L'auteur veut parler de la rébellion de Stenko-Razin
2. On sait combien cette vieille maxime vient d'être récemment modifiée; on sait surtout tout ce que Ton peut espérer du successeur actuel du tzar Alexis , que la sagesse conseille , que la valeur animCy et que la justice accompagne dans toutes ses actions.
liberté dont les autres nations jouissent, ils ne vinssent à rompre les chaînes de leur esclavage. Cette maxime est sans doute fort bonne pour des sujets comme sont les Moscovites, qui se contentent de leur condition, et se consolent aisément sur la grandeur de leur pays , où ils ont assez d'espace pour voyager. Il est vrai que les Lacédémoniens, qui se vantoient de vivre dans la plus grande liberté , étoient néanmoins sujets à la rigueur de cette loi. Mais, au lieu que parce moyen les Moscovites conservent parmi eux tout ce qu'il y a de plus vicieux dans l'Europe, ce que les autres en faisoient par l'institution de Lycurgue fut afin de conserver parmi eux la vertu, qui sembloit n'avoir autre refuge que Sparte. D'oii vient que Lycurgue leur défendit absolument le comm.erce avec les nations étrangères, au lieu que les Russiens ont la liberté de jouir au moins dans leur pays du commerce des étrangers. Ce qui me fait espérer qu'avec le temps ils se corrigeront : car ils aiment assez la conversation des gens civilisés , et commencent déjà à se plaire dans leur façon de vivre. Que s'ils avoient un gouvernement plus doux et un libre commerce partout, il n'y a point de doute que cette nation ne devînt dans peu de temps très amoureuse de la bienséance et de la civilité ' . Mais cette maxime dont
I. A cette bonne prédiction, que nous touciions de la main, on peut ajouter celle d'un voyageur moderne qu'on ne peut soupçonner de nous avoir flatte ; je veux parler encore du marquis de Custine et rappeler ses reflexions : « Il y a autant d'avenir et peut-être plus dans ce pays longtemps compte pour rien par nos penseurs modernes , tant il leur paraissait arriéré, qu'il y en a dans les sociétés anglaises
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il s'agit présentement , qui sert à maintenir aussi bien leur religion que leurs coutumes civiles , s'observe si exactement, qu'elle s'étend même sur les étrangers qui sont au service du czar ou qui ont embrassé la religion du pays : car, pour avoir été le serviteur du czar, il Faut être son esclave, et, pour avoir embrassé sa religion, il faut se résoudre à donner un adieu pour jamais à sa propre patrie , et à être toujours confiné dans la Moscovie. J'avoue que, lorsqu'on s'engage au service du czar, l'on a la liberté de s'engager pour un certain temps ; mais cela n'empêche pas, si l'on se rend nécessaire, qu'on ne se moque de cette limitation. C'est ce qui arriva dans la personne de M. Calthof, qui, nonobstant la demande de Sa Majesté Britannique, l'intercession de M. l'ambassadeur et sa propre inclination , fut contraint de s'en retourner à Moscou à mesure que nous en sortîmes.
Une autre politique qui est en usage en Moscovie est que les czars ne se marient qu'avec leurs propres sujettes , de peur qu'en introduisant une princesse étrangère elle ne causât du changement dans l'Etat. Mais il y a ce danger dans cette maxime, que les parens de celle que le czar épouse ne prennent occasion de devenir insolens
implantées dans le sol de l'Amérique , et trop vantées par des philosophes dont les systèmes ont enfanté notre démocratie actuelle avec tous ses abus. — Avec la foi catholique les Russes acquerroient bientôt des idées générales basées sur une instruction raisonnable et sur une liberté proportionnée à leurs lumières ; quant à moi, je suis persuadé que de cette hauteur, s'ils y pouvoient atteindre, ils domineroient le monde. »
et impérieux, comme en effet il est arrivé dans la conduite de Miloslausky, le beau-père du czar régnant. Outre que c'est une chose sans contredit plus digne de la Majesté d'un monarque d'épouser une princesse étrangère qui ne soit point du nombre de ses sujets : car, ainsi, le mariage en est plus égal, et leur postérité en est tout à fait royale. Au lieu que de prendre une femme qui soit tellement au-dessous de soi , et de descendre comme de son trône pour y élever une personne qui n'a jamais appris d'y monter, cela semble choquer la majesté d'un monarque '.
