans la mer. Cependant l'on envoya presque tous nos meubles en ville , et tous ceux qui dévoient paroître à l'entrée se mirent d'abord en posture pour cela. Les livrées étoient, comme celles que l'on avoit portées à Moscou , de drap couleur d'écarlate, à l'imitation de celles du roi d'Angleterre, qui sont de la même couleur. Mais elles étoient garnies d'une autre façon , selon la mode qui étoit pour lors en Angleterre , d'où on les avoit fait venir par mer jusqu'à Riga toutes faites, avec quantité d'autres hardes.

De Ventrée solennelle de monsieur l'ambassadeur à Stockholm.

e fut un jeudi , le 8 de septembre , que cette entrée se fit, avec beaucoup de gloire, dans l'ordre et selon les circonstances qui suivent. Premièrement on nous envoya quatre ou cinq bateaux de plaisir, avec le maître des cérémonies et quelques autres de la cour, pour nous mener par eau jusque dans la ville. Dès que nous fûmes entrés dans ces bateaux , VAmaranthe déchargea tous ses canons, qui firent un horrible tintamarre parmi ces rochers, qui redoubloient chaque coup par un écho ; et, à mesure que nous avancions, l'on en tira une grande quantité à bord déterre, qui faisoient le même effet. Enfin, nous eûmes l'entre-

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tien des canons pendant une heure entière ; si bien que l'artillerie , qui est la foudre redoutable de la guerre, fut ici l'agréable messagère de la paix et de l'affection. En passant , l'on nous fit voir un plongeur à mesure qu'il sortoit d'un lieu fort profond , où on l'avoit lâché d'une chaloupe en bas avec une corde , pour ravoir les canons d'un vaisseau de guerre qui étoit coulé à fond. Ce plongeur étoit habillé de cuir de pied en cap, assis sur un traversier dans un couvert de la forme d'une cloche et ayant une corde à son côté par laquelle il faisoit signe, à ceux qui en avoient la conduite, de le lâcher ou tirer d'une façon ou d'autre, comme il le trouvoit à propos. Pour avoir sa respiration , il avoit (si je ne me trompe) un tuyau de cuir bouilli , quoique pendant qu'il étoit assis dans son couvert l'eau ne lui montât pas, à ce qu'il dit, plus haut que sa poitrine. Après cet étrange spectacle , nous abordâmes enfin à un pont de bois que l'on avoit tapissé de haute lice ; et ce fut là que monsieur l'ambassadeur fut complimenté de la part du roi et de la reine régente par un des premiers de la cour, ayant à sa compagnie plusieurs autres personnages de la noblesse. De là, monsieur l'ambassadeur entra dans le carrosse du roi , et ses gentilshommes prirent place les uns dans celui de Son Excellence et les autres en d'autres carrosses qui étoient là en grand nombre, pendant que les gens de livrée marchoientà côté de Son Excellence. Et comme elle avoit compagnie d'un côté du carrosse, aussi ses gentilshommes furent accompagnés de plusieurs gentilshommes de la cour, et ses livrées des pages et valets de pied du roi et de la reine, qui

marchoient tous ensemble à pied. Ainsi nous fûmes conduits à l'hôtel des ambassadeurs, y ayant à chaque côté de la rue des soldats rangés en haie, et partout une foule prodigieuse de monde, comme c'est la coutume dans ces grandes solennités. Il est vrai qu'il n'y eut pas tant de bravoure, d'éclat'et de cérémonies, qu'à notre entrée à Moscou ; mais il y eut ce qui n'est pas moins aimable , la sincérité , la bienséance et fe franchise. Et, au lieu qu'en celle-là les Moscovites se piquoient de faire paroître leur grandeur et leur vanité , ici la cour de Suède fit gloire principalement de donner à Son Excellence des marques de respect et d'amitié.

Du séjour de M. l'ambassadeur à Stockholm.

a ville est bâtie sur une île de ce nom , qui signifie proprement l'île de tronc d'arbre , car fiolme signifie une île , et slocic un tronc d'arbre. Elle fut ainsi appelée lorsque, la ville capitale de Suède étant autrefois brûlée , un tronc d'arbre fut jeté dans l'eau , afin que là où il s'arrêteroit la ville fût rebâtie; et, comme il s'arrêta ici, la ville y fut conformément bâtie, et fut appelée, aussi bien que l'île même, du nom de Stockholm. Mais, depuis ce temps-là, elle s'est si bien agrandie, qu'il y a des endroits qui sont bâtis sur des pilotis dans l'eau, comme à Venise ; tellement que toute son étendue , y comprenant les faubourgs, est à peu près comme celle de Rouen en Normandie. Ses bâtimens sont la plupart de pierre , et une partie de bois. Le palais du roi est de

DE TROIS Ambassades. 215

pierre, mais il est plus à remarquer pour sa force que pour sa beauté; sa situation est au bord de l'eau , d'où vient que l'on y peut toujours voir quantité de navires qui mouillent tout près de là, et particulièrement plusieurs vaisseaux de guerre. Enfin cette ville, tout environnée qu'elle soit de rochers , est un port de grand commerce; et, pour ce qui est de sa force , elle est si bien fortifiée par nature et par art qu'on la croit presque imprenable. Mais le plus grand ornement qu^il y ait dans cette ville , c'est la noblesse , qui est , à mon avis, aussi bien faite et aussi bien civilisée qu'en aucune cour de l'Europe. Et de fait c'est ce qui nous surprit fort, de voir que, dans un pays si raboteux et désagréable, qui semble avoir été le rebut de la nature, Ton pût y trouver une cour si pleine de douceur et de politesse ; au lieu qu'en Moscovie, qui est un fort beau pays, nous n'avions trouvé qu'un peuple grossier et barbare, tant ceux de 'qualité que les autres.

M. l'ambassadeur n'ayant à faire que fort peu de séjour dans cette cour de Suède, nous demeurâmes tout ce temps-là dans l'hôtel des ambassadeurs, que nous trouvâmes assez commode et tout garni. Cela n'empêcha pas pourtant que l'on n'érigeât le dais de Son Excellence dans une chambre, où elle recevoit toutes les personnes de qualité qui venoient lui faire visite. Cependant nous fûmes splendidement traités les trois premiers jours aux dépens du roi de Suède, et après cela Son Excellence tint fort bonne table elle-même. Pour ce qui est de nos divertissemens, outre celui que nous eûmes de voir la

2i6 La Relation

ville , tout le passe-temps que nous eûmes consista principalement (comme il se verra dans la suite) en festins et réjouissances, tant chez nous que dehors.

Le onzième de septembre , qui étoit un dimanche, trois jours après l'entrée, M. l'ambassadeur eut audience du roi. Mais, comme les cérémonies qui s'y observèrent sont les mêmes dont on se sert ordinairement dans la plupart des cours de l'Europe, je ne m'arrêterai pas à en faire une description exacte. Je dirai seulement, touchant la personne du roi , que pour lors c'étoit un prince si jeune qu'il n'avoit pas encore atteint l'âge de neuf ans. Il étoit parfaitement beau, agréable et plein de feu, et, outre ces charmantes perfections , il avoit de si ravissans principes de toutes les vertus royales qu'il ne promettoit rien que de grand ' . Sa chevelure étoit fort blonde, et son habit étoit de toile d'argent, avec une épée au côté , et sur son chapeau un bouquet de plumes blanches. Il se tenoit debout devant sa chaise royale sous un dais, avec les régens du royaume à ses côtés et quantité d'au-

I . Elevé à dissimuler ses sentimens , inculte au point de ne pas savoir signer son nom , ce jeune roi n'a guère fait revivre les vertus de ses prédécesseurs, et , si son pays tient encore à quelque tradition , il pourroit l'ensevelir au tombeau de perpétuelle oubliance. Autrefois en Suéde, comme partout, il existoit un corps qui protégeoit la liberté et les privilèges de la nation. Le sénat avertissoit le roi quand il passoit les bornes de son pouvoir, et Charles XI jura de ne gouverner que selon ses avis. Il viola son serment, et bientôt sa puissance sans contrôle devint également sans frein. Il s'affranchit de tout ce qui bridoit l'autorité royale, dit Saint-Simon (II, 2), parvint au pouvoir arbitraire, et, mcontinent après qu'il l'eut affermi , le tourna en tyrannie.

DE TROIS Ambassades. 217

tre noblesse. M. l'ambassadeur, l'ayant approché sous le dais, lui fit un compliment en anglois, le chapeau sur la tête, et il fut d'abord interprété en latin. Cependant, toutes les fois que le mot de Majesté se prononçoit, ils se découvroient tous deux, et remettoient leurs chapeaux en même temps. Voici le compliment que Son Excellence fit, et que ce jeune prince écouta avec une gravité et une grâce admirables.

Sire,

e roi mon maître m'a envoyé à Votre Majesté pour cultiver de sa part et célébrer l'amitié qui est heureusement établie entre Vos Majestés , pour vous féliciter de votre présent bonheur, dont il vous souhaite une éternelle durée, et pour vous assurer que là où il pourra l'augmenter, en quelle façon que ce soit, selon la sincère affection quHl vous porte, il ne vous manquera jamais de son côté. Et quand Sa Majesté dit cela, elle ne parle pas seulement de cette amitié publique qui est entre Vos Majestés, car elle croit cette amitié trop petite qui se borne en des traités; mais elle entend outre cela une affection personnelle et très intime pour Votre Majesté, une affection aussi grande que les cœurs des rois en sont capables, sans borne et sans réserve , et qu'elle s^ engage à vous faire paroître toutes les fois qu'elle aura l'occasion de vous en donner des marques. Et afin que Votre Majesté, eu égard au retardement de ces déclarations, ne fût pas moins persuadée de l'honneur que le roi mon maître vous porte, je puis dire que cette ambassade a eu le même avantage que la fin a sur le

2i8 La Relation

commencement, d'avoir été la première dans l'intention de Sa Majesté. Que s'il y a quelque faute dans ce retardement y il n'y a que mon propre malheur qui en soit la cause, puisque je viens d'un climat où il falloit beaucoup de temps pour ne rien faire. C'est pourquoi je ne puis qu'estimer d'autant plus le bonheur que je possède maintenant de voir un si grand monarque en la personne de Votre Majesté, qui êtes un prince déjà si achevé dans cette tendre jeunesse^ et de qui Von pourroit dire à bon droit ce que l'on disoit d'Hercule dans son enfance :

parvusque videri

Sentirique ingens;

enfin, qui représentez, comme un modèle très parfait, toutes les vertus héroïques de vos prédécesseurs , que l'on voit heureusement revivre en votre personne. Ainsi je ne puis assez admirer la fortune de votre royaume, en faveur duquel il semble que la Providence divine ait changé son cours, puisqu'en y faisant régner un pupille, elle a fait le plus grand bonheur de tous vos sujets de ce qui servoit jadis de malédiction. Au reste, je me déclare tout prêt à témoigner et à faire voir en toute occasion le désir très sincère qu'a le roi mon maître d'avoir une parfaite intelligence avec Votre Majesté, à votre joie commune, et pour le bien de vos deux couronnes.

Ce compliment étant répété en latin par M. Marvel, le secrétaire des ambassades, le chancelier du roi, M. le comte Magnus Gabriel de La Garde, répondit en suédois au nom du roi, et sa réponse fut aussi rendue en latin à M. l'ambassadeur. La substance de cette réponse étoit :

DE TROIS Ambassades. 219

que Sa Majesté étoit très sensible à Thonneur qu'elle recevoit du roi de la Grande-Bretagne par cette splendide ambassade ; qu'elle prenoit beaucoup de part à sa prospérité , et que de son côté elle seroit toujours prête à entretenir une amitié très étroite avec lui; enfin, que Sa Majesté avoit beaucoup d'estime et d'amitié pour la personne de M. l'ambassadeur.

Le lendemain M. l'ambassadeur eut audience de la reine-mère, une princesse qui, outre les grâces de l'esprit qu'elle possède, n'étoit pas moins embellie des avantages du corps ' . Elle se tenoit debout sous un dais, ayant autour d'elle ses dames d'honneur et plusieurs de ses gentilshommes. Son Excellence, l'ayant abordée, lui fit ce compliment , tête nue , qui fut ensuite traduit en françois à peu près de cette façon :

Madame,

e roi mon maître m'a donné ordre très exprès de saluer Votre Majesté de sa part, et de vous témoigner le plus sensiblement iestime extraordinaire et la sincère amitié qu'il a pour votre personne. Et il s'y trouve engagé non seulement par la grandeur de votre qualité, maii aussi par l'intérêt que vous avez au gouvernement de ce royaume, avec lequel il est allié, et parceque vous avez le bonheur d'être la mère

I. C'étoit Hedwige Eléonore de Holstein-Gottorp, fille d'Adolphe, évêque-souverain du Schleswig et fondateur de cette branche des Holstein qui descendent de l'antique maison de Saxe , qui a pour père Vitikind , l'antagoniste de Charlemagne.

d'un prince son ami qui dans son bas âge promet de si grandes choses. C'est pourquoi Votre Majesté peut bien croire que le roi mon maître, qui prend plus de part qu'aucun prince à vos intérêts^ a infiniment de la joie de voir vos affaires dans un é at si heureux; et, comme il a des sentimens fort avantageux et fort justes de votre grande conduite , aussi c'est vous, Madame, qu'il reconnoît pour la source de ce signalé bonheur. Et, puisque dans cette conjoncture de la minorité du roi il n'y a point d'autre différend que celui-ci, savoir si c'est Votre Majesté ou le royaume qui doive prendre le plus de part au bonheur du roi votre fds, Sa Majesté mon maître s'offre de faire le troisième pour entretenir cette aimable controverse, et est résolu de ne se tenir jamais neutre pendant que vous aurez des différens de cette nature. La reine m'a aussi commandé. Madame, de vous témoigner l'affection singulière qu'elle a pour votre personne royale, et son désir ardent de vous faire paroître par tous les moyens possibles l'estime qu'elle a pour vous. A mon particulier, Madame, je vous demande très humblement la permission de faire offre à Votre Majesté de mes très humbles services, comme je fais avec un profond respect.

Ce compliment étant traduit en françois par le secrétaire de M. l'ambassadeur, il fut répondu au nom de la reine, en suédois et en françois, que Sa Majesté étoit bien obligée au roi et à la reine de la Grande-Bretagne pour cette grande faveur et civilité; qu'elle prenoit beaucoup de part à leur prospérité , et qu'elle contribueroit tout ce qui lui seroit possible pour entretenir une ferme et très

DE TROIS Ambassades. 221

étroite amitié entre les couronnes de Suède et d'Angleterre; enfin, qu'elle faisoit une estime toute particulière de la personne de Son Excellence.

Pour ce qui regarde la négociation de M. Fambassadeur dans cette cour, Son Excellence proposa à messieurs les régens de faire une ligue très étroite entre l'Angleterre, la Suède et le Danemark , et leur fit voir les grands avantages qui en reviendroient. Le dessein fut assez bien approuvé par les régens , qui étoient déjà tout portés pour l'Angleterre , si bien qu'ils ne manquèrent pas de leur côté à travailler à une affaire de telle importance. Mais, parcequ'elle demandoit plus de temps que M. l'ambassadeur n'avoit à demeurer dans cette cour, Son Excellence ne fit qu'en donner les premiers traits , et laissa le reste entre les mains de M. Henri Coventry, que Sa Majesté britannique envoya pour ce sujet en qualité d'envoyé extraordinaire à cette cour, avant que nous en fussions partis. En même temps M. le chevalier Talbot fut envoyé avec la même qualité à la cour de Danemark , pour tâcher de conduire cette affaire à une heureuse fin.

Cependant M. l'ambassadeur intercéda aussi dans cette cour en faveur de plusieurs Anglois, marchands et autres , qui avoient quelques affaires ici. Et, au lieu qu'en Moscovie on rejetoit sans raison toutes ses demandes, ici il trouva une cour si favorable et si généreuse qu'il se lassoit plutôt de demander qu'on ne se lassoit de lui accorder.

