‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 20 sur 31 · C'est pour le moins douze mille écus · texte numérisé non relu

C'est pour le moins douze mille écus

2. Ces î millions de roubles feroient aujourd'hui 38 millions de francs.

de comparoître , ne me blâmera pas tant pour m'être excusé de vous fournir cette ^omme immense que Votre Majesté czarienne pour m'avoir refusé si peu de chose. Votre Majesté a sans doute reçu par ses ambassadeurs ma réponse sur ce sujet. Enfin , l'on allègue que les marchands de la compagnie de Moscovie ont aussi refusé de donner à vos ambassadeurs une moindre somme pour subvenir aux frais de la guerre ; mais tous les marchands nommés dans les privilèges sont morts , excepté un , et ceux qui vivent maintenant sont extrêmement abattus et appauvris par la suppression des privilèges. Je pourrois ajouter à cela que Tun de vos ambassadeurs, Jean Zelobushkee, se servit de mauvaises couleurs pour les persuader, quand il leur protesta que les Anglois ne seroient jamais francs d'impôts dans la Moscovie.

<( C'est avec ces argumens qu'on s'efforce (pour me servir de l'expression de Votre Majesté czarienne) d'ébranler cette muraille d'airain qui a été élevée par la prudence de vos ancêtres, qui a subsisté pendant tant d'années, et dont la conservation dépend présentement de la fidélité de votre promesse. Sera-t-il dit que de si foibles machines auront renversé un ouvrage de cent ans.f* C'étoit donc pour cela que j'envoyai un de mes vaisseaux dans le Sund pour conduire vos ambassadeurs dans mes états.? C'étoit donc pour cela que je les logeai dans le palais d'un des premiers de mon royaume, que je les fis coucher dans mes lits , et que je fis fournir journellement leur table de ma vaisselle d'or et d'argent .? C'étoit donc pour cela que, par un honneur nouveau et inouï

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jusqu'à eux , je leur permis d'entrer dans la porte de ma cour avec mon carrosse royal , que je leur donnois audience privée toutes les fois qu'ils m'en ont requis, et que je leur faisois part de mes conseils toutes les fois qu'ils l'ont désiré ? Ce n'est pas que J€ me repente de ce que j'ai fait , ou bien que je le reproche : tout cela est peu de chose en comparaison de l'estime que j'ai pour Votre Majesté czarienne, montrés cher frère. Mais je ne puis m'empêcher de soupçonner que quelqu'un d'eux vous aura tu la meilleure partie des marques d'estime que je vous ai données en leurs personnes, et qu'il vous aura celé d'autres choses plus importantes. J'ai outre cela envoyé à Votre Majesté czarienne mon cousin , conseiller en mon conseil privé, Charles, comte de Carlisle, vicomte Howard de Morpeth , Baron Dacre de Gillesland , gouverneur de Cumberland et de Westmorland , pour remplir la charge d'ambassadeur extraordinaire auprès de Votre Majesté, et pour représenter à ma mémoire ce qui tendroit à votre avantage, si tant est que j'en eusse besoin. Enfin je lui ai confié les secrets de mon cœur pour tout ce qui concerne votre service. Et Votre Majesté czarienne me refusera-t-elle une chose de si peu d'importance, et peut-être la seule que j'aurai occasion de lui demander, je veux dire le rétablissement des privilèges .f* J'en aurai d'autant plus de regret que cela est trop connu et trop public pour ne blesser point votre réputation ou la mienne, et toute la terre regardera un tel refus avec étonnement, surtout quand on se représentera l'utilité que votre couronne a reçue de mes prédécesseurs. Ce furent eux qui découvrirent le port d'Archangel et qui y at-

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tirèrent le trafic detoute l'Europe ; cefurent eux qui défirent la flotte qui étoit armée contre vos états, lorsque les princes voisins s'étoient ligués ensemble pour fermer le passage de Narve, et qui mirent entre les mains de vos gouverneurs les prisofiniers qu'ils avoient faits ; ce furent eux qui vous prêtèrent de l'argent pour la subsistance de vos armées et qui vous fournirent de soldats et de chefs pour l'affermissement de votre puissance ; ce furent eux qui moyennèrent et qui établirent la paix entre vous et les princes voisins; ce furent eux qui, lorsque la famine ravageoit votre empire, permirent aux marchands anglois d'y transporter des vivres qu'ils vendirent à vos sujets sans aucun profit, et plusieurs autres choses nécessaires en paix et en guerre dont la jouissance étoit défendue aux autres nations. Je pourrois encore rafraîchir votre mémoire d'un plus signalé bienfait , s'il étoit à propos de le rapporter. Et moi, qui ai commandé à mon ambassadeur de vous déclarer la résolution que j'ai prise de surpasser tous mes ancêtres en zèle pour le service de Votre Majesté czarienne, serai toutefois contraint d'essuyer la honte d'être refusé de certains privilèges que l'industrie, la dépense et la perte de mes sujets ont achetés chèrement, en cherchant, en établissant et en continuant le commerce. Moi-même, depuis que j'ai été rendu dans mes états , sans avoir reçu aucune lettre de créance de la part de Votre Majesté czarienne, j'ai permis à Jean Hebdon de choisir pour votre service trois mille hommes, partie cavalerie, partie infanterie, de la fleur de nos soldats, dont la valeur n'est pas inconnue aux étrangers. Et, si vos ambassadeurs extraordinai-