Enfin, il y a cette quatrième maxime en usage, assavoir l'ignorance des lettres, qui est si bien établie en ce pays , que l'on n'y apprend qu'à lire et à écrirez Et de fait les arts libéraux ne sont pas propres pour les esclaves , mais bien pour ceux qui vivent dans un Etat libre : car la science ne s'accorde pas avec la servitude si bien que fait
1 . Cet usage des tzars de n'épouser que leurs propres sujettes n'etoit pas traditionnel ; on est au contraire frappe , en ouvrant les annales russes, de découvrir comme ils commencèrent de bonne heure à s'allier aux plus considérables puissances de l'époque. Jaroslaf [1019], pour n'en citer qu'un seul, marié lui-même à Inguerherde, fille de S. Olaf, marie son fils aîné à la fille d'HaroId, dernier roi anglois de la race saxonne ; son troisième à la sœur de Burchard, évêque de Trêves ; son quatrième à la fille de Constantin Monomaques. Et ses filles n'épousent que des rois : une est reine de Norwége, l'autre reine de Hongrie, et Anne, la plus belle, dit la Gallia christianay devint reine de France, quadrisaïeule de saint Louis. Ces alliances sont faites pour jeter un grand jour sur l'attitude des premiers souverains russes, et attestent en même temps les anciens liens qui les rattachoient à l'Eglise de Rome.
2. Inutile de dire que .cette maxime n'est plus mise ea pratique.
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l'ignorance. C'est ce qui a fait dire à Valentian et Lucinius, tous deux empereurs romains, que les sciences étoient la peste et le venin d'une république. Lycurgue même étoit à peu près de ce sentiment, quand il établit l'ignorance en Lacédémone, qui ne faisoit pourtant profession que d'être libre. Et c'est aujourd'hui la politique du Turc, qui s'en trouve bien, de même que le grand duc. Ainsi, les Moscovites, étant toujours ensevelis dans une profonde ignorance, à peine savent-ils de quelle manière les livres se relient en Europe : car pour leurs manuscrits ils ne se servent en lieu de livres que de rouleaux de papier, comme étoient autrefois parmi les Juifs les rouleaux de parchemin dont nous parlent tant les prophètes. Ils collent chaque feuille de papier ensemble, de la manière dont j'en ai parlé ci-devant, avec de la colle qu'ils ont de Sibérie, de sorte qu'ainsi ils peuvent faire des rouleaux aussi longs que bon leur semble.
A ces quatre maximes d'Etat générales, je pourrais en ajouter une cinquième : c'est le soin particulier que l'on prend en Moscovie de prévenir et d'empêcher le progrès des catholiques romains en ce pays : car, tout ignorant que l'on soit dans ces climats, l'on sait fort bien le zèle ardent qu'ont les Romains pour étendre leur empire et leur religion, et l'on n'ignore pas cette fatale dispensation que l'on peut avoir du pape pour être à couvert du crime de rébellion.
Maintenant, après ces réflexions générales sur la politique des czars de Moscovie, disons brièvement quelque chose en particuHer de l'administration de la justice, et puis nous passerons
à d'autres considérations. La justice s'administre, en Moscovie, au regard des procès civils, en fort peu de temps, de sorte que la chicane n'y a point de lieu, non plus que la philosophie. El au regard des procès criminels, s'il s'agit d'un crime capital, on se sert de l'estrapade pour donner la question ; et en cas que l'accusé soit trouvé coupable, on le condamne à être pendu ou décapité. Mais, à moins que d'avoir été convaincu de plus de deux vols, à peine souffre-t-on la mort pour un larcin ni deux. Il est vrai qu'au lieu de la mort, on se sert d'un supplice bien rude, savoir, quand on fouette publiquement le coupable par la main de l'exécuteur, dont le fouet est de peau d'élan coupée par aiguillettes qui percent tellement la peau, que le premier coup laisse déjà quelquefois des impressions sanglantes sur le dos. Que s'il ne s'agit que de quelques subites querelles, ou de petits larcins et choses semblables, le magistrat du lieu, sans autre formalité, fait donner le baîtoki, un châtiment qui a beaucoup de rapport à celui que Dieu ordonna, du temps de Moïse, au peuple d'Israël, comme il est décrit au vingt-cinquième chapitre du Deutéronome. L'on fait dépouiller le coupable jusqu'à la chemise , puis on le fait coucher sur son ventre à terre, et à ses côtés il y a deux hommes postés pour le battre tour à tour sur le dos avec des baguettes. Mais, au lieu que le nombre de coups étoit limité sous les Juifs, de sorte que l'on ne pouvoit pas en donner plus de quarante, ici le nombre dépend de la volonté du magistrat qui l'ordonne. Et, dès que le coupable a reçu son compte, il se lève et fait la révérence à celui qui
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Va condamné , à l'imitation des Perses, qui remercioient le roi quand il les avoit fait fouetter, parce qu'il avoit eu la bonté de se ressouvenir d'eux. Cette sorte de châtiment est aussi fort en usage dans les familles des grands, dont les serviteurs ou esclaves sont obligés quelquefois, nonobstant leur société, de se battre les uns les autres de cette manière, si fort que le sang en coule parfois des reins.