Mais , si nous passons plus avant et que nous venions à considérer la manière dont Son Excel-

lence fut régalée et caressée ici pendant tout le séjour qu'elle y fit , nous verrons plus amplement le respect et l'amitié extraordinaire que cette cour lui portoit. Premièrement, Son Excellence eut l'honneur d'être splendidement traitée par Leurs Majestés , dans un palais éloigné de quelques lieues de Stockholm. Après dîner le roi et Son Excellence montèrent à cheval et s'en allèrent à la chasse du daim dans le parc royal, qui en étoit assez bien fourni. D'abord il se présenta un des plus beaux daims de la troupe à la portée du fusil de M. l'ambassadeur, qui ne voulut pas tirer dessus , parcequ'il se contentoit d'un des moindres pour son divertissement. Ce que le roi remarquant , il prit occasion de lui demander pourquoi il ne tiroit pas , et , quand Son Excellence lui eut donné sa raison, ce jeune prince lui dit très obligeamment que, pourvu qu'elle lui laissât un daim dans le parc, elle pouvoit librement disposer de tout le reste. Enfin M. l'ambassadeur se retira ce jour-là, après une longue chasse d'un daim qui vint enfin mourir aux pieds de Son Excellence , et qui fut d'abord envoyé chez elle à Stockholm. Quelques jours après il se fit un fort beau bal dans la ville, où M. l'ambassadeur fut prié de se rencontrer ; ainsi nous eûmes là l'occasion de voir le beau monde de Stockholm , et la politesse de ceux qui composoient la plus belle partie de cette cour. Deux jours ensuite , Son Excellence alla voir les vaisseaux du roi ; et de là le comte Stenbock, grand amiral de Suède, la mena dans sa maison, où il lui donna une belle collation , parmi le bruit des timbales, trompettes et canons. Le lendemain

DE TROIS Ambassades. 22^

M. l'ambassadeur fut traité hors de la ville par le chancelier dans une maison tout à fait magnifique , avec la principale noblesse de la cour, et là il reçut toutes les marques possibles d'honneur et d'amitié. D'abord qu'il fut arrivé (à savoir à une heure après midi), on lui présenta la collation dans une belle salle , où il y avoit un dôme fort haut, en forme d'une tour ronde. Et là il y avoit beaucoup au dessus de nous une excellente musique, qui remplissoit cet espace d'une charmante mélodie , comme si quelques unes des intelligences célestes d'Aristote fussent venues là exprès pour nous divertir. Ensuite il y eut neuf comtes qui coururent la bague en sa présence pendant une heure de temps, avec beaucoup d'agilité et d'adresse. De là il fut conduit à dîner, où il trouva de quoi contenter tous ses sens , car toutes choses y alloient du plus bel air. Enfin , après avoir demeuré cinq ou six heures à table , nous nous retirâmes sur les neuf heures de nuit au bruit de l'artillerie, et dans moins d'une heure nous fûmes de retour en ville.

Cette réjouissance en attira une autre le lendemain chez M. l'ambassadeur, qui traita la même compagnie avec beaucoup de caresse et de magnificence. Mais auparavant il avoit déjà régalé fort splendidement à souper une douzaine des seigneurs et dames de la cour. Il traita aussi avec tout l'accueil possible les résidens étrangers qui étoient pour lors à Stockholm , et premièrement celui de France , ensuite celui de Danemark , et enfin celui de Hollande , après avoir eu diverses conférences chez lui avec chacun d'eux.

Cependant le Centurion , un vaisseau de guerre

224 ^A Relation

anglois , monté d'environ 40 pièces de canon , arriva d'Angleterre aux Dolles , à quelque dix lieues de Stockholm , pour transporter Son Excellence de là à Copenhague, la métropolitaine de Danemark, et de Copenhague à Londres. M.Coventry, qui étoit venu dans ce vaisseau jusqu'à Copenhague avec M. le chevaher Talbot , arriva peu de jours après à Stockholm par terre. Et dès qu'il fut arrivé, M. l'ambassadeur mit ordre à son départ.

Mais , avant qu'il pût partir, il arriva un funeste accident eutre deux de ses gentilshommes, au sortir d'un grand festin que les marchands anglois à Stockholm firent à Son Excellence et sa suite le 3 d'octobre, de nuit : car, ces deux gentilshommes s'étant déjà regardés de mauvais œil depuis quelque temps, leur animosité tout à coup se convertit en querelle dans cette fatale occasion , et la fm de cette querelle fut un meurtre , car l'un d'eux fut blessé à mort. Ce malheur arriva environ minuit, dès que M. l'ambassadeur se fut retiré; cependant l'homicide, plutôt que de s'éclipser, se laissa saisir dans la rue , et làdessus il fut mené en prison. Le lendemain matin M. l'ambassadeur s'informa de toute l'affaire au long, et par des preuves suffisantes l'on fit voir que celui qui avoit été tué s'étoit attiré lui-même ce malheur, et avoit été l'auteur du combat qui s'étoit passé entre eux avec leurs épées. Ce témoignage étant confirmé, la partie fut délivrée; mais par respect elle s'éloigna pour quelque temps de la personne de M. l'ambassadeur, et s'en alla nous attendre en Danemark. C'étoit lui qui avoit été envoyé de Londres à Moscou avec les lettres

DE TROIS Ambassades. 22^

du roi pour M. Pambassadeur touchant la médiation entre la Pologne et la Moscovie. L'autre étoit un colonel allemand, qui, étant prisonnier de guerre à Moscou quand nous y vînmes, obtint sa liberté avant que nous en partîmes, et dès lors suivit toujours Son Excellence, en qualité de gentilhomme suivant, jusqu'à ce qu'il fut malheureusement tué dans cette conjoncture. Au reste, ce fut la seule personne qui mourut dans la famille de M. l'ambassadeur pendant tous nos voyages.

Huit jours après cet accident, madame l'ambassadrice alla faire visite à la reine ; et , bien qu'elle se fût auparavant excusée à cause de sa grossesse , néanmoins Sa Majesté témoigna tant de passion pour la voir qu'elle ne put pas se dis- . penser plus long-temps de lui aller rendre ses respects dans le palais. Et ce ne fut pas sans raison que la reine témoigna tant d'empressement pour la voir, puisque le bruit de ses belles qualités avoit fait beaucoup d'impression sur son esprit. En effet, il faut avouer sans flatterie que madame étoit ornée d'une beauté extraordinaire, d'une taille digne d'une reine, et d'un esprit transcendant. Mais elle avoit encore cet avantage signalé par dessus les personnes de son rang et de son sexe, qu'elle avoit le cœur noble et généreux, et n'étoit pas si fort adonnée aux délices et tendresses des dames de qualité qu'elle ne pût aisément résister aux incommodités et fatigues des voyages que nous avions faits , tant par mer que par terre. Après qu'elle eut été quelque temps avec la reine, le roi vint pour la saluer, et,

au bout de quelques discours familiers, elle prit congé de Leurs Majestés.

En ce temps-là monsieur l'ambassadeur avoit déjà reçu du roi un présent fort considérable , à savoir sa propre médaille , avec une épée tout enrichie de diamans autour de la garde, de la poignée et du bout. C'est pourquoi Son Excellence voulut reconnoître en quelque façon la valeur de ce présent par ceux qu'il fit avant son départ aux gentilshommes , pages , musiciens et autres serviteurs du roi et de la reinemère qui avoient été employés à son service pendant le traitement qui lui avoit été fait ici dès son arrivée : car il leur donna près de mille écus en ducats , que l'on distribua à chacun selon son rang. Le maréchal ou maître d'hôtel eut pour sa part soixante ducats dans une bourse d'argent ; l'introducteur des cérémonies vingt-cinq ducats, aussi dans une bourse d'argent ; l'échanson , l'écuyer tranchant et le principal gentilhomme qui avoit servi à la table de madame en eurent chacun vingt dans une bourse d'argent ; le reste fut donné sans bourses.

Le onzième d'octobre, de nuit, monsieur l'ambassadeur prit congé de Leurs Majestés avec les mêmes cérémonies que celles de la première audience. Voici le compliment qu'il fit premièrement au roi :

DE TROIS Ambassades. 227

Sire,

e roi mon maître s'étanî acquitté par mon moyen de l'ambassade qu'il vous devoit pour la confirmation de la sincère amitié des deux couronnes y je suis maintenant obligé par son ordre de me retirer. Et de fait il étoit nécessaire que je fusse rappelé d'ici; autrement y comme ceux qui s'attachent à la connoissance des astres , je me serois peut-être oublié moi-même en admirant votre splendeur : car j assure Votre Majesté que j'ai pris un contentement indicible à vous voir, dans cette tendre jeunesse, briller avec tant d'éclat parmi les régens , et remplir avec eux le juste nombre de votre septentrion ' . C'est pourquoi Votre Majesté peut bien croire que je ne manquerai pas de confirmer le roi mon maître dans la grande opinion qu'il a de votre personne et de vos inclinations royales y en quoi je suis bien assuré qu'il n'y a aucun prince qui prenne plus de part et plus de plaisir que lui. Cependant Sa Majesté m'a commandé de vous redouhler les assurances que j'ai déjà données à Votre Majesté de la trh sincère affection qu'elle vous porte. Et puisque l'amitié est si grande de chaque côté qu'il semble qu'elle soit dans son plus' haut point y je ne doute pas que Votre Majesté ne soit bien satisfaite au moins du zèle que j'ai apporté pour sa conservation. Au reste , je rends grâces infi.-

I. M. l'ambassadeur fait ici allus'on à la constellation da. Nord : car, comme elle est composée de sept étoiles , d'où vient qu'elle s'appelle Septentrion , ainsi , par une figure de rhétorique , il applique ce nom-là fort à propos au roi , à la reine et aux cinq régeas du royaume. {Note de l'auteur.)

nies à Votre Majesté de toutes vos faveurs royales , et, comme je suis incapable de les reconnoître , le roi mon maître en tiendra compte lui-même. Enfin je prie Dieu qu'il conserve toujours cete heureuse correspondance qui est maintenant entre les deux couronnes , qu'il y ait toujours la même union dans le Conseil de Votre Majesté, que vos vertus et votre félicité puissent toujours prendre de semblables accroissemens , et que le bonheur de la paix dont vous jouissez puisse enchérir par dessus les trophées de tous vos prédécesseurs.

Ce compliment étant interprété en latin , il fut répondu conformément avec des termes tout pleins d'amitié pour Sa Majesté britannique et de faveur pour la personne de monsieurl'ambassadeur. Cela fait, monsieur l'ambassadeur fut conduit dans l'appartement de la reine, dont il prit congé en ces termes :

Madame,'

uisque je suis maintenant sur mon départ, je suis obligé, par le commandement du roi mon maître et de la reine , de vous réitérer les assurances de leur affec-' tion envers Votre Majesté, et de vous remercier en même temps pour tant de faveurs dont il a plu à Votre Majesté de me combler en leur considération. Et, bien qu'il n'y ait point de paroles assez fortes pour m'en acquitter comme il faut , je trouve pourtant de la bienséance dans cette imperfection ; et si je manque de langage , le roi mon maître n'en sera point surpris , puisqu'en des occasions si extraordi-'

DE TROIS Ambassades. 229

naires Véloquence la plus hardie demeureroiî interdite. Cependant je souhaite à Votre Majesté toute sorte de bonheur et de prospérité , et je fais mes vœux pour ce qui en fait la plus belle partie, je veux dire la santé du roi votre fils , qui est à bon droit le centre de tous les soins et de toute la joie de Votre Majesté. Et partout où je passerai, mais particulièrement à Leurs Majestés , je ferai un fidèle rapport de vos perfections royales , en conservant de mon côté très religieusement le souvenir que j'ai de vos faveurs.

Mais, environ vers le milieu de ce compliment, là où il est dit a que l'éloquence la plus hardie demeureroit interdite », il arriva une chose qui surprit fort toute l'assemblée : c'est que Son Excellence y fit une longue pause , comme si elle eût fait dessein de prouver ce qu'elle disoit. Toutefois, quand je vis le secrétaire hésiter dans le même endroit lorsqu'il interprétoit le compliment en françois, je m'imaginai d'abord que la chose avoit été faite à dessein. Enfin , après que le discours fut fini de côté et d'autre , il fut répondu au nom de Sa Majesté avec toute sorte de témoignages réciproques d'amitié et un éloge fort avantageux touchant la personne de monsieur l'ambassadeur.

Son Excellence, ayant ainsi pris congé du roi et de la reine mère, fut conduite dans une salle où elle fut traitée au nom de Leurs Majestés avec beaucoup de pompe et de magnificence.

2p La Relation

Du voyage de monsieur V ambassadeur , de Stockholm

à Copenhague, par mer^ étant de cent lieues

pour le moins.

e 1 3 d'octobre , deux jours après l'audience de congé , nous partîmes de Stockholm pour le Danemark ; de manière que nous ne demeurâmes que cinq semaines à Stockholm. Et de fait, le long séjour que nous avions fait parmi ces torpilles de la cour de Moscovie obligea Son Excellence de ne faire que peu de séjour ici , pour pouvoir se rendre au plus tôt en Angleterre.

Le lendemain matin nous nous embarquâmes aux Dollers, et sur le soir le maître des cérémonies et le maréchal de la reine , qui avoient accompagné Son Excellence jusque là, prirent congé d'elle après qu'elle les eut régalés le mieux qu'il lui fut possible avec le bruit des canons. Au reste, bien que ce vaisseau de guerre fût beaucoup plus grand que VAmaranthe , où nous étions venus de Riga à Stockholm , cependant il fut assez mal aisé à la plupart de la suite de Son Excellence d'y trouver assez de place pour pouvoir se loger commodément , parce que dans ce navire il n'y avoit pas moins de cent soixantedix mariniers, au lieu que dans VAmaranthe il n'y en avoit pas plus de soixante.

Le i8 nous partîmes des Dollers, ayant avec nous (outre les deux ours que l'on avoit amenés depuis Moscou) deux grands chats sauvages dont l'on avoit fait présent à Son Excellence à Stockholm, étant tous deux tachetés à peu près

DE TROIS Ambassades. 231

comme sont les léopards et n'étant guère moins féroces et dangereux. Pour ce qui est de l'écurie, elle fit le voyage par terre, et, quoiqu'elle partît devant nous, elle n'arriva pourtant qu'après nous à Copenhague. Cependant, dès que nous fûmes partis, le temps se fit si sombre que nous fûmes enfin obligés de jeter l'ancre, de peur des rochers, parmi lesquels nous avions encore quelque douze lieues à faire. C'est pourquoi le capitaine du vaisseau avoit pris des pilotes du pays qui savent mieux la route, et qui ont accoutumé de conduire les vaisseaux par ce passage.

Le 1 9 nous fîmes voile , le vent étant favorable ; mais, sur le midi , le temps n'étant pas fort clair, nous fûmes jetés dans un grand épouvantement : car nous crûmes de nous être égarés, de manière que les pilotes, tout étourdis dans cette appréhension, ne savoient de quel côté se tourner, et le capitaine nous tenoit déjà pour perdus. Enfin nous nous trouvâmes heureusement près du Lantsort, que nous laissâmes à la droite, et de là, ayant renvoyé les pilotes, nous vînmes en pleine mer. Le lendemain matin nous passâmes près de l'île de Gothland , que nous laissâmes à la gauche; le jour suivant nous passâmes près d'une autre île , qui s'appelle Bonholm , et le 22, sur le soir, nous vînmes mouiller entre deux îles à douze lieues de Copenhague.

Le 23 le vent fut contraire jusqu'à la nuit, dans laquelle nous fîmes cinq ou six lieues à la clarté de la lune ; puis l'on jeta l'ancre , pour éviter le danger des bancs de sable. Le lende-

main la mer fut couverte d'un si grand brouillard et agitée par une si horrible tourmente que l'on trouva bon de mouiller tout ce jour-là. Enfin, le 25 au matin, les brouillards s'étant dissipés, nous fîmes voile , et sur les dix heures nous vînmes mouiller vis-à-vis de Copenhague , que nous saluâmes d'abord avec dix coups de canon.

