‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 9 sur 31 · LA PRÉFACE AU LECTEUR · texte numérisé non relu

LA PRÉFACE AU LECTEUR

1 y a trois choses principalement qui sont requises dans l'histoire : la méthode , l'éloquence et la vérité. La méthode sert à ranger les matières dans un ordre naturel et convenable ; l'éloquence sert à les embellir et à leur donner la grâce nécessaire ; et la vérité en est l'âme : comme a dit un grand philosophe, c'est ce qui donne la vie à l'histoire. Les relations étant un genre d'histoire , il faut que ces trois conditions s'y rencontrent aussi , mais avec cette différence que , ce que nous appelons ordinairement histoire étant quelque chose de plus sublime que ce qui passe sous le nom de relations, celles-ci demandent un style à proportion du sujet. Il est bon que le style en soit clair et poli ; mais il faut que ce soit une politesse familière et qui s'accommode à la nature du sujet. Voilà les règles que je me suis efforcé de suivre dans ce petit ouvrage que je présente au public ; et , si je n'ai pas réussi dans les deux premières, au moins je suis persuadé de n'avoir rien avancé dont je ne sois moi-même assuré par ma propre expérience ou par des témoignages que j'ai crus dignes de foi. Sur toutes choses , j'ai affecté d'être succinct, particulièrement dans cette seconde édition , où il y a plus de choses et moins de paroles que dans la première , de sorte que je l'ai raccourcie en l'agrandissant. Et , comme il est constant que le bel ordre abrège fort les matières, j'ai suivi pour cet eflfet celui qui m'a semblé le plus clair et le plus convenable. Je sais bien que c'est la coutume de grossir les volumes plutôt que de les raccourcir, et j'avoue qu'il m'étoit bien plus aisé de le faire au regard de celui-ci. Mais à quoi bon employer mal à propos le papier et l'imprimerie , rendre les livres chers, ennuyants et incommodes, quand, au lieu de faire de peu de chose un grand livre , avec beaucoup de choses

4 Au Lecteur.

l'on en peut faire un petit? Ce sont ces considérations qui m'ont fait examiner de près ma première édition, afin qu'en y ajoutant de nouvelles matières , le livre n'en fût pas plus grand. Et pour\'u que la chose (comme j'espère) agrée au public , je croirai ma peine assez bien récompensée.

De la part de Sa Majesté Britannique CHARLES SECOND.

^^^^iS^^ e sérénissime prince Charles II , roi de f^ la Grande-Bretagne , ne fut pas sitôt rétabli dans ses royaumes , dont la malice de ce siècle l'avoit injustement privé, que les autres princes chrétiens firent comme à l'envi qui le féliciteroit plutôt de son rétablissement et qui auroit le premier l'avantage de son alliance. C'est pourquoi ils lui envoyèrent d'abord leurs ambassadeurs avec une pompe extraordinaire, chacun selon sa dignité et selon la grandeur de celui que Dieu venoit de remettre sur le trône. Le czarde Moscovie entre autres, le roi de Suède et celui de Danemark , dépêchèrent les leurs à sa cour avec beaucoup de

splendeur et d'éclat '. Et Sa Majesté, pour leur rendre l'honneur de leurs ambassades , leur envoya ., peu après, celles qui serviront maintenant de matière à notre histoire , dont la première s'adressoit au czar^ et grand-duc de Moscovie, la seconde au roi de Suède et la troisième au roi de Danemark. Pour faire ces ambassades, Sa Majesté nomma le comte de Carlisle, une personne ornée de toutes les perfections qui peuvent rendre un homme agréable , et principalement de celles qui sont requises pour se bien acquitter d'un emploi si important :

Graîior est pulchro veniens e corpore virtus.

(Virgile.)

Sa suite fut composée d'environ quatre-vingts personnes , dont il y avoit seize gentilhommes , six pages , deux trompettes et douze valets de

1 . Ces ambassadeurs du tzar étoient : le prince Prozorofski, Ordinnachiokin et le diacre Almaz Tvanof, que nous allons voir figurer dans la Relation.

