Jusqu'au i^, veille de l'Assomption
rême. Il n'y a que la première semaine du carême de Pâques , laquelle leur servant de carnaval , ils ont la liberté d> manger des œufs , du beurre et du lait, et en un mot de faire toute sorte d'excès , hormis de manger de la viande. Et de fait il se fait alors des excès insupportables ; ils se préparent au jeûne par la débauche, et l'insolence des ivrognes est si grande pour lors , qu'à Moscou principalement il ne fait pas bon être de nuit dans les rues. Mais après cela on vit si ausîèrement que les plus dévots ne mangent guère de poisson sinon le dimanche , et ne boivent que du ifuji ou de Teau pure ; et , à moins que de courir le risque d'être excommunié un an . il ne faut point que le mari jouisse de sa fem.me pendant carême. Les religieux ne mangent jamais de viande dans leurs couvens et nV boivent que du quaz; de sorte que l'on peut bien dire qu'ih font un carém.e perpétuel. Cependant j'ai trouvé ceci particulièrement de bon durant leurs carêmes , c'est qu'alors les voisins ont accoutumé de se visiter les uns les autres , se baisant d'un baiser de paix , et s 'invitant par là à vivre chrétiennement , en concorde et charité fraternelle.
Quand on se confesse, on se tient debout dans l'église, devant l'image d'un saint; et le prêtre, en donnant l'absolution, ordonne de certaines pénitences , comme de dire tant de fois le gospodij de faire un certain nombre de révérences aux saints , ou de se laver avec de l'eau bénite qu'il vend. Autrement il ordonne de jeûner tant de jours, de s'abstenir de l'eau-de-vie, ou (en cas que ce soit un homme marié"^ de ne point jouir de sa femme pendant le temps qu'il lui prescrit.
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Ainsi il arrive souvent qu'une femme est punie pour les péchés de son mari.
La communion se donne ordinairement un jour de jeûne; au moins, le jour que Ton communie il ne faut pas manger de la viande . et, pour éviter, ce jour-là, les occasions de pécher, il y en a qui vont dormir après qu'ils ont reçu le sacrement. Au reste, je n'ai point aperçu qu'ils croient la transsubstantiation, comme l'affirme M.Olearius'; et, pour dire en peu de mots les raisons que j'en avois données dans ma première édition, c'est que les Grecs , qui sont {comme chacun en demeure d'accord^ de même sentiment qu'eux sur le point de l'Eucharistie, ne sont pas dans cette créance ; et, pour preuve de cela, ni les uns ni les autres n'adorent point le sacrement de l'Eucharistie, comme il se fait dans la communion de Rome ; outre que les doctrines qui suivent nécessairement celle de la transsubstantiation leur sont tout à fait inconnues. J'en aurois pu alléguer quelques autres aussi convaincantes; mais je me suis contenté, pour l'information du public, et sans avoir beaucoup d'égard à la dispute qui est entre M. Arnaud et M. Claude sur ce point , d'alléguer ces trois raisons en passant , avec la brièveté requise. J'ai beaucoup d'estime pour M.
I . Adam Oléarius . bibliothécaire du duc Frédéric de Hoistein-Gotîorp, fut chargé par son prince de deux missions en Russie, en 1635 et 1640, dont il a laissé une Relation justement estimée, qui. publiée en allemand en i6j6 à Schleswig. et quoique plusieurs fois traduite en différentes langues, ne se rencontre que difficilement. Nous rêvons de Il placer dans la Collection de vieux ouvrages sur la Russie que nous avons entreprise.
Olearius : c'est un homme de lettres , et à qui le public est obligé pour cette ample Relation qu'il a faite de la Moscovie , car au fond je veux bien lui faire cette justice de croire qu'il est le plus exact de tous ceux qui ont écrit de ce pays devant lui. Ce n'est pas à dire pourtant qu'il faille conniver à la bévue qu'il a faite au regard de la créance des Moscovites sur le sujet de l'Eucharistie, puisque c'est une chose de si grande conséquence, et que néanmoins il dit positivement, sans s'être assez bien consulté, qu'ils croient la transsubstantiation. L'occasion de cette méprise a été sans doute, comme le fait voir M. Claude, que, les Moscovites disant , suivant le langage des Grecs , que dans le sacrement de l'Eucharistie le pain est changé au corps de Jésus-Christ et le vin en son sang , il a cru que le mot de changer et celui de îranssuhstantier sont en effet la même chose, comme il le donne assez à connoître. Or c'est une bévue qu'il est bon d'excuser, mais non pas d y ajouter foi '.