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res avoient requis de moi autre chose que cette somme immense d'argent, ou s'ils m'avoient exposé l'état de vos affaires, je n'aurois point manqué de répondre à vos désirs. Néanmoins, avant que vous envoyer mon ambassadeur, je me suis informé d'ailleurs de l'état de vos affaires. J'ai su que le Polonois persistoit à vous inquiéter, et que, nonobstant votre dernière paix avec la Suède, il restoit toutefois encore quelque semence de division qui pourroit pousser avec le temps. J'ai fait réflexion à part moi que, pour ce qui est du Polonois, ma médiation ne lui seroit point agréable, pour des raisons qui ne sont pas inconnues à Votre Majesté czarienne ; et , puisque le roi de Pologne est le seul prince de l'Europe qui ne m'a point encore envoyé d'ambassadeur pour me féliciter de mon heureux rétablissement , il ne seroit pas peutêtre fort à propos pour moi de le rechercher. Mais j'ai espéré que ma médiation seroit favorablement acceptée de Votre Majesté czarienne et du roi de Suède, s'il étoit nécessaire d'éteindre ces étincelles cachées de division pour prévenir un embrasement. J'ai aussi examiné le grand nombre que j'ai de chefs et de soldats, la quantité de mes vaisseaux , l'appareil et les instrumens de guerre dont je pourrois vous assister contre vos ennemis. Je me suis représenté l'influence et l'autorité que j'ai sur plusieurs princes de l'Europe et hors de l'Europe pour composer vos différends , si quelqu'un d'eux en vouloit à Votre Majesté czarienne, et j'ai donné à mon ambassadeur les instructions nécessaires touchant ces choses. Et sans doute , après le bienfait dont j'ai été favorisé par Votre Majesté czarienne, après les protestations et les promes-

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ses que je vous ai faites, après le choix de la personne de mon ambassadeur, Votre Majesté ne m'auroit trouvé ni ingrat ni oublieux en ces choses ici, ni en des choses d'autre nature. »

(( Ayant, selon la petite capacité de mon imagination, représenté ces choses à Votre Majesté czarienne, comme si elles avoient été conçues par l'esprit de Sa Majesté et exprimées par sa bouche , il me siéroit fort mal d'y ajouter quelque chose du mien. Seulement prié-je Votre Majesté czarienne qu'il lui plaise d'examiner ce discours selon les claires lumières dont elle est embe-llie, d'en résoudre selon la solidité du jugement dont elle est ornée, et de me donner une prompte dépêche, d'une fSçon ou d'autre, afin que, suivant l'ordre du roi mon maître, je puisse partir d'ici avant la fin du printemps.

« Donné à Moscou, le 22 d'avril 1664.

« Carlisle. »

La harangue étant finie, M. l'ambassadeur fit mention au czar de la réparation qui lui avoit été promise de sa part à son entrée à Moscou, et dont l'on n'avoit tenu aucun compte depuis ce tempslà. Et, comme Pronchissof étoit celui qui faisoit tous ses efforts pour empêcher le succès de ses affaires et pour rendre sa personne odieuse à Sa Majesté czarienne, Son Excellence voulut bien se servir de cette occasion pour se plaindre à Sa Majesté de quelques impostures et faussetés dudit Pronchissof. Premièrement elle avertit le czar, en sa présence, que Ponchissof lui avoit dit de sa propre bouche qu'il croyoit que les affaires de Sa

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Majesté britannique étoienten mauvaise posture, comme si Sa Majesté ne fût pas encore bien affermie sur le trône; tellement que M. l'ambassadeur, étant bien persuadé que Pronchissof avoit rapporté ce faux bruit au czar, se sentit obligé daus cette occasion d'informer Sa Majesté que tout ce que Pronchissof avoit dit à ce propos étoit contraire à la vérité, que la chose avoit été malicieusement inventée par les ennemis de Sa Majesté royale, et que le roi son maître étoit autant chéri de ses sujets et redouté des puissances étrangères qu'aucun prince de la chrétienté. Ensuite Son Excellence informa le czar d'une autre imposture : car Pronchissof lui avoit parlé une autre fois comme si elle eût reçu des marchands une grande somme d'argent pour faire tous ses efforts pour recouvrer leurs privilèges, et qu'en cas que la chose réussit elle en devoit recevoir une autre somme bien considérable ; ce qui choqua tellement Son Excellence, comme une chose indigne d'une âme noble et généreuse, qu'elle demanda au czar qu'il lui plût de commander que Pronchissof lui fit réparation pour cette grande calomnie. Enfin Son Excellence se plaignit de Pronchissof qu'en divers autres temps il lui avoit voulu donner à entendre par ses expressions qu'elle avoit transgressé les ordres du roi son maître, qu'elle négligeoit ses affaires pour vaquer à celles des marchands, et que Sa Majesté czarienne le renverroit sans lui faire aucun honneur et se plaindroit de sa conduite à Sa Majesté royale ; en quoi il dérogeoit fort au respect qui étoit dû à M. l'ambassadeur, et sans doute passoit audelà des bornes que Sa Majesté czarienne lui avoit mises.

C'est pourquoi Son Excellence le déclara ennemi de la bonne correspondance qui étoit entre le roi son maître et Sa Majesté czarienne, et par conséquent le sien. Elle pria aussi leczar qu'il lui fît cette justice de croire que tout ce que ledit Pronchissof avoit dit ou pouvoit dire contre elle pour la mètre en mauvaise odeur auprès de Sa Majesté czarienne étoit très faux, comme elle étoit prête à le prouver, en cas que ce fût le bon plaisir de Sa Majesté d'examiner quelque point de cette nature pour sa propre satisfaction.

