‹ La relation de trois ambassades de monseigneur le comte de CarlisleChapitre 10 sur 31 · I . Des Russes ne l'auroient jamais fait · texte numérisé non relu

I . Des Russes ne l'auroient jamais fait

trémité , de sorte qu'ayant gagné le dessus contre toute apparence, nous fîmes environ quarante lieues ce jour-là sur la mer Blanche.

Enfin, le lendemain, qui étoit le 5 de septembre, nous arrivâmes à Archangel ; mais, avant que d'y venir, nous courûmes grand risque à l'embouchure du Duina, où nous vîmes un vaisseau marchand hoUandois qui avoit depuis peu fait naufrage. C'est que la mer y étoit si basse que notre navire n'avoit le plus souvent qu'un pied ou deux d'eau de reste, et nous fûmes tellement réduits à cette extrémité que, dès que nous fûmes entrés dans la rivière, le navire échoua sur terre, ce qui nous obligea d'attendre la marée du soir. Mais , comme le vaisseau n'étoit pas bien avant en terre, il se dégagea d'abord que la marée monta, et sur le soir nous vînmes à Archangel. Là nous fûmes reçus dans la maison de Son Excellence avec toute la joie imaginable , si bien qu'il eût été malaisé de juger qui vouloit avoir plus de part au bonheur de notre arrivée , nous qui étions arrivés, ou bien les autres domestiques.

De l'entrée de monsieur l'ambassadeur à Archangel, et du séjour qu'il fit en cette ville.

ien que je n'eus pas le bonheur d'être présent à l'entrée de monsieur l'ambassadeur à Archangel, cependant, comme je suis bien informé des circonstances de cette solennité, je ne ferai pas scrupule d'en donner une briève description. Premièrement, Son Excellence étant arrivée à la barre d'Ar-

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changel , où la frégate vint mouiller, elle envoya

M. Marvel son secrétaire au voyvod ou gouverneur de la ville, pour le complimenter de sa part, et lui donner avis de son arrivée, afin qu'il lui plût de mettre ordre pour sa réception. M. Marvel étant arrivé en ville, le gouverneur donna ordre qu'il fût conduit au château par six gentilshommes , avec un régiment de six cents soldats rangés en haie depuis son logis. Après qu'il eût délivré son compliment , il fut reconduit avec le même respect , et le lendemain le gouverneur envova avec lui seize bateaux avec deux ou trois compagnies pour l'entrée de l'ambassadeur, laquelle se fit de cette manière, le 25 d'août :

Monsieur l'ambassadeur étant venu avec sa suite jusqu'à demi-lieue de la ville , on vint au devant de lui avec un bateau bien paré , où il entra. Il vint aussi quantité d'autres bateaux de la Compagnie angloise , tous tapissés , qui l'accompagnèrent jusqu'à la ville; et, à mesure qu'il avançoit , il y avoit dans la rade grand nombre de navires anglois et hollandois qui le saluoient, comm.e par émulation , avec le bruit de leurs canons , ce qui n'est pas encore en usage parmi les Moscovites, qui ne se sen'ent des canons que pour la guerre. Enfin Son Excellence prit terre à un pont de bois , où elle fut complimentée par un certain colonel nommé Bogdan',à qui elle répondit avec toute la civilité requise. Mais , comme elle fit la première démarche du côté du logis qu'on lui avoit préparé , le colonel

1 . Ce colonel , affublé ici du nom de Bogdan , étoit Ivan Bogdanovich Miloslafski , parent de la tzarine.

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eut bien la présomption de prendre la main sur elle. Là-dessus monsieur l'ambassadeur s'arrête tout court, et lui dit « qu'il avoit reçu de grandes civilités jusques là, mais qu'il ne pouvoit point lui céder cet avantage , qui lui étoit dû ; que Sa Majesté Britannique l'envoyoit à l'Empereur pour lui rendre tout l'honneur possible , toutefois sans déroger à soi-même, beaucoup moins au roi son maître. )> Bogdan lui répondit que ce qu'il faisoit étoit par ordre du voyvode; c'est pourquoi il le pria d'avoir un peu de patience , et cependant il envoya un messager au voyvode pour l'avertir de la résolution de monsieur l'ambassadeur. Ainsi Son Excellence fut obligée de se tenir là debout sur le pont plus d'un quart d'heure en la présence de toute la ville , en attendant la réponse du gouverneur ; il est vrai qu'il étoit couvert , au lieu que le colonel se tint toujours tête nue. Enfm le différend fut décidé à l'avantage de Son Excellence , qui fut conduite de là droit à son logis , Bogdan marchant à sa main gauche. Au reste cette incivile façon d'agir des Moscovites , en anticipant (comme ils font) sur le droit des ambassadeurs , est quelque chose de si commun parmi eux , qu'il ne faut pas s'étonner de cet exemple.