I. N'en déplaise au narrateur calviniste, les Grecs et les Russes professent touchant l'Eucharistie une croyance parfaitement identique à celle de l'Eglise. Précisément à cette époque le métropolitain Païsi Ligarides venoit de le prouver dans son Tractatum de fide Greecorum et Moscovitarum circa sacrosanctum Eucharistia mysterium. Moscua, 1660. Voyez la créance de l'Eglise orientale sur la transsubstantiation, par Richard Simon. Paris, 1687, in-12. — Et à ce sujet, pour ne pas être infini, nous remarquerons que Paul Jove, après avoir reprocné aux Moscovites de tenir le Purgatoire d'une autre manière que les théologiens latins, et de ne pas se soumettre au chef de l'Eglise, affirme, ce qui est encore exact de nos jours, que sur tous les autres articles ils croient les mêmes choses que les catholiques : /" cateris eadem u£ a nobis de religione sentiuntur constantissime credunt.
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Pour ce qui regarde les processions des Moscovites, la plus considérable est celle que nous vîmes à Moscou à Pâques fleuries. Et Troitza, dont j'ai fait mention dans notre voyage de Vologda à Moscou . est l'endroit le plus fameux où l'on aille en pèlerinage.
Touchant la célébration du mariage parmi eux, hormis les cérémonies qui se font à ce sujet dans l'église', il s'y passe tant de choses absurdes et ridicules que je me trouve obligé de les passer sous silence. Je dirai seulement qu'après le premier congrès, il faut que l'époux et l'épouse aillent se purifier up. bain.
Dans leurs funérailles ils observent aussi quantité d'absurdités, dont ils tiennent la plupart des anciens Grecs : car ils ont de coutume de prendre des gens exprès pour pleurer à haute voix pendant que l'on porte le corps du défunt au cimetière, de lui laisser des habits et de l'argent, de peur que rien ne lui manque dans ce long voyage qu'il s'en va faire en l'autre monde; et, en cas que le défunt ait vécu en bon chrétien selon la religion grecque, le prêtre lui laisse entre les mains un certificat qui s'adresse à saint Pierre ou au patron saint Nicolas 2. Là-dessus on l'en-
1. V. : Office du mariage selon le rite de l'Eglise catholique orthodoxe d'Orient^ traduit du grec et du slavon en françois par l'archiprêtre Joseph Wassilieff, aumônier de l'ambassade imp. de Russie à Paris. Imp. F. Didot, in-i6.
2. Le British Muséum possède l'original d'un semblable certificat, dont je me suis procuré la traduction suivante :
(( Macaire, par la grâce divine, archevêque de Kief, de Halicz et de toute la Russie, à notre Seigneur et ami S. Pierre, portier du Dieu tout-puissant.
c( Nous te signifions qu'il est décédé en ce jour un certain
delaMoscovie. ^41
terre, à moins que ce ne soit en hiver: car alors, à cause de l'extrémité du froid , c'est la coutume de ce peuple d'entasser leurs morts dans les clochers de leurs églises ; et là ils demeurent sans se corrompre tout l'hiver, jusqu'au mois d'avril, lorsque, l'air commençant à se tempérer, la terre devient pénétrable ; et alors chaque famille sort ses morts et prend soin de les enterrer. Cela fait, les parens et les principaux amis de chaque défunt ont de coutume de se bien réjouir ensemble, à l'exemple des anciens Grecs, qui le faisoient pour témoigner la joie qu'ils avoient de voir le défunt délivré des misères de ce monde. Après cela, le prêtre va chaque jour sur le sépulcre pendant quarante jours, pour encenser le mort et prier en sa faveur; outre qu'annuellement la veille de la Pentecôte il se fait pour les morts des cérémonies qui sont tout à fait ridicules • car, bien que les Moscovites ne croient point de purgatoire, néanmoins ils tiennent qu'il y a deux diverses places où les âmes séparées de leurs corps se retirent en attendant le jugement. L'une est celle des âmes bienheureuses, où l'on croit qu'elles aient la conversation des anges , avec toute sorte de plaisir et de délices ; et l'autre celle des mal-
serviteur de Dieu, appelé le prince Théodore Vlodimirsky : nous t'enjoignons de l'introduire directement, sans aucun obstacle ni délai, dans le Royaume de Dieu. Nous l'avons absous de tous ses péchés et lui avons octroyé notre bénédiction. Par conséquent , rien ne s'oppose à ce que tu le laisses passer, et, afin qu'il en soit ainsi, nous lui avons délivré ces présentes lettres d'absolution en notre Laure de Kief, ce trentième jour de juillet i J41.