Mais, une heure avant que d'ancrer, nous découvrîmes un vaisseau de guerre hollandois, venant après nous, qui demeura long-temps sans baisser le pavillon ; si bien que notre capitaine se disposoit à tirer dessus d'abord que l'on seroit à la portée du canon , pour avertir par ce moyen le capitaine hollandois de son devoir. Cependant, avant que d'être tout à fait à la portée du canon , nous aperçûmes le pavillon baissé, et peu après nous jetâmes l'ancre. Demi-heure ensuite , le vaisseau de guerre hollandois passa tout près du nôtre et nous salua avec cinq coups de canon ; notre capitaine là-dessus en fit tirer trois de ceux qu'il avoit fait charger de boulets, qu'on tira en l'air. Le Hollandois répondit avec trois coups de canon, et nous n'en rendîmes qu'un. Ainsi nous nous quittâmes bons amis, celui-là s'en retournant en Hollande, pendant que nous étions à l'ancre, en attendant le jour de notre entrée à Copenhague.

C'est pourquoi monsieur l'ambassadeur envoya d'abord son secrétaire en la ville , lequel s'en revint la nuit avec monsieur le chevalier Talbot et le vice-amiral du roi , dans un des bateaux de plaisir de Sa Majesté. Le vice-amiral fut envoyé de la part du roi pour complimenter Son Excellence sur son heureuse arrivée et pour

lui donner avis de se tenir prêt à faire son entrée le lendemain. Au reste, madame l'ambassadrice, étant sur le point d'accoucher, voulut bien se servir de cette occasion pour se retirer par avance dans la ville, bien qu'il fût fort obscur et que nous fussions à deux lieues du bord pour le moins.

Le lendemain matin le vice-amiral nous envoya deux pilotes de Copenhague pour nous mener plus près de la ville, afin de faire notre entrée ; mais , comme le temps fut tout le matin fort sombre et tempétueux , nous n'osâmes pas désancrer avant midi. Enfin, à une heure après midi, le temps s'étant éclairci et le vent n'étant pas si fort, nous fîmes voile; mais d'abord, soit par la malice ou l'ignorance des pilotes, notre navire échoua si fort qu'il se trouva enfoncé d'un pied dans la terre. Cependant, par la grâce de Dieu, nous le dégageâmes avant qu'il fût nuit, de sorte que nous vînmes à sept brasses d'eau; et ce ne fut pas à la faveur de la marée, car il n'y a presque point de flux et reflux dans la mer Baltique ', mais par le moyen de plusieurs ancres et câbles, de la manière qu'on s'en sert dans ces occasions. Ainsi , au lieu de faire notre entrée solennelle dans la ville, nous nous trouvâmes fort en peine de sauver notre vaisseau du danger qui nous menaçoit; et dans le temps qu'on devoit nous faire

I. Il est vrai qu'il est à peine sensible. Ce qu'il y a de remarquable dans la Baltique, c'est qu'il y est constaté un décroissement progressif des eaux , que les géologues s'accordent à considérer comme la conséquence d'un soulèvement général , très lent , mais continuel , de cette partie du globe.

234 ^^ Relation

une réception magnifique , ce fut alors que nous

fûmes sur le point de faire naufrage au port. Cela

n'empêcha pas pourtant que l'entrée ne se fit le

lendemain selon l'ordre et les circonstances qui

suivent.

De Ventrée solennelle de monsieur ^ambassadeur à Copenhague.

e 27 d'octobre, un jeudi, cette solennité se fit" avec toute la gloire et la magnificence digne de la grande amitié qui étoit pour lors entre la couronne d'Angleterre et celle de Danemark. Premièrement il y eut deux belles galères et une galiote qui vinrent quérir M. l'ambassadeur et sa suite; car le vent s'étoit tourné si contraire qu'il étoit impossible à notre navire de s'approcher plus près de la ville. C'est pourquoi nous le quittâmes là, et aussitôt que nous fûmes débarqués il tira vingt coups de canon, puis dans une heure et demie nous arrivâmes enfin au havre des vaisseaux du roi. Là nous trouvâmes d'abord vingt bateaux de plaisir, fort bien parés, qui nous attendoient, et, quand nous y eûmes tous pris place, les valets de pied et les trompettes alloient les premiers, ensuite les pages et les gentilshommes , après eux M. de Morpeth, et enfin M l'ambassadeur, étant accompagné entre autres du vice-amiral et du maître des cérémonies. Ainsi nous traversâmes tout le havre, les bateaux se suivant de file, et en passant nous eûmes le plaisir de voir les vaisseaux du roi , qui étoient tous pour lors ornés de leurs banderoles , aussi bien que nos bateaux, qui en

étoient pareillement tout couverts. Mais, pour nous divertir Pouïe aussi bien que la vue, ces vaisseaux ne cessèrent point pendant une demiheure de saluer M. l'ambassadeur, à mesure qu'il passoit, avec le bruit de leurs canons, qui étoient tous chargés à boulets. Enfin nous abordâmes à un endroit tout couvert de tapisseries , où Son Excellence reçut le compliment de la part de Sa Majesté. Cela fait, elle entra dans le carrosse du roi , et de là elle fut conduite de la même manière qu'en la cour de Suède, à l'hôtel des Ambassadeurs.

Du séjour de Son Excellence à Copenhague.

openhague, dans la langue du pays, signifie proprement le havre des marchands, et de fait c'est une ville qui leur est assez» propre, à cause de sa situation. Pour ce qui est du havre du roi , dont je viens de parler, c'est une place tout enfermée du côté de la mer de grands pilotis , et il n'y a que les vaisseaux du roi qui aient la liberté d'y entrer. La ville y est bâtie sur un fond plat et uni , et , au lieu que Stockholm est environné de rochers de tous côtés, cette ville a l'avantage d'une situation tout à fait agréable : car d'un côté elle regarde sur un pays beau et fertile , assavoir l'île de Séland , où elle est bâtie , et de l'autre un bras de la mer Baltique, qui sépare cette lie du pays de Scanie, qui ne laisse pas pourtant d'être un peu en vue de Copenhague. Sa forme est circulaire , et elle est bien fortifiée ; mais son étendue n'est pas fort considérable , et

quoiqu'elle soit la ville capitale, non seulement de Séland, mais même de tout le royaume de Danemark , néanmoins ses bâtimens ne sont que médiocres, étant faits la plupart de bois avec de la terre ou du plâtre , et ceux qui sont de brique n'ayant rien d'extraordinaire. Il est vrai que le palais du roi est bâti de pierre, mais tout ce que j'y ai trouvé de plus remarquable ce sont les chambres des raretés , où il y a quantité d'excellentes pièces de manufacture , et plusieurs autres curiosités, dont la plupart sont venues des pays éloignés. Il y a cinq ou six chambres oii sont toutes ces raretés, et ces chambres sont contiguës, de sorte que l'une répond à l'autre. A quelque distance du palais il y a une haute tour, dont la montée est assez curieuse , n'étant autre chose qu'un pavé qui monte insensiblement, sans degrés, si bien qu'un carrosse y pourroit monter jusqu'au sommet. Cette tour a été bâtie pour l'usage des astronomes , et c'est par là que l'on entre dans une belle bibliothèque qui est à côté de la tour. L'a'rsenal , entre autres choses , mérite aussi la curiosité des étrangers qui vont à Copenhague.

Pour ce qui est de notre façon de vivre dans cette Cour, ce fut à peu près la même chose que dans la Cour de Suède , car premièrement nous eûmes ici la liberté de continuer pendant tout notre séjour dans l'hôtel des Ambassadeurs , comme il arriva à Stockholm. C'est pourquoi l'ambassadeur de France, M. de Treslon, qui ne faisoit que d'y arriver, fut obligé d'en sortir de bonne heure pour faire place à Son Excellence. Cependant nous fûmes ici traités, comme en

DE TROIS Ambassades. 237

Suède , trois jours aux dépens du roi , et après cela M. Tambassadeur tint bonne table lui-même. Touchant nos divertissemens, outre ceux que nous avions ordinairement chez nous (comme étoit la musique entre autres), nous eûmes le plaisir de voir la ville avec tout ce qu'il y a de curieux, tt d'avoir part à beaucoup de festins et-de réjouissances qui se firent à l'occasion de M. l'ambassadeur, comme la suite le fera voir.

Le 30 d'octobre, trois jours après notre arrivée ici , M. l'ambassadeur eut audience du roi et de la reine, comme aussi du prince Christian, présentement roi de Danemark, et de son frère le prince George. Le rc^ étoit d'une grosse taille et d'un port majestueux, et, bien que pour lors il eût soixante ans pour le moins , néanmoins il nous parut fort frais et vigoureux'. Il étoit tout botté , à la cavalière , ayant son épée au côté et sur son chapeau un bouquet de plumes blanches, avec une longue casaque toute chamarrée en broderie d'or et d'argent. Il se tenoit debout (comme fit le roi de Suède) sous un dais , avec cinq ou six de ses principaux ministres d'Etat à côté de lui , et un rang de dix ou douze gardes au milieu de la salle. M. l'ambassadeur, étant entré dans cette salle, aîiorda Sa Majesté sous le dais, après quelques révérences de part et d'autre, et lui harangua ainsi tête couverte :

I . Ce roi fut presque constamment en hostilité avec les Suédois durant ses vingt-Seux ans de règne, et déploya un grand courage à la défense de sa capitale et de ses droits.

Sire,

ien que la fortune des rois soit si grande et si relevée qu'il semble que rien ne lui ' puisse être ajouté, néanmoins il y ace désavantage qu'à peine peuvent-ils atoir entre eux une si intime et sincère correspondance que celle qui se voit fréquemment parmi leurs sujets : car, outre que ce haut faîte de grandeur et de puissance où ils sont également élevés ne fomente souvent parmi eux que de l'envie, les intérêts de leurs peuples, qu'ils sont toujours obligés de soutenir, font qu'ils sont ordinairement jaloux les uns des autres; et même il semble que la prudence et la fidélité de leurs conseillers servent plutôt à les engager à de perpétuels soupçons, pour les obliger à se tenir sur leurs gardes, qu'à maintenir une sincère amitié entre leurs princes. Mais il en est tout autrement entre le roi mon maître et Votre Majesté, et peut-être n'y a-t-il que vous deux entre les princes de l'Europe à qui le voisinage ne donne occasion de se nuire réciproquement. Ainsi vos deux Majestés ont l'avantage qu'étant jointes par tous les liens imaginables d'amitié, votre souveraine puissance fait que vous pouvez exercer et cultiver cette amitié avec beaucoup plus de succès et de dignité. Et de fait, on ne sauroit assez admirer cette heureuse correspondance qui étoit entre l'aïeul de Sa Majesté et le roi votre père , d'où s'est dérivée cette très étroite alliance qui est entre Vos Majestés; vu que l'amitié de ces deux princes étoit si désintéressée , et l'union si merveilleuse, qu'à peine pourroit-on trouver plus de concorde et de sincérité entre les sujets d'aucun prince.

DE TROIS Ambassades. 239

Ils se visitoient l'un l'autre dans leurs royaumes aussi familièrement que les citoyens dans une même ville, et consultoient ensemble avec autant de candeur que des frères pourraient faire dans une même famille. Et depuis ce temps-là il y a eu toujours une si grande liaison d'amitié et communication de conseils entre les rois d'Angleterre et Danemark, tant dans l'adversité que dans la prospérité (^particulièrement pendant les derniers troubles d'Angleterre, où Votre Majesté à toujours fait paroître une si grande constance que le souvenir en sera toujours très précieux au roi mon maître\ et en un mot une si grande sympathie, que même la plus grande antiquité ne sauroit fournir un exemple d'une amitié si précieuse et si constante. Que si Vos Majestés sont étroitement unies, non seulement par des liens réciproques de bienfaits et d'amitié, mais même par des liens du sang, aussi les deux nations dont vous êtes les légitimes monarques ont une si grande communication ensemble par le moyen du commerce, qu'il n'y a rien {ce semble^ qui puisse les désunir. Ce sont ces intérêts publics qui ont été si heureusement réglés dans le temps de votre dernière ambassade en Angleterre. C'est pourquoi le roi mon maître a voulu se servir de moi pour rendre à Votre Majesté l'honneur de cette ambassade; et pour vous témoigner de sa part qu'il ne veut pas seulement persévérer d'une manière inviolable en cette très ferme alliance qui s'est nouvellement faite entre Vos Majestés par la prudence de votre ambassadeur, mais qu'il vous donnera aussi en toute occasion des preuves infaillibles de cette ancienne, naturelle et très intime affection que les ancêtres de chacune de Vos Majestés ont fait descendre si heureusement jusqu'à vous. Il n'y a qu'une chose

dont le roi mon maître soit fâché y c'est qu'il ait tant tardé à vous faire ces déclarations, et que tant ses urgentes affaires que les obstacles imprévus de mon retardement lui aient dérobé le temps qu'il avoit destiné pour la confirmation de l'amitié qu'il vous porte. Néanmoins il espère que Votre Majesté recevra cette ambassade comme étant envoyée depuis lors que je reçus de sa main la lettre qu'il vous a écrite; et cependant, pour mieux excuser le retardement à quoi j'ai été obligé, il a dépêché à Votre Majesté un envoyé extraordinaire, qui {comme j'espère) vous a bien satisfait à cet égard, selon sa prudence et son zèle. C'est pourquoi j'estime qu'it est superflu d'y ajouter maintenant quelque chose du mien, sinon qucj puisque la souveraine puissance de Vos Majestés ne sert qu'à vous mieux unir, et que les intérêts communs de vos peuples ne sauroient vous donner aucune occasion de soupçon ou de jalousie, je n'oublierai rien de mon côté, selon la fidélité que je dois au roi mon maître et selon ma propre inclination, pour faire connoître à Votre Majesté la sincère amitié qu'il vous porte , et, pendant le séjour que je ferai dans la Cour de Votre Majesté, je m'emploierai uniquement à vous en donner des marques indubitables.

Ce discours étant fini , il fut traduit (comme en la Cour de Suède) d'anglois en latin, par M. le secrétaire Marvel. Cela fait, le chancelier répondit au nom du roi en danois, et sa réponse fut aussi rendue en latin. Ensuite M. le vicomte et tous les gentilshommes de Son Excellence allèrent par ordre baiser la main du roi. Et ce furent là toutes les cérémonies de cette audience ; car ici il n'y eut point de présent à faire, non plus

qu'au roi de Suède. Tellement que M. l'ambassadeur fut conduit après cela vers la reine' dans son propre appartement, où elle se tint debout sous un dais dans une grande salle , avec deux des jeunes princesses à ses côtés. M. l'ambassadeur, s'étant approché de Sa Majesté, lui fit ce compliment, tête nue , en anglois, et le secrétaire l'interpréta ensuite en françois :

Madame ,

e roi mon maître m'a commandé de voir Votre Majesté de sa part y de vous déclarer en toute rondeur l'estime et Vamitié singulière qu'il a pour Votre Majesté. Et défait, Madame, puisque vous êtes non seulement sa proche parente y mais aussi une reine si fameuse par vos rares vertus, Votre Majesté ne doit point douter que le roi mon maître n'ait tous les sentimens d'honneur et de respect que l'on doit à vos perfections, et qu'il ne s'intéresse plus qu'aucun prince de l'Europe dans votre prospérité. La reine m'a aussi commandé, Madame, de vous déclarer de sa part les mêmes sentimens d'estime et d'affection , de témoigner à Votre Majesté que le bruit de vos illustres vertus a fait une si grande impression sur son esprit, qu'elle considère Votre Majesté comme la gloire de son sexe et comme une princesse qui mérite d^être l'exemple des reines. Pour moi, je ne saurois mieux témoigner mes respects et offrir mes très-humbles services à Votre Majesté que {comme je fais) avec un profond silence.

