LA SECONDE PARTIE
De V origine, complexion, génie, langue et habillement des Moscovites.
es Moscovites proprement sont ceux qui habitent dans la province que l'on appelle Moscovie, et (comme il est assez probable) ils tirent leur nom des Moschi dont il est fait mention dans la Pharsale de Lucain, qui avoient leur situation, selon Pline, près la source de la rivière Phasis, laquelle sort des montagnes d'Arménie et se jette dans le Pont-Euxin. Ces Moschi apparemment sont ainsi appelés de Mesech ou Mosoch (selon les an- \ ciens) , fils de Japhet , qui se vint habituer après le déluge au nord et nord-est de Syrie, sur les frontières de Cholcis et d'Arménie, où Pline, i comme nous venons de dire, a placé les Moschi, ' et où il y a une grande suite de montagnes que la plupart des auteurs anciens ont appelées Montes Moschici. Mais présentement ce nom de Moscovites ne s'étend pas seulement aux habitans de la province de Moscovie , mais même à ceux qui sont Russiens d'origine, hormis ceux qui dépendent du royaume de Pologne. Il en est pourtant qui leur donnent encore assez fréquemment le nom de Russes ou Russiens , et c'est ce que j'ai fait moi-même diverses fois dans ma relation. Enfin, comme par le nom de Moscovie
l'on entend d'ordinaire tout le corps de cet état, ainsi par les Moscovites on entend généralement tous ceux qui le composent conjointement; à moins que l'on ne veuille excepter entre autres ceux qui ont un langage à part, comme les Lapons au nord, les Samoièdes à l'est, et les Tartares au sud. Et de fait, puisqu'il n'y a rien qui distingue tant les nations que la différence des langues , l'on peut bien ne pas comprendre ceuxci sous le nom de Moscovites. Aussi c'est suivant cette considération que je parle d'ordinaire de la Moscovie sans avoir égard à ces trois différens pays.
Entre les Moscovites , les hommes en générai sont de grosse taille et d'une proportion carrée ; ils sont robustes de corps et ont les pieds assez légers pour la course. Il y en a quantité qui sont fournis de grosses panses , et surtout les principaux d'entre eux , qui font gloire d'avoir de gros ventres , comme si c'étoit la marque de leur noblesse. Ils sont assez bien faits de visage, et ils ont généralement les yeux gris ; mais ils paroissent un peu basanés. Les femmes sont d'une taille médiocre et bien proportionnées ; elles ont le visage assez bien fait , et leur teint n'est pas désagréable.
Pour ce qui est du naturel ou génie des hommes , premièrement ils sont tous faits à la misère et à la fatigue , car ils y sont élevés dès le berceau , comme nous verrons dans la suite ^ ] et,
I. Moscorum populi ea sunt laboris ac famis tolerantia quam ulla alia natio, et si omni alio, tam campo quam praesidio , careant alimonio , solo pane , sale et aqua perdurare possint ; iter prosequentes farinas contenti sacculo , ex
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puisqu'ils ont d'autre part assez de cœur, il n'y a point de doute que Pon n'en pût faire de bons soldats pour la guerre '. Ils sont fins et ne manquent pas de génie ou d'esprit; mais ils sont si bien élevés à l'esclavage qu'ils y sont presque insensibles 2. Cependant ils s'adonnent tellement à l'oisiveté qu'elle semble être le partage de cette nation : car ils sont d'ordinaire fainéans ou lâches dans le travail; ils préfèrent bien souvent les coups de bâton et le fouet à une honnête occupation5. D'où vient que l'ivrognerie est si com-
qua aqua reperta proxima, injecto sale, absque decoctione pulmentum formant, famem eo mortificant, eaque mortificata, itasunt vegeti, et hilares, ut canant et modulentur. (Sebastianus Glavinich, De rébus Moschorum.)
1 . « Il s'y trouve des gens de cœur en grand nombre qui ont la main aussi bonne que la langue. Et d'autant que dès leur jeunesse ils vivent grossièrement et de peu de chose, s'accoutumant à souffrir les incommodités de la vie, on en fait de fort bons soldats, capables de rendre de très signalez services sous des chefs étrangers. Ils sont fort bons dans une place assiégée, où ils se deffendent merveilleusement et ne se rendent qu'à l'extrémité. » [Estais du grand duc de Mosfcov/e, par le sieur Davity. Paris, t66o, in-fol..). Sévastopol, forteresse improvisée contre quatre armées réunies, a bien prouvé cette dernière assertion. Aussi l'officier distingué qui en a décrit le siège s'est-il plu à répéter que les Russes se battent avec bravoure et énergie. (V. l'ouvrage au baron de Bazancourt, 9, ji^ 114) M. Thiers dit, en racontant une autre guerre : « L'héroFsme , de quelque genre qu'il soit , est la consolation des grands désastres. » Nous aussi nous pouvons dire que cette consolation nous fut accordée tout entière.
