‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 23 sur 31 · LA PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE PARTIE

Du nom , de l'étendue et des limites du pays. De

ses forêts, lacs et rivières. De son air

et de ses climats.

a Moscovie n'est proprement que le nom d'une province ainsi appelée, î,.#' dont Moscou est la ville capitale. Mais ^ comme la province de France communique son nom à tout le royaume de France, ainsi par la Moscovie l'on entend ordinairement tout Tempire du czar. Anciennement ce pays étoit connu par le nom de Sarmatie, et faisoit partie de ce que l'on appeloit Sciimatie européenne, qui du côté du nord n'étoit pas connue plus avant que la source du Tanaïs. En ce temps-là ce pays étoit divisé en plusieurs états et nations, entre lesquelles les Russiens étoient les plus forts, de sorte qu'ils devinrent dans la suite du temps les premiers maîtres du pays en général , les Moscovites n'ayant qu'une province à soi. Delà vient que ce pays, depuis plusieurs siècles, a été généralement connu par le nom de Russie = . Enfin ,

: . On fait dériver le mot Russie de ross , disperse. Procope appelle les Russes Sôiocâoî^ ; mais , en langue teutonique , ross signifie cheval : les Russes primitifs pouvoient bien être désignés comme un peuple cayalier ; ou bien n'ont-ils simplement emprunté leur nom qu'à cette foible rivière de Ross qui se jette dans le Dnieper, prés de Korsun ? Je n'avance

DE LA MOSCOVIE. 2C}<j

Jean, fils de Daniel, étant prince de Moscovie, et ayant transféré le siège de sa principauté de Volodimir à Moscou , les états de Russie , tant par mariages que par fraude et conquête , vinrent à être unis peu à peu à cette principauté, et depuis ce temps-là le nom de Moscovie a prévalu , surtout parmi les étrangers , la première province donnant la dénomination au reste de l'empire.

Cet état s'étend du côté du septentrion jusques à la mer Glaciale, au-delà du cercle arctique; vers l'orient il a le fleuve d'Oby, qui passe par le pays des Samoièdes , du côté de Nova- Zembla ; vers le midi il s'étend jusques à la mer Caspienne, et du côté d'Occident il aboutit à la Pologne et la Livonie. Tellement que , si l'on en prend la longueur du nord au sud , comme de Kola en Laponie jusqu'à Astracan vers la mer Caspienne , il y a bien six cents lieues , et sa largeur de l'occident à l'orient n'en contient guères moins. Si bien que la Moscovie est sans contredit le plus grand état de l'Europe.

Il est vrai qu'il est tellement plein de forêts que, dans l'espace de cinq cents lieues que nous fîmes à travers ce pays-là , nous en eûmes toujours en vue , quoique ce fût la partie la mieux peuplée du pays. Ces bois sont des restes de la grande forêt d'Hercynie, qui s'étendoit autrefois par tout le nord, et qui est encore plus à remi^rquer ici que dans aucun des pays circonvoisins :

qu'en tremblant cette dernière étymologie, quoiqu'elle ne contredise pas Pline, qui plac^ les Roxolains dans le pays au delà du Palus Méotide, et dit qu'ils ne tardèrent pas à s'y étendre.

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car la Moscovie n'est pas assez peuplée pour en défricher les terres, et ce qu'il y a déjà de défriché suffit pour Suppléer aux nécessités de ses habitans. Les bois sont presque tous de sapin et de bouleau , qui croissent si épais qu'à peine les rayons du soleil peuvent percer à travers ; ce qui fait qu'il y a bien du plaisir à y voyager l'été.

Mais ce qui rend ce pays extrêmement plaisant et agréable à la vue , c'est que , comme il est fort plat , il est arrosé d'un grand nombre de lacs et de rivières. Entre autres lacs il y a le Ladoga, qui n'est pas loin du golfe de Finlande, et qui a environ trente lieues de longueur et presque autant de largeur. Après il y a l'Onega ., qui n'est pas tout à fait si large , mais il est bien aussi long. Ensuite il y a le Biola Ozera, l'Ilmin, sur lequel nous avons passé dans nos voyages, et plusieurs autres de moindre considération, lesquels je passe sous silence.