I . Sophie- Amélie, fille du duc George de Brunswick-Lunebourg.

Là dessus on fit conformément la réponse au nom de la reine, en danois et en françois. Et de là Son Excellence fut conduite vers le prince Christian I, qui avoit pour lors quelque 18 ans. Voici le compliment que Son Excellence lui fit, tête couverte :

Monsieur,

e roi mon maître m'a donné un ordre très-particulier de voir de sa part Votre Altesse royale. Et, comme il se sent fort obligé à Sa Majesté votre père de ce qu'il lui plut dernièrement, selon l'ancienne bienveillance et familiarité des rois d'Angleterre et de Danemark, de lui confier un gage si précieux que votre personne, aussi il vous prie de croire que , dans ce peu de séjour que vous avez fait chez lui, il a néanmoins reçu des preu es si certaines de vos belles qualités, que, quand même il n'auroit point d'alliance avec le roi votre père, il trouveroit pourtant dans votre personne tout sujet de vous aimer et d'avoir une estime toute particulière pour Votre Altesse royale. C'est selon ces sentiments que Sa Majesté vous souhaite toute sorte de prospérité, et qu^elle s'offre de vous faire paroître en toutes les occasions combien est sincère l'affection qu'elle vous porte. A mon particulier, je ne saurois avoir l'honneur de voir Votre Altesse royale sans avoir en même temps le désir d'être reçu au nombre de vos serviteurs.

I . Ce prince régna sous le nom de Christian V et fut premier roi de Danemark par droit d'hérédité , la couronne y ayant été élective jusqu'en 1660.

DE TROIS Ambassades. 24;

Sur cela Son Altesse répondit elle-même en deux ou trois mots. Cela fait, M. l'ambassadeur fut conduit dans l'appartement du prince George' , à qui Son Excellence fit ce compliment de la part du roi, en anglois, et il fut traduit en françois, comme les deux autres :

Monsieur,

e roi mon maître m'a commandé de voir Votre Altesse de sa part , tant par affection £jiâ par curiosité : car, comme étant le second prince du sang dans ce royaume, vous avez de très justes prétentions sur l'amitié du roi mon maître ; ainsi, Sa Majesté, ayant ouï parler de vous comme d'un prince si parfait dans une jeunesse si tendre, a été fort curieuse de savoir ce qui en est. Je suis ravi de cette occasion, par laquelle je puis l'informer avec combien de raison la renommée a dit ce qu'elle a dit , et j'assure Votre Altesse que Sa Majesté y prendra beaucoup de plaisir et d'intérêt, et qu'elle ne souhaitera que d'en être témoin elle-même en vous voyant un jour dans sa Cour tel que vous êtes déjà dMs son âme. Pour moi, je suis tout à fait serviteur de Votre Altesse.

Sur cela il fut conformément répondu au nom du prince, en danois et en françois, avec des termes de reconnoissance et de respect envers le roi d'Angleterre, et de remercîments pour la personne de M. l'ambassadeur. Après cela, Son Excellence fut reconduite chez elle.

I . Il fut duc de Cumberland et épousa Anne, fille de Jacques II.

Pour ce qui regarde la négociation de M. l'ambassadeur dans cette cour, elle consistoit surtout à faire réussir la ligue proposée entre l'Angleterre , le Danemark et la Suède ; en quoi M. le chevalier Talbot avoit déjà fait quelque progrès avant notre arrivée. Et , pour faciliter la chose, Son Excellence n'épargna ni ses soins ni sa grande industrie, pendant le peu de séjour qu'elle fit ici. (Car alors se faisoient déjà les préparatifs pour cette malheureuse guerre qui a si long-temps affligé l'Angleterre et la Hollande.) Le roi de Danemark y témoigna aussi beaucoup de disposition ; et la plus grande difficulté qu'il y eût étoit de s'accorder avec le roi de Suède, car il restoit encore, depuis les dernières guerres, quelque matière de jalousie entre eux. Au reste, voici des déclarations qui furent données par les commissaires du roi de Danemark à M. l'ambassadeur sur quelques points dont il demanda l'éclaircissement avant son départ , touchant cette triple alliance.

Premièrement, messieurs les commissaires déclarèrent : que, pourmieuxréussirdans ce dessein, le roi leur maître croyoif que l'un des principaux points étoit de porter la couronne de Suède à céder en quelque façon l'exemption qu'elle avoit des gabelles au Sund , et à demeurer d'accord que la toile , au regard des Hollandois, y fût remise dans l'état où elle étoit l'an 1642 , afin que les trois royaumes de Danemark, d'Angleterre et de Suède, pussent exercer leur commerce à l'avenir avec un avantage égal ; et ^ en cas que cette proposition ne fût pas acceptée par la couronne de Suède, que le roi leur maître laissoit au juge-

DE TROIS Ambassades. 245

ment de Sa Majesté Britannique quels autres moyens pourroient être employés pour faire réussir l'union proposée , et s'il seroit à propos d'offrir à la couronne de Suède un équivalent en argent pour ladite exemption, en lui donnant une garantie suffisante pour la somme dont l'on demeureroit d'accord.

Secondement, il fut jugé nécessaire que les sujets et les navires des trois royaumes pussent réciproquement trafiquer dans les ports de chaque roi , avec les mêmes privilèges que les habitants du pays , sans aucune distinction ou limitation , comme étant un moyen très utile et nécessaire pour maintenir les trois rois dans une parfaite union.

Ensuite il fut proposé qu'aucun des trois rois n'eût à souffrir dans ses Etats les traîtres ou rebelles des deux autres ou de l'un d'eux , et que la même maxime fût observée envers tous les sujets qui sortiroient des terres de leur prince contre son bon plaisir.

Pour ce qui est de l'exemption des Anglois de payer la toile au passage du Sund , messieurs les commissaires déclarèrent à Son Excellence qu'ayant examiné les registres des gabelles du Sund , comme elles avoient été payées de temps en temps par toutes les nations qui s'étoient servies de ce passage , et particulièrement par les Anglois , ils avoient trouvé que Sa Majesté de Danemark ne pouvoit pas demander moins de cent vingt mille risdalles ou écus par an pour rendre les sujets du roi d'Angleterre exempts de payer la toile audit passage , Sa Majesté de Danemark s'y réservant toujours son droit de sou-

veraineté , sans que cette exemption y pût déroger, soit directement ou indirectement '.

Touchant le dessein de détourner le commerce d'Archangel et de le faire passer par le Sund , il fut répondu que le roi de Danemark n'avoit point d'alliance particulière avec le czar de Moscovie, et qu'il y avoit même quelque différend entre eux touchant les limites , là où les frontières de la Norvège aboutissent aux terres du czar; et, par conséquent, que, quand Sa Majesté sauroit à quelles conditions le roi de la Grande-Bretagne prétendoit de se joindre à la couronne de Suède pour ce dessein-là, elle se déclareroit plus amplement là-dessus et donneroit des marques évidentes de la bonne volonté qu'elle avoit de favo-^ riser autant qu'il lui seroit possible le commerce des Angiois ; mais que cela se devoiî entendre en cas que l'article précédent ne réussit pas, parce qu'autrement les marchandises d'Angleterre passant par le Sund n'auroient pas besoin d'aucun autre privilège ; et qu'en cas que cette exemption ne réussit pas , l'on pourroit faire néanmoins une transaction particulière pour régler le paiement de la toile au Sund pour toutes les marchandises de Moscovie qui passeroient par là.

Cependant, comme il s'agissoit d'équiper une flotte pour le printemps suivant en faveur du roi d'Angleterre , messieurs les commissaires dirent là-dessus que, le roi leur maître faisant état d'équiper vingt navires de guerre avec 980 ou 1,000

I. On voit que la question du passage du Sund, dont s'occupe actuellement la diplomatie, n'est pas neuve, comme tout ce qui tourmente, du reste, la vieille Europe.

DE TROIS Ambassades. 247

pièces de canon, et 5,000 tant mariniers que soldats , outre les officiers , il étoit raisonnable qu'on lui payât 2,500 écus d'extraordinaire par mois, outre la dépense qu'il seroit obligé de faire de son côté pour l'entretien de cette flotte sur mer.

Enfin , les commissaires insistèrent au nom du roi que Sa Majesté Britannique fit en sorte que le roi de Suède se déclarât sur l'union proposée, et que rien ne se fit à cet égard à l'insu ou sans le consentement du roi leur maître.

Voilà quelles furent les déclarations du roi de Danemark faites par ses commissaires à Son Excellence, touchant la ligue proposée. Mais tout cela fut en vain , car la chose ne réussit pas ; et ce qui empêcha le succès de ce grand dessein fut que la couronne de Danemark ne put jamais tomber d'accord avec celle de Suède.

Au reste , pendant le séjour que nous fîmes dans la cour de Danemark , monsieur l'ambassadeur eut la curiosité de bien voir la ville et tout ce qu'il y a de plus remarquable, tellement qu'outre ses fortifications , qui sont fort considérables, nous vîmes les raretés dans le Palais-Royal , la Tour avec la Biblothèque royale et l'Arsenal , avec quantité d'autres magasins et machines pour la guerre. Depuis le haut de la Tour nous vîmes plusieurs marques du dernier siège fait par les Suédois , particulièrement sur un clocher tout près de la Tour, lequel fut tellement battu du canon que le roi de Danemark (pour en éterniser la mémoire) en avoit fait dorer tous les trous. A notre entrée dans l'Arsenal , que nous trouvâmes fort beau et en très bon ordre , nous fûmes

un peu surpris de voir un coche marcher vite devant nous de son propre mouvement , car nous ne vîmes ni homme ni bête qui le tirât. Et de fait son mouvement étoit par ressort , avec un timon ; mais il y avoit deux hommes cachés dans le coche , dont l'un tournoit la roue qui le poussoit en avant, et l'autre tencit le timon. Outre cela , monsieur l'ambassadeur eut deux ou trois diverses fois l'occasion de se divertir à la chasse du lièvre avec Son Altesse Royale, et Sa Majesté , par la bonté qu'elle avoit de faire beaucoup d'honneur et de caresses à Son Excellence, l'invita à son palais royal de Fredericsburg , qui est sans contredit d'une fort belle structure.

Pour ce qui est des festins et réjouissances que nous eûmes dans cette cour, outre le traitement magnifique qui nous fut fait de la part du roi les trois premiers jours, et le splendide entretien que nous eûmes à Fredericsburg, l'amitié singulière et la grande familiarité que Son Excellence contracta avec l'ambassadeur de France , qui étoit chevalier de Malte, causa plusieurs autres festins, et voici comment l'affaire se passa : C'est que le jour après notre entrée à Copenhague, l'ambassadeur de France (qui n'étoit arrivé que trois ou quatre jours devant nous) envoya son secrétaire avec un compliment de sa part à Son Excellence sur son heureuse arrivée, et le jour suivant il vint lui-même en personne à Son Excellence et lui fit visite le premier. Le lendemain Son Excellence lui rendit visite , et l'ambassadeur de France vint au devant d'elle jusqu'à la porte de la rue , lui donnant la préséance et la main droite pendant qu'elle fut chez lui , suivant la même récep-

DE TROIS Ambassades. 249

tion que Son Excellence lui avoit faite chez elle. Deux ou trois jours ensuite , monsieur l'ambassadeur le traita splendidement, et quelque temps après l'ambassadeur de France le traita réciproquement. Après cela ils se firent l'un à l'autre plusieurs visites et entretiens, avec beaucoup de franchise et d'amitié. Mais, comme l'ambassadeur de France étoit arrivé devant nous à cette cour, aussi il en partit devant nous ; et il n'y demeura que trois semaines, au lieu que nous en demeurâmes sept. Cependant madame l'ambassadrice étant accouchée d'un garçon le ^ de novembre , il fut baptisé dans notre hôtel le 1 7 du mois, un dimanche au soir, avec beaucoup de solennité, car presque toute la cour fut présente à cette cérémonie , l'enfant étant présenté parle roi , la reine et son altesse royale , en qualité de parrains et de marraine , de sorte qu'il reçut le nom de Frédéric Christian. Le baptême étant administré , toute l'assemblée s'en alla dans la chambre de Madame , pour la féliciter de son heureux accouchement , et de sa chambre l'on passa dans une salle où il y avoit une grande table couverte d'un fort beau dessert de toutes sortes de fruits en confiture, avec beaucoup d'ornement. Le roi ne s'assit point, mais se tint tout le long debout, tête nue, à un bout de la table, et but diverses santés avec monsieur l'ambassadeur et quelques uns des principaux ministres de la couronne , et la reine se tint pareillement debout à l'autre bout de la table , avec son ahesse royale et deux des princesses, monsieur de Morpeth, le fils de Son Excellence, s'entretenant surtout avec la reine , à qui monsieur l'ambassadeur s'adres-

soit aussi de temps en temps. L'on demeura dans cet état environ une demi-heure , au bout de laquelle le roi et toute sa cour se retira, et monsieur l'ambassadeur lui fit compagnie jusqu'au palais. Trois jours après cette solennité, monsieur l'ambassadeur donna à dîner à son altesse royale, et après dîner son altesse voulut bien se divertir quelques heures à danser avec Son Excellence et ses principaux gentilshommes. Je laisse à part plusieurs autres entretiens de cette nature , que je pourrois alléguer, n'étoit l'impatience que j'ai de nous voir de retour à Londres.

Cependant il se fit un plaisant combat devant le palais du roi, en sa présence, avec des pompes portatives, dont on se sert proprement dans les incendies. Il y en avoit six ou sept, avec autant de combattans, qui, se tenant debout chacun sur sa machine, faisoient leur décharge en guindant le tuyau de la pompe l'un contre l'autre , pendant qu'ils avoient des gens qui tiroient la pompe à grande force et d'autres qui la fournissoient toujours d'eau à la faveur du canal qui passe par la ville. Ainsi ils s'exposoient dans la distance de quinze ou seize pas à la roideur de l'eau, et firent si bien que l'un d'eux ne remporta qu'un œil en sa maison.

Une autre jolie rencontre qui arriva, fut à l'occasion du Centurion, le vaisseau de guerre où nous avions fait notre voyage de Stockholm ici , et qui nous attendoit pour nous transporter à Londres : caril arriva qu'un jour le roi, par surprise , eut la curiosité d'aller voir ce navire en l'absence du capitaine, et il y laissa des marques de sa visite, par un présent considérable qu'il

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envoya d'abord au capitaine et à tous les mate- 'lots. Le capitaine, étant de retour au vaisseau, voulut nécessairement reconnoitre la faveur du roi , et crut ne le pouvoir mieux faire que par le bruit des canons. Mais, comme c'étoit de nuit, la ville en fut si fort alarmée , que le tambour battoit par la ville et par tout l'on couroit aux armes, jusqu'à ce qu'on vit la fm et que l'on sut le sujet de cette décharge nocturne, qui servit après de risée.

C'étoit environ ce temps-là que monsieur l'ambassadeur reçut des lettres de Moscou par oii il eut avis touchant monsieur Calthof (celui que le czar fit arrêter à Moscou sur notre départ) que Sa Majesté czarienne l'avoit contraint de se rengager pour deux ans à son service , et que la lettre qui avoit été envoyée de Twere en sa faveur, bien loin d'avoir fait quelque impression favorable sur l'esprit de Sa Majesté, l'avoit tellement aigrie que (t;.nt pour celte raison que peur d'autres) elle envoyoit des ambassadeurs de sa part au roi d'Angleterre , expressément pour se plaindre et pour tirer raison du procédé de Son Excellence. Ce qui irrita principalement le cz tr, dans cette lettre , fut cette expression qu'il y a : Quorsum h£C rergant nescio , neqiie vos ipsi sciîis qui facitis, laquelle fut ainsi tournée : Je ne sais à quoi butte tout ceci , et vous ne savez vousmême ce que vous faites ; comme s'il y avoit eu dans le latin . Necjue vos ipsi scitis quid facitis ; au lieu que le sens des paroles étoit, comme je l'ai tourné : Je ne sais à quoi butte tout ceci , ni vous-même qui en êtes les auteurs. Ainsi l'on

prit un qui pour quid, ce qui est presque aussi ridicule que de prendre un qui pour quo.