Pour ce qui regarde le commerce, soit au regard des habitans du pays entre eux, ou au regard des étrangers , il se présente quatre choses à considérer : les marchandises dont on fait négoce, les commodités qu'il y a pour les transporter d'un lieu à un autre, les poids et les mesures, et enfin la monnoie du pays. L'Etat de Moscovie étant un vaste pays compris sous divers climats, il y a des provinces si stériles du côté du nord et de l'est (comme nous avons déjà remarqué dans un autre endroit) que les habitans, à moins que de vivre entièrement comme les bêtes farouches, sont obligés de chercher leur pain et d'autres choses nécessaires dans les provinces méridionales; et , comme par reconnaissance, elles pourvoient celles-ci de sel, de poisson salé e-t de plusieurs autres choses pour la vie. En quoi il est bon de remarquer en passant avec combien de sagesse la Providence divine a partagé inégalement les biens de la terre pour entretenir les hommes, en faisant que les uns ont besoin de l'assistance des autres. Ainsi, la Moscovie en général fournit les pays étrangers de plusieurs choses, particulièrement celles dont j'ai fait le dénombrement dans ma description d'Archangel, et les pays
étrangers réciproquement pourvoient la Moscovie de plusieurs marchandises utiles et nécessaires. Or, pour les faire toutes transporter d'un lieu à un autre à travers ce grand pays l'hiver, il y a la commodité des traîneaux, et l'été celle des lacs et rivières dont la nature a si sagement pourvu ce pays : car, comme c'est un grand continent , dont la plupart est fort éloigné de la mer, on n'y pourroit pas subsister si facilement s'il n'avoit la facilité du commerce et de la navigation par le moyen de ces rivières , qui , se jetant les unes dans les autres, se rendent toutes dans la mer. Maintenant, pour les étrangers, il y a deux célèbres ports de mer, Archangel au nord, sur le Duina, et Astracan au sud, sur le Volga. Dans le premier ce sont principalement, comme j'ai déjà dit, les Anglois, les Hollandois et les Hambourgeois qui trafiquent; et dans le second, qui est presque sur le bord de la mer Caspienne, ce sont les Persans, les Turcs et les Arméniens. Pour ce qui est des poids et des mesures de Moscovie, je n'ai pas cru qu'il fût nécessaire d'en parler. C'est pourquoi je fmirai ce sujet par sa monnoie, qui est fort petite : car il n'y en a que d'un coin, qui s'appelle copéka, dont cinquante font la valeur d'un écu. C'est une monnoie d'argent faite en ovale , et qui tient si peu de place , qu'avec une petite poignée l'on en fait une grande somme. Un altin , c'est trois copékas, un grifna dix, et un rouble cent ; mais tout cela ne se trouve point en espèces.