De ces lacs il sort quantité de rivières qui serpentent de côté et d'autre parmi ces vastes forêts. Ainsi d'un petit lac qu'il y a dans la province de Twere sort le Volga , dont nous avons déjà fait mention , le plus beau fleuve qu'il y ait non seulement dans la Moscovie, mais même dans toute l'Europe. Le Don, que les anciens géographes appcloient Tanaïs, et qui le faisoient diviser l'Europe d'avec l'Asie, a pareillement sa source d'un lac dans la province de Rhezan, à quelque trente lieues de Moscou; d'où, après une longue course du côté de l'est , il revient vers le midi et se jette dans le Palus Maeotis. Mais, outre ces fameuses rivières, il y a le Borysthène , que les gens du pays appellent maintenant

Nieper, qui sépare la Moscovie de la Lithuanie ; il prend sa source dans la forêt de Volkonskoy, du côté de Smolensco , fait une course considérable vers le midi, et enfin se va rendre dans le Pont-Euxin. De plus, il y a le grand Duina, sur lequel nous fîmes voyage ; le Vuyma , qui s'y jette, et , du côté de l'est, l'Oby, dont j'ai parlé. Le Mosca, qui arrose Moscou, et le Duina, qui passe par la Livonie et se jette dans la mer Baltique, sont aussi deux rivières fort considérables. Mais je pourrois encore en nommer quantité d'autres de remarque , dont la plupart se perdent dans le Volga, ce grand réceptacle qui, étant grossi comme il est par le concours de tant de rivières, entre dans la mer Caspienne (par manière de dire) en grande pompe, se divisant en plusieurs branches , par où il se jette dans la mer en divers endroits, de sorte qu'il a pour le moins dix ou onze embouchures.

Pour ce qui est de l'air de ce pays^ il est fort piquant et extrêmement froid l'hiver; mais, comme les provinces sont plus ou moins éloignées du nord , aussi il y a divers degrés de froid. Du côté de Moscou, qui est situé presque au cœur du pays, l'hiver ne dure d'ordinaire que six ou sept mois au plus ; au lieu que, dans les provinces les plus éloignées du côté de l'est et du nord, il dure bien davantage, puisque les rivières, qui ne dégèlent qu'au mois de mai, regèlent au mois d'août. Quoi qu'il en soit, le froid est si âpre partout que toutes les eaux du pays se glacent tous les hivers et changent tellement de face qu'à peine peut-pn les discerner de la terre. Les lacs les plus vastes, les fleuves les

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plus grands et les plus rapides, sont tous sujets à cette métamorphose ; et , comme il semble qu'alors ils changent de nature, ils changent aussi d'usage : car, après avoir servi l'été de passage aux bateaux, l'hiver les traîneaux y passent aussi librement que sur terre, n'y ayant point de lac ou de rivière dont la glace ne soit d'ordinaire de trois ou quatre pieds d'épaisseur. Et il est assez probable que cette grande abondance d'eaux qu'il y a dans la Moscovie, étant une fois congelée, contribue aussi à rendre dans la suite l'air si froid et si âpre qu'il est dans cette saison , de sorte qu'on a souvent de la peine à le surmonter par les exercices du corps ; que quelquefois la terre s'ouvre comme par la sécheresse ; que, quand on jette un peu d'eau froide en l'air, elle se convertit en glace à mesure qu'elle tombe à terre ; d'où vient aussi que , quand on sort d'une chambre chaude à l'air, d'abord on se trouve l'haleine si surprise par le grand changement d'air, qu'à peine peut-on respirer, et, s'il arrive qu'au cœurde l'hiver on touche quelque pièce de fer ou d'étain, ou de quelque autre métal exposé à l'air, avec des doigts mouillés de salive, d'eau chaude, ils s'y attachent tellement que la peau y demeure quand on les retire. Enfin, comme si c'étoit un froid venimeux, ce n'est pas une chose extraordinaire d'y rencontrer sur les chemins des hommes transis de froid, beaucoup moins d'y voir quelques membres gelés, comme les lèvres , le nez , les oreilles, les mains et les pieds, où le froid fait plus d'impression. C'est une chose dont je puis raisonner moimême par expérience. Au reste, il y a au moins cette commodité es hivers de Moscovie, qu'il

n^y a ni pluie ni boue dès que l'hiver s'est une fois établi , car pendant tout ce temps-là on ne voit tout le pays couvert que de neige ; et elle tombe presque toute au commencement de l'hiver, après quoi le temps d'ordinaire est fort serein, l'air brillant partout de ces plus minces et plus subtiles parties de la neige congelée qui s'élèvent en l'air, et qui font le plus de mal aux voyageurs. Ainsi, la neige étant ferme et bien congelée , elle fournit d'ailleurs la commodité de voyager par la voie des traîneaux, qui est tout à fait commode, comme on a pu le remarquer dans la description du voyage que nous fîmes de Vologda à Moscou. Mais le plus grand avantage qui résulte du froid de Moscovie, c'est que le pays en est fort sain, de sorte qu'il n'est point sujet aux maladies populaires et à tant d'intempéries qui se trouvent dans les pays chauds : car, pourvu qu'on soit bien couvert, les corps en sont plus robustes et la santé plus vigoureuse. Il est vrai qu'en été les chaleurs y sont excessives le jour et presque insupportables , et qu'au contraire les nuits y sont si fraîches , que dans nos voyages d'été nous avons vu des frimas au irois de juillet, ce qui arrive sans doute par la froideur naturelle de la terre, qui prévaut dans la nuit. Or il ne faut pas douter qu'un changement de temps si grand et si subit ne pût causer bien de l'altération dans la santé, à moins que d'y être tout à fait accoutumé, comme sont les Moscovites, ou que d'avoir le soin de se couvrir d'abord autant qu'il est nécessaire pour suppléer à la chaleur du soleil.