Le 27 de mai , cinq semaines après cette audience, les commissaires envoyèrent à M. l'ambassadeur leur réponse à sa harangue; mais ils auroient mieux fait de se passer d'y répondre , puisque dans tout leur discours il ne paroît pas qu'ils répondent beaucoup au sujet. Toute leur affaire est , ce semble, de donner un mauvais sens à de certaines expressions , qu'ils tournent à leur désavantage à dessein d'imprimer dans l'esprit du czar une mauvaise opinion de M. l'ambassadeur. Ainsi , là où il parle en la personne du roi touchant cette prodigieuse somme d'argent que les ambassadeurs du czar avoient demandée au roi , disant : « Je veux bien croire , pourtant , que cette somme n'ait pas été demandée pour se faire un honnête prétexte de refuser les privilèges , et que l'on ne m'ait pas proposé l'impossible pour pour avoir lieu de me refuser ce qui étoit très facile » , les commissaires furent si fort effarouchés par cette expression, qu'ils dirent franchement u qu'elle étoit scandaleuse et injurieuse non seulement à l'amitié qui étoit entre les deux princes, mais surtout à la personne du czar, et que , par conséquent ,

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Sa Majesté czarienne ne manqueroit pas de s'en plaindre hautement à Sa Majesté royale». Pour ce qui est des privilèges des marchands, ils di-^ rent , comme en passant , « que le czar ne pouvoit pas les accorder jusqu'à ce que la guerre qu'il avoit avec le Polonois et le Tartare de Crimée fût finie ; mais qu'alors il ne manqueroit pas d'être favorable à la compagnie angloise». Il est vrai que cette promesse n'a servi que d'échappatoire, et c'est ainsi qu'elle fut d'abord interprétée par M. l'ambassadeur'. Mais, pour ce qui est de cet endroit du discours où il est parlé de l'offre que le roi faisoit au czar, en quelque façon , de l'assister contre ses ennemis, tant présens que futurs , messieurs les commissaires furent extrêmement ponctuels pour savoir de Son Excellence contre lequel des ennemis du czar Sa Majesté royale vouloit lui donner du secours , de quelle manière et quand cela se feroit. Enfin , touchant

1. En effet, dit le baron Korf, s'il est indubitable que l'assassinat de Charles 1er ait provoqué chez le tzar Alexis un sentiment de profonde répulsion pour les Anglois , il est difficile toutefois d'admettre que cet événement , qui a ser\i de prétexte pour refuser aux marchands anglois le renouvellement de leurs privilèges , en étoit réellement l'unique et principal motif. Ces privilèges ont été abolis un an avant la mort du roi d'Angleterre On a bien avancé que c'est lui-même qui l'avoit demandé, mais ce fait n'a pu être démontré et paroît assez invraisemblable. Quelques-uns ont pensé que les affronts que Carlisle a subis, aussi bien que l'insuccès de sa mission , dévoient être imputés à son arrogance personnelle et son incroyable susceptibilité mais , pour être impartial , il faut reconnoître qu'on commença à lui susciter des embarras dès qu'il posa le pied en Russie, avant même qu'il eût l'occasion d'exhiber ses défauts , d'où il est permis de conclure que le refus qu'il éprouva avoit été arrêté avant son arrivée. C'est donc ailleurs qu'il faut en chercher le véritable motif.

la médiation proposée entre le czar et le roi de Suède ils ne répondirent rien, sinon u qu'il s'étoit i'ait une paix perpétuelle entre eux, et que, par des messages de chaque côté , il étoit aisé d'étouffer ces étincelles de division qui avoient paru depuis peu.»

Pour ce qui regarde la satisfaction si souvent demandée pour le désordre de notre entrée à Moscou , l'on n'en fit pas mention seulement , et, touchant Pronchissof, Son Excellence eut bien de la peine à en avoir une réponse, mais elle n'en put point avoir de réparation; au contraire, Pronchissof fut justifié, et Son Excellence blâmée pour avoir fait des plaintes contre lui , comme si tout ce que Pronchissof lui avoit dit familièrement, il l'eût dit par amitié, et non pas par malice. Il est vrai que M. l'ambassadeur n'attendoit point de réponse raisonnable de ce côté-là; dès qu'il vit que, nonobstant les plaintes qu'il avoit faites

D'un côté , les Russes ne pouvoient voir sans envie les immenses bénéfices que réalisoient les Anglois , libres de toute imposition; d'un autre côté, la malveillance qu'ils s'étoient attirée par leur morgue .nationale aida puissamment les rusés HoUandois à leur enlever le commerce russe, pour le monopoliser à leur tour. Ceux- ci cédoient leurs marchandises à meilleur compte que les Anglois, les calomnioient, rémunéroient généreusement ceux qui leur venoient en aide , et versoient à la caisse du tzar 1 5 du 100 pour toute marchandise importée ou exportée, ce qui constituoit un revenu d'autaut plus essentiel , à cette époque, à la Russie , qu'elle se trouvoit en hostilité avec presque tous ses voisins. Enfin , le cabinet russe avoit demandé à Cjjarles II de lui prêter 3 millions, somme si considérable, répondit son ambassadeur, que le plus grand prince n'auroit pas été capable de la prêter. Ce refus indisposa encore davantage notre gouvernement contre le cabinet anglois , et le décida à ne pas acquiescer également à ses désirs.

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hautement contre Pronchissof, ce fut lui-même qui fut envoyé le lendemain en personne, de la part du czar, pour s'enquérir, comme auparavant, de la santé de Son Excellence, et continua même quelque temps dans cet emploi , jusqu'à ce qu'enfin il se désista lui-même de sa charge par le consentement du czar, comme M. l'ambassadeur en reçut avis ; et alors on mit à sa place un autre pristaf , qui étoit plus honnête homme que lui , mais de moindre qualité.

Cependant M. l'ambassadeur répondit aux commissaires , pour ce qui est des points qu'ils souhaitoient de savoir touchant l'offre d'assistance qu'il avoit faite au czar, « qu'il n'étoit point limité dans cette affaire , et que le tout dépendoit de sa discrétion , pourvu que Sa Majesté czarienne donnât premièrement des marques raisonnables de l'estime qu'elle faisoit de l'amitié sincère et fraternelle que Sa Majesté britannique lui portoit».