Le premier jour de décembre, M. le vicomte, fils aîné de Son Excellence , partit pour l'Angleterre à dessein de faire la plupart du voyage par terre ; c'est pourquoi il y eut , outre sa suite , quatre des gentilshommes de M. l'ambassadeur qui lui firent compagnie en ce voyage. Cependant Son Excellence se préparoit à faire tout le voyage par mer. Mais le temps devint si excessivement froid , que la mer même se glaça devant Copenhague, de sorte que notre navire devint immobile dans l'eau. Là dessus Son Excellence prit la résolution de suivre M. le vicomte par terre, et sur ce dessein elle eut son audience de congé, l'onzième de décembre. Voici le discours qu'elle prononça au roi :

Sire,

uisque je suis aujourd'hui sur le point de II; quitter le caractère public que j'avais reçu du roi mon maître, je suis obligé par son commandement de vous renouveler les assurances de la très sincère affection qu'il a pour Votre Majesté. Mais, pour le faire, je n'ai pas besoin d'un grand ornement de discours, puisque Votre Majesté en est déjà assez bien persuadée, et que le roi mon maître aime mieux en donner des marques par les effets que de la faire valoir par des paroles. C'est pourquoi, sans m'aîtacher aux règles de l'art, je n'emploierai d'autre force en ce discours que celle que la nature de cette occasion me fournit, ce qui se dit sur le départ faisant d'ordinaire une

DE TROIS Ambassades. 253

plus grande impression. Je dis donc que le roi mon maître n*est pas seulement votre ami par intérêt, ou par cette alliance publi(jue qui est entre Vos Majestés, mais qu'il Vest aussi par un sacré lien de nature, et par une sincère reconnoissance qu'il a de vos bienfaits. Ce sont là des raisons qui l'obligeront toujours à s'acquitter fidèlement de l'amitié qu'il vous porte. Et, comme vos deux Majestés ont été dans une même circonstance de temps exposées aux rudes traverses d'une cruelle fortune, et aue le Ciel semble verser les mêmes influences sur l'une et l'autre de vos sacrées personnes, ainsi le roi mon maître n'oubliera rien pour faire que sa présente prospérité et la votre puissent aussi toujours avoir un même rapport. Et Sa Majesté ne croira pas y être moins obligée quand elle saura les faveurs et les grands honneurs que Votre Majesté m'a faits en sa considération, bien que je ne sois dans cet emploi qu'une ombre de Sa Majesté , et même d'autant plus obscure que je suis plein d'imperfections. C^est pourquoi je ne manquerai pas à rendre au roi mon maître un fidèle compte de la grande affection que Votre Majesté lui porte, et de tous les bienfaits dont vous m'avez honoré; tt je ferai tous mes efforts, selon mon devoir et ma grande inclination, pour conserver l'heureuse correspondance qui est entre Vos Majestés. Au reste, je souhaite à Votre Majesté toute sorte de bonheur et de prospérité , et que votre gouvernement puisse servir d'exemple et de matière de joie à tous les autres monarques.

Ce compliment étant interprété en latin, le chancelier répondit au nom du roi (comme la première fois) avec toutes sortes de protestations

réciproques d'amitié, et de témoignages de faveur et d'estime pour la personne de M. l'ambassadeur. Là dessus les gentilshommes de M. l'ambassadeur s'avancèrent pour faire la révérence à Sa Majesté. Et cela fait. Son Excellence alla prendre congé de la reine, avec ce compliment :

Madame ,

e roi mon maître ne me le pardonneroit jamais, si je manquois, à mon départ, de vous donner de nouvelles assurances touchant l'honneur et l'amitié qu'il vous porte y et, bien que Votre Majesté lui ait déjà fait cette justice de n'en douter nullement, et que par conséquent il semble qu'il soit superflu de s'y étendre davantage ^ il faut pourtant que je témoigne encore à Votre Majesté avec combien de joie il reçut dernièrement des nouvelles de la santé de votre maison royale. Et comme elle est sans contredit l'une des plus florissantes familles de toute l'Europe, Sa Majesté souhaite à tous ceux qui la composent des fortunes qui répondent à leur haute naissance et à leufs belles qualités. C'est là une partie du bonheur que Sa Majesté vous souhaite, et qu'elle seroit ravie de vous procurer elle-même par ses soins. A mon particulier, je me trouve si fort engagé pour l'honneur que Votre Majesté m'a fait en la considération du roi mon maître, que, si je devois prendre tout le temps qui me seroit nécessaire pour rendre mes actions de grâces, je n'aurois jamais audience de congé. Mais j'assure Votre Majesté qu'en quelque lieu que j'aille, je porterai toujours avec moi le souvenir que je dois à

DE TROIS Ambassades. 255

vos faveurs j que j'aurai toujours un très profond respect pour Votre Majesté, enfin qu'à mon retour je ne manquerai point d'informer le roi mon maître de tant d'obligations dont Votre Majesté a bien voulu me combler.

Là dessus il fut répondu conformément avec des termes tous pleins d'affection. Et de là Son Excellence fut conduite vers Son Altesse Royale, dont il prit congé en ces termes :

Monsieur, ^3^ e roi mon maître est si bien connu de

M rrj^ Kofrg Altesse Royale, que je n'ai pas (û ^v;]^ ^^^o/A7 d'autres preuves, en vous donnant Vi.'^L.-^~^ comme je fais de nouvelles assurances touchant la sincère affection qu'il a pour Votre Altesse. Toutefois y s'il f allô it me servir de quelque témoin, je n'appellerois que votre propre mérite; car il est impossible qu'un prince si clairvoyant que le roi mon maître eût de l'indifférence pour un prince dont la naissance est si éminente et les qualités si sublimes. Que si l'exemple des autres avoit plus de crédit auprès de Sa Majesté que son propre jugement, elle ne pourroit manquer de vous estimer et de vous chérir comme font tous ceux qui ont l'honneur de conncître Votre Altesse. Mais le roi mon maître, bien loin d'imiter les autres, prétend de leur servir d'exemple et de les devancer toujours lorsqu'il s'agira de donner à Votre Altesse Royale des preuves d'une véritable amitié. Cependant d vous prie de lui en fournir les occasions, car c'est alors qu'il s'estimera heureux quand il pourra vous obliger, en quelle façon que ce soit. Pour moi, qui ne saurois jamais assez

reconnoître les faveurs que Votre Altesse m'a faites, je ne désire rien avec tant de passion que de continuer toujours dans vos bonnes grâces. Et je supplie Votre Altesse de vouloir m' honorer de ses commandemenSy puisque je quitte à cette heure mon caractère public pour entrer dans la qualité d'un très humble serviteur de Votre Altesse Royale.

Le prince répondit sur cela en deux ou trois mots de sa propre bouche, comme la première fois. Cela fait, M. l'ambassadeur alla saluer le prince George avec ce compliment :

Monsieur,

e suis fort heureux que le dernier emploi '^de cette ambassade soit de vous saluer ^encore une fois de la part du roi mon "maître, et j'assure Votre Altesse que je le tiens pour la plus douce et la plus glorieuse récompense de tous mes travaux de pouvoir les couronner de la sorte. Il est vrai que, dans ce grand tour du Nord que je viens d'achever ici, j'ai vu beaucoup de choses dignes de remarque , et particulièrement le roi votre père, un prince d'une générosité, d'une constance et d'une bonté admirables; la reine, la plus vertueuse princesse du monde, et dont toutes les actions sont à la renommée autant de sujets de triomphe; Son Altesse Royale, qui sans autres forces que celles de son propre mérite, a déjà gagné l'estime de toute l'Europe. Mais, après tout cela, il faut avouer que je n'ai jamais vu un prince si petit et si grand que Votre Altesse, ou qui dans une si tendre jeunesse présageât sitôt quelque chose de grand et d'extraordinaire. Je laisse penser à Votre Altesse avec

combien de plaisir et de contentement le roi mon maître entendra ces nouvelles , car j'assure Votre Altesse qu'il s'intéresse fort en tout ce qui vous regarde. A mon particulier, je supplie Votre Altesse de me vouloir continuer l'honneur de ses bonnes grâces, et de disposer toujours de ma personne comme étant tout à fait dédiée à votre service.

On répondit à cela au nom du prince avec des termes de reconnoissance , d'affection et de respect envers le roi d'Angleterre , et monsieur l'ambassadeur reçut aussi dans cette réponse divers témoignages de l'affection particulière que Son Altesse avoit pour sa personne.

Apfts cette audience , il se fit un grand bal dans le palais, à l'occasion de monsieur Tambasdeur, qui y passa une bonne partie de la nuit. Et cependant il se leva un vent du midi qui radoucit le temps , de sorte que dans trois ou quatre jours la mer fut dégelée , et notre vaisseau en état de faire voile. Là-dessus Son Excellence changea le dessein qu'elle avoit fait de s'en aller par terre et se disposa à s'embarquer au plus tôt; mais , avant son départ , elle se défit de son carrosse et de ses chevaux, et en fit présent au maître des cérémonies.

Du voyage de monsieur l'Ambassadeur de Copenhague

à Londres, étant de deux cent cinquante

lieues pour le moins.

e 2 5 de décembre , quatre jours après l'audience de congé, monsieur l'ambassadeur partit de Copenhague , et le 30 de janvier suivant, dans l'année 1665 , il fut de retour à Londres.

Premièrement il s'en vint par terre à Elseneur, à six milles de Copenhague , avec la moindre partie de son train , pendant que le reste y vint par mer dans le vaisseau de guerre. Là étant tous arrivés , nous attendîmes une semaine entière avant que de pouvoir partir, à cause du vent contraire; enfin, le 23 de décembre, nous quittâmes Elseneur de bon matin , le vent nous étant assez favorable pour cela ; mais , quand nous eûmes fait environ vingt lieues dans le Sund, il se tourna si contraire que nous fûmes contraints de relâcher. Sur cela monsieur l'ambassadeur, qui s'ennuioit et prenoit à honte de croupir si longtemps dans un même lieu , résolut de faire le voyage par terre , et ainsi de laisser la mer à son incertitude ; et , afm que ce voyage se fit dans moins de temps , il laissa madame dans le navire , avec la plus grande partie de sa maison, et ne prit avec lui que neuf de ses domestiques, du nombre desquels je fus. Ainsi le 29 de décembre nous partîmes d'Elseneur, et dans deux journées de chemin nous traversâmes l'île de Seland, d'où nous vînmes à celle de Funhen , que nous traversâmes dans moins d'un jour ; et de là

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nous vînmes au duché de Holstein. De ce duché nous passâmes par la Westphalie , la terre de Mark et Clèves en Allemagne, aux terres de Berg et de Cologne , d'où nous vînmes aux pays de Juliers et Flandres, et ainsi à Calais en France ; de Calais nous passâmes à Douvres, et de Douvres nous vînmes dans un jour à Londres.

Son Excellence aima mieux passer par la Flandre que par la Hollande , qui étoit le plus court chemin , parce qu'alors le dessein de la guerre entre le royaume d'Angleterre et les Etats des Provinces-Unies du Pays-Bas étoit si fort avancé, que bien qu'elle ne fût pas encore formellement déclarée, néanmoins il se faisoit partout de part et d'autre des actes d'hostilité , les biens et les personnes de ces deux puissans partis étant déjà sujets aux maximes de la guerre ; et , comme il falloit que Son Excellence passât près des frontières de la Hollande, elle trouva aussi à propos de cacher sa qualité et de voyager incognito , surtout dès qu'elle eut quitté les terres de Danemark. Ainsi elle évitoit une autre incommodité, à savoir les réceptions et les cérémonies que la dignité de son caractère lui auroit sans doute attirées dans ce voyage , et qui lui auroient apporté du retardement, au préjudice de ses occasions.

Ce tour , par où nous remplîmes le cercle de tous nos voyages, étant (comme j'ai déjà dit) de deux cent cinquante lieues pour le moins , nous en fîmes quelque trente-deux par eau , en cinq diverses reprises : car premièrement nous fîmes deux trajets par mer, le premier de sept lieues entre Seland et Funhen , et le second de trois

26o La Relation

lieues entre Funhenet Holstein. Après nous fîmes huit lieues sur un canal , de Gand à Bruges en Flandres, et sept lieues davantage de Calais à Douvres sur mer, enfin, de Gravesend à Londres, nous fîmes encore sept lieues sur la Tamise. Notre manière de voyager par terre fut en chariots de poste d'Elseneur jusqu'à Cologne, et, comme ils n'étoient point couverts , nous nous trouvâmes si fort incommodés du froid qu'il nous étoit presque insupportable : car le temps , qui s'étoit converti en pluie sur notre départ de Copenhague, retourna maintenant dans sa première rigueur, et c'étoit un temps si âpre qu'il nous fit presque avouer qu'à peine avoit-il fait plus froid en Moscovie l'hiver précédent. Cependant, pour résister en quelque façon aux injures de l'air, nous avions le soin de bien garnir nos chariots de foin et de paille, et celui de Son Excellence en étoit aussi bien garni qu'aucun qu'il y eût à sa suite. Dans cet état nous faisions souvent huit milles d'Allemagne par jour; mais, parce qu'en ce temps-là les jours étoient extrêmement courts, nous en faisions une partie la nuit. Il est vrai que depuis Cologne jusqu'à Calais nous eûmes la commodité des coches et des carrosses. Depuis Douvres en Angleterre nous fîmes quelque treize lieues par la poste, jusqu'à Gravesend.

Pour ce qui est de notre logement et nourriture dans ce voyage , nous prîmes l'un et l'autre dans les auberges ou logis comme ils se présentoient dans la route , ce qui ne nous étoit point encore arrivé dans tous nos voyages. Et pour ce qui touche notre divertissement, si nous eussions fait ce voyage dans toute autre saison de l'année,

DE TROIS Ambassades. 261

sans doute nous aurions eu bien du plaisir et de la satisfaction de voir tant et de si beaux pays et de si belles villes que nous vîmes. J'avoue que, soit en Seland ou Funhen, nous ne trouvâmes pas des villes fort remarquables ; mais dans l'Holstein nous vîmes Hambourg sur l'Elbe, une ville anséatique et impériale; dans la Westphalie, nous vîmes Brème et Munster; ensuite Cologne sur le Rhin, et une partie des meilleures villes de Flandre, comme Malines^ Bruxelles, Alost, Gand, Bruges, Newport, Dunkerque et Gravelines.

Cependant, avant que de partir d'Elseneur, nous apprîmes que les ambassadeurs du czar de Moscovie étoient arrivés en Angleterre, et que le roi ne leur avoit fait qu'une réception fort froide, à proportion du climat d'où ils venoient , pour leur faire ressentir par ce moyen le peu de satisfaction que le czar lui avoit donné dans cette splendide ambassade qu'il avoit depuis peu reçue de sa part. Et , comme c'étoit' environ ce temps-là que nous découvrîmes la grande comète qui parut en cette saison dans l'Europe, quelqu'un prit de là occasion de dire que les ambassadeurs du czar en avoient déjà ressenti des influences. Mais peu s'en fallut qu'il ne nous en arrivât bien pis, car, la dernière nuit que Son Excellence mouilla devant Elseneur, nous eûmes une tourmente si furieuse, parmi l'horreur d'une nuit toute couverte de ténèbres épaisses, que le lendemain matin nous fûmes tout surpris de nous voir à l'ancre tout près de l'île d'Amager, à deux lieues plus loin d'Elseneur que nous n'étions. C'est ce qui nous parut étrange, de voir qu'un grand vaisseau

(comme étoit le nôtre) à l'ancre pût être repoussé si loin avec ses ancres.