Pour ce qui est d'Archangel, comme c'est l'un des plus fameux ports de mer qui dépendent de la Moscovie et que ce sont les Anglois qui l'ont rendu tel , ce seroit de mauvaise grâce de n'en donner qu'une description légère et superficielle. C'est pourquoi je prétends de faire voir ici premièrement à quelle occasion , quand et comment ce passage du Nord par mer fut découvert par les

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Anglois ; ensuite , nous ferons quelque réflexion sur l'état d'Archangel depuis cette découverte. Ce fut du temps d'Edouard VI, roi d'Angleterre, et du tyran Jean Basilovitz ' , czar et grand-duc de Moscovie, que les marchands anglois, voyant que leur commerce s'abâtardissoit tous les jours, pendant qu'au contraire les Espagnols et les Portugois jouissoient des richesses des Indes à la faveur des pays qu'ils y avoient nouvellement découverts , résolurent de tenter du côté du Nord le passage du Levant. Pour cet effet l'on fit équiper trois navires , que l'on poun^ut de vivres pour dix-huit mois , et on donna la conduite de cette flotte à un chevalier nommé Hugh Willoughby, qui partit de Londres avec la flotte le 20 de mai 155^. Mais , quelque temps après, elle fut tellement dispersée par une prodigieuse tourmente qui la surprit, que depuis ce temps-là les navires ne se rejoignirent plus. Il est vrai qu'auparavant ils s'étoient donné rendez-vous à un havre de Norvège ; mais il n'y en eut qu'un, dont le capitaine s'appeloit Richard Chancelier, qui vint y mouiller en attendant les deux autres. Là il demeura sept jours sans apprendre aucune nouvelle de l'état des autres navires ; et cependant le capitaine et ses mariniers prirent à tout hasard la résolution de suivre la route qu'ils s'étoient proposée , plutôt que d'avoir la honte de relâ-

I. Basilovitz veut dire fils de Basile. C'est de Vsévolod [1078] que date cette coutume, également puisée dans l'Ecriture, d'ajouter le nom de son père au sien, qui est en vigueur jusque aujourd'hui dans la plupart des races slaves et en révèle un des caractères distinctifs : la déférence absolue des enfants envers leurs parents.

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cher sans s'être exposés plus avant pour Fintérêt de leur patrie. Les sept jours étant expirés, ils partirent du havre , et , après avoir long-temps flotté sur la mer Glaciale dans une route inconnue , ils arrivèrent enfin au golfe que l'on appelle aujourd'hui la baie de Grandvic ou de Saint-Nicolas , tout près d'Archangel. Après qu'ils eurent jeté l'ancre , ils aperçurent de loin un bateau de pêcheur qui prenoit la fuite à l'occasion de ce navire anglois , qui parut aux pêcheurs comme un nouveau prodige sur l'eau. Là-dessus le capitaine prit son esquif, avec quelques uns de ses gens, pour atteindre ces pêcheurs, et fit si bonne diligence qu'enfin il les joignit avant qu'ils pussent prendre terre. Sur cela , ces pauvres barbares , de peur de tomber entre ses mains , se jetèrent à ses pieds ; mais le capitaine , refusant leur soumission, tâcha de leur persuader, par beaucoup de signes d'amitié et de courtoisie, qu'il n'éloit point là (comme ils croyoient) à quelque mauvais dessein. Eux , tout surpris d'un traitement si civil et si obligeant , changèrent leur crainte en joie, et, après avoir pris congé du capitaine , s'en allèrent informer de leur aventure les plus proches voisins. La populace, ayant appris ces nouvelles, accourut d'abord pour voir ces nouveau-venus, à qui elle témoigna toute sorte de faveur, leur offrant librement des vivres et tout ce qui étoit en son pouvoir pour leur accommodement. Cependant , le capitaine découvrit que ce pays étoit la Russie; et lui, de son côté, fit entendre aux habitans que lui et ses gens étoient Anglois de nation; qu'il avoit été envoyé par son roi dans cette route à dessein de