Mais, comme tout cela ne suffisoit pas pour les peisuader à rendre les privilèges, il arriva làdessus que , par un exprès qui fut envoyé d'Angleterre par la voie de Riga, M. l'ambassadeur reçut des lettres plénipotentiaires du roi pour offrir sa médiation entre le czar et le roi de Poloçrne :

car Sa Majesté britannique avoit mis à part toutes les raisons qui pouvoient l'en dispenser, sous espérance qu'un dessein si louable ne manqueroit pas de succès du côté du roi de Pologne. C'est pourquoi Son Excellence en informa MM. les commissaires et s'offrit de travailler de tout son pouvoir à cette affaire , selon les ordres ou adresses de Sa Majesté czarienne, à condition, toutefois, qu'il plût à Sa Majesté de donner premièrement

des témoignages compétens de l'estime 'qu'elle faisoit de l'affection très sincère du roi d'Angleterre. L'offre ne manqua pas d'être acceptée de bon cœur (car il vint dans un bon temps), et l'on pria M. l'ambassadeur de le donner par écrit dans une conférence , ce qui se fit le 1er de juin. Mais, comme le czar n'étoit pas disposé à contribuei de son côté par la restitution des privilèges, M. l'ambassadeur lui fit entendre qu'à moins de cela , il n'étoit pas raisonnable qu'il engageât le roi son maître dans une affaire de si longue haleine et de si grande dépense, au préjudice de ses autres occasions , vu que Sa Majesté royale étoit persuadée qu'il étoit déjà venu à bout de ses affaires ici , et que c'étoit la raison pourquoi elle avoit fait cette offre par un principe généreux.

Sur cela il insista fortement sur son départ, et, quoique l'on l'eût déjà remis fort souvent et qu'on l'eût fait passer plusieurs mois à Moscou sans aucun succès , en perdant l'occasion de s'en venir à Riga par la voie des traîneaux, néanmoins il ne put pas obtenir son audience de congé avant le 14 de juin. Voici le langage qu'il tint alors à Sa Majesté czarienne , où il fait bien voir dans peu de mots, et avec beaucoup d'adresse, le peu de satisfaction qu'il emporte de cette cour:

Sérénissime et très puissant Czar,

e roi mon maître m'a commandé de hâter mon départ pour vaquer à l'expédition des autres affaires que Sa Majesté m'a commises; et, puisqu'il n'a pas plu à Vostre Majesté czarienne de m'ac-

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corder le succès de cette ambassade, la plus grande amitié que vous sauriez témoigner au roi mon maître , et la plus grande faveur que vous me sauriez faire, c'est la liberté que Votre Majesté me donne de vous saluer pour partir d'ici au plus tôt. Tout ce que j'ai , sur mon départ , à requérir de Votre Majesté czarienne, c'est que (comme il est juste^ tous les autres sujets du roi mon maître aient la même liberté dès que le terme de leurs engagemens sera expiré , et qu'à ceux qui sont obligés cependant d'attendre ici l'on fasse brève justice , ce qui ne s'est point fait par le passé. Je remercie Votre Majesté czarienne du bon traitement que j'ai reçu dans ses terres ; je ne manquerai pas à rendre au roi mon maître un fidèle compte de tous les honneurs que j'y ai reçus et de tout ce qui s'est passé dans ma négociation. Enfin , je prie Dieu qu'il bénisse Votre Majesté et qu'il vous fasse régner long-temps et heureusement. »

Là dessus le czar, qui étoit sur son trône, pria M. l'ambassadeur de saluer son frère le roi de la Grande-Bretagne , et lui délivra de sa main propre la lettre qu'il envoyoit au roi. H témoigna d'être marri que l'état de ses affaires ne lui eût pas pu permettre de lui accorder sa demande, et pria Dieu pour la prospérité de son voyage. Sur cela M. l'ambassadeur, et après lui tous ses gentilshommes, lui baisèrent la main. A son retour on lui apporta du palais un grand dîner.

Mais après cette audience le bruit courut que Sa Majesté czarienne avoit dessein de donner à M. l'ambassadeur et à toute sa suite des marques de sa libéralité. Ce qui étant parvenu aux oreil-

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les de Son Excellence, elle résolut aussitôt de ne pas les accepter ; et de fait , puisqu'on l'avoit si fort désobligée, il n'étoit pas à propos qu'elle reçût cette nouvelle faveur avant que l'on eût mis ordre à ses affaires. Cependant, afin que ce refus ne passât pas pour un affront dans l'esprit du czar, M. l'ambassadeur fit dessein de prévenir le présent, et (d'abord que les pristafs l'auroient averti de l'intention de Sa Majesté , comme leur charge le portoit) d'envoyer quérir deux de ses commissaires , pour leur déclarer son sentiment et ses raisons là-dessus. Mais il n'eut pas assez de temps pour cela, car il arriva le 17 de juin que Golozof (le diack dont j'ai fait mention sur le sujet de notre entrée à Mosco), sans daigner en avertir l'un ou l'autre des pristafs, envoya brusquement l'un de ses clercs à M. l'ambassadeur pour lui dire qu'il s'en venoit lui-même avec un présent de la part de Sa Majesté czarienne. Et comme Son Excellence donnoit ordre pour envoyer quérir les deux commissaires, voici Golozof qui arrive à cheval , avec trente-quatre hommes à pied, portant un grand présent de martes zibelines à la main. Sur cela Son Excellence prit Golozof à part, lui dit qu'elle auroit bien souhaité d'avoir pu prévenir son arrivée , et lui déclara en même temps les raisons qui le dispensoient d'accepter le présent. Golozof, tout étonné, n'eut pas la patience d'écouter ces raisons-là, et il interrompoit toujours Son Excellence, jusqu'à ce qu'enfin il la quitta brusquement, aussi enflé de rage à son départ qu'il etoit bouffi de vaine espérance à son arrivée ; et, frappant sa poitrine, il crioit à haute voix que c'étoit