A Cossor, où nous nous embarquâmes en Seland pour Funhen, M. l'ambassadeur y fut rencontré par une personne de qualité envoyée de la part du roi de Danemark pour conduire Son Excellence jusqu'à Hambourg, hors des terres de Danemark. A Hambourg (nonobstant que nous y vînmes incognito) M. l'ambassadeur reçut un compliment de la part du magistrat, par où le magistrat témoignoit d'être fâché que Son Excellence n'eût pas été reçue dans la ville avec toutes les marques publiques de respect et d'amitié que l'on devoit à sa qualité. Mais son Excellence, après ses actions de grâces, leur fit connoitre que la plus grande faveur qu'ils pouvoient lui faire dans cette conjoncture étoit de permettre qu'il suivît sa route incognito, afin qu'il pût se rendre en Angleterre au plus tôt. De là vint que nous ne demeurâmes que deux jours à Hambourg, et c'est plus que nous ne fîmes depuis en aucun lieu. Néanmoins, comme nous étions déjà si bien connus. Son Excellence permit que le résident d'Angleterre, avec les marchands anglois à Hambourg, vinssent l'accompagner quelque espace de chemin hors de la ville, à notre départ. Et alors par accident je fis rencontre d'un jeune marchand du lieu avec qui j'avois contracté une amitié très étroite à Moscou, d'où il étoit venu par la voie d'Archangel , à dessein d'y retourner par terre dans quelques jours. Ce fut une fatale rencontre, puisqu'elle nous déroba l'un à l'autre dans si peu de temps, et, s'il y eut de la joie tout à coup, ce fut une cruelle

DE TROIS Ambassades. 26^

joie, puisqu'elle nous laissa d'abord dans un déplaisir si sensible.

Ce même jour nous eûmes une surprenante escarmouche à notre départ de Bockstoudt, une ville qui est entre Hambourg et Brème , et là il faut avouer que nous fûmes un peu maltraités. L'occasion de cette aventure fut l'impertinence et l'opiniâtreté d'un paysan, contre qui un gentilhomme de Son Excellence s'emporta avec juste sujet, voyant qu'il n'avoit jamais pu par douceur le faire venir à la raison. Mais, comme il se mettoit en posture de se servir de la force, voici une troupe barbare de paysans et gens mécaniques qui se jetèrent sur lui avec tant de violence, qu'il eut bien de la peine à s'en démêler. Et pendant que nous autres faisions nos efforts pour le délivrer de leurs mains, nous nous vîmes aussitôt environnés d'une grande foule , dont les uns s'attachoient à maltraiter nos personnes , et les autres à voler nos hardes , tellement que l'un de nous perdit sa perruque, un autre ses pistolets, outre d'autres armes à feu que nous avions avec nous. Sur cela Son Excellence, qui ne faisoit que partir, revint, et perdit un épagneul qu'elle avoit. Enfin , sans nous amuser à conter toutes nos pertes, nous nous défîmes de ces gens le mieux que nous pûmes, après avoir composé le différend. Au reste, le mauvais traitement que nous reçûmes dans cette Poncropolis nous persuada fortement, au moins, que M. ^ambassadeur n'y étoit point connu.

Le lendemain, étant arrivés à Brème, nous apprîmes par la Gazette que M. le vicomte de Morpeth et toute sa suite avoient été pris par les

Hollandois, tout près de Munster, comme ils s'en alloient à Cologne, et qu'on les avoit menés prisonniers à Wesel. C'est pourquoi Son Excellence, ayant le même chemin à passer, tâcha d'autant plus soigneusement d'en éviter le danger, en se faisant passer pour un simple gentilhomme et ne faisant que fort peu de séjour dans un endroit, de peur de donner l'occasion ou le temps d'être découvert. Si bien qu'alors il sembloit représenter la personne du roi au regard de son exil, comme il venoit de le faire au regard de son rétablissement. Etant arrivés de Brème à Munster dans trois jours , nous y apprîmes la vérité des nouvelles, et comment M. le vicomte avoit été trahi dans cette ville. Ce qui nous obligea d'en partir d'abord, de sorte que nous n'y demeurâmes que quatre ou cinq heures; ainsi nous évitâmes le danger d'être surpris.

Enfm, à notre arrivée à Londres, nous y trouvâmes madame la comtesse avec tous ceux de la maison qui avoient fait le voyage par mer dans le même navire, arrivés depuis quinze jours , et trois jours ensuite M. le vicomte et tous ses gens furent aussi de retour, ayant été relâchés par messieurs les Etats après quelques jours d'emprisonnement à Wesel.

DE TROIS Ambassades. 26$

L'apologie de Son Excellence contre les ambassadeurs du Czar nouvellement arrivés dans la Cour d'Angleterre.

onsieur le comte de Carlisie, étant de retour à Londres, alla d'abord rendre ses devoirs à Sa Majesté, et lui porta en même temps la lettre que le czar avoit remise entre ses mains à Moscou. Le roi, lui ayant témoigné la joie qu'il avoit de le revoir après un si long voyage , lui parla entre autres choses du sujet de cette ambassade que le czar lui avoit nouvellement envoyée, et, quoique Sa Majesté fût fort satisfaite de la prudence et généreuse conduite de M. le comte pendant ses trois ambassades, néanmoins elle jugea à propos, pour convaincre les ambassadeurs moscovites de la justice de son procédé et du peu de raison que le* czar avoit de faire cette poursuite , qu'il fit mettre par écrit succinctement un narratif des principales choses qui s'étoient passées dans sa première ambassade ; ce qui fut fait conformément, par des témoins dignes de foi, à la confusion des ambassadeurs du czar. C'est pourquoi , bien que la plupart des choses qui y sont contenues aient été déjà avancées auparavant, toutefois, puisqu'elles sont ici fort brièvement rapportées , et qu'il y en a d'autres assez remarquables que j'ai passées jusqu'ici sous silence , et que j'ai résen'ées expressément pour cette occasion, j'ai cru qu'il étoit à propos de produire cette apologie dans la même forme qu'elle fut présentée au roi et aux ambassadeurs du czar.

Les ambassadeurs de Sa Majesté czarienne ayant délivré un écrit où il est fait mention de l'affection extraordinaire que Sa Majesté czarienne porte à Sa Majesté royale , et des grands honneurs qui furent faits dernièrement au comte de Carlisle à cette considération , où ils justifient d'ailleurs toute la procédure des commissaires de Sa Majesté czarienne qui traitèrent avec lui , et condamnent au contraire toute sa conduite par divers articles qu'ils ont dressés contre lui , nous répondons à cela par un narratif de tout ce qui s'est passé sur ce sujet dans l'ambassade dudit comte en Moscovie, comme il a été ordonné par le roi pour sa justification.

Premièrement, quand M. le comte prit terre sur le pont d'Archangel , il fut rencontré par un certain Bogdan, qui lui fit entendre qu'il étoit établi pour être son prisîaj, et M. le comte le salua selon sa qualité. Mais, comme ils dévoient marcher vers la maison qu'on lui avoit préparée, \q prisîaf prit la main droite sur l'ambassadeur et lui dit qu'il avoit reçu cet ordre de Knez ' Cherbatof, gouverneur d'Archangel. M. le comte, ne voulant pas lui céder, fut obligé de demeurer sur le pont, en la présence d'un grand nombre d'étrangers de diverses nations, près d'une demiheure, en attendant l'ordre du gouverneur, à qui

1. Lisez Kniaz , prince. Ce mot, remarque l'érudit M. Schnitzier, a ime grande analogie avec Koenig, King, Konung. d'origine Scandinave, et a sans doute été importé en Russie par Rurik. En effet, l'arbre généalogique de toutes les familles princières russes part de Rurik (860) ou de ses compagnons. Il y en a de fraîche date, comme on sait; mais la plupart ont anciennement joui des immunités dont elles ne conservent que le trop brillant titre.

DE TROIS Ambassades. 267

le prisîaf envoya un message au château sur ce sujet. Enfin le gouverneur changea l'ordre qu'il avoit donné au pristaf.

Après cela , le comte de Carlisle étant prêt à partir d'Archangel pour Vologda, le pristaf fit avertir par avance Knez Ivan Michailovilz, gouverneur du Vaga,que par son ordre il eût, à l'arrivée de l'ambassadeur, des hommes prêts à Arsinoa pour tirer de là les barques jusqu'à Yagrish ; mais, au lieu de cela, le gouverneur menaça les sîrelits qui furent envoyés , se moqua du pristaf, parla légèrement de l'ambassadeur, et ne se mit en peine de rien : tellement que M. le comte fut laissé à sa discrétion dans un pays étranger, où il ne savoit de quel côté se tourner, jusqu'à ce que par un grand soin ayant ramassé des hommes,, il fut obligé de s'en servir à ses propres frais d'Arsinoa jusqu'à Yagrish. Il est vrai qu'on lui remboursa l'argent sur son départ de Moscou.

Ensuite le stolnic Ofïonassy Ivanovitz Nestrof, et le diack Ivan Stepanovitz Davidof, étant venus à Vologda pour conduire l'ambassadeur à Moscou en qualité de pristaf, le stolnic , la première fois qu'il fit visite à M. l'ambassadeur, lui dit que Sa Majesté czarienne avoit ordonné qu'eux et l'ambassadeur s'en allassent à Moscou , se nommant avec son associé devant l'ambassadeur.

Et quand M. le comte lui demanda qu'il fournît à ses gentilshommes de bons traîneaux pour voyager de Vologda à Moscou , il refusa absolument de leur en donner d'autres que ceux dont les voituriers se servent ordinairement ; de sorte que ces traîneaux étant d'ordinaire fort minces, et crevassés, M. le comte fut contraint de pourvoir

ses gentilshommes de traîneaux à ses propres frais.

D'ailleurs le stolnic traita l'ambassadeur si mesquinement qu'on ne faisoit pas difficulté de lui refuser un œuf s'il en avoit besoin , et il disposoit des vivres avec tant de rigueur que les chalavalnicks, ou ceux qui achetoient des vivres, n'osoient distribuer quoi que ce fût sans son ordre.

En voyageant de Vologda à Moscou on détint l'ambassadeur en divers endroits sans aucune nécessité.

Et quand il fut enfin arrivé au Yaze, à une lieue et demie de Moscou, qu'il eut demeuré là deux jours , il fut averti par le stolnic son pristaf, le quatrième de février sur le soir, qu'il feroit le lendemain son entrée à Moscou , et qu'il devoit se tenir prêt à partir à neuf heures du matin ; ce qu'il fit. Et néanmoins il fut détenu avec tout son train au Yaze le lendemain jusqu'à quatre heures du soir, étant dépourvu de toute sorte de vivres, et ce fut à cette heure-là seulement qu'on reçut ordre de partir pour Moscou.

Dès qu'on fut venu à moitié chemin de Moscou, l'on renvoya ordre que M. l'ambassadeur ne fît pas son entrée cette nuit-là , mais qu'il passât la nuit dans un village qui n'étoit pas moins incommode que le Yaze.

Là étant arrivé, il reçut un message de la part du czar en la personne d'un diack, nommé Loukian Timopheovitz Golozof, qui remettoit la faute sur les courriers qui avoient été envoyés pour donner le mot de partir, disant qu'ils s'étoient égarés du grand chemin.

M. l'ambassadeur avoit souffert patiemment

DE TROIS Ambassades. 269

jusque là toutes les autres défaveurs ; mais , parceque celle-ci s'étoit faite si publiquement , il demanda qu'on lui fît réparation, et résolut de n'entrer point à Moscou qu'on ne lui eût donné satisfaction là-dessus.

Néanmoins, se fiant sur la parole de Démente Bashmacof, diack du cabinet czarien, qui vint le voir le lendemain matin et lui promit de la part de Sa Majesté czarienne qu'on lui donneroit toute sorte de satisfaction sur le sujet de ce désordre, il se disposa d'abord à faire son entrée et fut prêt dans moins d'une demi-heure.

Et c'est fort mal à propos que les ambassadeurs de Sa Majesté czarienne allèguent maintenant, comme avoient fait les commissaires, que le comte de Carlisle s'amusa ce jour-là, de sorte qu'il ne partit que fort tard. Il est vrai qu'il entra de nuit à Moscou , mais ce fut en partie à l'occasion du doomnoy dvoranin Ivan Offonassevitz Pronchisof, qui, bien qu'il fût envoyé à l'ambassadeur pour le conduire à Moscou comme son pristaf, demeura long-temps assis dans son traîneau à dessein que l'ambassadeur sortît le premier du sien pour aller au devant de lui. Enfin, étant tombés d'accord qu'ils sortiroient tous deux en même temps, le doomnoy dvoranin, voulant tromper l'ambassadeur, feignit de mettre pied à terre au même moment que lui, et demeura pendu en l'air entre les bras de ses goujats.

Mais ce qui causa aussi un grand retardement, ce furent des troupes de gentilshommes et autres qui furent présens à cette réception , pour faire en sorte que la garde continuât jusqu'au faubourg de la ville par où l'on entra. C'est pourquoi ils

i-jo La Relation

^toient obligés de temps en temps de faire des pauses, afin que les gardes qui étoient demeurés derrière l'ambassadeur pussent attraper au galop ceux qui étoient les premiers , et prendre place devant eux, pour suppléer ce qui se seroit autrement rencontré vide.

Ainsi il fut nuit pour la seconde fois avant que l'ambassadeur pût entrer dans la ville ; ce que l'on auroit bien pu prévenir en attendant un jour davantage , comme monsieur le comte l'avoit proposé au diack du cabinet czarien.

Mais ces grands cierges dont les ambassadeurs font mention dans leur papier étoient en si bon ordre qu'il est aisé par là de juger que l'on avoit résolu de bonne heure que cette entrée se fit de nuit.

Après cela on donna parole à l'ambassadeur qu'il auroit audience le neuvième de février, et le doomnoy dvoranin lui dit que c'étoit une grande marque de la faveur de Sa Majesté czarienne que ce fût son plaisir de lui donner si tôt audience. Néanmoins elle fut d'abord renvoyée de deux jours, et l'ambassadeur n'en a jamais su la raison.

A sa première audience il représenta à Sa Majesté czarienne qu'il avoit quelque chose à lui déclarer de particulier touchant la personne de monsieur le chevalier Hebdon; mais on ne voulut point lui permettre qu'il délivrât entre les mains de Sa Majesté czarienne la lettre de recommandation qu'il avoit pour monsieur le chevalier, de sorte qu'il fut obligé de la remettre entre les mains des commissaires.

Et, quand il alloit en conférence, messieurs

DE TROIS Ambassades. 271

les commissaires ne bougeoient jamais de la chambre où on la tenoit pour venir au devant de lui, et en toutes les conférences ils prenoient le haut bout de la table.

La première fois qu'il fut en conférence avec eux, il leur donna par écrit une demande fort paisible et modeste , touchant la réparation qui lui avoit été promise sur le sujet du désordre qui s'étoit fait à son entrée.

Et , quoiqu'il leur fît entendre en même temps qu'il ne vouloit pas traiter d'autres affaires d'Etat avant qu'on l'eût satisfait sur ce point, néanmoins, parla persuasion des commissaires, qui le sollicitèrent fort et lui promirent sur leur honneur qu'on lui feroit une due réparation , il leur délivra en même temps un autre papier touchant la restitution des privilèges , qui est une affaire d'Etat qui regarde la véritable et fraternelle amitié des monarques d'Angleterre et de Moscovie , laquelle n'a eu d'autre fondement et principe que ces privilèges.

Quelque temps après, les commissaires répondirent à ces deux propositions de monsieur l'ambassadeur, et dans leur réponse ils mettent au long tous leurs titres et se nomment devant monsieur l'ambassadeur ; mais, pour ce qui est de lui , ils se contentent de l'appeler simplement Knez Charles Howard.

Et quand ils parlent du père de Sa Majesté royale , ils disent seulement qu'il est slaropamite, de glorieuse mémoire ; au lieu qu'ils disent du père de Sa Majesté czarienne qu'il est blagenniopamite, c'est-à-dire d'heureuse mémoire.