Mais, comme il y a en Moscovie divers degrés

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de froid, selon les différens climats sous lesquels tout ce vaste continent est situé , ainsi par la même raison il y a bien de la différence dans la longueur des jours : car, au lieu que du côté de Moscou le plus grand jour n'est que d'environ dix-huit heures et la nuit à proportion, du côté du nord et de l'est, comme en Laponie, Condora et Petzora , il y a six mois consécutifs de jour et six mois de suite de nuit.

De l'état du pays au regard des nécessités de l'homme.

our ce qui est des alimens nécessaires à l'homme pour sa subsistance , premièrement la Moscovie produit de fort bon blé , et cela dans moins de temps que l'on ne s'imagine : car, bien que du côté de Moscou et des provinces voisines la terre soit ordinairement découverte au commencement d'avril , néanmoins les semailles ne se font pas devant le mois de mai, parcequ'il faut du temps à la terre pour se dégeler; mais cela n'empêche pas que les blés ne soient prêts pour la moisson au mois de juillet. La neige qui se fond au printemps , après avoir long-temps croupi sur la face de la terre, l'amollit tellement et la prépare si bien à recevoir la vertu des rayons du soleil, qu'avec la chaleur du jour et la fraîcheur de la nuit, le blé pousse d'abord, et dans moins de deux mois vient à sa maturité. Il est vrai que le

terroir n'est pas également fertile partout, et que les provinces les plus avancées du côté du nord et du nord-est ne produisent presque point de blé ; mais le reste du pays est si fertile qu'il y croît assez de grain non seulement pour le corps du pays, mais même pour d'autres nations. Et, comme il y a grande abondance de blé , aussi le pays produit beaucoup de fruits, comme des prunes, cerises, poires, pommes, groseilles, fraises et framboises ; mais il n'y en a pas de ceux qui demandent beaucoup de temps à mûrir, comme des noix, des raisins, etc. Pour des légumes et des herbes potagères, il y en a suffisamment; et pour ce qui est des oignons et de *l'ail , il n'est rien de si commun que cela. Il y a aussi quantité de concombres, citrouilles et melons, et entre ceux-ci il s'en trouve qui sont d'une grandeur prodigieuse. D'ailleurs il y a dans le pays une source inépuisable de miel, les abeilles faisant elles-mêmes leurs ruches dans les bois, sans l'intervention de l'homme. Et quant au sel , les provinces septentrionales en pourvoient abondamment le reste du pays. Mais, comme ce pays est riche en pâturages, aussi il produit quantité de bon bétail pour du beurre , du fromage et de la viande ; et pour de la venaison , il y a assez de lièvres, de daims et de porcs-sangliers. Le gibier y est aussi fort commun : car, outre la volaille domestique, il y a un grand nombre, entre autres, de faisans, perdrix, gelinottes, bécasses, canards sauvages , coqs de bruyère et pigeons ramiers. Les forêts sont aussi toutes pleines de petits oiseaux, comme de tourdes, alouettes, grives, etc. Il y a même quantité d'oiseaux de proie, et du

Km

munes.

ver

noirs, et ordinairement les blancs sont les plus féroces. Du côté d'Astracan il y a une espèce de citrouille (selon le rapport de M . Olearius, lequel me fut confirmé), de la figure d'un agneau, qui change de place à mesure qu'elle croît, fait sécher l'herbe partout où elle se tourne, et, étant mûre, se couvre d'une certaine peau velue, qui sert de fourrure après qu'on l'a préparée' .Touchant le cuir de Russie, c'est quelque chose de si connu dans l'Europe que je n'ai pas besoin d'en parler davantage.