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un affront sans exemple dont le grand seigneur tireroit sans doute satisfaction , et que jamais il ne s'étoit passé telle chose dans tout l'empire de Russie. Ainsi il s'en retourna si fort transporté de colère avec le présent qu'on eût dit à le voir que c'étoit fait de nous , et qu'il s'en alloit quérir à toute force un arrêt pour nous bannir dans la Sibérie , une des provinces du czar du côté de l'Orient où l'on exile quantité de malfaiteurs que l'on fait chasser là par force les zibelines pour le service du czar. Et ceux qui virent repasser le présent par la rue , s'imaginant que ce refus n'étoit purement qu'un affront que M. l'ambassadeur faisoit à Sa Majesté czarienne , conclurent aussi d'abord qu'elle ne manqueroit pas de se venger d'une action si hardie et si choquante. Pour nous, qui fûmes à peu près aussi surpris que Golozof et eux du procédé de Son Excellence (qui avoit caché son dessein), nous fûmes d'abord extrêmement sensibles à ce refus ; mais, quand nous considérâmes qu'il l'avoit fait purement par un principe de générosité , où chacun de nous avoit de l'intérêt, nous nous consolâmes aisément sur sa prudente et généreuse conduite , et , encore que par ce moyen nous tussions tous frustrés des prétentions que nous avions à ces marques de la munificence d'un grand prince, néanmoins nous en fûmes d'autant moins fâchés qu'elles étoient sacrifiées à l'honneur de notre maître. Pour ce qui est de la portion de Son Excellence , elle revenoit à quelque 2,000 écus , celle de madame à 1,400, et celle de M. le vicomte à 1,000. Le reste devoit se partager entre tous les domesti-

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ques , selon le rang que chacun tenoit dans sa maison.

Mais, comme Golozof s'en étoit retourné avec le présent tout entier, marchant à la tête de tout son régiment de peletiers, le czar fit assembler son conseil d'Etat, que lui-même honora de sa présence. La résulte de cette assemblée fut que Volinskoy, un des commissaires, fut député pour savoir de Son Excellence la raison pour quoi elle avoit refusé le présent de Sa Majesté czarienne. Là dessus, M. l'ambassadeur représenta à Volinskoy : que son ambassade n'avoit eu aucun succès, et que par conséquent il n'étoit pas à propos qu'il acceptât la faveur du czar avant que d'en avoir obtenu la justice qu'il lui demandoit; qu'à moins que cela, il auroit pris la moindre faveur de la main de Sa Majesté pour un ornement éternel, tant en soi que pour sa famille, et qu'il étoit encore tout prêt, pourvu que l'on mît ordre à ses affaires , de recevoir quelle marque que ce fût de l'affection de Sa Majesté czarienne. Volinskoy, étant plus discret que Golozof en cette rencontre, parut assez satisfait des raisons de Son Excellence , surtout dès qu'il eut appris la précipitation de Golozof à faire porter le présent et la circonspection de Son Excellence dans le dessein qu'elle avoit de le prévenir. De manière que lediack fut fort censuré pour avoir ménagé l'affaire avec tant d'indiscrétion et de scandale. Et, pour ce qui est de M. l'ambassadeur. Sa Majesté czarienne se contenta de lui renvoyer le présent qu'il lui avoit fait du sien propre avec ceux du roi à la première audience, à savoir : un bassin et

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une aiguière d'argent, la moitié dorés, avec deux plats ouvragés et un autre plat d'argent en partie doré. Mais, bien loin que M. l'ambassadeur le prît en mauvaise part , il le reçut avec ce compliment : « Je rends grâces de ceci à Sa Majesté czarienne, et je l'accepte (dit-il) d'aussi bon coeur que si c'étoit quelque chose de plus grand ; je le garderai toujours* auprès de moi, parcequ'il a l'honneur d'avoir été en la possession de Sa Majesté czarienne. »

Du voyage de Moscou à Riga par terre.

;e 24 de juin nous partîmes de Moscou pour venir en Suède, et, le 3 d'août, nous arrivâmes à Riga; tellement, que nous fûmes près de six semaines à faire environ 250 lieues: car, depuis Moscou jusqu'aux frontières de la Livonie , nous fîmes quelque 200 lieues, et, depuis les frontières jusqu'à Riga , la capitale de la Livonie , nous en fîmes pour le moins 50 davantage. Mais, parceque depuis les dernières guerres ce pays est fort désert , et , sans comparaison , moins peuplé que la Moscovie, aussi j'en ferai voir en passant la différence dans la description de ce voyage, après avoir fait premièrement quelque réflexion sur la nature de l'été, en Moscovie surtout.

Comme le froid est extrême l'hiver dans ce pays , ainsi la chaleur de l'été y est si excessive qu'à peine seroit-il possible de voyager de jour en cette saison si l'on n'avoit l'avantage d'être à couvert du soleil, sous l'ombre des forêts; et, de fait , la chaleur y est si grande que cela même

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a donné occasion de dire que les arbres y prennent quelquefois feu par la chaleur du soleil , parceque l'on voit, dans les lieux même les plus reculés des villes ou villages, des sapins, les uns tout grillés , et d'autres à moitié brûlés depuis la cime en bas. Pour moi , je croirois plutôt que cela se fait par des exhalaisons grasses ou sulfurées qui , ayant pris feu , peuvent aisément produire quelque effet de cette nature. Cependant, bien que la chaleur du jour soit si grande et si insupportable , les nuits ne laissent pas d'y être ordinairement fort fraîches : car, dès que le soleil se couche, il se lève des vapeurs si froides de la terre qu'au mois même de juillet , après une chaleur étouffante, nous avons vu la terre couverte de frimas pendant la nuit. Il y a encore ceci de très incommode en Russie pour ceux qui voyagent l'été, je veux dire ces nuées de mouches (comme sont les mosketo's et autres) que le soleil engendre dans les étangs et dans les marais. C'est ce qui nous persécuta si fort dans ce voyage , et principalement la nuit , que chaque matin il s'en trouvoit toujours quelques uns qui paroissoient aussi picotés que s'ils avoient été malades de la petite vérole.