Touchant l'entrée de l'ambassadeur, ils ajou-

tent un autre prétexte, c'est qu'on avoit été longtemps à ranger tous les gentilshommes et les troupes militaires qui furent à la réception.

Ils disent que l'ambassadeur ne devoit pas demander d'être satisfait du renvoi de son entrée avant qu'il fût à Moscou.

Ils l'accusent d'avoir trop tardé lui-même le second jour.

Et enfin ils allèguent que les courriers qui avoient été la cause de ce désordre avoient été châtiés, ce qui n'étoit pas. Que si l'on se fût disposé en quelque façon à faire cette justice à monsieur l'ambassadeur, il n'auroit plus parlé de cette affaire ; et même il témoigna fort souvent aux commissaires qu'il auroit intercédé luimême pour obtenir leur pardon.

Pour ce qui est des privilèges , au lieu d'y répondre on accuse hautement de rébellion toute la compagnie angloise d'Archangel , et cela de mot à mot comme on l'avoit proposé à Prideaux, agent de la part de Cromwell, sans toutefois en donner aucune preuve.

On allègue, pour faire nombre, que Sa Majesté czarienne avoit donné à connoître à Sa Majesté royale que les privilèges n'avoient été abolis qu'en détestation de la dernière rébellion d'Angleterre.

Mais les commissaires s'appuient particulièrement sur une lettre qu'ils soutiennent avoir été envoyée par feu Sa Majesté royale à sa Majesté czarienne , et disent que Luc Nightingale fut envoyé secrètement de sa part avec cette lettre pour demander la cassation des privilèges.

Ce sont les raisons sur lesquelles ils fondent

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leur refus des privilèges , qu'ils refusent en effet si incivilement dans cette réponse qu'il ne se peut rien voir de plus désobligeant. L'on n'en usa pas de même envers Cromwell dans une semblable occasion : car, si même il fut refusé , il le fut au moins d'une manière beaucoup plus civile et en de meilleurs termes , comme on le peut voir dans la réponse que Sa Majesté czarienne lui renvoya : « Nous le Grand-Seigneur, nous trouvant dans un temps de guerre , ne sommes pas présentement en état de considérer ces affaires ; mais nous mettrons si bon ordre à l'avenir en faveur des marchands anglois fijue le tout se rapportera au bien et à l'avantage des deux nations et à la conservation de l'amitié établie entre elles. »

Il est vrai qu'en d'autres écrits qui furent délivrés ensuite , les commissaires allèguent pour excuse les guerres où Sa Majesté czarienne étoit engagée, et semblent laisser encore quelque espérance de les obtenir après la fin de ces guerres. Mais on ne dit cela qu'en des termes généraux, et qu'il faut entendre selon le temps et les occasions, comme l'ambassadeur le remarqua fort bien lors qu'étant avec le doomnoy dvoranin Ivan Offonassevitz Pronchissof, il le sonda sur ce point. Non pas qu'il eût dessein de conclure à de telles conditions (puisqu'il n'en avoit point d'ordre^ , mais seulement pour mieux s'informer du sens qu'on donnoit à cette ouverture.

Enfin, dans le premier papier, les commissaires se piquent du titre de Très-Illustre que l'ambassadeur avoit donné à Sa Majesté czarienne . un titre dont Sa Majesté royale s'étoit servie dans sa

lettre, et que ses ancêtres ont toujours employé quand ils écrivoient aux ancêtres de Sa Majesté czarienne. Sans doute c'étoit le prendre trop mal dans une harangue qui ne tend qu'à la gloire de Sa Majesté czarienne, et qui étaloit avantageusement avec tout l'éclat possible l'honneur et la grande amitié que Sa Majesté royale lui portoit.

Néanmoins le possolskoy diack Almaze Ivanof, un des commissaires de M. l'ambassadeur, ne fit pas difficulté de dire ouvertement dans son office que ce titre de Très- Illustre dont l'ambassadeur s'étoit servi étoit un terme bien incivil.

Enfin l'ambassadeur, bien loin de recevoir quelque réparation pour l'affront qui lui avoit été fait à son entrée, se trouva plutôt lui-même couvert de blâme par ses commissaires dans leur première réponse, et, au lieu de recevoir une favorable réponse à la demande qu'il fit des privilèges, il se vit tout à coup frustré de ses espérances, tellement qu'il n'étoit pas en état d'entamer d'autres affaires. C'est pourquoi il s'attacha seulement à répliquer aux commissaires, suivant l'occasion qu'ils donnoient dans leur papier.

Premièrement, pour ce qui regarde la faute qu'on imputoit aux courriers, il dit qu'il y avoit fort peu d'apparence qu'ils eussent manqué leur chemin si près de Moscou, puisque, ce même jourlà , ceux qui furent envoyés au même endroit à M. le chevalier Hebdon, de la part de Sa Majesté czarienne, sur un sujet fort deshonnête, trouvèrent aisément leur chemin.

Et , comme on eut ensuite ajouté un autre prétexte, à savoir le rangement des troupes, qui

prit tant de temps qu'on ne put pas être prêt le premier jour (au lieu que les ambassadeurs disent maintenant eux-mêmes dans leur papier que ces troupes attendirent ce jour-là le comte de Carlisle depuis le matin jusqu'au soir), il dit qu'il a de la peine à comprendre (puisque Sa Majesté czarienne peut à son absence, par le bon ordre de ses généraux, faire lever dans ses pays même les plus éloignés de si grandes armées pour combattre un ennemi dans les plus surprenantes rencontres), qu'après être venu si lentement de Voiogda, et avoir logé trois jours si près de la ville capitale, ceux qui assistent continuellement devant sa personne , qui voient toujours un si bel ordre dans sa Cour, ne pussent dans un jour entier se mettre en état de recevoir l'ambassadeur d'un ami. Ces expressions sont si obligeantes, et représentent si bien la grandeur et la puissance de Sa Majesté czarienne, qu'il ne se pouvoit rien dire au delà. Néanmoins ce sont les termes dont les commissaires se sont choqués, et dont les ambassadeurs de Sa Majesté czarienne se plaignent aujourd'hui, comme si le comte de Carlisle eût choqué les armées de Sa Majeslé czarienne.

Et, parceque M. le comte leur dit ensuite dans sa réplique qu'ils avoient donné un mauvais sens à son langage contre sa propre intention , les commissaires firent encore de cela une matière d'injure , et ne manquèrent pas de le quereller là-dessus , comme font encore maintenant les ambassadeurs. De même en est-il arrivé dans un autre endroit où le comte de Carlisle dit qu'ils sont mal fondés dans leur plainte tou-

chant Illustrissimus, comme s'il n'étoit pas permis à un étranger en Moscovie de dire la vérité, et qu'il fallût qu'un ambassadeur y fût si esclave que de n'avoir pas la liberté de dire ses sentimens.

Il demanda aussi au nom de Sa Majesté qu'on lui fît voir la lettre de Nightingale , et qu'elle fût remise entre ses mains, comme étant supposée et choquant hautement l'honneur de feu Sa Majesté royale. Mais les commissaires se gardèrent bien de le faire, et après diverses sollicitations ils trouvèrent à propos de dire que la lettre étoit perdue, et que, si on pouvoit la trouver (de quoi ils se passoient fort bien), elle seroit délivrée entre ses mains.

Il représenta que Sa Majesté czarienne avoit promis à Sa Majesté royale, dans une de ses lettres, que, quand son ambassadeur seroit arrivé dans sa Cour, elle rétabliroit les privilèges.

Il répondit en faveur des marchands que l'on avoit accusés mal à propos ; il répliqua au sujet àllliistrissimus, et avertit les commissaires d'employer le titre de Défenseur de la foi pour Sa Majesté royale ; et c'est à quoi les ambassadeurs feroient bien de prendre garde.

Après cela l'ambassadeur fut invité à dîner avec Sa Majesté czarienne.

Schellimetof, un des principaux stolnics de Sa Majesté, dit à monsieur l'ambassadeur, quand il vint l'avertir que le dîner étoit prêt, que le czar lui commandoit de venir dîner.

Le doomnoy dvoranin Ivan Offonassevitz Pronchissof lui fit savoir , de la part de Sa Majesté czarienne , qu'il y auroit à dîner deux tzars , l'un

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de Casimous et l'autre de Sibérie, et que leur table seroit au-dessus de la sienne.

Et , quoique Sa Majesté czarienne n'eût alors que son bonnet sur la tête , elle ne daigna pas le tirer quand l'ambassadeur entra dans la salle où il dîna , et elle en usa de même à l'audience privée dont il est fait mention dans la suite.

L'ambassadeur ne fut pas admis à la table de Sa Majesté czarienne , mais on le fit seoir à une autre table beaucoup au-dessous de la sienne, avec un doomnoy dvoranin et un Stolnic.

Cependant les boyards dînèrent au haut bout de la salle, tout près de Sa Majesté czarienne, et furent toujours servis devant l'ambassadeur.

On ne donna pas seulement une serviette à l'ambassadeur.

Après ce traitement, il se passa encore quelques écrits de côté et d'autre entre le comte de Carliste et les commissaires. Mais, comme il vit qu'il ne pouvoit pas réussir par cette voie , et que les commissaires sembloient faire tous leurs efforts pour agrandir la brèche, il trouva bon de tenter une autre voie : ce fut d'obtenir une privée audience de Sa Majesté czarienne. Il la demanda le 22 de mars , mais il ne put l'obtenir que dans un mois.

Et cependant les commissaires firent entendre à monsieur l'ambassadeur qu'en cas qu'il eût cette audience, il ne devoit pas prétendre d'y parler de ses affaires.

Environ ce temps-là il se fit une procession, le jour des Rameaux. L'ambassadeur fut invité de la part de Sa Majesté czarienne à en voir les cérémonies ; mais le stolnic qui vint pour le con-

duire ne manqua pas d'entrer le premier dans le carrosse et d'occuper d'abord la place la plus honorable. Monsieur l'ambassadeur, refusant d'y aller à ces conditions, fut obligé d'attendre que Sa Majesté czarienne eût envoyé un ordre contraire.

Le 22 d'avril l'ambassadeur eut son audience privée de Sa Majesté czarienne , à qui il communiqua l'état de ses affaires, examina lafoiblesses des raisons sur quoi les commissaires fondoient le refus des privilèges , et révéla le secret de la grande affection que Sa Majesté royale avoit pour elle. Enfin il demanda qu'on lui fit réparation touchant son entrée , et fit des plaintes contre le doomnoy dvoranin Ivan Offonassevitz Pronchissof.

Car il savoit très bien que ce doomnoy dvoranin tâchoit sur toutes choses de le rendre odieux et d'empêcher le succès de ses affaires, comme on peut le remarquer par ces preuves.

Premièrement , l'ambassadeur, étant arrivé à Moscou , fit savoir au doomnoy dvoranin qu'il trouvoit fort étrange qu'on ne voulût pas seulement permettre aux femmes angloises de venir saluer sa femme avant l'audience, et demanda qu'il y eût un peu plus de liberté que cela dans sa maison. Le doomnoy dvoranin en fit d'abord le rapport à Sa Majesté czarienne , mais il l'expliqua si mal et lui donna à dessein un si mauvais sens que la demande en parut fort ridicule à Sa Majesté czarienne.

Il y avoit dans la maison de l'ambassadeur un certain Hollandois nommé Beuchlin , qui avoit là son appartement, qui servoit de prétexte ou de

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rendez-vous à une troupe d'espions hollandois qui épioient continuellement les affaires ou les actions de l'ambassadeur. Et cependant on refusoit à toute personne l'entrée dans la maison , si c'étoit touchant les affaires de l'ambassadeur, avant sa première audience; et depuis l'audience même on étoit si rigoureux qu'on examinoit la plupart de ceux qui venoient pour quelques affaires avant qu'ils pussent entrer, d'autres étoient renvoyés ou repoussés avec violence. Le comte de Carlisle, trouvant ce procédé bien rude, demanda qu'au moins ont fit retirer Beuchlin , surtout puisqu'on étoit tellement à l'étroit dans la maison que Almaz Ivanof Posolskoy Diack. (un des commissaires) avoit dit franchement qu'il étoit bon que les gentilshommes anglois couchassent tous ensemble , de peur que par hasard les rats ne les emportassent; outre que les Flamands se vantoient ouvertement qu'en dépit de l'ambassadeur, Beuchlin ne sortiroit point de là. Le doomnoy dvoranin , à qui l'ambassadeur s'étoit adressé, comme à son pristaf, pour mettre ordre à cette affaire , la négliga entièrement ou en empêcha le succès, de sorte qu'en effet Beuchlin eut l'avantage sur monsieur l'ambassadeur. D'ailleurs il arriva qu'un jour le doomnoy dvoranin dit au comte de Carlisle que le roi de Pologne avoit nouvellement envoyé une personne à Sa Majesté czarienne pour lui demander la grâce qu'elle ne continuât plus à lui faire la guerre. L'ambassadeur, tout surpris d'une nouvelle si étrange, lui répliqua que ces termes étoient bien bas et que les princes les plus abattus par les malheurs de la guerre n'avoient jamais témoigné

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autrefois tant d'humilité ; mais qu'au reste il étoit bien aise d'apprendre que les affaires de Sa Majesté czarienne fussent en si bon état. Là-dessus le doomnoy dvoranin ne manqua pas de rapporter à Sa Majesté czarienne la première partie de la réponse donnée par l'ambassadeur, en lui donnant de si mauvaises couleurs que Sa Majesté czarienne fut par ce moyen extrêmement irritée contre le comte de Carlisle.

Après cela, Sa Majesté czarienne ayant fait l'honneur à monsieur le comte de l'inviter à voir la procession solennelle dont il a été parlé , ledit Pronchissoff lui demanda , quelque temps après, son opinion touchant les cérémonies de cette procession et s'il ne trouvoit pas que ce fût une plaisante comédie. L'ambassadeur lui répondit civilement qu'il avoit été très satisfait de voir une si belle procession. Mais le doomnoy dvoranin , selon le talent qu'il avoit de déguiser les choses, alla d'abord dire à Sa Majesté czarienne que l'ambassadeur avoit dit que c'étoit une plaisante comédie , ce qui choqua aussi Sa Majesté czarienne extrêmement.

Et comme monsieur le comte discouroit une autre fois avec le même doomnoy dvoranin touchant le mariage qui s'acheminoit autrefois entre le tzar Ivan Basilevitz et une dame angloise du sang royal , le doomnoy dvoranin eut l'effronterie de dire que ce tzar avoit beaucoup de semblables femmes , voulant dire que ni l'un ni l'autre n'avoit le don d'être chaste.

D'autre part , le même doomnoy dvoranin ne fit pas difficulté plusieurs fois de mépriser le présent que Sa Majesté royale avoit envoyé à Sa

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Majesté czarienne, et de dire à l'ambassadeur que quand il vit luire l'étain il croyoit bien que ce fût de bon argent.

Néanmoins l'ambassadeur ne se plaignit jamais de ces choses , quoiqu'il en fût fort choqué.

Mais ce ne fut pas la fin des impostures du doomnoy dvoranin. Il dit encore ces faussetés à monsieur le comte : que les affaires de Sa Majesté royale étoient en mauvais étal ; qu'il avoit reçu de la compagnie angloise une grande somme d'argent pour l'obliger à faire tous ses efforts pour obtenir les privilèges , comme s'il n'eût été qu'un posolnick ou agent de la compagnie, et qu'ensuite de cela il négligeoit les affaires de Sa Majesté. Puis il le menaça qu'il encourroit la disgrâce de Sa Majesté czarienne , et qu'elle ne manqueroit point de se plaindre de lui à Sa Majesté royale , comme ayant transgressé ses ordres. C'est ce que le doomnoy dvoranin ne pouvoit pas savoir, car il est certain que l'ambassadeur ne lui communiqua jamais quels ordres il avoit de la part du roi.

Ce sont les raisons qui obligèrent enfin monsieur le comte à se plaindre du doomnoy dvoranin, et c'est ce qu'il fit quand il eut audience privée de Sa Majesté czarienne.