Pour ce qui est des bâtimens ou maisons en Moscovie, j'avoue qu'il y a fort peu de pierre 2, mais en récompense il y a une quantité excessive de bois. Et je trouve que c'est beaucoup plus commode , non seulement parcequ'une maison de bois se peut bâtir dans peu de temps et à peu de frais , mais aussi parceque naturellement le bois (et surtout le sapin) est beaucoup moins froid et moins humide que la pierre. Il est vrai qu'il y a ce désavantage que, comme le bois

1. C'est cette plante animale dont parle Margeret, « de laquelle autrefois quelques autheurs ont écrit, à sçavoir des moutons qui croissent hors la terre, lesquels sont attachez à la racine comme par un boyau de deux ou trois brasses au nombril. Ledit mouton mange l'herbe à l'entour de soy, et puis meurt. Ils sont de la grosseur d'un agneau, la laine un peu frizée : des peaux s'en trouve aucunes toutes blanches, et d'autres un peu picotées. J'en ay veu diverses peaux. »

2. Ce n'est, en effet, dit Orlof, que sous la régence de Sopliie que le prince Basile Galitzin inspira aux Russes, par son exemple, le goût de l'architecture et des édifices solides. « Ce ministre se distingua par son esprit, son urbanité et sa magnificence ; il traitoit les étrangers avec bienveillance, il savoir apprécier le mérite , évitoit toute débauche , et consacroit à d'utiles entretiens le loisir que lui laissoient les

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est une matière tout à fait combustible , aussi les bâtimens qui en sont faits sont sujets aux embrasemens. En lieu de verre pour les fenêtres, il y a dans la Corélie, du côté d'Archangel , du talc, dont les peintres en miniature se servent aussi fort fréquemment pour mettre devant leurs portraits. On tire cela d'un rocher qui se fend de soi-même en plaques minces et unies, de sorte qu'il est pour le moins aussi transparent que le verre ; mais il ne se casse point.

Enfm il y a en Moscovie , pour divers usages , premièrement grande quantité de chevaux, qui sont généralement d'assez petite taille, mais ils ne laissent pas que d'être fort robustes et de rendre bon service. Il y a aussi beaucoup de soufre et de salpêtre, et du bois de sapin l'on tire une quantité prodigieuse de térébenthine , poix , goudron, résine, surtout du côté du nord et de

affaires. Sa maison, surmontée d'un toit de cuivre, pouvoit rivaliser avec les plus élégantes habitations européennes , et étoit comble de riches étoffes et de tableaux des plus célèbres maîtres. Il en bâtit une pareille au Kremlin pour les ambassadeurs, construisit beaucoup d'édifices publics, jeta sur la Moskova un pont de vingt arches, et pava la ville. A son instigation, les habitants de la vieille capitale l'ornèrent de plus de trois mille maisons en pierre. Galitzin fit venir de l'étranger vingt docteurs et considérablement de livres rares. il engageoit les boyards à se préoccuper de l'éducation de leurs fils , soit en les envoyant à l'étranger, soit en en faisant venir des instituteurs. Il aimoit à converser avec les jésuites, qui furent chassés de Moscou en même temps que lui. )) {Histoire des princes Galitzin, par Serchévslciy. S, Pg., 18 j 3.) Les éminens services que rendit à son pays cet homme, capable, d'après les dépêches de Neuville, de le changer, s'il en avoit eu le temps comme il'en avoit eu la volonté, n'empêchèrent pas Pierre 1er de le faire mourir dans le plus dur exil.

Touest. Pour des mines de métal ^ s'il y en a, elles sont en petit nombre. Mais, comme il n'y manque pas de bétail ni de miel, aussi l'on en peut tirer beaucoup de suif et de cire. D'ailleurs, le pays produit des fleurs et des herbes fortes , et de la racine d'un arbre que les Moscovites appellent berozevites ' ils font une certaine eau fort saine, dans les mois d'avril, mai et juin, qui se boit alors jusqu'à ce que la moelle de Tarbre se sèche , et qu'ainsi l'eau en soit tarie. Au baye de Saint-Nicolas, il y a un poisson semblable au veau marin , de la graisse duquel il se fait de l'huile qui sert à beaucoup de choses, la plus pure à préparer la laine pour faire du drap, et le reste à faire du savon et à rendre le cuir souple. Du côté de Petzora, il y a un autre poisson que l'on appelle morse, qui a de grandes dents, dont on se sert pour des manches de couteaux et des poignées de cimeterres; et la Sibérie produit une certaine colle qui sert particulièrement à coller du papier ensemble : car , en humectant la colle seulement du bout de la langue , et la passant par dessus le bord de deux feuillets que l'on veut coller ensemble , ils s'unissent si fort et si bien dès que les bords sont appliqués l'un sur l'autre qu'à peine paroît-il qu'ils aient été collés.

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