Pour ce qui regarde notre façon de voyager depuis Moscou jusqu'à Nihuysen , sur les frontières de la Livonie , ce fut la plupart à cheval ; et toute l'incommodité que nous y trouvâmes fut au regard des selles , qui , étant faites fort hautes et dures dans ce pays , la plupart de nous s'y trouvoient presque aussi gênés que s'ils eussent été montés sur un chevalet. Il est vrai que M. l'ambassadeur avoit toujours trois carrosses : car, ou-

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tre le sien , il en avoit deux du czar ; et ce fut là que Son Elxcellence madame l'ambassadrice , M. le vicomte et les principaux gentilshommes firent la plupart du voyage. D'ailleurs il y avoit pour le moins trente petits chariots accommodés en forme de coches , où les uns voyageoient toujours et les autres de temps en temps , quand ils étoient las de voyager à cheval. Outre cela , nous eûmes plus de cent chariots pour transporter le bagage , qui , marchant toujours devant la cuisine , étoit soigneusement escorté par une troupe de strelitz et une autre de nos gens, outre les charretiers. Ainsi nous faisions d'ordinaire 20 ou 2$ versts le matin et autant Taprès-dinée, et nous ne changeâmes de chevaux et de chariots dans toute cette route que quatre fois , à savoir : à Twere , à Wisny-Volsoclc , à Soltza et Plesco. Il est vrai que nous fi.T.es près de 100 versts par eau, de Brunitze à Novogrod la Grande , et de là à Soltza, la plupart sur le lac Ilmin. Enfin nous fîmes ce voyage sous le soin et la conduite de deux pristafs, dont l'un, qui s'appeloit Telepniof, un des stolnics du czar, s'en vint avec nous jusqu'à Novogrod , et l'autre , qui s'appeloit Simon Offonassewitz, nous amena de là jusqu'aux frontières. Mais il faut avouer que de Nihuysen à Riga nous ne fûmes pas la moitié si bien accommodés ; et en passant les bornes de la Moscovie , nous trouvâmes presque autant de changement que ceux qui passent sur la mer la ligne équinoxiale. D'abord nous manquâmes de chevaux et de chariots , de sorte que nous fûmes obligés délaisser à Nihuysen une partie de notre bagage et d'entreprendre le voyage avec tel nombre de chevaux que ce pays

désert nous put fournir, et ces chevaux éloient généralement si pesans et si élancés qu'ils ne pouvoient presque marcher que par artifice ; ils étoient aussi la plupart si mal harnachés , qu'entre ceux qu'il falloit monter il s'en trouvoit quantité qui n'avoient ni selle ni bride , d'autres qui n'avoient des selles que de bois massif, où l'on étoit misérablement torturé ; et entre ceux-ci , il y en avoit plusieurs qui n'avoient qu'un étrier ou n'en avoient point du tout. A ce sujet, il faut que je fasse une brève narration du passe-temps que nous donna un des pages de Son Excellence à son départ de Nihuysen : car, comme il sortoit du château , il eut le malheur d'être monté sur un pauvre petit cheval qui étoit aveugle et qui n'avoit pour tout ornement qu'un simple licou de corde si court que , pour l'attraper, il falloit qu'il se mît sur le cou de son cheval. Etant venu sur le pont-levis, ce bidet fut effrayé tout à coup par le bruit du canon , qui commença pour lors déjouer, et là-dessus il se cabra et rua de telle façon que le page, tout étonné , trouva bon le laisser tout seul dans cet exercice , car peu s'en étoit fallu qu'ils ne fussent tous deux tombés dans le fossé , n'étant pas possible de bien régler un cheval si mal harnaché et dont les yeux sembloient être alors principalement tout convertis en oreilles. Ainsi le cheval s'en alla comme il étoit venu , sans yeux , sans selle et sans bride , pendant que le page se pourvut d'une autre façon. Et, de fait, nous fûmes tellement réduits à l'extrémité ce jour-là , faute de chevaux , qu'il y en eut qui furent obligés d'aller à pied. J'avoue que, dans la suite, nous nous trouvions toujours mieux pourvus, et

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que plus nous approchions de Riga moins nous rencontrions d'incommodités et d'obstacles ; mais nous en fûmes redevables d'une façon particulière au roi de Suède , par ordre de qui le comte Oxenstiern , gouverneur de ce pays , avoit envoyé de Riga deux officiers avec deux carrosses et un escadron de cavalerie pour conduire Son Excellence à Riga et la défrayer jusque là. Autrement, nous eussions été sans doute dans une mauvaise posture pour passer ces déserts, et , sans quelque miracle , nous n'eussions pas pu probablement aller à Riga tous ensemble.

Quant à notre logement de Moscou à Nihuysen, nous ne nous servîmes que des campagnes que nous trouvions de temps en temps dans les bois, et ce fut là tout le rendez-vous que nous eûmes pour prendre notre réfection , hormis deux villes , où nous séjournâmes quelque quatre ou cinq jours. C'est pourquoi le czar nous pourvut de tentes, que l'on envoyoit toujours de lieu en lieu par avance avec la cuisine ; et on les dressoit au bout de chaque carrière en quelque large campagne , où il y eût de l'eau tant pour l'usage de la cuisine que pour celui des chevaux. Si bien que M. l'ambassadeur, arrivant avec son train, trouvoit toujours les tentes dressées et son repas bientôt prêt; mais, faute de commodités nécessaires, il se trouvoit souvent assez mal apprêté. Cependant nous nous fîmes un peu à la fatigue , et, n'eût été la boisson que l'on nous donnoit , nous n'eussions pas été fort mal satisfaits ; mais notre boisson étoit tellement échauffée par le transport qu'à moins que d'avoir un peu de glace pour la rafraîchir (laquelle étoit as-