-^ette audience n'eut point d'autre effet que celui-ci : L'ambassadeur ayant donné par écrit deux copies de sa harangue , l'une en anglois , qu'il avoit signée , et l'autre en latin , qui n'étoit signée que de la main de son secrétaire, Golozof, un des commissaires fut employé diverses fois pour persuader l'ambassadeur à signer aussi la

translation latine , qui n'avoit été faite que pour servir d'aide à translater le discours en leur langue, parceque Golozof eniendoit le latin ; c'est pourquoi l'on avoit eu un soin particulier de conserver autant de conformité qu'il étoit possible entre le latin et l'anglois.

Ce Golozof se servit de ce prétexte pour obliger l'ambassadeur de condescendre à son dessein : que, puisqu'en cette harangue il y avoit tant de précieux témoignages de l'affection que Sa Majesré royale portoit à Sa Majesté czarienne , et qu'elle contenoit d'ailleurs de si belles expressions à l'honneur de Sa Majesté czarienne , il étoit fort juste qu'on en conservât éternellement la mémoire; que, pour ce sujet, il étoit bon que monsieur l'ambassadeur signât aussi la copie latine, et que cela sembleroit rendre la chose de plus grand poids, si elle étoit appuyée sur deux témoignages conformes. Mais l'ambassadeur refusa de signer le latin , puisque ce n'étoit pas son langage naturel.

Enfin pourtant il voulut bien donner cette satisfaction à Sa Majesté czarienne (quoiqu'il s'imaginât bien qu'elle désiroit cela pour quelque raison cachée) et signa la copie latine. Cela fait, ils découvrirent d'abord quelle étoit leur véritable intention.

Premièrement ils se plaignirent comme s'il eût parlé du czar Jean Basilowitz sans aucun respect, quand il dit au commencement de sa harangue : « C'étoit ainsi que le czar Jean Basilowitz, le premier qui lia d'amitié les couronnes d'Angleterre et de Moscovie, etc.» Et, parcequ'il n'ajouta pas tous ses autres titres, ils re-

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quirent que Tambassadeur changeât cette expression ; ce qu'il fit pour leur complaire, car il n'avoit point d'autre raison pour le taire.

Cependant les commissaires, dans un papier qu'ils donnèrent à l'ambassadeur le 24 de mai, nommoient le feu roi simplement roi Charles , et monsieur Culpeper, que Sa présente Majesté avoit envoyé en Moscovie en qualité d'ambassadeur, le messagerCuillaume Culpeper. Ce qui apparemment fut fait à dessein : car, quelque insupportable que fût cet abus, on ne voulut point se mettre en peine de le corriger qu'après que l'ambassadeur eut pris congé de Sa Majesté czarienne.

Ensuite on blâma fort le comte de Carlisie (comme font maintenant les ambassadeurs) parcequ'il avoit fait mention du grand bruit qui s'ou'it à la chute des fenêtres de la chambre où il étoit en conférence avec les commissaires pendant qu'ils lisoient leur première réponse , dans laquelle ils refusèrent les privilèges. La chose arriva ainsi , et l'ambassadeur trouva bon de l'alléguer, parceque, peut-être, il lui sembla qu'il y avoit quelque chose de fatal dans cet accident.

Mais la plus grande invective fut contre une expression dont l'ambassadeur se servit touchant cette grande somme que Knez Pierre Simonovitz demanda à Sa Majesté royale. C'est ce de quoi on se choqua tellement qu'on accusa l'ambassadeur d'avoir mal parlé à Sa Majesté czarienne , qu'il tenoit un langage indigne de l'amitié qui étoit entre elle et Sa Majesté royale, qu'il avoit transgressé les ordres du roi son maître , et que le Grand Seigneur ne manqueroit pas de s'en plaindre , comme il a fait maintenant par ses am-

bassadeurs. Néanmoins, voici tout ce que l'ambassadeur dit , parlant en la personne du roi : « Je veux bien croire (dit-il) que l'on n'ait pas demandé cette somme pour se faire un honnête prétexte de refuser les privilèges, et Sa Majesté est encore dans ce sentiment. »

Après, au lieu de répondre aux plaintes que l'ambassadeur avoit faites à Sa Majesté czarienne contre le doomnoy dvoranin, Sa Majesté czarienne voulut bien se servir encore de lui comme auparavant pour savoir de temps en temps comment l'ambassadeur se portoit, de sorte que le doomnoy dvoranin retint encore long-temps cet emploi.

Il est vrai qu'on mit enfin un autre pristaf à sa place , une autre personne de moindre condition que lui, mais qui le surpassoit en civilité: c'est le présent ambassadeur de Sa Majesté czarienne. Mais Grégoire Cosmevitz, l'autre pristaf, fit savoir à M. le comte, de la part même de Sa Majesté czarienne, que ce changement s'étoit fait en faveur du doomnoy dvoranin, parcequ'il l'avoit désiré.

Et quelque temps après on donna un papier à l'ambassadeur, où, bien loin de recevoir quelque réparation de la part du doomnoy dvoranin, ce fut lui qui fut justifié dans tous les points que l'ambassadeur avoit avancés contre lui; et M. le comte fut accusé lui-même qu'il n'avoitpas voulu parler des affaires de son ambassade au doomnoy dvoranin depuis l'audience privée, comme il avoit fait auparavant, de sorte que le doomnoy dvoranin se croyoit être affronté lui-même par M. l'ambassadeur.

Sur le sujet de l'entrée , on ne fit non plus aucune réparation.

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Cependant Tambassadeur offrit à Sa Majesté czarienne la médiation du roi entre elle et le roi de Pologne, dès que la commission fut arrivée de la part de Sa Majesté royale. Sa Majesté czarienne accepta l'offre; mais, comme il ne lui plut pas d'accorder les privilèges, la chose en demeura là.

C'est pourquoi l'ambassadeur (qui depuis le 29 de février avoit déjà déclaré le dessein qu'il avoit de partir au plus tôt, et qui néanmoins avoit été toujours renvoyé de mois en mois sans aucun succès , de manière qu'on lui fit perdre, au préjudice des affaires de Sa Majesté royale , la commodité d'aller à Riga à la faveur des traîneaux) pressa fort pour son départ; et, après qu'il eut été long-temps suspendu , il arriva qu'étant sur le point de l'obtenir, il reçut dans le même jour trois fois des ordres contraires sur ce sujet.

Quand l'ambassadeur prit congé de Sa Majesté czarienne, elle remit entre ses mains une lettre pour Sa Majesté. Le titre de défenseur de la foi n'y étoit point, et l'on refusa au comte de Carlisle de lui en donner la copie, quoique ce soit du droit d'un ambassadeur.

Après qu'il eut pris congé de Sa Majesté czarienne , Sa Majesté lui envoya des présens pour soi et pour sa famille ; et, parcequ'il les refusa, les ambassadeurs se plaignent maintenant de ce procédé. Mais voici comment la chose se passa : L'ambassadeur avoit beaucoup de raisons qui l'obligeoient à ne pas accepter ce présent ; néanmoins , pour en rendre le refus plus tolérable , il résolut de communiquer ces raisons à deux de ses commissaires , avant que l'on envoyât les présens. C'est pourquoi il attendoit que ses pristafs (qui ,

selon leur charge, dévoient l'en avertir) lui eussent fait connoitre l'intention de Sa Majesté czarienne. Mais, au lieu de cela, le diack Loukian Timopheovitz Golozof envoya parole à l'ambassadeur, comme il étoit à dîner, qu'il s'en venoit avec les présens. Là-dessus l'ambassadeur, quittant son dîner, fit toute la diligence possible pour envoyer quérir l'Ockolnichey Vasili Semonovitz V'olinskoy et Larivon Mitrevitz Lopookin Posolskoy Diack; mais, avant qu'il eût envoyé, Loukian entre tout à coup avec les martes zibelines. M. le comte lui représenta d'abord familièrement qu'il étoit fort surpris de son arrivée, et lui dit les raisons pourquoi il ne pouvoit pas accepter le présent de Sa Majesté czarienne. Loukian, ne pouvant pas souffrir le langage de l'ambassadeur, l'interrompoit à tout moment par des transports d'impatience , et enfin le quitta brusquement avec de grandes exclamations.

Le lendemain Vasili Semonovitz Volinskoy fut envoyé à l'ambassadeur de la part de Sa Majesté czarienne pour savoir les raisons pourquoi il avoit refusé ses présens.

L'ambassadeur avoit fait auparavant plusieurs demandes en faveur des Anglois qui étoient dans les terres de Sa Majesté czarienne , à sçavoir :

Qu'on rendît compte aux marchands anglois de leurs maisons et des obligations ou cédules qu'ils avoient contre plusieurs des sujets de Sa Majesté czarienne, pendant les derniers troubles d'Angleterre : les commissaires réduisirent les dettes à iG roubles à leur compte, et ne se mirent point en peine pour les maisons ;

Que l'on fît justice auxdits marchands pour ce

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qui leur étoii légitimement dû d'ailleurs : de quoi Ton ne prit aucun soin, au contraire on les traitoit fort sévèrement ;

Que tous les marchands angloisqui voudroient se retirer dans leur patrie pussent toujours avoir des passeports pour s'en aller quand bon leur sembleroit avec leurs familles : cette demande fut accordée , mais c'étoit en vain , puisque l'article précédent ne le fut pas ;

Que tous les sujets du roi en général eussent la liberté de sortir des terres de Sa Majesté czarienne, après en avoir demandé la permission : A cela l'on ne voulut point donner de réponse par écrit , mais on dit seulement de bouche à l'ambassadeur que ceux qui s'engageoient au service de Sa Majesté czarienne étoient obligés de le servir aussi long-temps qu'il lui plairoit , quand ils ne limitoient dans leur engagement un certain nombre d'années; et c'est ainsi qu'on en a voulu agir envers le général Dyell et le lieutenant-général Drummond , qu'on fit promener si long-temps à Moscou avec les lettres du roi, n'y ayant personne qui voulût les recevoir ;

Qu'on jugeât au plus tôt l'affaire d'un colonel nommé Baily, et d'un autre nommé Coningham, tous deux accusés de trahison : l'on promit que la chose se feroit, mais on en demeura là ;

Que Jacques Mein , colonel , étant exilé en Sibérie avec sa femme et ses enfans , obtint sa grâce s'il étoit coupable, ou , s'il étoit innocent, qu'on lui fit justice : voici l'obligeante réponse qui fut rendue : « Le colonel Jacob a été exilé en Sibérie pour une grande faute qu'il a commise, et il n'est pas à propos qu'il en soit rappelé » ;

Que mademoiselle Rose , en faveur de qui Sa Majesté royale avoit écrit une lettre , eût , selon cette lettre , la liberté de revenir en Angleterre , son mari y donnant son consentement : cela fut platement refusé , sous prétexte qu'elle étoit de la religion grecque.

L'ambassadeur, ayant fait réflexion sur ces choses et sur beaucoup d'autres qui s'étoient passées dans sa négociation , donna ces raisons pour le refus des présens : qu'on avoit négligé , entre les titres de Sa Majesté royale , celui de défenseur de la foi ; qu'on n'avoit point voulu corriger le titre du feu roi ni de monsieur Culpeper ; que le désordre de son entrée et les affronts de Pronchissof étoient demeurés dans leur force , pour n'avoir point reçu de réparation ; que Sa Majesté czarienne avoit résolu de se plaindre de lui comme l'ayant affrontée, etc.; le refus des privilèges, la suppression de la lettre de Nightingale, le peu de compte qu'on faisoit de rendre justice aux marchands anglois et de donner la Hberlé aux sujets de Sa Majesté royale de se retirer quand le terme de leurs obligations seroit expiré ; l'affaire de mademoiselle Rose et des colonels Mein , Baily et Coningham , et qu'on avoit assuré par écrit que la Compagnie angloise avoit trempé ses mains dans le sang du feu roi ; de sorte que tout le succès de cette ambassade étoit d'avoir délivré trois communs soldats anglois qui étoient prisonniers de guerre, dont il n'avoit pu obtenir la liberté qu'avec beaucoup de peine , et qu'à condition que de ces trois il y en eût deux qui demeurassent au service de Sa Majesté czarienne ; ajoutant à cela que pour toutes ces rai-

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sons il savoit bien que, n'ayant pas atteint le but de son ambassade et étant encore sujet aux calomnies de Pronchissof , outre qu'il étoit accusé par Sa Majesté czarienne d'avoir mal parlé contre elle, il n'étoit pas à propos qu'il reçût ses présens; qu'autrement il eût fait gloire d'accepter la moindre faveur de la part de Sa Majesté czarienne, et que, pourvu que l'on mît ordre à ses affaires , il étoit prêt à recevoir quel témoignage que ce fût de son affection.

Après cela, l'ambassadeur partit de Moscou, le 24 de juin , Calthof allant à sa suite à cheval. Quand il fut éloigné d'un quart de lieue de la ville, il y eut un clerc du bureau des ambassades qui vint demander Calthof au nom de Sa Majesté czarienne. L'ambassadeur, ne trouvant pas à propos de faire dépendre son voyage de Calthof, le laissa enfin aller, lui promettant qu'il feroit tous ses efforts pour obtenir son congé; c'est pourquoi il écrivit deux lettres au posolskoy diack.

Ce sont les lettres dont les ambassadeurs se plaignent en deux endroits , comme si le comte de Carlisle y disoit que les commissaires ne savoient ce qu'ils faisoient ; mais voici comme il y a : Quorsum Iim vergant nescio , neque vos ipsi scitis quifacitis: je ne sçais à quoi bute tout ceci, ni vous-mêmes qui le faites. Et de fait, qui peut sçavoir quel événement auront toutes ces actions, à moins que d'avoir un esprit de prophétie ? Et si l'ambassadeur avoit eu dessein de blâmer le jugement des commissaires, il se seroit blâmé luimême le premier, comme il est aisé de voir par l'expression.

Les ambassadeurs de Sa Majesté czarienne

prétendent que Calthof fut retenu parceque le temps de son service n'étoit pas encore écoulé , et que l'ambassadeur n'avoit pas demandé son congé avant qu'il partît ; mais il en est tout autrement , car l'ambassadeur sollicita souvent pour obtenir son congé , et enfin le diack du cabinet czarien lui donna parole que Calthof pouvoit librement sortir de la Moscovie. Il avoit passé le temps pour lequel il s'étoit engagé , et par conséquent il pouvoit librement , selon le droit des gens , suivre l'ambassadeur de son prince sans qu'il demandât congé ou qu'il se servît d'aucune formalité de cette nature ; au lieu que , par le mauvais traitement qu'il reçut après le départ de monsieur l'ambassadeur, il fut contraint de se rengager pour deux ans davantage.

Voilà quelle fut la déposition en faveur de M. le comte de Carlisle, touchant sa première ambassade, contre les objections des ambassadeurs du czar. La réponse qui leur fut donnée par le roi fut : que Sa Majesté , bien loin d'avoir sujet de blâmer son procédé, trouvoit fort étrange qu'on l'eût traité si indignement en diverses occasions , de sorte qu'elle avoit bien plus sujet de se plaindre que Sa Majesté czarienne. Et pour ce qui regarde cette prétendue affection du czar pour Sa Majesté britannique que ces ambassadeurs avoient tant étalée dans leur papier, il fut répondu : que Sa Majesté auroit bien de la peine à s'en persuader, jusqu'à ce qu'elle en vit les fondemens 'établis, assavoir les privilèges des marchands ses sujets. Son Excellence, ayant été justifiée, à la confusion des ambassadeurs moscovites , qui s'imaginoient de le perdre , ne laissa

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pas que de leur faire visite avant leur départ. Et quelque temps après M. le chevalier Hebdon fut envoyé à Moscou en qualité d'envoyé extraordinaire ; mais ce fut sans aucun succès : tellement que les choses sont encore dans le même état entre les deux couronnes d'Angleterre et de Moscovie.

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