« L'humble Macaire, archevêque de Kief, de Halicz et toute là Russie. »
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heureuses, savoir une triste vallée, oh elles séjournent avec les démons. Mais ce qui rend la charge des prêtres plus lucrative, c'est le secret que l'on a trouvé de faire croire au peuple qu'il y a cette ressource pour les âmes malheureuses, que par les prières et les parfums des prêtres on peut les détourner de la route des enfers et les faire entrer au chemin de paradis.
Du gouvernement de la Moscovie.
vant que d'entrer dans la description de ce gouvernement, il est bon de faire voir en premier lieu comment cet Etat s'est rendu si grand et si considérable. Ce fut environ le milieu du IXe siècle, du temps de Michel III , empereur de Constantinople, que les Russiens (qui étoient pour lors la plus considérable nation de cette partie du nord) commencèrent à faire des invasions du côté du Pont-Euxin et eurent la hardiesse d'attaquer la ville même de Constantinople. Il est vrai qu'ils furent repoussés, mais plutôt que de s'en retourner ils se jetèrent avec leurs associés sur les côtes de la mer du côté du nord-ouest, et là ils étendirent leurs limites avec moins de résistance. Du temps de Constantin VII ils assiégèrent Constantinople encore une fois en vain. Après, ils vinrent à être d'assez bonne intelligence avec les empereurs d'Orient, et depuis qu'Hélène, fille de Nicéphore Phocas, fut donnée en mariage au prince Volodimir, ils tournèrent leurs armes du
côté de la Pologne et des quelques autres pays foibles d'alentour, où ils ne manquèrent pas de succès. Mais le malheur fut ensuite qu'après tant d'attentats, de victoires et de triomphes, ils furent subjugués par les Tartares, Tan 1240 , et là- dessus tout cet Etat fut divisé en plusieurs petites principautés, selon le caprice et l'insolence des vainqueurs. Ainsi les princes de Moscovie entre autres devinrent tributaires et vassaux aux Tartares, sous la tyrannie desquels ils gémirent fort longtemps , quoiqu'ils devinssent toujours plus puissans ; de sorte que les Russiens, soit par mariage ou par fraude, furent peu à peu unis à leur principauté. Enfin, les Tartares, étant divisés entre eux et s'afi'oiblissant tous les jours, ne furent pas seulement chassés de cet empire du temps de Basilius, Tan 1494, mais perdirent d'ailleurs les deux royaumes de Cazan et Astracan. Il est vrai qu'à la fin des guerres ii fut conclu et arrêté entre le prince des Tartares et celui des Moscovites, que le grand duc fit hommage une fois l'an dans son propre palais à Moscou au Crim de Tartarie , en donnant luimême en personne de l'avoine à son cheval dans son propre bonnet ; mais cet hommage fut bientôt changé en un tribut de fourrures, et enfin l'on vint à le refuser ; ce qui fut l'occasion d'une grande guerre qu'il y eut entre les deux nations. Et , nonobstant tout le pouvoir et tous les erforts du Tartare , le Moscovite a eu enfin l'avantage et ainsi s'est fait souverain.
Venons maintenant à parler du gouvernement, que nous diviserons pour cet effet en deux parties principales , l'une touchant le gouvernement
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civil et l'autre touchant l'ecclésiastique. Dans la première , nous examinerons brièvement la personne qui gouverne , la manière de son gouvernement, et la tranquillité de l'Etat qui en résulte.