Une reste plus maintenant, pour finir ces réflexions que je me suis proposées sur le gouvernement civil , que de parler un peu de la milice :
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car, comme il est nécessaire que dans un Etat l'on administre la justice pour rendre à chacun le sien et pour punir les malfaiteurs , et qu'il y ait du commerce pour entretenir la société et suppléer les uns aux nécessités des autres , ainsi il j est expédient pour la sûreté du prince et de l'Etat qu'il y ait une milice réglée y tant pour supprimer les ennemis de dedans que de dehors , quand l'occasion s'en présente. La milice de Moscovie est d'une telle importance qu'elle seroit extrêmement redoutable à ses voisins si les officiers qui en ont le commandement ne manquoient souvent de conduite, ou plutôt de fidélité. Q^ue s'il s'agit de lever de grandes armées , il n'y a point de prince en Europe qui puisse le faire avec plus de facilité que le czar; et s'il est question d'avoir des soldats faits à la fatigue, expérimentés à la guerre et qui aient du cœur, il n'y a point de doute que la Moscovie n'en puisse fournir autant qu'une autre nation. En effet , s'il s'agit de faire de grandes levées , bien que le pays ne soit pas peuplé en comparaison de son étendue, il est fort aisé au czar, dans une occasion , de mettre sur pied cent ou deux cent mille hommes : car, outre ces vingt-deux mille hommes qu'il tient auprès de sa personne , et quelque cinq mille hommes qui sont en divers endroits en garnison , il a une armée de soixante-cinq mille hommes toujours prête pour la première occasion , sous la conduite de cent dix officiers choisis par Sa Majesté czarienne, qui sont obligés de tenir l'armée toujours prête avec toutes les choses nécessaires pour la guerre; et pour cet effet, ils ont des terres qui leur sont assignées. D'ailleurs les boyards,
qui ont une grande partie des meilleures terres du pays entre leurs mains , sont obligés , en cas de besoin , de fournir et d'entretenir chacun un certain nombre de cavaliers , à proportion de leurs terres. Mais tout le défaut qu'il y a, ce me semble , dans la milice du czar, c'est qu'elle est presque toute composée de cavalerie; au lieu que s'il y avoit des fantassins ou piétons à proportion , le czar s'en trouveroit bien mieux. Il y en a aussi qui trouvent un peu étrange la maxime qu'il a de donner la plupart des charges entre les mains des étrangers , comme les Allemands, Anglois, Ecossois , etc., non pas qu'ils ne soient peut-être autant ou plus entendus aux intrigues de la guerre que ceux du pays , mais comme si leur fidélité lui dût être suspecte. Je n'ai rien à dire là-dessus , sinon qu'en effet il y en a quantité, qu'ils ont tous de fort bonnes pensions, bien payées , et que cela les attire fort. Si bien que , du temps que nous étions à Moscou, il y eut deux médiocres Ecossois qui étoient venus d'Angleterre avec nous sous la faveur de M. l'ambassadeur, et qui furent d'abord reçus, à la parole de Son Excellence , l'un pour capitaine et l'autre pour lieutenant. Entre les armes de la cavalerie, l'on se sert fort encore des arcs et des flèches , l'arc se portant dans un étui sous le bras droit , et le carquois pendant au côté gauche. L'infanterie se sert fort aussi d'une espèce de hache ou hallebarde légère, qui est sans doute très propre à faire beaucoup de carnage , le tranchant étant fait en forme de demi-lune , avec un manche d'une longueur convenable pour frapper; et cela se porte d'ordinaire, outre le mousquet et le sa-
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bre, derrière le dos, où cela se tient attaché jusqu'à ce qu'on en vienne aux coups. Mais, outre tout cela, ils ont comme nous l'usage du canon. Pour ce qui est de la musique, la cavalerie se sert des timbales , trompettes et quelques autres instrumens , avec lesquels ils ne font que du bruit et peu d'harmonie ; mais les piétons ont l'usage du hautbois , dont ils se servent à mon avis beaucoup plus agréablement. Les forteresses et châteaux sont de bois comme leurs maisons , et par conséquent sujets à l'embrasement; et comme ils n'ont point de ville agréable qui ne soit telle proprement par sa situation, ainsi ils n'en ont presque point de forte qu'à cet égard. Autrefois l'infanterie se servoit fort d'une forteresse mobile faite de bois, qui n'étoit que de quelque dix pieds de largeur, mais