2. C'est improprement qu'on écrit czar. Les Russes nomment leur souverain tzar, et l'écrivent par un caractère qui se prononce tzi, et ne sauroit se rendre en françois que par les lettres tz. L'étymologie de ce mot n'est ni orientale ni romaine , mais biblique. Ceux qui le font dériver du mot persan sar, trône , prétendent que Jean le Menaçant ne prit ce titre qu'après la conquête de Kazan. Or, cette conquête a eu lieu en 1 5 J2 , et ce titre se trouve dans le cérémonial de son sacre en i J46. Nestor, père de l'histoire russe, le donnoit déjà au Xle siècle à S. Vladimir , notre Clovis. Les plus anciennes Bibles slavonnes se servent du terme kézar pour désigner l'empereur romain , et elles appellent tzar les rois de iudée. La signification réelle est donc roi , mais roi par excellence : car , observe Margeret , « les Russes disent que zar estoit encore plus grand que empereur. »

pied , outre le portier et les gens d'écurie. Pour sa dévotion , il avoit un chapelain ; pour sa récréation , un fort beau concert de musique ; et pour suppléer à diverses nécessités, un chirurgien, des interprètes et plusieurs gens de métiers. Son Excellence mena aussi madame la comtesse sa femme avec lui , ce qui augmenta sa famille de six ou sept femmes pour le service de madame. Et , entre tous ses enfans , il n'y eut que le vicomte de Morpeth , qui étoit pour lors son fils unique, âgé de dix-sept ans.

Il se fit en tout le voyage dix-huit cents lieues pour le moins, et j'entends des lieues dont l'une fait environ trois milles d'Angleterre ou d'Italie, qui sont une lieue et demie de Paris. Premièrement nous fîmes sept cent cinquante lieues de Londres à Archangel sur la mer Septentrionale, et d'ArchangelàVologda, à travers la Moscovie, sur les rivières de Duina et Sucagna, deux cent cinquante lieues. Après cela nous fîmes cent lieues pour le moins par terre, de Vologda à Moscou , qui est la ville métropolitaine de toute la Moscovie. De Moscou l'on fit deux cent cinquante lieues , la plupart par terre , jusqu'à Riga, la capitale de la Livonie , qui dépend du roi de Suède. De Riga nous fîmes cent lieues sur la mer Baltique, jusqu'à Stockholm, la capitale de Suède, et de Stockholm il se fit cent lieues davantage, sur la mer Baltique, jusqu'à Copenhague, la métropolitaine de Danemark, où Son Excellence acheva ses ambassades. De là nous revînmes à Londres, et fîmes un tour de deux cent cinquante lieues pour le moins. Cependant nous ne fûmes que dix-huit mois à faire tout ce voyage, non-

obstant les longs séjours que nous fîmes en plusieurs endroits.

De notre voyage de Londres à Archangel.

a longueur du voyage et le grand nombre des domestiques de monsieur l'ambassadeur firent qu'il y eut deux vaisseaux employés pour nous transporter par mer jusqu'à Archangel, dont l'un étoit un navire de guerre qui s'appelloit Kent, portant quarante canons , et l'autre un vaisseau marchand de quatre cents tonneaux pour le moins. Celui-ci partit le premier avec une vingtaine des domestiques de Son Excellence, et je fus un de ce nombre. Il y avoit pour lors avec nous dans le vaisseau une bonne partie du bagage, huit chevaux de carrosse et la plupart des présens que Sa Majesté envoyoit au grand duc.

Le 1 5 de juillet 1663 nous partîmes de Gravesend, où les deux navires mouilloient, à sept lieues de Londres , et le vaisseau de guerre nous suivit dans huit jours. Pendant ces huit jours nous eûmes fort peu de vent , hormis le 1 9 du mois , auquel il nous fut contraire. Enfin , le 22 , après une profonde bonace ' d'un jour entier (à l'occasion de laquelle nous eûmes le plaisir de voir quantité de grands poissons qui prenoient leurs ébats sur la surface de la mer), le vent se tourna nord-est, comme auparavant, redoubla ses forces et continua long-temps dans cet état, telle-

1. Calme de la :ner, qui se dit quand le vent est abattu ou a cessé.

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ment que la mer, qui nous avoit paru comme une campagne azurée, où les poissons même s'étoient venus égayer, devint tout à coup un lieu hideux de montagnes et d'abîmes, qui s'entre-poussoient par l'orage , ce qui nous mit tous dans une grande consternation, et particulièrement ceux qui n'étoient pas encore accoutumés* aux horreurs et fatigues de la mer.