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sez rare parmi nous), à peine pouvoit-on s'en servir. La nuit, les uns prenoient leur repos dans les tentes, les autres dans leurs chariots couverts, pendant que les pauvres voituriers dormoient à l'erte ; et le matin on se levoit à bonne heure , au son de la trompette. A Nihuysen nous quittâmes les tentes jusqu'à Riga , et ne logeâmes tout le long qu'en des maisons de campagne, comme elles se présentoient; de sorte que la plupart étoient bien aises de pouvoir passer la nuit dans une grange ou cuisine, où ils portoient leurs lits. Il est vrai qu'au regard des vivres, nous fûmes mieux partagés ici que nous n'avions été de Moscou à Nihuysen : car ici nos cuisiniers avoient des cuisines, ou au moins des huttes faites exprès pour apprêter les vivres, au lieu qu'auparavant ils n'avoient eu pour cet effet qu'une tente en pleine campagne. Et ici nous eûmes d'aussi bonnes provisions et en aussi grande abondance que par le passé, car c'étoit le soin particulier de ces officiers Suédois qui nous conduisoient ; autrement, je m'imagine que nous eussions mal vécu dans cette route. Nous eûmes, entre autres choses, une quantité prodigieuse d'écrevisses, dont ce pays produit une si grande abondance , que, bien qu'elles fussent excellentes d'ellesmêmes, elles nous devinrent néanmoins aussi fastidieuses que les cailles l'étoient anciennement aux Juifs dans le désert.

Quoi qu'il en fût, il faut avouer que tout ce voyage ne pouvoit qu'être fort divertissant pour tous ceux qui étoient en état de le faire soit par le moyen d'une voiture aisée ou par un tempérament robuste et propre à soutenir la fatigue : •

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car, outre que nous eûmes un temps très propice, nous eûmes d'ailleurs l'avantage , surtout en Moscovie , de voyager à l'ombre des forêts", et de voir dans notre route un grand nombre de lacs et de rivières dont ce pays est orné. Nous vîmes entre autres lacs l'Ilmin et le Saint- Lac, le premier ayant pour le moins quinze lieues de longueur et presque autant de largeur; si bien que, quand nous le passâmes en venant de Novogrod à Soltza, nous ne voyions la terre que d'un côté. Le Saint-Lac n'est pas véritablement si grand, mais il fournit un aspect admirable à l'occasion de plusieurs petites îles qu'il y a au milieu du lac, qui, étant revêtues d'une aimable verdure et paroissant comme tout autant de bocages, nous charmoient agréablement la vue. Le lac s'appelle en la langue du pays Svèto Ozerô, c'est-à-dire le Saint-Lac, à cause d'un beau couvent qu'il y a dans une de ses îles qui est environnée des autres. Pour ce qui est des rivières , les plus grandes que nous vîmes sont le Volga, que nous traversâmes à Twere, et celles qui arrosent Novogrod et Plesco. Mais, outre le plaisir que nous eûmes de voir une si grande quantité de lacs et de rivières , nous eûmes aussi l'occasion de nous y baigner quelquefois, et cette commodité nous étoit assez nécessaire en cette saison. J'avoue que nous ne fûmes pas divertis par la grandeur ou beauté de quelque ville remarquable , car (comme nous avons déjà dit cidevant) la Moscovie n'est pas un lieu pour cela.

I . On compte encore en Russie 1 80 millions d'hectares de forêts , trois fois l'étendue territoriale de la France.

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Mais nous y vîmes quantité de bons villages et de petites villes, dont les unes avoient l'avantage d'une situation fort belle , comme , entre autres , Zimnogora et Volday, qui sont toutes deux bâties sur le bord du Saint-Lac. Les plus belles villes que nous vîmes en passant sont Twere, Novogrod et Plesco, toutes trois d'une raisonnable grandeur. Nous ne vîmes pas la première par dedans , car, quand nous vînmes dresser nos tentes auprès, nous trouvâmes les portes de la ville aussi soigneusement fermées que si la peste eût été dans le pays , et elles demeurèrent fermées deux jours entiers, en attendant que nous eussions changé de chevaux et de chariots. Mais par sa circonférence nous la trouvâmes d'une bonne grandeur, et par la situation elle nous parut assez agréable et forte , car elle est bâtie sur une colline , arrosée du Volga et d'une autre rivière qui s'appelle Twere, dont la ville a pris sa dénomination. Novogrod a été autrefois une ville fort grande et bien fortifiée ', de quoi il y a encore des marques autour de la ville ; mais du temps des guerres ses forces se sont retrécies , et , depuis que le passage du nord-est à Archangel a été découvert, elle a aussi beaucoup perdu au regard du commerce. Elle est située à une lieue du lac Ilmin, d'où sort la rivière qui passe devant la ville. Plesco est aussi plus remarquable par ce qu'elle a été autrefois que par son état présent, quoiqu'au reste elle soit assez commode et agréable,

comptoir d'hui.

Au temps de sa splendeur républicaine, Novogorod toit 400,000 habitans ; elle n'en a plus le quart aujour-

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étant arrosée d'une fort belle rivière sortant d'un lac qui n'est pas loin de la ville'. Nous y vîmes (comme à Moscou) un grand pont flottant fait de pièces de merrain jointes ensemble de travers, qui se soutiennent sur la surface de l'eau , et làdessus on traverse la rivière. Pour ce qui est de la Livonie , nous y vîmes véritablement quantité de lacs; mais nous n'y vîmes point de rivières de remarque, hormis la Duna, que nous découvrîmes près de Riga, par où elle passe. Et en lieu de villes nous ne trouvâmes qu'ici et là un village, hormis deux ou trois vieilles villes ; et c'est tout ce que nous rencontrâmes dans l'espace de près de soixante lieues que nous fîmes à travers ce pays.