elle pouvoit s'étendre environ deux lieues en longueur ; c'est pourquoi elle étoit construite en sorte que dans peu de temps on pouvoit la démonter lorsqu'il s'agissoit de la faire transporter en quelque endroit , et là on la remontoit en peu de temps. Ainsi sous cette machine l'armée étoit à l'abri et faisoit quelquefois , si l'occasion se présentoit , sa décharge contre l'ennemi. Au reste , il ne faut pas douter que les Moscovites ne soient fort propres pour la guerre , car premièrement ils sont assez faits à la fatigue, vivant comme ils font d'ordinaire de peu de chose, et ne laissant pas que d'être toujours robustes; outre qu'ils souffrent patiemment les injures du temps, et sont dès leur naissance si bien accoutumés à coucher sur la dure , qu'à tous ces égards l'on peut dire que les Moscovites sont déjà soldats par avance. D'ailleurs il ne se peut
faire que généralement ils n'entendent assez bien l'art militaire , puisque le czar a presque toujours des démêlés avec l'un ou l'autre de ses voisins , qu'il fait de grandes armées , et qu'ainsi ses sujets ont assez souvent l'occasion de faire la guerre. Enfin il est très certain qu'ils ne manquent point de cœur, car (bien loin de cela) ils exposent leur vie avec tant de chaleur dès que le combat est livré , que l'on peut dire avec raison qu'ils m.anquent plutôt de conduite que de courage pour se battre. Mais, outre qu'ils ont ce principe naturellement , la profession de soldat y est si fort considérée , et particulièrement celle d'un soldat généreux, qu'ils font gloire d'aller à la guerre et d'exposer honorablement leur vie pour le service de leur prince ; tant est vrai ce que dit le poète : Immensum gloria calcar habet. En effet chaque soldat en Moscovie est gentilhomme par sa profession, et tous ceux qui sont gentilshommes de naissance portent le titre et font la plupart la fonction de soldat dès qu'ils sont en âge pour cela. Et quand quelqu'un d'eux a donné quelques marques d'une valeur extraordinaire , le czar lui fait présent entre autres choses d'une médaille d'or où saint Georges est représenté à cheval. Cette médaille se porte sur une manche ou sur le bonnet , et c'est là à leur avis le plus grand honneur qu'un sujet puisse recevoir de son prince.
Ainsi nous avons vu le pouvoir et la grandeur des czars , et en quoi consiste leur gouvernement civil ; voyons maintenant de quelle manière les Moscovites goûtent ce gouvernement. Agésilas disoit autrefois des habitants de l'Asie qu'ils ne
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valoient rien pour être des hommes libres , mais qu'ils étoient de fort bons esclaves. Je ne sais si l'on pourroit dire tout à fait la même chose des Moscovites; mais je n'hésite pas de déclarer, au moins, qu'ils sont de fort bons esclaves, c'est-àdire qu'ils sont très propres à souffrir la pesanteur du joug qu'on leur impose. En effet, ils se soumettent tellement à la volonté de leur prince, qu'ils confessent franchement que leurs biens et leurs personnes appartiennent à Dieu et à lui. Ils ne parlent que des yeux brillans de leur prince, eût-il la vue aussi trouble que Denis de Syracuse ; car, s'il arrive que quelqu'un d'eux ait eu le bonheur de voir le czar, il ne manque pas de dire qu'il a eu l'honneur de voir les yeux brillants du grand seigneur. Et si la modestie chrétienne ne modéroit un peu le religieux respect qu'ils lui portent, ils s'émanciperoient peut-être à dire de sa parole ce que l'on crioit autrefois au roi Hérode : Voix d'un dieu, et non pas d'un homme. Ils se disent publiquement ses esclaves; et pour marque d'une grande humilité, ils ne se nomment jamais à lui qu'en un sens diminutif, comme si quelque suppliant s'appelant Pierre se nommoit simplement Pierrot. Enfm ils ont un soin particulier d'insinuer ce respect dans l'esprit de leurs enfans, et de leur faire connoître de bonne heure la grandeur de leur monarque. Que si l'on m'oppose à tout cela cette grande rébellion qui ravage maintenant tout ce pays, j'avoue qu'en cette rencontre une bonne partie des sujets du czar régnant se sont éclipsés par l'interposition de la force ou des promesses de l'usurpateur. Mais, bien loin que tout le pays soit coupable de la ré-
bellion , j'espère que les choses changeront bientôt de face , et que les rebelles viendront enfin se ranger avec les autres sous l'obéissance de leur légitime monarque.