Cependant nous vînmes en vue de la Norvège , et de là nous prîmes occasion de solliciter le maître du navire à nous mener dans un havre qui n'étoit pas loin de nous, pour y demeurer jusqu'à ce que le vent nous fût favorable ; mais le maître le refusa , sous prétexte que nous étions partis d'Angleterre fort tard pour faire un si long voyage, et que par conséquent il valoit mieux se tenir toujours en mer, pour être d'abord prêt à suivre la première opportunité , que d'aller prendre nos divertissemensàterre. Là dessus je vis d'abord que l'humeur du maître étoit bien différente de celle d'Acessaus, qui, pour différer ses voyages, cherchoit toujours des prétextes et ne cessoit jamais d'accuser la lune de quelque mauvaise influence. Celui-ci, au contraire, vouloit toujours devancer les occasions, et, malgré le ciel et la terre, aimoit mieux s'exposer à l'extrémité que de céder à la violence du temps. C'éloit un vieux marinier, qui aimoit tellement l'air de la mer qu'il ne pouvoit vivre sur terre que par contrainte ; et comme il étoit alors dans son élément , ce n'est pas merveille qu'il fit difficulté d'en sortir.

Néanmoins, il fut enfin obligé de céder à la tempête et de chercher un havre pour raccommole vaisseau, que la tourmente venoit de réduire à

un état lamentable. Car le 2 5 du mois, à une heure après midi , la force du vent abattit et brisa en pièces la hune du grand mât , déchira la grande voile et en même temps renversa un des petits mâts. Ce désastre , pour terrible qu'il nous parut du premier abord , ne laissa pas de nous donner de la joie , voyant* que le maître se disposa là dessus à relâcher pour s'en aller à Newcastle en Angleterre; et quoique nous l'eussions passé de soixante lieues , néanmoins nous y allions avec autant de contentement que si c'eût été le port même d'Archangel.

Mais toute cette joie se convertit bientôt en tristesse , car nous fûmes misérablement frustrés de nos espérances , et il arriva que nous fîmes quelque cinquante lieues seulement pour nous faire voir terre : car le vent , qui avoit été si fort à nous tourmenter, nous laissa croupir le lendemain dans un profond calme , et cessa plutôt de souffler que de nous être utile en quelque façon. Ainsi nous attendîmes le vent tout l'après-midi, étant à quelque six ou sept lieues de terre , du côté des montagnes de Cheviot, dans la province de Northumberland. Enfm, sur le soir il se leva un petit vent du sud-ouest , qui étoit bon pour Archangel , ce qui fit que le maître se disposa aussitôt à se servir d'une occasion si rare, et résolut malgré nos inclinations d'exposer son vaisseau, tout délabré qu'il étoit, à la fureur de cet Océan. Il est vrai que ses charpentiers lui avoient mis dans l'esprit qu'ils pourroient assez bien radouber son navire sur mer pour servir jusqu'à Archangel.

Cependant le vent changea peu après et se fit

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nord-est encore avec sa vigueur ordinaire, comme s'il ne nous eût quittés que pour ramasser ses force . Le maître, nonobstant, demeure dans ledessem de se tenir en haute mer, et continue encore à nous faire le jouet des vents et à exposer nos vies et les biens du roi et de son ambassadeur, dans un vaisssau tout brisé, à la merci des tempêtes, ce qui nous irrita tellement que nous résolûmes d'obtenir par force ce que nous ne pouvions avoir par raison ni par faveur. Mais , comme nous étions sur le point de mettre le dessein en exécution , le 29, il arriva un nouveau désastre au navire, ce qui obligea le maître de tourner voile encore une fois pour Newcastle, dont nous étions éloigiîés pour lors de quelque cinquante lieues; mais le vent nous obligea de passer plus loin et de faire vingt lieues davantage : si bien qu'enfin nous vînmes jusqu'à Burlington, un havre en la province d'York ; et là nous n'eûmes pas sitôt jeté l'ancre que nous nous fîmes mettre à terre pour y prendre quelques rafraîchissemens. Mais, aussitôt que nous fûmes abordés, nous apprîmes les nouvelles du soulèvement qui s'étoit fait alors par les fanatiques en la province d'York , de sorte que le pays étoit sous les armes, les rebelles faisant beaucoup de ravage , jusqu'à ce qu'enfin ils furent heureusement supprimés. Cependant il y eut deux des nôtres qui , craignant plutôt les tourmentes sur mer que cette tempête sur terre , nous quittèrent et prirent la fuite ; et comme nous étions sur le point de nous rembarquer pour partir du havre, un de nos gentilshomm.es reçut ordre du général Monck de s'en retourner à Londres.

Ainsi, le 8 d'août, nous partîmes de Burlington en plus petit nombre; mais, au lieu que nous avions déjà employé plus de trois semaines à ne faire que quatre-vingts lieues, nous eûmes le bonheur d'achever le voyage en quatre semaines de temps. Il est vrai que nous n'eûmes en tout que neuf jours de bon vent; mais il nous fut si propice que dans cinq jours consécutifs (à savoir, depuis le 1 1 d'août jusqu'au i6) nous fîmes près de quatre cents lieues.