La Moscovie ayant secoué le joug des Tartares, comme nous venons de dire , a toujours été depuis ce temps-là une très considérable monarchie, gouvernée par ses propres princes. Et, comme c'a été la coutume des nations barbares, leur pouvoir a été si grand qu'ils ont toujours gouverné leurs sujets comme des esclaves, disposant de leurs biens et de leurs vies comme il leur a semblé bon. Ce qui a fait dire à un bassa de Turquie que son maître et le czar de Moscovie étcient les deux plus absolus monarques de l'Europe. En effet, leur pouvoir n'est point limité , leur volonté passe pour loi , et, tout opposée qu'elle puisse être aux lois divines ou humaines, elle est irréfragable. Ainsi le gouvernement de Moscovie n'est pas seulement monarchique, mais aussi despotique ou tyrannique , puisque les czars ne sont pas seulement monarques, mais de plus les seigneurs et maîtres absolus de la vie et des biens de leurs sujets.
De là il est aisé d'inférer que le czar peut amasser autant de trésors qu'il lui plait , et qu'il peut régler ses revenus com.me il veut. Cependant voici les moyens ordinaires dont il se sert pour avoir de l'argent, outre son propre domaine, qui est fort considérable. C'est qu'il tient partout des facteurs qui font la plupart du négoce de Moscovie et qui le règlent selon que Sa Majesté le trouve à pro;:os pour son avantage. Il entretient tous les cabarets du pays, qui lui font une somme
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immense d'argent toutes les années. Il n'y a que lui qui trafique en cavayarj car il s'est entièrement réservé cela à lui-même. Il tire des marchandises cinq pour cent à l'entrée et à la sortie. Enfm il est héritier de tous ses sujets qui meurent sans postérité. Mais, outre tous ces moyens et tant d'autres qu'il a pour lever de l'argent , il sait bien se servir en cas de besoin du pouvoir extraordinaire qu'il a sur ses sujets : car en tout temps ils sont à sa discrétion et il les taxe comme il veut. Il est vrai que, si ses revenus sont grands, sa dépense est aussi fort grande , vu la pompe extraordinaire dans laquelle il s'entretient. Et de fait , à dire le vrai , sa cour est si belle , si magnifique et si bien réglée , que je puis dire franchement qu'entre tous les princes chrétiens le czar de Moscovie l'emporte en gloire et en magnificence. Je n'en veux pas d'autres preuves que celles que l'occasion m'avoit déjà fournies dans la description de notre séjour à Moscou ; car je n'aurois jamais fait si je voulois parier en détail de toute sa cour. Je dirai seulement que pour ses gardes il ne tient pas moins de vingtdeux mille hommes, la plupart de cavalerie. J'avoue que c'est aussi tout ce qu'il y a de beau à voir dans la Moscovie, et qu'il semble que toute la gloire du pays se soit concentrée là. D'où vient que tous ses sujets, étant surpris de tant de splendeur et d'éclat, ont un si profond respect pour leur monarque, qu'ils le considèrent plutôt comme un Dieu que comme un roi, et l'honorent comme des esclaves plutôt que comme des sujets. De là vient aussi cette indifférence qu'ils ont pour les autres princes chrétiens, qu'ils s'imaginent
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n'être que des roitelets auprès de leur grand seigneur, témoin la manière dont ils traitent souvent leurs ambassadeurs.
Ses titres sont : grand seigneur, czar et grand duc. Celui de czar signifie roi ou empereur, et son étymologie vient apparemment de C£sar. Mais dans toutes les solennités et écrits publics, il affecte aussi bien que le roi d'Espagne d'y faire venir les titres de ses provinces , afin que leur grande étendue donne d'autant plus à connoître la grandeur de sa monarchie. Ses armes (comme on le voit dans sa monnaie) sont, d'un côté, une aigle à deux têtes ', portant trois couronnes, qui représentent proprement la Moscovie et les royaumes de Cazan et Astracan ; et de l'autre il y a saint Georges en écusson, qui est représenté combattant un dragon.
Voilà pour ce qui regarde le pouvoir absolu du czar de Moscovie, ses revenus immenses, sa cour magnifique et ses titres. Il s'agit maintenant de voir quelle est la manière de son gouvernement civil , pour le règlement duquel il a en premier lieu son conseil d'Etat, qui est composé d'un certain nombre de boyards ^ et d'autres personnes.