Jusqu'ici nous avons traité du gouvernement civil dans toutes ses vues : il ne reste plus maintenant, pour la fm de cet ouvrage , que de dire deux mots de la hiérarchie. Premièrement il y a un patriarche ', et sous lui deux métropolitains et dix-huit évêques , à qui en général le gouvernement de cette église est commis. Les évêques sont choisis d'entre les religieux, les métropolitains d'entre les évêques et le patriarche d'entre les métropolitains. Le patriarche est élu par le czar, et consacré par deux ou trois de ses suffragans. Sa résidence est à Moscou, dans la cour du grand-duc, qui l'honore comme étant le chef de cette Eglise, et particulièrement le jour des Rameaux , quand il marche à pied devant lui , menant son cheval par la bride , et au mois de janvier, lorsque, s'agissant de bénir la rivière de Moscou avec beaucoup de cérémonie, le czar se tient debout sur la glace, pendant que le patriarche est magnifiquement assis sur une chaise. Les métropolitains demeurent l'un à Rostof et l'autre à Novogorod, dont ils portent le nom. Et les principaux évêques sont ceux de Saint-Nicolas, près d'Archangel, d'Ustiga, Vologda, Yeroslaf,
I . Le premier chef de l'Eglise russe fut Michel Syrus , délégué à Kief par Michel Chr^'soberge. Le dernier patriarche russe, Adrien, étoit un esprit foible, qui déshonora sa dignité par des débauches. V. Document relatif au patriarcat moscovite. Paris, Techener. 1857.
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Twere et Plesco , desquelles villes nous avons souvent fait mention dans nos voyages. Sous eux il y a l'ordre des religieux et celui des prêtres. Ceux-là sont tous de l'ordre de saint Basile, qui vivent dans leurs couvents avec grande austérité et se piquent tous de vivre fort religieusement, sous espérance de parvenir un jour à l'épiscopat' . Les prêtres ;, qui s'appellent papas dans leur langue, sont des gens qui ne diffèrent pas beaucoup du commun peuple , hormis quand ils font le service.
Au reste , il y a ceci de déplorable dans ce clergé , c'est qu'ils sont ensevelis généralement dans une si profonde ignorance, faute de livres , d'écoles et d'académies, qu'à peine savent -ils eux-mêmes les principes de leur religion. De sorte que , bien loin de pouvoir instruire et édifier leur peuple , ils auroient besoin eux-mêmes
1. Dùch dièse Quelle, observe le docteur Wimmer {Diegriechischekirche in Russland) fliesst keineswegs so reichlich wie in den rœmischkatolischen Licndern. Korb a consacré l'article suivant à ces religieux : Monachos habent et moniales , quorum vit(£ austeritas , jejunii frequentia , rigor, paupertas religiosorum nostrorum disciplinam crudelitate excedit , non pietate, Ubi enim tempus jejunii est , corpus adeo macérant , ut etiam ne/as habeatur agrotis adhibere medicinam ; elapso autem jejunii tempore omnem licentiam usurpant, ganeonibusque quam monachis similiores, ebrii bacchantur in plateis , et omni pudore exuto , s^epe inveniuntur publicis in plateis lascivientes. Longâ nigrâque toga appenso ad collum cucullo inducuntur. Vilis omnibus amictus ; qui vero officiis in monasterio conspicui sunt , pretiosius vestiuntur. Tria quoque vota emittunt : castitatis , paupcrtatis et obedientia. Litteris imbuti non sunt ; aliquando Poloni ad eorum schisma déficientes iis CdEtibus immiscentur, qualem inveni in monasterio sex miliaribus a Moscua dissito , et vulgo Hierusalem nominato.
d'instruction. H est vrai que cette ignorance s^y est établie par une maxime d'Etat et d'Eglise tout ensemble, de peur qu'en voulant trop pénétrer dans les mystères de la religion, l'Eglise et l'Etat ne vinssent à se déchirer par de nouvelles doctrines ; au lieu qu'en se servant simplement (comme ils font) d'une liturgie et de quelques vieilles homélies , l'on a cru que cela suffisoit pour le salut des âmes, et que, par ce moyen, l'Etat seroit exempt de schismes et d'hérésies. Mais comme l'ignorance est la mère de superstition, il s'est glissé parmi eux tant de folies et d'extravagances que l'on peut dire avec raison qu'ils ont presque tout à fait converti leur religion en grimaces.