2. Sans doute, comme l'observe Vauvenargues , la servitude abaisse quelques hommes jusqu'à s'en faire aimer ; mais elle est complètement opposée au génie aussi bien qu'aux origines de la race slave.
j. Quand on reproche au peuple russe d'être paresseux on oublie qu'il est difficile de chérir le travail lorsqu'on ne travaille pas pour soi ou pour ses enfants. Le peuple russe a
mune parmi eux qu'il n'y a que peu de personnes qui en soient exemptes ; et c'est proprement l'eau-de-viequi, semblable au breuvage de Circé, les transforme souvent , par manière de dire , dans un état de pourceaux. Mais, comme le vice a plusieurs crochets (dit Plutarque) par le moyen desquels il donne aux passions qui en dépendent plusieurs prises pour s'engager les unes avec les autres, de là vient que les Moscovites, pour avoir trop d'aversion pour le travail , s'adonnent non seulement à l'ivrognerie, mais aussi à l'impudicité , de sorte que la sodomie même leur est fort familière. Et , outre toutes ces inclinations vicieuses et criminelles, ils passent d'ailleurs pour des gens extrêmement perfides : en effet, comme ils ne manquent pas de génie et d'adresse , ils ne font pas grand scrupule de s'en servir frauduleusement. Pour ce qui est d'ambition ou d'orgueil , il faut avouer que le commun peuple n'en est guère coupable , tant il est plein de respect
des vertus innées qui rappellent les mœurs patriarcales ; ses vices tiennent à une servitude destinée peut-être à cesser sous le règne d'un Empereur dont on peut attendre les plus grandes choses. Summa profecto omnia a îali principe expecîanda ! La religion des paysans , pour me servir d'une remarque de poids, est sans doute plutôt la conséquence d'une foi instinctive que d'un développement raisonné du sentiment religieux : elle ne préserve pas la famille d'une certaine inclination vers l'intempérance , la dissimulation , la supercherie, ou même la fraude dans les transactions d'intérêt ; mais elle lui inspire une résignation stoïque dans les souffrances physiques et morales , elle contribue à maintenir le respect profond et la déférence absolue des enfants envers les parents , enfin elle inspire , en présence de la mort , une assurance et une sérénité qui ont un véritable caractère de grandeur. (Le Play, les Ouvriers européens.)
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et de soumission envers ses supérieurs : car, entre autres choses , il est fort libéral de ses bonnetades et profondes révérences , qui se font sans remuer le pied , avec un profond penchement de tête sur le devant. Les femmes font aussi la révérence de même , hormis qu'elles baissent la tête plus lentement que les hommes , et laissent pendre les mains aux côtés, sans toucher au bonnet. Mais, quand un bourgeois ou un paysan s'adresse en particulier à quelque boyard pour lui demander une grâce, alors il se baisse le corps jusqu'à terre et se prosterne de temps en temps à ses pieds , comme si les boyards avoient les oreilles aux pieds. C'est cette grande soumission qui rend la noblesse si fière et si insolente qu'à peine sait-elle ce que c'est que civilité. Partout ils se piquent d'honneur, soit qu'il soit à propos ou non ; et , comme ils aiment à avoir de gros ventres , ils se plaisent aussi à posséder un cœur bouffi d'orgueil, tout impertinent ou ridicule qu'il soit.
La langue des Moscovites est un dialecte de l'ancien esclavon , qui se parle encore en beaucoup d'autres nations , comme en Livonie , Pologne , Silésie , Bohême , Moravie et une partie de la Hongrie , en Istrie , Esclavonie , Dace , Epire , Géorgie et Mingrélie (qui sont tous deux dans l'Asie) , et généralement parmi la milice du Turc : car cette langue s'est merveilleusement étendue dans tous ces pays , tant par la conquête des anciens Sarmates , qui appeloient leurs conquis du nom d'Esclavons , que par la nécessité du négoce et d'autres transactions publiques qui se sont passées entre eux. Au reste, dans tous ces
lieux, elle est plus ou moins changée ou corrompue , selon qu'elle a souffert dans la suite plus ou moins de mélange des autres langues. L'alphabet est composé d'environ quarante lettres ', d'où vient qu'il y a quantité de consonnantes et de doubles lettres , et leur figure a quelque rapport aux caractères grecs.
Enfin , pour ce qui regarde l'habillement des Moscovites, les hommes portent, à peu près comme les Grecs, de grandes robes dont le bord va jusqu'au talon, avec des manches fort longues et étroites ; c'est pourquoi ils les retroussent sur le bras en plusieurs plis, mais cela n'empêche pas qu'ils ne les fassent venir jusqu'aux jointures des doigts , de sorte qu'ils n'ont que la moitié de la main de libre ; et , quand ils n'ont rien à faire l'hiver, ils ont de coutume de les laisser pendre en bas dans toute leur longueur, tellement qu'elles leur servent aussi de gants ou de manchons. Mais, sous ce prétexte, ils prennent quelquefois occasion, quand ils ont quelque mauvais dessein sur quelqu'un , d'y cacher des bâtons, des pierres ou des poignards 2. Sous ces robes il y en a qui portent des vestes qui vont jusqu'au gras de la jambe , avec de grand collets qui pendent sur le derrière, comme ceux des manteaux que l'on portoit autrefois ; au lieu que les personnes de qualité surtout portent des caftans ou vestes qui ne vont que jusqu'aux genoux, et qui ont des collets de la façon de ceux des