1. C'est Ivan III qui prit cette aigle éployée de sable, becquée, lampassée, membrée et diadeinée de gueules, lorsqu'il épousa, grâce au concours de Sixte IV, la dernière des Paléologues, dont les fiançailles furent solennellement célébrées en présence du Pape, le ler juin 1472, dans la basilique de saint Pierre. V. La science héraldique russe de Lakicr^ S. Pg., i8çî, 2 V. in-8, splendide ouvrage que nous sommes heureux de mentionner ici avec éloge.
2. « Faute d'être instruits de nos coutumes, beaucoup d'auteurs ont no.Timé boyars tous les nobles de Russie , tan-
et qui se tient ordinairement la nuit. Et, selon les ordres ou arrêts de ce conseil, où il préside d'ordinaire , les affaires se ménagent dans des cours subalternes qu'il y a, et qui sont six en nombre à Moscou : car il y en a deux où l'on reçoit tous les revenus du czar, deux autres où il s'agit des procès civils et des criminels , et dans les deux dernières il se traite des affaires de dehors et de la guerre. En effet, comme il n'est pas possible qu'un prince , à moins que d'être ubiquitaire et infatigable , puisse gouverner lui seul un Etat d'une si vaste étendue, il faut, ainsi que TOcéan communique une partie de ses eaux à l'orbe terrestre par un flux continuel, que le prince se communique à tout son Etat par le moyen des puissances subalternes , qui sont comme les canaux par où il verse ses intluences. C'est aussi pour
dis que ce nom de boyar se donnoit par le souverain à quelques seigneurs de l'Etat seulement. C'étoit un titre qu'on ne donnoit qu'avec quelque commandement notable : les généraux d'armée, les gouverneurs de provinces importantes, les grandes charges du ministère et de la cour, étoient remplis par des boyars. Mais ce titre n'étoit point héréditaire.» {L'Antidote , ou Examen du mauvais livre superbement relié , intitulé : Voyages en Sibérie, par l'abbé Chappe d'Auteroche. I. 152). C'est l'impératrice Catherine qui nous fournit cette explication du mot boyard. Nous pouvons ajouter que ce titre ne servoit pas uniquement de parade , et donnoit réellement le droit de participer activement au gouvernement de l'empire. Aucune ordonnance ne paroissoit naguère à Moscou sans cette formule : Les boyards ont arrêté et le tzar a ordonné. Ce dernier ne signoit même aucun acte ; c'étoit aux boyards qu'étoit confié ce soin. Telle étoit l'organisation du gouvernement sous les Romanof jusqu'à Pierre 1er. Sous les Rurik elle étoit encore plus libérale. S. Vladimir, dit Nestor [994], consultoit fréquemment son peuple pour le bien de l'Etat, les choses de la guerre, et même les lois du pays.
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cette raison que le czar substitue des gouverneurs en sa place en chaque province , à qui il donne un pouvoir presque absolu , particulièrement au fait de la justice, soit au regard des procès civils ou des criminels. Mais il a cette politique de les changer de trois en trois ans.