découvrir quelque pays inconnu pour y établir le commerce , et que , puisque la providence de Dieu l'avoit conduit dans ces terres , il souhaitoit avec passion d'avoir le bonheur de saluer, de la part de son prince, le czar Jean Basilovitz et de lui communiquer quelque chose pour le bien des deux couronnes. Là-dessus on envoya un courrier à la ville capitale pour donner avis à Sa Majesté czarienne de ce qui s'étoit passé et pour recevoir ses ordres à ce sujet. Enfm il fut ordonné que le capitaine fût conduit à la cour avec sa suite et qu'ils fussent bien entretenus et défrayés durant leur voyage. Pendant ce temps-là, les deux autres navires vinrent jusqu'à Kegor, en Laponie , à près de 200 lieues d'Archangel, et là ils m.ouillèrent à dessein d'y passer l'hiver, parceque la mer commençoitâ se glacer. Sur cette résolution, le sieur Willoughby envoya trois de ses gens à terre pour faire quelques journées de chemin du côté du sud-sud-ouest , afm de découvrir quelques habitans. Mais, comme ils s'en revinrent sans aucun succès , il en envoya trois autres du côté ouest , qui , dans quatre journées de chemin qu'ils firent de ce côté-là , n'aperçurent , non plus que les trois premiers, ni peuple, ni bâtimens. Enfin, il en envoya trois autres au sud-est , qui ne réussirent pas mieux que les précédens , de manière qu'ils furent tous réduits à passer l'hiver dans une affreuse solitude , parmi Thorreur des ténèbres , dont ce pays est tellement couvert dans cette saison, qu'à peine y a-t-il d'autre clarté que celle que la blancheur de la neige peut fournir. Il est vrai que cette horreur des ténèbres ne leur fut pas si sensible que la rigueur extrême du

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froid, qui surmonta tellement leur chaleur naturelle qu'ils en moururent tous , comme on l'a conjecturé depuis par un testament qui fut trouvé dans un des navires.

Cependant le capitaine Chancelier, qui avoit eu le bonheur d'aborder en Russie , y reçut toutes les caresses possibles , et le czar même ne manqua pas de lui faire un fort bon accueil à Moscou. Ce fut là que Sa Majesté s'informa pleinement de son voyage et du moyen qu'il avoit trouvé pour établir le commerce dans les terres de la Moscovie parla voie d'Archangel : car, depuis que les Suédois se mirent en possession de Narva, sur la mer Baltique , du côté de la Livonie , il ne reste plus de port de mer aux Moscovites de ce côté -là pour le négoce avec des étrangers; de sorte qu'ils avoient été contraints de transférer le commerce à Novogorod-la-Grande, à quelque cinquante lieues de la mer, du côté de Narva; au lieu que , par ce nouveau passage , le commerce pouvoit être infiniment plus libre et plus commode , puisque le voyage étoit aisé à faire pendant cinq ou six mois de l'année que les vaisseaux marchands pouvoient venir jusqu'à Saint-Nico- Jas et Archangel, et qu'il y avoit la commodité du Duina et du Sucagna pour faire transporter les marchandises par eau à travers une grande partie des terres de la Moscovie. La chose étant fort plausible, le czar Jean Basilovitz s'en trouva extrêmement satisfait , car il considéra , d'ailleurs, qu'en attirant le commerce à Archangel, il le détourneroit en même temps de Narva, au préjudice du roi de Suède. C'est pourquoi il écrivit là-dessus au roi d'Angleterre, et, pour récompense, il

donna de grands privilèges à la compagnie angloise, dont le principal étoit que les marchands de cette compagnie auroient un libre commerce en Moscovie sans payer aucun impôt. De là vient qu'il y a toujours eu, depuis ce temps-là , une si grande union et sympathie entre les couronnes d'Angleterre et de Moscovie , qu'à peine pourroit-on alléguer aucun exemple d'une amitié si sincère et constante entre deux Etats si différens ; et il est certain que , de toutes les nations étrangères qui ont fréquenté depuis lors la Moscovie (hormis peut-être les Grecs à quelques égards), les Anglois ont toujours été les mieux venus et les mieux traités, non seulement parceque ce sont eux qui ont introduit le commerce à Archangel , au grand avantage de toute la Moscovie, mais aussi parceque leur humeur s'accommodoit le mieux à celle de cette nation et que l'Angleterre y étoit en grande estime , surtout depuis le temps de la reine Elisabeth , comme l'on en peut juger par ces deux exemples : car, au lieu que Jean Basilovitz fit clouer le chapeau sur la tète d'un ambassadeur étranger pour n'avoir pas voulu se tenir tête nue en sa présence , il traita M . Smith, l'ambassadeur d'Angleterre, avec toute la faveur imaginable. Et, comme le jésuite Possevin tâchoit de lui persuader que la religion de l'Eglise romaine étoit la véritable religion , d'abord qu'il fut informé par l'ambassadeur d'Angleterre que le pape étoit un prélat orgueilleux qui faisoit baiser sa pantoufle aux rois, le czar s'emporta tellement contre ce jésuite qu'à peine le laissa-t-il vivre ' .

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