Le 1 2 , nous passâmes devant l'île de Shetland, et le lendemain il y eut une si grande tourmente qu'une de nos antennes fut brisée par le milieu en deux pièces. Le 20 et 21, il y eut des brouillards si épais que nous avions de laTpeine à nous savoir discerner l'un l'autre dans le vaisseau ; au lieu que, quand le temps étoit clair, nous avions si peu de ténèbres que , depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever, ce n'étoit presque qu'un crépuscule continuel. Néanmoins, nous ne laissions pas d'être alors extrêmement incommodés du froid , qui fit que l'eau-de-vie nous devint très nécessaire, surtout après que nous eûmes découvert les îles de Rust et Trom.sondt, toutes couvertes de neige. Enfm, le 26, nous passâmes à côté du Nord-Cap en allant sud-est, après avoir laissé à notre main droite diverses îles montagneuses. Ainsi nous côtoyâmes quelque temps le Lapland , et de là nous vînmes, peu de jours après, à côtoyer la Laponie.

Le 2 de septembre, nous eûmes pendant quelques heures le divertissement de nous voir environnés d'un nombre prodigieux de grands poissons qui jouissoient du plaisir de la bonacej et

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à quelque trois lieues de nous, il y avoit une baleine qui causoit une fort grande émotion sur l'eau. L'après-midi, il se leva un petit vent, à la faveur duquel nous aperçûmes un vaisseau de guerre venant du côté d'Àrchangel; et par le moyen de nos lunettes d'approche , nous conjecturâmes d'abord que c'étoit le Kent, que nous avions laissé à Gravesend. Là-dessus, le maître envoya son pilote avec quatre ou cinq matelots dans l'esquif pour aller au devant du vaisseau, et il se trouva en effet que c'étoit la frégate où monsieur l'ambassadeur avoit fait son voyage. Sur le soir, elle passa tout auprès de notre navire, et, après quelques salutations de part et d'autre, nous apprîmes de ceux qui étoient allés dans l'esquif que monsieur l'ambassadeur étoit arrivé depuis long-temps à Archangel ; qu'il étoit fort en peine de nous, et que , si nous ne prévenions son départ par notre arrivée, il partiroit dans peu de jours d'Archangel pour Vologda. Ces nouvelles nous donnèrent véritablement beaucoup de joie d'un côté ; mais, de l'autre , il nous fâchoit fort de nous voir à soixante lieues d'Archangel, exposés à la merci d'un vent qui reprenoit déjà ses forces pour nous repousser. Et, de fait, il se renforça tellement que le lendemain nous fûmes obligés de jeter l'ancre vers la pointe d'Orlogones, en Laponie , pour éviter plus sûrement le danger des écueils et des bancs de sable dont nous étions presque environnés. Cependant cinq ou six des nôtres, avec quelques matelots, firent parti pour aller à terre , à dessein de voir un peu ce pays inhabité ; et en cas qu'ils vinssent à rencontrer quelques bêtes farouches, ils

prirent des armes avec eux. Ils demeurèrent à terre cinq ou six heures ; mais, comme ils étoient incommodés d'un orage fort froid et qu'il n'y avoit rien pour se mettre à l'abri , ils furent contraints de se tenir près de la mer et de ne s'écarter pas. D'abord ils trouvèrent de grandes croix de bois, que l'on avoit apparemment érigées depuis peu , et qu'ils ne firent pas difficulté d'abattre pour en faire du feu pour s'échauffer ■ : car ils n'osoient pas encore se hasarder de revenir au navire, à cause de la tempête, et s'ils avoient demeuré là si long-temps sans feu et sans aucun couvert, dans une rase campagne , il n'y a point de doute qu'ils ne s'en fussent trouvés tout à fait mal. Enfin , sur le soir, le vent n'étant pas si fort , ils vinrent à bord du navire et amenèrent avec eux les reliques de leurs croix , qui vinrent en fort bon temps , car nous avions presque consumé tout notre chauffage.

Le lendemain matin à deux heures le vent changea, mais peu s'en fallut que nous ne fissions naufrage : car, comme on levoit l'ancre à dessein de faire voile , nous nous vîmes tout à coup poussés contre les écueils par la force du vent et de la marée, de sorte que le maître, désespérant d'en relever, ne cessa pour quelque temps de crier : Vaisseau perdu! avec une voix lamentable. Et cette alarme nous ôta tellement toute espérance de surmonter ce danger qu'il y en avoit déjà qui se mettoient en posture de sauver leur vie à la nage , se voyant si près de terre. Cependant Dieu nous délivra de cette ex-

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