Il y a en Moscovie quatre maximes d'Etat fondamentales , qui sont de grand poids, pour tenir le peuple dans les règles de l'obéissance. La première est que le czar donne beaucoup de pouvoir à la noblesse sur le peuple '; de sorte que par
I . On ne lira peut-être pas sans intérêt quelques détails sur la noblesse russe, que nous puisons également dans V Antidote : {( Les familles nobles étoient de deux espèces : celles du pays et celles qui étoient venues s'établir dans le pays. La noblesse qui possédoit des fiefs , pomestié , aWoit à la guerre, quand elle en etoit requise. Elle comptoit son ancienneté d'après ses ancêtres ; cela étoit fondé dans les usages et soutenu par des loix faites en conséquence. Les plaintes contre ces arrangements se portoient au prince, qui nommoit des seigneurs pour en juger. Les loix qui précédèrent celles du czar Iwan Wasilievitz avoient établi les combats singuliers nommés dans d'autres pays le jugement de Dieu, en cas qu'on ne pût finir autrement une cause. Ce prince les laissa exister. Un noble ne pouvoit combattre que contre un noble, les non nobles contre leurs pareils ; les détails de ces combats sont infinis dans ces loix, et l'on y trouve partout des distinctions pour la noblesse. Elle faisoit corps dans les provinces; il y a des suppliques dans les archives où il est dit que les nobles d'une telle province prient ou bien se plaignent d'une telle chose. La préface des loix du czar Alexis Michailowitz, nommé Oulogenié , dont on se sert encore en Russie , fait foi que le czar demanda des députés de la noblesse et des villes pour aider à composer ce code. Le czar Iwan Wasiliewitz en avoit usé de même. La noblesse de la province de Moscou , outre cela, ne pouvoit être jugée que dans cette capitale. Nos loix défendent de donner la question à un noble ; aucun arrêt de mort porté contre un noble ne sçauroit être mis en exécution sans être porté à la confirmation du souverain. Aucun mortel
ce moyen il a tous les grands du royaume à sa dévotion , et ceux-ci ne manquent pas de tenir le peuple en bride. Cependant il se ménage si bien avec eux d'autre part , qu'ils ont toujours tout le respect et toute la soumission pour lui qu'un sujet ou un esclave peut avoir pour son prince : car, outre le pouvoir qu'il a sur leurs biens et sur leurs personnes, il ne faut pas douter que la splendeur et Téclat qui l'environnent n'impriment dans leurs âmes des sentimens qui ne respirent que l'amour et l'obéissance. Il n'y a qu'une chose à craindre dans cette maxime, c'est l'abus ou la tyrannie des magistrats, qui, se voyant en pouvoir presque de tout faire, ont bien quelquefois de la peine à se modérer, et s'abandonnent aisément à tyranniser le peuple qui leur est
ne sçauroit être condamné sans avoir été entendu et jugé. Tout noble de toute antiquité pouvoit tester. Ces testamens même étoient fort respectés ; j'en ai vu qui ont près de cinq cens ans II existe des traités aussi anciens faits entre tel noble et tel souverain de Russie pour l'échange de terres. Il y en a qui contiennent de la part du noble une simple promesse de fidélité avec des assurances qu'il ne s'engagera pas à servir contre son souverain ni qu'il ne quittera pas le royaume sans permission , et en revange on lui promet toiite sorte de grâces. Ces pièces existent dans la grande archive à Moscow, et font foi que jamais la noblesse n'a été esclave. Beaucoup de familles tirent leur origine des anciennes familles souveraines ; beaucoup d'autres des familles nobles étrangères. Mais, qui plus est, jusqu'au tems du czar Téodore Iwanowitz 'i (84-1 598), fils du czar Iwan Wasiliewitz, ii n'y avoit point de serf en Russie, le peuple même n'étoit point attaché à la terre /, 229}. * »
* Celui qui voudroit approfondir cette question vitale pourroit consulter avec fruit le beau travail que lui a consacré M. Tchitchérin dans le Messager russt , mai 1856.
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soumis. De là viennent à peu près toutes les séditions qui arrivent dans ce pays , et je ne doute point que cette étrange rébellion d'aujourd'hui, dont l'issue nous est encore incertaine , n'ait tiré de là sa source ou son prétexte ' . J 'avoue que c'est un accident extraordinaire, et une rébellion sans exemple, au moins dans ce pays-là. On y a vu quelquefois des tumultes et des séditions , mais qui ont été bientôt supprimés et qui n'ont pas fait grand bruit. C'est pourquoi le czar, au lieu d'étouffer ce monstre en sa naissance , l'a peutêtre trop négligé, s'imaginant que ce n'étoit qu'un éclair qui passeroit et qui s'eteindroit de soimême. Mais l'événement a bien fait voir le contraire. Il faut donc de deux choses l'une, ou prévenir ces malheurs par des mesures qui soient justes et bien prises, ou s'opposer d'abord à leur naissance, selon le sentiment d"Ovide, principiis obsta. Or en ceci les czars de Moscovie ont cet avantage, que leurs sujets, comme nous verrons ci-après plus amplement, sont nés à l'obéissance et la sucent avec le lait.
La seconde maxime d'Etat dont les czars se servent pour tenir leurs sujets en bride, c'est de ne souffrir point qu'ils sortent hors de leurs terres ^ ; et la raison est de peur qu'en voyageant dehors ils n'apportassent quelques nouvelles coutumes à leur retour, et qu'ayant une fois goûté la