Ainsi nous avons vu proprement ce qui regarde la manière de notre voyage ; voyons un peu maintenant quelques circonstances particulières de ce qui s'y est passé- Avant que partir de Moscou, il faut avouer que nous n'avions pas sujet d'espérer beaucoup de

I. Pskof, et non Plesco ou Pscoue, étoit jadis la capitale d'une puissante république. La division s'y étant mise , dit la Motraye , qui rapporte de curieuses choses , le clergé russien implora contre le peuple le secours du grand maître de l'ordre teutonique, qui refus"a par un scrupule d'honneur. Le clergé s'adressa alors au czar Basilius. Celui-ci , moins scrupuleux, vint en 1 509 avec une nombreuse armée devant Pleskow, et, ayant été introduit secrètement dans la ville par le clergé , il s'en rendit maître , envoya prisonniers à Moscou les principaux , tant sénateurs et ecclésiastiques que citoyens, et unit ce duché à ses Etats. Ainsi Pleskow, croyant trouver un protecteur, trouva un tyran et tomba du plus haut degré de liberté dans le plus profond abîme de la servitude , et cela en une nuit , — car c'est toujours la nuit que se pratiquent ces choses.

satisfaction du côté du czarau regard de ce voyage, après ce qui s'étoit passé entre M. l'ambassadeur et messieurs les commissaires; outre que Pronchissof lui avoit franchement dit que Sa Majesté czarienne le renverroit sans lui faire aucun honneur. A quoi nous pouvons ajouter le refus que Son Excellence fit des présens du czar, qui ne pouvoit sans doute qu'en être fort irrité. Néanmoins il plut à Sa Majesté czarienne d'en agir tout autrement , et (contre le mauvais augure de Pronchissof) de nous renvoyer avec honneur, et de nous fournir tout ce qui fut nécessaire pour notre voyage. Et de fait , à notre départ de Moscou , Son Excellence fut honorablement conduite hors de la ville par un régiment entier de cavalerie , et le czar même n'épargna pas ses propres carrosses pour la commodité de Son Excellence : car, comme j'ai déjà dit, il en envoya deux à six chevaux chacun , qui vinrent avec nous près de 200 lieues.

Mais, comme M. l'ambassadeur avoit reçu un affront à son entrée à Moscou, ainsi (afin qu'il y eût partout une juste proportion) il en reçut un autre à son départ , et ce fut à l'occasion d'un certain M. Calthof , qui s'étoit mis parmi ses gentilshommes à dessein de s'en retourner en Angleterre avec nous. Ce Calthof avoit servi le czar quelques années, et le terme pour lequel il s'étoit engagé étoit échu ; c'est pourquoi M. l'ambassadeur avoit demandé et obtenu son congé. Néanmoins le czar, étant averti qu'il s'en alloit, l'envoya d'abord quérir comme nous sortions de la ville , et (ce qui fut surprenant) le messager ne manqua pas son chemin. Là-dessus, M. l'ambassadeur,

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ne trouvant pas à propos de s'opposer à la volonté de Sa Majesté czarienne , renvoya Calthof , sous espérance qu'il seroit bientôt relâché. Mais cinq jours après, étant arrivée à Twere, Son Excellence apprit qu'on l'avoit mis en prison et qu'on l'avoit fort maltraité sous un faux prétexte ; c'est pourquoi , avant de partir de Twere , elle envoya un courrier à Moscou , avec cette lettre en latin, qu'elle adressa à Larivon Lopookin", diack ou chancelier du bureau des ambassades :

Domine cancellarie ,

escio quo fato aut consilio factum sit, ' qaod improsper£ nostrs legaiioni ultimus ^hic de Calthofio cumulus accesserit , nisi hoc fortassis décorum existimetis , ut exitus introiîum nostrum referret, et postrema primis per omnia responderent. Serenissimus rex meus disertis verhis mihi mandaverat ut Calthofium mecum reducerem ; dominis consiliariis , et tibi prxsertim , Domine cancellarie, s£pius declaravi tempus effluxisse quo se Calthofius czare£ Su£ Majestati devinxisset, ideoque petii ut mecum posset reverti. Cancellarius etiam czarei arcani significavit , nullam moram esse quominus exiret. Quomodo postea successerit non potes ignorare. Ecce primarius scriba in ipso itinere accurrit, et czarei Su£ Majesîatis nomine Calthofium postulat. Ego, qui optime novi quantum reverenti£ et securitatis legatorum dignitati debeatur, ne tamen

I. Cet Hilarion Lapoukkin , prince russe, fut l'oncle de l'épouse répudiée de Pierre I , mère de l'infortuné tzarevich Alexis.

importuno loco cum czarea Sua Majestate altercari viderer, Moscuam illum remisi, uhi, contra quam speraveram y et contra jus et £quum, falso pr£textu j eum in custodia detineri audio. Quorsum hsc vergant nescio , neque vos ipsi scitis quifacitis. Me vero intérim omnium infelicissimum , qui pro summo meo czare£ Sus Majestati inserviendi studio cum tam infausto nuntio sim reversurus ! Majus enim est hoc negotium quam primo intuitu videtur, et in hoc Calthofio omnium sacr£ Sus Majestatis subditorum hic degentium res agitur, num pro liberis deinceps , an vero pro servis et captivis sint hahendi. Oro te, Domine cancellari, pro solita tua humanitate et pro muneris tui officio , ut hsc -czares Sus Majestati, sine hac acerbitate quam tamen ipsa rei natura mihi expressit, sed eadem cum efficacia, protinus velis remonstrare , ut czarea Sua M aj estas mature de hac re providere et consulere queat, et Calthofius (jquod adhuc expectd) bona cum czares Sus Majestatis gratia me antequam limitem transierim assequatur.

Twerse, 30 Junii, anno Domini 1664.

Carlisle.

« Monsieur le chancelier,

e ne sais à quel dessein , ou par quelle fatalité , il est arrivé que l'affaire de Calthof ait aussi concouru au malheur de mon ambassade , à moins que peutêtre vous estimiez bienséant que ma sortie soit semblable à mon entrée , et que votre dernier procédé ne diffère en rien du premier. Sa Majesté sérénissime mon maître m'avoit commandé,

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